Normes, discours et pathologies du corps politiques

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Français
177 pages
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Description

A côté des dispositifs institutionnels et légaux et des voies classiques de l'action et de l'engagement, le politique se donne et se dit dans des modes d'expression individuels et collectifs par lesquels il se constitue pour faire sens et faire tenir l'ensemble comme un corps unifié. Tel est le pari de cet ouvrage qui examine cette hypothèse : sous un angle culturel, sous l'angle du pouvoir, et enfin comme invention qui force à voir dans le politique une mystification volontaire et délibérément entretenue par les besoins en affects et passions que réclame le social.

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Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 88
EAN13 9782296249394
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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NORMES,DISCOURS ET PATHOLOGIES
DU CORPS POLITIQUE

Sous la direction de
Eric Letonturier
et Pierre-Yves Gaudard








NORMES, DISCOURS ET PATHOLOGIES
DU CORPS POLITIQUE





















L’Harmattan

Délits de curiosité III
Cahiers du GEPECS

Groupe d’Étude pour l’Europe de la Culture
et de la Solidarité–EA 3625

Directeur: Bernard Valade


Actes de la journée d’étude :
Le politique. Formes, figures et forces


Comité d’organisation de la journée
Eric Letonturier, Géraldine Bilionière, Alice Canabate,
Rodolphe Goujet, Justine Pribetich et Valérie Sacriste.


Coordination des textes et édition du livre :
Eric Letonturier


GEPECS - Faculté des Sciences humaines et sociales – Sorbonne
Université Paris Descartes
45, rue des Saints-Pères 75270 Paris cedex 06, Bat Jacob, Et. 5


















© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11225-4
EAN : 9782296112254

SOMMAIRE


Préfacep. 7

Eric Letonturier, Maître de conférences à l’Université Paris
Descartes Sorbonne, et Pierre-Yves Gaudard, Maître de
conférences à l’Université Paris Descartes Sorbonne


Culture et Politique

Modernité, individualisation et culture militaire. L’exemple de
l’uniforme p.13
Eric Letonturier, Maître de conférences à l’Université Paris
Descartes Sorbonne, GEPECS

Engagement et esthétique musicale35 p.
Bruno Brévan, Maître de conférences à l’Université Paris Descartes
Sorbonne, GEPECS

Théorie sociologique etDiskurs. Autour d’Habermas47 p.
Patrick Watier, Professeur à l’Université de Strasbourg, Laboratoire
Cultures et Sociétés en Europe

Le code du travail vu par les DRH67 p.
Jean-Michel Morin, Maître de conférences à l’Université Paris
Descartes Sorbonne, CERLIS

Corps et pouvoir

Corps et technologies du pouvoir dans un royaume africain
contemporainp. 79
Jean-Pierre Warnier, Professeur émérite à l’Université Paris
Descartes Sorbonne, Centre d’Etudes Africaines

Hypocondrie politique et hypocondrie de la languep. 91
Pierre-Yves Gaudard, Maître de conférences à l’Université Paris
Descartes Sorbonne, GEPECS

Prolégomènes à une histoire sociale de la discipline corporelle en
milieu carcéralp. 115
Simona Schumacher, ATER à l’Université Paris Descartes
Sorbonne, LMS


Le mal politique

Sur le darwinisme impérialp. 139
Olivier Le Cour Grandmaison, Maître de conférences à l’Université
d’Evry, Centre Léon Duguit

L’illusion politique153 p.
André Akoun, Professeur émérite de l’Université Paris Descartes
Sorbonne, GEPECS

La fiction politique : entre mensonges et chimèresp. 163
Bernard Valade, Professeur à l’Université Paris Descartes
Sorbonne, GEPECS





Avertissement :
On ne trouvera pas systématiquement de bibliographie à la fin de chaque
article, plusieurs auteurs ayant préféré insérer en notes les références qui
ont guidé leur réflexion.

