Parentalité
129 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Parentalité

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
129 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Le concept de parentalité est un terme polysémique qui est passé du langage des spécialistes au domaine public, sans même que les juristes ne l'aient consacré. A quelle fin le concept a-t-il été conçu ? Dans quel contexte s'est-il déployé ? De quoi cette notion est-elle le symptôme ? Ajuridique, le concept est-il apolitique ? Cet ouvrage est réalisé à partir d'une journée d'études et donne la parole à des spécialistes des sciences sociales et à des professionnels dans une volonté de cerner les enjeux du débat.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 92
EAN13 9782336263120
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

COLLECTION « Les écrits de BUC Ressources » L’Harmattan
Coordonnée par Ghislaine Pelletier et Stéphane Rullac
Cette collection propose des réflexions formalisées dans le cadre du travail social. Conformément à l’approche anthropologique de BUC Ressources, qui considère l’être humain dans toutes ses dimensions, ces écrits sont multi référentiels, selon la nature de ce secteur professionnel qui est traversé par des problématiques sociale, économique, politique, éthique, épistémologique et méthodologique. La vocation des questionnements est concrète afin de participer à la professionnalisation des terrains, des étudiants, des formateurs et des chercheurs en travail social. Les Ecrits de BUC Ressources articulent théories et pratiques, en lien étroit avec les besoins et contraintes de l’exercice professionnel. Cette implication dans le réel est une alternative à des publications sur le travail social qui hésitent trop souvent à se mettre au service des pratiques professionnelles et à affronter la complexité de ses réalités. Ce parti pris s’inscrit dans une démarche active de développement du champ professionnel de l’éducation spécialisée, de l’accompagnement social et médico-social, de la formation supérieure en travail social et d’un territoire d’implantation qui est appelé à devenir un pôle d’excellence.
Parentalité
Du discours à la méthode

Stéphane Rullac
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296115743
EAN : 9782296115743
Ouvrage réalisé à partir d’une journée d’étude organisée par BUC Ressources et le Centre National d’Etudes et de Formation de la police nationale
Sommaire
COLLECTION « Les écrits de BUC Ressources » L’Harmattan - Coordonnée par Ghislaine Pelletier et Stéphane Rullac Page de titre Page de Copyright Ouverture conjointe Introduction partielle Abécédaire de la parentalité – Dessine-moi un parent… Introduction partielle Les parents terribles. Papa, maman, le professionnel et moi ! Parentalité : changement de sexualité, changement de paternité Conclusion Présentation des intervenants Bibliographie
Ouverture conjointe
Christian BREUIL, directeur général du centre de formation BUC Ressources et Ingrid PEYRATOU, directeur adjoint du CNEF
Ingrid PEYRATOU
Mesdames et messieurs, bonjour et bienvenue au Centre national d’études et de formation de la police nationale à Gif-sur-Yvette. Notre centre de formation dépend de la Direction centrale de la formation de la police nationale. Nous avons une vocation de formation continue de tous les personnels policiers, venant des quatre coins de la France et de toutes les directions de police, traditionnellement sur des thématiques qui sont celles de l’informatique, des techniques d’investigation, du management et de la communication. Au-delà de ces stages de formation continue proposés au public policier, nous avons également coutume d’organiser ce que nous allons vivre aujourd’hui et que nous appelons des journées d’études partenariales. Ces journées d’études abordent des thématiques traitant des grandes questions de la société contemporaine, qui ont en général pour vocation d’être transversales aux questions du domaine de la sécurité, mais également aux problématiques plus larges concernant les partenaires avec lesquels ces journées sont réalisées.
Ce sont des journées partenariales, parce qu’en plus des policiers invités à venir y assister, nous convions également tous nos partenaires des autres administrations : Justice, Éducation Nationale, collectivités territoriales et le monde du social, dont vous êtes un bel exemple. Ces journées sont donc l’occasion de partager, de découvrir grâce à nos intervenants, la richesse de leur réflexion sur la thématique et à la faveur de ces échanges et des questions du public, de nourrir nos propres réflexions des questionnements des différents partenaires avec lesquels nous sommes habitués à travailler. Cette journée a la spécificité d’être organisée avec BUC Ressources, parce que depuis octobre 2007, nous menons un partenariat avec ce centre de formation. Une convention a en effet été signée. Cette convention prévoyait qu’une fois par an au moins, nous regroupions les publics policiers, des professionnels de l’éducation et du social afin d’avoir une réflexion commune sur une thématique qui aujourd’hui s’annonce assez large.
