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Révélations sur 50 ans d'humour

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Description

En 1974, René-Marc Guedj a 11 ans quand Coluche passe pour la première fois à la Télévision. C’est le choc. Sa vocation est née, il va y consacrer sa vie, et va découvrir quasiment tous les humoristes français de ces 50 dernières années.
Dès les années 80, il dirige la première scène ouverte sur Paris, « la Timbale », où il découvre Laurent Violet, Anne Roumanoff, Pierre Palmade, Chantal Ladesou au Tintamarre, là-même où débutent à ses côtés Laspales-Chevallier, Smain et Alain Bernard, Buffo, Muriel Robin… Puis « le Sunscène » qui révèle Gilles Detroit, Virginie Lemoine ou encore Pierre Aucaigne…
Dans les années 90, il crée le célèbre « Trempoint » du Point-Virgule qui lancera Elie Kakou, Jean-Marie Bigard, Gustave Parking, Jean-Luc Lemoine, Jean-Jacques Vanier, Sophie Forte, Christophe Alévêque, Dany Boon, Jamel Debbouze, Tex, Albert Meslay…
Dans les années 2000, il amène l’humour à Avignon en ouvrant le théâtre Pittchoun qui fait naître notamment Olivier de Benoist, Garnier et Sentou.
Dans les années 2010, il lance le concours « Kandidator » qui révèle une nouvelle génération d’humoristes : Max Bird, Laura Laune, Cécile Djunga, Laura Domenge, Biscotte, Alexandra Pizzagali, Desgars, Jim, Jean-Baptiste, Thaïs Vauquieres, Elodie Arnould, Timothé Poissonnet, Fabien Olicard, Alex Ramires, Geremy Credeville, etc.
Enfin en 2016, il fonde l’EHAS, École de l’Humour et des Arts Scéniques, d’où sortent les talents de demain : Benjamin Pays, Achref, Isabelle Arnaud, Valentin Reinher…
Bref, René-Marc Guedj est à l’humour en France ce qu’était Jean Vilar au Théâtre, ou Paul Bocuse à la gastronomie. Avec ce livre il a décidé de tout révéler sur les coulisses de ces 50 dernières années.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 novembre 2019
Nombre de lectures 22
EAN13 9782411000664
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Révélations
sur 50 ans d’humour
René-Marc Guedj
Révélations
sur 50 ans d’humour
LEN
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Direction Littéraire : Wilfried N'Sondé.
L’illustration de la couverture a été réalisée par Franck Harscouet.

© LEN, 2019
ISBN : 978-2-411-00066-4
Première partie
Enfance et adolescence
« Les années 70 »
A v a n t - p r o p o s
Je suis né au printemps 1963, mais je vous propose de débuter mon récit en 1974, j’avais alors onze
ans. Jusque-là, j’avais été un enfant plutôt sans histoires. Cependant, contrairement à des millions
d’autres foyers français, ma famille possédait une particularité qui me pesait. Comme nous vivions au
cœur du Vaucluse, au pied des mille neuf cent douze mètres du mont Ventoux, ce n’était pas toujours
facile de recevoir les programmes de télévision. L’antenne avait beau être très élevée sur le toit de
notre maison en pierres de Provence, la météo et son foutu mistral empêchaient parfois la diffusion des
émissions ou des films que nous regardions dans le salon familial, mes parents, mon frère et moi.
J’avais un peu le sentiment que la télévision était notre unique connexion au monde. De chacune des
fenêtres de notre bâtisse, nous ne distinguions à perte de vue que des champs de melons, de lavande, de
pommiers, de ceps et de vignes. Entre deux rosées bien fraîches, les odeurs matinales réveillaient nos
narines dès le saut du lit. Tout ça me manque terriblement aujourd’hui. Il y avait aussi quelques
voisins éparpillés de-ci, de-là, autour de chez nous. Quatre ou cinq autres maisons visibles à l’œil nu.
Ce n’était donc pas le désert total, n’exagérons pas.
Préado, j’avais la bougeotte, je voulais découvrir la vie, me nourrir de tout, me cultiver.
Or, pour nous rendre ne serait-ce qu’un soir au théâtre ou au cinéma, cela relevait de
l’expédition. Il fallait sortir la voiture et rouler une petite heure jusqu’en Avignon. Du coup,
c’était plutôt rare. En solution de remplacement, nous avions le petit écran soigneusement
installé sur un gros meuble en bois dans la plus grande pièce de notre demeure. Bien que
mes parents décidassent seuls de ce que nous regardions, la télévision participait
pleinement aux plaisirs partagés tous ensemble sous notre toit. Elle s’est installée
triomphalement dans le rôle de l’ami d’accompagnement, prenant au fil des années la
place d’une cinquième personne au sein du foyer, au risque d’éviter les conversations ou
les sujets qui fâchaient. Oui, certains soirs, ça arrangeait bien tout le monde que la télé
soit en marche et qu’on ne se dise rien !
Un soir de 1974, miracle : tout fonctionne ! Il n’existait à ce moment-là que trois
chaînes. La couleur avait fait sa première apparition sur les ondes hertziennes sept ans
plus tôt, mais n’était arrivée chez nous que depuis peu. Je ne soupçonnais pas un seul
instant qu’un événement, a priori anodin, allait bouleverser mon existence, et offrir un
sens à ma vie. J’allais rejoindre un destin que j’ignorais encore, quelque chose que vous
allez sentir s’éveiller et s’imposer au fil des pages qui suivent.
***
Si mes souvenirs sont exacts, il était à peu près dix-neuf heures quinze. Comme c’était
souvent le cas avant de passer à table pour le repas du soir, nous nous sommes
tranquillement installés devant la deuxième chaîne. Je crois bien que c’était Guy LUX en
personne qui s’adressait à nous. De toute façon, ça ne pouvait être que lui. Ce Guy LUX,
je le croisais quasiment chaque jour depuis que j’étais né. Producteur, animateur de jeux
et de divertissements radiophoniques ou télévisés, il aura finalement créé au cours de son
existence plus de cinquante émissions. C’était le Roi. Que dis-je, l’Empereur. Monsieur
Tube cathodique. Je ne pouvais même pas concevoir un seul instant une heure de
programmes sans qu’il s’invite chez nous, sans que l’on cite son nom pile avant le dîner du
soir. En immense professionnel, il a su installer l’habitude, pour que plus rien ne puisse
exister sans lui, que dans l’inconscient des ardents téléspectateurs que nous formions,
rien ne puisse s’envisager sans sa présence, sans sa voix si particulière et son
savoirfaire indiscutable. J’ai le sentiment innocent que tout ce qui faisait la télévision lui
appartenait, qu’il dormait à l’intérieur du cadre et n’en sortait jamais. Pour moi, la
télévision : c’était Guy LUX. C’était peut-être même lui qui l’avait inventée, allez savoir !Et ce soir-là, avec beaucoup de suspense dans ses paroles, il présentait l’humoriste de
demain, celui en passe de devenir une immense vedette. En tout cas, c’est vraiment ainsi
qu’il l’avait annoncé, en grande pompe. Tel un futur grand. Ce comique allait s’imposer
dans le paysage médiatique des années à venir. Et comme Guy LUX le disait, nous le
croyions forcément. Nous étions bouche bée, réceptifs à deux cents pour cent, écoutilles
ouvertes comme jamais. À cet instant-là, la plupart des Français découvraient pour la
première fois la star comique du futur. Notre curiosité était au summum, nos sens attisés,
notre écoute en éveil. Nous étions préparés, alléchés, hypnotisés. Bien joué ! Bravo, Guy
LUX !
Apparut alors sur un fond vert assez repoussant, un drôle de bonhomme tout timide
derrière un pied de micro, vêtu d’une salopette par-dessus un tee-shirt jaune. Il possédait
une tête bizarre, pas très beau, pas sexy du tout. Il portait des petites lunettes rondes,
avait l’air gêné, maladroit, pas à l’aise, hésitant. Il scandait sur un ton éraillé avec une
voix parfois très aiguë, un peu désagréable, perchée, limite agressive par moments :
1
« C’est l’histoire d’un mec… heu… »
Il tentait visiblement de raconter une blague, mais il se trompait, bafouillait, il oubliait.
« Le mec… heu… »
Il reprit.
« Bon, le mec… normal, quoi. Blanc.
Il est français, le mec… »
Un silence de mort s’installa immédiatement dans notre maison, comme une chape de
plomb s’abattant sur nous. Nous étions tous rivés sur le petit écran, happés par ce qui se
passait, connectés à l’instant présent. Toujours à l’écoute, les oreilles bien attentives, les
sens ultra développés, affûtés comme des radars. J’avais l’impression que mes parents
étaient médusés, consternés. Je ressentais surtout qu’intérieurement, je bouillonnais.
J’avais une furieuse envie d’éclater de rire, très vite. Je n’osais pas. Je me retenais,
comme si Papa-Maman devaient d’abord valider.
Et l’artiste continuait.
« Bon, c’est l’histoire d’un mec, normal,
qu’est sur le pont de l’Alma, ok ?