PREFACE

Issu d’une Journée d’études organiséepar lelaboratoire
GEPECS del’Université ParisDescartes,leprésent ouvragese
propose de faire dialoguer lesdifférents intervenantsautourde
nouvellesapprochesdu politique etdes formes qu’il revêt
aujourd’hui ouqu’ilarevêtues par lepassé, dansuncontexte actuel
incontestablement marquépar leregaind’intérêt pourcet objet.Le
résultat pourrasurprendrepar larelative hétérogénéité apparente de
l’ensemble, bien qu’il nous semblequ’aucontrairelaplusgrande
surpriseque cescontributions réserventau lecteur soit le fil
d’Arianequi s’y révèle constantet omniprésent lorsquel’onavance
danschacune descontributions.Cefil visemoinsà circonscrirele
politique enen proposant une définitionfrontalequ’àl’approcher
demanièresinueuse àtravers unde ces lieuxd’implantation
privilégiés, àsavoir le corps.
Cet ouvrage esten quelquesorteune bonneillustrationde
la difficultéqu’il ya à cequ’uncorps setienne.Qu’il s’agisse d’un
corps individuel oud’uncorpscollectif,tousdeuxse doiventd’être
métaphorisés, cequi nevapas sansundire.L’importance
transversale de cescorps ne doitcependant pasconduirelelecteurà
supposer qu’il tiententreles mainsune énièmemise en perspective
foucaldiennemais ques’offre àluiunepluralité d’approches,
historique,politique,juridique,sociologique, ethnologique,
psychanalytique et philosophique,qui révèlela diversité dont se
manifeste et seréalisel’impératif de faire corpsen société.
Eric Letonturier inaugurel’ensembleparune étuderelative
àl’uniformemilitaire.Il rend compte, àtravers lesavatarsdes
choixetdes multiplesformes qu’ilaprisdans l’histoire, desaplace

7

centralepourjustement montrer lerôle actifqu’iljoue danscette
fabrique d’uncorpsunitaire autantauniveaudel’institution qu’à
celuideses personnels.Ilmontre ainsicomment ilest unélément
identitaireper sequi permet de faire corps collectif dans le champ
scopique sans pourautantimpliquerunenégationdescorps
individuelsdans leur singularité.Il n’estdoncpasquestion ici
d’unesimple logique de mise aupas des corps mais biend’une
constructiondesoi qui s’invente augré desappropriationset
investissements volontairesdes individusdans une culture
vestimentaire commune en permanente évolutionet recréation
d’elle-même, allant mêmejusqu’àsortirdesenceintes militaires,
devenir phénomène demode ethabiller lemonde civil.
BrunoBrévan,quantàlui, abordelaproblématique des
corps parcette autre entréequ’estcelle des sens pouresquisser les
contoursd’unepolitique delasensibilité artistique.Faisant porter
son interrogation sur les rapportsexistantentrel’engagement
politique et l’esthétiquemusicale,ildépassel’idéeselon laquellela
musiquevise, en s’adressantauxseuls sens,l’émotionàtravers le
plaisirdel’écoute et montre, àpartirducorpusdequelques
musicienscontemporains,queles idées qu’ils professent sous
différents modesàtravers leursœuvres sontautantdevariations sur
les significationsmultiples que recouvre pour chacun lethème de
l’engagement.
La contributiondePatrickWatier rappellelepoidset la
force dudirepour la constitutiond’uncorps politique en reprenant
de manière critique les travauxd’Habermas sur les liensentre
théoriesociologique etDiskurs.Ces derniersconstituentdes
conditionsdéterminantesdelanégociation, dumaintiend’undébat
public etd’unespacepublic.Il met ainsienavant l’importance
d’«unepolitique de la discussion».
Jean-MichelMorin prolonge en quelquesorte cette analyse
enabordant lesdifficultés quepeut rencontrerunetelle «politique
dela discussion» dans le domaine descorps socio-professionnels.
Atravers sonétudesur leregard que portent lesDRHsur le code
du travail,ilaborde de manièreplus précisela dimension juridique
en tant qu’elle estun modeparticulierdudirelégal quiferal’objet
detraductions sous la forme d’unfaire ajusté àlaréalité
quotidienne etauxbesoinsdes situations particulières.

