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Race et corps dans l'aire anglophone

De
224 pages
Le corps humain est l'obsession commune de l'eugéniste, qui veut le rendre plus sain, plus fort et plus beau, et du raciste, qui au nom du corps et des différences phénotypiques exclut et parfois extermine. Ces contributions s'intéressent aux politiques eugénistes aux Etats-Unis, aux liens entre Indiens d'Amérique et franc-maçonnerie, à l'anti-racisme dans les syndicats britanniques, aux indigènes de Diego Garcia déportés en masse par les Britanniques, ou encore du rôle des missionnaires protestants en Afrique australe.
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Race et corps dans l'aire anglophone

Collection Racisme et eugénisme
dirigée par Michel Prum

La collection «Racisme et eugénisme» se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l'ethnicité. Parmi les dix-sept ouvrages déjà publiés dans la collection: Diane Afoumado : Exil impossible, préface de Serge Klarsfeld (2005) Marie-Claude Barbier, Bénédicte Deschamps et Michel Prum (dir.), Tuer l'Autre, Violence raciste, ethnique, religieuse et homophobe (2005) Lucienne Germain et Didier Lassalle (dir.), Communauté(s), Communautarisme(s) : aspects comparatifs (2008) Marine Le Puloch, Le Piège colonial, préface d'Élise Marienstras (2007) Michel Prum (dir.) : La Fabrique de la « race », ouvrage collectif du GRER (2007) Michel Prum (dir.) : Changements d'aire (2007) Michel Prum (dir.) : De toutes les couleurs (2006) Michel Prum (dir.) : L Vn sans l'Autre, (2005) Michel Prum (dir.) : Sang impur (2004) Michel Prum (dir.) : Les Malvenus (2003) Didier Revest: Le Leurre de l 'ethnicité et de ses doubles (2005)

Sous la direction de

Michel PRUM
Groupe de recherche sur l'eugénisme et le racisme

Race et corps dans l'aire anglophone

Ouvrage publié avec le concours de l'Université

Paris Diderot

L'Harmattan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06606-9 EAN:9782296066069

INTRODUCTION
Michel Prum
« Le corps humain n'est pas un objet éternel, inscrit de toute éternité dans la nature, écrit Roland Barthes, c'est un corps qui a été vraiment saisi et façonné par l'histoire, par les sociétés, par les régimes, par les idéologies. »1 Parmi ces idéologies, l'eugénisme entretient avec le corps un rapport privilégié. L'eugéniste, qui veut améliorer la race humaine, pense d'abord au biologique, il veut rendre le corps plus sain, plus fort ou plus beau. Il partage cette obsession du corps avec le raciste. Malgré tous les discours sur le racisme « moderne », qui se serait détaché du corps pour ne plus s'intéresser qu'aux différences culturelles, il faut bien reconnaître que l'ancrage somatique est loin d'avoir disparu de la perception, et même de la rhétorique racistes. L'Autre que rejette le raciste est d'abord une altérité incarnée, quelqu'un qui apparaît avec des phénotypes différents - qu'il s'agisse de la couleur de la peau, de la nature des cheveux (crépus ou lisses), de la forme du nez, etc. Dans notre société d'images où les apparences sont tout sauf insignifiantes, la différence des traits physiques n'a pas perdu de sa force discriminatrice. Comme l'écrit encore Barthes: «Le corps humain semble aujourd'hui un objet scientifique aussi hétéroclite, aussi immaîtrisable que le langage l'était au début de ce siècle, quand un grand linguiste comme Saussure a réussi à unifier les points d'attaque. »2 C'est cet « objet scientifique» que rencontrent celles et ceux qui travaillent sur le racisme et l'eugénisme, c'est lui qui sera, en quelque sorte, notre fil conducteur dans cet ouvrage consacré à l'aire anglophone.

I Roland Barthes, extrait de l'émission Ce corps que l'on habite, Antenne 2, 1978, reproduit in Roland Barthes, Œuvres complètes, t.V, Paris, Seuil, 2002, p.562.
2 Ibid., p.561.

