Mouvement sourd (1970-2006)
250 pages
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Description

Aujourd'hui, il est commun de voir et d'entendre parler de la Langue des Signes française (LSF) et des sourds. La visibilité sociale dont ils bénéficient s'est construite à travers la diversité des modes d'expression de leur langue et de leur "culture sourde". Ce qui apparaît aujourd'hui pour beaucoup comme une évidence ne relevait en France, au début des années 1970, d'aucune réalité.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2012
Nombre de lectures 61
EAN13 9782296490352
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE MOUVEMENT SOURD (1970-2006)
Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
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Charlotte LECLERC-DAFOL, Pietro Germi et la comédie à l’italienne , Cinéma, Satire et société , 2012.
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Isabelle BIANQUIS, L’alcool : anthropologie d’un objet-frontière , 2012.
Loïc JARNET, Figures de la rationalité dans les STAPS , 2012.
Jean FERRETTE, La Société Métallurgique de Normandie, Grandeur et déclin d’une communauté ouvrière , 2012.
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Hugues JACQUET, L’intelligence de la main , 2012.
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Arnaud ALESSANDRIN, Aux frontières du genre , 2012.
Colette MÉCHIN, La Fabrique des prénoms , 2012.
Yris ERTUGRAL, Le désir de maternité et la mort, depuis la légalisation de la contraception et de l’avortement , 2012.
Sylvain Kerbouc’h
LE MOUVEMENT SOURD (1970-2006)
De la Langue des Signes française à la reconnaissance sociale des sourds
© L’Harmattan, 201 2
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http ://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55859-5
EAN : 9782296558595
À Stéphanie,
Sébastien, Emma et Valentine
REMERCIEMENTS
Cet ouvrage est le fruit de multiples rencontres. D’abord, au Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (Cadis) à l’École des hautes études en Sciences sociales (Ehess) depuis 1999, où j’ai soutenu en 2006 une thèse de doctorat sous la direction de Michel Wieviorka. J’ai pu y partager nombre de réflexions avec certains membres parmi lesquels Alexandra Poli, Jacqueline Longérinas, Philippe Bataille, Alain Touraine, Yvon Le Bot ; merci à eux. Merci aussi à Nacira Guénif-Souilamas, à Sophie Dalle-Nazébi pour toutes nos discussions. Merci à Anne-Marie Collenot d’avoir scruté le manuscrit original, et à Sylvie Meuric pour sa relecture finale.
Cette recherche doit beaucoup aussi à ceux que j’ai rencontrés sur le terrain et appris à connaître par leur engagement et leur disponibilité. Que les membres du groupe d’ Intervention sociologique soient remerciés pour leur participation, ainsi que les personnes qui m’ont permis de l’organiser : Morgane, Marie et Sandrine, et aussi Jean-François Labouverie et Emmanuelle Laborit d’IVT pour leur aide logistique et l’accès à des archives d’IVT. J’ai aussi rencontré nombre de personnes engagées autour de la LS, la surdité et au-delà, m’accordant écoute, dialogue, temps ; qu’ils en soient tous infiniment remerciés. Je pense particulièrement à Bernard et Dora Mottez, Patrice Dalle, Brigitte El Khomsi, Michel Lamothe, Catherine et Philippe Texier, Maryse Bonnefont.
Surtout, merci à toi Stéphanie pour ton appui indéfectible durant toutes ces années et tes lectures de cet ouvrage ; merci à vous trois : Sébastien et ta poétique thèse sur les doudous, Emma pour tes enjôleurs « mon papa à moi » d’un langage qui se construisait, Valentine qui depuis est venue griffonner ce manuscrit : vous m’apportez force et équilibre.
INTRODUCTION
« […] tous les mouvements sociaux défendent la liberté et la capacité des Sujets humains de combiner leurs identités particulières avec leur participation au monde de plus en plus effervescent des techniques et de la vie économique. » (Touraine, 1984b)
Il est aujourd’hui commun de voir et d’entendre parler de la Langue des Signes française (LSF). À travers une vaste littérature, sur Internet ou d’autres supports multimédias, les occasions ne manquent plus de constater son expansion et de découvrir ce qu’est la « culture sourde » (Delaporte, 2002, 1998a, b ; Mottez, 1992 ; Lachance, 2002). Dans la rue, les cafés, le métro, à la télévision, au théâtre ou dans les musées, dans les cours de langue des associations, à l’école et à l’université, dans les services publics voire dans les entreprises, la Langue des Signes (LS) se donne à voir par la diversité de ses modes d’expression. Au cours des trente dernières années, les sourds 1 ont conquis leur émancipation personnelle et une visibilité sociale certaine. Ils commencent maintenant à ouvrir les portes de l’accessibilité à la société, pour leur plus grande participation sociale.
Pourtant, ce qui apparaît aujourd’hui pour beaucoup comme une évidence ne relevait en France aux débuts des années 1970 d’aucune réalité. Même, le Mouvement Sourd , qui émerge lors de cette décennie, tire ses racines de bien plus loin : il sonne Le Réveil Sourd (Kerbourc’h, 2006), l’autre nom donné à ce mouvement socioculturel. Il est une réactualisation du mouvement des sourds des XVIII e et XIX e siècles qui défend le système d’éducation des sourds construit par Charles-Michel Lespée dit l’abbé de l’Épée dès 1760 (Cuxac, 1983 ; Encrevé, 2008 ; Bertin, 2010). Ce dernier rompt radicalement avec le modèle préceptoral qui assure jusque-là l’éducation de quelques sourds – principalement des sourds de familles aisées – et privilégie la rééducation de la parole. À travers l’œuvre de leur père fondateur, les sourds ne défendent rien moins que leur accès à la « société des hommes et non des perroquets », selon les termes de Ferdinand Berthier. Mais cette méthode bilingue – internationalement reconnue – fait aussi l’objet d’une querelle des méthodes, surtout en Europe entre l’Allemagne (Samuel Heinicke) et la France (l’abbé de l’Épée). Dans de nombreux pays, elle prend la forme d’un conflit séculaire entre partisans des méthodes orales – les oralistes – et partisans des méthodes gestuelles – les gestualistes. Lorsque les défenseurs de l’éducation oraliste parviennent à s’imposer en 1880 au Congrès de Milan au terme de près d’un siècle de conflits, les sourds tentent de s’opposer, notamment par leurs élites, à l’interdiction de leur langue gestuelle, future LSF. En France, cet interdit prend officiellement effet par la circulaire du 3 septembre 1884 (Bouillon, 1990 2 ), et ne commencera à être levé qu’en novembre 1976. Délibérément évincés des affaires de leur éducation, les sourds ne parviennent guère à inverser la tendance, même par l’expression publique de leurs instances représentatives. Ainsi, à l’âge d’or des sourds durant le siècle des Lumières succèdent les ténèbres postrévolutionnaires, qui ne cesseront de se vérifier durant toute l’ère moderne et au-delà.
Plus que l’histoire elle-même, ce qui nous importe est ce qu’elle représente aux yeux des sourds et le sens qu’ils lui accordent. Au moment où les fondements historiques de leur intégration sociale courent un risque de démembrement (Mottez, 1983a), cette histoire cristallise pour eux l’oppression qu’ils subissent des non-sourds et des non-locuteurs de LS. La Nation Sourde était née et avec elle les sourds peuvent, près d’un siècle plus tard, dire ce que recouvre l’expérience sociale d’être sourd et remettre en cause leur assignation sociale. Le Réveil Sourd fait écho au mouvement historique des sourds des XVIII e et XIX e siècles parce qu’il se développe de manière différente et renversée. Différente, compte tenu d’un contexte sociohistorique qui passe d’une société holistique en formation à une société transformée par l’individualisme moderne. Renversée, parce qu’il s’agit moins de la défense des intérêts d’une communauté que de la production d’une différence culturelle génératrice d’une identité sociale. Les acteurs sociaux de ce mouvement tentent de transformer la situation sociale des sourds. À travers leurs actions, ils combinent à la fois des demandes de droits sociaux – droit à une éducation bilingue, aux interprètes, aux moyens de leur participation sociale et d’accès à la citoyenneté – et revendications culturelles – droits à la langue, à la reconnaissance de leur communauté. En somme, Le Réveil Sourd produit les conditions pour l’obtention de la reconnaissance des sourds et de leurs droits (Walzer, 1997).
Dans les années 1970, le droit à la parole sociale des sourds reste à conquérir. Le Mouvement Sourd le fait dans une période où se manifestent publiquement d’autres mouvements sociaux (Touraine, 1997 ; Wieviorka, 2005 ; Neveu, 1996). Ces groupes minoritaires ou d’acteurs contestataires imposent de grands bouleversements, dont prend acte une certaine sociologie 3 . Leur prise de parole est intimement liée à une identité collective qui, « jusque-là cachée, refoulée, plus ou moins honteuse ou réduite à l’image d’une nature, se transforme en affirmation culturelle visible et assumée » (Wieviorka, 2001a) au terme d’un processus de renversement. C’est à travers la naissance d’un acteur social, son identité collective, et le contexte de la modernité, que se saisissent ces ressorts, faisant que les sourds passent de leur expérience sociale à l’affirmation de leur différence culturelle.
La production de la différence culturelle autour de la biculturalité et du bilinguisme des sourds se réalise à partir de cet enjeu de renversement du stigmate : l’affirmation identitaire des sourds opère un transfert de la force d’assignation à l’étiquette du « handicap » – constitutive du stigmate – vers la puissance de l’affirmation d’une identité assumée, visible à travers l’expression « fier d’être sourd ». Ce sentiment, même avec certaines réserves (Chaumont, 2001), permet de ne pas (ne plus) être honteux. Il signifie l’émergence de la capacité de l’individu à se défaire des effets immédiats et différés de violences humiliantes (Gauléjac, 1996), adjacentes à la condition d’être défini comme « handicapé ». Ce renversement est donc en soi une profonde transformation tant les ressorts sociaux et personnels de ce sentiment de honte – unique, complexe et multidimensionnel – traversent toute la vie de l’individu. Il permet de lier une relecture victimaire de la situation sociale des sourds à une valorisation de ressources personnelles et collectives d’une communauté, c’est-à-dire des effets de leur groupalité (Meynard, 2003). Cette différence culturelle, qui procède à l’émergence du Mouvement Sourd français, est indissociable de la place donnée à la LSF dans son action collective. Comme différence culturelle revendiquée, la LSF constitue le vecteur central de l’expérience vécue des sourds. Comme élément fédérateur, elle s’appuie en France dès le début des années 1970 sur l’engouement pour les pratiques américaines en american Sign Language (ASL ou Ameslan) qui suscite un regain d’intérêt pour la LSF. Cette langue concentre à elle seule les deux conditions complémentaires qui permettent le renversement d’un stigmate vers l’affirmation d’une identité collective, consistant en un profond travail de l’individu sur lui-même et de confrontation à la société.
Lorsque les sourds – locuteurs natifs de LSF – réinvestissent leur langue, l’existence d’un principe positif se met à jour : ils sont membres d’une minorité et à ce titre dépositaires d’une culture et d’une histoire. Par le constat du déni de cette langue et de leur situation marginale, il leur devient possible de montrer en quoi « la société réelle ne forme pas un ensemble d’individus libres et égaux aussi bien en droit et en théorie qu’en pratique » (Wieviorka, 2001a). Les sourds qui s’engagent dans le mouvement entreprennent un patient travail d’individuation pour sortir et se distancier de l’aliénation dans laquelle ils se trouvent, notamment à leurs yeux par l’intégration individuelle. Cette difficile distanciation de soi au vécu immédiat est réalisable parce que ce mouvement compte dans ses rangs nombre d’initiés capables d’impulser la prise de conscience nécessaire. L’introduction de ressources endogènes (historique de « l’oppression » des sourds ; « être sourd » ; rapport social de la surdité) et exogènes (hors du champ de la surdité et hors de France) rend possible la réactualisation du regard contemporain sur l’expérience et le rapport des sourds au monde. Ce mouvement, internationalisé, puise ses ressources de l’expérience d’autres pays : États-Unis, Suède, Danemark, Grande-Bretagne et d’autres ; ils éclairent l’expansion et la portée du Mouvement Sourd français.
En pratique, ce renversement du stigmate s’opère par le développement d’une action collective construite pas à pas autour du bilinguisme et de la biculturalité des sourds. Tous les acteurs du Mouvement Sourd réclament le droit à la LSF et échafaudent les étapes de cette action collective, qui déconstruit les sources de la domination sociale des sourds et reconstruit les conditions d’existence de leur identité collective comme « ensemble de références culturelles sur lesquelles se fonde le sentiment d’appartenance à un groupe ou à une communauté ; qu’elle soit réelle ou "imaginée" » (Wieviorka, 2001a). Par le recours à la langue des sourds, l’unité de l’action du Mouvement Sourd se cristallise autour de la défense et de la promotion de l’identité sociale des sourds. Cette identité guide l’acteur social – sourd – à la fois comme contre-pouvoir face aux détracteurs de la LSF et comme capacité d’action pour (ré) affirmer la singularité de la communauté sourde.
