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Sexe et Guerison

De
352 pages
Ce titre délibérément provocateur, énonce le risque de médicalisation de la sexualité humaine alors qu'elle demeure, par essence, notre passionnante énigme. Entre moralisme du passé et modernité des normes scientifiques, le tâtonnement est douloureux, parfois éperdu. Plutôt que de les opposer, ce livre conjugue des convictions différentes et d'appartenances pluridisciplinaires (philosophiques, historiques, psychanalytiques, sexologiques, anthropologiques, ethologiques).
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SEXE ET GUERISON

Collection Sexualité humaine dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet

Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soimême. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Elle est directement issue de l'Enseignement d'Etudes Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité Humaine de l'Université Paris XIII - Bobigny

Déjà parus
Sexualité, mythes et culture, A. DURANDEAU, V ASSEUR-FAUCONNET. Ch L'intime civilisé, J -M. SZTALRYD (ed.) Empreintes, sexualité et création, J. MIGNOT(ed.) L'amour la mort, A DURANDEAU ). (ed Le sein, V BRulLLoN Du corps à l'âme, S KEPES-D.M. LEVY. L'effraction, Monica BROQUEN, Jean-Claude GERNEZ. Sexualité et écriture, D. LEVY(dir). La jouissance prise au mot, M GAULTHIER.

À paraître: Adolescence et psychosomatique, P. Benghozi

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6465-3

Sous la direction ANDRÉ DURANDEAU JEAN-MARIE SZTALRYD CHARLYNE VASSEUR-FAUCONNET

SEXE ET GUÉRISON

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Conception

et réalisation de la maquette de couverture Martine CLERON

vont au Comité d'Organisation de ce Mars 97) dont ce livre est, en grande partie, issu et au Comité de Lecture

Nos remerciements

congrès « Sexe et Guérison» (Paris Sorbonne

PRESENTATION

Jean-Marie Sztalryd

-

André Durandeau

Cet ouvrage est issu du colloquel «Sexe et Guérison» tenu en Sorbonne, en Mars 1997, et organisé par le département de Sexualité humaine de la Faculté de médecine Paris 13 Les textes qui composent cet ouvrage sont de trois ordres Les premiers sont les transcriptions d'interventions orales lors du congrès, les seconds ont été écrits pour ce livre, enfin, la discussion a été élaborée à partir du débat tenu lors du colloque Le thème général «Sexe et Guérison» mérite commentaire De deux façons, il nous apparaît comme «un fil possible» Il est d'abord ce lien qui faufile les différents sous thèmes et interventions de l'ouvrage cependant qu'il concrétise, simultanément, un cheminement historique des «idéologies » Il faufile donc à la fois l'espace de cet ouvrage et le temps d'une pensée Cette pensée partirait de la classification médico-légale des sexologues de la fin du dix neuvième siècle (Havelock Ellis, Kraft Ebbing) avant de s'inscrire, avec Freud, dans la
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Il s'agissait du vingt septième séminaire de l'AlHUS (AssociationInter-

hospitalo Universitaire de Sexologie) qui regroupe les six Facultés de médecine française ayant un enseignement quant à la sexualité (Lyon, Marseille-Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes-Rennes et Paris 13)

conception psychanalytique de la sexualité Dès le milieu de notre siècle apparaît un regard sociologique sur les comportements sexuels avec les rapports Kinsey puis Simon et, récemment, ACSF/Spira Enfin, cette pensée est illustrée par les recherches physiologiques et les traitements comportementalistes de Masters et Johnson Foucault décrit, en la questionnant, cette évolution des pratiques sociales qui aboutit à privilégier le seul modèle médical En ce sens le thème « Sexe et Guérison» est l'énoncé ironique de ce réductionnisme médical porté à l'absurde Ce «fil possible» peut, à l'inverse, être revendiqué comme le chemin même de la vie, en quelque sorte le « fil de la vie» L'humain funambule trace son désir dans un perpétuel balancement entre plaisir et souffrance «Sexe et Guérison» devient alors le titre attendrissant de notre humaine condition
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Pour chaque partie, un titre-refrain Sexe et guérison mythologies, racines, origines Sexe et guérison une alliance en question Sexe et guérison la modernité en question

Pour la dernière partie un autre titre s'est imposé à nous A Le désir, l'autre et la guérison liberté et violence, humain désir Coordonner le sexe à la guérison, qu'est-ce à dire? Le sexe est habituellement associé à l'amour, au besoin, au désir, à la vie, à la mort, à l'argent Là, il est impliqué dans la maladie Maladie, puisqu'il s'agirait d'en guérir Mais guérir de quel sexe? D'un sexe biologique, anatomique, psychique? Sexe normal ou sexe fou?

Sexe et guérison:

mythologies,

racines, origines.

C'est d'abord le vœu d'interroger la validité et les limites de cette association, la valeur de son inscription culturelle Différents points de vue sont convoqués pour évaluer la façon dont cette proposition a été pensée Ainsi, l' éthologue, le psychanalyste, l' ethno-anthropologue, l'écrivain et le philosophe en décrivent les coordonnées 12

Sexe et guérison:

une alliance en question.

A travers les MST et le SIDA, de l'épidémiologie aux soins curatifs, de la prise en charge psychique à la prise en charge sociale, l'association « sexe et guérison» est encore examinée Quel sens prend-elle dans cette clinique de la maladie sexuellement transmissible? Il est vrai que la maladie implique la santé Il y aurait donc une bonne et une mauvaise santé du sexe Du sexe ou d'un sujet sexué? Existerait-il une «santé sexuelle»? Santé biologique, physiologique, psychique?

Sexe et guérison:

la modernité en question.

L'actualité, la modernité ont apporté leur lot de révolutions ainsi la contraception, les procréations médicalement assistées, les traitements substitutifs de la ménopause, l'approche du transsexualisme ou encore la sexualité médicalement assistée La science médicale s'efforce de répondre aux demandes d'un «malade du sexe» par des propositions médico-chirurgicales conçues comme une guérison Quel sens thérapeutique, social, moral, légal ou philo-

sophique donne-t-on à ces pratiques médico-scientifiques7
De quoi parle-t-on quand on parle de sexe et de guérison 7 D'un sexe malade? D'un sujet malade ou embarrassé par le sexe, la sexualité, l'identité sexuelle?