Mais il regarde dans l’eau, le mec ! Pas con ! »
Ce qui me frappait le plus, c’était que le sketch ne se déroulait pas en public. En fond
sonore, il y avait des rires enregistrés qui paraissaient exagérés et fusaient en pagaille à
chacune des phrases prononcées, alors que l’humoriste ne parvenait pas à raconter son
histoire en entier. L’image était celle, un peu fade, d’un scopitone, vous savez, ce vieil
ancêtre du vidéo-clip. Pour être franc, c’était visuellement assez dérangeant. Je n’avais
encore jamais vu une telle image. Je ne la trouvais pas esthétique. La scène dura à peu
près cinq ou six minutes. Ça peut paraître long. Et l’artiste balbutiait, revenait au point de
départ, coupait son texte par des :
« Non, mais c’est pas là qu’il faut rire, j’vous dirai ! »
« Non, mais prenez des notes, parce que je vais pas répéter, merde ! »
« Parce que là, l’histoire, elle est pas finite. Attends, on va se fendre la gueule, tu vas voir. »
Alors qu’il n’était même pas sur un plateau de théâtre, mais enregistré en studio,
l’humoriste nous parlait à travers le poste. Il nous tutoyait. Il utilisait des expressionsfamilières, inventait des termes, donnait l’impression de faire des fautes de français, osait
des gros mots. Et il surenchérissait :
« Alors, le mec, il est suisse, mais bon…
Faut pas prendre les Suisses que pour des cons.
Non, y a des Belges dans l’tas. »
Et puis, la chute de la blague arriva. Totalement naze. Complètement nulle. Mais
volontairement. Et le comique partit presque en courant, tel qu’il était apparu, comme un
gamin venu juste dire une grosse bêtise. Il sortait de l’écran de télévision en pouffant sans
la moindre chute, sans saluer. Mais je saisissais au plus profond de moi que c’était
justement tout cela qui était drôle, incroyablement drôle. Dans la façon de faire. C’était
fugace. Comme si cet homme était passé pour rien. Comme s’il avait eu accès à la
télévision pour proposer quelque chose n’ayant pas vraiment d’intérêt. Cela donnait
l’image d’un bras d’honneur effrontément effectué envers les autres programmes de
divertissements, dits culturels ou de haute gamme. Et tout cela, à une heure de grande
écoute. Pile avant de manger. C’était culotté. Presque fou. Nous venions de voir un
extraterrestre.
À la fin du sketch en question, mon père, simple facteur à la Poste, et ma mère,
respectable femme au foyer, ne disaient rien. Ils se regardaient. Vides. Fades. Je les
observais à mon tour, avec au fond du ventre cette peur étrange d’avouer mon envie de
rire tout du long. Je pensais même secrètement, et c’était plutôt jouissif, que l’humoriste
que nous venions d’écouter presque religieusement était vraiment dérangé. Curieusement
en s’adressant à moi, mon père, non sans une réelle certitude enveloppée d’une
inexplicable once de colère, lâcha en premier la phrase devenue pour moi inoubliable :
« Tu as vu ce gars ? Eh bien, tu ne le verras plus jamais.
Parce que je peux te dire que ça ne marchera jamais pour lui.
C’est nul, c’est vulgaire, sans aucun intérêt
et il n’est même pas drôle. »
Ben oui, Papa. Peut-être. Mais pourtant, un certain C O L U C H E venait de naître sous nos
yeux. Oui, COLUCHE. Et il allait guider toute ma vie, la guider mieux que toi. Point. À la
ligne.
Avant Coluche
Avant COLUCHE, telle une passation de pouvoir, les humoristes tenant le haut de
l’affiche et remplissant le cœur des Français nous ont quasiment quittés au
comptegouttes, presque en même temps, lui traçant une voie directe vers le succès.
En 1973, Fernand RAYNAUD, roulant un poil trop vite avec sa Rolls-Royce, s’écrasait
contre le mur d’un cimetière. Dernier gag du comique, sans doute. Mourir contre un
cimetière !!! Ses célèbres sketchs, comme Le 22 à Asnières, Le plombier ou Tonton,
pourquoi tu tousses ? occupaient encore une bonne partie des programmes proposés sur
les ondes.
2
Je garde avant tout en mémoire Le Défilé militaire . Sans doute son chef-d’œuvre. Sur
une musique de défilé du Quatorze Juillet, Fernand RAYNAUD interprétait une multitude de
personnages en changeant les expressions de son visage à la vitesse grand V.
L’ensemble était entièrement visuel. Seul son béret permettait de passer d’un militaire à
l’autre, en marchant au pas sur la musique. Il y avait le gradé, le timide, le paumé, et
même l’homosexuel. Il jouait tout un régiment à lui tout seul. La performance était
incroyable. Elle affichait un talent comique indéniable. Historiquement, Fernand RAYNAUD
serait à l’origine du premier one man show d’humour en 1959 au Théâtre des Variétés.
Des suites d’une longue maladie, FERNANDEL nous quittait juste avant lui, en 1971. Sa
célèbre Félicie aussi est inscrite au panthéon de la chanson humoristique. S’il débuta en
vrai comique troupier, Fernand Contendin, de son vrai nom – dit FERNANDEL selon le
pseudonyme que lui aurait attribué sa propre mère – fut surtout une immense vedette de
cinéma. Véritable champion du box-office, il a réuni plus de deux cents millions de
spectateurs dans les salles obscures. Rien que ça ! Ses succès comme Le Schpountz,
La Cuisine au beurre, Ali-Baba et les quarante voleurs, La Vache et le Prisonnier,
L’Auberge rouge et, bien sûr, la série des Don Camillo, figurent en haute place dans
l’histoire du septième art français. J’ai pour ma part un faible, une scène du film François
erI se situant à mon sens parmi les grands moments de notre patrimoine comique. C’était
3
le supplice de la chèvre . Nous y voyions FERNANDEL allongé, puis attaché sur la table
d’une salle de torture. On lui mouillait les pieds avec de l’eau salée et une chèvre venait
alors lui lécher les orteils en le faisant hurler de rire tellement les chatouilles étaient
insupportables. Le rire de l’acteur était si communicatif que ce moment de cinéma en noir
et blanc est entré rapidement dans les annales. Je ne peux m’empêcher d’en rire encore
rien que d’y penser. C’était très bête, mais qu’est-ce que c’est drôle !
En 1974, nous quittait également Francis BLANCHE, l’inventeur des canulars
téléphoniques, bien avant les délires de Jean-Yves LAFESSE qui n’aura en fait rien
inventé. Indépendamment de son importante carrière cinématographique, dont Les
Tontons flingueurs forme la référence suprême, Francis BLANCHE, auteur de chansons, de
poèmes, de billets d’humeur et de textes tout aussi farfelus les uns que les autres, fut le
complice de son ami Pierre DAC. Leur duo défraya plus d’une fois la chronique. Leur
amour du non-sens, de la dérision toujours bienvenue, réfléchie, bien placée, leur permit
de nous offrir des chefs-d’œuvre du genre. On raconte d’ailleurs que la création de leur
plus célèbre sketch s’est faite dans une soirée de gala au cours de laquelle ils étaient tous
les deux complètement ivres, à force d’avoir un peu trop profité du buffet. On leur
demanda d’aller sur scène devant les convives, et sans se faire prier une seule seconde,
les deux compères se sont alors lancés dans une improvisation qui sera filmée, entrant
4
elle aussi dans les annales. Le Sâr Rabindranath Duval était né. Il est inscrit au
panthéon des sommets de l’humour. Si vous observez bien cette vidéo sur le web, vousconstaterez qu’à de nombreux moments, nous pouvons penser que cette version est
plausible. Les yeux des deux complices pétillent de malice et de joie dans le plaisir de la
déconne. Dépassés par les fous rires, ils s’amusaient comme des gosses en totale
liberté.
Pierre DAC disparut en 1975, un an après le départ de son ami. L’inventeur de la
célèbre revue satirique L’Os à moelle, des grands feuilletons radiophoniques tels que
Signé Furax, ou encore Bons baisers de partout qui connut sept cent quarante épisodes
entre 1965 et 1974 sur France Inter, n’a sans doute pas supporté de ne plus pouvoir
délirer avec Francis. Enclin à des tendances suicidaires, le vieil âge arrivant, le Roi de
l’Absurde s’envola à jamais en nous laissant des citations historiques telles que :
« Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler
sont les deux principes majeurs et rigoureux
de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. »
Je connais par cœur l’œuvre de Pierre DAC. Adolescent, je lisais ses ouvrages, ses
Pensées, ses petites annonces absurdes. Tenez, je ne résiste pas. En voici une que je
n’ai jamais oubliée :
« Cherche deux hommes de paille, un grand et un petit,
pour tirage au sort. »
Par la suite, j’aurai l’occasion de beaucoup jouer au café-théâtre Phèdre à repasser,
sa parodie référence du Phèdre de RACINE dans laquelle les tirades comme « Il y a
longtemps que Théramène sa fraise » fusent de toutes parts. J’aurai aussi l’opportunité
5
de chanter plus d’une fois en public Le Parti d’en rire , créé par Pierre DAC et Francis
BLANCHE sur la musique du Boléro de RAVEL. Ce sera l’un des exercices les plus difficiles
que j’aurai à répéter. Et puis, j’aurai surtout l’honneur d’être l’un des rares comédiens à
pouvoir jouer longtemps, et sans la moindre accroche – je peux m’en vanter –, l’intégrale
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du fameux Schmilblick , un texte quasi impossible à apprendre dont voici un court extrait
pour vous donner une idée de l’exercice :
« Le Schmilblick des frères Fauderche est,
il convient de le souligner, rigoureusement intégral,
c’est-à-dire qu’il peut à la fois servir de Schmilblick d’intérieur,
grâce à la taille réduite de ses gorgomoches,
et de Schmilblick de campagne grâce à sa mostiblase
et ses deux plotosifres qui lui permettent ainsi d’urnapouiller
les istioplocks même par les plus basses températures… »
Et c’est comme ça pendant sept minutes. Eh oui. Sept minutes totales de non-sens, de
mots inventés, jamais entendus, tarabiscotés, géniaux, à la phonétique irrésistible. Créé
en 1949, par Pierre DAC en personne, le mot Schmilblick est entré dans le langage
7
courant en 1975, grâce à COLUCHE qui le reprit pour titre , lors de son célèbre sketch
parodiant un jeu télévisé de Guy LUX, dans lequel chacun doit deviner, puis définir un objet
qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout.