En légitimant l’identité des sourds comme facteur de leur intégration sociale, les acteurs du Mouvement Sourd permettent le développement d’une conscience de soi et de pratiques capables de renverser leur rapport au monde et – inversement – le regard porté sur les sourds. En s’exprimant au grand jour, les sourds lèvent le voile sur la nature de leur expérience sociale. Ce faisant, ils témoignent plus que de leur vie et de leur mise à l’écart de la société, ils donnent à voir les principes à respecter pour que « vivre sourd » ne soit plus seulement le produit de leur domination sociale : dépossédés de la maîtrise de leur sociabilité et interdits par le déni de leur surdité de toute construction subjective et personnelle de leur existence. Cette identité affirmée permet une rupture avec un paternalisme réactionnel qui résulte bien souvent du face-à-face avec un « handicapé » à qui l’on veut venir en aide sans même y avoir été invité. Comme affirmation de soi, l’identité collective que les sourds défendent en appelle « au Sujet lui-même, à sa dignité ou à son estime de soi » (Touraine, 1997), car l’enjeu est bien plus que leur participation sociale : il s’agit de « transformer des rapports sociaux de domination sociale » (Touraine, 1984a) pour la liberté du sujet. En trente ans, l’évolution de la figure sociale du sourd – du sourd incapable-majeur à la citoyenneté sourde , terme utilisé par les sourds, en passant par une posture victimaire – semble corroborer les ressorts de cette affirmation identitaire.
On se plaît à montrer combien l’analyse des situations sociales relevant du « handicap », à l’instar d’autres différences, montre ce qui fonctionne ou dysfonctionne dans notre société, c’est-à-dire comment elle produit et reproduit toutes sortes d’exclusions. En cela, le handicap est un révélateur social de la capacité d’intégration de nos sociétés, et des formes qu’elle recouvre face à la question du différent corporel. Paradoxalement, à l’importance de l’énergie et des ressources mobilisées « en faveur des personnes handicapées », la portée historicisée des faveurs (Buton, 2009) de notre société est celle d’un oubli social d’individus qui, ne pouvant plus ou difficilement répondre à ses attentes, sont mis en situation de fragilité et d’exclusion. Ce faisant, ces formes témoignent de manière récurrente d’une volonté indicible de normaliser le différent, de préserver et restaurer les normes d’une humanité au bout du compte virtuelle. Sans que l’utilité sociale des dispositifs de réadaptation n’en soit pas moins validée par de nombreuses situations empiriques, où ils répondent effectivement à une partie des besoins, cette prise en charge les déleste de leur droit à la parole, de toute prise personnelle sur leur expérience sociale. Le point ultime de ce paradoxe est l’impossibilité même de dire ce différent corporel, de réduire au silence toutes plaintes possibles : « De quoi vous plaignez-vous ? De quoi nous plaindrions-nous ? Que cette plainte devienne impossible, voilà la direction "Si vous êtes comme tout le monde, même à travers des détours, qu’avez-vous à faire entendre ?" » (Stiker, 1982)
Partant des analyses du sociologue Bernard Mottez 4 , précurseur dans ce domaine (Mottez, 2005 5 ) – associé à Harry Markowicz 6 – les possibilités concrètes d’appartenance à une même société se déclinent (Mottez, 1977) soit par ce qui permet l’intégration sociale d’un « handicapé » en diminuant sa déficience, soit par ce qui facilite la participation sociale d’une personne en prenant en compte la « situation de handicap » dans laquelle elle se trouve. En d’autres termes, il s’agit soit d’intervenir directement sur la personne par une rééducation destinée à la réintégrer, soit de transformer son environnement social pour réduire d’autant le poids de situations sociales handicapantes. Après plus de vingt ans et de profonds changements, le contexte actuel continue dans ses grandes lignes à produire cette dichotomie, insistant sur la première (Barral, Chauvière et Stiker, 1999). Entre les deux, une problématique de l’altérité (entre sourds, entre sourds et non sourds) se tisse parce que précisément la surdité repose sur un principe sociologique central qui fait de la surdité un rapport social puisqu’il « faut être au moins deux pour qu’on puisse commencer à parler de surdité » (Mottez, 1981b), où sont au cœur la langue et la communication. En même temps, la surdité suscite un sentiment d’indifférence parce qu’elle est, disent les sourds, un « handicap invisible » ne se révélant que soudainement à autrui, et passant d’autant plus inaperçue que certains d’entre eux peuvent par ailleurs bien oraliser. Les conséquences sociales (rejet, exclusion) sont, elles, visibles dans ce qui fait le cœur des relations sociales et des conversations quotidiennes où chacun est défini par le regard de l’autre (Dethorre, 1993).
L’inscription sociale des sourds ne peut se réduire à une atteinte pathologique du nerf auditif que des catégories 7 sociomédicales et institutionnelles rationalisent comme déficience auditive. Le sens conféré à la surdité comme trait physiologique défaillant ne suffit pas à constituer l’expression, non sociale, d’une expérience sociale (Dubet, 1996). En tant que telle, la surdité constitue pour tout individu relevant de cet état, une construction subjective de soi en rapport à autrui. Cette expérience peut être le face-à-face avec le stigmate, par exemple lié au traumatisme de la perte, comme son renversement revendiqué, par exemple l’affirmation d’une différence culturelle. Ainsi, de la personne sourde aux sourds, il existe de multiples manières de façonner une expérience vécue compte tenu d’une surdité qui influence la formation d’une identité personnelle (Bajoit, 1999). Ces manières d’être sont bien moins le reflet des critères normatifs d’une déficience que la gestion de rapports sociaux aux autres. Cela commande aujourd’hui encore de devoir déconstruire l’assignation normative au « handicap » pour préférer, à la segmentation des sourds en sous-groupes catégoriels, l’examen des expériences et trajectoires personnelles donnant sens au fait de vivre en tant que sourd et des supports (Martuccelli, 2002) individuels et collectifs de leur participation sociale.
L’expérience sociale des sourds dont il est question ici est essentiellement celle des sourds locuteurs de LSF, donnant corps aux liens sociaux que produit la communauté sourde. Ce sont eux qui ont animé Le Réveil Sourd et revendiquent toujours, quoique différemment, une reconnaissance sociale sortant des représentations dominantes sur la surdité. Pour autant, cette affirmation identitaire ne prend véritablement sens que lorsqu’il est possible – pour chacun d’eux – de s’y référer comme d’en faire l’économie. Cette identité collective est une réponse au besoin de dire à soi comme aux autres qui ils sont à travers et au-delà d’elle. D’ailleurs, ceux qui disent ne pas s’y référer, ne relèvent pas moins d’une expérience sociale analogue même s’ils peuvent mieux oraliser, ne pas recourir à la LSF et rester à distance de la communauté sourde, voire s’interdire de la considérer dans leur rapport aux autres. Ce rapport commun à l’expérience s’explique parce que l’identité personnelle et collective qui s’y adosse, est une construction complexe et jamais fixe, une identité fluide (Singly, 2003) qui relève « d’un processus de négociation, dans le monde extérieur, de sa propre image de soi, intériorisée » (Sennett, 2001). Ici, comme ailleurs, ce type de différence siège entre nature et culture dans un espace entre-deux ; jamais complètement ni dans l’un ni dans l’autre.
L’analyse du Mouvement Sourd français, de son émergence dans les années 1970 à sa transformation dans les années 1990 et 2000, permet de saisir la portée sociologique de son action collective. La raison fondamentale de son existence se situe dans une perspective du Sujet (Touraine, 1997), tant l’essence de ce mouvement est de transcender l’expérience sociale des individus sourds. À travers leur engagement, ces derniers remettent en cause la manière et les conditions avec lesquelles la société détermine la nature des rapports sociaux et impose ses orientations dominantes. Ce substrat originel du Mouvement Sourd , qui s’exprime en termes d’émancipation et d’individuation des sourds, permet de comprendre que son déclin est paradoxalement nécessaire pour prendre acte du changement de leur statut social – signe qu’il a réussi ce pour quoi il s’est originellement développé – et permettre une reconfiguration de l’action collective des sourds.
Dans le contexte particulier des années 1990, le milieu sourd , comme espace médiateur et espace de mixité, prend le relais avec pour objectif d’obtenir une meilleure participation sociale des sourds et leur reconnaissance comme sujet de leur existence. En dépit d’une reconnaissance sociale de la Langue des Signes française, les années 1990 sont marquées par la montée d’un malaise social exprimé par les sourds. Face à cette tension, l’ Intervention sociologique 8 entreprise en 2003 a pour objectif de relier l’histoire contemporaine du Réveil Sourd et l’action collective des années 1990-2006. En réactualisant la connaissance sociologique de l’expérience sociale des sourds et des rapports sociaux entre les sourds et la société, l’enjeu est de comprendre le sens de ce malaise continu alors que surviennent d’importants changements à l’égard de la LSF et des sourds. Il en ressort que « les bases d’un consensus le plus large possible » (Bouillon et coll. , 1985), construit au début des années 1990 par l’institutionnalisation de pratiques liées à la LSF, aboutissent effectivement à une certaine et plus grande tolérance sociale de la langue des sourds. Mais les formes de l’instrumentalisation de la LSF, concomitamment au développement de l’implant cochléaire, sont réelles et laissent en suspens la pleine reconnaissance des sourds. Au cours de cette décennie, les rapports sociaux entre les sourds et la société sont apparemment socialement moins marqués. Le déclin du Mouvement Sourd est synchronique à une certaine reconnaissance de ses revendications sociales et culturelles. Mais cette reconnaissance de la LSF, bien plus que des sourds, est davantage le gain de tolérance sociale d’une reconnaissance inadéquate (Taylor, 1994).
En effet, le malaise social que les sourds expriment est le résultat de l’image « limitée, avilissante ou méprisable » (ibidem) que peut causer la mauvaise perception d’autrui sur leur identité. Or, cette tolérance vient compliquer leur participation sociale parce qu’elle ne prend pas en compte leur singularité socioculturelle, c’est-à-dire comme individu à la fois semblable et différent. Ce malaise impose à chaque sourd de dissocier ce qui est construit comme un handicap dont il faut se défaire et ce qui ressort d’une identité collective de laquelle il est possible de puiser des ressources, et de choisir l’un ou l’autre, mais au prix d’une dénégation de soi. Au fond, cette réponse par la seule tolérance n’empêche nullement dans le même temps de laisser agir une assignation normative aux catégories dominantes sur la surdité, et ses effets pervers. C’est le sens des critiques des sourds qui remettent en cause un système social ne parvenant pas à gérer complètement les demandes sociales, culturelles et identitaires sans les opposer entre elles. Ils dénoncent les inégalités et les discriminations qu’ils subissent parce qu’elles forment pour eux un cercle vicieux qui leur impose des contraintes et des limites du fait même de leur surdité. La place qui est faite à la LSF dans notre société devient un élément central de leurs critiques. Précisément, les raisons invoquées pour expliquer l’évincement de la LSF dans des espaces centraux de la société (école, travail, etc.) et le différé de la promotion sociale des sourds constituent la double peine de l’interdit séculaire de la LSF ; après avoir été interdite, elle en paie aujourd’hui les effets.
Face à ce malaise, l’acteur social sourd ne rencontre jusqu’à présent pour toute reconnaissance que cette insatisfaisante tolérance sociale. D’autant plus insatisfaisante que le projet d’intégration sociétale ne campe que sur son versant assimilationniste, exprimé sous la forme d’un déni pesant sur l’existence des sourds se référant à un groupe social : la communauté sourde. Dès lors, chacun des intervenants du champ de la surdité, et au-delà, porte une part de responsabilité face au sentiment d’injustice généré par un déni de demandes identitaires. Au cours des années 1990, l’acteur social sourd s’est doté de la capacité, à la fois, à faire face à sa mise à l’écart, et à exiger l’égalité sociale et sa reconnaissance culturelle. L’identité collective dont il dispose fait qu’il se dit être davantage mal intégré que désaffilié (Castel, 1995), voire référé à la figure de l’étranger (Touraine, 1996) parce que pas tout à fait comme les autres.
Avec cette identité, il engage un double effort de rupture avec le modèle dominant de la surdité comme « handicap ». D’une part, rompre avec la représentation du sourd "incapable-majeur" ; celui porteur d’une déficience de laquelle il ne peut prétendre que peu de chose, ne surtout pas être lui et encore moins affirmer une identité sociale. D’autre part, s’approprier la surdité comme une découverte intime de soi que procure un travail de composition/recomposition de soi ; la surdité devient moins la face du « handicap » qu’un des éléments corporels de soi, de sa corporéité comme de sa sensibilité au monde. Entamée par les sourds de manière épisodique et fluctuante, cette double rupture montre combien le renversement du stigmate de la « déficience auditive » est un défi complexe et permanent à la mesure de l’enjeu qu’il recouvre : être compris et se faire comprendre. Elle est aussi importante que l’enjeu de reconnaissance est lourd de conséquences pour chaque individu concerné. Peu ou prou, ce que nombre de sourds dénoncent à travers leurs critiques est de ne pouvoir l’entreprendre. Pourtant, il s’agit de sortir du stigmate du « handicap », sans s’interdire d’y revenir si besoin, parce qu’il subordonne l’individu stigmatisé aux injonctions de toutes parts et face auxquelles il est bien difficile d’être soi, comme l’analysait Erving Goffman :

