Mourir, vivre... et survivre

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Français
471 pages
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Description

"Comment réagir quand une petite fille de quatre ans, crinière dorée, grands yeux gris et née avec le Virus du SIDA, vous chuchote ces quelques mots ? Comment raisonner cet homme ou plus exactement cette voix anonyme, qui murmure au téléphone "je vais me pendre..." ? Existe-t-il seulement une réponse ? Tout au moins puis-je livrer mon expérience. Mais que faire face à la violence ? Un accompagnement au quotidien, dans les rires les larmes, les cris, les confessions, et dans la lutte pour la survie au sein des institutions. Car je vous dois ici la vérité : je suis Educateur Spécialisé...".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2004
Nombre de lectures 376
EAN13 9782296348271
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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MOURIR, VIVRE...
OU SURVIVRE ?@ L'Harmattan, 2004
ISBN: 2-7475-5805-3
EAN: 9782747558051Frédéric SPIRA
MOURIR, VIVRE...
OU SURVIVRE ?
Itinéraire d'un Éducateur Spécialisé
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEJI Alice, et à ma petite Sirène. . .Remerciements
Delphine, ma Sirène; tu m'as toujours soutenu, encouragé et
accompagné dans mes projets. Grâce à toi, en voici un nouveau qui se
concrétise, ajoutant quelques précieuses pierres à notre édifice...
A vous mes parents (Doudou et Doudoune), qui reflétez si bien ce que
le mot Amour veut dire. Je vous dois tout, et bien plus encore...
Petite sœur Merci. Pour tes innombrables encouragements, la minutie
de tes remarques, et la bienveillance de ta présence. Ah, la famille!...
Benj, nous en discutions déjà bien avant que la première ligne ne soit
écrite; en courant, en navigant, ou en nous ressourçant chez les parents.
Des moments forts et uniques, comme il ne peut y en avoir qu'entre
frères.
Merci à toi, Aude. En excusant la simplicité de tes remarques, tu leur
conférais une sincérité oh combien troublante et touchante.
Cher Vincent. Si c'est à toi que revient la paternité de ce projet
d'écriture, c'est aussi toi qui m'as donné, à plus d'un égard, les moyens
de le réaliser. Merci à toi donc, mais aussi à Coralie, Ethel, Théo et
Emeline pour leurs encouragements, souvent accompagnés de petites
douceurs chocolatées...
Marraine, Marin. Au cours d'un jogging, sur un bateau, ou de manière
impromptue, il ne fait aucun doute que les discussions que nous avons
eues, et les lectures que vous m'avez conseillées, ont eu comme
conséquence ultime, la rédaction de ce rapport. Merci à vous, ainsi qu'à
Cyril et Laure.
Marie-Madeleine, Denis, je garde précieusement les petits mots que
vous m'avez adressés. Ce projet n'aurait jamais pu être mené à son terme
sans votre participation. Je vous en suis infiniment reconnaissant.
Merci à Dominique DAVOUS, pour ses conseils et sa disponibilité.
Je ne vous remercierai, tous, jamais assez d'avoir consacré autant de
temps à la lecture, et souvent même, à la relecture du manuscrit.
Un énorme Merci à notre amie Laurence BOST, qui a su, mieux que
quiconque, imaginer et mettre en page ce petit Coquelicot-Anémone
flamboyant, tellement symbolique à mes yeux.
Merci aussi à tous mes proches et amis pour leur soutien et leurs
encouragements.
Merci, enfin, à tous ces adultes, ces professionnels, ces enfants,
adolescents et adolescentes que j'ai eu l'occasion de croiser au cours de
ce véritable parcours initiatique. En silence, dans les rires, les cris ou les
larmes, tous ont contribué à rendre cette expérience absolument unique.TABLE
PREMIERE PARTIE - La vie ne tient qu'à un fil
Chapitre 1 : Alice et Valérie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13
Chapitre 2 : Témoignage d'un passage à l'acte. . . . . . . . . . . .. 55
DEUXIEME PARTIE - Un Educ' Spé' en quête de spécialité...
Chapitre 1 : Une claque aux idées reçues. . . . . . . . . . . . . . . .. 93
Chapitre 2 : "Dix mois, c'est comment l'internat?" 143
Chapitre 3 : Quand l'argent pallie l'éducatif. . . . . . . . . . . . . . 215
TROISIEME PARTIE - Les indomptables inconsolables
Chapitre 1 : Petite semaine de folie ordinaire. . . . . . . . . . . . . 241
Chapitre 2 : Confidences d'un soir, confidences d'une vie. . . 287
Chapitre 3 : La grande désillusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 335
Chapitre 4 : Etats d'Arne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 389
EPILOGUE- Partir... 467Première Partie
La vie ne tient
qu'à un filChapitre 1
Alice
et
Valérie"Elle est là, devant moi, toute proche,. je sens sa chaleur, sa fièvre.
Le rideau est tiré et la lumière qui le traverse donne à la pièce une
coloration rosâtre.
Quand je suis entré dans cette petite chambre de bonne, il y a quelques
minutes, j'ai pénétré dans un autre Monde. Il faisait chaud, beaucoup
trop chaud.
Chaud et sombre.
Là haut, dans la mezzanine, sur le lit de sa maman, une petite malade.
Elle est allongée sur le dos. On dirait un petit fœtus qui a encore les
yeux clos. Sa respiration est rapide, haletante, ponctuée de petites toux.
Elle dort.
Pourtant son bras droit s'active et de ses petits doigts, elle pianote sur le
museau de sa peluche qu'elle étreint avec force.
Son pied gauche est près de mon bras. Je suis venu m'allonger près
d'elle etj'attends.
Je sursaute à chaque fois que sa toux revient lui tordre les entrailles.
J'ai l'impression qu'elle va s'étouffer. Elle cherche de l'air. Elle suffoque.
Elle pleure, elle crie, semble se tordre de douleur et appelle sa maman.
Elle ouvre ses yeux, puis les referme aussitôt en étouffant des sanglots.
Tout à l'heure, elle m'a embrassé en me serrant très fort pour me dire
bonjour. Nous avons parlé, nous avons ri et puis, trop rapidement, la
fatigue.
Son pied gauche vient se poser sur mon épaule et la caresser
doucement.
En essayant de sortir quelques instants de ce monde qui m'étouffe, mon
regard vient se poser en haut de l'étagère, sur des petites fioles
étiquetées: encore des extraits de plantes.
Je ferme les yeux. La colère qui monte et l'envie de hurler me prend.
Mais qu'est-ce que je fais là ?
Elle se retourne, et est presque sur le ventre maintenant. Son pied
effleure toujours mon épaule, tandis que son petit doigt caresse son
nounours.
Mais qu'est-ce qu'on fait là tous les deux? Elle devrait être à l'école, ou
en train de jouer dans un parc. Quant à moi, je devrais être en train de
plancher mon devoir de Droit Constitutionnel.
Mais non, je suis là, à attendre, à la regarder et à l'écouter haleter,
comme si chaque respiration devait être la dernière.
Son pied se fait plus insistant sur mon épaule.
Mais qu'est-ce que je peux faire pour t'aider...
15Samedi soir, la nuit était fascinante: lever de pleine lune, léger ressac
de la mer, quelques milliards d'étoiles. J'étais adossé au plus beau Phare
de la Côte de Granite Rose, persuadé d'être le plus heureux des hommes
et soudain, venue de nulle part, une Etoile filante".
*
J'ai dix-sept ans quand, à l'occasion d'une information SIDA, en
plein cours d'Espagnol, je découvre le monde du Bénévolat.
Juste avant de débuter son exposé, la formatrice, à peine plus
âgée que moi, nous a dressé une rapide description de son rôle
dans l'Association AIDES, qui jouit déjà d'une grande renommée.
La prévention ne représente en fait qu'une partie infime de son
activité dans l'Association, puisque son principal engagement se
situe au niveau de l'accompagnement de malades en fin de vie.
L'information-prévention étant terminée, le stock de préservatifs
à la vanille étant épuisé, et compte tenu de l'heure trop tardive
pour reprendre le cours d'Espagnol, la salle de classe s'était
rapidement vidée. Suffisamment en tous cas pour que je me risque
à poser à cette jeune fille une question dont la réponse devait
rapidement influer sur le cours de ma toute jeune existence:
"comment devient-on Bénévole...?"
L'idée de changer de statut, de passer de celui du lecteur captivé
par les récits d'accompagnement en Unité de soins palliatifs
d'Elisabeth KUBLER ROSS, à celui d'acteur potentiel, me faisait
vibrer.
Même s'il m'était difficile d'expliquer cette volonté de vouloir
accompagner des personnes malades, fragiles, victimes, ou de
trouver des réponses à cette question redondante, dont je savais
qu'un jour je ne pourrais pas faire l'économie: "pourquoi ?", je
trouvais une justification rapide à mes projets en me rappelant les
paroles de l'un de ces navigateurs solitaires répondant à un
journaliste:
- "plutôt que de perdre du temps à comprendre pourquoi je veux
y aller, je préfère agir. La réponse est peut-être là-bas, de l'autre
côté de cet océan."
16Ma bonne conscience rassurée, presque sauvée, je rencontrais
rapidement d'autres Bénévoles de l'Association AIDES. En me
faisant partager leurs expériences, ils m'aidaient à préciser mes
choix quant au public que je souhaitais accompagner, et donc
quant aux Associations vers lesquelles j'étais le plus susceptible
d'orienter mes recherches.
Après quelques jours de prospections, je m'adressais à une
Association qui s'était spécialisée dans « l'accueil et le suivi des
enfants et de leur famille touchés par le Virus du SIDA ». Je me
posais en défenseur de la veuve et de l'orphelin, mais qu'importe:
D'ABOVILLE avait traversé le Pacifique à la rame, à moi de
réaliser mes rêves.
Après un premier entretien, au cours duquel la Présidente
m'avait présenté le fonctionnement et le projet de son Association,
il fut convenu que je rencontrerais la Psychologue de
l'Association.
Les choses s'accéléraient donc, puisqu'en quelques jours, non
seulement, je prenais conscience que je pouvais influer
directement sur les grandes orientations de ma vie, mais en plus
j'allais rencontrer ma première Psy... Ma première blouse blanche,
qui ne devait pas être très éloignée de son ancêtre FREUD que
j'avais déjà rencontré quelques fois à travers mes passionnantes et
difficiles lectures. L'un était Psychanalyste, l'autre Psychologue, et
après tout, leurs fonctions ne devaient pas être si différentes: tous
les deux étaient avant tout Psy. ..