Comme vous l’avez compris, le public est mixte. Dans cette salle, vous êtes une majorité d’éducateurs spécialisés en formation, beaucoup de professionnels de l’éducation et du social et enfin des policiers sont aujourd’hui présents – la journée est dédiée à l’ensemble de ces trois publics. Au fil de celle-ci, nous allons assister aux interventions de neuf personnes qui sont sociologues, psychologues, anthropologues, éducateurs ou représentants d’instances associatives en charge des questions de parentalité. Je souhaite que ces intervenants nous permettent de nous enrichir de leurs propos et d’avoir la plus large vision possible de la parentalité et de toutes les problématiques qui y sont liées. Je les remercie d’ores et déjà d’avoir accepté d’assister à cette journée. Je remercie également BUC Ressources et tout particulièrement Stéphane RULLAC qui a organisé cet évènement avec Sylvie ROISEUX du CNEF. Ils ont préparé la journée, organisé la venue des intervenants et vont contribuer à son animation. Je les félicite pour tout le travail qu’ils ont mené en amont et qu’ils vont faire vivre aujourd’hui.
Christian BREUIL
BUC Ressources est un établissement qui forme à la fois des éducateurs spécialisés, mais aussi à la chaîne des métiers des plus bas aux plus hauts niveaux, en ce qui concerne l’éducation spécialisée et l’accompagnement social et médico-social. Notre association CNEF/BUC Ressources s’est effectivement matérialisée par une convention il y a deux ans. Elle préexistait déjà depuis seize ans, puisqu’en 1992 nous avions organisé ensemble un colloque intitulé : « Synergie dans la ville : policiers et travailleurs sociaux dans les quartiers ». Depuis cette époque, un fil rouge a été gardé puisque nous organisons chaque année une session sur les politiques de la ville à laquelle participe le CNEF. Pour la deuxième fois, nous organisons dans le cadre de notre convention cette manifestation qui s’inscrit aussi sur un territoire singulier. Il s’agit de l’Opération d’Intérêt National décrétée sur cette zone emblématique du plateau de Saclay et de Saint-Quentin-en-Yvelines. Cette zone qui se veut « d’excellence » se réfère le plus souvent aux sciences dures et aux recherches fondamentales et laisse un peu de côté les rationalités qui sont les nôtres et qui participent malgré tout, d’une manière ou d’une autre, au développement de ce territoire.
C’est aussi dans cette position que nous abordons la question qui nous est amenée. Le choix de la parentalité comme objet de cette journée vient d’échanges sur le terrain avec des professionnels, en particulier avec le directeur de la Maison des parents de Trappes. De là est née l’idée de travailler sur ce concept. La dimension de parentalité a pour particularité d’être un concept très peu défini, laissant place à toutes les extrapolations. Ce concept n’est pas bordé. Les définitions sont extrêmement vastes et la question est de savoir en quoi nous allons pouvoir participer à son éclairage dans les différentes dimensions. Ce concept est traversé par plusieurs approches. Il renvoie aux représentations de la famille sous ses différentes formes : familles recomposées, familles monoparentales, familles homoparentales, procréation assistée, adoption, etc. En ce sens, la thématique constitue un objet complexe, qui trouve naturellement les conditions d’une approche anthropologique que nous privilégions à BUC Ressources. En particulier, la diversité des entrées proposées, interdit toute définition qui se voudrait exhaustive, péremptoire ou radicale. En réalité, les parents au sens large sont spontanément impliqués dans le débat, mais aussi les professionnels de l’enfance.