« Ainsi, au moment même où l’on affirme à l’individu stigmatisé qu’il est un être humain comme tous les autres, on l’avertit qu’il serait peu sage de sa part de faire semblant et d’abandonner "son" groupe. Bref, on lui dit qu’il est comme tout le monde et qu’il ne l’est pas […]. L’individu stigmatisé se trouve au centre d’une arène où s’affrontent les arguments et les discours, tous consacrés à ce qu’il devrait penser de lui-même, autrement dit, à son identité pour soi. À ses divers tourments, il doit encore ajouter celui de se sentir poussé simultanément dans plusieurs directions par des professionnels qui lui clament ce qu’il devrait faire et ressentir à propos de ce qu’il est et n’est pas, le tout pour son bien, naturellement. » (Goffman, 1996)
Le début de ce troisième millénaire semble esquisser un point d’équilibre à travers la nouvelle loi du 11 février 2005 pour l’Égalité des droits et des chances, de la participation et la citoyenneté des personnes handicapées 9 . Les réponses apportées à la problématique de l’intégration semblent pouvoir se construire autour des idées de respect et de liberté de choix. Il s’agit ici de reconnaître que l’expérience sociale attachée à la surdité est en soi une relation ambivalente, et peut constituer à ce titre une identité sociale demandant la reconnaissance de droits sociaux et de droits culturels. Pour le dire autrement, il s’agit de reconnaître les effets sociaux de la surdité et les valeurs collectives de l’affirmation culturelle des sourds, de leur histoire et de leur identité. Cette question de l’identité, qui nous emmène vers celle de la reconnaissance, nous ramène au cœur de la problématique de l’intégration. L’ entre-deux entre identité et reconnaissance, entre individu et sujet, rappelle à tous que le principe de la vie humaine est fait de dialogues (Taylor, 1994) ; dialogues entre acteurs qui se font dans un monde moins binaire et plus ambivalent (Touraine, 2006). Entre nature et culture, notre société apprend à gérer la différence. Entre universalisme et multiculturalisme, les politiques de reconnaissance du sujet s’esquissent à peine au travers de la reconnaissance de la victime (Poli, 2005) écoutée et des luttes contre les discriminations 10 . Aujourd’hui, entre « le risque de naître "différent" » (Moyse, 1999) et la revendication de la « diversité culturelle » (Pourtois, 1999), nous avons bien du mal à accepter la tension qu’impose « l’utopie du corps parfait » (Sfez, 1997) et à formuler une réponse collective éthiquement concevable. Nous montrerons comment la reconnaissance de la Langue des Signes française se donne à voir dans les divers espaces sociaux de notre société. Cette reconnaissance se fait en des temporalités longues et au travers de discours et pratiques générant des tensions issues des malentendus entre sourds et non sourds (entendants) et une plus grande tolérance à l’égard des premiers et de leur langue. Entre ces deux pôles de l’intégration, l’enjeu est aujourd’hui l’émancipation des sourds en promouvant des changements capables d’agir sur les pratiques de tous.
1 Pas plus que nous n’utiliserons les catégories institutionnelles de la surdité reposant essentiellement sur une définition médicale de la surdité, nous ne ferons l’usage du terme Sourd dont le S majuscule désigne les sourds appartenant à la communauté sourde et locuteurs de LS (Woodward, 1972) ; exception faite pour les expressions Mouvement Sourd ou Réveil Sourd ou lors de citations. Il s’agit aussi, en soi, d’une catégorisation sociale qui, selon une approche sociologique et anthropologique, reconnaît comme centrale la différence culturelle des sourds.
2 La méthode orale est officielle le 1 er octobre 1883, près d’un an avant l’interdit officiel de "la LSF". C’est le ministre de l’Intérieur Waldeck-Rousseau qui signe cette circulaire, structurant concrètement l’interdit de la LS : séparation des nouveaux élèves des anciens, mise à la retraite des professeurs sourds de sourds, etc.
3 Il s’agit notamment d’une part de l’influence du courant américain de l’école de Chicago, l’interactionnisme d’Erving Goffman (1963) à Howard Becker (1963), et d’autre part de la sociologie actionnaliste d’Alain Touraine (1978) et de son concept d’ historicité (1973) .
4 Bernard Mottez est le premier, en France dans les années 1970, à s’être intéressé aux sourds à partir de la théorie de la déviance et de l’étiquetage de Howard Becker (1963), et du concept de stigmate d’Erving Goffman (1975). Cette présente recherche lui doit beaucoup, elle est aussi un hommage à son travail sociologique. Avant son départ de France et lors d’une conférence-débat organisée par l’association Gestes le 20 novembre 2004 à Paris sous le titre Les Sourds existent-ils ? Hommage à Bernard Mottez , Daniel Abbou salue son incroyable travail et son implication engagée pour la reconnaissance de la LSF et la promotion des sourds. Reprenant l’écho visible de son propos auprès d’autres sourds et d’anciens militants du Mouvement Sourd présents dans la salle, il souligne combien Bernard Mottez est devenu à leurs yeux l’abbé de l’Épée moderne. Ses travaux prépondérants et pionniers portent sur le Mouvement Sourd français, sur la stigmatisation de la LS, sur le droit à la différence des sourds ou encore sur la notion de rapport social de surdité, et ses conséquences sur les interactions interpersonnelles.
5 Cet ouvrage donne accès à certains de ses textes les plus importants. Signalons aussi l’heureuse initiative de l’association 21pepb qui réédite la revue Coup d’Oeil que Bernard Mottez a dirigée entre 1977 et 1986.
6 En 1975, Harry Markowicz, linguiste entendant, vient en France, au sein de l’équipe du laboratoire de William C. Stokoe du Gallaudet College, pour étudier les racines de l’ASL C’est lors d’une soirée chez Yau Shun Chiu, linguiste du Centre de recherche linguistique de l’Asie à l’Ehess s’intéressant aux signes, et au fait des pratiques du Gallaudet College, que se rencontrent Harry Markowicz et Bernard Mottez. Ce dernier s’intéresse « à ce qui pouvait surgir là où on s’y attendait le moins, là où on ne voyait pas qu’il put y avoir matière à scandale ou à mobilisation » loin des grands mouvements « déjà là » qui font l’histoire. À la lecture d’un compte rendu d’un congrès de sourds, il vient tout juste de prendre connaissance de la situation des sourds et du sort fait à leur langue et leur éducation. Pour autant et comme la plupart des gens, il considère alors la LS comme « une sorte de code gestuel de la langue parlée, une transcription plus ou moins réussie du français », ce que la rencontre avec Harry Markowicz va complètement bouleverser. Tous deux travailleront de longues années au Centre d’étude des mouvements sociaux (Cems) à l’Ehess de Paris. Alors qu’il faisait des études de linguistique appliquée en Colombie britannique, Harry Markowicz prit connaissance de l’existence des sourds en lisant un article de la revue "The Biological Foundations of Language" expliquant que les enfants sourds de naissance ne possédaient pas de langue avant d’être scolarisés. Intrigué, il entreprit d’en savoir davantage.
7 Ces catégories distinguent la population sourde en fonction du degré de surdité à partir duquel les sourds sont classés en sous-groupes : sourds profonds, sourds sévères, sourds moyens, sourds légers, malentendants. À cela, une distinction est ajoutée différenciant la surdité prélinguale et la surdité postlinguale.
8 Cf. en annexe pour une brève présentation de cette méthode.
9 Loi n° 1465-2005-102 du 11 février 2005 paru au JO n°36 du 12 février 2005. Concernant les textes de loi du domaine spécialisé, Cf. http ://daniel.calin.free.fr/navoff/tous.html.
10 Concernant le « handicap », Cf. loi n°90-602 du 12 juillet 1990.
PARTIE I. LE RÉVEIL SOURD
CHAPITRE 1. LA CONSTITUTION D’UN ACTEUR COLLECTIF
« À considérer que le sourd n’entend pas, on avait oublié qu’il écoute, qu’il vit non dans un monde de silences et d’absences, mais de voix et de présences. Qu’il ne parle pas, mais qu’il ne cesse de s’exprimer. Que sa vision du monde est peut-être l’une des plus riches qui soient. Qu’il s’exprime à travers des langages et des ensembles de signes dont la portée nous est entièrement inconnue. » (Grémion et Corrado, 1977)
Le Mouvement Sourd se caractérise par la constitution politique de nouveaux acteurs sociaux dans le champ de la surdité et la construction d’une parole publique inédite des sourds. Cette double composante se concrétise à travers les deux espaces d’action les plus emblématiques que sont la compagnie théâtrale International Visual Theatre (IVT) créée en 1975, et l’organisation des voyages d’études au Gallaudet Collège dès 1978 par l’équipe de Coup d’Oeil , Bernard Mottez et Harry Markowicz. Ces deux espaces d’un même mouvement ont en commun une filiation originelle directement liée au mouvement des sourds américains, mais leur mise en œuvre respective diffère. Pour les stagiaires du Gallaudet College, c’est hors de France qu’ils s’informent et puisent l’essence de leur mobilisation, qui se focalisera pour une grande part sur l’élaboration d’un projet d’éducation bilingue et biculturelle englobant la scolarité des sourds et leur vie quotidienne. Pour IVT et ses militants et comédiens historiques, c’est en France que la compagnie développe la culture sourde et le théâtre sourd sur l’initiative d’Alfredo Corrado, et reste distante au moins à ses débuts du champ éducatif.
I. International Visual Theatre ; ou la culture visuelle des sourds
1. Aux origines d’IVT : un mouvement international du théâtre visuel
En 1975 à la demande de Jack Lang, Jean Grémion (1990) organise le festival mondial de théâtre de Nancy. Parmi les troupes invitées, celle du marionnettiste Robert Anton et de son assistant Alfredo Corrado 11 , comédien sourd américain, vient présenter un spectacle de marionnettes lilliputiennes qui, fortement remarqué, fera de Robert Anton une star mondiale. Cette rencontre entre les deux artistes communiquant en gestes est une véritable découverte explique Jean Grémion : « Comment se fait-il que moi qui suis entendant […], je ne voie jamais de sourds ? Ils étaient cachés, je ne savais pas ce qu’ils pensaient, ils n’existaient pas » (Grémion, 1978a). À ses yeux et au-delà du théâtre, c’est le travail du corps et l’expressivité de la LSF qui font qu’être sourd devient synonyme d’une singularité qu’il faut dévoiler au monde. La même année, les relations entre les artistes du National theater of deaf (NTD) et les membres des centres nationaux du comité de l’Institut international du théâtre (ITI 12 ) – dont fait partie Jean Grémion – invités au congrès mondial des sourds à Washington DC en 1975, marquent le début d’un grand mouvement de développement du théâtre de la communauté internationale sourde. Les centres américains et français, notamment, lancent la création d’un centre de recherche du théâtre des sourds à Paris dont le premier projet est la création à Paris d’un centre de recherches et d’activités culturelles pour la communauté des sourds : IVT, premier espace du théâtre visuel de France, est né.
Très rapidement, entre la connaissance d’Alfredo Corrado sur la situation des sourds américains et leur histoire, et les nombreuses relations internationales de Jean Grémion, le duo s’installe dans une aile du château de Vincennes dégotée auprès du ministère de la Culture et propriété du ministère de la Défense. Ambitieux et original, le projet d’Alfredo Corrado développe le théâtre sourd à partir de l’expression corporelle de la LSF et doit permettre aux sourds d’échanger leurs pratiques dans un lieu privilégié et dédié à leurs créations artistiques. Lieu privilégié, parce que ce premier projet d’importance est administré et dirigé par les sourds eux-mêmes. Lieu dédié, parce qu’il s’agit pour Alfredo Corrado de rompre avec l’idée classique et récurrente du sourd voué à la pantomime et d’un théâtre ghetto. Encore peu au fait de la situation des sourds en France, Alfredo Corrado et Jean Grémion diffusent l’information dans les écoles de Paris et de la région parisienne, de "St Jacques" à la kyrielle des petites écoles privées pour sourds, quasiment toutes oralistes. Mais c’est grâce au bouche à oreille entre parents sourds et à quelques articles de presse qu’une trentaine d’enfants vient les rejoindre. Ces difficultés de contact avec les sourds trahissent le dérangement qu’occasionne cette initiative, comme le raconte l’un des témoins :