Ma Psychologue à moi était en fait très différente de son ancêtre.
Nettement moins barbue, et particulièrement sympathique, elle
devait m'accueillir chez elle pour me faire passer mon « entretien
d'embauche ». Dès notre poignée de mains, et donc avant même
d'avoir pu lui exposer quelques-unes de mes motivations
profondes qui me poussaient à vouloir devenir Bénévole au sein de
l'Association, je sentais que mon trop jeune âge lui posait
problème. Je ne devais plus seulement lui exposer mes
motivations, je devais avant tout lui prouver ma maturité. Au bout
des deux heures de discussion passionnée, au cours desquelles je
faisais appel à mon navigateur solitaire, à Socrate, ou à toute ma
17petite famille pour lui démontrer ma passion pour la vie, j'obtenais
son feu vert pour intégrer l'Association.
Une formation de Bénévole qui s'étalait sur plusieurs semaines,
en ayant lieu essentiellement sur le temps des week-ends.
Formation que nous devions payer, au motif, discutable d'ailleurs,
que de cette façon nous ne devions rien à l'Association... Toujours
est-il que c'est ainsi qu'au cours de longues journées, notre petit
groupe composé de six apprentis Bénévoles, était dirigé par un
Psychothérapeute (encore un Psy, mais il fallait que je m'y fasse
car j'allais être amené à en rencontrer de plus en plus.. .), qui nous
incitait à nous confronter à nos motivations profondes, et à notre
perception de la Vie et de la Mort. Formation douloureuse pour
certains des Bénévoles, puisqu'il n'était pas rare que nous soyons
sollicités pour passer un mouchoir à l'un d'entre eux, pour que
notre psycho-animateur puisse terminer son travail de mise à nu de
la souffrance d'un événement mal cicatrisé.
Et puis est venu le moment de mes dix-huit ans. Une majorité
saluée dans un même temps par l'obtention presque miraculeuse, et
oh combien étonnante pour mes parents, du Baccalauréat, mais
aussi par la notification de mon aptitude au Service National par le
Psychologue de la caserne (ce qui explique certainement mon
aversion très prononcée depuis lors pour cette profession.. .), et
surtout par mon accession hautement symbolique au rang de
Bénévole.
Je devais en effet recevoir un coup de téléphone de l'Association
qui m'invitait à me rendre au domicile d'une jeune maman et de sa
petite fille, toutes deux m'étant présentées comme contaminées par
le Virus du SIDA.
C'est donc ainsi, par une belle journée d'octobre que je faisais la
connaissance de Valérie et de sa petite fille Alice.
"Quatrième étage, au fond du couloir à gauche". Je frappe à la
porte de cette petite chambre de bonne, non sans une certaine
appréhension. Me viennent à l'esprit des questions ou des craintes
que je ne m'étais jusqu'alors, pas posées une seule seconde: j'en ai
été informé à de multiples reprises, et il me semble en avoir
l'intime conviction: je ne risque rien quant à une contamination
18accidentelle. Et pourtant ce Virus est tellement monstrueux, les
maladies qui en découlent tellement effrayantes, et à ce niveau de
la recherche sur le Virus, encore presque foudroyantes...
La porte s'ouvre. Une maman qui vient de hausser le ton pour
demander à sa fille d'arrêter de pleurer me regarde.
- "Bonjour, je suis de l'Association, je...". Pas le temps de finir.
La maman en question s'appelle Valérie et elle m'invite à rentrer
sans faire attention au désordre, mais avec une petite fille, et avec
une seule pièce, je dois comprendre... La petite fille, qui est sous la
mezzanine, sur son petit matelas, s'appelle Alice et elle fait tourner
sa maman en bourrique; "mais on s'aime très fort". Alice est
maintenant dans les bras de sa maman. Elle sèche ses larmes,
intriguée... Pour un court instant seulement, puisque Valérie doit
partir; elle a un cours d'Anglais, et elle est déjà très en retard. La
petite fille aux cheveux d'or est reposée à terre, en même temps
que ses larmes repartent de plus belle. Quelques rapides
présentations et recommandations, et voilà Valérie qui s'éclipse
difficilement, laissant sa petite fille en larmes et son appartement à
un inconnu... bien jeune.
La porte s'est refermée, Alice reste debout, en larmes. Ses pleurs
couvrent mes paroles, qui se veulent rassurantes et apaisantes.
Résumons-nous: je suis dans une petite pièce ensoleillée, avec
tout de suite à ma gauche un coin buanderie où s'entassent
quelques cartons, mais surtout de nombreux vêtements. Accroché
à la porte d'entrée, en partie masquée par un amas de manteaux
suspendus, un petit sac Félix Potin fait office de poubelle. A ma
droite, en haut de la mezzanine, un grand lit défait. En bas, un petit
coin de chambre encombré de nombreux jouets pour la petite fille.
Un pot de chambre, trône au milieu de la pièce. Sur une table
demi-lune, accolée au réfrigérateur, traînent quelques couverts, des
feuilles gribouillées et une bougie à moitié consumée. A gauche de
la grande fenêtre, dans un petit renfoncement, trouvent place deux
plaques chauffantes et un énorme évier "Jacob DELAFON", dont
l'émail blanc se fissure par endroits. Derrière moi, une minuscule
pièce fait office de salle de bain. Contre le mur, un tableau blanc.
Par terre, un gros feutre vert.
19- "Eh, mais dis-moi, est-ce que tu sais dessiner les moutons... ?"
Mon regard presque suppliant vient plonger dans les grands yeux
gris d'Alice. Des yeux magnifiques; encore un peu humides, mais
magnifiques. Me voilà donc en train de dessiner, bien
maladroitement, un petit mouton. Le silence s'est fait dans la
pièce, et je me risque à demander à cette petite fille si elle connaît
l'histoire du Petit Prince.
Une histoire que nous ne cesserons de nous raconter dans les
jours, les mois, puis les années qui suivront ce premier après-midi
passé ensemble.
Alice a tout juste quatre ans quand je fais sa connaissance. Une
crinière dorée, de grands yeux gris, un regard malicieux à souhait,
un sourire ravageur et charmeur, et un caractère de cochon. Une
petite fille comme toutes les autres en soi, à ceci près qu'elle ne
pèse que 8 Kg, qu'elle est souvent malade, qu'elle se fatigue très
vite, et qu'elle ne va pas à l'école.
Les émotions du départ de la maman étant passées, il est plus
que temps pour le baby-sitter d'envisager le reste de l'après-midi.
La pièce étant décidément trop exiguë, il me prend l'envie de
sortir, et de profiter du soleil de ce milieu d'après midi. Un bon
moyen de respirer un grand bol d'air et de me remettre de mes
émotions.
Alice met pourtant un bémol à notre petite virée: un passage sur
le pot s'impose. Je l'aide donc à s'installer, et nous voilà tous les
deux les yeux dans les yeux, chacun un petit sourire en coin.
Quelques minutes plus tard, alors que l'on me fait comprendre qu'il
est temps pour moi d'intervenir, je me rends compte qu'Alice a une
diarrhée carabinée; je comprends ainsi l'une des toutes premières
recommandations de Valérie quant à l'attention toute particulière
que je dois porter à la déshydratation d'Alice.
Un verre de jus d'orange plus tard, je ferme à clef la porte de la
petite pièce. Alors que je me dirige vers l'ascenseur, un petit coup
d'œil derrière moi me laisse sans voix: Alice me regarde, les bras
en croix. Suit immédiatement une petite voix qui m'ordonne:
- "dans les bras!", ce qui n'est pas, somme toute, pour me
déplaire.. .
20C'est la première fois que nous sommes dans les bras l'un de
l'autre, et je suis immédiatement frappé par la légèreté de la petite
fille de quatre ans que j'enlève dans les airs sans la moindre
difficulté.
Alice est assise sur mon avant-bras, la tétine en bouche, et son
regard qui plonge dans le mien en dit long sur sa satisfaction.
- "On y va petite mère ?". D'un petit signe de la tête, Alice
m'invite à descendre les premières marches. Sa surprenante
légèreté me permet de garder en permanence une main sur la
rampe de l'escalier: j'assure ainsi un pas devenu quelque peu
hésitant devant l'absence de visibilité de mes pieds à laquelle je ne
suis pas tout à fait habitué en pareilles circonstances.
Arrivés en bas, c'est Alice qui nous libère en appuyant sur
l'interrupteur commandant l'ouverture de la porte. Du soleil, des
arbres, des voitures, des gens..., la vie tout simplement et une
grande bouffée d'air frais pour nous deux.
Mais déjà, mes pas nous emmènent, nous promènent, devrais-je
dire, puisque c'est sans but précis que je marche et que je
transporte cette petite fille au visage d'ange sur laquelle tellement
de regards viennent se poser. Alice a craché sa tétine qui pend
désormais le long de son manteau, retenue par une petite chaîne, et
un grand sourire illumine son visage: une première rue à traverser
et s'instaure ce qui tiendra lieu de rituel à chacun de nos feux
rouges, quand, avant que n'apparaisse le petit bonhomme vert,
Alice ordonne:
- "il est rouge, on attend!"
Promenade dans les rues, arrêts devant les vitrines, nous
discutons au gré du vent, et au fur et à mesure que nous avançons.
Et puis arrive ce petit parc. Un petit jardin public qui, en cette fin
d'après-midi, est peuplé d'une multitude d'enfants et de quelques
mamans qui distribuent les gâteaux secs, le pain frais et les barres
de chocolat.
D'un mouvement des pieds, Alice m'a fait comprendre qu'il est
temps pour moi de la laisser s'envoler dans ce merveilleux vivier.
Elle me prend par la main, et m'entraîne du côté des balançoires.
Un vieux pneu, une chaîne, Alice que j'aide à s'installer sur l'une
des rares places disponibles, des regards de petites filles qui se
21croisent et semblent se jauger. Une dernière vérification, et c'est
parti.
Alice s'envole, tourbillonne, et se cramponne à la chaîne.
- "Pas plus vite!" hurle-t-elle.
Je fais le tour de la balançoire de façon à me retrouver face à elle
et entretiens le mouvement de balance en imprimant une légère
pression de la main à chaque passage du pneu. Après l'inquiétude
et quelques instants de crispation, le ravissement: Alice exulte, et
éclate de rire.. .
Trop fort sans doute. Peut-être a-t-elle dérangé quelqu'un.