8

AvecJean-PierreWarnier, c’estau tourdel’anthropologie
desouligner les liensforts,presque fusionnels, qu’entretiennent le
corpset lepolitique.Dans sonétudesur lepouvoirdans un
royaume africaincontemporain,ilexplique comment le «roi pot»,
pourconteniren soncorpsdes substances investiesde forces vitales
par lesanciensdéfunts,incarnelepouvoir qu’il redistribuera de
façon inégale àses sujets selon laplacerespectivequ’ils occupent
dans la hiérarchie duroyaume.
Pierre-YvesGaudardmontre comment le discours politique
utiliserégulièrement la métaphore ducorps, qu’il s’agisse des
« grands corps de l’État », des « corps constitués», dela nécessité
de «faire corps»oubienencore du« corpsdelanation»,sans
parlerdes«organes politiques ».Ces métaphores senourrissentde
nombreuses théories et philosophies sociales qui adoptentune
perspective résolument organiciste, encesensqu’elles mettenten
parallèlel’organisation physiologique ducorps humainetcelle de
lasociété.Il nes’agit pas icide discuterdubien-fondé de cet
organicismesocial mais de constater qu’il repose
toujours,luimême,surunemétaphore plus oumoins appuyée oùle corps donne
une forme à l’analyse dusocialetdupolitique etdes’interroger sur
lesconditionsdepossibilité de cettemétaphore.D’autant qu’au
coursde certaines périodeshistoriques,non seulement le corps ne
fait plus métaphore pour le politique mais se développeune
véritable hypocondrie dont leseffets outrepassent radicalement
ceuxproduits par le simplenarcissisme des petites différences.
SimonaSchumacher sepenchepour sapart sur le corpsen
milieucarcéral.Elle refuse, tout commeMarcBloch, de mutiler le
corps de l’homme enfermé desasensibilité.Il n’ya donc de
discours possible sur la disciplinequ’à hauteurducorpsetdeses
viscères.Ce corps et sesviscères restentaujourd’huicequeles
différentesculturesdelapunition ontdepluscommunicables les
unes par rapportauxautres.La disciplinesensorielle esteneffetce
qui les isole et ce qui les distinguelemieux.D’une époque à
l’autre,leproblème centraldela disciplinen’a finalement pas
e
changéstructurellement ;àpartir duXIXsiècle,le carcéral s’est
partagéle corpsàqui il refuse généralement laviolence, à qui il
proscrit lelangage duchâtimentdela chair maisàqui ilconserve
sanslimitel’emprisesensorielle en tant qu’instrumentd’un

9

pouvoir,triomphe delarationalisation qui opèresur le corpsune
prise détournée.
e
La seconde moitié duXIXsiècle et les premièresannées
e
duXXvirent le développement spectaculaire dudarwinisme social
etd’un social-darwinisme maisellesfurent aussi marquées par
l’émergence d’un darwinisme qu’Olivier LeCourGrandmaison
qualifie d’impérial puisqueses principes, empruntésaupremier,
sont mobilisés pourexpliquer le cours nouveaudel’histoire
mondiale àl’époque desempirescoloniaux.Dansun même
mouvement, ce darwinisme impérial permetderendre compte
scientifiquement,pensait-onalors, etdel’exacerbationdes rivalités
européennesetdel’assujettissementdes races inférieures quiena
résulté.
Lapolitiqueneserait-elle finalement qu’uneillusion ? Oui,
répondAndréAkounencequ’ellenourrit,a fortioridepuis l’entrée
dans lamodernité,l’espoir irréaliste d’apporter les solutionsà des
problèmesextra-politiques toujours plusétendus (sociaux,
économiques…)et notammentceuxquelepeupleluiadresse,qui
lui-même devientchezMarxce corps social incarnant la force
motrice d’une rédemptiondeshommesen société.Illusion
scientistequi se double de cellequivientdela croyance en sa
prétendueunité fraternelle alors mêmequela division est
fondamentalement son origine première et sa condition d’existence.
Illusion, croyance, fiction…Mais dès lors, est-ce à dire
qu’on nous ment, que le politique abuse dela crédulité des masses
etyparvient pardes moyensetdesargumentsvariables, allantde
l’autorité delaloidivine aurécitdelasouveraineté dupeuple?Nul
intérêt,rappelleBernard Valade, de souligner ni même de dévoiler
lesévidentes opérations de masquage et de travestissement de la
réalité entreprises par lesélites,si, dansun mêmetemps,on oublie
devoirdans les produits oligarchiques quien résultent,laréponse à
unbesoinvitalducorps social, delasociétépourfaire corps:la
puissance desaffects, des mythesetdesdésirs.

