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Placement familial 93

De
245 pages
Au milieu des années 1990 s'ouvrait la première page de l'histoire d'un service de placement familial, celui de l'association Jean Cotxet à Drancy. Cet ouvrage retrace l'histoire de ce service à travers les témoignages de différents praticiens (éducateurs, psychologue, psychiatre et directeur). A travers ce chaînon d'expériences et la synthèse de leur réflexion, ils s'attachent à mettre en lumière la richesse et le rôle de chacune des parties, ainsi que la fécondité induite par cette coopération.
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Placement familial 93
Loin du prêt-à-porter, du sur-mesure

Placement familial 93
Loin du prêt-à-porter, du sur-mesure
PF 93, association Jean-Cotxet

Bernard BÉCLIN Kathleen BOUILLIER Brigitte CHARBOUILLOT-MANGIN Jocelyne LOUME Hasnia MEDJDOUB Gaëlle SALIOU du PF 93 avec la participation de Mélanie MERMOZ

Remerciements
À ces anciennes collègues qui ont accepté de me suivre dans ce pari fou devenu réalité, et avec qui j’ai partagé des moments de convivialité lors des réunions de comité de rédaction À celles qui n’ont pas hésité à donner encore de leur temps pour la saisie des textes À ces familles d’accueil et à ces jeunes qui ont accepté de témoigner, à ces parents À celles qui ont joué les candides tout au long de l’aventure Et, surtout, à tous ces enfants du placement familial 93 sans lesquels ce livre n’existerait pas… Merci B. B.

Sommaire

Préface En préambule Avant d’aller plus loin

9 13 21

Chapitre I : le service du PF 93 1- Qu’est-ce que le placement familial ?.........................................25 2- La création du service................................................................26 3- Un service à taille humaine .......................................................27 4- Les objectifs ..............................................................................29 Chapitre II : Une équipe 1- L’éducateur................................................................................32 2- L’assistante familiale ..................................................................62 3- Les psychologues et le psychiatre ...............................................84 4- L’équipe de direction.................................................................89 5- Les équipes administrative et médicale ......................................91 Chapitre III : Fonctionnement institutionnel 1- La procédure d’admission..........................................................95 2- Les réunions de réflexion sur les prises en charge .....................102 3- Les réunions de synthèse .........................................................106 4- Les réunions techniques ..........................................................108 5- Les formations ........................................................................110

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6- Les groupes de parole ..............................................................111 7- Les entretiens psychoéducatifs.................................................119 8- La croisée des chemins ............................................................125 Chapitre IV : L’éducation des enfants placés est une aventure collective 1- Sébastien et Nicolas.................................................................130 2- Continuité et permanence.......................................................144 3- Fatoumata...............................................................................150 Chapitre V : Ces enfants, qui sont-ils ? 1- Ces enfants sont précieux et s’occuper d’eux est un privilège ...155 2- Sofian......................................................................................156 3- Adrien.....................................................................................165 Chapitre VI : Et les parents ?...................................................173 Chapitre VII : Les ns de prise en charge 1- Les réorientations....................................................................189 2- Les départs liés à la majorité ....................................................191 3- Les retours ..............................................................................193 Chapitre VIII : Partenariat avec d’autres services 1- La collaboration avec l’ASE .....................................................203 2- La collaboration avec l’AEMO ................................................208 3- La collaboration avec les services de soins ................................211 Chapitre IX : Et les jeunes, qu’en pensent-ils ? 1- Simon .....................................................................................223 2- Romain...................................................................................228 Conclusion En guise de postface Liste des sigles utilisés Bibliographie 233 235 239 241