« Je me souviens très bien la première fois que l’on a fait des ateliers avec des enfants sourds en 1976, c’était un objet de scandale. Tout le monde m’a dit : "Mais enfin, il n’est pas sourd ! Il est déficient sensoriel !" Le mot"sourd" était un mot obscène. À l’époque, c’était discriminant. On n’acceptait pas ce mot ! Non seulement les gens, mais on n’imprimait pas ce mot. Le ministère disait toujours "déficient sensoriel" ou "déficient auditif" 13 . »
Par l’action sociale sous-jacente et la portée européenne et internationale de son projet, IVT suscite l’intérêt et bénéficie d’un financement et d’un soutien consensuel et atypique des ministères de la Culture, de la Santé et de la Sécurité sociale, de la Jeunesse et des Sports, de l’Éducation nationale, ainsi que celui de la Fondation de France et de l’Unesco. Pour autant, une difficulté de taille s’impose à Alfredo Corrado et Jean Grémion : il leur faut trouver les sourds de France ! Paradoxalement, Alfredo Corrado, sourd, mais américain, ne connaît pas de sourds en France, tout comme Jean Grémion, français, mais entendant ! L’une des premières étapes est donc d’entrer en relation avec eux pour les informer du projet. Après s’être rendus dans les foyers et les associations, Jean Grémion et Alfredo Corrado rencontrent Jean-Pierre Bouillon, conseiller pédagogique et inspecteur technique à la direction de l’Action sociale du ministère de la Santé, ministère comptant une vingtaine de sourds. Mais là comme ailleurs, la rencontre avec Alfredo Corrado et Jean Grémion ne suscite guère l’enthousiasme des sourds, ne comprenant pas vraiment de quoi il retourne. La nouvelle se propage malgré tout comme le raconte cette militante qui travaillait au sein de ce ministère :

« C’est comme ça que j’ai été amenée à rencontrer Alfredo Corrado et Jean Grémion. Il y avait aussi Chantal Liennel, Jeanne Lefèvre, Brigitte Bruno, Virginie Trujillo, et plein d’autres de ces personnalités-là. Au départ, je n’ai pas été plus intéressée que ça, je les ai vues débarquer. On a commencé à nous parler de choses que je ne comprenais pas, et on a commencé à évoquer le château de Vincennes. Mais personnellement, je n’avais pas compris l’objectif de l’affaire, on nous avait dit : "rameutez vos copains, venez tous nombreux, on essaie de mettre un truc sur pied". Je suis allée voir, mais sans plus d’emballement que ça, sans trop savoir à quoi m’en tenir 14 . »
M. Bernard, figure de la communauté sourde et invité lors de la première séance d’ Intervention sociologique , se rappelle lui aussi comment il a appris la nouvelle avec nonchalance en décembre 1976 :
« Je me souviens, j’étais avec des copains sourds au tennis, il faisait beau. Il y a un sourd qui est venu nous dire : "Vous savez quoi, là-bas au château à Vincennes le mardi il y a un truc, avec des sourds." Et moi, j’ai imprimé la date dans ma tête et puis deux mois après j’étais au travail et je me suis dit : "ce soir, je dois y aller !" 15 »
Il faut bien comprendre que le théâtre ne représente pas un argument suffisant pour convaincre et mobiliser les sourds. Pour la plupart d’entre eux, le théâtre n’est pas d’un grand intérêt d’autant qu’ils le considèrent comme un domaine réservé aux entendants. Jamais, les sourds n’auraient pu penser y apporter une quelconque contribution, comme l’explique très clairement cette comédienne :

