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Mossa, la gitane et son destin

De
113 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 280
EAN13 : 9782296262898
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MOSSA La .Gitane et son destin

Collection Tsiganes

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Rajko Djuric
Bikheresco Bilimoresco: Sans maison, sans tombe, Poèmes, 1990 Bernard Leblon : Musiques tsiganes etflamenco, 1990

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@ L'Harmattan, 1992
ISBN: 2-7384-1252-1

MOSSA

La Gitane et son destin
Témoignages d'une jeune Gitarle sur la condition féminine et l'évolution du monde gitan

Textes présentés par Bernard Leblon

Editions L'HARMATTAN
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

à Annabelle, qui nous a beaucoup aidés à réaliser ce livre

Préface
A l'origine de ce livre, il y a quelques circonstances assez étranges que je ne peux pas passer sous silence. Un jour, je reçois un coup de téléphone d'une inconnue qui me dit: «Je suis Gitane, je voudrais écrire un livre et, comme je sais que vous avez écrit un livre sur les Gitans, j'ai besoin de votre aide, car je ne sais ni lire ni écrire». J'avoue que ma première réaction était plutôt négative. Je ne percevais pas bien les motivations de cette personne - purement économiques, peut-être! - et j'hésitais à me lancer dans cette aventure. Pourtant, je me rendis au rendez-vous et j'eus une première surprise lorsque Madame Poubil - je ne la connaissais alors que sous ce nom - m'ouvrit la porte de son appartement. C'était une très jeune femme - vingt-huit ans - assez élégante, plutôt jolie, souriante malgré son embarras et je me félicitai d'être venu accompagné d'une amie de longue date, gitane elle aussi, que le hasard avait placée, ce jour-là, sur ma route, car Madame Poubil me recevait seule, en l'absence de son mari, ce qui peut paraître tout à fait anoditl chez nous autres, Payas (1), mais qui est véritablement insolite, presque impensable en milieu gitan.
(1) Les Gitans désignent le plus souvent les étrangers à leur ethnie - les non gitans par le mot Payo (prononcé presque payou par le groupe catalan), dont le féminin est Paya (prononcé presque paille par le même groupe). Ces deux termes sont équivalents de Gadj6 et Gadjf en romani. En kal6, on dit aussi busn6,busnyf.

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Une démarche aussi singulière cachait probablement quelque chose, mais lorsqu'elle se mit à m'exposer ses intentions, en m'expliquant qu'elle voulait parler de la femme gitane, de sa condition et de ses problèmes, mes réticences fondirent d'un seul coup et je me sentis prêt à tout pour l'aider à réaliser son projet. Tout en l'écoutant, je l'observais attentivement et il me semblait reconnaître son visage. J'avais dû la rencontrer autrefois, il y avait très longtemps, tellement longtemps - plus de vingt ans en tout cas - qu'il était pratiquement impossible qu'il s'agisse de la même personne. J'étais de plus en plus intrigué, au point de lui faire part de cette idée. Elle était en train de me répondre qu'elle éprouvait, elle aussi, une impression semblable, quand, brusquement, j'eus la certitude que je l'avais vue, toute petite, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. C'était vraisemblable, puisqu'elle avait passé son enfance dans la région d'Arles et que sa famille se rendait régulièrement aux Saintes pour le pèlerinage du mois de mai. Cependant, la coïncidence était singulière, car, de mon côté, je n'étais guère allé aux Saintes que deux ou trois fois, à une époque où j 'habitais bien loin de la Provence et du Roussillon. Le lendemain, je retrouvai, dans un vieux carton, la photo
.