Peutêtre existe-t-il quelques interdits la concernant. En quelques
instants, l'éclat de rire se transforme en toussotement, et en une
fraction de seconde c'est une véritable crise de toux qui va la
terrasser. Son visage rougit, ses veines se gonflent à éclater, ses
mains se crispent et tout son corps se raidit. A chaque nouveau
hoquet elle se vide un peu plus de son air. Son visage se tord, ses
entrailles la déchirent. Il semble qu'elle va s'étouffer et expirer
totalement.
La balançoire est arrêtée, d'un bras j'enveloppe ce petit corps
pendant que ma main essaye de décrisper les petits doigts qui
semblent soudés à la chaîne. Je voudrais l'emmener, la sauver, lui
donner un peu de mes forces, lui insuffler un peu de mon air. Les
regards des enfants, pour un instant, se sont figés. La vie est
comme suspendue. Le silence se fait.
Et puis un sanglot, un gémissement, une longue plainte qui
s'éternise et à chaque halètement un peu d'air, qui, comme par
accident, pénètre dans ses poumons.
Ses yeux se sont rouverts, ses muscles détendus, et tout
naturellement ses bras entourent mon cou. Je l'arrache à son
supplice et la serre un peu plus fort, mais déjà les cris des enfants
couvrent ses pleurs.
Il nous faut quelques minutes avant de reprendre nos esprits.
Alice semble vidée de toute force, et quant à moi, je me rends
compte que j'ai eu très peur.
A force de déambuler dans les rues, nous voilà arrivés sur cette
grande place où fleurissent les restaurants. Une odeur familière de
crêpes me fait changer de cap: après tout, c'est l'heure du goûter,
22et ça nous changera les idées. La Demoiselle sait apprécier les
choses simples et c'est une crêpe au chocolat qu'elle commande
avec une petite voix qui fait sourire le crêpier. A ma grande
surprise, je n'ai rien commandé. En fait, je veux avoir une main
disponible pour aider Alice à écarter l'aluminium et accéder à la
crêpe brûlante.
Ce qu'elle s'empresse de me demander de faire à quelques mètres
du petit kiosque de vente à emporter.
Nous sommes dans les bras l'un de l'autre, Alice se délecte de sa
crêpe dont le nectar se répand peu à peu tout autour de sa bouche.
Et puis il y a ce regard interrogatif qu'elle me lance en me tendant
son goûter. Sa bouche pleine l'empêche de joindre la parole au
geste. Une invitation au partage qui ne manque pas de me
déstabiliser une fraction de seconde. Voilà que les inquiétudes
"réflexes", qui m'avaient assailli il y a quelques heures, me
reprennent. Est-ce que je ne risque pas quelque chose à partager
cette crêpe avec cette petite malade? Je suis bien placé pour savoir
que le SIDA ne se transmet pas par la salive, à moins de pouvoir
disposer de quelques litres; et encore faudrait-il que de mon côté
j'offre une porte d'entrée au Virus, et que je sache, je n'ai pas
l'œsophage à vif...? Et pourtant, cette peur me traverse l'esprit et je
sens quelque chose se figer en moi.
Alice me regarde fixement. Ce pourrait-il qu'elle ait perçu mon
inquiétude et mon hésitation? Et si cette proposition de partage
était en définitive un test de confiance, une sorte d'examen de
passage...? Mais déjà la crêpe est dans ma bouche et je retrouve le
goût rassurant du chocolat amer.
Tout s'est passé avec une rapidité fantastique, puisqu'il a suffi
d'une seconde pour que je morde goulûment dans la crêpe. Et
pourtant, aujourd'hui encore, je me demande si Alice ne s'est pas
rendue compte de mon manque de spontanéité, et si au plus
profond d'elle même elle n'a pas été meurtrie qu'un geste de
partage puisse être vécu comme une tentative d'assassinat...
De nombreuses bouchées partagées plus tard, Alice reprend pied
à terre devant la porte de l'ascenseur; pas pour longtemps
puisqu'elle demande rapidement à pouvoir appuyer elle-même sur
le bouton du quatrième étage: la dernière envolée de la journée.
23Quelques heures plus tard, on frappe à la porte du petit
appartement. C'est Valérie. Essoufflée et confuse d'arriver avec
autant de retard, mais toujours aussi souriante, elle tombe dans les
bras grands ouverts de sa petite fille. Alice a changé de bras et elle
refuse désormais de me regarder, de me parler, ou même de me
dire au revoir, espérant peut-être adopter la bonne technique pour
être débarrassée à jamais de ces Bénévoles qui lui enlèvent
régulièrement sa maman. Et pourtant. ..
Pourtant, des Bénévoles, Alice va en connaître: je le
découvrirais peu à peu, Valérie et sa petite fille, sont presque les
uniques "clientes" de l'Association. La rotation des Bénévoles qui
commencent à se plaindre d'une trop grande inactivité de
l'Association est donc nécessaire, et ce, bien évidemment au
détriment de Valérie et d'Alice, qui voient sans cesse de nouvelles
têtes.
Mais le besoin de Valérie d'avoir quelqu'un pour s'occuper
d'Alice pendant la journée est plus fort que tous les inconvénients
qui peuvent en découler: elle poursuit des études d'Anglais à la
Faculté, et cet espace de liberté lui est précieux, pour ne pas dire
vital.
Et puis les jours, les semaines, et les mois ont passé. Mon statut
d'étudiant, peu motivé par le Droit, me donnait largement assez de
temps pour jouer mon rôle de baby-sitter avec Alice. C'est ainsi
que j'étais petit à petit devenu l'un des Bénévoles les plus sollicités
par l'Association.
Association avec laquelle je prenais peu à peu mes distances: les
groupes de paroles, au cours desquels l'ensemble des Bénévoles
devait se réunir autour d'un Psy pour évoquer la situation de telle
ou telle famille, ou parler de difficultés auxquelles nous étions
confrontés, ressemblaient en fait à d'interminables goûters du
troisième âge réservés aux femmes, et au cours desquels il était
abordé quantité de sujets, excepté peut être, et pour cause de
pénurie, celui des familles.
Dans un même temps donc, je découvrais un peu des coulisses
du monde associatif: ces luttes de pouvoirs qui déchirent les
hommes et les femmes, qui font souvent partir les meilleurs et
rester les indésirables. Je découvrais comment deux Associations,
24aux projets pourtant similaires, d'accompagnement d'enfants et de
leur famille touchés par le Virus du SIDA, pouvaient chercher à se
concurrencer ou même à s'anéantir pour des raisons qui
m'échappent encore, mais qui peuvent se résumer à des conflits de
personnes.
Progressivement donc, je m'éloignais, ne me rendant plus aux
groupes de paroles, et limitant mes relations avec l'Association
aux coups de téléphones qui m'étaient régulièrement donnés pour
convenir d'une séance de baby-sitter chez Valérie et Alice, ou avec
une autre des rares familles à avoir fait appel à l'Association.
C'est Valérie, qui devait me permettre de rompre définitivement
mes relations avec l'Association, en me demandant de lui
communiquer mon numéro de téléphone afin de convenir,
directement, des rendez-vous. Et c'est ainsi que j'agissais, malgré
les conseils qu'avaient pu me prodiguer les anciens Bénévoles, et
tout en allant à l'encontre de mes propres principes, qui
m'interdisaient de mélanger la vie privée et le "professionnel".
Mais cela faisait plus de deux ans maintenant que je voyais cette
petite famille, plusieurs fois par semaine, et tout naturellement,
une certaine confiance s'était installée. De plus, je savais qu'une
autre Bénévole, qui s'occupait également énormément d'Alice,
procédait de la même façon avec Valérie.
En deux ans, beaucoup de choses s'étaient passées: Alice avait
été gravement malade, et alors que les petites filles de son âge
prennent régulièrement du poids, elle continuait à en perdre. Au
point de pleurer de douleur à chaque fois qu'elle voulait aller sur le
pot, à cause de l'insuffisance de graisse entre sa peau et ses os.
Alice était squelettique.
Nous passions plus de temps que jamais dans les bras l'un de
l'autre. J'allais régulièrement chercher "la petite mère" au domicile
de la Bénévole chez qui elle passait beaucoup de temps.
Le retour se faisait toujours à pieds, quelle que soit la météo, et
malgré la distance. Pour moi tout du moins, Alice étant trop faible
pour marcher. Je continuais pourtant à refuser la poussette,
préférant sentir Alice sur mes épaules ou dans mes bras, pendant
tout le temps du retour: nos longues conversations étaient
ponctuées, à chaque traversée de rue de la petite phrase rituelle:
25- "le petit bonhomme est vert, on y va...", et chaque passage du
camion des pompiers était salué par une exclamation joyeuse:
"c'est les pimpons !"
Et des discussions, nous en avons eu beaucoup. Tout du moins
sur autant de sujets que peut maîtriser une petite fille de quatre
ans. L'histoire du Petit Prince occupait bien sûr une bonne place,
mais nous pouvions aussi parler des vitrines que nous zieutions,
des chiens que nous croisions, ou du dernier film de Walt Disney
dont la Miss était férue. L'un des rares moments où nos voix se
taisaient, et où les rires se calmaient, était quand nous avions
rendu visite à notre ami le crêpier, et que nous dégustions, tous
deux une crêpe à la main, notre petit bol d'air Breton.
Mais Alice était aussi capable de faire preuve d'une maturité
troublante sur certains sujets.
Nous étions sur le chemin du retour, une fin d'après-midi d'hiver,
et déjà la nuit avait fait place nette. Je marchais à un endroit assez
sombre pour distinguer les étoiles. Alice était dans mes bras; une
main au chaud, autour de mon cou, l'autre dans ma poche. Un de
nos points de désaccord, était de savoir si le Mouton avait mangé
la Rose... Et alors que nous contemplions en silence ce spectacle
magnifique d'un ciel étoilé, sans doute à la recherche de l'astéroïde
du Petit Prince, Alice a eu cette réflexion qui m'a glacé le sang:
- "de toutes façons, c'est moi qui vais savoir en premier s'il a
mangé la Rose, puisque je vais mourir avant toi..."
Je ne crois pas avoir répondu quoi que ce soit. Je me souviens
simplement avoir un peu pressé le pas et avoir étreint avec un peu
plus de force ce petit corps que j'avais dans les bras.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, Alice avait
donc été très malade. La fièvre, la toux, l'absence d'appétit avaient
eu raison des quelques forces dont elle avait su faire preuve
jusqu'alors. Les quelques heures que je passais à ses côtés étaient
donc toujours très difficiles. Il nous était impossible de sortir, et
l'atmosphère de cette chambre surchauffée devenait rapidement
difficilement supportable. Alice passait en fait le plus clair de son
temps à dormir ou à somnoler, épuisée par la fièvre et les crises de
toux. Nous parlions peu. Il m'arrivait de passer de longs moments
26assis à côté de son petit lit, guettant sa respiration haletante et ses
quelques regards.