« Moi, je ne savais pas ce que signifiait le mot théâtre, je travaillais au ministère du Travail comme secrétaire, je tapais sur une machine à longueur de journée. J’ai été sollicitée par Alfredo Corrado […]. Il cherchait des sourds pour créer des ateliers de recherche sur l’identité sourde, et surtout pour montrer la langue des signes, l’utilité des mains, à notre communauté et au grand public… Je n’ai pas dit oui d’entrée de jeu : moi, sourde, monter sur scène ? Présenter un spectacle face à un public, ça me paraissait complètement impossible ! J’ai essayé parce qu’Alfredo a lourdement insisté. » (Liscia et Mottez, 1995)
Pour beaucoup de sourds, ce moment correspond aussi à un désir de changement quand leur travail n’offre que peu de possibilités d’évolution. Devant cette insatisfaction, le risque de le quitter s’impose sans grande difficulté, quitte à réintégrer l’entreprise en cas d’échec. Jean-Claude Poulain, ouvrier, devenu aujourd’hui une figure emblématique de la communauté sourde, revient sur cette période :

« On m’avait dit qu’il se passait des choses intéressantes à Vincennes et je suis allé voir. Là, j’ai été séduit par les cours de LSF pour entendants. C’était la première fois que je voyais ça. Je ne pensais même pas que ma langue pouvait intéresser des entendants ! J’ai observé pendant six mois, puis j’ai pris le risque de lâcher mon travail et j’ai moi-même enseigné. J’ai fait une autre découverte. Une troupe de comédiens sourds ! Je n’en croyais pas mes yeux. IVT a été une grande révélation pour moi. » (Poulain, 1985)
2. La créativité des sourds d’IVT
Pour les sourds qui prennent part à l’aventure sans savoir qu’elle bouleversera à jamais leur vie, une date reste gravée dans les mémoires comme en témoignera Victor Abbou en 2001 :

« Oui, je me rappelle c’est vraiment une date historique qu’on ne pourra jamais oublier. C’était un mardi, le 21 février 1977 à 18 h 30, le soir, au troisième étage de la tour du village du château de Vincennes. Ce jour-là, beaucoup de sourds sont venus, toutes tendances confondues : sourds gestuels, sourds oralistes, etc. Ils sont tous arrivés au troisième étage où il y avait Alfredo Corrado et Jean Grémion qu’on ne connaissait pas. Après s’être présenté, on a commencé à discuter, mais on ne savait pas vraiment pour quel objectif, pour quel but ils nous faisaient venir ici. On a commencé à parler d’identité sourde, de culture sourde, de la langue des signes. Il disait que cette langue, qui s’exprime à travers les mains et le corps, était une langue extrêmement belle 16 . »
Le style américain d’Alfredo Corrado rompt radicalement avec le type de rapport qu’entretiennent les sourds français vis-à-vis des non-sourds, comme entre eux. M. Bernard l’explique aux sourds du groupe d’ Intervention sociologique :

« On s’est trouvé par rapport à eux [Alfredo Corrado et Jean Grémion] complètement inférieur, c’est ce qu’on pensait, c’était "mais on ne peut pas discuter avec eux", parce qu’on ressentait de la honte. C’est vrai que, dans la communauté sourde, il y a quand même des animosités, ça on le sait, parce qu’il y a des groupes, des associations qui ne s’entendent pas forcément bien et on se retrouve ensemble les uns en face des autres. Et donc, ce mardi soir,Alfredo Corrado a commencé à nous expliquer : "je viens des États-Unis, je vais vous expliquer un certain nombre de choses". Nous, on l’a écouté, on était assis par terre en formant un grand cercle, une cinquantaine de personnes ! Vraiment, ça a été un grand plaisir pour nous, même si on ne comprenait pas forcément le but. Mais le mardi suivant, on est revenu. »
Le charisme de cet Américain, explique-t-il encore, influence les sourds et transforme leur rapport à leur propre vie et relations sociales : avoir le choix et prendre ses propres décisions :

« Alfredo disait : "si vous êtes contents vous restez, si vous n’êtes pas contents ça ne pose aucun problème, vous pouvez partir !" On s’est dit : "ce n’est pas possible !" Parce que jamais on ne nous laissait le choix avant. Avant, on disait : "tu restes c’est bien, tu ne restes pas ce n’est pas bien, c’est dégueulasse !" Au contraire, lui, il avait une méthode d’accueil très douce. Nous, on apprenait comme ça à évacuer tout ce qui était de l’agressivité, de l’animosité, enfin vraiment on se sentait bien. »
Ce soir du 21 avril 1977 et les suivants, les discussions avec Alfredo Corrado dévoilent aux sourds leur propre histoire. La portée du projet se dessine petit à petit, et bien au-delà du théâtre la révélation collective se vit individuellement : ils prennent conscience des effets puissants de l’interdit de la LSF. Cette militante de la communauté sourde livre le sentiment étrange de cette découverte et les conséquences qu’elle impose aux sourds :

« Alfredo Corrado a commencé par une entrée en matière historique et nous a demandé si nous savions pourquoi la langue des signes était interdite en France, et donc chacun avait un peu sa version. Et moi, c’était au moment où je l’ai vu dire que j’ai réalisé qu’effectivement la langue des signes était interdite. Je ne l’avais pas vécue comme ça jusqu’à présent, d’un seul coup j’ai raccroché tous les wagons. Toutes les questions que je posais à mes parents, mais auxquelles ils ne pouvaient pas répondre : pourquoi c’était interdit dans la classe, mais pas dans la cour de récré ? Tout ça, c’est raccroché d’un coup. Je le savais, mais je n’avais pas fait le rapprochement et, à partir de ce moment-là, ça a été fini. Il y a eu une réelle prise de conscience chez un certain nombre de gens qui était là ce soir-là ! On était quand même très interpellé par cette première entrée en matière d’Alfredo. D’un seul coup, on s’est dit finalement que ce n’était pas concevable, qu’il fallait agir, que l’on se réveille, que l’on bouge ! […] On a commencé à parler de langue, de culture, mais la culture, c’était très abstrait. D’un seul coup, on était en train de découvrir que l’on avait une histoire et que cette histoire était marquée du sceau de l’oppression et c’était quand même déjà un gros morceau à avaler ! 17 »
Là, IVT engage véritablement l’esprit du Mouvement Sourd . Comme en témoigne M. Bernard, l’action autour du théâtre et du corps possède une vertu politique tant il éveille une conscience de soi, une « ouverture des personnes sourdes, le dépassement de toute la tristesse, de la honte, de tous les traumatismes qui avaient été accumulés » . De la cinquantaine de sourds qui tous les soirs prend du temps après la journée de travail, un groupe d’une quinzaine de personnes constitue le noyau dur de la compagnie IVT. Pendant longtemps, raconte M. Bernard au groupe de sourds de l’ Intervention sociologique dénonçant leurs difficultés actuelles, le travail à Vincennes s’accumule aux obligations quotidiennes :

« On courait vraiment partout, on allait au château, on était comme des fous. On était fatigué, mais la joie effaçait tout ça. Tous les soirs, on était là. C’est vrai que la journée, on avait notre rôle d’ouvrier, on travaillait, mais tous les soirs, tous les samedis, tous les dimanches, on était là. »
C’est dans ces moments que les liens se nouent entre la quinzaine de sourds impliqués. Au cœur de leurs efforts, trois valeurs leur procurent l’énergie pour mettre sur pied la compagnie théâtrale. Pour Victor Abbou et Chantal Liennel, les maîtres mots de confiance, d’échange et de solidarité permettent à chacun de se dépasser et d’accepter les nombreuses tâches rebutantes et fastidieuses, loin de toutes gratifications. Sous la direction de Jean Grémion et Alfredo Corrado, les futurs comédiens se forment au travail scénique en participant notamment à des Universités d’Été, parfois parmi des comédiens entendants. Des intervenants extérieurs viennent animer des ateliers portant aussi bien sur le théâtre sous ses différents aspects – techniques, décors, costumes, mise en scène, rapports au texte… – que sur la situation des sourds – leur histoire, leur identité et les relations avec les entendants. Dès lors, les sourds d’IVT doivent se frotter au métier de comédien. Les premiers spectacles sont présentés, les premières demandes de cours de LSF émergent. Tout s’accélère sous l’effervescence médiatique voulue par Jean Grémion qui vient modifier encore un peu plus les habitudes des sourds. M. Bernard donne la mesure de ce qui arrivait, à lui comme aux autres sourds :

« Jean Grémion a fait venir les médias, les journalistes, les ministres. Il y a énormément de personnes qui sont rentrées comme ça à IVT. Il y a eu beaucoup d’interviews, nous, on se demandait ce que c’était que ça ? Je me suis dit, mais moi qui n’ai jamais été utile à la société jusqu’à maintenant que se passe-t-il, on m’interviewe ! On a commencé à me poser des questions extrêmement intéressantes. C’est-à-dire que jusqu’à maintenant la communication, je la considérais comme plutôt limitée et de plus en plus j’ai eu des interviews ; on a eu beaucoup de gens de télévision qui se sont intéressés à nous à partir de 1977. »
Dans ce nouveau type de relations à l’autre, les sourds et les médias ont besoin de se comprendre. Pour la première fois, des gens viennent s’informer et comprendre ce qui mobilise les sourds. Cette médiatisation des sourds met à jour la nécessité de disposer d’interprètes. Alfredo Corrado fait venir Bill Moody – entendant américain acteur et interprète de LS – qui accompagnera les sourds de la compagnie théâtrale pendant plusieurs années. Il développe les premiers cours de LSF et dirige les premiers dictionnaires modernes de LSF (Moody, 1983). Plus qu’un interprète, Bill Moody suscite chez les sourds un nouveau type de rapport avec les entendants, comme l’évoque M. Bernard en relatant la manière d’envisager le développement des cours de LSF où se construit, sans le dire, le simple droit au respect de l’autre :