Le désir l'autre et la violence, humain désir.

guérison.

Liberté

et

Il s'est donc imposé une substitution métaphorique du « sexe» dans le titre Cette substitution a échappé à notre volonté de reprendre tout au long de l'ouvrage le refrain d'une chanson« sexe et guérison» (dont nous souhaitons que les lecteurs donnent le tempo). Le « sexe» disparaît, refoulé, au profit du « désir et de l'autre» 13

Un nouvel espace pour d'autres questions Le sexe a peutêtre une humaine traduction dans le rapport 'du sujet au désir, du sujet à l'Autre, du sujet à la demande de guérison Philosophe, historienne, psychanalyste, anthropologue et médecin examinent cette substitution et nous en proposent les conséquences

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PROLOGUE

Madame le Recteur Gendreau-Massaloux] C'est un très grand plaisir pour moi que cette manifestation scientifique se tienne dans ce lieu, à la Sorbonne Peut-être ne faut il pas voir en ce sentiment une preuve de narcissisme, (le narcissisme, d'ailleurs, existe-t-il ?), mais la reconnaissance de la qualité d'une recherche et de l'exigence scientifique de ceux qui l'animent Les médecins présents autour de cette table accompagnent leur travail d'une réflexion anthropologique, historique, psychanalytique, psychologique qui met en cause, comme le disait le Président Pasini, l'ensemble des neurosciences et des sciences humaines J'ai voulu, à l'initiative du Docteur Durandeau, que cette manifestation puisse pour la première fois se tenir en Sorbonne, parce que je crois aux symboles Je crois qu'il est des lieux qui rayonnent par leur histoire C'est le cas de l'Université, au Moyen-âge, avec ces petits groupes d'érudits qui, autour des cathédrales, se réunissaient pour essayer de dépasser la relation locale entre les textes sacrés qu'ils étudiaient et le lieu où elle était objet En découvrant ainsi le débat critique, ils se mettaient en cause, et avec eux tous ceux qui, ailleurs, dans d'autres lieux, pouvaient présenter un autre point de vue, à Bologne, d'abord, puis à Salamanque, à Oxford, à Heidelberg, ou à Prague C'était la fin du XIIIe siècle, le début du XIVe siècle, et ils découvraient la
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Chancelier de la Sorbonne

connaissance scientifique en tant qu'elle est capable de proposer non pas une série de modèles abstraits, mais des échanges intellectuels qui s'enrichissent par la relation de différentes disciplines les unes avec les autres Cette première version de l'université médiévale s'est trouvée, ensuite, renforcée jusqu'au XIXème siècle C'est elle que réaffirme cette Sorbonne qui vous accueille Reconstruite dans sa configuration actuelle et inaugurée le 14 juillet 1889, pour célébrer le 1er centenaire de la Révolution française, elle en rappelle les idéaux Les personnalités qui prennent la parole ce jour-là sont intimement persuadées qu'entre l'Etat, la science et l'université, existe une dynamique politique, fondée sur le bien commun, une dynamique du progrès scientifique, et une dynamique universitaire, fondée à la fois sur la transmission des connaissances et sur l'exigence du diplôme qui les sanctionne Ces trois composantes s'incarnent ici-même, dans cet amphithéâtre, à travers ces figures, Robert de Sorbon, Descartes, Lavoisier, Rollin, Pascal Tous étaient persuadés que la diffusion du savoir avait partie liée avec l'invention, la découverte Ce n'est pas un hasard si la première presse de France a été installée ici, à la Sorbonne Pas un hasard non plus que Richelieu, proviseur de la Sorbonne au début du XVIIème siècle, ait voulu que ce lieu fût aussi le point de départ d'une unité des provinces de France Mais la Sorbonne n'est pas seulement faite pour les savoirs installés Au cours des siècles, ce fut aussi un lieu de conflits, d'exclusion, de refus de grands penseurs qui n'étaient pas admis en Sorbonne ont enseigné au Collège de France après que François 1er, qui avait constaté que la Sorbonne était incapable de donner à certaines recherches leur véritable place, ait créé cette institution En même temps, la Sorbonne s'est aussi ouverte à la demandè de questionnement des savoirs existants Quelques uns de ses professeurs et de ses étudiants, en mai 1968, ont ici remis en question la société du moment pour proposer une nouvelle forme d'organisation sociale et de relation au savoir Une troisième dimension me semble également importante Liée aux deux autres, c'est la préoccupation que vous appelez humaniste Je l'appellerais volontiers pour ma part éthique, elle en appelle à la déontologie, comme l'indique le représentant du Président du Conseil National de l'Ordre des médecins Le lieu se prête également à cet appel, qui peut prendre des formes diverses Par exemple, lorsque 16