EricLetonturieret Pierre-YvesGaudard

10

CULTURE ET POLITIQUE

MODERNITE,INDIVIDUALISATION ET CULTURE
MILITAIRE

L’EXEMPLE DE L’UNIFORME

Eric Letonturier
Maître de conférences Paris DescartesSorbonne

Nous voulonsavoirde bons paysans, c’est là qu’est la force
desarmées, et nondesgarçons perruquiers…
1
Napoléon

«La guerren’est queleprolongementdelapolitiquepar
2
d’autres moyens». La célèbre formule deClausewitza faitdate
pourexprimer plusgénéralementune alliance entrelepolitique et le
militairequi,tantempiriquement que conceptuellement,semble
naturelle et inéluctable.
Cetterelationhistorique,qui supporteraitd’ailleurs
aisément l’interchangeabilité des termes qu’ellescelle ainsi qu’H.
3
Arendt ouM.Foucault lesuggérait,s’estencoreillustrée
récemment lorsdesdébats qu’aoccasionnésàl’Assembléela
questiondelaprofessionnalisationdesarmées.Loindetenirà des
raisons idéologiques,larésistanceimmédiate des parlementairesà
sonendroit trahissait leurattachementàl’espèce de garantie, de

1
NapoléonBonaparte,inCorrespondance. Six cents lettresdetravail inédites
(1806-1810),Paris,Gallimard,1943,p.425.
2
C.Clausewitz,Dela guerre(1832),Paris,Ed.deMinuit,1955,p.28.
3
H.Arendt,Lapolitique a-t-elle encoreun sens ?,Paris,L’Herne,2007,p. 102;
M.Foucault,«Ilfautdéfendrelasociété »,coursdu7janvier 1976,Coursau
Collège deFrance,Paris,Gallimard/Seuil,1997,p. 16et suiv.

13

caution que l’armée apporte, en tant qu’instrumentdelaviolence
politiquelégitime, àleur propre exercice etfonctionde
représentantsdupeuple. L’enjeucaché derrièrel’opportunitéou
nondesuspendreleservicenational,portaitdoncsur lerisque
politiquequi luiétaitassocié :laperteoudumoins la diminution
potentielle deleur légitimité de gouvernants quidévoilela
4
conception très militariste delasouverainetéqu’ilsconservent .
L’exhaustivité en lamatière exigeraitbien sûr,pour mieux
prendrelamesure dela force de celien,un regardrétrospectifqui
conduirait parexemple à examiner lesargumentséchangésaucours
e
desdiscussions politiques qu’asoulevésauXIXsièclelaquestion
duservicenational, etàrevenir sur lanaissance et lesensdela
figurerépublicaine du«soldat-citoyen»pour reprendre
l’expressiondeServandeGerbeven 1780;à évoquerégalement
l’œuvre detouteunesérie depenseurs, des philosophes-militaires
e
duXVIII sièclejusqu’àbien sûrLyauteyqui, dès 1891, attribuaità
l’officierunrôlesocialetéducatif comparable à celuijouépar les
enseignantset les prêtres.Cefaisant,on retrouveraitdanscette
galerie deportraits lesélémentsanciensd’une filiation
qu’aujourd’hui l’arméeréactivepar lerôle departenairesocialde
premier plan qu’elle entend désormaisjouerenmatière
d’intégration sociale etd’insertion professionnelle.
Parailleurs,lesvertus pédagogiquesdel’histoireselisent
encore danscerappeldela fonctiondematricequ’aremplie
l’arméepour lamachine étatiquemodernequiena fait le
laboratoire expérimentaldeson modèle d’organisation,l’idéal-type
del’administrationbureaucratique dont les militaires ontétéles
premiersagents,les premiersfonctionnairesbénéficiantd’un
système autorégulé derecrutementetd’avancement, commeWeber
5
l’indiquait . Enfin,lesfacettes toutes militairesdel’Etat se donnent
aussiàvoirdans lasymbolique et lerituel tout militaire des
cérémonies nationales, dans les règlesdepréséance,lasociabilité et
lesmœurs qui serontconsignéesdansdenombreuxtraitésde
savoir-vivre.