8 L'eugénisme, on le sait, s'est fortement développé en Angleterre dans la première moitié du XXe siècle, imprégnant l'ensemble de la société, influençant toutes les sphères intellectuelles, socialistes et féministes incluses. Florence Binard, Maître de conférences à l'Université Paris Diderot (Paris 7) et spécialiste de la période de l'entre-deux-guerres, s'intéresse ici à la pensée de Charlotte Haldane3, féministe différentialiste - comme nombre de féministes de cette époque. Dans les années qui suivent l'hécatombe de la Grande Guerre, le discours dominant est nataliste, mais les eugénistes craignent la dégénérescence de la «race» anglaise presque autant que sa décroissance, d'où des revendications très différenciées selon les couches de la population concernées: le contrôle des naissances pour les classes populaires, jugées déjà trop prolifiques (eugénisme négatif), et l'encouragement à la procréation pour les élites sociales, considérées, elles, comme trop malthusiennes (eugénisme positif). C'est au travers d'un roman de science fiction, Man 's World (1926), que Charlotte Haldane exprime sa vision eugéniste de la société, vision qui a parfois été lue comme une critique de l'eugénisme, alors qu'il s'agit bien, selon Florence Binard, d'une utopie et non d'une dystopie. Si la femme est vue comme celle qui donne la vie et la protège, on ne s'étonnera pas de constater que celle qui donne la mort et qui détruit est considérée comme un monstre. Neil Davie, Professeur à l'Université Lumière (Lyon 2), examine le regard porté au XIXe siècle sur les femmes criminelles - ces deux derniers mots claquant comme un oxymore à l'oreille des victoriens. Le caractère contre-nature de telles créatures se lit sur leur corps, écrivent les auteurs de l'époque. La femme criminelle est biologisée, décrite avec la rigueur d'un entomologiste. Cesare Lombroso, l'auteur de L 'Vomo delinquente (L 'Homme criminel), écrit, avec son gendre Guglielmo Ferrero, une suite « féminine» à son célèbre ouvrage de 1876, qu'il intitule La Donna delinquente
3 Janie Mortier a consacré un chapitre au second mari de Charlotte Franken, « John Burdon Sanderson Haldane (1882-1964): généticien eugéniste entré en communisme », in Michel Prum (dir.), L'Un sans l'Autre, Racisme et eugénisme dans l'aire anglophone, Paris, L'Harmattan, 2005, pp..93-120

9 (La Femme criminelle, 1893), rapidement traduite en anglais. On peut reconnaître la femme criminelle à ses traits physiques, avant même qu'elle ait commis son premier crime. Même ceux qui, en Angleterre, ne suivent pas Lombroso, développent des théories tout aussi biologisantes. Ainsi pour la psychiatrie du tournant du siècle les femmes ont besoin «de protection... contre elles-mêmes, ou plutôt contre leurs corps ». C'est en fait la sexualité féminine qui est accusée ici, et soignée... par des douches froides! Plus que l'homme, la femme victorienne et édouardienne est vue comme un corps, corps dangereux, corps potentiellement délictueux. Si la femme est plus biologisée que l'homme, le prolétaire est plus biologisé que le bourgeois. Ceci apparaît clairement dans l'œuvre dramatique de George Bernard Shaw, qu'étudie ici Stéphane Guy, Maître de conférences à l'Université Michel de Montaigne (Bordeaux 3). Le dramaturge irlandais met en scène le corps de l'ouvrier pour exposer à travers lui la laideur du capitalisme dont il est la victime. Les indigents sont réduits dans les pièces de Shaw au statut de corps souffrants, signes de la nocivité du système économique dominant. Cette politisation du corps prolétaire fait du travailleur une victime emblématique plutôt qu'un acteur de son éventuelle libération. «Les pièces de Shaw, résume Stéphane Guy, construisent le corps de manière à en faire, pour le public de classes moyennes auquel elles étaient destinées, une figure de la contradiction, la simple illustration d'idées et une image de l'altérité.» Car ce sont des classes moyennes que sortiront les experts qui pourront mettre en œuvre le socialisme fabien. Impossible, pour Shaw, de compter sur les ouvriers. Il oppose le socialisme ascétique des idées à l'incarnation grossière du prolétaire. Le socialisme de Shaw est étroitement lié à ses convictions eugénistes4. Disciple de Lamarck plus que de Darwin, ami de l'eugéniste Karl Pearson, Shaw préconise l'exogamie sociale pour multiplier les choix sexuels possibles et favoriser ainsi les unions biologiquement saines. Il voit la pauvreté comme une gangrène,
4 Voir à ce propos Stéphane Guy, «Le surhomme de George Bernard Shaw», in Michel Prum (dir.), Corps étrangers, Paris, Syllepse, 2002, pp.189-206.