les premiers représentants des pays issus de l'URSS se sont réunis ici pour s'interroger sur les moyens de construire une démocratie, ils ont eu ce mot «Monsieur Gorbatchev nous parle d'une maison commune qui devrait réunir les anciennes républiques liées à la Russie Pour nous, la maison commune, c'est la Sorbonne» J'ai aimé que cette phrase signifie, au delà de la recherche d'un droit international nouveau, la vocation de ce lieu dans le domaine de la démocratie et dans celui d'une éthique des savoirs Pour ces raisons, il me paraît légitime qu'un sujet refoulé dans nos institutions universitaires se trouve aujourd'hui à l'honneur, dans la pluralité de ses composantes et des champs qu'il entend interroger Je voudrais, à ce stade, suggérer quelques pistes dont je pense qu'elles vont dans le sens de l'ouverture de ces journées à un ensemble de disciplines diverses Lorsque vous m'avez présenté la composition de cette tribune, il y a quelques semaines, il m'est immédiatement apparu que je serais la seule femme J'ai alors pensé que le premier des fondements du sujet sur lequel va porter le débat, c'est la différence sexuelle Je suis intimement convaincue, je le dis brutalement, que le mot de guérison n'a pas le même sens selon qu'il est prononcé par un homme ou par une femme Je suis, de même, persuadée que lorsqu'on parle de sexe, et pas seulement d'organe sexuel, l'interrogation ou la souffrance ne se présente pas sous le même jour selon qu'elle a trait à un homme ou à une femme Combien de femmes il y a peu d'années, ne considéraient leur souffrance sexuelle comme légitime que si elle mettait en cause le processus de la reproduction ? Je ne sais d'ailleurs pas si ce moment n'a pas laissé des traces chez les femmes de notre génération Les fictions que vous faites intervenir dans vos recherches sont précieuses en cela qu'elles peuvent éclairer les attitudes et les comportements, même si elles ne les décrivent pas elles les mettent en scène, les projettent dans le domaine de l'imaginaire Ce sont ainsi toutes les sciences humaines qui me semblent aujourd'hui convoquées La sexualité, en même temps qu'elle relève d'un rapport à l'autre, aux autres, s'analyse selon les règles sociales du regard et du comportement De même que toutes les disciplines qui 17

contribuent à l'analyse sociale doivent venir éclairer la façon dont le milieu médical traite les questions de maladie et de guérison, de même les signes sexuels ne sont pas seulement des signes pathologiques, mais aussi des signes repérables selon les critères de la sociologie, de l'anthropologie et de la politique Je suis de ceux qui pensent qu'il y a du sexe dans l'écriture, dans le téléphone, dans la télématique et que, peut-être, un certain nombre de modifications des représentations du sexe, et donc de sa santé ou de sa maladie, doivent être analysées à l'aune de ce qu'apportent les réseaux de communications Dans sa remarquable introduction, le Professeur Lebovici a accordé une place importante à la terrifiante « épidémie» de pédophilie que connaît notre pays La violence sexuelle est depuis longtemps un problème majeur Les médias s'en sont emparés «L'épidémie », Monsieur le Professeur, est-elle accablante par sa prolifération ou par sa médiatisation ? La pédophilie, qui est l'objet d'une dénonciation bienvenue, ne doit pas faire oublier les viols d'adultes Si j'avais un mot à ajouter, ce serait celui de passerelle Les passerelles en matière de violence, c'est la façon, par exemple, dont vous pouvez lier une recherche sur les causes des agressions à une recherche sur le traitement de ces dernières, l'objectif restant de reconquérir des marges de liberté et de responsabilité En parlant de responsabilité et de nouvelles marges de liberté, vous faites, implicitement ou explicitement, je l'ai perçu, appel à la notion de norme Cette norme, qui est à chaque pas une sorte de référant voilé, c'est probablement encore elle qui transparaît à travers les demandes de vos malades comment être jeune quand on est vieux? Comment retrouver une performance ou augmenter ses performances? J'imagine que ce sont là des demandes fréquentes dans nombre de lieux médicaux Et je voudrais engager avec vous, puisque la philosophie fait aussi partie des disciplines que vous appelez à vous dans cette enceinte, une réflexion sur la norme et son suspens J'emprunte ce titre à l'ouvrage « Le génome et son double », publié par la maison d'édition Hermès, en 1993, et auquel j'ai participé Deux pages retiennent ici mon attention, je voudrais en faire avec vous une lecture cursive et un commentaire Ces deux pages sont 18

du philosophe Jacques Derrida La première s'intitule «la norme et son suspens », la seconde «la norme doit manquer ». Si la norme et la référence à la normalité sont indispensables pour la morale, pour le droit, pour la thérapeutique, il faut rappeler que c'est aussi au nom d'une certaine référence à la norme, à des normes, réelles ou supposées, que les pratiques et les politiques les plus inquiétantes ont pu se développer La prudence s'impose donc quant à la référence à la norme Par ailleurs, il y a un paradoxe troublant et douloureux à devoir prendre acte du fait que les concepts de responsabilité et de liberté en appellent, bien sûr, à l'établissement de l'institution de normes ou à la référence à ces normes, mais en mêine temps, à une attitude suspensive à l'égard de la norme et de la normalité, une responsabilité ou une décision éthique qui se contenterait de dérouler un programme théorique, ou le contenu d'un savoir au sujet d'une norme, ne serait pas, au sens rigoureux du terme, un acte de responsabilité ou de liberté Ce qui veut dire que d'une certaine façon, la liberté et la responsabilité sont incompatibles avec la simple constatation de l'existence d'une norme, d'une réalité normative. Si donc il faut d'abord constater la norme, il faut aussi l'interroger, voire la suspendre. S'il y a décision éthique et liberté, il faut qu'à un moment donné, elles soient en discontinuité avec le normatif ou le normal, non pas dans la méconnaissance des normes, ni dans l'ignorance du savoir au sujet des normes, mais dans l'hétérogénéité par rapport au normatif en tant que tel La liberté et la responsabilité commandent de prendre en compte le savoir aussi rigoureusement et de façon aussi illimitée que possible Mais le moment de la décision, de la responsabilité en tant que tel -et c'est un moment que vous connaissez bien, vous les médecins, les praticiens, les chercheurs- n'est pas un moment dépendant de ce que peut nous apprendre le savoir au sujet des normes Et si l'on ne veut pas absolument abandonner le concept de norme, il faut alors distinguer entre normes et normes il y a des normes qui sont celles de la normalité factuelle, ce que le savoir peut à la fois décrire, enregistrer, constater, formaliser, il y a des faits normatifs Et puis il y a des normes qui sont hétérogènes à la normalité et au fait normatif et qui fondent les concepts de liberté et de responsabilité C'est la première des démarches qui consiste à sus19

pendre la norme, non pas pour détruire le concept, qui est évidemment nécessaire, mais pour l'interroger et peut-être pour prendre une décision Suspendre la norme pour interroger l'individu, voilà le premier pas Puis vient le deuxième pas «la norme doit manquer» A partir de la brévetabilité, le philosophe pose la question de l'homme «Quel est ce jeu où c'est dans l'expérience radicale d'un certain défaut de normes, qu'on peut poser la question de l'éthique, de la liberté et de la responsabilité?» « Alors ce défaut de norme serait la condition, non seulement d'une possible éthique de responsabilité, mais celle même du savoir, des développements de la techno-science Qu'est-ce que l'homme? » Je voulais seulement terminer sur ces mots, pour vous dire que vos questions, fondamentales, nous concernent tous