Préface
Au milieu des années 1990 s’ouvrait la première page de l’histoire d’un service de placement familial, celui de l’association Jean-Cotxet à Drancy, en Seine-Saint-Denis. Quatorze ans après, alors que le directeur chargé de la création de ce service est parti à la retraite, sa lecture nous est proposée. En 1995, parallèlement à la création de ce service, les administrateurs de l’ANPF (association nationale des placements familiaux) se sont donné pour objectif d’élaborer et de poser de façon dynamique et évolutive des principes déontologiques spécifiques au placement familial. Il s’agissait de formuler des repères permettant à chaque professionnel, à chaque service, de situer ses propres pratiques et de les interroger au regard de ces principes. Pendant toutes ces années, le contexte social et législatif a évolué fortement. En 1999, le droit statutaire de l’usager commençait juste à se profiler, alors qu’étaient déjà inscrits les principes fondateurs du service de Drancy. La loi de 2002, en déclinant les droits de la personne accueillie et en fixant les garanties et les outils pour les rendre effectifs, est venue conforter la modernité de la réflexion, de la créativité et la qualité des prises en charge de ce service. Ainsi, tout au long de l’histoire qui nous est relatée, nous retrouverons au travers des chapitres : le respect des personnes, le souci de

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mesurer le bien-fondé de toute indication, de la volonté d’informer les partenaires, de communiquer sur la spécificité du type d’intervention, l’intérêt d’inscrire l’action dans le cadre du projet individuel, la nécessité de reconnaître les jeunes accueillis et leur famille dans leur dignité, le respect des liens d’attachement et d’appartenance, l’écoute des besoins, des attentes et des aspirations, le souci d’associer les jeunes et les responsables légaux au projet individualisé, la nécessité de proposer des espaces de réflexion à tous les niveaux pour chacun des membres de l’équipe. Je salue le souci permanent des membres de cette équipe de rester des acteurs attentifs, à l’écoute des membres de la société les plus en marge. Elle se positionne en « rempart » face à des principes d’exclusion de nos adolescents les plus bruyants ou les plus « dérangeants », par exemple. La taille humaine de ce service est à l’origine de cet esprit d’appartenance à un groupe dans lequel la relation est fondée sur la réciprocité et l’échange. La qualité de l’accompagnement individualisé proposé est proportionnelle au respect de l’usager. Faire du « sur-mesure » peut compliquer la compréhension des réseaux d’interactions et rendre plus subtil ce travail d’équipe, mais en même temps autorise une pensée plus véridique et dynamique chez les praticiens. Je salue tout particulièrement ce travail d’écriture, œuvre d’une équipe pluriprofessionnelles réunie autour de Bernard Béclin, qui vient à la fois témoigner des positions prises et décrire et interroger les pratiques d’un service. Ce récit nous montre bien comment seule la clinique, modeste et faite d’aventures vécues avec les personnes, peut servir de point fixe à l’élaboration d’un travail d’accompagnement en placement familial. D’une grande acuité dans les observations, d’une perception inquiète des évolutions à venir, il s’attache à analyser les facteurs de nocivité possible du placement et à mettre en évidence l’inventivité dont il faut

PRÉFACE

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savoir faire preuve dans la pratique pour les réduire, autrement dit les moyens nécessaires pour en faire un instrument de soin. Nous percevons tout au long des étapes, parfois mouvementées, de cette entreprise, la vigilance du directeur vis-à-vis de l’action de l’équipe pluridisciplinaire, sa responsabilité et son courage face aux risques à prendre parfois. L’avenir de nos services reposera en effet sur nos capacités à rendre compte, à mettre nos actions en perspective, à démontrer leur pertinence et leur efficience au regard de nos interlocuteurs. Nous constatons dans cet ouvrage comment on peut prendre position et garder le cap tout en refusant d’être seulement considéré comme un prestataire de services. Ce livre restitue le vécu de chacun avec sincérité et vérité. Il témoigne du sens du travail collectif et des engagements individuels de chacun des membres de cette équipe. Il reste à remercier Bernard Béclin, homme de convictions qui a soutenu avec exigence un engagement militant au service de l’enfant, du jeune et de sa famille, d’avoir accompli avec ses collègues ce travail d’écriture. Souhaitons bonne route à l’équipe du placement familial de Drancy ! Véronique Bayon, présidente de l’ANPF 24 avril 2009