Je suis le spécialiste de Pierre DAC. Suffisamment pour déplorer amèrement aujourd’hui
que les nouvelles générations ne le connaissent pas et l’ignorent totalement. J’ai mon
explication. Elle n’engage que moi, mais je la livre ici avec une certaine colère. C’est la
faute aux ayants droit, sa propre famille qui, après le décès de l’humoriste, ont nommé
Jacques PESSIS, journaliste et écrivain (ex-collaborateur de Philippe BOUVARD), comme
l’unique porte-parole des œuvres du cher disparu. Il est ainsi devenu le seul autorisé àvéhiculer la mémoire du maître incontesté de l’Absurde. Je prétends que le dénommé
Jacques PESSIS enfermera Pierre DAC dans une bibliothèque.
Je m’explique.
Sans doute aveuglé par l’admiration qu’il lui porte, plutôt que de le réhabiliter sans
cesse, Jacques PESSIS a organisé avec les textes de l’humoriste des spectacles et des
événements poussiéreux, jamais en connexion avec le monde qui avance. Pour moi, il n’a
pas réussi à prouver, ni à démontrer que cet humour est toujours résolument moderne,
nouveau, intemporel. Il a transformé le tout en encyclopédie, en s’octroyant le droit de
ranger Pierre DAC presque du côté de la Pléiade. Mais à bien caler les auteurs dans les
étagères, on finit par n’en faire que des ouvrages coincés entre des milliers d’autres,
condamnés à l’oubli. J’accuse donc ici même le dénommé Jacques PESSIS d’avoir
empêché l’humour de Pierre DAC de trouver un second souffle, un nouveau public, de se
l’être inconsciemment approprié pour l’étouffer au lieu de le faire vivre, respirer,
ressusciter. Il a ainsi privé les nouvelles générations de spectateurs d’accéder à ce
monument du rire. Preuve en sont les nombreux procès d’intention qu’il a commis lorsque
la moindre personne a demandé des autorisations d’exploitation aux ayants droit de Pierre
DAC afin de monter tel ou tel événement. Jacques PESSIS s’est toujours imposé en
refusant tout projet autour de l’humoriste, préférant les réaliser seul, les mettre en scène
(alors que ce n’est pas son métier) et les produire seul aussi (alors que ce n’était pas son
argent). En vase clos, comme si en n’appartenant qu’à lui, la mémoire de l’auteur serait
respectée et protégée.
Je suis d’autant mieux placé pour affirmer tout cela, que pour jouer et interpréter Pierre
DAC sur scène, je suis passé par les adaptations de mon ami Jean-Baptiste PLAIT, autre
passionné de l’humoriste. Cet ami – qui m’a laissé sans voix lors de sa mort brutale due à
une terrible chute d’hélicoptère – a réussi dans les années 1980 à obtenir le droit de
continuer à jouer les textes de Pierre DAC. Il s’est permis de les adapter en les rendant
totalement ouverts aux jeunes générations. Ses mises en scène du Schmilblick, de
Phèdre à repasser ou de Les Pensées de Pierre DAC sont celles que j’ai interprétées
puis suivies à ses côtés. Je les ai reprises au Café-Théâtre des Blancs Manteaux à
Paris en 2009 pour les réhabiliter. Et c’est là que je me suis rendu compte à quel point le
mal a été fait, à quel point le public de la fin des années 2000 a ignoré l’existence même
de feu Pierre DAC, l’un des géants de l’humour français. Ils se sont coupés de l’absurde et
du non-sens. La transmission n’a pas eu lieu. Ils ne sauront même pas qui c’est. Merci,
Monsieur Jacques PESSIS !!!
***
En règle générale, avant 1974, les humoristes ne faisaient pas de vagues. Ils
pratiquaient un humour sain, bien français, bien de chez nous. Robert LAMOUREUX, connu
8
pour son célèbre Papa, Maman, la bonne et moi , a rencontré un succès colossal avec
son sketch de La Chasse au canard. Il s’est orienté lui aussi rapidement vers le cinéma. Il
ey a réalisé la trilogie de La 7 compagnie, puis s’est imposé comme un auteur de
comédies de boulevard très efficace.
Les duos étaient très à la mode. Roger PIERRE et Jean-Marc THIBAULT tenaient
encore le haut de l’affiche avant de mener chacun une carrière en solitaire. Jean POIRET
et Michel SERRAULT, avec leurs sketchs délirants, décalés, étaient dans tous les esprits.
Mais c’étaient surtout LES BRANQUIGNOLS, créés par le génial Robert DHERY dès 1948,
qui restaient la troupe vedette par excellence. Vingt ans de succès !!! Pratiquement tous
les artistes comiques, même les plus célèbres par la suite, ont débuté avec ces fameux
BRANQUIGNOLS. Après sept ans de triomphe sur Paris, la troupe est même allée faire rire
l’Angleterre pendant deux ans. On notera toutefois que les spectacles des BRANQUIGNOLS
avaient la particularité de tous posséder un parfum de scandale avant l’heure. Car on ycroisait systématiquement des filles dévêtues dans des tableaux ou interludes façon
9
Revue du Lido. Ah, les belles bacchantes , le plus célèbre de leurs opus, fut joué huit
cent quatre-vingt-trois fois et devint en 1954 un célèbre film sur grand écran. Le cinéma
permit alors à Robert DHERY et à sa bande d’enflammer le box-office français pendant plus
de dix ans, jusqu’au célèbre Petit baigneur dans lequel Louis DE FUNÈS tient l’un de ses
meilleurs rôles. On y voit surtout Jacques LEGRAS (le créateur de La Caméra invisible,
une émission phare de la télévision), offrir l’un des sketchs les plus performants de notre
cinéma comique. Il s’agit du sermon du curé dans une église le temps d’un sketch de trois
10
minutes, surnommé Notre-Dame des courants d’air . Les éléments, micro, toit et porte
de l’autel, étaient tous contre lui, tant l’état du monument était déplorable. L’enchaînement
de gags dégageait un rythme soutenu, s’accélérant au fur et à mesure que le discours du
prêtre avançait. Cette scène demeure une référence dans le domaine de l’humour.
Combien de fois me la suis-je visionnée en vidéo pour en observer la mécanique, la
rigueur, la précision du travail ? Je serai, je crois, capable de la dessiner plan par plan.
Tous ces acteurs et toutes ces actrices de comédie, irremplaçables, talentueux, si
drôles, formaient ce que l’on a finalement étiqueté l’humour de Papa, véhiculant une
certaine idée de la France. C’était une France s’esclaffant devant des choses faciles, se
nourrissant de gags ou de décalages absurdes, de clichés basés sur cet humour dit
rabelaisien, les bonnes valeurs faisant les bons Français, le tout estampillé sans vagues,
sans débordements.
Ces humoristes-ci, tous venus des cabarets d’antan, auxquels je souhaite ajouter
l’inénarrable Darry COWL, dont les bégaiements et la tête de benêt faisaient aussi partie
intégrante de notre histoire de la comédie, ont été fort justement happés par le cinéma ou
le théâtre, devenant de vraies vedettes populaires, médiatisées par la radio, par les
journaux, puis, bien sûr, par la télévision.
Sur les chaînes hertziennes, seul Henri SALVADOR tenait le haut du panier. Ses
émissions restent sans doute celles qui me faisaient le plus éclater de rire. Pour mes
parents, elles formaient la distraction familiale par excellence. Nous ne manquions jamais
la moindre apparition du Sieur SALVADOR sur le petit écran. L’artiste était très malin. Il
savait y faire, susciter l’intérêt, créant toujours l’événement lors de ses célèbres Show
Salvador essentiellement programmés aux grandes occasions, en prime time, lors des
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fêtes de fin d’année par exemple. Ses chansons telles que Zorro est arrivé ou Juanita
Banana circulaient en clips vidéo un peu partout. Il y interprétait tous les personnages
sous des déguisements déjantés (ah, les couettes de Juanita Banana montant chaque
fois qu’il pousse ses vocalises !!!). Les sketchs, créés parfois exprès pour ses émissions
de télévision, nous réjouissaient chaque fois. Son plus célèbre restant cet homme avalant
un verre d’une boisson alcoolisée pour en vanter les mérites lors du tournage d’un spot de
pub. Comme il devait refaire sans arrêt la prise de vue, et donc reboire le verre qu’il
remplissait systématiquement, il était de plus en plus saoul chaque fois qu’il reprenait. Là
aussi, nous sommes face à un enchaînement hyper rythmé d’une situation posée au
départ puis dégénérant au fil de son déroulement. La progression était orchestrée de main
de maître, un modèle du genre. SALVADOR titubait, bafouillait, grimaçait comme personne.
Je connaissais aussi ce délire par cœur.