10 qu'il faut éliminer avant qu'elle ne contamine l'ensemble du corps social. Beatrice Webb, qui admire le dramaturge et a fondé avec lui et quelques autres la Société fabienne, préconise, dans le cadre de la Poor Law Commission où elle siège, « que les pauvres d'esprit des quartiers défavorisés renoncent à la procréation ».5 C'est donc dans un climat très influencé par l'eugénisme qu'écrivent Shaw et les socialistes fabiens. Cette prégnance eugéniste se retrouve des deux côtés de l'Atlantique en ce début de XXe siècle, les eugénistes britanniques et américains entretenant d'ailleurs des liens étroits -l'Américain Charles Davenport était au comité éditorial de la revue britannique de Karl Pearson, Biometrika. L'eugénisme va, à cette époque, fortement influencer les politiques de santé américaines, et en particulier les politiques maternelles et infantiles, qui touchent à la question du contrôle de la natalité. C'est cette influence qu'analyse ici Sandrine Piorkowski, doctorante à l'Université de Provence. Elle montre le « glissement d'un discours portant sur la santé publique, et donc sur les soins à apporter au corps, à un discours portant sur la préservation de la "race" ». Pourtant le discours eugéniste n'est pas monolithe. Certains, se situant dans la filiation lamarckienne, sont partisans du « tout environnemental » et privilégient les soins aux nouveau-nés, ce qui permettrait de «diminuer le nombre de handicaps dus à des soins inadaptés dans la petite enfance ». D'autres, plus proches du biologiste allemand August Weismann, défendent une ligne «tout héréditaire », pour favoriser la «sélection naturelle, qui œuvrerait à l'élaboration d'une "race supérieure", via l'élimination par la maladie des plus faibles. » Les eugénistes américains ne parlent donc pas d'une seule voix, mais leurs voix sont puissantes, en particulier dans le domaine qu'ils privilégient, celui de la natalité et de la petite enfance. Sandrine Piorkowski montre bien comment ils investissent institutions et associations, comme l'Association américaine pour l'étude et la prévention de la mortalité infantile, pour les infléchir vers leurs thèses, permettant par exemple à cette dernière association de voter

5

Ibid., p. 198.

11 en 1911 « une résolution appelant à interdire la procréation aux personnes jugées "inadaptées" ». Céline Planchon, également doctorante, mais à l'Université Paris Diderot (Paris 7), et ATER à l'Université de Paris 12 Créteil, s'intéresse au même sujet de la protection de la petite enfance aux États-Unis, mais elle centre son travail sur la population des indiens d'Amérique (Native Americans), et sa période de référence est plus tardive: le troisième quart du XXe siècle. Ici encore, la « protection» de la petite enfance ouvre la voie à une politique bien précise, non pas, cette fois, eugéniste mais assimilationniste. Il ne s'agit pas, note Céline Planchou, d'une politique délibérée, de ce que nous pourrions appeler un agenda caché mais, de fait, les enfants indiens en difficulté sont placés dans des familles nonindiennes, généralement blanches, et ils tendent à s'assimiler à leur culture d'adoption et à perdre leur identité indienne. Si elle n'est pas délibérée, cette assimilation est vue d'un œil favorable par les responsables des programmes sociaux, pour qui la vie en tribu est un « problème» et le placement une solution. Céline Planchou se pose la question du bien-fondé de ces placements, souvent motivés par une appréciation ethno-centrée de ces difficultés familiales, sachant que dans seulement 1% des placements il y avait violence physique contre le jeune. Il est intéressant de voir que l'assimilation de facto dont il est fait état ici est un phénomène à double tranchant qui marque le statut bien particulier des Native Americans, certes considérés comme culturellement attardés (en fait les indiens sont perçus comme les membres de nations enfants), mais moins racisés que les Noirs: eux peuvent être « sauvés ». « Ils "sont culturellement inférieurs", mais leur assimilation est encouragée, tandis que les enfants noirs sont "racialement inférieurs" et leur intégration donc leur "mélange" à la culture dominante - n'est pas souhaitée. » Ce statut bien particulier des indiens dans la société américaine - et très différent de celui des Noirs - apparaît clairement dans le cas peu connu de la franc-maçonnerie indienne, étudié ici par Joy Porter, Lecturer à l'université de Swansea, au pays de Galles, et auteur de plusieurs ouvrages sur les Native Americans. On s'attendrait à ce que les loges franc-maçonnes