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PREAMBULE

Jean-François Méla Président de l'Université Paris 13

Après avoir été longtemps un sujet tabou, la sexualité est aujourd'hui «une affaire qui marche» Comme le dit Jean Baudrillard «le corps est devenu objet de salut, il s'est littéralement substitué à l'âme dans cette fonction morale et idéologique» « L'impératif de beauté, qui est impératif de faire valoir le corps par le détour du réinvestissement narcissique, implique l'érotique comme faire valoir sexuel ». Plus prosaiquement, on abreuve nos contemporains, petits et grands, de mille conseils techniques pour atteindre une sexualité « épanouie» et sans risque. Celle-ci devient affaire de normes et de statistiques Parallèlement, la santé se définit comme une fonction générale d'équilibre du corps dans une représentation instrumentale de celui-ci A partir de là, on a une demande virtuellement illimitée de services médicaux - demande compulsive qui n'a plus qu'un lointain rapport avec le « droit à la santé» Le parti pris adopté pour la création, voici plus de 10 ans, du «Diplôme d'Etudes biologiques, psychologiques et sociales de sexualité humaine» de l'université Paris 13 est tout autre C'est la volonté d'appréhender la sexualité humaine dans sa globalité, conformément à l'orientation générale de la faculté de médecine de Bobigny qui a, dès sa

création, mis l'accent sur la santé publique comme champ interdisciplinaire intégrant tous ses aspects, à l'encontre des approches réductionnistes Ce point de vue ne saurait conduire à l'évanescence du sujet, mais le situe au confluent des connaissances de la Biologie, de la Psychologie, des Sciences Sociales et même du Droit (que l'on songe à l'évolution des législations sociales et pénales concernant la sexualité) Les carences de la formation des médecins et des professionnels de la santé dans ce domaine ont pu permettre l'émergence de « spécialistes de la sexualité» qui font encore illusion D'où la nécessité de cette approche spécifique qui allie compétence et ouverture Approche humaniste aussi car il s'agit de l'homme dans sa totalité, ce qui impose une rigueur particulière, à la fois scientifique et éthique, dans ce domaine sensible Je me réjouis de l'écho positif que cette approche a eu dans la communauté universitaire française et internationale, comme l'attestent le présent colloque et l'élargissement interuniversitaire de la formation, et je suis heureux que notre université ait joué un rôle moteur dans cette entreprise

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PREMIERE PARTIE MYTHOLOGIES, RACINES, ORIGINES

Par quel mystère fait-on de la culture? Boris Cyrulnik Michel Foucault ou comment se guérir du sexe et de la psychologie. Didier Eribon
Rêver la différence des sexes: quelques implications du traitement aborigène de la sexualité. Marika Moisseeff

La guérison, entre dire et désir. Anne Saliva Le myosotis et puis la rose. Michel Balat La guérison c'est la mort. Michel Polac

Par quel mystère fait-oD de la culture?

Boris Cyrulnik A l'époque où j'étais Monsieur Cromagnon, je ne me suis pas dit «Un jour, tiens I, si j'interdisais l'inceste, cela ferait de la culture» Cela s'est fait progressivement, et je propose de traiter le problème en terme habituel d'Ethologie, c'est-àdire en terme de Phylogenèse, l'apparition d'un interdit, d'une inhibition dans le monde vivant Puis en terme d'Ontogenèse, c'est-à-dire au cours du développement de l'individu La phylogenèse de l'interdit serait d'un abord émotionnel. Une émotion, c'est bref et pas obligatoirement associé à une représentation C'est ensuite affectif Le «trop lointain» n'est pas perçu, du moins dans le monde animal Il ne provoque pas trop d'émotion Le trop près non plus, ne provoque pas trop d'émotion, puisque je peux toucher n'importe quel endroit de mon propre corps sans me faire un procès Ce que je ne peux pas faire à mon voisin! C'est-à-dire que le « trop loin» et le « trop près» ne provoquent pas d'émotion Enfin, chez l'homme, le représentationnel, l'interdit dans la représentation, que ce soit représentation d'image, ou surtout représentations de mots Ce que je veux dire c'est qu' émotionnelle ment, cela « s'inter-fait» avant de « s'inter-dire» Le« dit », ce qui est dit, c'est le domaine des psychanalystes, des romanciers, des gens de théâtre, des gens de paroles, en revanche, le « prédit », c'est tout ce qui prépare à la parole Et le « para-dit» c'est ce qui se dit autour de la parole

Pour illustrer cette idée, je voudrais simplement prendre le cas, observé par Irène Casati, de l'ontogenèse du baiser faire un baiser est une grande émotion, mais avant d'arriver au premier baiser, il faut que nos enfants mettent en place un processus d'apprentissage de presque deux ans C'est très