Les champs interrogés sont aussi extrêmement divers : la psychanalyse – Serge LEBOVICI a beaucoup fait état de ce concept – la psychologie, la psychiatrie, la sociologie, l’éducatif et le législatif. Ce qui nous intéresse également est de situer le débat au niveau d’un territoire et d’une approche collective de la parentalité à travers certaines représentations. Dans certaines cités, il y a un effet parental qui peut être perceptible quand le collectif des parents est représenté en tant que tel. L’importance d’une représentation collective, homogène et cohérente des adultes vis-à-vis des enfants ou des adolescents, est un élément extrêmement important et structurant dans la vie d’une cité. Il est assez banal de le dire, mais l’on peut penser que les évolutions sociétales ont peu à peu délité ce type de rapport. De plus, l’individualisation des pratiques et des représentations a également diminué l’impact d’une représentation collective de la fonction parentale, qui s’associait à une contenance et en même temps à l’éducation de l’ensemble des enfants et adolescents d’une cité ou d’une communauté particulière. C’est un élément qui nous paraît préhensible d’un point de vue collectif, lorsque l’on réfléchit en termes de développement économique et social local – je parle toujours de cette zone qui a des vocations très ambitieuses en termes de construction d’habitats et d’équipements dans les prochaines années. La question est de savoir comment prendre en compte la dimension de l’humain en amont du développement, et non pas a posteriori, de façon résiduelle.
Dans ce contexte-là, la notion de parentalité est une entrée intéressante, parce qu’elle conduit à se poser la question du collectif et de la manière dont le citoyen peut s’impliquer dans ce portage du sens et dans l’accompagnement des jeunes en général. La notion de faire-parentalité est associée à une notion de faire-société, qui doit rassembler et permettre de restructurer le tissu social, ou de le structurer en amont du développement, de manière à éviter les écueils que l’on a pu rencontrer dans le délitement de cette représentation collective de la fonction parentale. Il me semble intéressant, au-delà de l’approche strictement individuelle en termes de responsabilité des parents, d’envisager cette question de responsabilité et son portage par l’ensemble des acteurs concernés par cette dimension. C’est ainsi que la parentalité, que je qualifierais de positive, doit reprendre sa dimension collective et prendre en compte l’ensemble des acteurs participant à la prise en charge de l’éducation d’une façon large. C’est en ce sens, que de ma place, je souhaite écouter le débat qui va être engagé par des spécialistes. De ce point de vue, il me semble qu’il y aura largement de quoi enrichir ce questionnement. La diversité des professionnels ici présents – Justice, éducation spécialisée, sécurité publique – montre aussi qu’il y a là un enjeu commun pour faire société à partir de cette entrée sur la parentalité. Merci de votre attention. Merci également à Stéphane RULLAC et à Sylvie ROISEUX, qui ont construit cette démarche et les conditions de ce débat.
Introduction partielle
Sylvie ROISEUX
Merci à vous deux pour ces mots d’introduction de la thématique qui nous intéresse aujourd’hui. Parentalité, ce sujet nous concerne tous : à titre personnel, puisque nous sommes dans cette salle, pour beaucoup parents ou promis à le devenir, à titre professionnel, parce que nous sommes amenés à connaître, chacun dans le champ respectif de nos compétences, cette question et enfin parce que nous sommes également concernés en tant que citoyens.
Je vais me garder de tout discours savant. Je suis un candide parent qui revendique simplement le droit de me tromper dans l’éducation de mes enfants. J’ai donc décidé de vous raconter une histoire. Il s’agit d’une fiction, mais je vais faire volontairement l’impasse sur la mise en condition parentale qui repose sur la gestation imaginaire.
Avant même que l’enfant n’ait poussé son premier cri, avant même qu’il n’ait été conçu, la parentalité se construit dans l’imaginaire des parents. Il était une fois un heureux événement, la venue au monde d’un enfant. Et lorsque l’enfant paraît, chacun se presse autour du berceau, se promettant d’entourer le chérubin, de le protéger, de lui offrir l’environnement le plus propice à son épanouissement. Rien de plus légitime ou de plus naturel en somme, mais rien de plus périlleux – voire impossible. En effet, déjà, la clameur gronde sous les fenêtres de l’enfant pour scander les discours récurrents sur la difficulté d’être parent dans un monde où l’autorité et les valeurs morales déclinent, où les solidarités de proximité s’effritent au profit d’un individualisme croissant, où les crises pétrolières, financières, économiques et sociales se succèdent, où l’insécurité, dit-on, va grandissante. Dans cet environnement, plus proche du Mad Max que du conte de fées, l’enfant deviendrait presque celui par qui le malheur arrive.