Contre toute attente, Valérie avait fait appel à un Médecin.
Adepte de la Médecine douce, et dégoûtée de la Médecine
traditionnelle pour des raisons que j'ignorais, Valérie avait eu le
réflexe de décrocher son téléphone à un moment ou les plantes
avaient montré leur limite pour aider Alice à vaincre la maladie.
Quelques semaines plus tard, Alice allait mieux, suffisamment
en tout cas pour que nous puissions reprendre nos petites
promenades.
Mais si Alice avait la santé fragile, elle avait aussi un caractère
solide et pouvait se montrer extrêmement butée. Elle avait
décidément toutes les qualités de sa maman. ..
Une toute nouvelle Bénévole devait d'ailleurs en faire les frais. A
mon arrivée dans le petit appartement, en milieu d'après-midi,
pour prendre la succession de la Bénévole en question, j'ai le
sentiment de pénétrer dans une chambre funèbre où est veillé un
mort: les rideaux sont tirés, une bougie abandonnée sur la table se
consume doucement, plongeant dans l'ombre la Bénévole assise,
un livre à la main. Alice est allongée sur son petit lit.
Imperceptiblement, elle vient de redresser légèrement sa tête
comme pour s'assurer de mon identité, avant de la laisser retomber
sur l'oreiller.
Comme j'avance dans la petite pièce surchauffée où règne un
silence paroissial, la Bénévole s'approche de moi et me chuchote:
- "elle s'est couchée dès le départ de sa maman et a refusé tout ce
que je lui proposais."
Est-ce l'instinct de survie ou une tentative désespérée d'aspirer
un peu d'air avant la noyade qui me guettait, toujours est-il qu'une
fraction de seconde plus tard, je fustigeais en ouvrant les rideaux:
- "allez petite mère, on bouge, et rapidement parce que les
crêpes vont brûler! " Avant même d'avoir ouvert les yeux, Alice
est déjà en train de sourire. Trois secondes plus tard, elle s'est
assise sur son lit et crache sa tétine pour me lancer:
- "tu dois m'aider à mettre mes chaussures. .. !"
La Bénévole avait préféré ne pas nous attendre pour s'en aller. ..
Elle m'avait confié quelques jours plus tard à quel point elle avait
27été retournée par l'attitude d'Alice qu'elle voyait pour la première
fois et qu'elle croyait encore trop gravement malade pour faire un
quelconque cinéma. Mon manque de tact pour secouer la Miss et
le retournement de situation l'avait tellement chamboulée qu'elle
refusait désormais de retravailler avec Alice.
Il faut dire qu'entre Alice et moi, le courant passait plutôt bien.
J'étais content de la retrouver en pleine forme et c'est avec un vrai
plaisir que j'allais désormais la chercher dans son nouveau lieu de
formation, et qui lui faisait office de scolarité "douce".
Alice avait rarement été aussi légère, et nos retours vers le
domicile maternel se faisaient donc toujours à pied, chacun dans
les bras de l'autre.
Nos jeux n'avaient jamais été aussi nombreux, et tout devenait
prétexte à rire et à échanger des bisous. Le trajet que nous devions
désormais accomplir pour retrouver la petite maison nous amenait
à passer devant le Sacré Cœur. Les nombreuses marches que
j'appréciais de gravir lentement, nous permettaient de profiter de la
vue imprenable sur la plus belle des Capitales dont Alice arrivait,
petit à petit, à identifier quelques-uns des monuments.
Un flux presque ininterrompu de touristes et un besoin certain de
fraîcheur: la tentation était trop grande pour que nous ne rentrions
pas, au moins une fois, dans ce somptueux édifice dominant la
butte Montmartre. Quelques pas supplémentaires devaient nous
amener devant des parterres entiers de petites bougies
rougeoyantes et de cierges. Les petites flammes dansantes et
scintillantes, se reflétaient dans les grands yeux d'Alice qui ne
tardait pas à manifester le souhait de pouvoir, elle aussi, contribuer
à l'éclairage nocturne de la place. Quelques pièces dans le
distributeur, et en lieu et place de la canette de Coca qui tombe
habituellement avec fracas, c'est un magnifique cierge, immaculée
conception, que recevait Alice. Une vieille dame qui s'écarte en
dévisageant la petite fille, un léger sourire et voilà la petite flamme
qui doucement s'étire vers la vie, illuminant le regard brillant d'un
petit ange virevoltant dans les airs.
- "C'est pour maman", me dit-elle, en blottissant son visage dans
mon cou.
28Difficile d'imaginer la force de la relation entre cette petite fille
et sa maman: 10M2, Alice, Valérie, et un dénominateur commun
terrifiant connu sous le nom de SIDA. Une petite fille et une
femme, toujours entre rires et larmes, disputes et mamours, usées
par la maladie et l'angoisse de partir avant l'autre. "Donner sans
compter" semble alors être le maître mot; s'inonder d'amour et de
tous les sentiments qui l'accompagnent, et même séparées pour
quelques heures faire perdurer la fusion en parlant à tous vents de
l'une et de l'autre. C'est avec une clairvoyance troublante, doublée
d'une impressionnante maturité quant à la situation, qu'Alice
parlait souvent de sa maman. Je n'en restais pas moins pétrifié à
chaque fois qu'Alice évoquait sa mort prochaine, ainsi que la
certitude qui l'habitait de décéder avant sa maman.
La place du Tertre, ses artistes, ses crêperies, les nombreuses
marches de la butte Montmartre, les petites ruelles éclairées par
quelques réverbères d'époque, des voitures endormies, voici à peu
près le décor que nous traversions en fin d'après-midi, souvent
plusieurs fois par semaine, au retour de l'école.
Cette nouvelle fin d'après-midi était pourtant particulière,
puisque j'étais très en colère à l'égard de la Miss qui trônait, pour
une fois, impassible et presque indifférente, dans mes bras. Voici
ce qui s'était passé: à mon arrivée à la sortie de la classe, et alors
que d'habitude, le simple appel de son prénom par la maîtresse
suffisait à faire se lever Alice pour rejoindre l'entrée, où je
l'attendais, je constatais qu'elle ne bougeait pas. Une fois, deux
fois, puis trois fois, son prénom fut prononcé par la maîtresse, rien
n'y fit. Alice restait sourde à tout appel. C'est presque contrainte et
forcée par sa maîtresse qu'Alice avait enfin cédé quelques minutes
plus tard, acceptant de se rendre vers la sortie, sous le regard
amusé des autres enfants. Sans un mot, tétine dans le bec, Alice
s'était laissée tomber sur le petit banc, me présentant un pied, puis
l'autre, et acceptant presque machinalement, et à contre cœur, de
me tendre ses chaussures que je devais lacer. Alors que je me
relevais et me préparais à faire enfiler son manteau à cette
merveilleuse petite capricieuse, la maîtresse m'expliquait le destin
tragique d'un dessin qu'Alice avait fait la veille pour sa maman. Il
avait été, depuis, impossible de lui faire ouvrir la bouche.
29Manteau correctement boutonné, écharpe nouée, capuche prête à
être relevée, il ne manquait plus, pour que nous prenions le large,
que la petite fille grimpe dans mes bras. Et pourtant, presque
malgré moi, c'est tout seul que je me dirigeais vers la porte,
laissant derrière moi, toute penaude, le petit "bibendum", tétine
toujours en bouche et regard presque absent. Bien qu'habitué à son
caractère de cochon et à ses changements d'humeur aussi prompts
à évoluer que les dépressions du Grand Sud, je n'en étais pas
moins profondément vexé, et n'envisageais, de ce fait, pas une
seule seconde de faire plaisir à cette petite fille, en la prenant dans
les bras.
Un toussotement devait pourtant me faire rappeler la triste
réalité des choses. Heureusement pas un de ces toussotements qui
engendre une crise à la limite de l'étouffement, comme nous en
avions déjà trop connu. Mais plutôt une petite toux qui sonnait
comme un rappel à l'ordre et qui semblait me crier: "elle s'appelle
Alice, elle a cinq ans, elle ne pèse vraiment pas lourd et même si
elle le souhaitait, elle ne pourrait pas marcher bien longtemps. Et
toi tu penses à ton amour propre... ?"
Tout en ayant la main sur la poignée de la porte de sortie, un
coup d'œil en arrière me permit d'apercevoir la petite bonne
femme qui attendait immobile, toujours murée dans son silence,
emmitouflée dans son manteau, et les bras en croix.
Entre l'amour propre et céder à tous les caprices, heureusement
pour notre demoiselle, existait la bonne conscience:
- "viens au moins jusqu'à la porte et après je te prends dans les
bras", m'entendais-je dire. Elle ne se fit pas prier: regard toujours
dans le vague, empruntant la démarche d'un automate, Alice
concéda quelques pas.
C'est ainsi que nous reprenions tous les deux le chemin du
retour. Pas un mot n'avait été échangé entre nous depuis que nous
avions franchi le porche de la lourde porte de l'école. Alice avait
pris le parti de tenter la somnolence dans mes bras, et quant à moi,
je marchais en préparant ma riposte. Au premier mot qui jaillit de
ma bouche, Alice ouvrit un œil: à force de faire semblant, le
bercement de mes pas aidant, elle avait fini par vraiment
s'assoupir. Mais mon offensive semblait la ravir; bien que mal
30réveillée, elle m'écoutait parler en plongeant son regard dans le
mIen.
- "Tu ne crois pas que t'es gonflée d'avoir ce comportement?,
continuais-je. .. .Je viens te chercher, on ne s'est pas vu depuis une
semaine; j'ai vu la petite sirène ce week-end en allant en Bretagne,
j'ai des tas de choses à te raconter, et toi tu ne me dis même pas
bonjour... ?"
Nous nous regardions fixement; je m'étais arrêté de marcher et
pour quelques instants, le temps paraissait comme suspendu. Alice
avait plongé sa crinière dorée au creux de mon cou, tandis que ses
mains cherchaient un peu de chaleur en se glissant entre mon Pull
et mon blouson par l'entrebâillement de la fermeture éclair. Tout
doucement, elle pleurait. En même temps que mes lèvres
cherchaient sa joue humide, je lui chuchotais:
- "allez petite mère, on va s'envoyer une petite beurre sucre."