En préambule

Pourquoi un livre de plus ?
Le placement familial est une très vieille histoire qui se confond avec celle de l’humanité. Notre mémoire collective est peuplée de ces récits d’enfants au destin célèbre confiés aux soins de généreuses nourrices ou de redoutables Thénardier. Beaucoup de choses ont été écrites au sujet de cette tradition, par ailleurs bien française, d’accueil d’enfants au sein de familles substitutives. Ces ouvrages auxquels certains font référence guident nos pratiques quotidiennes ; les débats et échanges de points de vue font la richesse de nos rassemblements : journées nationales, conférences, carrefours… Alors pourquoi ajouter à cette liste de parutions ? D’abord et avant tout pour témoigner d’une aventure humaine et collective qui aura duré treize ans, de 1994 à 2006 : celle du service de placement familial de Seine-Saint-Denis − que nous appelons souvent PF 93 par commodité −, qui relève de l’association Jean-Cotxet. Les treize premières années d’un service au sein duquel une équipe assez stable a peu à peu installé une pratique d’accueil familial. L’écriture de ce livre est aussi une aventure « à plusieurs », à plusieurs mains : une jeune journaliste, trois éducatrices, une psychologue, un médecin psychiatre et le directeur ont ainsi croisé leurs regards et leurs plumes.

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Nos débats ont d’abord porté sur les deux questions suivantes : − Que faut-il retenir de ce travail qui nous a réunis ? Que désironsnous partager de nos doutes, mais aussi de ces expériences qui ont façonné un savoir-faire ? − Comment mettre tout cela en forme afin de le rendre communicable ? Bizarrement, les évidences se dissimulent parfois au regard, comme si l’essence même des choses que l’on vit quotidiennement se dissipait dans l’air que l’on respire. Par où devons-nous donc commencer notre récit ? Peut-être par ce qui nous a réunis autour de cet improbable projet de livre : notre désir de témoigner d’une pratique de placement familial pensée et organisée autour de chaque enfant. Le plus souvent possible, en tout cas, car chacun sait que par-delà les décisions du législateur, l’intérêt de chacun des « usagers » peut avoir à souffrir d’autres obligations : financières, administratives, organisationnelles… pour ne citer qu’elles. Nous voulons donc témoigner de cette difficulté somme toute peu avouable − qu’on nous en pardonne ! − de toujours garder l’avenir des enfants en point de mire de nos décisions et actions. Afin de tordre le cou aux idées reçues considérant qu’un placement familial se résumerait à l’accueil d’un enfant dans une famille, nous voulons donc insister sur l’importance du travail d’une équipe pluridisciplinaire, au sein d’une institution « placement familial » à qui chaque enfant est confié. Nous voulons essayer de transcrire ce qu’a été notre volonté collective de mettre cette institution au service de l’avenir de chacun de ces enfants, et cela à travers les compétences associées de chacun d’entre nous. Ça n’a jamais été chose facile. Les débats ont été parfois houleux, voire conflictuels, mais ils ont eu le mérite d’exister, toujours. Et nous espérons partager notre indéfectible croyance en la vertu des métiers tellement incertains que sont les nôtres. Nous voulons enfin témoigner de la manière dont, avec des assistantes familiales authentiquement associées et accompagnées, avec des travailleurs sociaux volontaires et tenaces, avec une équipe d’encadrement solidaire, une institution peut prendre des risques. Le risque d’accueillir des enfants un peu différents de ceux habituellement

EN PRÉAMBULE

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admis dans nos structures, celui de les aider à se construire, à se reconstruire en œuvrant à les maintenir dans l’institution « placement familial », malgré les tentatives de rupture des uns et les tentations de « jeter l’éponge » des autres. À petits pas, dans le doute, avec des interrogations et des débats, toujours.