12 américaines, sociétés fermées, « exclusives, blanches, protestantes et bourgeoises », aient peu d'appétence pour l'inclusion en leur sein d'une minorité ethnique telle que les indiens. Or il n'en est rien. Si les Noirs sont exclus du courant principal de la francmaçonnerie, les élites indiennes sont invitées à se joindre aux rituels maçons dès l'époque de la jeune République. Ce qui ne veut pas dire que les indiens étaient bien traités par cette République. Le même Jefferson qui admire l'éloquence et la sensibilité indiennes met en œuvre, à la même époque, des politiques de spoliation et de profanation des terres indiennes. Joy Porter explique bien l'ambiguïté de cette admiration, rendue possible sans doute par le déclin jugé inéluctable des premiers Américains. Les indiens ne sont pas perçus comme un danger pour l'avenir, à l'instar d'autres minorités ethniques, aussi peut-on leur laisser le bénéfice de la nostalgie. On pense à cette réflexion de Colette Guillaumin, pour qui , « le minoritaire appartient à un passé paradisiaque et mythique . ou a un avemr 0b scur et menaçant ».6 L'approche adoptée par Joy Porter pour étudier ce phénomène peu connu de la franc-maçonnerie indienne d'Amérique est celle des Performance Studies. Contrairement aux historiens des idées, cette école s'intéresse à la mise en scène des textes historiques, à leur théâtralisation, à leur incarnation dans le jeu social, d'où son intérêt particulier pour les rituels de la société. On comprend dès lors le point commun mis en valeur ici pour relier indiens et franc-maçons, car les deux groupes peuvent communier dans des rituels partagés ou inventés ensemble. Le corps parade, le corps occupe le devant de la scène, et les mimiques du visage, les gestes, sont aussi importants que les paroles échangées ou que les textes déclamés. Si les indiens d'Amérique furent spoliés de leurs terres et nombre d'entre eux exterminés, les premiers habitants de l'île britannique de Diego Garcia connurent un sort qui ne fut guère plus enviable, et ce dans l'indifférence générale, due en partie à la petitesse de ce territoire perdu dans l'Océan indien. C'est cette
6 Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste (1972), Paris, Gallimard, 2002, p.278.

13 histoire trop peu connue mais édifiante que raconte Michel Monteil, Maître de conférences à l'Université de Provence. Il explique comment les Britanniques, au moment de l'indépendance de Maurice (en 1968), en ont détaché l'archipel des Chagos, dont fait partie l'atoll de Diego Garcia, dans l'intention de louer aux États-Unis ces « Territoires britanniques de l'Océan Indien» à des fins de défense pour une durée de cinquante ans. C'est l'époque de la Guerre froide, les Américains ont besoin d'une base militaire dans cette partie du globe et les Britanniques, qui se sont placés sous la protection nucléaire américaine, passent ce marché dont les principales victimes sont les quelque deux mille habitants de ce petit paradis tropical. Michel Monteil décrit le processus méthodique de «nettoyage de l'île» réalisé par les Britanniques pour le compte des États-Unis. Les autorités usèrent de tous les moyens pour arriver à leurs fins, affamant les indigènes, les privant d'emploi, les terrorisant. Les Chagossiens, une fois exilés, connurent une vie de misère. Michel Monteil compare leur sort à celui des habitants des Malouines (Falkland Islands), qui eux eurent droit à tous les égards du gouvernement britannique (celui de Margaret Thatcher) et se demande si la couleur de la peau n'aurait pas quelque chose à voir dans ce «deux poids deux mesures» avec lequel furent traités Falklanders et Chagossiens. À ce mépris total pour les « indigènes» de l'Océan indien on peut opposer le «regard étonnamment ouvert et dépourvu de préjugés raciaux» des missionnaires protestants en Afrique australe, dont parle Marie-Claude Barbier, Maître de conférences honoraire à l'Ecole normale supérieure de Cachan. On se contente souvent de voir les missionnaires chrétiens comme les alliés objectifs du colonialisme, frayant le chemin aux conquérants et donnant une caution morale et religieuse à une entreprise de domination et d'exploitation. Ce jugement sévère est nuancé ici par l'étude de la mission de Londres (London Missionary Society) et de la mission de Paris (Société des missions évangéliques de Paris), et de leurs principaux acteurs, notamment Eugène Casalis et François Coillard. Cette ouverture d'esprit se révèle en particulier par la fascination qu'éprouvent ces missionnaires pour les langues africaines (séchuana, sesotho), qu'ils apprennent fiévreusement,