A l’heure où la famille n’est plus ce qu’elle était, où elle est mono, homo, pluri parentale, les parents, éducateurs naturels, n’y suffiraient plus. Ils seraient dépassés, en souffrance et pour tout dire alités. Le décor est donc planté, la chronique d’une catastrophe annoncée ou habilement amenée peut s’écrire. Le procès en responsabilité des parents terribles peut s’ouvrir.
L’acte II de l’histoire peut démarrer et j’aimerais que l’auditoire garde en mémoire un axiome particulièrement important. C’est celui qui est soutenu depuis maintenant des décennies : la famille est la plus petite cellule sociale et quand la famille va mal, la société va mal, parce que dit-on, ordre social et ordre familial sont indissociables.
Que dit le ministère public et donc l’État ? Il désigne, à la vindicte populaire et face aux caméras des journalistes, la figure du parent démissionnaire, laxiste, responsable de la délinquance juvénile, de l’insécurité et de la désocialisation. On réclame alors à son encontre une cure de « reparentalisation », si l’on a les moyens, par le biais d’un stage de coaching parental, voire pire, d’un placement de l’enfant.
Que disent les experts ? « Cet homme, ou cette femme, est victime de sa condition de parent. Chacun sait qu’un jour ou l’autre, tout parent est dépassé. C’est écrit sur le grand registre de l’action publique et il faut faire montre de compassion, soutenir sa parentalité, en concevant pour lui, ou pour elle, un projet qui lui permettra de surmonter l’épreuve de l’éducation de l’enfant et de retrouver le droit chemin éducatif tel que décrété par les institutions. »
Que dit enfin l’avocat de la défense ? « A grand renfort d’effets de manche, l’Etat fait reposer ses évolutions et ses contradictions sur mes clients. Lorsqu’il vacille, il fait fi des violences publiques et sociales et se focalise d’autant plus facilement sur les violences privées, notamment sur les violences intrafamiliales, qu’il veut détourner les regards de son incapacité à gérer les premières. Il fait peser sur les accusés une part de ses propres échecs. Il se plaît à dramatiser, à psychologiser, à caricaturer ce qui se passe dans la sphère privée pour mieux justifier ses intrusions, en proposant des aides extérieures, voire en imposant une relation contractualisée et ouverte davantage à la sanction qu’à l’écoute. Si difficulté parentale il y a, ne confondons pas prévention et dépistage systématique, voire police des familles. Préférons la promotion du rôle de l’expression des parents, préférons des projets conçus pour, mais aussi avec eux, plutôt que de disserter sur l’art d’accommoder les parents ou de pathologiser toutes les difficultés parentales. Existe-t-il donc une échelle de performance parentale qui permettrait d’évaluer qui est bon parent et qui ne l’est pas ? Coéduquons et non pas éduquons envers et contre les parents, ou à leur place. Chacun sa place, chacun à sa place, et nos enfants seront bien gardés. »
Au gré d’interruptions de séance et autres manœuvres dilatoires des parties, chacun produit ses témoins, chacun y va de son discours et de sa méthode : attitudes compassionnelle, accusatoire et médiatrice se succèdent à la barre. Pour l’heure, le verdict est mis en délibéré. Peut-être tombera-t-il à la fin de cette journée, peut-être plus tard, peut-être faudra-t-il renoncer et parvenir à se dire que cette question ne donnera jamais lieu à une posture univoque, ayant autorité de chose jugée. Il est toujours frustrant, je le conçois, d’écouter une histoire et d’être privé de son épilogue. Aussi, pour finir et ne pas m’attirer vos foudres, j’évoquerai un jugement dont nous connaissons tous l’issue, celui de Salomon, ce sage parmi les hommes, qui avait demandé à Dieu de le munir d’un cœur qui sache écouter. Le premier livre des Rois raconte le différend qui opposa deux prostituées ayant chacune mis au monde un enfant, mais dont l’un était mort pendant la nuit. Elles se disputèrent l’enfant survivant et pour régler le litige, Salomon réclama une épée et ordonna : « Partagez l’enfant vivant en deux, et donnez une des moitiés à la première et l’autre moitié à la seconde ». L’une des femmes déclara qu’elle préférait renoncer à l’enfant plutôt que de le voir sacrifié. En elle, Salomon reconnut la vraie mère et lui fit remettre le nourrisson.