« Bill était venu en France pour être l’interprète d’Alfredo parce qu’il avait beaucoup d’interviews. […] On était ébahi de voir un interprète. Au début, il était censé rester un mois, en fait, il est resté sept ans. Il a appris la LSF à une vitesse incroyable ! De plus en plus de personnes venaient pour apprendre la LS. Bill disait : "Ce n’est pas possible, il n’y a pas de cours de LS ! Et bien, il va falloir qu’on en donne !". Il y a eu la création d’IVT-CSCS. […] Il a commencé à donner des cours de LS. On a trouvé ça super, mais il nous a dit : "mais non, ce n’est pas ça, ça ne va pas, je suis entendant, ce serait mieux que ce soit une personne sourde qui donne des cours de LS." Son honnêteté nous a touchés franchement. Nous n’oublierons jamais quand il a dit : "non, non, ce n’est pas à moi de faire ça, il vaut mieux que ce soit les personnes sourdes !" Après, il y a eu tout un travail en binôme, et ensuite il a laissé la personne sourde faire les cours de LS. »
Devant les demandes insistantes de cours de LSF, le Centre socioculturel des sourds (Cscs) est créé en 1977. Placé sous la tutelle directe de la compagnie IVT, il permet de développer une véritable plate-forme de pôles d’activités autour de la promotion de la LSF, des sourds et du théâtre, et la poursuite des ateliers pour enfants. De ces ateliers, animés plus tard par l’Américain sourd Ralph Robbins, venu à la demande de Bill Moody, de futurs comédiens émergeront tels Laurent Valo, Sophie Marchand, Claire Garguier, et l’emblématique Emmanuelle Laborit. En 1983, ils présenteront le spectacle Voyage au bout du métro . Dans le même temps, les sourds poursuivent leur formation au métier de comédien tout en préparant leur premier spectacle. D’autres sourds sont accueillis pour des formations aux métiers de techniciens du théâtre. Les cours de LSF se développent et passent de douze classes en 1977 à plus d’une centaine en 1987, représentant plus de trente mille heures de formation et une moyenne annuelle de mille élèves, aussi bien sourds qu’entendants. Fin 1977, IVT organise à la demande du ministère de la Santé une formation nationale pour soixante professeurs, éducateurs et orthophonistes. À la suite d’ateliers de communication dédiés aux parents et à leurs enfants, un projet de formation parentale est préparé avec le concours du même ministère. Des cours de LSF plus spécifiques se développent : aux sourds, enfants et adultes, comme aux sourds oralistes et aux devenus-sourds, une spécialisation pour les interprètes et une formation pour les sourds à l’enseignement de la LSF.
Cette créativité autour de la LSF se réalise aussi avec la participation des comédiens sourds à diverses actions 18 , ou plus spécifiquement avec la communauté internationale sourde, du théâtre et de la culture sourde mondiale 19 . Parallèlement, le développement d’un pôle d’édition et de la revue "Vu" (1985-1987) reflète la mixité souhaitée par IVT. Sa couverture médiatique (des émissions de télévision, de radio et des quotidiens de presse internationale, nationale et régionale) donne un large écho à ses recherches et ses œuvres théâtrales, et permet à ses comédiens d’obtenir des rôles, parfois majeurs, dans des films de télévision ou au cinéma (Jouannet, 1999). Bien souvent, les représentations, qui durent plusieurs mois et dans différents pays, sont suivies d’un débat avec le public, constituant ainsi une autre manière d’informer, au-delà la surdité, les non-sourds sur ce que représentent le théâtre, l’expression corporelle et la culture des sourds. La fin des années 1970 marque un double passage (Salomon, 1999 ; Betz, 1999 ; Couck, 1998 ; Keddari-Devisme, 1998) vers un autre rapport au théâtre et au métier de comédien. D’un côté, la nature des pièces mises en scène change et, de l’autre, le statut des comédiens évolue. Forte de son envergure internationale, la compagnie Internationale du Théâtre Visuel se légitime dans le monde du théâtre.
3. Du théâtre pour sourds au théâtre de sourds : du militant au comédien
Les trois premières représentations de la troupe d’IVT sont des créations originales centrées sur l’histoire des sourds et leurs relations aux entendants. Dans l’esprit originel d’IVT, elles donnent aux sourds les moyens de découvrir et d’exprimer par eux-mêmes qu’ils sont porteurs d’une culture et d’une langue, garantes de leur dignité et du respect de leur différence. Ce théâtre sert « la cause sourde » (Minery, 1998). En 1977, l’ensemble du travail entamé par IVT donne lieu à la publication par Alfredo Corrado et Jean Grémion d’un livret, sorte d’état des lieux, édité sous le titre Le Monde du Sourd (Grémion et Corrado, 1977). Outre un aperçu des activités internationales d’IVT, les auteurs font un rappel de l’histoire des sourds et dressent un constat de la situation sociale des sourds en France et dans le monde, montrant leur exclusion patente. Cette réflexion sur la communauté des sourds et ses rapports avec les entendants est l’une des premières du genre. Entre 1978 et 1980, après trois ans d’un travail acharné, les trois premières pièces de théâtre mises en scène par Alfredo Corrado sont présentées sous des titres à la fois énigmatiques et symboliques : « [] », « ] [ » et enfin « 1X80 ».
Les sourds redécouvrent leur histoire, leur langue et leur culture opprimées depuis plusieurs siècles. Avec leur première création, « [] » 20 , les sourds partent à la recherche de leur identité originelle. Là, sujets de leur vie, ils construisent eux-mêmes un monde plus respectueux de leur langue et de leur dignité. Le silence sur leur communauté se rompt et les sourds deviennent une réalité visible aux yeux des entendants. Avec « ] [ » 21 , le chemin parcouru permet aux sourds d’envisager de nouvelles relations avec l’autre, entendant, avec pour une fois la folle ambition de lui faire partager la richesse de leur expressivité corporelle et de lui transmettre un autre rapport, plus sensible, à leur monde commun. Enfin, les sourds font acte de mémoire à travers « 1X80 » 22 . Ils comprennent que leur communauté résiste depuis longtemps : autrefois – 1480 – solitaires, vagabonds et démunis dans une société parlante, hier – 1880 – peuple meurtri par le déni de leur humanité et l’interdit de leur langue, aujourd’hui – 1980 – les sourds se « réveillent ». À l’image de la quête d’identité du personnage central de cette histoire, les sourds relèvent depuis quelques années les changements à venir et les espoirs à nourrir.
À la suite de sa prestation dans « 1X80 », Chantal Liennel est sélectionnée en 1982 23 pour le rôle de Sarah dans Les enfants du Silence avec Christian Deck et Monica Flory. Elle sera la première metteure 24 en scène sourde française en 1990 avec la pièce Le plus heureux des trois d’Eugène Labiche, suivie en 1992 par Philippe Galant avec Le malade imaginaire de Molière. Chantal Liennel est aussi l’auteure de recueil de poèmes en LSF (Liennel, 1978). Ce type de spectacles fait sensation parmi les sourds et les initiés :