Alors qu'elle se redressait, ses grands yeux gris remplis de
larmes vinrent plonger dans les miens. Un grand sourire inonda
son visage, elle se serra encore un peu plus contre moi; ou était-ce
moi qui l'étreignais?
- "Tu sais, me dit-elle, il ne faut pas que tu t'inquiètes, ce sont
des larmes de bonheur. .."
C'est Alice, cette petite fille de cinq ans, qui trouvait les mots.
Des mots d'une force inouïe, à la fois rassurants et déstabilisants
au possible. "Tu sais, renchérit-elle, toi aussi je t'aime fort. .., mais
ils ont perdu le dessin que j'avais fait pour maman! .. .C'est vrai
que tu as vu la petite sirène ?" Presque machinalement mes pieds
s'étaient remis en mouvement. Le bruit des voitures, les passants,
le froid mordant et cette petite fille, ce trésor que j'avais dans les
bras et que moi aussi j'aimais tellement fort. Pourquoi n'ai-je pas
eu, ce jour là, le courage de le lui dire...
A force de parler à Alice de "la petite sirène", et de mes allers et
retours presque hebdomadaires entre la Capitale et la Bretagne
pour retrouver celle qui, quelques années plus tard, devait comme
par magie devenir ma femme, et qui faisait tellement rêver la
petite demoiselle, c¥est presque naturellement que je proposais à
Alice et Valérie de m'accompagner au cours d'un week-end. Ayant
la chance d'être l'un des nombreux petits-enfants de Jean
31LABOREY, Botaniste de renom, spécialiste des Camélias et
propriétaire d'un jardin botanique où sent bon l'Eucalyptus et le
pin, à deux pas de la Grande Bleue, c'est avec son consentement
enthousiaste que nous allions pouvoir profiter de la maison
familiale le temps d'un week-end.
La santé d'Alice s'étant de nouveau détériorée en ce début de
mois de mars, il fut nécessaire d'emporter avec nous l'appareillage
nécessaire à son oxygénation, et de faire en sorte qu'une grosse
bouteille d'oxygène nous attende aux portes du jardin.
Ce voyage fut l'occasion pour moi de faire un peu mieux
connaissance avec Valérie et Alice. Voilà presque trois ans que je
les côtoyais. Elles n'en restaient pas moins une énigme pour moi.
Je n'avais jamais interrogé Valérie sur le déroulement des
événements qui avaient conduit au résultat que l'on connaît, et il
faut reconnaître, qu'elle s'était bien gardée de me donner ne
seraitce qu'une bribe d'indice. J'étais loin de ne pas me poser de
questions, mais je partais du principe que moins j'en savais, et
moins l'investissement personnel serait important. A voir la
tournure que prenaient les événements, on peut dire que je m'étais
trompé. ..
C'est ainsi, au fur et à mesure que les kilomètres défilaient sur le
compteur, Alice s'étant endormie, que Valérie me racontait son
histoire. Pendant de longues minutes, j'écoutais, presque
religieusement, celle qui n'avait jamais pris le temps de se confier.
Celle que j'avais une première fois rencontrée sur le pas de sa
porte. Cette jeune femme aux cheveux noirs, dont Alice avait
hérité du regard, au sourire permanent et charmeur, que la maladie
avait amaigrie au point qu'elle disait avoir le sentiment de vivre
avec les initiales S-I-D-A tatouées sur la peau.
Avant d'avoir été une jeune maman séropositive, Valérie avait
été une petite fille à l'enfance heureuse et protégée. Un papa
bénéficiant d'une bonne situation professionnelle; une maman
t9seule personne au monde à connaître la signification du mot
«Amour Inconditionnel»", passionnée par la Tarologie et l'étude
du thème Astral, mais qui n'avait pourtant pas pu préparer Valérie,
encore adolescente, à son décès impromptu. Après que son père ne
32coupe plus ou moins les ponts, son seul soutien après sa
grandmère devenait ce garçon.
Un garçon "beau comme un dieu", seul capable de faire oublier
la solitude et la détresse d'une jeune femme meurtrie pour toujours
par la disparition de sa mère, à jamais sacralisée, et par
l'éloignement d'un père, Psychologue professionnel, incapable de
renouer les liens avec sa famille.
Un garçon qui, à travers la dépendance amoureuse, entraînait
petit à petit, Valérie vers une toxicomanie destructrice. Seule la
perspective de devenir à son tour maman devait donner à Valérie
la force d'envisager un retour à la vie. Six mois de grossesse
heureuse, "sans même une cigarette", et un futur papa qui se
décidait à annoncer ce qu'il savait déjà depuis trop longtemps.
Après un premier test catastrophe, un verdict cruel et sans appel
était tombé: Valérie était séropositive. Trois mois d'angoisse plus
tard, Alice naissait, elle aussi séropositive. Pendant quelques
semaines encore, Valérie espérait que son bébé fabrique ses
propres anticorps, et séronégative. Faux espoir. Une petite
chambre de bonne prêtée par la grand-mère, le nouveau papa qui
semble avoir beaucoup de soucis à régler et qui limite son
dévouement à de brèves apparitions, c'est donc seule que Valérie
se réfugie rapidement dans une Médecine sans doute bien trop
"douce" pour lutter à armes égales avec ce terrible Virus. Des
plantes sans doute moins culpabilisantes aussi pour une jeune
maman criminelle, obligée pendant trop longtemps, d'affronter le
regard inquisiteur et cruel de Médecins tout-puissants, évoquant à
mots à peine couverts l'infanticide.
Les semaines, puis les mois passent. La vie à deux, vingt-quatre
heures sur vingt-quatre, dans dix mètres carrés, devient vite
insupportable. D'autant que Valérie doit, elle aussi, faire face aux
premiers symptômes de la maladie. C'est ainsi, sur les conseils
d'une voisine qui gardait occasionnellement Alice, que Valérie
envisageait de reprendre ses études d'Anglais et de faire appel à
une Association pour garder sa fille.
Le moteur vient de s'arrêter. La Côte de Granite Rose déjà, et le
vent salé qui fouette le visage et remet les idées en place. La
bouteille d'oxygène nous attend, le feu est allumé, les couvertures
33chauffantes sont branchées et la salade d'endives est préparée par
Valérie:
- "toi au moins tu n'es pas comme ma voisine qui refuse de
manger ma salade si c'est moi qui la coupe!" Je ne peux, bien
évidemment, m'empêcher de repenser à la petite crêpe d'Alice...
Bien qu'ayant dormi tout le trajet, Alice est épuisée. Reliée à la
bouteille d'oxygène par un petit tube en plastique lui arrivant
devant les narines, la petite bonne femme s'endort, toujours et
encore essoufflée. Quel plaisir pourtant de pouvoir la voir se
promener sur la plage dès le lendemain sans son cordon de
caoutchouc. Première rencontre avec la petite sirène, véritable
festin dans une petite crêperie, cache-cache dans le jardin, et
puis. .. Et puis la Tempête. Redoutée par les marins et admirée par
les terriens. Arrivée près du Phare, Alice ne tient pas debout: un
vent violent et froid nous fouette le visage. On peut voir et sentir
les embruns glacés qui s'envolent en tourbillonnant. Des "larmes
de bonheur" coulent sur les joues de notre petit pantin, tandis
qu'un sourire inonde son visage. Pour un moment Valérie s'écarte
de nous et escalade un énorme bloc de Granit rose. Nous sommes
seuls au Monde devant les éléments en furie.
Tout à coup, un hurlement, qui résonne comme un défi, déchire
le souffle du vent:
- "je suis vivante...!" Valérie fait face au vent et à la Mer. Elle a
les bras en croix, les cheveux dans le vent, la tête basculée en
arrière et les yeux clos. Un grand éclat de rire retentit enfin.
L'instant d'après, elle redescend en voltigeant d'une roche à l'autre
pour se jeter dans les bras de sa petite fille.
Mais déjà le soleil commence à s'enfoncer dans la Mer et il nous
faut penser à refermer la maison. Nous abandonnons la grosse
bouteille d'oxygène là où nous l'avons trouvée en arrivant et
branchons la petite tuyauterie au modèle portatif: Alice en a
besoin pour le voyage du retour. Une dernière crêpe, un dernier au
revoir à notre petite sirène et nous voilà repartis en direction de la
Capitale, si loin de la Mer et de ses pouvoirs envoûtants. Pendant
deux jours le temps s'est arrêté. Une petite fille et sa maman ont pu
jouer sur la plage, se promener dans les rochers, faire des orgies de
crêpes, s'approcher de ces vieux bateaux en bois chargés d'histoire
34et tranquillement aller chercher le pain d'antan à la boulangerie du
village.
Vivre.. .
Dans les semaines qui suivent, la santé d'Alice s'aggrave au point
qu'il est mis un terme à sa scolarité. La bouteille d'oxygène est
nécessaire nuit et jour, le peu de nourriture accepté suffit à peine à
compenser la diarrhée, tandis que les rapports mère-fille se font de
plus en plus tendus. A vivre nuits et jours dans la même pièce, la
cohabitation entre ces deux êtres, terrorisés à l'idée que l'un puisse
disparaître avant l'autre, devient impossible.
Au bout de quelques jours, Valérie parvient pourtant à accepter
de sortir un peu. C'est ainsi que, parfois plusieurs fois par semaine,
je me rends auprès d'Alice. Les crises de toux la secouent de
convulsions de plus en plus fréquemment et elle passe presque
toutes ses journées à somnoler. L'atmosphère de cette petite pièce
devient éprouvante. Impossible de sortir, de jouer, de partager des
crêpes, et de faire nos promenades dans les bras l'un de l'autre.
Impossible de fuir...
Pour la première fois, il me faut affronter la Maladie.
J'apprends qu'une nuit, Alice a eu tellement de fièvre que Valérie
a décidé d'emmener sa fille à l'Hôpital. Les plantes médicinales ne
pouvant plus rien, la raison devait l'emporter. Mais combien de
temps, Alice pourrait-elle faire face à cette maladie et à toute la
souffrance qu'elle engendre?
L'époque des beaux jours qui reviennent rime souvent avec
examens. Et si cette année, les professeurs n'ont pas eu souvent
l'occasion de me croiser dans les couloirs de la Fac, il n'en reste
pas moins que chacun à "le Droit" de tenter sa chance. Voilà à peu
près d'ailleurs la seule notion que j'ai retenu de mes cours...
Quelques semaines après les révisions de dernière minute et le
passage des fameux Ecrits aux pronostiques fâcheux, je me rends
chez notre petite bonne femme.