Voilà le paradoxe de la parentalité : c’est le renoncement à son exercice qui en constitue l’expression la plus accomplie. Était-ce bien l’enfant de cette femme ? Peu importe. La mère, c’est celle qui aime et il peut y avoir disjonction entre maternité et maternalité, et dissociation de la filiation naturelle et de la parentalité. Celle-ci est une réalité humaine, complexe, faillible, une réalité réinventée par chaque parent avec chaque enfant, qui ne saurait se résumer à un catalogue d’items ni se réduire aux liens du sang. Ceci posé, il est temps, pour mener à bien nos débats, de revenir sur le concept même de parentalité. Ce terme polysémique, loin d’être univoque, est passé du langage des spécialistes au domaine public sans même que nos juristes ne l’aient consacré et que nos immortels n’aient eu le temps de lui trouver une place dans le dictionnaire. A quelle fin le concept a-t-il été conçu ? Dans quel contexte s’est-il déployé ? De quoi cette notion est-elle le signe ou le symptôme ? Ajuridique, le concept est-il apolitique ?
Revenir sur le concept de parentalité comme catégorie de l’action publique, sur les logiques contradictoires qui le traversent et sur les interactions – voire intrusions – entre sphère publique et sphère privée, enfin, sur la dialectique entre contrôle et émancipation, c’est la lourde tâche dévolue à notre premier conférencier. David Pioli, vous êtes docteur en sociologie et travaillez depuis des années sur les politiques publiques à l’égard de la petite enfance et la régulation sociale – sujet auquel vous avez consacré votre thèse. Vous aviez également été chargé par la Fondation de France d’évaluer les actions soutenues dans le cadre de l’appel à projets « Vulnérabilité et compétences des parents ». Après avoir enseigné en université et dans plusieurs écoles du secteur sanitaire et social, vous avez rejoint l’Observatoire national de l’enfance en danger. Christian BREUIL le disait fort justement, il est des mots qui sont tellement tombés dans le langage courant que l’on a parfois tendance à en perdre le sens – voire à faire des contresens. Il est parfois utile – en début de ce débat, par exemple – de les déconstruire. Il vous revient donc de nous donner quelques points d’ancrage pour la suite de nos débats.
Abécédaire de la parentalité – Dessine-moi un parent…

Parentalité : esprit, lettre et dérives
David PIOLI est docteur en sociologie, chargé d’études à l’Observatoire national de l’enfance en danger (ONED), membre associé du laboratoire de psychologie « Éducation, cognition, développement » (LABÉCD) – université de Nantes

Je voudrais souligner d’entrée que la présentation de Sylvie ROISEUX couvre fort bien l’ensemble de la problématique de la journée. Je suis effectivement sociologue, membre d’un laboratoire de psychologie et je travaille à l’ONED. Ma spécialité n’est pas la parentalité, mais les politiques publiques à l’égard de la petite enfance. La parentalité est une notion que j’ai été amené à aborder dans le cadre de ma thèse, qui pensait les rapports entre la sphère du privé et la sphère du public. Cela resitue l’endroit d’où je parle pour aborder une notion assez floue, qui renvoie à de multiples définitions, à de multiples acteurs, à différents registres et qui est l’objet de débats plus ou moins houleux.