14 transcrivent fidèlement et... admirent. Leur logique est certes la conversion chrétienne, mais ils ne se revendiquent pas du nationalisme britannique ou français, opposant ainsi au colonialisme national un «internationalisme missionnaire ». La distinction est sans doute d'autant plus aisée, du côté des missions françaises, que leur travail s'effectue dans une zone d'influence anglophone, au Lesotho ou dans le Haut-Zambèze, là où le pouvoir politique appartient à d'autres. Nelson Mandela reconnaîtra la valeur de leur engagement, parlant à leur propos de « lumière dans la nuit» qui «proclam[e] l'égalité des hommes devant Dieu », et le Lesotho émettra en 1983 un timbre pour commémorer le 150ème anniversaire de l'arrivée de ces missionnaires. Les deux derniers articles de ce volume reviennent à l'Angleterre, et concernent l'époque actuelle, pour y étudier le racisme ou l'antiracisme dans deux milieux professionnels: la fonction publique, d'une part, et l'avocature et la magistrature, d'autre part. John Mullen, Maître de conférences à l'Université Paris 12 Val de Marne, se penche sur l'antiracisme dans un syndicat de fonctionnaires. C'est sur le lieu de travail, rappelle-t-il, que «le racisme est le plus intensément vécu », alors que le phénomène a été relativement peu étudié. Les discriminations commencent à l'embauche et affectent tous les secteurs, y compris les syndicats eux-mêmes, où les politiques antiracistes décidées par les directions ne sont pas toujours suivies par la base. Il n'en demeure pas moins que les syndicats britanniques ont été très actifs dans leurs campagnes visant les discriminations des minorités. John Mullen détaille tous les outils fournis par les syndicats pour combattre le racisme. Quand tous ces dispositifs ne suffisent pas, la grève antiraciste est le dernier recours, et les années 1980, en particulier, ont vu plusieurs conflits sociaux de ce type dans la fonction publique. Comme un certain nombre de chercheurs britanniques, John Mullen propose une définition très large du racisme - donc bien au-delà du « corps» et des caractères phénotypiques visibles dont nous parlions - définition qui inclut de fait les croyances religieuses, d'où sa référence à 1'« islamophobie », terme régulièrement utilisé dans les documents officiels du gouvernement

15 britannique comme fléau à combattre au même titre que le racisme, le sexisme ou l'homophobie. Or un certain nombre de chercheurs, en particulier en France, estiment qu'il n'est pas possible de mettre sur un même pied des catégorisations biologisantes (stigmatiser quelqu'un en raison de la couleur de sa peau, de son sexe biologique ou de son orientation sexuelle) et des idéologies ou des religions, que chacun peut épouser ou abandonner, alors qu'on ne change pas de peau. Ils avancent qu'en France on a très violemment critiqué le catholicisme, en particulier au xrxe et au début du XXe siècle, et que ce combat n'était pas de la « christianophobie », mais simplement une volonté de défendre un État laïc, au nom de l'universalisme républicain. Le multiculturalisme britannique est le produit d'une histoire différente, et la Secular Society, qui regroupe les partisans de la laïcité outre-Manche, n'a pas la même influence que leurs équivalents français, ce qui explique peut-être cette différence de sensibilité entre les deux pays. Ces catégorisations biologisantes sont nombreuses et la « race », on l'a vu, n'est pas le seul critère discriminatoire érigé « au nom du corps ». La femme est discriminée en tant que femme, renvoyée au statut de corps parturient et allaitant - curieusement chargée de nourrir toute la famille toute sa vie... Le corps jugé déviant des gays et lesbiennes est également discriminé dans la réalité quotidienne sinon dans les déclarations de bonnes intentions. La ou le handicapé( e) est encore une autre catégorie exclue au nom du corps. Toutes ces discriminations se conjuguent, se multiplient plutôt qu'elles ne s'additionnent. Ces phénomènes complexes d'interaction entre diverses ségrégations ont conduit les chercheurs à forger le concept d' intersectionnalité (intersectionality), concept très fécond dont se sert Alexandrine Guyard-Nedelec, doctorante et AMN à l'Université Paris Diderot (Paris 7), à propos des avocates anglaises. Son travail s'appuie sur une recherche de plusieurs mois sur le terrain en 2007 et 2008 et sur un corpus de sources primaires: les interviews d'avocates « minoritaires» rencontrées à Londres. Elle pointe en particulier, outre l'absence de figures exemplaires (raIe models) pour ces femmes, le sexisme qu'on appelle « sexisme noir », c'est-à-dire