Quelques coups de téléphone m'avaient permis d'apprendre que
la Miss se portait beaucoup mieux et que de ce fait il avait été
décidé pour les mois de juillet et d'août, un grand voyage au soleil
dans la maison de campagne de la grand-mère.
C'est donc un au revoir que je m'apprête à faire.
35Un de ceux qui disent: "bonnes vacances, reposez-vous bien, on
s'envoie une carte et dès qu'on rentre, on s'appelle". Je répondais
de ce fait à une invitation d'Alice qui souhaitait simplement "qu'on
s'embrasse très fort avant les vacances".
Mon arrivée sur le pas de la porte, derrière laquelle on entendait
des rires, me fit immédiatement penser à ce premier jour où, à la
fois penaud et angoissé, j'avais timidement frappé à la porte du
petit appartement. Comme ce premier jour, c'est Valérie qui vint
m'ouvrir.
Je pénétrais une fois de plus dans la petite pièce qui, pour
l'occasion, était inondée de soleil. La fenêtre était grande ouverte
et il flottait ce parfum si particulier de fraîcheur printanière du
milieu de matinée. Une voisine était là, avec ses deux petites filles,
et tout ce petit monde faisait cercle autour de la Reine du jour,
Alice. Déguisée en fée, baguette magique en main et chapeau
pointu de rigueur, la petite bonne femme brillait de mille feux,
distribuant ses sourires à une assemblée toute acquise à sa cause.
Une musique un peu forte combinée aux bla-bla de ces dames,
Alice n'avait pas entendu frapper, elle ne me vit donc pas
immédiatement. Ce n'est que quand nos regards se croisèrent, que
sa petite voix cria:
- "Fredo !"
Deux ou trois bisous plus tard, c'est vu d'en haut, puisque trônant
dans mes bras, qu'elle me présenta à ses invitées. Quelle joie de
revoir la Miss Tinguette en pleine forme. Toujours très amaigrie,
mais radieuse.
Au bout de quelques minutes, et alors que j'annonçais mon
intention de prendre congé pour laisser Alice profiter de ses
invitées, c'est elle qui m'accompagnait près de la porte et qui me
disait la bouche en cœur avec un petit air malicieux:
- "j'ai quelque chose pour toi et la petite sirène". Joignant le
geste à la parole, la petite pomme me tendait un grand coquelicot
de papier feutre qui avait en son cœur une sucette.
- "C'est Alice qui l'a faite", ajoutait Valérie, alors que j'enlevais
une nouvelle fois Alice dans les airs pour lui donner un gros bisou
qu'elle s'empressait de me rendre. Il faut dire que l'un de nos jeux
favoris consistait, quand Alice était dans mes bras, et donc à
36hauteur de joue, en un échange de bisous qui ne s'arrêtait que
lorsque l'un de nous deux s'était lassé: en un mot, nous ne nous
arrêtions que quand Alice s'écriait: "il est rouge, on ne doit pas
traverser. . . !"
Je ne lui rendais pas tout de suite son bisou: le temps pour moi
de prononcer le petit mot magique, à la fois poli et de
circonstances, qui pourrait, je l'espérais, faire comprendre à Alice
l'importance que revêtait son geste à mes yeux. Mais déjà
l'avalanche de bisous avait repris. Grosse bise à Valérie, nouveau
gros bisou à Alice, et le premier au revoir est lâché. Il en faut
quelques-uns avant que je ne puisse déposer Alice à terre et me
faufiler à l'extérieur de la petite chambre. Quatre yeux gris, un seul
et même regard, une petite fille et sa maman, Alice et Valérie, tout
sourire, me regardent une dernière fois m'éloigner de chez elles.
- "Vous passez de bonnes vacances hein !", dis-je encore. Petit à
petit, l'entrebâillement de la porte se fait plus étroit. Je me retourne
complètement et entreprends la remontée du couloir qui doit me
conduire à l'escalier. En même temps que la porte se referme dans
un claquement de serrure, une petite voix fuse:
- "et embrasse la petite sirène...!" Je souris et commence tout
doucement, marche après marche, la descente de cet escalier que
je connais si bien. Comme pour apprécier cet instant un peu plus
longtemps. Comme si je savais que c'est la dernière fois que je le
descends. si je devais savoir que je ne reverrai plus jamais
Alice.
En cette mi-août, profitant de vacances absolument imméritées
après des résultats d'examens à peu près conformes à mes
pronostics, n'y tenant plus, je me décide à prendre des nouvelles
d'Alice. Seul moyen pour moi, puisque je n'ai pas les coordonnées
de la grand-mère, téléphoner à l'Association, avec laquelle je n'ai
pourtant plus aucun contact. Porte de la chambre fermée, numéro
composé, tonalité de recherche du correspondant et mon ventre qui
se noue. Une grande inspiration et une voix de femme décroche le
combiné:
- "Association. ..bonj our. "
- "Bonjour, je suis Frédéric, un de vos Bénévoles, je
souhaiterais avoir des nouvelles d'Alice."
37- "Alice, mais elle est décédée la semaine dernière, vous
ne saviez pas ?"
- "Non, je ne savais pas", dis-je machinalement en
raccrochant, oubliant toute forme de politesse à l'égard de cette
dame.
Dehors, il Y a un soleil splendide, la mer est basse, étale et d'un
bleu absolu.
En quelques pas je peux voir l'horizon. En cherchant bien,
làbas, sous cette brume de chaleur, je peux distinguer ce grand phare
posé au milieu de nulle part et dont Alice m'avait dit un jour, alors
que nous étions installés presque au même endroit et que je lui
expliquais à quoi servent ces grands monuments de pierres:
- "quand tu verras celui là, tu penseras à moi..."
Il y a pourtant bien d'autres moments où aujourd'hui encore je
pense à Alice. Cette petite fille qui m'a tellement appris sur la Vie
en luttant chaque jour contre la Mort. Cette petite fille de six ans à
la maturité déconcertante, capable de parler de sa maman avec une
infinie douceur, tout en abordant son angoisse de la mort avec
laquelle elle avait dû vivre depuis toujours.
Une sirène de pompiers, une rue à traverser, il peut paraître
exagéré de dire que chacun de ces moments est l'occasion de me
souvenir de ces presque trois années passées en sa compagnie.
C'est pourtant bien le cas la plupart du temps. Mais c'est toujours
le cas, quand j'ai la chance de m'émerveiller devant un ciel étoilé,
en bord de Mer.
Le petit Prince a désormais une petite Princesse aussi blonde et
jolie que lui et Alice doit très vraisemblablement savoir si le
mouton a mangé la Rose... Et croyez le ou non, mais l'étoile
filante que l'on guette sans trop y croire prend alors une toute autre
signification: comme un éclat de Phare qui vient déchirer la nuit
noire pour rassurer le marin.
*
38Dans les semaines qui suivent, impossible d'entrer en contact
avec Valérie. Malgré plusieurs tentatives, personne ne répond au
téléphone que j'imagine sonner dans une pièce vide. Ce n'est en
fait que plusieurs mois après le décès d'Alice que j'ai enfin de ses
nouvelles.
Des nouvelles qui ne sont pas bonnes: c'est ma mère qui
m'apprend qu'une infirmière cherche à me joindre à la demande de
Valérie:
- "elle a fait une tentative de suicide et souhaiterait avoir votre
visite. "
Je suis surpris par un coup de fil que je n'espérais plus, mais pas
vraiment étonné par la nouvelle. Comment être surpris d'apprendre
que quelqu'un qui ne vivait que par, et pour sa petite fille puisse lui
survivre une seule minute? La passion-fusion qui existait entre ces
deux êtres pouvait-elle un jour prendre fin de manière unilatérale?
Quoi qu'il en soit, je ne m'empresse pas de répondre à cette
demande. Et ce n'est que le surlendemain que je me décide à
composer le numéro qui a été rapidement griffonné sur un
morceau de papier et placé bien en évidence sur mon bureau. Un
numéro de chambre d'Hôpital qui me fera, de fait, immédiatement
parler à Valérie. Que lui dire? Qu'évoquer avec celle qui fut la
maman d'Alice et qui n'est certainement plus aujourd'hui qu'une
jeune femme en grande souffrance? Qu'attend-elle de moi? Est-ce
de l'écoute, des conseils, du réconfort...? En tout état de cause
saurai-je répondre à son appel?
Toujours ces mêmes questions qui me trottent dans la tête et me
font remettre à plus tard un coup de téléphone qui m'effraie.
Une sonnerie, puis deux, puis trois... Je suis sur le point de
raccrocher... Il n'y a sans doute personne, ou alors je vais
déranger. Peut-être même vais-je la réveiller à insister comme ça !
La quatrième sonnerie perdure encore, quand elle est brutalement
interrompue par un claquement sec. Le silence se fait au bout du
fil. Je retiens ma respiration et me tiens prêt à ouvrir la bouche
pour articuler mes premiers mots, mais rien ne vient. Et puis des
frottements contre le combiné. Des bruits enfin, qui laissent à
penser que le combiné est déplacé, retourné, glissé sur du tissu
jusqu'à se retrouver calé contre une oreille, et collé à une bouche.
39Un soupir, presque un râle, se fait entendre avant qu'une petite
voix presque inaudible ne laisse s'échapper un mot:
- "allô ?".
Je reste aphone. Comme pétrifié. C'est la voix d'Alice que je
viens d'entendre. Un frisson me parcourt. Mais déjà, presque
instinctivement, pour me libérer d'une apnée trop longtemps
contenue, la réponse fuse:
- "Valérie, c'est Frédo !"
De l'autre côté du combiné, pour une seconde, la voix redevient
audible:
- "oh, Frédo ; ça va ?"
- "Moi, ça va, mais toi ?"
- "Ben, on t'a dit. .."
- "Non, on ne m'a rien dit, j'ai juste eu un message."
- "J'ai sauté..."
- "T'as sauté...?"
- "De la fenêtre de l'appartement."
S'il était possible de reconnaître la voix de Valérie, il était en
revanche très déstabilisant d'avoir le sentiment de parler avec un
enfant, presque un bébé. Au fur et à mesure de la conversation,
Valérie s'était mise à chuchoter et à monologuer sans que je ne
puisse saisir un traître mot de ce qu'elle voulait dire. Quand je
risquais un timide:
- "Valérie, je ne t'entends pas très bien", au risque de
l'interrompre, une voix claire et intelligible s'excusait avant de
repartir de plus belle. .., et de plus en plus bas.