« La troupe a produit plusieurs pièces de théâtre, totalement visuelles, bien sûr. Nous, les sourds, nous racontions des histoires drôles en LSF. Mais cette troupe de comédiens sourds nous a surpris par son professionnalisme, son sérieux dans le travail, sa recherche de thèmes variés et inhabituels pour nous : la mort, le rêve… et sa recherche dans son expression corporelle. La première fois que j’ai vu une chanson et une poésie signées, ça a été une grande émotion. C’était superbe ! » (Poulain, 1985)
Au terme de plus de trois ans et demi de travail, Thierry Jouno, qui succède à Jean Grémion, finalise l’édifice d’IVT en dotant la compagnie d’une structure administrative pour assurer la pérennité de ses activités. Le temps est venu pour les sourds de s’inviter parmi les œuvres du théâtre "entendant" par des adaptations et des arrangements visuels. Ce passage marque le début de la reconnaissance des sourds et de leur statut de comédiens. De ce théâtre pour sourds , les créations suivantes ouvrent le théâtre de sourds. Le passage entre ces deux formes de théâtre se fait avec un temps de transition nécessaire pour poursuivre l’évolution du projet. En choisissant de mettre en scène en 1989 L’Avare , Alfredo Corrado veut confirmer l’ouverture à la culture de l’autre et conforter la dimension politique du théâtre de sourds.
À partir de cette nouvelle orientation, des créations originales sont écrites par des metteurs en scène entendants et des textes d’auteurs entendants sont adaptés à la LSF. Après Voyage au bout du métro , en 1983, le spectacle La Boule – commandé par le London International Festival of Theater (LIFT) – marque l’introduction de la parole (le texte est lu en anglais pendant la représentation) et de la musique. En 1984, Didier Flory avec Ednom crée la première pièce d’un scénariste entendant sur la culture sourde, les sourds et leur rapport au monde. Dans ce premier spectacle original bilingue (LSF/français parlé), l’auteur imagine un monde où les sourds sont majoritaires et les entendants une minorité ! En 1985, il récidive en créant LMS – London Midland Scottish mise en scène d’Alfredo Corrado – et marque véritablement là l’ouverture vers le répertoire du théâtre classique, souvent dit théâtre d’entendants . Le travail entrepris correspond davantage à une adaptation-interprétation en LSF où, à partir des capacités d’expression intrinsèques de cette langue, de telles œuvres sont mises en scène. Dès lors, IVT et ses militants sourds peuvent affiner les objectifs de la compagnie théâtrale définie plus que jamais comme espace interculturel entre sourds et non sourds.
Les sourds, quant à eux, apprennent avec âpreté leur métier de comédien au contact d’artistes entendants, venus enrichir eux aussi leurs propres recherches artistiques. Ces derniers viennent travailler avec les sourds en les reconnaissant avant tout comme comédiens. Les comédiens sourds découvrent les techniques pures du théâtre, le rapport à des textes originaux, et les relations avec des professionnels du théâtre ; ceux-ci, curieux, mais exigeants, y voient parfois un acte social et politique de défense de la culture d’une minorité. Les nouvelles pratiques à acquérir, qui interfèrent parfois avec l’expressivité corporelle des sourds, défont en même temps l’illusion naturalisante de la relation entre comédien et sourd. Plus concrètement, les sourds se heurtent, avec les autres comédiens et les metteurs en scène, aux effets de l’adaptation des textes en LSF. À la fois objet de transmission du sens et expression artistique, le théâtre impose aux comédiens sourds de saisir le double langage de la LSF. Ils doivent dans certains spectacles mettre de côté les expressions du visage quand bien même elles représentent un des traits centraux porteurs de sens pour la LSF. Cette exigence déstabilise le jeu de scène des comédiens. Comme l’explique Simon Attia dans Antigone de Sophocle (Liscia et Mottez, 1995), à propos du sentiment de honte de son personnage. Avec la seule LSF, il aurait fallu, dit-il, accentuer la force du sentiment en tournant le dos à l’autre. Là, sur scène et face au public, il se doit de tout intérioriser. Enfin, dans et en dehors du théâtre, les relations entre sourds et non-sourds se rejouent de par l’exigence d’une communication visuelle où tout le monde doit se voir et se regarder pour se parler et se comprendre : chacun fait plus que jamais l’épreuve de l’altérité en commençant par accepter la différence de l’autre pour mieux se voir soi et être reconnu par l’autre.
Parmi toutes les œuvres mises en scène, et pour n’en retenir que quelques-unes, il faut par exemple citer en 1985, Star Child d’Oscar Wilde qui est la première direction des comédiens sourds par un entendant Douglas Fowley, et L’enchanteur Pourrissant de Guillaume Apollinaire dirigé par Claude Merlin ; en 1986, Au bout du couloir , adapté du texte de Kafka par Didier Flory, est mise en scène par Alfredo Corrado ; en 1987, Exercices de signes de Raymond Queneau ; en 1988 et repris en 1991, l’Avare de Molière, mise en scène par Alfredo Corrado en LSF et en LSI ; en 1989, Les Pierres de Gertrude Stein est mise en scène par Thierry Roisin (entendant).
Les années 1990 consacreront la reconnaissance de l’aventure de la troupe à travers l’une des adaptations les plus connues, Les Enfants du Silence de Mark Medoff co-mise en scène de Jean Dalric avec Leven Beskardès, comédien sourd. En 1993, Emmanuelle Laborit, "la Sarah" de ce spectacle reçoit le Molière de la révélation théâtrale lors de la cérémonie des Molières. Elle porte cette reconnaissance au nom de la communauté sourde. Puis, après dix ans de recherches, Leven Beskardès termine son poignant travail, Hannah, à partir de témoignages de sourds (Lemaine et Soral, 1994) rescapés des camps de concentration nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais IVT faisant face à la fermeture 25 de sa scène de Vincennes pour raison de sécurité du bâtiment, c’est dans une salle de la Cité universitaire de Paris que la tragédie Hannah se joue en mars 1994. Ariane Mnouchkine leur prêtera un temps des locaux de sa compagnie du Théâtre du Soleil. Enfin en 1995, Antigone , mise en scène par Thierry Roisin, est jouée au Théâtre de la Cité internationale de Paris. À la fin des années 1990, ce dernier se charge de la préparation de la pièce Woyzeck d’après Georg Büchner en collaboration avec la Compagnie Des Beaux Quartiers, pièce présentée au public en février 2000.
Au début des années 2000, coupée de son public après plus de dix ans d’un long dossier « relogement » 26 , et grâce au travail de Jean-François La Bouverie succédant en 1992 au regretté Thierry Jouno, IVT investit le théâtre Chaptal à Paris. Le théâtre des sourds reprend possession d’un espace dédié et privilégié. Emmanuelle Laborit prend la direction de la compagnie après le départ de Jean-François La Bouverie. La boucle semble bouclée et le théâtre de sourds prêt à repartir, comme le diront en substance Victor Abbou et Chantal Liennel lors de la conférence sur l’histoire d’IVT en janvier 2001 : "plus fiers et plus ouverts que jamais".
II. Voyage initiatique au "Gallaudet College 1978" 27
1. Les "stages d’études" de Coup d’Oeil : dépasser les clivages français
« Une trentaine de sourds et d’entendants plongée dans l’univers du signe, découvrirent la possibilité d’un nouveau type de relations entre sourds et entendants fondé sur le respect mutuel. À vivre parmi les sourds, et dans un monde où la parole n’est pourtant pas proscrite, les entendants découvrirent concrètement ce que pouvait être la vie d’un sourd parmi les entendants. » (Mottez et Markowicz, 1979)
En juillet 1978, Bernard Mottez et Harry Markowicz, l’équipe de Coup d’Oeil – qui deviendra aussi le nom de la revue, présentée plus loin, qu’ils animeront – organisent un stage de quatre semaines à l’université américaine des sourds du Gallaudet College, Washington D.C., en collaboration avec son centre de formation continue. C’est la première fois que des Français viennent faire un séjour d’étude alors que vingt-cinq pays sont déjà représentés. Ce premier des quatre voyages – 1978, 1979, 1981, 1982 – aura valeur de déclencheur pour le Mouvement Sourd . Dès la sélection des participants, l’objectif escompté d’un tel voyage doit être la constitution en France d’un réseau de diffusion des informations recueillies et de la prise de conscience de ce que signifie être sourd . Les règles de constitution du groupe pour en assurer la réussite dépassent les mérites personnels de chacun et parient davantage sur leurs aspirations au changement.
La configuration du groupe repose sur le constat que la situation française est particulièrement clivée, réduisant à quelques oppositions la surdité et ses implications sociales : entendants/sourds, professionnels/usagers (parents et enfants), spécialistes de la surdité/adultes sourds. Les trois principes structurant le groupe en tiennent délibérément compte. Ils commandent une diversité de ses membres entre sourds et non-sourds, parents et professionnels, avec pour ces derniers des statuts différents (enseignants, éducateurs, orthophonistes, psychologues). Prenant le revers des habitudes existantes et toujours dans le souci de nourrir le changement, Bernard Mottez et Harry Markowicz estiment « qu’une action commune et originale a d’autant plus de raisons de réussir qu’elle est menée par des personnes qui y sont impliquées à des titres différents » (ibidem), comme l’explique Guy Bouchauveau (1989) :

« Ils [Mottez et Markowicz] ont sélectionné un petit groupe de personnes qu’ils pensaient susceptibles de faire avancer le mouvement : des personnes sourdes, des orthophonistes, des interprètes potentiels, des demi-sourds, des professeurs de l’Injs [Institut national des jeunes sourds]. Toutes ces personnes, pensaient-ils, seraient capables de tirer profit du voyage et, à leur retour en France, répercuteraient et exploiteraient les informations reçues. Avec le recul, on s’aperçoit que le choix était bon et que beaucoup d’entre elles ont milité et ont notamment créé des associations actives qui ont beaucoup fait progresser les sourds. »
Ce clivage se jouant aussi géographiquement, il est donné privilège à la province sur la région parisienne où sont plus nombreuses les possibilités de contacts, d’informations et de cours de LSF. Enfin, et là réside une des sources d’expansion du mouvement, les demandes regroupées sur un territoire commun et respectant la diversité des profils définis sont privilégiées, tant il est « plus probable de voir, à leur retour, se mobiliser et tirer profit d’une expérience deux ou trois personnes l’ayant vécue ensemble qu’une personne isolée » (Mottez et Markowicz, 1979). Au-delà de ces critères structurels, c’est la place des sourds qui est en jeu. Assurément, les changements viendront d’eux ! Leur nombre est donc inverse à celui des réunions où se retrouvent quelques sourds pour une foule d’entendants. Enfin et sûrement pour la première fois, ils prennent place parmi ceux « autorisés » à agir dans le domaine de la surdité ; ceux qui prennent les décisions et la responsabilité de l’avenir des sourds.
Évidemment, cette apparente hétérogénéité du groupe laisse dubitatifs certains des participants : « Avant notre départ, je ne voyais pas du tout comment notre groupe, dans lequel étaient mêlés une vingtaine de professionnels entendants français de la surdité, un parent et une dizaine de sourds, pourrait fonctionner. » (Lillo, 1978). Mais une fois sur place, la vie sur le campus du Gallaudet College favorise la saine émulation. Même perçue de l’extérieur, cette pluralité du groupe semble fonctionner. Jean-Pierre Bouillon, en mission d’étude, qui rencontre à plusieurs reprises les stagiaires et partage une partie de son programme, témoigne de cette étrange cohérence :

« Du côté des Français, ce fut, peut-être, encore plus étrange. Une diversité totale : ouvriers, étudiants, éducateurs, chefs d’ateliers, professeurs, parents, chercheurs, orthophonistes, aumôniers, sourds parlant, ne parlant pas, entendants. Tous ces gens discutant entre eux et avec nos hôtes […]. Souvent, le sourd-muet n’était pas celui qu’on pense et bien des entendants se sentaient tout à coup handicapés, expérience enrichissante devant laquelle cédaient les a priori . Des gens n’ayant rien de semblable […] étaient réunis par un désir commun, celui de découvrir et comprendre et, en dépit de toutes les barrières, les idées passaient. Elles avaient retrouvé leur légèreté essentielle. » (Bouillon, 1979a)
Célèbre pour les communautés sourdes du monde, le Gallaudet College représente la vitrine à visage humain de ce dont les sourds doivent disposer pour se réaliser par eux-mêmes dans leur vie personnelle et sociale. Ce campus à l’américaine est à lui seul un spectacle de taille, dont ici la force du témoignage tente de restituer l’épaisseur historique et humaine de cette aventure. L’une des sourdes du groupe, Françoise Cuif (1979), en décrit l’atmosphère :

« […] Après notre journée de travail, nos camarades américains nous sollicitaient pour une partie de tennis, ou une chope de bière à prendre au Rathskeller (bar du campus installé pour et par les sourds). Difficilement imaginable par des entendants ! Les derniers tubes musicaux "Dust in the Wind" ou "Saturday night fever" passaient et repassaient. Souvent, un ou plusieurs étudiants accompagnaient le disque en signant la chanson. Les étudiants discutaient avec nous dans un mélange de langues gestuelles française ou américaine […]. Des sourds racontaient leur enfance, leur éducation, défendaient leur langue, demandaient ce qui se passe en France… Ils parlaient du Gallaudet. Là, ils sont à l’aise, ils comprennent tout, ils progressent. Ils parlaient de l’avenir : "Avec mon enfant, qu’il soit sourd ou entendant, je parlerai en anglais et en ASL. Il sera bilingue". Au Rathskeller, on rencontre également des entendants, des enseignants, mais aussi des parents, des frères et sœurs, des grands-parents, des amis de sourds, vivant avec des sourds, et pour qui il est normal d’apprendre leur langue. Il faudrait comprendre la portée de cette communication indispensable […]. Rares sont les sourds qui peuvent la ressentir en milieu entendant. Je ne m’étais pas rendu compte jusqu’à présent de cette sorte de frustration. »
D’emblée, ce que les membres du groupe découvrent sur ce campus leur annonce l’ampleur des changements à venir. Loin de ne recourir qu’à des moyens complexes et techniques, c’est dans les relations sociales que se profilent ces changements donnant lieu à des situations que les familles et les sourds français n’ont jamais connues :