compliqué I
En fin de grossesse, dans l'utérus, on se rend compte que, quand la mère parle, les basses fréquences de sa voix sont des caresses, puisque les conduits auditifs du bébé ne sont pas fonctionnels Les hautes fréquences sont filtrées par son corps En revanche, les basses fréquences sont une véritable vibration autour des corpuscules tactiles premiers, c'est-àdire la bouche et les mains A ce stade de l'ontogenèse, la parole maternelle est un objet sensoriel qui vient caresser la bouche du bébé Ce n'est pas une vue de l'esprit, puisque maintenant, lorsque l'on voit les échographies en 3 dimensions, on est dans son fauteuil, on voit sur un grand écran « Madame, voulez-vous parler, ou voulez-vous réciter une poésie, voulez-vous chanter une comptine?» Quand elle parle, le bébé sursaute, accélère son cœur et explore son monde intra-aquatique, intra-utérin, et il attrape les objets flottants, c'est-à-dire - Michel Soulé disait les OFNI, objets flottants non identifiés - soit le cordon ombilical qu'il explore avec sa bouche, soit son pouce Puis, après la naissance, on se rend compte que tout ce qui est protrusion dans son monde extérieur le pousse à tirer la langue Ce peut être un mamelon, il tire la langue! il hume, il a un réflexe de fouissement, il tire la langue! Cela peut être un psychologue qui tire la langue, et le bébé tire la langue en réponse, mais, si on pointe le doigt en direction du bébé, il tire la langue aussi. Et, désespoir trivial, en mettant un crayon devant le bébé, il tire la langue aussi! Donc, il y a beaucoup moins de poésie que ce que l'on croyait au début Ce qui n'empêche que, dès le sixième mois, on voit apparaître un changement de comportement très net Désormais, il a un petit comportement intentionnel Il dirige sa bouche vers sa mère, qu'il a explorée avec sa bouche et avec ses mains, et lui attrape un morceau de nez, de joue, d'oreille, et, la caméra le montre au ralenti, avant de la mordre il sourit Désormais, ce n'est plus du tout une réaction ou un geste utilitaire, c'est un mouvement intentionnel qui lui permet déjà de « mordr'embrasser» sa mère Or la réaction interprétative à ce comportement dépend de l'histoire de la 26

mère, de la signification qu'elle attribue à ce «mordr'embrasser» La plupart du temps, elle a une réaction comportementale qui exprime une émotion qui vient de sa propre histoire «Oh! mais tu m'as fais mal! Moi aussi, regarde comment on embrasse» Et elle invente un petit jeu qui trace une limite comportementale. Et la limite donne forme à la pulsion Alors que, si elle a une autre histoire, elle peut très bien interpréter ce «mordr' embrasser» qui est une exploration saine de son bébé, par «il est méchant comme son père Tu vas voir, moi aussi je vais te mordre!» Elle trace une autre limite comportementale, et surtout le comportement, dès ce niveau de l'ontogenèse, devient un comportement sensé. C'est la mère qui a injecté du sens dans ce qui, jusqu'alors, n'était qu'un comportement moteur Désormais, le comportement devient imprégné du sens venu de l'histoire de la mère Bien avant la parole, on voit que déjà, se met en place une structure émotionnelle, une structure comportementale C'est peut-être une prémice comportementale de l'interdit, on devrait dire « l'inter-fait» car cela se fait dans l'inter-action, mais on dit « interdit» La fonction de ce contour, de cette limite comportementale, c'est de permettre à l'enfant de savoir jusqu'où il peut « mordr'embrasser », et là où il doit s'arrêter cela met en place une sorte d'organe de la coexistence Désormais, le comportement est sensé, on peut s'en servir pour coexister, se m~nacer, ou apprendre à s'embrasser Ensuite, à partir du lSememois, l'enfant désormais a appris ce comportement très compliqué qui consiste à faire une bise, s'approcher, avancer les lèvres, sourire, incliner la tête. A ce moment, l'histoire de la mère avait déjà parlé, et la culture commence à parler encore plus fort, et chaque culture dit comment il faut faire un bisou. Cela peut être l'accolade, col à col, comme jusqu'à la Renaissance, cela peut être se frotter le nez Dans beaucoup de pays asiatiques on ne s'embrasse pas, alors que Darwin dit que c'est un comportement universel, et, notamment, on nous a expliqué qu'au Tibet les gens ne s'embrassent pas Et puis, ensuite, on voit que chaque culture attribue, «sense» encore plus son comportement puisque, par exemple, le baiser quand un père russe embrasse sa fille sur la bouche dans une culture russe, cela ne peut pas vouloir dire autre chose qu'un bisou paternel Mais s'ils déménagent ou s'ils vivent dans un contexte français, le même comportement, prend un autre sens, et à ce moment là, cela devient quelque chose de très gênant Si c'est accidentel, on rit pour 27

apaiser et relativiser l'erreur comportementale Le comportement a changé de sens à cause du contexte dans lequel est fait le bisou

altération du développement du système nerveux - encéphalopathie, malformation chromosomique - tous ces apprentissages-là ne peuvent pas se faire Il y a toujours un moment où l'ontogenèse du bisou s'arrête ou se malforme Lorsqu'il y a un trouble de l'ontogenèse psychologique, c'est-à-dire du sentiment de soi façonné par le regard de l'autre, on peut aussi observer que l'ontogenèse du bisou peut être altérée, et qu'il peut y avoir des interactions comportementales troublées Mais la plupart du temps, ce sentiment de soi est façonné par le récit familial, et surtout par le récit culturel, ce qu'en dit la culture Et les mots ont un pouvoir émotionnel énorme L'exemple du mot « bâtard» a massacré pendant des générations des centaines de milliers d'enfants En une seule génération, c'est un mot qui a disparu de notre vocabulaire Plus aucun enfant ne sera assassiné par ce mot Il y a des mots qui tuent, et ce mot a altéré et abîmé beaucoup d'enfants jusqu'à maintenant Dans les familles à transactions incestueuses, l'idée que je voudrais proposer est qu'il y a une malformation du sentiment de soi pour des raisons familiales ou pour des raisons culturelles L'idée que je voulais développer est que, finalement, lorsque les comportements ne sont pas codés par les récits familiaux et par les récits sociaux, ils cafouillent Cet abus de langage a un avantage il crée des circuits, des formes verbales, donc récitées, et qui prescrivent des formes comportementales On sait comment on doit faire la bise à sa fille, on sait comment on peut embrasser sa mère Tout est en place, on n'a pas d'angoisse, puisque les comportements sont clairs et sensés Je voudrais illustrer cette idée par quelques histoires cliniques «Régine », dès l'âge de 7 ans, à chaque retour de l'école, était très angoissée parce qu'elle avait toujours peur de me