Quelques regrets…
Nous désirons également laisser place à quelques-uns de nos regrets. Celui d’avoir dû abandonner, en cours de route, les jeunes devenus majeurs. Parce que ni l’État ni les collectivités locales ne pouvaient plus assumer la poursuite de leur prise en charge dans nos services. Nous connaissions certains d’entre eux depuis leur enfance et, avec tous, nous avions tissé les fils d’une histoire singulière. Nous avons partagé leurs projets tout autant que leurs difficultés ; nous avons représenté dans certains cas une sorte de fil rouge, un « faisant fonction » de famille. Il nous a fallu interrompre toutes ces histoires, forcément inachevées. Ils n’avaient que 18 ou 19 ans, avaient encore besoin d’être accompagnés. Leur départ a été extrêmement douloureux et nous avons partagé le sentiment de les avoir abandonnés. Ces décisions ont concerné plusieurs milliers de jeunes majeurs à travers toute la France, mais elles n’ont pas mérité une seule ligne dans la presse. Nous souhaitons d’une certaine façon parler d’eux et, à travers ces regrets, évoquer leurs histoires. Nous voulons aussi en profiter pour aborder une autre question non résolue selon nous, ou en tout cas de façon trop partielle ou imparfaite. Celle de savoir comment communiquer réellement avec certains services partenaires sur notre travail. En effet, le placement familial, quoique parfaitement identifié, garde le secret pouvoir de renvoyer chacun, professionnels y compris, à sa propre fantasmagorie. Que se passe-t-il donc pour ces enfants dans les familles d’accueil ? Pourquoi, parfois, séparer les fratries ? Travaillons-nous « vraiment » avec leurs parents ?… La liste serait longue de ces questions pas toujours exprimées aussi clairement, évidemment, mais qui rendent tou-

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tes compte du trouble qu’éveille notre métier, de l’opacité qui semble encore parfois l’entourer. À l’heure de notre bilan, nous regrettons de ne pas avoir toujours trouvé les bons chemins pour expliquer ce que nous faisions ou choisissions de ne pas faire. Certains services d’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO), certains collègues de circonscriptions d’aide sociale à l’enfance (ASE) ont quelquefois pu être déconcertés par des décisions que nous n’avons pas toujours suffisamment expliquées. Nous exprimons ici nos regrets de ne pas avoir su davantage parler de notre travail, de ne pas avoir trouvé une façon utile à tous de le faire. Nous déplorons également, dans un registre assez proche, de ne pas avoir pu faire aboutir un projet de protocole de travail avec les services de l’ASE. À l’heure où s’intensifie justement notre collaboration, une telle démarche aurait pu permettre une meilleure connaissance de l’identité de chacun et faciliter le travail interinstitutionnel en en précisant les conditions, le cadre et dans certains cas, les modalités.

Nos remerciements
Nous tenons tout particulièrement à remercier le conseil général et la protection judiciaire de la jeunesse de Seine-Saint-Denis pour les moyens octroyés à notre service, tant au moment de sa création qu’au fil de ces années. Sans ces moyens consentis en personnel, nous n’aurions jamais pu mener à bien certaines prises en charge et nous ne doutons pas que notre travail aurait été tout autre. Nous exprimons aussi notre gratitude pour la confiance que nous ont toujours témoignée nos interlocuteurs au conseil général. Cette confiance a participé au développement de notre pratique en facilitant notre installation et notre reconnaissance dans le département. Nous remercions également la direction générale de l’association Jean-Cotxet d’avoir soutenu ce projet d’écrire un livre sur notre pratique de placement familial.