4
V.Porteret,Etat-nationet professionnalisationdesarmées. Lesdéputésfrançais
face audéclinde l’armée demasse de1962ànosjours,Paris,L’Harmattan,2005.
5
M.Weber,Economie et société,Paris,Plon,1971,T1:lescatégoriesdela
sociologie, chap.III,§4.

14

6
La «mystique militaro-républicaine » ,que cesdifférentes
piècesdésormaisfortbienconnuesdévoilent,selaisse également
saisiraumoyend’une entréeplusexotique, dépaysantemême, et
quel’on a trop tendance à relégueraurang del’accessoire, dufutile
7
etdufolklorique :l’uniformeoucostumemilitaire. Force estde
rappeler que,mêmes’il n’en a pas le monopole, le militaire se
distingue de ses contemporains par sonhabitdont leport signale
aux yeuxdetous sonengagement,le dévouement totalàla défense
deson payset laloyauté àsonégard.
Malgrél’importance dufaitetdel’enjeuqu’ilimplique
8
depuis toujours,le champconsacré à cet objet s’avèrepeucouvert
car si l’onmetde côtél’ouvrage d’HenriLehret lepetitfascicule
9
ducommandantBucquoy,l’essentielconsiste finalementendes
revues (parexempleLescarnetsdelasabretacheouLa gazette des
Uniformes)etdescollections iconographiquesdont lesvastes
planches présentées laissent peudeplace auxcommentaireset
informationsautres quetechniquesetdescriptives.

Politique du costumemilitaire
L’uniforme est moderne.Lemotcommela chosen’ont
qu’un peuplusdetrois siècles, datantdesannées 1660, aumoment
mêmeoùs’esquisseleprojetde doter laFrance d’une armée
permanente et régulière.Lapériode estàplusieurs titresfort
instructivepour les relations particulières qui senouentalorsentre
lepolitique et l’uniforme.
Lesoucid’économie et leproblème descoûtsfinanciers ont
souventété évoqués pourexpliquer l’apparitiondel’uniforme et les
décisionsvariables qui,selon lesépoques,sont prisesàsonégard.
Ilestainsivrai queNapoléonessaiera en 1806dereveniràlatenue

6
Selon l’expressiondeJ. Boulègue, «L’officierdans lasociété française »,Revue
française desociologie, 44-4,2003,p. 695-711.
7
C’estd’ailleurscette dernière expression qu’il nous semble,malgrésoncôté
suranné,préférable deretenir,tant parconformité auxclassificationsdes
bibliothèques quepar rapportànos propresconsidérations sur lesujet.
8e
VoirE.G.Léonard,L’armée et ses problèmesauXVIII siècle,Paris,Plon,1958.
9
H.Lehr,L’uniforme;une étude historique,Paris,Berger-Levrault,1930;
Commandant E.-L. Bucquoy,L’uniforme àtravers trois siècles 1650-1920,Paris,
LibrairieCart,1945.