« Il y avait en même temps un stage de parents d’enfants sourds […]. Nous avons été frappés du fait que chacun dans la famille communiquait sans problème avec le jeune membre sourd de la famille. On le comprenait et on s’en faisait comprendre, accompagnant toujours la parole des signes. Les conversations collectives se faisaient normalement sans qu’il y eût besoin de modifier le rythme des échanges, sans qu’il y eût besoin de les interrompre par des apartés où quelqu’un répète au jeune sourd ce qui vient d’être dit […]. Nous avons été aussi frappés par d’autres petits détails comme celui-ci. Lorsque le père et la mère ou les frères et sœurs parlent entre eux […], ils continuent d’accompagner de gestes leur parole. Ceci, afin que le jeune enfant se trouve dans une situation normale, c’est-à-dire celle de tous les jeunes entendants : savoir de quoi il est question s’il lui en prend l’envie, lorsque d’autres parlent entre eux. » (Mottez et Markowicz, 1979)
Parmi le groupe de stagiaires qui s’embarque dans ce voyage sont présents un grand nombre de militants ou en passe de devenir les acteurs du Mouvement Sourd . C’est aussi le moment où Jean Bruckman et Guy Bouchauveau se joignent au groupe de stagiaires français. Ils sont invités par le laboratoire de recherches linguistiques du Gallaudet College dirigé par Andy Anderson. Au sein de cette équipe, et comme leurs homologues sourds américains, ils interviennent au titre d’informateurs-locuteurs natifs de LSF pour une recherche comparative entre les deux langues. Avec Bill Moody, ils enseignent également la LS au groupe de Français, rejoint par quelques étudiants ou professeurs américains, sourds et entendants, du Gallaudet. Tout comme la construction du groupe, le programme suit des principes destinés à assurer la performance de l’expérience.
Face au constat d’échecs accumulés en France, la plupart des participants viennent chercher des réponses à leurs doutes sans vraiment savoir ce qu’ils vont finalement trouver. L’ensemble des activités doit donc permettre à chacun de satisfaire ses centres d’intérêt et ses motivations. Ainsi, l’intense programme se divise en deux types de ressources. D’une part – empiriques – les visites des divers centres spécialisés, de toutes les classes et des services del’université, des écoles alentour, de l’hôpital St Élisabeth qui dispose de la première consultation psychiatrique pour sourds en ASL. De même, les rencontres informelles lors de temps libre représentent autant d’occasions pour prendre connaissance des pratiques et des réalisations faites aux États-Unis depuis une dizaine d’années. Chaque occasion est mise à profit pour favoriser les prises de contact entre parents, étudiants, enseignants, français et américains, sourds et entendants. D’autre part – plus théorique – les stagiaires bénéficient le matin de l’apprentissage de la Communication-non-verbale (CNV) par Gil Eastman (Cuif, 1979 28 ) préparant les cours de LS de Bill Moody. Ils suivent aussi des conférences en linguistique, sociologie et psychologie clinique sur la vie et la langue des sourds. L’ensemble montre à chacun ce que peut représenter le règne de la Communication. Plus rien ne ressemble à ce qu’ils vivent en France !
Le contenu de la trentaine de conférences suivie par le groupe explique la portée originelle que recouvrera ce simple stage pour le Mouvement Sourd français. À quelques exceptions près, ces conférences se déroulent au Gallaudet College ou dans les alentours de la ville de Washington D.C. Dans une telle situation formelle, la première surprise de taille pour tous les stagiaires tient au fait que la moitié des conférenciers sont sourds. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux viendront en France épauler les militants français du Mouvement Sourd . L’autre nouveauté réside dans le déroulement des séances en communication simultanée où l’usage des signes et de la parole permet à tout le monde de comprendre les exposés et de pouvoir participer aux débats : impensable en France !
2. L’université Gallaudet College
« Il s’est passé en l’espace d’une dizaine d’années aux États-Unis un changement des attitudes et un changement de politique à l’égard des personnes sourdes qui tendent à modifier radicalement leur place dans la société. Cela vaut de la prime enfance à la maturité. » (Mottez, 1979b)
a. Berceau d’une prise de conscience
Dans un contexte plus général de changements survenus aux États-Unis en moins de quinze ans, le Gallaudet College est devenu le symbole du « règne des signes ». Il occupe une place aussi importante parce qu’il représente aux yeux des sourds et du monde le modèle à suivre tant il rend possible ce qui ailleurs est compliqué. Mais cette situation n’est pas celle de toujours, comme l’explique Mervin Garretson (1978), ancien président de la National association of Deaf (NAD), au groupe de stagiaires. En 1930, les gestes des sourds, considérés comme sales, sont pratiqués en cachette. Entamés dans les années 1940-1950, les changements interviennent dans les années 1960. En 1964, l’administration fédérale américaine, prenant acte de la situation accablante des sourds, diligente une commission de spécialistes pour trouver les moyens de leur assurer plus d’autonomie et de liberté. La LS est promue grâce aux travaux en linguistique.
La démarche pionnière de l’Américain William C. Stokoe permet de définir la langue orale du pays et la LS comme deux systèmes linguistiques autonomes. Cette dernière assure par la combinaison de ses facultés visuogestuelles (regard, mouvements du corps et du visage) le fonctionnement grammatical et syntaxique des signes de la LS et de leur polysémie. Cette démarche initiée par W. C. Stokoe, qui légitime la LS comme une langue à part entière, met au centre de toute action de recherche l’expérience sociale des sourds et la centralité de la LS. Cette légitimation de leur langue va progressivement renforcer la prise de conscience des sourds de la place qui leur est octroyée en marge de la société, et accélérer la montée d’une visibilité sociale des sourds, fiers de leur langue et de leur culture. Ces changements sont consacrés en 1973 par un texte législatif Individuals with Disabilities Education Act et notamment son paragraphe 504 dont l’ambition est d’interdire toutes discriminations fondées sur un handicap :

« Aucun individu handicapé, par ailleurs qualifié, ne sera exclu aux États-Unis en raison de son handicap d’une participation à un programme ou des activités, quels qu’ils soient, recevant une aide financière fédérale, ou ne sera privé de leur bénéfice ou ne fera l’objet d’une discrimination à ce titre. »
Cette loi exige ainsi des services publics et des entreprises recevant des fonds fédéraux de s’y conformer. Les programmes scolaires et universitaires accessibles aux sourds se développent. C’est ainsi que l’école Kendall, choisie comme école pilote pour le secondaire, rejoint le Gallaudet College. Pour garantir le respect d’égalité des droits, cette loi impose l’établissement par le RID (Registry Interpreters for the Deaf, Registre des Interprètes pour les Sourds) de la liste des interprètes en ASL. En 1973, cet organisme compte 3 900 membres, dont 1 700 interprètes certifiés. Avec les interprètes, auxquels ils ont dû aussi s’habituer, les sourds peuvent revendiquer avec force les changements sociaux qu’ils jugent nécessaires. Par leur rémunération, leur code de déontologie et un statut de professionnel, ces interprètes imposent à tous les interlocuteurs des sourds de substituer au traditionnel paternalisme le respect de l’égalité des droits, comme l’affirme Marvin Garretson (1978) : « Plus les gens seront à l’aise dans la LS, plus ils auront de respect pour elle et mieux cela marchera ».
Dans ce contexte propre aux États-Unis, c’est bien la prise en charge américaine de la surdité qui bouscule le point de vue des Français. Cette approche pragmatique inaugure une prise de conscience plus claire de ce que recouvre socialement la surdité. Elle consiste à reconnaître une différence culturelle singulière et collective, et à accepter l’expérience sociale individuelle liée à la surdité, pour favoriser la promotion sociale des sourds et leur meilleure participation à toutes les sphères de la société. En 1980, William C. Stokoe en fait le constat :

« Avec toute l’attention portée sur leur langue, les sourds sont eux-mêmes plus visibles, plus acceptés du public, plus conscients d’eux-mêmes (pour ce qui est des profanes), plus fiers de leur langage de signes, et même plus motivés d’apprendre l’anglais comme seconde langue. Des positions plus nombreuses et meilleures sont ouvertes aux sourds qualifiés et les possibilités pour eux de se qualifier pour un plus grand nombre de professions et vocations s’ouvrent aussi. Bien que les sourds, leur langue et leur culture soient encore l’objet d’études, la nature de la recherche a changé radicalement dans son relief et sa concentration. » (Stokoe, 1980)
La description minutieuse du Gallaudet College, faite par les différents conférenciers, apporte aux participants français les informations nécessaires pour comprendre la vie des sourds lorsqu’elle n’est pas réduite à sa seule instruction scolaire (Bouillon, 1979a ; Guyomarc’h, 1979 ; Greenberg, 1978 ; Kirchner, 1978 29 ). Les trois établissements qui le composent, et les différents services adjacents, forment un ensemble efficace qui repose sur la philosophie de la communication totale . Cette philosophie respecte et donne la même importance à la LS et à la langue orale. Elle a pour principe pragmatique de mobiliser des moyens aux fins d’améliorer la communication : appareillage, éducation auditive et orale, lecture labiale, écriture, lecture, LS, gestes naturels et mimiques, dessins, etc. (Mottez, 1979b). L’aspiration proposée est d’engager à l’égard des sourds un changement d’attitude aussi efficace que simple : partir des ressources et capacités personnelles de chacun et n’imposer aucune limite que ce soit aux sourds, sourds oralistes, devenus-sourds ou élèves plurihandicapés. Trois données légitiment une telle organisation : 38 % des étudiants du "Graduate School" (maîtrise et doctorat) et 35 % des professeurs de l’université sont sourds et, en 1978, soixante étudiants sont titulaires d’un doctorat (un en 1960).
Les orientations pédagogiques s’axent principalement sur le développement de la communication et une scolarité qui, par ses programmes et sa progression, suit celle des élèves entendants. L’université Gallaudet College fait sensation notamment par les études qu’elle offre aux étudiants sourds et entendants venant de tousles États-Unis. Ils peuvent accéder à plus de deux cents spécialités, dont l’apprentissage de langues étrangères. Les cours se déroulent, comme les conférences du groupe de stagiaires, en "communication simultanée" parce qu’ici les étudiants viennent pour se former et s’instruire auprès de professeurs embauchés parce qu’ils sont spécialistes d’une discipline et non de la surdité. Étudiants ou professeurs qui en ont besoin suivent une formation pédagogique ou à la LS pour pouvoir suivre une telle scolarité. Outre le leitmotiv du tout communication , l’encadrement général se fonde aussi sur le principe du « tout faire ».
Le campus offre, par ses services annexes, de nombreuses aides aux étudiants. L’accessibilité du campus, notamment par le recours aux médias, permet d’ouvrir les cursus aux sourds-aveugles et aux plurihandicapés. Les services de "conseil et placement" les soutiennent dans leur adaptation à la vie du campus, et s’efforcent d’apporter des réponses aux problèmes de santé par exemple. Loin de leur famille, ce service leur permet de construire un projet d’avenir réaliste, fonction de leurs propres limites et capacités. Le corollaire de ce « tout faire » tient compte d’une donnée essentielle de la réalité sociale des entendants : ils reçoivent l’information sans y penser. Ce qui à l’égard des sourds demande d’adopter une attitude radicalement simple : tout ce qui est dit doit être signé même si les propos ne concernent pas les personnes présentes.