J’ai accepté la proposition des organisateurs sur ce thème parce que de multiples acteurs se sont emparés de cette notion, que celle-ci revêt différents sens issus de sphères plus ou moins cloisonnées et qu’il est extrêmement difficile d’avoir un propos très construit. Pour la clarté de mon propos, j’ai choisi de poser un certain nombre de balises, en reprenant l’origine de la notion de parentalité et en essayant d’expliquer la manière dont une administration a contribué à en faire une catégorie de l’action des pouvoirs publics, sans réussir pour autant à en donner un sens et un usage univoque. L’origine de la notion de parentalité remonte en France aux années soixante. C’est un psychiatre nommé Paul-Claude RACAMIER qui a en réalité traduit le terme de parenthood défini initialement par un psychanalyste américain, Thomas BENEDEKT. Ce dernier remettait ainsi en cause les approches de l’époque qui séparaient la fonction maternelle et paternelle pour les mettre sur un même plan. Le fait de devenir parent constituait une étape de la maturation de l’adulte, indépendamment de son sexe. RACAMIER reprend la notion dans le cadre de travaux sur les psychoses puerpérales (du latin puer , enfant). Cette notion reste néanmoins relativement cloisonnée dans le champ de la psychiatrie et ne connait un regain d’intérêt qu’à partir du milieu des années quatre-vingt. Certains acteurs, à la frontière entre le domaine de la clinique, le domaine scientifique et celui de l’administration, perçoivent alors la nécessité de trouver de nouveaux concepts pour bâtir une action spécifique à destination des pouponnières.
L’angle sous lequel j’aborde la notion de parentalité est ainsi celui de la construction de la parentalité comme catégorie de l’action des pouvoirs publics, à partir d’une action visant à améliorer le travail au sein des pouponnières.
A la fin des années soixante-dix, il existe en effet des interrogations très fortes sur la nécessité de maintenir cette institution, compte tenu du fait qu’on observe des pratiques inadaptées aux besoins de l’enfant et des taux de mortalité extrêmement importants. Des réflexions se sont donc engagées au niveau de l’administration, soutenues par le ministre de l’époque, Simone VEIL. L’idée qui s’impose finalement, s’inspirant des travaux de Myriam DAVID, de Geneviève APPELL et de LOCZY, est celle selon laquelle l’institution pouponnière, qui accueille les enfants de zéro à trois ans, pour des raisons sanitaires ou sociales, n’est pas pathogène par nature, et que l’on peut construire une parentalité inédite indépendamment de la relation avec les parents. S’engage alors un travail de réflexion et une action de formation basée sur le volontariat des équipes de pouponnière, lesquelles sont invitées à s’inscrire à des formations menées localement. Ces formations se sont basées sur des savoirs de type essentiellement psychologiques, procédant à partir de l’utilisation de films visant à montrer les pratiques et les troubles spécifiques aux enfants placés dans les pouponnières et les pratiques des professionnels. Il me semble que la première idée à relever est celle de la construction de ce que l’on appelle, en sciences politiques, une communauté de politiques publiques. C’est-à-dire un petit groupe d’experts composé d’administratifs, de cliniciens et de chercheurs qui, dans le cas présent, tout au long des années soixante-dix jusqu’aux années deux mille, construit une réflexion, indépendamment des modes et des aléas politiques et élabore ainsi une politique sectorielle inédite.
Partant d’une interrogation sur le bien-être des enfants dans les pouponnières, la question s’est progressivement posée de savoir comment faire avec les parents. Cette réflexion commence à s’engager dans la deuxième partie des années quatre-vingt. Lors des journées techniques des pouponnières de 1988, la question des parents est ainsi posée pour la première fois. Jusque-là, le travail avec les enfants se faisait en évinçant les parents, avec une image du parent coupable et pathogène. Or, l’injonction est faite – depuis le rapport DUPONT-FAUVILLE, le rapport BIANCO-LAMY, la circulaire BARROT du 23 janvier 1981 qui l’accompagne et la loi de 1984 sur les rapports entre les usagers et les services de protection de l’enfance – de travailler avec les parents. C’est cette même injonction que l’on retrouve aujourd’hui dans la loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance. Pour l’administration et ce groupe d’experts, la perspective de travailler avec des parents qui ne seraient que pathogènes est particulièrement difficile. Or, le terme de parentalité permet de concevoir le parent autrement et de bénéficier d’un support conceptuel pour justifier d’autres pratiques, articulant protection de l’enfant et respect des droits des parents.