N'entendant, et ne comprenant toujours pas un mot de la
conversation qu'avait Valérie avec elle-même, je profitais d'un
silence dans le combiné pour glisser:
- "bon, quand est-ce que je peux venir pour qu'on discute de tout
ça... ?"
Le rendez-vous était pris; mais ce n'est qu'une fois raccroché,
les premières secondes de soulagement passées et le sentiment du
devoir accompli, que je me posais la question: "mais qu'est-ce que
je suis en train d'aller faire dans cette galère...!"
40Voilà neuf mois que je n'ai pas vu Valérie. Je me dirige, d'un pas
fort peu décidé, vers les portes de l'Hôpital, un peu angoissé à
l'idée de ce que je vais découvrir? Dans quel état peut être Valérie
après quatre étages de chute libre... sans parachute? A une
?crepe." .. .
Au fur et à mesure que je m'approche des portes du bâtiment, je
n'arrive plus à me faire sourire intérieurement en imaginant la
mise en scène de mes idées un peu saugrenues, comme je me rends
compte que je le fais souvent quand je suis un peu tendu. Au
contraire, mon envie de rire se transforme en malaise et en mal
être. Je le savais déjà, mais j'en suis maintenant absolument
convaincu: je déteste les Hôpitaux! Les malades que je croise,
mal rasés, mal coiffés, traînent en chaussons et robe de chambre,
la cigarette au bout des doigts. Certains poussent péniblement un
petit portique sur roulettes surmonté d'un goutte à goutte, d'autres
se font pousser sur leur petite chaise roulante par un ami ou parent
qui a gentiment proposé de descendre pour s'aérer un peu et
profiter ainsi des premiers rayons du soleil de ce mois de mars.
Quand je pénètre dans le hall « in-hospitalier », j'en viens
presque à regretter l'odeur détestable de cigarette dont j'ai pu sentir
les effluves quelques secondes auparavant: c'est l'éther qui agresse
mes narInes.
Je m'engouffre dans l'ascenseur, et me retrouve rapidement seul
après quelques arrêts, me rendant à un étage relativement élevé.
Les portes s'ouvrent en même temps que retentit le petit "Dong"
du signal de présence de l'ascenseur, accentuant un peu plus
l'impression de silence de mort qui règne en ces lieux. Je peux
ainsi m'entendre marcher en direction du Service, le crissement de
mes pas étant simplement troublé par celui des portes battantes
franchies sans grande précaution.
Une dernière porte se referme derrière moi, et les premiers
signes de vie me parviennent de nouveau. Enfin, de vie... Un
malade, qui s'appuie sur son déambulateur, me fait face dans le
couloir: il essaye péniblement d'atteindre l'objectif qu'il s'est fixé
pour aujourd'hui, et qui semble être l'un des carreaux noirs du
parterre que je viens de piétiner sans pitié. Pour un instant, il quitte
des yeux son objectif, et se redresse en plongeant son regard dans
41le mien. Certaines portes de chambres sont ouvertes me laissant
entr'apercevoir une silhouette allongée sur un lit ou assise dans un
fauteuil. Parfois, un bruit de télévision parvient jusqu'à moi,
comme par accident, comme pour me rappeler qu'ailleurs la vie
poursuit son cours.
Les portes des chambres suivantes sont grandes ouvertes: il n'est
donc pas possible de lire leur numéro, à moins de les refermer, ce
que je n'envisage pas une seconde. C'est donc par déduction que je
m'arrête devant celle qui doit correspondre à celle de Valérie.
Et naturellement, je me trompe: une petite vieille, sans cheveux,
à moitié dénudée, essaye désespérément d'attraper un gobelet posé
sur sa table de nuit. Elle me tourne le dos, et je ne lui laisse pas le
temps de m'apercevoir, m'éclipsant pour me diriger directement
vers le bureau des infirmières.
- "Bonjour Mesdames, je cherche la chambre de Valérie s'il vous
plaît. .."
- "C'est pas difficile, suivez les hurlements!" s'écria l'une d'entre
elles.
- "Je vais vous y conduire", se dépêchait d'ajouter une autre, tout
en se levant. "Excusez la réflexion de ma collègue, ajoutait-elle,
mais Valérie nous dérange très régulièrement pour des broutilles et
je ne vous cache pas que c'est parfois fatigant."
Le sourire de compréhension que j'affichais en réponse à ses
explications, devait disparaître assez soudainement, quand je me
rendais compte que la porte, grande ouverte, contre laquelle
l'infirmière venait de frapper, pour entrer sans attendre de réponse,
était celle de ma petite vieille. ..
- "Valérie, tu as de la visite, rhabilles-toi un peu, tu es toute
débraillée!", dit l'infirmière tout en me faisant comprendre d'un
signe de la main de patienter quelques instants à l'extérieur de la
chambre.
- "Ah, vous voilà enfin...!, répondit presque criante une voix que
je reconnaissais à peine. Ça fait dix fois que je sonne, et on refuse
de me donner de l'eau."
- "Mais on t'a déjà expliqué que nous allions servir tous les
malades dans dix minutes. Tu sais Valérie, si on devait répondre à
toutes tes demandes, on ne s'en sortirait pas."
42Je réalisais alors que je n'avais pas prêté attention au second lit
de la chambre qu'occupait sans doute Valérie.
- "Je vous la laisse l", me lançait l'infirmière en sortant de la
chambre et en m'invitant à y rentrer.
- "Et apportez-moi de l'eau, Nom de Dieu l" hurla la Voix.
- "Merci encore", dis-je à l'infirmière exaspérée qui s'enfuyait
vers la salle de garde. J'espérais qu'elle décèle dans ce
remerciement toute ma gratitude pour sa patience avec Valérie,
ainsi que mes excuses quant à ma méprise, dont elle ignorait
pourtant tout.
Un petit sourire forcé en coin, je m'obligeais à mettre un pied
devant l'autre pour franchir le pas de porte qui me séparait de la
"Voix". Une surprise de taille m'attendait: le second lit était
inoccupé. ..
La petite vieille, crâne rasé, balafrée, squelettique, et sourire aux
lèvres, se tient allongée sur son lit, supportée par deux gros
oreillers glissés par l'infirmière. Deux grands yeux gris, vides et
presque démesurés, en comparaison à ce visage osseux que je ne
reconnais pas, me permettent de savoir que je suis en face de
Valérie.
Surtout ne pas paraître effrayé; ne pas lui renvoyer l'image
d'une personne repoussante, méconnaissable, et surtout,
totalement étrangère: d'un pas décidé je me dirige vers le lit et
embrasse ce visage marqué au fer rouge par une chute de quatre
étages, un Virus qui la ronge, et la perte de sa petite fille.
- "T'as vu les dégâts ?", me demande-t-elle avant toute chose,
l'air gênée, en réajustant sa chemise de malade.
- "Pour quelqu'un qui se prend pour un oiseau, tu es plutôt en
bon état. .. !"
- "Tu parles: deux arrêts cardiaques, fracture du crâne, du
bassin, et de la jambe droite". D'un mouvement nerveux du bras,
elle écartait le drap et découvrait sa jambe. Une jambe toute
poilue, traversée en différents endroits par de grosses vis
boulonnées à des barres d'acier. "Sans compter les côtes...",
ajoute-t-elle d'une voix plus faible. "Tu n'as pas un miroir sur toi,
ils ne veulent pas que je me voie."
43Répondant par la négative, je comprends du même coup
l'importance que peut revêtir le regard que je porte sur ce visage
meurtri. Il me faut arriver à regarder Valérie dans les yeux et
affronter la vision repoussante de ses blessures. Une longue
cicatrice, encore badigeonnée de crème jaunâtre lui traverse, de
bas en haut, la quasi-totalité du crâne fraîchement rasé. Le temps
de faire le tour du lit, d'attraper une chaise de visiteur, et j'ai
l'occasion d'apercevoir, par la baie vitrée, une splendide vue sur
tout Paris. Le soleil brille, les fumées blanches des chauffages, qui
tournent à plein régime, montent dans le ciel, et j'en profite pour
respirer un grand coup avant d'aller m'asseoir près de ce lit en
tournant le dos à la lumière du jour.
Pendant de longues minutes j'écoute cette voix, au rythme
saccadé et parfois presque inaudible:
- "ils m'ont mis dans un service infectieux ces cons, je vais
attraper toutes sortes de saloperies si je reste ici. Remarque, avant
d'être dans cet Hôpital, j'étais à Sainte-Anne, chez les fous; ils
m'insultaient tout le temps, mais il faut dire que je ne leur faisais
pas de cadeaux...". Tout à coup, le monologue s'interrompit;
pendant quelques secondes, le regard de Valérie parut s'assombrir
et s'élever vers le plafond. Alors que je levais la tête pour chercher
ce qui l'avait interrompu, la voix de Valérie reprit, presque
criante: "mais non ce n'est pas artificiel. ..!"
Je gardais quelques secondes les yeux levés vers le plafond. Sans
doute pour éviter d'avoir à croiser le regard de Valérie.
- "Alice ?" cria Valérie en même temps que je sentais mon cœur
se mettre à danser la chamade dans ma poitrine. Je regardais
fixement Valérie, inquiet et désolé à la fois.
Valérie tourna la tête vers moi sans vraiment me voir:
- "Alice ?", appela-t-elle une nouvelle fois, quelque peu
désorientée. "Non, elle n'est pas là", dit-elle en plongeant ses yeux
vides dans mon regard.
Le silence se fit dans la chambre.
- "Tu as appris ce qui s'est passé ?", me demanda-t-elle d'une
voix posée, et les yeux embués.
- "Oui, on m'a dit."
44- "Elle t'aimait fort, tu sais", ajouta-t-elle, alors que des larmes
coulaient sur ses joues. "Ce sont des larmes de maman",
chuchotat-elle, en esquissant un sourire qui me fit mal au cœur. Je serrais
les dents.
Une ou deux minutes passèrent sans que l'un d'entre-nous ne
prononce un mot. J'en aurais été bien incapable et Valérie semblait
épuisée.
Elle reprit soudain: "J'irai pas au Paradis... Pourtant ça a l'air
merveilleux. Alice est venue me voir, et m'a raconté. Maman est
allée chez Neptune, pour combattre le Roi de Neptune... et elle a
gagné. J'irai pas. J'ai trop blasphémé. Les Saints m'ont dit que
j'étais une mauvaise mère... Dieu m'a guéri de ma myopie, et
maintenant je suis de nouveau myope: je n'ai pas assez remercié."
Un silence pesant venait de s'abattre sur la petite chambre. Je
regardais Valérie: elle était allongée sur son lit, regardant
fixement devant elle, les yeux dans le vague.