15

blancheparcequel’indigoestcher. Demême,CharlesXimposera
en 1829 lepantalon rougepour relancer la culture dela garance.
Mais,pouravoir pesé, ces raisons nesuffisentàrendre compte
véritablementdesanaissance etdesonhistoiretrès mouvementée
qui renvoienten partie à des raisonsbeaucoup plus tactiques tenant
àl’artdela guerre etàsa conduite.Si lapolitique, « c’est, comme
10
le ditC.Schmitt,la discriminationdel’amietdel’ennemi» ,
l’uniforme enestalors l’opérateur privilégié encequ’ilest
l’expressionvisible des rapportsde forceset lesupportd’une
relationaffichée àl’adversité.
La guerre exige eneffetd’un pointdevuepratiqueque,sur
le champde bataille,le camarade,le compatrioteoul’alliése
démarquentaisémentdel’ennemi.C’està cet impératif fonctionnel
quel’uniformerépondinitialementendonnantàtousun moyen
visueldereconnaissance etderepérage desdeuxforcesen présence
etdes positions respectivesde chacundans le déroulementde
l’action.Médiateur,il participe àsamanière d’un processusde
rationalisationducombat qui seréaliseselonun plan organisé et se
matérialisant, entre autres,par leport,pourchaquepartie, d’une
couleurdistinctive.L’uniforme estainsiun marqueur,lesupport
d’uneidentiténationalequi suppose aupréalable d’être
politiquement réalisée etdont la couleur, aumêmetitrequele
drapeau, est le signe.
Chaquepaysaura doncsa couleur:le blancpour laFrance,
le bleupour l’Allemagne,ouencorelerougepour laGrande
Bretagne.Maisce choixesthétiquenesauraitfaireoublier le
fondement tactique et laraison pratique.En outre,lapréférence
pour lescouleurs trèsvives tienten réalité àl’usage delapoudre
noirequi,laissant trèsenfumés leschampsde bataille, complexifie
lareconnaissance del’ennemiet sa différenciationducompatriote.
L’uniforme estdoncl’opérateur pratique duconflit,le garantdeson
bondéroulement, etdont l’absencepeut se faire cruellement
ressentir, comme ce fut le cas lorsdelatrèsconfuse guerre de30
ans.
e
L’inventiondelapoudresansfumée àla finduXIXsiècle
modifieradicalement lescontrainteset lesconditionsde

10
C.Schmitt,Lanotiondepolitique(1932),Paris,Flammarion, coll.Champs,
1992,p. 64.

16

l’affrontement qui s’oriente alorsversun mode d’exercice plus
distancié et plus stratégique :il s’agira cette foisd’attaquer
l’ennemi par surprisetouten restantcamoufléleplus possible.
Aussi l’uniforme change-t-il,prenantdes teintesdésormais plus
neutres.Lesaméricainset lesanglais opteront pour lekaki,les
allemands pour le feldgrau,les russes pour levert.Seuls les
françaisgarderont leur pantalon rougemais pouruneraison là
encore éminemment politique :la défaite de1870aprofondément
blessé,on lesait,la fierténationale etexige dès lorsunerevanche
quelesFrançaisentendent prendre en portant lemême uniforme et
en l'arborantcommesymbolejusqu’en 1914.Autrementdit,la
victoire del’ennemienferme,statufielevaincudans sonhabitde
perdant.Le fait pourrait n’êtrequ’anecdotique s’il ne renvoyait à la
régularité desoncontraireobservé dans l’histoire desconflits:
rares sonteneffet lesarméesvaincues quigardentaprès la défaite
leur tenue d’humiliées.Demême,l’issue desguerres,par la
transformation des rapports de force et des alliances qu’elle
entraîne, se traduit parune donne géopolitiquenouvellequi se
répercute directementetde façonvisible, commeindicateurdu
rayonnementetdelapuissancerécemmentacquisepar l’une des
parties, dans lesdécisions priseset lesgoûtsen matière
d’habillement militaire.Lavictoire d’un pays influe eneffet sur les
choixd’uniforme desautres, commelemontrel’exemple de
l’arméesuissequi, aulendemainde1870, germanisesatenue
11
jusque-là d’inspiration toute française…
C’estcette double définitiondel’uniforme comme
identifiant nationalet rapportàl’ennemi quela conduitemoderne
dela guerre, a fortioridans saversionélectronique contemporaine,
sembleremettre en question.Sepratiquantaujourd’hui parécrans
interposés, àtrèsgrande distance, avecnumérisationduchampde
bataille, cette dernièrene consisteplusenuncombatde face à face
àpartirdelareconnaissance devisudel’ennemiàsonuniforme.
Avec cette dématérialisation qui réduit lesoldatàun point surun
espace abstrait, c'estautant l'uniformequi semodifie endevenant
l'armureprogrammée et radio-pilotée d'unguerrier qu'onappelle

11
Pourunhistoriquepluscompletde ces transformations,Ch.Benoît, «la
symbolique del’Armée deterre : del’usage àlaréglementationdel’usage »,inA.
Thiéblemont (dir.),Cultures et logiques militaires,Paris,PUF,1999,p.51-83.

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