d'une petite fille de cinq ou six ans, pieds nus dans le sable
et les cheveux en broussaille devant les yeux. C'était bien elle, Mossa, la petite Gitane, que je venais de retrouver vingt-quatre ans plus tard, dans un faubourg de Perpignan, sous le nom de Madame Poubil! Quelques jours plus tard, je remettais à Mossa un petit appareil enregistreur et un lot de cassettes. C'est ainsi qu'elle me fournit, en l'espace de quelques semaines, la matière première de ce livre. Bien qu'elle ait effectué ses enregistrements toute seule, au rythme de son inspiration, on remarquera qu'elle ne parle pas pour elle-même, ni pour un public indétenniné, mais qu'elle s'adresse à quelqu'un en particulier; aussi, le lecteur pourrait s'imaginer que je suis présent et que je l'écoute parler. En réalité, je crois que les circonstances que je viens d'évoquer, le fait que je l'ai connue toute petite et aussi, sans doute, le fait de lui avoir prêté tout de suite une oreille attentive et d'avoir paru la comprendre, ma connaissance, enfin, du monde qui est le 8

sien, tout cela a certainement contribué à créer entre nous un climat de confiance et a favorisé la spontanéité de son témoignage. J'ai même eu l'impression, souvent, que je remplaçais un peu le père qu'elle n'avait jamais connu et, parlois, le ton devenait tellement confidentiel et le propos si intime que je me demandais s'il était bien destiné à. la publication. TIest vrai que j'avais, moi aussi, l'impression d'écouter une de mes filles, une fIlle que j'aurais perdue de vue depuis plus de vingt-cinq- ans et qui aurait besoin de beaucoup parler, comme pour rattraper le temps perdu. Une fois les matériaux rassemblés, j'ai essayé de les regrouper par thèmes et de structurer l'ensemble selon un plan logique, en commençant par la partie la plus autobiographique, les souvenirs d'enfance, les voyages en caravane, l'amitié avec les Reyes -les futurs Gypsy Kings-, l'événement marquant de l'adolescence -la disparition de la mère dans des circonstances tragiques et culpabilisantes- et le portrait du reste de la famille. La deuxième partie commence par le mariage de Mossa et les premières années de sa vie à.Perpignan. Elle se poursuit avec un portrait de son mari et de la famille de celui-ci. La troisième partie évoque, d'une façon plus générale, le monde gitan: la vie quotidienne, le travail et la fête, ainsi que les principales étapes de la vie d'une femme gitane fiançailles, mariage, accouchements, éducation des enfants, etc. La quatrième partie aborde enfin le thème fondamental du livre: la condition féminine sous les aspects les plus divers, depuis les interdits qui frappent la Gitane au niveau de l'habillement et du comportement, jusqu'aux douloureux problèmes des couples. Les Gitanes sont trop souvent trompées, battues, humiliées... et pourtant, y a-t-il des femmes plus fidèles, plus patientes et plus dévouées qu'elles? Tout cela est lié, bien entendu, conditionné par une société qui contrôle étroitement la vertu féminine, punit sévèrement toute transgression et laisse à I'homme une liberté presque absolue. Sur ce plan-là, comme sur bien d'autres, l'écart entre le code de conduite de la société gitane - la loi gitane - et celui de la société ambiante - paya est tellement démesuré que des conflits ne peuvent manquer d'éclater. La dernière partie du livre traite, précisément, des 9

rapports entre les deux communautés. Ici, Mossa dénonce, avec beaucoup d'intelligence, les préjugés des Payos contre les Gitans. Tout en défendant farouchement le système de valeurs et les coutumes du monde auquel elle appartient, Mossa estime que celui-ci devrait emprunter à la société paya ce qu'elle peut avoir de positif. De toutes façons, elle sent qu'une
certaine évolution dont elle obselVe les prémices