En fait, lorsque l'ontogenèse

a été troublée, par une

trouver sa mère morte, car elle en était à sa 10

tentative de

suicide Elle tenait la main de sa mère pendant des heures, elle la rassurait, elle faisait les courses, elle faisait les papiers et, bien sur, dans ce contexte-là, l'école paraissait totalement dérisoire Elle est donc façonnée dans ce contexte familial, par ce qu'on appelle du mauvais mot «d' adultisme» On l'appelle comme cela, parce que ces enfants sont trop responsables A 7 ans, elle savait tout faire les papiers, la cuisine,
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calmer sa mère Les adultes sont impressionnés « Mon Dieu, qu'elle est gentille cette petite fille» Bien sûr, cela prépare une future ontogenèse de l'angoisse, parce que c'est une altération du développement. Cet «adultisme »-là fait sauter un stade du développement Les lapsus, dans la famille deviennent très fréquents Par exemple, la grand-mère appelle sa petite fille du nom de sa fille Elle a déjà interverti les rôles parentaux C'est la petite fille de 7 ans qui porte le nom de la mère car elle s'occupe de tout Un jour, le père de Régine, alors qu'elle a 20/22 ans, lui dit «Tu es belle et jet' aime» La jeune femme m'explique alors «Cette phrase m'a glacée, je n'ai pas supporté J'étais tellement anxieuse que j'ai du me mettre à marcher, parce qu'il y avait un sentiment incestueux» Il n'y a pas eu passage à l'acte, mais le

sentiment de soi, façonné par le trouble familial, était tel - on
lui avait donné une place qui n'était pas la sienne, on lui avait

donné la place de la mère alors qu'elle aurait du être la fille que quand le père a dit cette phrase, qui, comme pour le baiser à la russe aurait pu avoir une signification différente, cela a pris un sens incestueux qui l'a beaucoup angoissée Or, comme dans toute ces familles à transactions incestueuses, rien n'est clair On ne sait jamais qui est qui, qui est le père, qui est la mère, qui est la fille, il n'y a aucun code comportemental Tous les sentiments de soi et des autres sont mal façonnés C'est la confusion Les gestes n'ont pas de sens Un bisou n'est pas forcément un bisou de père Prendre sa fille par le bras, c'est peut-être, prendre une femme par le bras L'angoisse, les impulsions, rien n'est façonné La pulsion n'a pas de forme Elle est informe, donc elle côtoie la violence et s'imprègne d'angoisse Autre histoire, celle de « Jeannot» Un jour, il amène à la maison un copain de 18 ans Deux heures après, quand il entre dans la chambre de sa mère, il surprend son copain avec elle Il fait semblant d'être indulgent, de tolérer Cette aventure mène à un divorce Jeannot me dit «Depuis ce jour, j'ai une inhibition émotionnelle totale Je ne peux plus apprendre, je ne peux plus lire, je ne sais plus qui est qui et je ne sais plus qui je suis Je ne sais plus si c'est mon copain, si c'est le mari de ma mère, si c'est mon père Je ne sais plus quand ma mère vient dans notre bande de copains si c'est ma mère, une copine ou la femme de mon copain» Jeannot est complètement sidéré sur le plan émotionnel
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«Madame R »m'explique «Mon père m'a donné un prénom d'homme italien» D'emblée, j'ai été à part, car on me disait «Mais c'est un prénom d'homme, ce n'est pas un prénom de petite fille!» Tombée malade, elle part 3 ans à l'hôpital, et quand elle rentre chez elle, elle dit. «Je me sentais une étrangère dans ma famille Quand je suis rentrée chez moi, il y avait 3 autres enfants que je ne connaissais pas Je n'avais aucun sentiment de familiarité pour cet homme-là, qui était mon père, pour cette femme-là, qu'on disait ma mère et pour ces 3 enfants-là que je ne connaissais pas Avec mon prénom et cet accident médical, j'étais une étrangère dans ma famille» Et elle ajoute «Quand l'enfant de l'inceste est arrivé, j'ai décidé de le garder, puisque de toute façon, il ne m'arrive que des choses hors du commun» Elle garde cet enfant et elle ne lui dit pas, car on ne peut pas dire «Tu es né d'un inceste» Donc c'est le secret total Et le secret hurle, le secret parle par tous les objets mis dans la maison L'objet le plus parlant est qu'il n'y a pas d'album photos Tous les autres enfants ont des albums photos, sauf cette petite fille On ne peut donc pas faire de récits familiaux «ça, c'est le grand-père, ça, c'est la tante Noémie» Cet objet absent hurle qu'il y a un secret à son origine L'enfant aussi, une petite fille, a des comportements très anxieux, très troublés, très mal codés un jour elle se cache, comme le font tous les enfants, et le père, qui seul sait que c'est sa fille, va la chercher et ne la trouve pas puisqu'elle s'est cachée dans un placard Comme il est très anxieux, il crie «Ma fille! ma fille!» A ce moment, la porte du placard s'ouvre et la petite fille, blanche comme un linge, sort du placard Dès ce jour là, elle n'a plus jamais posé la question «Qui est mon Papa? » Le silence prouve qu'elle a compris Secret de l'origine, silence hurlant Autre histoire, suscitée par l'effacement des catégories d'âge Les femmes ont gagné 20 ans sur le plan physique puisque maintenant les femmes de 50 ans correspondent à la femme de 30 ans de Balzac - et donc les grand-mères jouent au tennis, vont skier, vont au,bal, et gardent moins les enfants puisqu'elles ont leurs activités. Ainsi, le petit-fils de Madame L, 14 ans, « sollicite» sa grand-mère de 64 ans Que fait-on? Qui est qui? Va-t-on au commissariat pour déposer une plainte contre le petit-fils de 14 ans? On lui fait la morale? Il dit que cela lui est complètement égal! «T'es pas ma mère! » Cela correspond à quelle structure de la société? 30