16 « cette forme particulière de sexisme que les femmes originaires des minorités ethniques doivent affronter de la part d'hommes euxmêmes issus des minorités ethniques ». Certains clients sudasiatiques refuseront par exemple les services d'une avocate de la même communauté, imaginant qu'elle doit être moins compétente qu'un homme et ne cherchant pas à se renseigner sur ses capacités professionnelles. Les témoignages reçus et exposés ici montrent bien la force des préjugés, en 2008, dans « dans un monde aussi traditionnel que celui des avocats et des juges ». Être catégorisé noiree), femme, lesbienne ou handicapé( e), pour ne citer que quelques-unes des discriminations possibles, c'est être catégorisé par quelqu'un qui ne se catégorise pas lui-même, qui voit l'Autre sans se voir (on parle de minorités visibles, jamais de majorité visible), qui se croit au-dessus des critères que luimême utilise, et comme dépourvu du corps au nom duquel il enferme l'Autre. Celui qui nomme les autres ne se nomme pas. On peut pourtant en faire le portrait en creux car, comme l'écrit Colette Guillaumin, il « se dessine antithétique ment par ce qu'il n'est pas »7 et « pour chaque caractère catégorisant il existe un caractère implicite de la non-catégorisation »8. Il y aurait beaucoup à dire sur le corps de celui qui stigmatise le corps de l'Autre.

7 Colette Guillaumin, 8 Ib id.

op.cit., p.294.

Man's World de Charlotte Haldane, une critique féministe de l'eugénisme?
Florence Binard
L'objet de cet article est de démontrer que, contrairement à ce qui a été avancé par certaines critiques, le roman de science fiction de Charlotte Haldane, Man's World (1924), est du point de vue de son auteure une utopie féministe eugéniste et non une critique féministe de l'eugénisme. Le féminisme de Charlotte Haldane est différentialiste ; il relève du féminisme dit domestique ou maternel - en vogue dans l'entre-deux-guerres - en ce sens qu'il a pour objet de défendre les femmes en tant que mères; il est eugéniste dans la mesure où le pouvoir accordé aux femmes réside dans l'amélioration de la« race» du fait de leur rôle de procréation mais il ne remet pas en cause l'organisation sexuée de la société. Pendant l'entre-deux-guerres, les partisans de la division des rôles sexuels vont s'efforcer de présenter comme une vérité scientifique l'idée selon laquelle seule la maternité permet l'épanouissement de la vraie femme. Il s'agit d'une réaction des forces conservatricesl dominantes, qui s'efforcent de mettre un frein à la redéfinition du rôle des femmes dans la société redéfinition qui est induite par l'évolution économique et sociale et revendiquée par une large partie des féministes depuis plus d'un siècle déjà et qui a été accélérée par la Première Guerre mondiale. D'une part, ces forces conservatrices diabolisent les femmes qui n'adhèrent pas à la norme de « la vraie femme» en les accusant d'être responsables des maux dont souffre la société (chômage, décadence, dégénérescence, dénatalité etc.). D'autre part, elles dressent le portrait de «la femme idéale» sur laquelle repose l'avenir d'un monde meilleur. L'argument n'est pas nouveau, mais
1 Par « forces conservatrices », on entend tout ce qui contribue à maintenir les femmes dans un état de soumission domestique et leur interdit l'accession à une véritable égalité des sexes.

18 les recherches scientifiques, notamment en biologie et génétique ainsi qu'en psychologie, redonnent force à ces théories différentialistes. Il s'agit en premier lieu de transformer ce qui est la capacité physique des femmes à enfanter en un instinct irrépressible commun à toutes. Les femmes forment ainsi une entité, «la Femme », dont on parle au singulier. Cet instinct est, affirme-t-on, aussi fort que celui qui conduit l'être humain à se nourrir. Toute femme en est dotée. S'il arrive que certaines soient tentées par d'autres intérêts, toutes sont régies par cette force supérieure qu'est « l'instinct maternel» : une force si puissante qu'elle domine leurs vies: «Il y a beaucoup de forces antagonistes dans sa vie à elle, mais toutes sont dirigées par une puissance supérieure dont le dessein est d'adapter la femme à sa grande tâche de soutien de la race humaine. »2 Pendant l' entre-deux-guerres, rares sont les voix qui s'élèvent contre l'idée que le devoir des femmes envers la nation est d'assurer la reproduction de la population. La majorité des féministes se rallie à ce point de vue et utilise cette valorisation de la maternité pour améliorer la condition féminine. En effet, si leurs analyses les portent à conclure que la capacité à enfanter a, jusqu'alors, été la cause de la dépendance des femmes, elles entendent utiliser ce don maternel pour réformer la société. Ainsi, si elles acceptent l'idée selon laquelle le rôle primordial des femmes est de procréer, elles estiment qu'il est de la responsabilité de l'État de faire en sorte qu'elles puissent accomplir leur tâche dans les meilleures conditions possibles. En 1918, The Maternity and Child Welfare Act est un premier pas en avant. Il est recommandé aux autorités locales d'organiser la prise en charge des traitements, des conseils et de l'assistance sociale des femmes enceintes. L'information sur la contraception demeure interdite car malgré la demande croissante de la population, les gouvernants et les partis politiques dans leur ensemble sont défavorables au développement des moyens de contraception: la baisse démographique inquiète et l'heure est à la
2 Bernhard A.Bauer, 1927, p.112. Woman, Londres, William Heinemann (Medical Books),