En revanche, du côté des salles de théâtre, parmi les solos sur scène, seul Raymond
12
DEVOS imposait le respect. À travers lui, le duo barge des FRÈRES ENNEMIS, ou
13
l’incroyable Pierre REPP , étaient des dérivés assez délirants et terriblement infaillibles
sur les différentes astuces employées à user de la langue française, à torturer les mots, à
faire rire de calembours ou de lapsus tous plus inventifs les uns que les autres. Un certain
Pierre PÉCHIN se montrait toutefois fort drôle en étant le premier en 1975 à prendre14
l’accent arabe pour réciter La Cigale et la Fourmi de Jean de La Fontaine, transformant
15
la fable en La Cèggal et la Foôrmi. Alex MÉTAYER s’imposait aussi. Son premier
spectacle en 1975 se fit énormément remarquer. On prétendait carrément qu’il donnait au
one man show ses lettres de noblesse. Ce compliment venait surtout du fait que le regard
de cet humoriste sur la société était particulièrement pointu, acide. Ses observations
aiguës sur les personnages qu’il interprétait avec un vrai sens de la dérision le classent
parmi les comiques pertinents.
Il est à noter que peu de femmes faisaient rire à ce moment-là. Si l’on excepte les
excellentes Jacqueline MAILLAN et Maria PACÔME, stars indiscutables du théâtre de
boulevard, considérées à juste titre comme d’extraordinaires comédiennes, seule Sylvie
16
JOLY demeurait la Reine, saluée unanimement comme la première femme humoriste à
faire du seule-en-scène. Avec elle, en 1972, naquît le terme one woman show. Elle
connaîtra plus de vingt ans de succès.
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Et puis, il y avait ZOUC , artiste suisse passée par le théâtre et le mime. Mais l’univers
de cette dernière baignait dans un humour si sombre, névrotique et anxiogène, que seuls
les adeptes de recherche artistique purement atypique savaient l’apprécier. J’en ferai
partie plus tard, lorsque passé ma maturité puis nourri par mes études théâtrales, le cas
ZOUC saura me convaincre. J’ai mis du temps, car pour rire avec cette femme tout
habillée de noir, il fallait se préparer. Mais aujourd’hui, je suis réellement fan. Quel talent !!!
Je ne souhaite toutefois nullement omettre la délirante Marianne SERGENT, dont le
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sketch sur La Fellation fut un tel scandale en étant diffusé à une heure de grande
écoute sur la deuxième chaîne de la télévision française, qu’elle fut immédiatement
interdite d’antenne, puis censurée dans tous les médias. Pourtant, Marianne, que je
connais fort bien, est aussi une grande dame du one woman show. Elle l’a toujours été. Et
plus que jamais en activité de nos jours, elle continue de jouer son solo qui tourne avec
succès depuis plusieurs années : Trente ans de succès sans jamais passer chez
Drucker.
***
Pendant ma préadolescence, je constatais qu’au fur et à mesure, mes centres d’intérêt
se dirigeaient plus vers Guy BEDOS. À ce moment-là, il s’installait tout doucement en
vedette de solo. Pourtant, en 1973, le public encore marqué par ses années de duo aux
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côtés de Sophie DAUMIER applaudissait à tout rompre le fameux sketch de La Drague
devenu un classique du genre. J’en achetais d’ailleurs le 45-tours que je me régalais à
faire tourner sur mon pick-up. Mais si ses sketchs en solitaire, signés pour la plupart
JeanLoup DABADIE – tels que Paulette, pour ne citer que celui-là –, ne me faisaient pas
particulièrement monter au rideau, je dois avouer que la façon dont BEDOS parlait de
l’actualité, osait des improvisations sur les événements en critiquant souvent violemment
le système, me fascinait grandement. C’étaient là les débuts de ses fameuses revues de
presse qu’il intégrera progressivement dans ses futurs rendez-vous avec le public,
imposant ainsi sa marque de fabrique.
Disons que mon éducation, si tant est qu’elle soit passée par une transmission de
l’humour, se situe pleinement vers tous les artistes que je viens de vous citer. Je les
respecte infiniment, car ils ont, chacun à leur façon, su imprégner leur époque, trouver leur
propre style. Ils ont chacun ce truc qui n’appartient qu’à eux.
Seulement, en ce début des années 1970, juste avant COLUCHE, LES BRANQUIGNOLS
étaient en fin de course. Il faut avouer que leur humour prenait un coup de vieux. Il existait
bien LES CHARLOTS, mais ils ne réussissaient pas vraiment à renouveler leurs sketchs.Leurs chansons et leurs films restaient très au ras des pâquerettes. Les Fous du stade
ou Les Quatre Charlots mousquetaires ne suscitaient que des rires d’écoliers. Ils n’ont
jamais vraiment ambitionné de révolutionner le cinéma comique sur notre territoire. Mai 68
venait de passer par là. Nous nous trouvions en pleine liberté des mœurs. La révolution
culturelle et sexuelle battait son plein. Un certain humour de Papa n’était plus à la mode.
C’est la vie. Il fallait avancer, passer à autre chose.
***
Les vedettes du rire, indétrônables jusque-là, nous quittaient donc au compte-gouttes,
les unes derrière les autres, disparaissant brutalement parce que la vie s’arrêtait ou que le
public n’en voulait plus. Mais certains grands professionnels résistaient en sachant
renouveler leur art, inventer, repérer puis suivre les tendances, toujours remettre du corps
à l’ouvrage.
Alors que BOURVIL et Louis DE FUNÈS venaient de faire un triomphe historique au
cinéma avec La Grande Vadrouille, La Cage aux folles avec POIRET et SERRAULT
révolutionnait au théâtre la comédie de boulevard (dont Robert LAMOUREUX aussi
es’apprêtait à créer de futurs classiques avant d’imposer sur grand écran sa célèbre 7
compagnie en trois opus). La distraction était plus que jamais populaire, au sens noble du
terme. Nous rions des homos sans aucune homophobie, nous nous moquions gentiment
des Allemands pour exorciser une occupation toujours pas digérée, et si nous tapions sur
quelques ministres ou politiques influents, c’était toujours fait dans le respect de la
personne, dans l’irrévérence classieuse servie par une écriture fouillée, travaillée, une
construction scénaristique solide, embellie d’idées chaque fois plus originales les unes
que les autres, héritage direct des chansonniers de la Belle Époque. L’imitateur Thierry
LE LURON l’avait bien compris. Ses chansons rappelaient les meilleurs refrains de feu les
comiques troupiers, et ses textes, écrits au cordeau, massacraient à tout va les célébrités
de l’instant en utilisant la caricature, voire l’exagération, pour mieux se protéger d’une
certaine censure.
Raymond DEVOS était donc bien le seul humoriste à occuper finalement la scène en
affichant ce respect qui rend intouchable. C’est le Patron, le Boss, le Parrain. Il donnait
ses lettres de noblesse à la définition même du mot humoriste – « qui a de l’humour »,
dixit Le Petit Robert. Car en face du mot Humour, notre dictionnaire de la langue française
est très limpide. Il le souligne ainsi :
« Forme d’esprit qui consiste à dégager les aspects plaisants
et insolites de la réalité avec un certain détachement. »
Alors, en la matière, Raymond DEVOS était un pur homme d’esprit. Imbattable. Chacune
de ses apparitions télévisées constituait un événement. On préférait de loin l’inviter sur le
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plateau du Grand Échiquier , la célèbre émission culturelle de Jacques CHANCEL, plutôt
que le voir dans les émissions de variétés des Maritie et Gilbert CARPENTIER ou de Guy
LUX. C’était ce qui faisait la différence. Pendant toute mon enfance, Raymond DEVOS et
Charles AZNAVOUR pour la chanson étaient traités à juste titre comme des monuments, des
maîtres dans leur art. Et je leur reconnais cette force, ce talent, ces choix astucieusement
calculés dans leurs apparitions médiatiques. En cet âge prépubère, je baignais avec
délectation dans les jeux de mots de DEVOS au même titre que je me perdais ou me noyais
dans les jeux de maux d’AZNAVOUR.
C o l u c h e
Ce que l’on a surnommé fort justement l’humour de Papa ne correspondait plus
totalement à mes goûts, à mes envies. Les choix des parents ne comblent pas forcément
ceux de leurs enfants. En ce qui me concerne, deux générations nous séparaient déjà. Et
comme tout adolescent qui se respecte, mes centres d’intérêt allaient diverger parce que
les propositions humoristiques fusaient de tous côtés.
La première apparition de COLUCHE à la télévision en 1974 a été un choc. L’artiste
m’interpellait, m’intriguait. Il m’attirait d’autant plus que mon père ne l’avait pas aimé et
prétendait, sûr de lui, qu’on ne le verrait plus. Alors, un peu pour le contredire, avec ce
vague sentiment de rébellion, d’interdit, je décidais d’oser m’aventurer vers les délires de
l’homme à la salopette. Mais je ne percevais pas encore au fond de moi que c’est avant
tout la nouveauté, le culot, la franchise et sans doute un côté antisystème qui me
guidaient. D’entrée, COLUCHE représentait tout cela. Je l’ai senti. Cet extra-terrestre, à
l’opposé de tout ce qui s’est fait avant lui, m’a pleinement séduit. Je flairais peut-être tout
bêtement le non-conformisme, ce mec-là savait être infiniment libre dans un monde où tout
me paraissait cloisonné, étriqué, cadré. Eh oui ! Je suis né sous DE GAULLE, moi. Je
passais mes années d’enfance entre un POMPIDOU que je me souviens voir filer comme un
éclair, et un GISCARD D’ESTAING évoquant sans cesse le bourgeois coincé du cul. Ah, ses
apparitions télévisées avec son Anémone d’épouse faisant si Versailles-catho ! C’était
quelque chose !!! Je suis un enfant de la droite, moi. Une droite bien-pensante. Et même si
mes parents seraient les premiers à voter Mitterrand en 1981, il n’empêche que les
années 1970 ont été menées par une politique bien à droite. Alors, comme les
événements de Mai 68 n’arrivaient pas jusqu’à nous, au fin fond du Vaucluse, que nous
vivions tout cela de loin, uniquement via ce que nous en montraient les chaînes de télé, il
est évident que l’arrivée d’un COLUCHE, sa liberté de ton, son autre regard sur la vie, la
politique et l’humain en général, me fascinaient au plus haut point.
eJ’apprendrai plus tard qu’il se nommait Michel COLUCCI, né en 1944 dans le XIV
arrondissement de Paris. Il avait donc trente ans quand il croisa ma route. Il était un
enfant du Café de la Gare, ce lieu créé en juin 1969 rue Mouffetard au cœur de Paris.