Je voudrais simplement démontrer que, dans les familles à transactions incestueuses, où les rôles sont mal catégorisés, ils sont néanmoins tous nécessaires et abusifs, puisque les rôles changent selon les cultures et selon les générations Ils ont quand même pour fonction de prescrire un code sentimental et comportemental Dans une autre famille à transactions incestueuses, tous les gens que j'ai pu interroger me disent «Tout cela, c'est mêlé» C'est la bonne expression c'est« mêlé» Aussi, dans cette famille, une patiente m'explique « Depuis que j'ai compris que tout est possible, alors tout est confus et tout m'angoisse» Puisque tout ne vaut pas tout, et que tout ne doit pas être possible, l'interdit a une fonction. Cette fonction est essentiellement d'éloigner et de créer un sentiment d'appartenance Eloigner on a là une observation éthologique très facile à faire Jusqu'à l'âge dit de « la scène primitive », ce que les psychanalystes nous ont expliqué, la plupart de nos enfants, dès qu'ils sortent de leur lit, on un trajet direct vers le lit des parents. L'appropriation de l'espace est très claire Un jour, changement de comportement, ils évitent le lit des parents Là, au contraire, la chambre des parents devient tabou. Il se passe là des choses qu'on ne doit pas voir, qu'on ne doit pas entendre C'est le lieu d'où les enfants sont exclus Ils doivent s'éloigner On peut faire une appropriation de l'espace à partir de ce sentiment-là Et puis aussi un sentiment d'appartenance. on appartient à ses parents jusqu'à la scène primitive Dès qu'on comprend qu'on est né de leurs rapports sexuels, il faut qu'on cherche à appartenir à quelqu'un d'autre Cela nous chasse, nous éloigne, nous pousse à aller courtiser ailleurs, de façon à éviter cette angoisse de la confusion Si on reste dans sa famille d'origine, on ne sait plus qui on est, ce que l'on doit faire Tout va être confus, angoissant Il faut partir pour que ce soit clair Il faut s'éloigner On évite la chambre parentale, et son tabou, de façon à pouvoir tenter l'aventure ailleurs et répéter, à notre tour, les mêmes âneries que nos parents S'il n'y avait pas d'interdit de l'inceste, on serait soumis aux contextes, à nos pulsions, à l'immédiateté des stimulations Dès l'instant où arrive dans un monde humain l'interdit de l'inceste, on se soumet à nos représentations Donc notre liberté, c'est notre choix entre deux soumissions Je viens de prendre l'exemple du sexe, mais on a l'exemple de la viande, qui est moins angoissant Si on était 31

des êtres logiques, on devrait tous manger des sauterelles vivantes, ou on prendrait, comme cela m'est arrivé, des tartines avec des gros vers blancs. Parce que c'est beaucoup moins toxique que les saucisses-frites Les saucisses-frites sont grasses, c'est poly-insaturé, alors que les sauterelles vivantes et les vers blancs, c'est très sain Mais, comme nous ne sommes pas des êtres logiques, nous sommes des êtres de culture, on mange des saucisses-frites et non pas des sauterelles Et la fonction de cette inhibition émotionnelle est que, dès l'instant où on partage le même interdit, on peut coexister L'ontogenèse du baiser, nous a montré qu'on pouvait coexister dès l'instant où l'on accepte un code comportemental Si l'on a la même horreur de la viande, on va vivre dans un même monde sentimental façonné par l'horreur de la viande, et on aura l'impression d'être des êtres moraux, puisqu'on ne mange pas cette viande, alors que les voisins, les barbares, eux, mangent cette viande
La fonction de l'interdit n'est pas d'empêcher C'est de structurer notre coexistence, de nous unir dans une même vision du monde, et de nou,; permettre de créer une illusion de morale

Il y a des interdits malades, et il y a même des sens interdits (l'olfaction) et des contre-sens interdits Par exemple, l'infanticide chez les Romains, n'a pas été considéré comme un crime, puisque, jusqu'à un an, c'était considéré comme un avortement Actuellement, certains parmi nous, pensent que dès l'instant où deux gamètes ont fusionné, c'est une personne et que l'avortement est un crime Comme la plupart des retards de règles sont des avortements spontanés, si nous étions des êtres logiq,ues, on devrait porter le deuil chaque fois que notre femme a un retard de règles On ne le fait pas parce que ce n'est pas dans notre représentation Un cannibalisme qui est à l'origine de la description de la maladie de Creutzfeld-Jakob, et qu'on ne cite pas assez, c'est le Kuru les femmes devaient manger le cerveau de leur belle-mère, ce qui était considéré comme un acte très cultivé et très élégant, mais il ne fallait pas manger le cerveau de sa mère parce que cela aurait été considéré comme un inceste Finalement, la seule conclusion que je voudrais proposer de cette ontogenèse de l'interdit, c'est qu'il existe des 32

cultures diluées où tout vaut tout Dans ce cas, c'est l'ordre du n'importe quoi Cela revient à vivre dans le monde de l'immédiateté Cela revient à stimuler la violence A l'opposé, il y a les cultures entravées, où l'on confond interdit et empêchement Et là où l'interdit devient une forme fixiste, hors de l'interdit tout est condamnable C'est le diable La vérité est dans un seul interdit On entre alors dans les cultures de la pétrification où rien ne peut bouger, jusqu'à l'effondrement Entre les deux, je propose le petit slogan' «Il faut un interdit pour structurer la culture et permettre la coexistence, et il faut aussitôt mettre en place un système qui permette de critiquer l'interdit de façon à chercher à le détruire. »

BIBLIOGRAPHIE AJURIAGUERRA J CASATI I Ontogenèse des comportements de tendresse Psychiatrie de l'enfant T XXVIII, 0°2, 1985, p325-402