J'eus soudain le besoin de ramener Valérie à la réalité. Comme si
je sortais de ma torpeur, je dis:
- "je n'ai pourtant pas le sentiment que tu aies été une mauvaise
maman. "
L'espoir d'entendre rebondir Valérie sur ces mots tout simples
fut largement récompensé. Pendant tout le temps que je restais
encore assis à ses côtés, nous évoquâmes, entre sourires et larmes,
nos souvenirs des moments partagés avec Alice.
Jusqu'à mon départ, Valérie ne fut plus interrompue par les voix
qu'elle avait semblé entendre venir d'ailleurs et à propos desquelles
je m'étais bien gardé de poser la moindre question.
- "Tu reviendras me voir hein ?", me dit-elle alors que je
franchissais le pas de la porte après que nous nous soyons dits au
reVOIr.
- "A vendredi !", répondis-je en la saluant de la main. Mais déjà,
Valérie avait détourné la tête et semblait regarder ailleurs.
Dehors il faisait nuit, froid et je ne pus m'empêcher, malgré le
voile rosâtre dû à la pollution lumineuse de la proximité du
Périphérique, de lever les yeux vers le ciel pour tenter d'apercevoir
quelques étoiles.
45Au cours de ma nouvelle visite à l'Hôpital, je pris le parti de
faire en sorte de recueillir davantage d'informations sur ce qui
avait pu se passer entre le décès d'Alice et la tentative de suicide
de Valérie.
Après m'être arrêté à la cafétéria pour attraper deux thés,
j'arrivais dans la petite chambre dominant la Capitale. Valérie
dormait. Je devrais dire en fait, "la petite vieille dormait". En effet,
bien que mieux préparé que la première fois à la vision de ce
visage et de ce corps mutilé, je ne pouvais m'empêcher d'avoir un
mouvement de recul. Je dévisageais pourtant quelques instants
cette tête enfoncée dans l'oreiller qui laissait s'échapper à chaque
expiration un ronflement, tandis que chaque inspiration provoquait
un grognement. Un petit "pet" venait à l'occasion ponctuer le tout.
"Le charme féminin dans toute sa splendeur", ne puis-je
m'empêcher de penser...
Le volume du ronflement s'intensifiant, et un sentiment de mal
être, dû certainement à ma position de voyeur tout à fait déplacée,
me firent rapidement quitter les lieux. Je me retrouvais donc avec
mes thés devant une immense baie vitrée dominant Paris, au
milieu de quelques malades assis dans les fauteuils et lisant de
vieux journaux oubliés. Je m'installais et profitais, non sans un
certain plaisir, de la vue et de ces quelques minutes de sursis.
Rapidement cependant, l'heure des médicaments ou de la
distribution d'eau étant arrivée, une infirmière pénétrait dans la
chambre de Valérie. Je me relevais donc et déposais le thé restant,
et encore brûlant, sur la table de nuit. Valérie me regardait, un
petit sourire aux lèvres:
- "le hasard fait bien les choses, je me réveille à peine..."
Le temps d'attraper mon fauteuil, d'asseoir confortablement
Valérie en glissant un oreiller sous elle, et nous voilà partis en
direction de l'Inde où Valérie m'annonce avoir passé les derniers
mois. Elle y aurait rencontré Satias, sorte de gourou, "incarnation
de Jésus". Les choses ne s'étant pas très bien passées, le retour en
France avait été un peu précipité.
De temps en temps, "les voix" se manifestent: Valérie semble
alors mener une discussion avec plusieurs personnes.
- "Si tu préfères que je te laisse avec eux..." dis-je en souriant.
46- "Tu les entends aussi ?", rebondit aussitôt Valérie.
- "J'ai un peu de mal à tout entendre d'ici; tu me présentes ?"
- "Ne rigole pas trop fort. Ici je suis protégée par les Anges, mais
dehors, il y a Satan et les Démons... Alice vient me voir aussi
parfois. ..et puis Satias."
- "Et si on proposait à tout ce petit monde de revenir un peu plus
tard. .. ? c'est toi que je suis venu voir!"
- "Toi au moins, tu y crois, ça me fait plaisir...", dit-elle en
souriant.
- "Sincèrement, j'ai du mal à y croire, mais qui sait", dis-je en lui
montrant une photo d'Alice qui trônait sur la table de chevet. Tout
en la prenant délicatement entre ses doigts, elle précisa:
- "c'est ma sœur qui me l'a apportée." Mais déjà des larmes lui
brouillaient le regard. "Tu te rends compte, ma petite-nièce ne
comprendra jamais de plus revoir sa cousine. .."
Il fut très difficile cet après-midi là de parler avec Valérie. Elle
semblait sans cesse absente, tout en étant très déprimée, et se
plaignait autant des douleurs qu'elle ressentait en de multiples
endroits, que du service déplorable des infirmières.
C'est un peu déçu, fatigué et désorienté que je ressortais de
l'Hôpital. Que restait-il de la Valérie que j'avais connu quelques
mois auparavant? Elle qui voyait désormais des Anges au plafond
et entendait des voix venues de l'au-delà. Que pouvais-je bien lui
apporter à l'occasion de mes visites? Un peu perdu, je décidais de
demander conseil à la Psychologue qui m'avait fait passer mon
"entretien d'embauche" à l'Association et avec laquelle j'avais
gardé contact.
La forme de "Psychose" dont devait souffrir Valérie, pouvait être
plus ou moins directement liée aux médicaments, probablement
extrêmement puissants, qu'on lui faisait absorber, compte tenu de
ses blessures multiples et gravissimes. Cela, cumulé au choc
physique et psychologique, pouvait, peut être, expliquer "les
voix". Le simple fait d'être présent et de l'écouter ne pouvait que
lui faire du bien, "à condition que cela ne vous fasse pas de mal",
ajoutait ma Psychologue, que je remerciais une fois de plus pour
ses conseils.
47Effectivement, les semaines passant, Valérie entendait de moins
en moins les voix. Au point de s'en plaindre, car n'arrivant plus à
entrer en relation avec Alice: "la télévision, les repas, les piqûres
et je dors; pas le temps de me retrouver seule. .."
Petit à petit ses cheveux repoussaient et son visage reprenait
forme humaine. Si un corset la faisait énormément souffrir, son
pied continuait à la gêner considérablement. C'est d'ailleurs à cette
occasion que devait se dérouler l'un des pires moments de mon
existence. . .
En cette nouvelle journée, alors que je venais seulement d'arriver
devant le lit d'Hôpital et que j'étais encore en train de faire la bise
à Valérie, cette dernière me dit d'un ton presque autoritaire et en
me tendant un tube de crème:
- "il faut absolument que tu me masses le pied, il est tout sec. .."
Un coup d'œil furtif au pied en question, qui était posé bien en
évidence sur le matelas, suffit à me glacer le sang. Tout le monde
s'accorde pour dire qu'un pied n'a rien, en soi, de très esthétique.
Mais le simple fait de m'imaginer devoir masser ce pied d'une
sécheresse repoussante, débordant de corne, d'ongles énormes et
jaunis par les couches successives de pommade, le tout en devant
slalomer entre des vis traversant de part en part les os et la chair
d'une jambe velue, m'était tout simplement insupportable.
- "Mais t'as un Kiné pour ça !", dis-je suppliant.
- "Non, c'est les infirmières qui s'en chargent. Mais elles sont
trop connes, je ne veux plus rien leur demander", argumenta-t-elle,
intraitable.
- "Mais je vais leur demander moi...", suppliais-je.
Deux minutes plus tard, je retroussais mes manches pour enduire
de pommade au camphre, à l'odeur pestilentielle, cette partie
infâme située à l'extrémité de la jambe, tout en me concentrant de
toutes mes forces pour ne pas avoir l'air dégoûté.
- "Déjà!" s'exclama Valérie après que je lui ai badigeonné son
peton deux bonnes minutes, et alors que je me précipitais dans la
salle de bain pour me laver les mains à grande eau, en prenant
enfin un air dégoûté et rageur trop longtemps contenu. ..
48- "C'est beaucoup plus efficace quand c'est rapide!", crIaIS-Je
bouillonnant tout en essayant de me débarrasser de la texture
huileuse qui ne se diluait pas, compte tenu de l'absence de savon...
Caractère de cochon, infernale et d'une rare exigence avec le
personnel soignant dont elle dépendait totalement, impatiente au
possible et encore incapable de se déplacer, Valérie supportait de
moins en moins sa vie à l'Hôpital qui s'éternisait.
- "Si j'avais su, j'aurais pas sauté, me dit-elle un jour. Je pensais
que les anges allaient m'attraper au vol, m'emmener, et que je
pourrais enfin retrouver Alice... Et résultat, ce sont les démons qui
m'ont attiré vers le bas. Elle ajoutait ensuite, après un court
silence: en fait, je n'étais pas consciente de ce que je faisais:
j'avais beaucoup bu, j'ai ouvert la fenêtre, j'ai dû me pencher un
peu trop et patatra... Tu te rends compte, deux arrêts cardiaques:
Dieu ne veut vraiment pas de moi. Il me faut vivre, mais que c'est
dur. .."
Petit à petit, le temps passait. Et si la douleur physique
s'amenuisait progressivement, une autre blessure refusait toujours
de cicatriser: Alice restait omniprésente: la nuit, à travers tous ses
rêves et le jour à travers son angoisse perpétuelle de ne pas avoir
été une bonne mère. Tout son discours s'en ressentait: "j'aurais dû
dire à sa maîtresse de garder Alice: « Gardez la, Madame V., vous
êtes une meilleure mère que moi »." Et tout le temps cette même
question: "Tu es sûr que je n'étais pas une mauvaise mère ?"
Un peu plus de trois mois ont passé depuis ma première venue à
l'Hôpital. A mon arrivée, pour ce qui doit être l'une de mes
dernières visites avant un départ en Bretagne pour un mois de
vacances, je trouve Valérie presque heureuse, détendue et
souriante. Pour la première fois, nous pouvons sortir de l'Hôpital:
Valérie marche encore très difficilement appuyée sur des
béquilles, elle doit toujours porter un corset qui la gêne
horriblement, mais ses progrès ont été fulgurants en quelques
semaInes.
Nous nous rendons donc devant la porte principale, sous un
chaud soleil d'été. Difficile de trouver un coin tranquille et
impossible d'aller trop loin: Valérie est épuisée. Nous nous
laissons donc tomber sur les énormes pots de fleurs qui bordent
49