COLUCHE et Romain BOUTEILLE en étaient les instigateurs. À leurs côtés figuraient déjà
SOTHA, MIOU-MIOU, Patrick DEWAERE ou encore Henri GUYBET. Obligé de changer
d’adresse parce que l’endroit se montrait trop petit face à la demande grandissante du
public, le Café de la Gare développa en réalité sa notoriété dès avril 1972, entre les
Halles et le Marais, où il existe d’ailleurs toujours aujourd’hui. Je vais souvent fréquenter
cet endroit. Je vais même avoir la chance d’y jouer, de fouler sa scène mythique, d’y
monter quelques projets. Non sans, vous vous en doutez, certains frissons me parcourant
l’échine.
À l’époque, la bande s’agrandit rapidement. Un certain Gérard DEPARDIEU vint même un
temps la rejoindre. C’est ainsi que Bertrand BLIER a trouvé son casting parfait pour le
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novateur et irrévérencieux scénario des Valseuses : DEWAERE/DEPARDIEU/MIOU-MIOU.
Le film est sorti en mars 1974 et s’est vu salué par un véritable tollé. Il a fait scandale, a
écopé d’une interdiction aux moins de dix-huit ans. Il a même été accusé de pornographie.
Pourtant, il n’en est rien. Aucun plan dit pornographique ne s’est immiscé dans cette
écriture neuve, libérée, éclatée. Ce deuxième film de BLIER demeure l’exemple parfait
d’une liberté de ton enfin installée, entre humour grinçant et potache. Il est porteur d’un
vrai regard libertaire sur la société, d’une acuité à fleur de peau accompagnée d’une
ambiance générale frappante de justesse, de modernité. Les Valseuses est complètement
à l’image des spectacles alors proposés au Café de la Gare. Tels les bouffons du
MoyenÂge en leurs temps, tous ces artistes-là tendaient enfin un miroir au public, montraientl’univers dans lequel nous vivions, éveillant les consciences, fustigeant le régime en
place, osant affûter leur regard pour mieux nous faire envisager l’avenir. Oui, notre
société changeait, évoluait, prenait un autre tournant. Le cinéma nous le transmettait, les
spectacles comiques nous plongeaient de plain-pied dans cette prise de conscience.
***
Pour COLUCHE cependant, travailler en équipe était visiblement difficile. Son sale
caractère et ses sautes d’humeur perturbaient le groupe mené avant tout par SOTHA et
Romain BOUTEILLE. Il écrivait progressivement des monologues qui se transformaient en
sketchs, il tirait pas mal la couverture à lui, ses envies de solo sautaient aux yeux. Un peu
trop, si l’on en juge ce que finissaient pas penser ses camarades. Il s’essayait d’ailleurs
un peu en solitaire. De-ci. De-là. Il en arriva à quitter le Café de la Gare pour rejoindre en
1975 La Veuve Pichard, un autre café-théâtre, aujourd’hui très connu sous le nom du
Point-Virgule. Et ce café-théâtre-là, je le connais trop bien. Je vais aussi à ma façon en
façonner l’histoire. Je vais y travailler onze ans, y créer Le Trempoint, une scène ouverte
toujours présente de nos jours, et y vivre les meilleures années de ma vie.
Ce petit théâtre si familier pour moi – qui fut donc La Veuve Pichard de 1975 à 1978 –
était une ancienne menuiserie, cédée à de jeunes comédiens débutants, par le mari de
celle que nous appellerons tous « Madame DAVID », la gérante du Rendez-vous des amis,
le café juste en face. Les jeunes artistes en question à ce moment-là se nommaient
Martin LAMOTTE, ANÉMONE, Roland GIRAUD ou encore Gérard LANVIN. D’ailleurs, vingt
ans plus tard, lorsque j’ai joué, au Théâtre de la Michodière, L’Hôtel du libre-échange de
Feydeau avec Martin LAMOTTE, ce dernier, sachant que je passais mes heures entières
au Point-Virgule me disait chaque soir, lorsque je quittais la scène en courant pour filer
dans le Marais, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie :
« Prends soin de la toiture, c’est moi qui l’ai faite ! »
« Oui, Martin. Promis », que je lui répondais, tellement fier de continuer l’aventure dans
cet établissement mythique, d’y faire rire encore et toujours le public, d’en perpétuer la
légende.
En ces années 1970, La Veuve Pichard connaissait un succès considérable avec La
Revanche de Louis XI, parodie délirante du Moyen-Âge, dans laquelle Martin investissait
le rôle du bouffon. COLUCHE lui-même adaptait la pièce en réalisant plus tard le film – sorti
au cinéma en 1977 – sous le titre : Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine. Son
expérience de réalisateur s’est arrêtée là. Il a estimé le résultat fort moyen. Ça ne
marchait d’ailleurs pas des masses au box-office. Or, de nos jours, l’objet est devenu
culte, parce qu’il réunissait à la fois l’équipe du Café de la Gare, de La Veuve Pichard
mais aussi les tout débuts de la troupe du Splendid. Claude CARLIEZ – futur maître
cascadeur des James Bond – y chorégraphiait les combats, et Serge GAINSBOURG en
personne composait la célèbre chanson d’opérette drôlissime, chantée sans cesse à
tuetête par un Gérard LANVIN en collants moule-burnes : « On m’appelle le Chevalier Blanc. »
Pour avoir vu cette unique réalisation au cinéma de COLUCHE au moins une dizaine de
fois, je peux vous assurer qu’elle reste toujours vraiment drôle par moments, n’affiche
certes pas la moindre ambition artistique, mais demeure tout de même le sacré
témoignage d’une époque.
Mais, pour en revenir à La Veuve Pichard, là aussi, pas facile de travailler en équipe.
Bien que Romain BOUTEILLE et lui arrivèrent à créer la troupe Le vrai chic parisien,
réunissant finalement tous les talents nés dans les cafés-théâtres les plus prisés de la
capitale, COLUCHE sentait visiblement au fond de lui qu’être seul sur scène était bien sa
principale vocation, son destin. Son premier one man show fut à l’affiche dès 1974. Il
alternait avec des apparitions de plus en plus restreintes en équipe et puis son solopendant quelque temps, jusqu’à prendre enfin la décision de ne plus rouler qu’en solitaire,
auréolé du succès considérable que nous lui connaissons grâce aussi au producteur qu’il
a rencontré, et sur lequel je reviens vite, car j’ai eu également la chance de travailler avec
lui : Paul LEDERMAN.
***
Le 19 janvier 1975, une nouvelle émission de télévision me réconfortait pleinement
dans mon choix et mon amour pour COLUCHE. Pendant plus d’un an, tous les dimanches,
juste après le journal de treize heures, la France entière n’a eu d’yeux que pour Le Petit
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Rapporteur diffusé en direct sur la première chaîne. Le succès a été considérable. Ce
journal satirique pas comme les autres était animé et produit par Jacques MARTIN,
comédien-humoriste devenu vedette du petit écran. Terriblement influencé par ses années
de cabaret et de duo souvent provocant avec J ean YANNE – on se souvient des
Élucubrations d’Anselme, parodies des chansons yéyé d’ANTOINE dans lesquelles on
pouvait entendre : « Ma mère m’a dit Alphonse fais-toi couper les ch’veux, y en a bientôt
plus d’poils qu’y en a aux culs d’mes boeufs » –, Jacques MARTIN possédait aussi le don
de bien s’entourer. Il savait rassembler, mutualiser les compétences. Son Petit Rapporteur
a été un vivier de talents sans précédent. Indépendamment du fait que l’on y retrouvait
tout ce qui faisait l’humour piquant, lucide, vache et salutaire, des chansonniers
pamphlétaires ayant déridé sans cesse les décennies précédentes, de nouvelles têtes
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telles que Stéphane COLLARO , Daniel PRÉVOST et surtout Pierre DESPROGES, y ont fait
souffler un vent de dérision tout à fait novateur.
Je m’arrête un moment sur ce programme. Car si le dénommé COLLARO n’a pas su me
convaincre, ou si peu, avec son futur Collaro Show pourtant chahuté par ses célèbres
Coco Girls – j’en trouvais l’humour bien trop facile, franchouillard, voire à la limite des
blagues Carambar –, ni même avec son Bêbête show – puisque j’ai été par la suite bien
plus happé par l’humour de Canal+ et de ses Guignols de l’info –, je dois stopper un
instant mon récit sur l’une des séquences les plus célèbres du Petit Rapporteur dans
laquelle Daniel PRÉVOST interviewait Monsieur le Maire du petit village de Moncuq devant
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les caméras de télévision . L’impact a été tel que ce village existant réellement en
province française a soudain vu sa célébrité exploser.
Daniel PRÉVOST se promenait dans les rues du village avec le maire en lui demandant
tout naturellement :
« Y a des bus à Moncuq ?