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est

inéluctable. Elle souhaite - et nous devons tous souhaiter avec elle - que la crise que traverse aujourd'hui la société gitane puisse se résoudre harmonieusement. TIfaudrait, pour cela, faire tomber les barrières d'incompréhension, de racisme et de haine - et Mossa s'y emploie de toutes ses forces -; il faudrait aussi laisser aux femmes gitanes la possibilité de s'exprimer comme l'une d'elles le fait ici. Après avoir réuni et reclassé les textes tirés des enregistrements, il a fallu résoudre un autre problème, celui de la langue. En effet, Mossa, comme elle le dira elle même, n'a guère fréquenté l'école et sa langue maternelle, celle qu'elle utilise couramment dans la vie de tous les jours, n'est pas le français, mais un dialecte catalan assez particulier, qui caractérise ceux qu'on appelle, dans le LanguedocRoussillon, les Noyes [les Gitans du groupe catalan] et que ces derniers considèrent comme un parler gitan. Si Mossa s'était exprimée dans sa langue, j'aurais effectué une traduction probablement assez neutre et impersonnelle, mais elle a voulu, précisément, parler en français et j'ai tenu à préserver le charme et la saveur de ce français méridional, mâtiné de catalanismes, occitanismes et gitanismes, en me limitant à éliminer quelques hésitations et répétitions, fréquentes dans la langue parlée. Je souhaite que chaque lecteur ait l'impression que Mossa s'adresse à lui, comme elle s'est adressée à moi, seule en face du micro invisible d'un appareil enregistreur. J'aurais voulu transmettre aussi l'accent ensoleillé de Mossa et surtout sa voix, tendre et câline quand elle parle de ceux qu'elle aime, énergique quand il le faut, enthousiaste, émerveillée losqu'elle rac,onte la fête, souvent chargée d'émotion profonde et communicative quand elle évoque ce qui lui a fait mal, avec cette faculté très gitane de conjuguer les souvenirs au présent. 10

Pour en revenir au contenu, le témoignage de Mossa est particulièrement important et significatif, parce qu'elle-même est à la croisée des chemins, à la frontière de deux communautés qui se tournent trop souvent le dos et au seuil d'une évolution qu'elle devine. Mossa est un personnage clef parce qu'elle vient du voyage et qu'elle est devenue sédentaire, parce qu'elle a connu la misère et le rejet et qu'elle est, aujourd'hui, suffisamment intégrée pour sortir avec des amis payos, parce qu'elle a vingt-huit ans et que ses enfants connaîtront sans doute une vie différente de la sienne. En même temps, Mossa est tout à fait exceptionnelle parce que, ne sachant lire ni écrire, elle a eu la volonté et le courage de faire un livre. Il fallait que ses motivations soient particulièrement puissantes pour qu'elle ose transgresser la loi du silence. Certaines femmes qu'elle a sollicitées ont refusé de parler par crainte de représailles. Son livre sera peut-être mal reçu par les siens, parce qu'il est éminemment féministe et s'attaque aux faiblesses d'une société hypennachiste, parce que le portrait des hommes y est sans complaisance et, peutêtre aussi, simplement parce qu'il vient d'une femme et que la Gitane n'a généralement pas droit à la parole. Pourtant, il faudrait que tous les lecteurs, Payos ou Gitans, comprennent que ce plaidoyer pour la femme gitane est aussi une défense de ce monde gitan, qui a su résister de façon tellement surprenante à des siècles de persécutions sans pitié et qui est dangereusement menacé, aujourd'hui, par ce qui faisait naguère sa force: sa résistance passive à l'évolution. Ce monde si attachant et si humain dans les valeurs qu'il maintient contre vents et marées, si intransigeant dans ses principes moraux, pouITa-t-il évoluer sans se renier et se détruire? Toute la question est là. Tous ceux qui le connaissent intimement sentent bien qu'il craque de partout et que l'évolution générale de la société ambiante, qui a entraîné la disparition des métiers traditionnels et une plus grande précarité des moyens de subsistance, est peutêtre plus dangereuse pour lui que les persécutions raciales du passé. A cela, il faut ajouter l'influence des médias, celle de la télévision, qui s'est introduite dans les foyers gitans et propose aux jeunes d'autres modèles, souvent aben.ants. Il