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Michel Foucault

ou comment

se guérir du sexe et de la psychologie

Didier Eribon Je voudrais d'abord remercier les organisateurs de ces rencontres de m'avoir invité aujourd'huil Venir parler devant vous de Michel Foucault, je dois avouer que j'ai eu un bref moment d'hésitation et même de perplexité. Qu'allais-je donc pouvoir dire de Michel Foucault dans un colloque qui réunit des psychologues, des psychiatres, des psychanalystes, des sexologues et dont le thème est « Sexe et guérison»? Ce n'est en effet un mystère pour personne que Foucault a toujours eu des rapports assez conflictuels avec les psychologues, les psychanalystes, les psychiatres et les sexologues, et le thème choisi pour ces rencontres est évidemment à l'opposé même de ce qu'on pourrait appeler la problématique foucaldienne Car si Foucault a beaucoup écrit sur la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie, avant d'écrire sur le sexe et la sexualité, c'était évidement dans l'optique d'une contestation radicale de ces disciplines dont il entendait interroger la positivité et la scientificité Et c'est toujours avec l'idée qu'il faudrait se débarrasser de la psychologie que Foucault a pu envisager un certain nombre de cas, comme lorsqu'il s'en prend à Janet, dans son livre sur Raymond Roussel
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J'ai préféré laisser à ce texte son caractère d'exposé oral, afin de ne pas

en effacer tout ce qui le situait darls le contexte particulier de ces rencontres de la Sorbonne

« -C'est un pauvre petit malade disait Janet? -Phrase de peu de portée et venant d'un psychologue »2 Ou encore, quand il parle de Rousseau, dans la préface aux Dialogues, écrite en 1962 (c'est-à-dire la même période de son livre sur Roussel qui date de 1963, et donc peu après la parution de son Histoire de la Folie en 1961) A la fin de cette préface, en effet, évoquant les rapports entre la folie de Rousseau et son oeuvre, il déclare «C'est une question de psychologue, non la mienne par conséquent» 3 Il ne m'est pas possible, dans le temps qui nous est imparti ici, d'essayer de restituer dans le détail la manière dont Foucault a parlé de la psychologie, dans L'Histoire de lafolie et dans les textes qui ont précédé ou suivi ce volume que tout le monde connaît Mais il semble évident, et les deux citations que je viens de donner sont assez édifiantes à cet égard, que l'une des cibles de toute la démarche de Foucault, au moment où elle s'est constituée, a été la psychologie, et quand je dis psychologie, il faut l'entendre dans un sens très large et il faut y faire entrer bien sûr la psychiatrie et la psychanalyse Mais, après ce petit préambule en forme de rappel d'un thème qui a traversé l'oeuvre de Foucault et peut-être même été à son point de départ, j'en viens au sujet qui est le nôtre aujourd'hui «Sexe et guérison» Et je dois m'interroger, tout de suite, sur le sens que pourrait avoir un tel intitulé dès lors qu'on voudrait le mettre en relation avec l'oeuvre de Foucault Bien sûr, Foucault s'est intéressé au sexe, c'est une chose connue il a publié une Histoire de la sexualité qui l'a occupé pendant les huit dernières années de sa vie et qu'il a laissée inachevée, puisque au moment de sa mort, il était encore au travail sur le dernier volume de cette vaste entreprise, raison pour laquelle ce dernier volume, Les aveux de la chair, est resté inédit à ce jour Mais il faudrait se demander si ce projet d'entreprendre une «histoire de la sexualité» n'avait pas pour but, précisément, d'échapper au « sexe », mot que je vais placer pour le moment entre guillemets Quant à la notion de guérison, elle est tout à fait
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Michel Foucault, Raymond Roussel, Gallimard, 1963, p 195 3 Michel Foucault, in Dits et écrits, Gallimard, 1994, t l, P 172-188 Citation, p 188 36

étrangère à Foucault car ce qui intéresse Foucault, c'est plutôt de voir comment la psychiatrie et la psychopathologie ont formé, forgé, inventé des catégories qui s'ordonnent d'un côté ou de l'autre d'une ligne de démarcation qui passe entre le normal et le pathologique, la norme et la « perversion », etc Bref, pour Foucault, il ne s'agissait évidemment pas de s'attacher à l'étiologie des pathologies ou des « perversions », et par conséquent, pas non plus de rechercher des pratiques ou des possibilités thérapeutiques - ou prophylactiques- , mais plutôt d'essayer de savoir quand, comment et pourquoi telle ou telle forme de sexualité, telle ou telle forme de pratique, ou tel ou tel type d'acte sexuel a été, à un moment donné de notre histoire, défini comme déviant ou pervers L'objet de Foucault, ce serait alors la psychiatrie, la psychologie ou la psychanalyse plus que la « sexualité» et le « sexe» Je dis l'objet, je devrais dire plutôt la cible Car Foucault avait coutume de dire qu'un concept est toujùurs stratégique en ce sens qu'il s'oppose à un autre concept et donc un livre a toujours une cible Sa cible donc, c'est bien, là encore, dans ce projet théorique et historique qu'il n'eut pas le temps de mener à son terme, tout comme dans les premiers textes que j'ai évoqués en commençant, la psychologie, la psychiatrie et la psychanalyse Dans La volonté de savoÎr, Foucault dit que cette HÎstoÎre de la sexuaüté qu'il inaugure avec ce livre pourra valoir comme une archéologie de la psychanalyse Une« archéologie », cela doit s'entendre dans le sens assez précis d'une critique radicale de la psychanalyse, ramenée à ses conditions d'émergence historique, c'est-à-dire à la pratique de la confession chrétienne, à la tradition de l'examen de conscience et surtout à l'idée que le «sexe» serait la vérité de l'individu, et qu'il suffirait de donner à quelqu'un la possibilité de parler de ce profond secret pour savoir ce qu'il est au plus intime de lui-même Comme l'a dit Blanchot dans un résumé saisissant de la thèse de Foucault «Du confessionnal au divan, il n'y a que le parcours des siècles» On pourrait dire, au fond, que c'est cela l'objet théorique et historique de Foucault essayer de repérer comment « l'intériorité» a été créée par des pratiques puis par des sciences qui se sont données pour tâche de la décrypter Je dis « intériorité », mais je pourrais employer un autre terme, qui serait « l'identité» et tout particulièrement «l'identité sexuelle» Car c'est la constitution historique de l'homme occidental comme « sujet de désir» qui fait l'objet de toute l'analyse foucaldienne dans son dernier grand chantier théorique 17