Parce que je ne vois pas l’arrêt de Moncuq ! »
Puis, il le suivait dans les locaux de la mairie en lui disant :
« Vous n’êtes pas bien chauffés dans vos locaux,
je ne vois pas le poêle de Moncuq », etc., etc.
Ces trois minutes de folie totale se sont inscrites immédiatement dans le marbre, et
sont devenues une référence ultime, un chef-d’œuvre d’humour au sens noble du terme.
Pour l’avoir découvert en direct à l’âge de douze ans, je garde en moi le souvenir d’avoir
tellement ri que mes abdominaux ont été gonflés pendant plusieurs jours. Par la suite, je
surveillais chacune des séquences avec Daniel PRÉVOST. Le voir un peu plus tard à
nouveau délirer comme un gamin à l’intérieur d’une boucherie, se battant en compagnie
d’un Pierre DESPROGES hilare, avec les saucisses et les boudins de l’étalage devant une
pauvre vendeuse médusée, m’a tout autant fasciné.
Puis, c’est au tour de Pierre DESPROGES d’entrer en scène. Montant encore le curseurd’un cran, voilà qu’il a interviewé seul la romancière Françoise SAGAN, en se moquant
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presque d’elle . Voilà aussi qu’avec Thierry LE LURON aux côtés duquel il jouait les faux
journalistes, il a parodié notre président de la République, Valéry GISCARD D’ESTAING, en
inventant ce fameux bruit de bouchon de bouteille effectué par son doigt sortant de la
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bouche à chaque fin de phrase prononcée par le génial imitateur .
Que d’éclats de rire !!! Que de no-limit !!! Ces humoristes-là me rapprochaient encore
plus de COLUCHE, de ses sketchs dits osés, culottés, en roue libre.
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Toujours grâce au Petit Rapporteur, j’ai été totalement absorbé par un certain PIEM ,
dessinateur satirique à la voix et à la barbe si bienveillantes. Il savait m’embarquer
rapidement dès qu’il développait un sujet d’actualité ou un fait divers. Sa séquence La
Semaine de PIEM, fer de lance de l’émission, reste encore gravée dans ma mémoire.
Même les fois où un autre dessinateur du nom de DADZU le remplaçait, je fondais aussi.
En fait, c’est la fascination pour le dessin qui m’interpellait. Je ne dessine pas du tout, ou
plutôt quand je dessine c’est vraiment comme un pied – le Pictionary est devenu ma
hantise des années plus tard –, mais je découvrais là d’autres angles pour faire rire. Par
le dessin, s’installaient la parabole, le symbole, la métaphore ou la caricature. L’image, en
plus des mots, devenait un moyen d’expression tout à fait saisissant, d’une force souvent
exceptionnelle quand il s’agissait de taper sur des personnalités, de parler de l’information
à vif, de traiter l’actualité à chaud sans blesser ni brusquer. Elle permettait de contrer la
censure. Par cet intermédiaire, qui me semblait classieux, noble, la bande dessinée est
entrée dans ma vie. Mais pas n’importe laquelle.
Mon adolescence s’est construite via une certaine liberté de presse nommée Charlie
Hebdo. Grâce à PIEM et ses collègues dessinateurs, je me suis nourri dès lors de
WOLINSKY, de CABU et, bien entendu, de l’irremplaçable REISER. Voici bien sûr la relation
la plus directe avec COLUCHE. Les délires scato, voire pornographiques, du Gros
dégueulasse de REISER ont évoqué pour moi la liberté de ton et les blagues les plus
déplacées de COLUCHE. Quant à WOLINSKY et CABU, ils ont affûté mon regard critique sur
la société, rejoint mon pote à la salopette dans leur analyse du système, leurs audaces
engagées, leurs propos sur les femmes, le sexe ou sur nos dirigeants. Bref, tout ce beau
monde m’a tendu un miroir, montré la laideur d’un univers dénaturé par l’Homme, ses
actions, sa pensée. Il m’a invité à mieux m’en moquer pour réagir, faire évoluer les
consciences. Nous ne sommes pas des moutons, nous sommes des hommes libres.
Ouais. Je le pensais profondément. Ces artistes-là me l’ont dicté, imprimé en lettres d’or
au fond du cerveau.
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Ce que le Professeur CHORON avec le journal Hara-Kiri a crié haut et fort en
poussant les délires trash encore plus loin que n’importe qui. Ses romans-photos où il
apparaissait entouré de femmes nues, parfois couvertes d’excréments ou d’autres
substances mille fois suspectes, ont dévoré mon attention, dépassé mon imagination.
L’interdit me parlait. C’était comme si le journal Playboy imposait brutalement son intrusion
dans le monde de l’ironie et du sarcasme. Quelles limites peut-on mettre ? En existe-t-il ?
Sont-elles possibles ? Recevables ? Nécessaires ? Les vraies questions du style :
« Peut-on rire de tout avec n’importe qui ? » se sont installées dans ma caboche
d’étudiant.
Rien d’étonnant alors, qu’à peine son spectacle fini au Théâtre du Gymnase à Paris
– deux ans non-stop de triomphe à guichets fermés –, la campagne présidentielle de
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COLUCHE pour les élections de 1981 s’est faite par l’intermédiaire de Charlie Hebdo et
de Hara-Kiri. Ces deux journaux, l’un hebdomadaire, l’autre mensuel, sont devenus les
sponsors de COLUCHE. Ils l’ont épaulé, mis en avant dans toutes leurs unes. Elles ont été
aussi destroy les unes que les autres, frappant fort chaque fois, s’avérant d’une violenceinouïe envers la politique en place. Rien de surprenant, j’ai suivi à fond cette campagne
présidentielle-gag, ce gigantesque pied de nez au système. Je me suis imprégné de cette
machine à rire de tout, je m’en suis délecté, gobant l’humour le plus noir et le plus déplacé.
COLUCHE disait à propos de ces élections : « Avant moi, la France était coupée en
deux, maintenant elle sera pliée en quatre. »
Voici d’ailleurs le texte exact sorti à la une de Charlie Hebdo en 1980 pour annoncer la
candidature de COLUCHE aux présidentielles :
« J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques,
les pédés, les femmes, les parasites, les vieux, les artistes,
les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons,
les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis,
les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus,
tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques,
à voter pour moi, à s’inscrire dans leur mairie
et à colporter la nouvelle
tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche. »
Dans les mois qui suivirent, les dessins et slogans ont fusé de toutes parts : « Votez
Caca Prout », avec une grosse merde dessinée, « Votez Caca Boudin » avec une
caricature de COLUCHE levant les bras en l’air, « Pour emmerder la Droite jusqu’à la
Gauche, votez COLUCHE », « COLUCHE ou rien », « Votez RIGOLO », « COLUCHE arrive »,
« COLUCHE ou la chienlit », « Contre les 4 grands, votez pour le petit gros », « Je vote
pisse au cul », « Avec COLUCHE, la lutte continuche »… Je rigolais, je me marrais sans
cesse, je m’éclatais. J’étais comme un bébé barbotant dans son bain. L’humoriste est
apparu même en public dans des meetings délirants où il se montrait à poil avec une
plume d’autruche bleu-blanc-rouge entre les fesses. Moi, l’enfant né sous la droite, voyant
ainsi naître la liberté d’expression et ses conséquences, les retombées de l’après-68, je
passais des heures entières dans les cafés-tabac-presse de mon village vauclusien à
dévorer chaque numéro de Charlie Hebdo ou de Hara-Kiri, assimilant très bien que cet
énorme canular envers les politiques, cet impensable, virulent bras d’honneur aux
institutions en place, m’orientait et me fixait totalement dans mes choix de vie, d’humour,
de pensée. Ma personnalité s’est forgée sur leurs délires, sur leurs excès.
***
Seulement, la blague est allée un peu trop loin. COLUCHE a été annoncé avec seize pour
cent d’intentions de vote dans les sondages. Cela n’a finalement pas du tout plu aux
autorités. On a eu beau demander à l’entourage du comique de tout arrêter au plus vite,
COLUCHE a persisté. Il a même décidé de monter d’un cran. Il a annoncé publiquement
avoir reçu des menaces, que donc si les politiques avaient peur de lui, cela voulait dire
qu’il représentait lui-même une menace. Et jouer le rôle de la menace, ça lui plaisait bien.
Il a surenchéri, le bougre !!! Il n’a pas baissé les armes, il a redoublé d’énergie.
Je souhaite toutefois vous donner mon point de vue – n’engageant que moi – sur les
accidents survenus pendant cette période-là.
Le 24 novembre 1980, René GORLIN, le régisseur-lumières des spectacles de
COLUCHE, a été retrouvé mort de deux balles dans la nuque. Évidemment, l’humoriste a été
profondément blessé par ce drame. Il a commencé à s’interroger sérieusement sur le fait
de continuer sa méga-blague des présidentielles. Mais, n’en déplaise aux colporteurs de
ragots, voire aux adeptes de la théorie du complot, il a été prouvé qu’il s’agissait d’un
crime passionnel. Certes, nous ne sommes pas aux États-Unis, et les crimes passionnels
chez nous se règlent rarement avec deux balles dans la nuque, mais personne n’a jamais
pu contrer cette version qui se montre crédible. Pour la maison incendiée à laGuadeloupe, là aussi, faisons taire les mauvaises langues. Oui, COLUCHE a acheté une
propriété en Guadeloupe. Et, oui, celle-ci a bien été brûlée. Mais elle a été incendiée
exactement le 31 janvier 1985. Quatre ans après les élections. Que l’on n’aille donc pas
raconter que l’on a cherché à lui faire peur. Ne rattachons pas ce terrible accident au
meurtre de son régisseur. Cinq ans les séparent. Ces deux drames sont suffisamment
éloignés, distincts l’un de l’autre. Tout scénario digne d’un film d’espionnage demeure donc
inutile.