19 propagande nataliste. On reconnaît l'incidence d'un cadre économique défavorable peu propice à une augmentation du nombre des naissances, mais on dénonce surtout l'émancipation des femmes et le recours à la contraception. Les eugénistes déplorent particulièrement le différentiel qui se crée entre les classes moyennes et supérieures et la classe ouvrière. Ils craignent une dégénérescence de la population britannique dans la mesure où la baisse de la natalité affecte davantage les milieux privilégiés, où les femmes s'émancipent de leur rôle de mères. Ainsi, en 1921, dans un article du périodique féministe, The Woman 's Leader, la célèbre gynécologue eugéniste Mary Scharlieb en appelle au devoir patriotique de procréation des femmes. La baisse de la natalité est, explique-t-elle, un problème d'importance nationale et même impériale.3 Si les eugénistes sont plutôt défavorables à l'idée que les femmes en bonne santé puissent contrôler les naissances de leur progéniture, ils approuvent bien sûr l'idée de la contraception, voire de la stérilisation lorsqu'il s'agit des pauvres ou des handicapés mentaux. Les féministes, qui, dans l'ensemble, adhèrent aux théories eugénistes, vont les utiliser pour défendre le droit à la contraception pour toutes les femmes. En 1919, dans The Birth Control Review, Stella Browne fait l'éloge de Havelock Ellis, qui prône le droit des femmes à l'indépendance financière, au contrôle des naissances et à « la maternité choisie» comme moyens d'améliorer la « race ».4 Marie Stopes, elle-même eugéniste convaincue, prône le libre accès au contrôle des naissances, qu'elle considère comme un moyen de lutte contre la dégénérescence de la nation. Selon elle, le désir d'avoir des enfants est profondément ancré en chaque femme et il est de la responsabilité de tous de faire en sorte que les mieux équipées d'entre elles soient encouragées à enfanter. Elle estime
3 Dame Mary Scharlieb, in The Woman 's Leader, « 'Problems of Populations': What is the Solution of this Very Complicated Problem? », 29 April1921, p.196. 4 Stella Browne, in The Birth Control Review, III / 2, février 1919. http://www.homepages.primex. co.uk

20 par ailleurs qu'il est du devoir de l'État de prendre des dispositions afin de dissuader les plus démunis d'avoir des enfants. À ses yeux, le contrôle des naissances est le signe de l'évolution d'une civilisation; elle en prend pour preuve le fait que ce sont les meilleurs citoyens qui ont recours à ces pratiques.5 Les médecins sont d'ailleurs de plus en plus nombreux à affirmer que des grossesses à répétition nuisent à la santé des femmes et qu'en conséquence l'accès à la contraception n'est pas une question morale mais relève du domaine de la santé publique. Ils estiment notamment que le contrôle des naissances parmi les classes défavorisées est nécessaire non pour des raisons d'ordre eugéniste, mais parce que les pauvres n'ont pas les ressources financières suffisantes pour pourvoir aux besoins de leurs enfants, qui sont condamnés à la misère et à la maladie.6 Par ailleurs, il est à noter que, prenant en considération le différentiel hommes/femmes (il est estimé qu'il y a deux millions de femmes dites surnuméraires), les apologistes de la maternité donnent une définition large du concept. La « femme normale », la « vraie femme» n'existe que si elle materne. Mais materner ne signifie pas uniquement élever ses propres enfants; une femme peut s'épanouir et trouver le bonheur en s'occupant des enfants des autres, voire en s'investissant dans une cause noble et féminine une cause lui permettant de faire don de soi. Pour une « vraie femme », les occupations et les activités dites masculines sont stériles et ne peuvent remplacer lajoie que procure l'abnégation de soi. Dans l'ensemble, les discours féministes et anti-féministes se rejoignent pour dresser le portrait de « la femme normale» : celui d'une femme aspirant à la maternité et désireuse d'accomplir son devoir envers la nation en procréant. Mais la reconnaissance de la contribution envers la nation des femmes en tant que mères entraîne deux revendications dont l'impact sera déterminant pour l'émancipation des femmes. La première de ces demandes consiste à réclamer pour les femmes une prise en charge partielle par l'État du travail maternel - la logique étant que les hommes sont
5 Marie Stapes, Radiant Motherhood (1920), Londres, G.P.Putman's Sons, 1921. 6 Michael Fielding, «Parenthood: Design or Accident?» (1928), in Lucy Bland et al., Sexology Uncensored, Cambridge, Polity Press, 1998, p.149.