EN PRÉAMBULE

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Notre désir, nos ambitions
Cet ouvrage s’adresse tout autant aux professionnels (travailleurs sociaux, psychiatres, psychologues et familles d’accueil) qu’aux profanes qui s’intéressent à la question. Il peut offrir à chacun − à travers une expérience modeste et forcément singulière − matière à débats, à discussion et peut-être à réflexion, en dehors de tout dogmatisme. Nous tentons d’éviter certaines dérives démagogiques, même si dans ce domaine comme dans tant d’autres, il s’avère parfois compliqué de prendre ses distances avec « les courants » idéologiques à la mode, quand bien même l’on peut en pressentir les dangers. Nous espérons que la lecture de cet ouvrage saura transmettre ce qui a été notre préoccupation constante durant toutes ces années : combiner, avec le plus de souplesse et de créativité possible, les fonctions mais aussi les compétences spécifiques de chacun pour bâtir des prises en charge parfois très… « sur mesure », prenant toujours le pari que l’avenir de chaque enfant confié pouvait être meilleur, que nous pouvions tenter d’y concourir par une attention et un intérêt singuliers. Bien des blessures et des douleurs, pour ne pas définitivement hypothéquer un avenir, exigent des interventions « cousues main », parfois un peu éloignées des réponses institutionnelles plus attendues, forcément plus stéréotypées aussi. Voilà ce que nous avons tenté de faire le plus souvent possible, simplement. Quelle a été la place de chacun d’entre nous dans ce dispositif et par rapport aux enfants accueillis ? Comment ont été appréhendées les relations avec les parents de ces enfants et pourquoi, dans ce domaine particulier, notre réflexion et notre pratique nous ontelles parfois éloignés des influences traversant notre champ ? Enfin, comment avons-nous travaillé avec et auprès des assistantes familiales, dans une recherche constante de complémentarité oscillant entre soutien et solidarité, connaissances partagées et points de vue divergents ? Comment avons-nous appris, chacun, à nous connaître et à mesurer l’impact de ce travail si particulier qui consiste à élever ensemble des enfants souvent souffrants, souffrants parce que leurs parents n’ont pas su prendre soin d’eux, souffrants aussi d’avoir été séparés d’eux ?

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Décor et méthodologie
Voici donc l’histoire du service de placement familial de SeineSaint-Denis, ouvert à Drancy par Bernard Béclin le 1er février 1994. Il en est resté le directeur jusqu’à son départ à la retraite en décembre 2006. Pendant toutes ces années, ce service de l’association Jean-Cotxet a bénéficié d’une grande autonomie, ce qui a vraisemblablement facilité le développement d’une pratique spécifique au fil du temps, mais aussi d’une identité de service fortement marquée, qui est venue enrichir de sa diversité la vie de l’association. Ce service, dont on pourrait qualifier la taille d’« humaine », était habilité à prendre en charge quatre-vingt-un enfants, répartis pour la plupart dans une cinquantaine de familles d’accueil. Puisque la richesse de toute structure réside dans ceux qui la font fonctionner au quotidien, ce livre donne la parole à ceux qui ont participé à cette aventure, quelle que soit leur place dans l’organigramme. Certains de ces professionnels avaient déjà quitté l’équipe au moment de notre projet d’écriture. Que chacun d’entre eux soit ici chaleureusement remercié d’avoir accepté de témoigner, de raconter sa propre aventure, les doutes mais aussi la joie qu’il a ressentis dans l’accomplissement d’une tâche souvent difficile. Toutes ces réflexions ont nourri notre propre travail de mise en forme. Nous adressons un remerciement très particulier aux assistantes familiales − et aux maris de certaines d’entre elles − qui ont accueilli la journaliste à leur domicile et dans leur groupe de parole. Individuellement ou collectivement, elles ont permis de mieux cerner l’incroyable complexité de leur métier. Certains des acteurs de cette aventure seront mentionnés par des initiales. Afin de préserver l’anonymat des enfants dont les parcours singuliers ont été retracés ici, leur prénom a été modifié. C’est à travers l’histoire de leur prise en charge que nous abordons quelques-unes des questions plus générales posées par l’accueil familial. Elles nous permettent également de développer ceux de nos débats institutionnels les plus essentiels et d’illustrer ainsi l’évolution de notre travail qui en

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a résulté. C’est donc bien grâce à ces enfants, à ceux dont nous parlons, mais aussi à tous les autres, que nous présentons vraiment notre pratique. Nous profitons de l’occasion qui nous est offerte ici pour les évoquer tous, et dire à chacun notre affection ainsi que notre reconnaissance pour ce que nous avons appris à son contact. Les accompagner au fil des années a été pour chacun d’entre nous, quelle que soit notre fonction, une expérience qui nous a intimement modifiés et a parfois contribué à changer profondément notre regard. Ils ont bien évidemment été l’essence même de notre réflexion durant toutes ces années. Grâce à eux, aussi et/ou surtout, l’institution est restée « bruyante », et nous sommes infiniment heureux de les avoir connus.