Début 1981, COLUCHE a donc maintenu sa candidature. François MITTERRAND, se
présentant également, s’est permis de le contacter. Il l’a encouragé à continuer. Pas con
une seconde, notre futur président !!! Derrière l’humoriste le plus célèbre, le plus médiatisé
du moment, se trouvaient toutes les couches sociales de la population que le Parti
Socialiste aimerait bien récupérer. En soutenant COLUCHE, en laissant même poindre la
possibilité d’une future alliance – si, si ! –, MITTERRAND a joué le rôle qui lui fera de toute
évidence gagner les élections. Michel COLUCCI, le citoyen, n’était pas dupe. Il avait très
bien compris que la politique est plus forte que tout. La maîtrise dans l’art de tout
récupérer, alliée à la faculté de savoir se servir des événements, est infaillible. Son
personnage de COLUCHE est devenu la marionnette d’un système, replacé au rang de
clown, au comique de foire, remis à sa place.
Le 16 mars 1981, COLUCHE a annoncé qu’il se retirait de la course au pouvoir lors
d’une conférence de presse mémorable durant laquelle il a mangé un plat de spaghettis
bolognaise en direct sous les caméras et sous les micros des journalistes. C’était toujours
aussi drôle, mais nous le sentions un tantinet amer, obligé de tout arrêter, comme si l’on
venait de casser son jouet. Il est clair qu’à un moment donné, il a été sollicité en haut lieu.
On lui avait gentiment demandé de se retirer. Plus le temps passait et nous rapprochait de
l’échéance du vote, moins il jouait dans la même cour. Il n’a d’ailleurs jamais réellement
prouvé les signatures des cinq cents maires le soutenant pour officialiser
administrativement sa candidature. Il est évident que les plaisanteries les plus courtes
sont toujours les meilleures. Et ce n’est pas plus mal quand elles s’arrêtent. Le coup de
pub a été de toute façon ultra-efficace, COLUCHE est devenu la personnalité préférée des
Français, sa popularité était au sommet. C’était aussi ce qu’il voulait, ne nous voilons pas
la face.
***
Le 10 mai 1981, François MITTERRAND a remporté les élections. J’aurais, entre
parenthèses, bien aimé voter pour lui à ce moment-là, participer à ce tournant dans
l’Histoire de France, savourer pleinement l’arrivée de la gauche au pouvoir, y mettre ma
pierre, quoi. Surtout que, grâce à Valéry GISCARD D’ESTAING, la majorité venait de passer
de vingt et un à dix-huit ans, et que je les ai eus pile en 1981, mes dix-huit. Mais non. Je
n’ai été officiellement majeur que dix-neuf jours après l’événement. J’ai jubilé, mais je n’ai
pas mis mon bulletin dans l’urne.
Peu de temps après, COLUCHE a lui-même avoué que jamais de sa vie il n’aurait pu être
le président des Français, que tout cela n’était qu’une immense mascarade, et qu’est-ce
qu’on s’est marré ! Point.
Il l’a pourtant payé quelque temps. Il a été critiqué, malmené dans les médias, montré
du doigt comme celui qui dérangeait. C’était un vrai déstabilisateur d’opinions. On le disait
limite dangereux.
En 1983, Michel POLAC lui a alors accordé un numéro spécial de son émission Droit de
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réponse au sujet sacrément accrocheur : « Faut-il se débarrasser de Coluche ? »
Nous étions en direct sur TF1 ce samedi soir-là, en deuxième partie de soirée. Neuf ans
après cette toute première apparition du comique, devant un fond vert plutôt dégueu que je
n’ai jamais oublié, j’étais à nouveau devant le petit écran. J’enregistrais d’ailleurs leprogramme sur mon magnétoscope. Je supputais quelque chose d’unique. Ça fera
collector. Et j’ai bien fait. Ça l’était pleinement !
Lorsque l’émission a commencé, COLUCHE n’était pas sur le plateau. Michel POLAC a
annoncé qu’il était sans doute en retard, qu’il allait arriver. En attendant, il a présenté ses
invités. Nous avions un vieux combattant prêt à en découdre avec l’humoriste, une mère
de famille bourgeoise et catho, un prêtre, des journalistes tels que Dominique JAMET ou
Jean-François KAHN, le célèbre Jacques SÉGUÉLA, Jean-Yves LAFESSE, alors à peine dans
ses débuts de la radio libre Carbone 14, quelques étudiants fans, etc., un panel
remarquablement étudié, équilibré, de Français aimant ou détestant le comique.
L’ambiance sous les caméras était plutôt tendue, électrique. Des politiques ont été
conviés, mais ils ont décliné l’invitation.
Puis, COLUCHE est arrivé. Je rappelle que nous étions en direct sur TF1, samedi soir,
heure de grande écoute. Il était habillé en Zorro, accompagné par ses jeunes enfants,
armés de quelques pistolets à eau et fléchettes en caoutchouc, mais aussi entouré de
belles jeunes filles en tenue légère. Bref, une entrée de choc. Il portait des dossiers, des
documents. Il a posé sa tribune devant tout le monde pour scander à tue-tête :
« Allez-y, je suis prêt, j’me suis blindé.
Qui c’est qui commence et qui tire en premier ? »
Et là, ça partit très vite en vrille. L’ancien combattant l’a invectivé en lui demandant des
excuses au nom de tous ceux qui sont morts au combat. Ce en quoi COLUCHE lui a
expliqué qu’il n’avait rien contre lui, qu’il en voulait juste à la guerre. Mais comme le
monsieur invité semblait ne pas comprendre, se montrait plutôt borné, l’humoriste
provocateur a mis la main dans sa poche et lui dit :
« Tiens, t’en veux des médailles et des décorations ?
J’en ai plein la poche ! On en trouve plein dans le commerce. »
Puis, il lui a envoyé une poignée de récompenses en plastique au visage, toujours des
jouets d’enfants. COLUCHE a répondu ensuite ironiquement au prêtre, à la dame
bourgeoise et catho, violant les codes de la politesse, insultant l’Église, Jésus, les
religions, les riches, répondant des :
« Je vous pisse à la raie, Monsieur. »
Il est même allé jusqu’à se servir de ses pistolets à eau pour arroser les invités du
plateau, à menacer de se suicider en public dans un discours d’une interminable longueur,
hurlant :
« Je préfère me suicider en direct au nom de tous ceux
pour qui je me suis tué à leur dérider le cul,
à essayer de les faire rire ! »
L’émission est devenue un bordel incontrôlable. Michel POLAC a tenté de calmer tout le
monde, mais la tension est montée, le foutoir. Et soudain, COLUCHE a quitté le plateau. Au
bout d’à peine quarante-cinq minutes de confrontations, le clown borderline a disparu.
Tout le monde est resté bouche bée devant les caméras. Michel POLAC a demandé si
COLUCHE reviendrait. Nous y avons cru un instant. Mais non. Rien. COLUCHE n’est pas
revenu.
Dès lors, les langues se sont déliées en direct sur le plateau de TF1. « COLUCHE est
mort », « C’est fini », « Nous venons d’assister à la mort du comique », « Il est
pathétique », « C’est un clown fatigué, aigri », « Il n’est plus », etc., etc.
Nous apprenions le lendemain que tout cela n’était qu’une mise en scène, décidéeentre Michel POLAC et COLUCHE lui-même, que la seule manière de laisser les gens
s’exprimer sur ce qu’ils pensaient vraiment de l’humoriste était de provoquer une situation
où chacun lâcherait enfin ses vérités. Exercice sacrément réussi. Je garde en souvenir
comment cette émission, véritable brûlot, m’a mis dans tous mes états, combien j’ai ri,
frissonné, mais failli aussi pleurer. Après sa diffusion, ma nuit a été terrible, perturbée.
Lorsque j’ai appris le pot aux roses, je me suis dit : « Mais c’est pas vrai ! Mais quel
culot ! Quelle audace ! » Je trouvais ça génial.
***
De mon point de vue, ce furent sans doute les attaques personnelles à son encontre,
son engagement en politique même s’il naissait d’un gag, ainsi que ses nombreuses prises
de parole rebelles ou passionnées, qui ont orienté COLUCHE vers le social. L’humoriste a
fini par tomber le masque. Il est devenu plus grave, s’est humanisé en prenant position
pour les démunis. Il s’est engagé de plus en plus dans des causes, a dépassé le simple
statut de comique pour revêtir celui de porte-parole ou de leader. Via le mouvement SOS
Racisme, il se permettait déjà quelques prises de position. Du côté des sans domiciles
fixes, il semblait tenter d’attirer la lumière sur une fracture sociale inquiétante, des
injustices à corriger. C’est bel et bien après cette fausse campagne présidentielle que
l’autre visage de COLUCHE, plus proche de celui de Michel COLUCCI, est apparu. Tel l’abbé
PIERRE, l’humoriste est monté au créneau.
Le producteur et cinéaste Claude BERRI l’a parfaitement compris. Il lui a proposé un
nouveau rôle au cinéma, l’éloignant totalement des comédies populaires un peu faciles,
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acceptées jusque-là sur grand écran, style L’Aile ou la Cuisse ou L’Inspecteur La
Bavure. Tchao Pantin est alors arrivé. Rien que le titre de ce polar sombre, dépressif,
dans un Belleville presque nocturne, donnait le ton. Oui. Tchao, le clown. Fini la rigolade.