21 rémunérés pour leur travail et que donc les femmes devraient l'être aussi. Le deuxième point réside dans l'importance de la protection sanitaire des femmes et des enfants: l'avenir du pays dépend de leur bonne santé. De cette seconde revendication va naître l'argumentation en faveur du contrôle des naissances. D'une part, trop de grossesses nuisent à la santé des femmes, qui mettent au monde des enfants fragiles et malades. D'autre part, les familles nombreuses, notamment dans les milieux nécessiteux, s'avèrent être un fardeau pour l'État: les enfants y sont mal élevés et les conditions d'hygiène dans lesquelles ils vivent sont préjudiciables à leur santé. Le résultat est qu'ils tombent dans la délinquance ou deviennent des adultes malades, souvent incapables de subvenir à leurs propres besoins. C'est dans ce contexte brièvement résumé que s'inscrit le roman de science fiction de Charlotte Haldane, Man's World, publié en 1926.

Man's World, 1926
L'action se déroule dans un futur non daté mais que le lecteur peut néamnoins situer au début du xxr siècle. Les premiers chapitres sont consacrés à la présentation de l'organisation administrative et sociale de Man's World, qui est une société créée par Mensch7, penseur juif qui durant une première guerre (1914-1918 n'est pas explicitement nommée en début de roman, mais c'est bien de cette guerre qu'il s'agit) a recueilli des orphelins dans le but d'en faire l'élite de la société future, dont il présage qu'elle sera dirigée non plus par des religieux ou des hommes politiques mais par des hommes de science éclairés qui, contrairement aux scientifiques du passé, seraient plus évolués que leurs contemporains et de ce fait sauraient éviter les écueils de la pensée des théologiens et des politiciens. Aussi, ils ne reconduiraient pas l'erreur de contribuer par leur docilité à une guerre dévastatrice comme la guerre de 1914-1918, durant laquelle des armes chimiques furent utilisées pour la première fois.
7

En Yiddish, «Mensch» est une personne qui incarne les bonnes valeurs, c'est quelqu'un de bien. En allemand« Mensch» signifie l'être humain.

22 C'est lors d'une seconde guerre que l'opportunité se présente pour Mensch de réaliser son ambition et de prendre la tête d'un État composé de l'Amérique, de l'Australasie et de l'Europe. Il met en place un gouvernement de scientifiques principalement composé de ses fils adoptifs, et dont l'objectif est de faire évoluer ou plutôt d'améliorer la « race» blanche. Pour ce faire, cet État scientifique et socialiste, situé à Nucleus, pratique un eugénisme à la fois positif et négatif (amélioration des meilleurs éléments, élimination des «tarés »). Le confort et les valeurs superflus de l'ancien monde ont été éliminés et la vie simplifiée. La société qui repose sur une division stricte des sexes est structurée de façon hiérarchique. Les femmes sont classées en fonction de leur potentiel biologique. En haut de l'échelle, les mères de la nation, parmi lesquelles les plus aptes deviennent formatrices des plus jeunes après avoir mis au monde plusieurs enfants. Ensuite viennent les « neutres », des femmes stérilisées, elles-mêmes divisées en plusieurs catégories: les artistes, les enseignantes, les divertisseuses / prostituées (entertainers). Les hommes, quant à eux, sont classés en fonction de leurs capacités intellectuelles. Les plus admirés forment «la gaie compagnie des hommes vaillants» (The Gay Company of Stalwarts), dont la vocation est d'effectuer des expériences scientifiques les uns sur le autres. Ensuite vient « La patrouille» (The Patrol), qui constitue le corps des administrateurs de la société, puis enfin viennent les masses. La société en est à un stade d'évolution tel qu'elle maîtrise l'instinct de guerre et de reproduction. Les exercices « Perrier », du nom de leur inventeur, permettent aux femmes de mettre au monde des enfants de sexe féminin ou masculin en fonction des besoins et selon un principe de sélection sexuelle. Ceci leur confère un certain pouvoir qui toutefois est menacé par les expériences scientifiques menées sur l'ectogenèse. Les deux protagonistes principaux du roman, Nicolette et Christopher, sont sœur et frère. Ils sont issus des plus hauts rangs de la société et donc destinés aux plus hautes fonctions de leur sexe respectif. Toutefois, tandis que Christopher se voit accorder du