Au milieu des années quatre-vingt, S. LEBOVICI et d’autres, notamment R. CLEMENT, ont développé un discours sur la parentalité, qu’ils ont déconnecté de la pathologie, des approches de P-C RACAMIER et T. BENEDEKT. On sort du registre de la pathologie, pour intégrer d’une manière plus large celui de la condition parentale. L’accent est alors mis sur le fait que devenir parent ne va pas de soi. Il s’agit d’une construction psychique complexe qui fait que chaque adulte devenant parent est potentiellement vulnérable. De la figure du parent pathogène, on passe à la figure du parent vulnérable et, progressivement, à celle du parent en souffrance et à l’idée selon laquelle, les souffrances de l’enfant ne sont pas liées à une perversité du parent, mais les conséquences mêmes des souffrances d’un parent qui demande lui-même à être aidé. Cela modifie complètement l’approche qui peut exister au niveau de l’intervention sociale et éducative.
Le travail opéré durant les années 1980 et 1990 autour de l’opération pouponnière a alors permis de faire converger dans cette direction les connaissances acquises dans le domaine de la parentalité en milieu carcéral, autour de l’hospitalisation des enfants, de la prématurité, etc.… – soit dans toutes les sphères où la parentalité est plus ou moins empêchée et contrainte.
Les travaux de l’opération pouponnières, qui se sont nourris des réflexions menées sur ces différents domaines, et à la suite d’un groupe de travail installé en 1993 ou 1994 par la DGAS, ont conduit à un ouvrage fondateur, celui de Didier HOUZEL, paru en 1999 et intitulé Les enjeux de la parentalité . Si cet ouvrage est extrêmement important, c’est qu’il propose pour la première fois une véritable conceptualisation autour de trois axes de la parentalité : - l’expérience, qui a trait à la subjectivité, - la pratique, qui renvoie aux actes quotidiens, - et l’exercice, qui renvoie à l’aspect juridique et symbolique autour de l’autorité parentale.
Là encore, le parent peut être plus ou moins bon sur un axe, mais il est rarement totalement mauvais sur l’ensemble des axes. Il est donc toujours possible de travailler sur ses points forts pour améliorer l’autre axe. L’approche en termes de parentalité revisitée permet une vision plus positive du parent et ouvre une possibilité d’action qui n’est pas concevable avec un parent pathogène – avec lequel on se trouve systématiquement dans le registre de la substitution. Le rapport de HOUZEL a eu une incidence assez importante et a nourri l’ensemble des réflexions des pouvoirs publics. La même année, par exemple, en dehors du champ propre de la suppléance familiale et de l’aide éducative, se créent les Réseaux d’Ecoute, d’Appui et d’Accompagnement des Parents (REAAP).
Cette administration a essentiellement posé des questions sur les parents les plus en difficulté, les plus carencés, avec l’idée qu’il fallait les réintégrer dans le circuit et les revaloriser, afin de permettre une action constructive qui bénéficie aussi aux professionnels.
Néanmoins, ces réflexions sont aussi valables pour l’ensemble des parents. Il existe ainsi aujourd’hui deux axes d’action : - un axe horizontal de soutien à la parentalité, destiné à l’ensemble des parents et qui se traduit par exemple par la création des REAAP, même s’il y a eu par la suite des circulaires qui ont réorienté les REAAP vers les populations les plus vulnérables. Cette logique est aussi celle qui a gouverné la politique des CAF en matière de création des équipements destinés à l’accueil des petits enfants pendant le temps de travail des parents. Autre exemple, celui de la création du livret de paternité ; - un axe vertical, qui renvoie aux actions s’adressant aux parents ayant des difficultés particulières.
Derrière la construction de cette notion de parentalité, on peut aussi lire une évolution des rapports entre la sphère du privé et la sphère du public. Ce qui se passe dans la gestion des rapports entre administration et citoyens, de la fin des années soixante à aujourd’hui, s’observe de la même manière dans le domaine de la famille : contractualisation, individualisation et égalité sont les notions clés qui ont progressivement ordonné l’ordre social de manière concomitante à l’ordre familial. Un nouvel ordre public s’est alors structuré. A un mode d’organisation tutélaire du rapport entre l’Etat et l’administré, a fortiori dans le domaine social, il s’est substitué un autre mode d’organisation, basé sur la contractualisation, dans le cadre d’un processus qualifié de démocratisation, ou de