Avant d’aller plus loin…
(Petite carte à l’usage du voyageur prêt à nous suivre)
Est complexe ce qui ne peut se résumer en un maître mot, ce qui ne peut se réduire à une idée simple. Edgar Morin

Au début des années 1990, ceux d’entre nous qui s’intéressent déjà à l’accueil familial peuvent enfin nommer, grâce à Edgar Morin, ce dans quoi ils évoluent professionnellement. Près de vingt ans plus tard, ceux qui travaillent toujours dans le même dispositif ressentent vraisemblablement encore la même chose : ce mélange d’étonnement et d’intérêt toujours renouvelés mais aussi de découragement et de doute qui semble bien souvent être au rendez-vous de la complexité… Et Edgar Morin de poursuivre : « La complexité est un mot problème et non un mot solution, ce n’est pas la clé du monde mais un défi à affronter1. » Nous ne pouvons pas dire que nous n’étions pas prévenus ! Alors loin de nous l’idée de prétendre avoir, même partiellement, percé cette complexité. Voici plutôt l’expérience, menée sur treize ans, d’une pratique totalement artisanale de placement familial. Admettant la complexité du dispositif non seulement comme une donnée incontournable mais plus exactement comme la donnée essentielle,
1. MORIN, Edgar, La Complexité humaine, Paris : Flammarion, 1994.

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nous avons travaillé dans un esprit et une ambiance d’apparence certes parfois quelque peu désordonnée. Mais il régnait la plupart du temps dans ce service une atmosphère grouillante et créatrice, comme dans un modeste atelier de confection « sur mesure ». Ni chaos, ni rigidité ; entre les deux, un filin sur lequel le point d’équilibre toujours à rechercher permet l’évolution d’un savoir-faire « artisanal ». Et si nous sommes bien conscients avec Hana Rottman (pédopsychiatre et psychanalyste) que de telles images peuvent attirer des sarcasmes à peine voilés (même et y compris parmi des professionnels), nous retrouvons cependant parfaitement, dans cette métaphore, l’esprit de notre travail. L’inventaire de notre atelier commence par une petite revue des valeurs qui nous ont fédérés durant ces treize années. Cependant, revisiter ce que nous appellerons l’implicite des valeurs partagées par une institution reste par essence une démarche difficile. Ce qui fait fondement et qui est si rarement énoncé est, comme les fondations d’une maison, inaccessible au regard et pourtant essentiel. C’est ce sans quoi rien de ce que l’on voit, de ce que l’on fait n’aurait de sens, ce sans quoi nos actions ne seraient qu’une succession désordonnée de mouvements à l’intention et à la direction aléatoires. La mission de protection qui nous est confiée réclame de chacune de nos institutions ce travail de clarification des valeurs qui la traversent car ce sont elles, ces valeurs d’apparence parfois si désuètes, qui, au fond, donnent d’abord sens à nos actions. Ce travail de questionnement des fondements, même s’il ne peut jamais prétendre être exhaustif ou achevé, reste cependant l’un des outils possibles pour maintenir une institution vivante. Nous avons souhaité nous essayer à cet exercice.