COLUCHE s’y est montré bouleversant, sensible, nu. Il s’est imposé un jeu d’une telle
sobriété qu’elle a été fort justement saluée par le César du meilleur acteur en 1983. Bien
sûr, on ne se refait pas. L’humoriste est venu chercher son prix mérité lors de la
cérémonie en direct et s’est autorisé de vraies punchlines sur le métier du cinéma,
prétendant même qu’Alain DELON cachait son pognon en Suisse. Mais COLUCHE a aussi
été profondément meurtri par le suicide de l’un de ses meilleurs amis : Patrick DEWAERE.
L’acteur venait quand même de se foutre une balle dans la tête. Le dessinateur REISER a
disparu aussi à son tour, emporté par un cancer. Qu’est-ce qu’on mourait autour du
comique !!! Jouer sobre, oui, mais venait-il de vraiment jouer ? N’était-il pas tout
simplement déprimé, fatigué, usé ? Ne fut-il pas juste lui-même, à vif, sans artifices, à cet
instant précis de sa vie, sous la caméra de Claude BERRI ?
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Tout le monde a salué unanimement COLUCHE pour Tchao Pantin , un vrai succès,
mais tout le monde oubliait Le Fou de guerre de Dino RISI, en 1985, deux ans plus tard.
C’est un film italien dans lequel l’acteur s’est montré mille fois plus bouleversant, nous
emportant aux confins de la folie, à l’orée du basculement, vers l’abandon, le plus rien, le
non-être. Ce fut un bide au box-office, et pourtant à mon sens la prestation la plus juste,
parce que la plus vertigineuse de COLUCHE.
1985 fut son année la plus médiatique depuis la fausse campagne électorale. Tout s’est
enchaîné.
Le 17 mai 1985, la date historique du grand retour de l’humoriste à la télévision via
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l’émission de Patrick SABATIER Le Jeu de la vérité sur TF1 . L’audimat marchait très fort
pour ce programme. L’animateur recevait en direct une vedette qui devait répondre avec
franchise aux questions du public, dans la salle ou par téléphone. Juste deux jokers
permettaient à l’artiste de protéger quelque peu son intimité sur de potentielles questions
trop directes. COLUCHE, lui, ne se démonta pas une seconde. La première question n’estmême pas terminée, qu’il cria :
« Stop ! Joker ! »
Et la question n’est pas posée. Puis, dès la deuxième question, rebelote :
« Stop ! Joker ! »
Puis, il ajouta :
« Voilà, maintenant que j’ai utilisé mes deux jokers,
je peux répondre à tout ce que vous voulez
et vous saurez toute la vérité, je ne cacherai rien ! »
Ensuite, tout y est passé.
« Oui, j’ai eu une relation homosexuelle.
C’est pas mon truc, j’ai pas aimé ! »,
« Oui, je fume de la drogue. Et alors ? »,
etc., etc.
L’émission fut un succès. Thierry LE LURON est même venu y chanter L’Emmerdant,
c’est la rose, MITTERRAND devait en trembler.
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Le 25 septembre 1985, la date officielle du mariage LE LURON/COLUCHE . Leurs
témoins étaient les producteurs Eddy BARCLAY, déguisé en femme pour l’occasion, et Paul
LEDERMAN. Il y avait même le chanteur CARLOS, déguisé en bébé. Quel pied de nez !!!
Quelle incroyable rigolade !!! La France entière était devant son poste de télévision, car la
cérémonie était retransmise en de larges extraits. Les Parisiens étaient dans la rue,
obstruant les Champs-Élysées pour voir les deux artistes en calèche descendre la grande
avenue. COLUCHE jouait la femme, travesti en robe de mariée blanche qui le boudinait, et
Thierry LE LURON était tiré à quatre épingles, affichant un costard magnifique dans le rôle
du marié. Voilà qui faisait la nique aux homophobes, à tous ceux qui crachaient sur la vie
privée de l’imitateur. Quand je pense que plus de vingt ans après des manifestations sur le
mariage pour tous enflamment le débat en France. Je mesure aujourd’hui l’impact d’un tel
gag filmé en direct en plein cœur de la capitale. COLUCHE et LE LURON dérangeaient,
certes. Mais ils vous la mettaient aussi bien profond, Messieurs les détracteurs !!! Eh oui.
Leur popularité ne fut jamais aussi puissante.
C’est aussi en 1985, au mois d’octobre, que COLUCHE rejoignait le groupe Canal+ en
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créant l’émission COLUCHE 1 FAUX , un faux journal télévisé quotidien de vingt minutes
qui a tout de même duré cinq mois. Une petite camionnette circulait dans toute la France
pour permettre à quiconque de se faire filmer en vidéo juste une minute afin d’apparaître à
l’émission avec le message qu’il désirait. Je l’ai fait par trois fois. Avec un petit scénario
travaillé sur mes trois passages précis, comme un ancêtre de la websérie, je venais me
faire filmer pour tenter la promo d’un spectacle que je jouais à ce moment-là. Touché par
mon délire à épisodes, COLUCHE m’a remis, par ondes interposées lors de son émission,
le prix de la meilleure vidéo de la semaine en me faisant de la publicité à l’antenne pour le
spectacle en question.
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Le 21 décembre 1985, l’ouverture du premier Resto du cœur . Et Les Restos du
cœur est une association loi 1901. COLUCHE vivait alors un succès radiophonique sans
précédent, depuis juillet, aux côtés de MARYSE sur Europe 1, avec l’émission Y en aura
pour tout le monde. Pendant huit mois, jusqu’en mars 1986 exactement, cet accès
quotidien aux médias – via Canal+ et Europe 1 – et ce lien permanent avec son public etla population française lui permettaient de faire grandir très vite son projet des Restos, de
faire parler de lui tout le temps. Il en découla même une loi dite Loi Coluche qui permet
toujours depuis 1989 à toute association d’aide aux personnes en difficulté d’obtenir une
déduction fiscale.
Et puis, COLUCHE devait revenir sur scène. C’était une certitude. Enfin. Il y avait des
affiches dans tout Paris. Partout. Des affiches gigantesques, comme aucun humoriste
n’avait encore eues jusqu’à présent. C’était même au Zénith. Jamais un comique jusqu’ici
n’avait joué dans un zénith. Les places s’arrachaient. Elles partaient à vue d’œil.
***
Et nous voici le 19 juin 1986. Triste 19 juin. Je ne l’ai jamais oublié. Je vous avoue
avoir évidemment sauté des épisodes, n’être pas forcément entré dans une foule de
détails nécessaires permettant de mieux comprendre qui était COLUCHE. Mais d’autres ont
témoigné, l’ont écrit, et sûrement mieux que moi. Je souhaite juste vous partager ce qu’il
m’a apporté, en quoi je me suis forgé parallèlement durant toutes ces années, quelles
seront les conséquences dans ma propre vie, dans mes choix. Depuis COLUCHE. En
rigolant, j’ai pris pour habitude de dire que s’il existe un avant et un après JÉSUS, qui a
permis un calendrier partant de l’an 0 jusqu’à aujourd’hui. Il existe aussi un avant et un
après COLUCHE qui pourrait inventer un autre calendrier, celui de l’humour, en partant de
1974.
Ce n’était donc pas un hasard, si ce 19 juin 1986, j’étais au Café de la Gare pour une
répétition. Il était quinze heures lorsque le téléphone a sonné. C’est Romain BOUTEILLE qui
s’est déplacé pour y répondre. Pour des raisons que j’ignore, liées, je pense, à mon
extrême sensibilité envers les connexions et les ondes qui nous entourent, je baissais le
ton de la séance de travail, comme si le coup de fil venant de sonner était important. Il ne
s’agissait pas d’un simple appel pour une réservation. Je le sentais. Dans le Café de la
Gare, de toute façon, à cet instant précis, l’ambiance a soudain été pesante, avant même
que Romain n’ait décroché. D’ailleurs, c’est bien simple, j’ai le souvenir que nous avons
arrêté de rire et de jouer. Lorsque Romain est revenu dans la salle de spectacle, il était
blanc, livide. Il s’est assis sans rien dire. Nous sentions tous la gravité de l’instant. Il a
prononcé ces quelques mots en balbutiant, assommé :
« Michel est mort. »
Silence.
« Michel qui ? » dit quelqu’un.
« Michel. Coluche », s’est énervé Romain. « Il vient de se tuer à moto. »
Plus rien. Silence total. Personne n’a pu prononcer le moindre mot.
Je n’oublierai alors jamais la façon dont nous nous sommes tous quittés, abasourdis,
clignant juste des paupières pour nous dire au revoir. Les larmes s’installaient
progressivement dans le blanc de l’œil, nous nous sommes éloignés tous, seuls, chacun
de son côté, comme pour digérer la terrible nouvelle dans l’intimité. Je me souviens avoir
traversé la cour du Café de la Gare comme un zombie, lentement, avec en fond sonore
les cours de claquettes, de chants et de danses que laissaient résonner les fenêtres
grandes ouvertes de ce centre du Marais en ce début d’été. À peine rue du Temple, en
marchant vers République pour rentrer chez moi, j’ai eu cette étrange impression de
heurter les passants, de bousculer chaque individu que je croisais. Je garde surtout en
mémoire ce rapide brouillard se répandant dans la rue, cette brume envahissant de plus
en plus la capitale, créée par tous ces gens qui s’interpellaient, se parlaient,
s’interrompaient pour se dire :
« Tu as vu ? Coluche est mort ! »