Quelques valeurs cardinales
Il nous apparaît aujourd’hui que notre service, notre « atelier », était traversé (et le travail de chacun, porté) par un implicite de valeurs très largement partagées que nous pourrions qualifier d’humanistes. Le terme « humaniste » est ici strictement entendu dans son sens donné par Le Robert, c’est-à-dire « issu de la doctrine qui prend pour

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fin la personne humaine et son épanouissement ». Nous mesurons là encore pleinement l’aspect désuet de cette terminologie. Elle nous paraît cependant la plus à même de rendre compte de cet ensemble de convictions que nous partagions, autour duquel et grâce auquel se sont agrégés, au fil des années, ceux qui nous ont rejoints. La première de ces valeurs cardinales (en ce sens qu’elles ont effectivement orienté notre travail, nous rappelant où étaient notre nord…) est sans aucun doute la conviction partagée que les enfants sont précieux et que s’occuper d’eux est un privilège. Nous partagions cette certitude que chacun d’entre eux mérite d’avoir la chance de « mieux grandir » et, qu’ensemble, ils sont aussi notre avenir. Celui d’une société suffisamment exigeante à l’égard des parents pour pouvoir, afin de garantir la sécurité et l’éducation de ces/ses enfants, les priver eux, leurs parents, parfois pour de longues années, de la pratique quotidienne de leur parentalité. Nous n’avons bien entendu jamais eu à nous dire cette chose-là. C’était parce que nous partagions cette conviction que nous étions arrivés là, toujours plus ou moins au hasard d’un parcours professionnel tourné vers les enfants. Et c’est elle, cette évidence si simplement humaniste, qui nous a donné envie de rester. Car cette valeur implicitement reconnue et partagée en contient d’autres, à l’image des poupées russes, notamment une, moins immédiatement évidente mais que nous n’avons cessé de mettre à l’épreuve (à moins que ce ne soit elle qui ne l’ait fait ?). Le parcours singulier particulièrement chaotique de certains de ces enfants a nécessité de notre part une prise en charge totalement « sur mesure » ; nous appelions cela « notre bricolage ». Les débats et tensions ont été parfois intenses sur les limites de ces prises en charge, mais il était là encore implicitement reconnu que nous devions au moins essayer… Même si durant toutes ces années notre « bricolage » s’est enrichi entre formations, lectures et séminaires des uns et des autres, nous n’avons jamais cessé d’éprouver une autre conviction devenue, elle aussi, cardinale : parce qu’il n’y a pas de vie sans danger, il n’existe pas d’éducation sans prise de risque. Risque de se tromper, risques mesurés à prendre, autorisations à donner… forcément, quelquefois, sur la frange. Celle inhérente à la vie quotidienne, à la confiance que l’on choisit parfois

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d’accorder sans garantie. Parce que chaque enfant, pour grandir, a besoin de tester ses potentialités et de se mesurer à ses limites et que, pour ce faire, la confiance des adultes qui l’entourent lui est indispensable. Nous n’avons pas vraiment trouvé de meilleure façon d’énoncer cette évidence. Elle nous paraît se suffire à elle-même. Enfin, et pour ne mentionner qu’une chose encore, nous pensons juste de dire que nous étions aussi très fortement convaincus que l’éducation des enfants qui nous étaient confiés était une aventure nécessairement collective. La valeur accordée à un « collectif » de professionnels concernés par le devenir de chacun de ces enfants a joué un rôle moteur durant toutes ces années. Nous pourrions définir ce collectif un peu comme… une famille traversée par ses jeux et ses enjeux, ses crises de croissance, ses multiples turpitudes et ses insupportables imperfections, mais une famille aussi avec ce qu’elle offre de connaissance et de sentiment d’appartenance à chacun de ses membres : une organisation assez cohésive pour se rapprocher d’une « idée de famille », à sa manière. Une façon de système familial pour aider des enfants à grandir. La taille raisonnable de ce service a facilité cette adéquation entre le fond et la forme, pour ainsi dire, entre le service et sa mission de protection (éduquer et prendre soin) des enfants. Notre adhésion à cette conviction − que la suppléance parentale qu’il nous était demandé de mettre en œuvre ne pouvait être qu’une mission menée collectivement − a eu de multiples conséquences que nous développons ultérieurement. Mais la première d’entre elles a sans aucun doute été un réel sentiment d’appartenance partagé par la grande majorité du personnel, toutes catégories professionnelles confondues. Nous sommes particulièrement heureux de vous inviter à venir le partager avec vous.