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Si je t'oublie, ô Babylone...

De
654 pages
Selon les mythes, la civilisation mésopotamienne n'a pas su réguler les fonctions d'autorité, et elle s'effondra dans les délires de toute-puissance, avec les cultures voisines - moment précurseur de l'Antiquité classique. Vivrions-nous la fin d'un cycle d'évolution bimillénaire analogue ? Nos vieux ancêtres nous ont transmis leurs traumas, leur régression et leur idéologie du pouvoir - Déluge inclus. Les aurions-nous répétés ?
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SIJE T'OUBLIE, Ô BABYLONE...

Espaces Théoriques Collection dirigée par Michèle Bertrand
Partout où le réel est donné à penser, les sciences de l'homme et de la société affûtent inlassablement outils méthodologiques et modèles théoriques. Pas de savoir sans construction qui l'organise, pas de construction qui n'ait sans cesse à mettre à l'épreuve sa validité. La réflexion théorique est ainsi un moment nécessaire à chacun de ces savoirs. Mais par ailleurs, leur spécialisation croissante les rend de plus en plus étrangers les uns aux autres. Or certaines questions se situent au confluent de plusieurs d'entre eux. Ces questions ne sauraient être traitées par simple juxtaposition d'études relevant de champs théoriques distincts, mais par une articulation rigoureuse et argumentée, ce qui implique la pratique accomplie, chez un auteur, de deux ou plusieurs disciplines. La collection Espaces Théoriques a donc une orientation épistémologique. Elle propose des ouvrages qui renouvellent le champ d'un savoir en y mettant à l'épreuve des modèles validés dans d'autres disciplines, parfois éloignées, aussi bien dans le domaine des SHS, que dans celui de la biologie, des mathématiques, ou de la philosophie.

Déjà parus Christian JOUVENOT, La folie de Marguerite. Marguerite Duras et sa mère, 2008. Claude de TYCHEY (sous la dir.), La prévention des dépressions, 2004. Pierre Loïc PACAUT , Un culte d'exhumation des morts à Madagascar: le Famadihana. Anthropologie psychanalytique, 2003. Michèle PORTE (sous la direction de ) Les Traumas psychiques,2003. Michèle PORTE, De la cruauté collective et individuelle: singularité de l'approche freudienne, 2002. Claude de TYCHEY, (sous la direction de) Peut-on prévenir la psychopathologie? 2001. Françoise POUËCH, Effets des jeux langagiers de l'oral sur l'apprentissage de l'écrit, 2001. Jean-Paul TERRENOlRE, (sous la direction de ) Sciences de l'Homme et de la Société: la responsabilité des scientifiques, 2001.

Michèle BOMPARD-PORTE

SIJE T'OUBLIE, Ô BABYLONE...
Le meurtre de masse.
Du Néolithique au monde mésopotamien.

L'HARMA

TIAN

@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'tcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com dilfusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08662-3 EAN : 9782296086623

Ouverture

La recherche ici entreprise s'avère une tentative pour étudier les commencements de la «culture» du meurtre de masse que les soi-disantes élites ont pratiquée et pratiquent encore, entre autres, les« élites» occidentales. La psychanalyse freudienne, psychologie des masses incluse, est un instrument essentiel du travail, qui paraît relever de l'anthropologie psychanalytique. Les concepts psychanalytiques sont présentés au fur et à mesure qu'ils apparaissentl. L'ensemble du travail est peu technique et ne s'adresse pas aux seuls spécialistes. L'histoire et l'archéologie sont aussi sollicitées. De même que les personnages d'un roman se mettent parfois à décider de leur destin, et l'écrivain les suit parmi les péripéties qu'ils rencontrent, de même la recherche emprunte-t-elle ses propres voies, et le chercheur tente de défricher ce qui se présente, et qui insiste. «Quand on sait où l'on va, on va rarement très loin », disait René Thom. «Ouverture» donc, sur le paysage où tel chemin s'est imposé, puisque le contexte est nécessaire à l'intelligibil ité. On évoquera d'abord la psychologie* des masses selon Freud, sans laquelle cet ouvrage ne saurait exister. Elle éclaire d'une lumière singulière les déploiements de terreur et de cruauté que les groupes humains fomentent. La «culture» occidentale ne fait pas exception, au contraire, et certains épisodes de terreur et cruauté dont elle est l'auteur, depuis son apparition jusqu'aujourd'hui, seront ensuite rappelés et quelque peu médités. Voilà les éléments essentiels du paysage qui ont conduit à la recherche qui

I

Un glossaire des notions le plus utilisées se trouve en fin d'ouvrage. Les

termes qui y figurent sont signalés dans le corps du texte par un astérisque.

5

est le thème de l'ouvrage proprement dit, dont la dynamique sera présentée dans la dernière partie de 1'«Ouverture». Psychologie des masses Etudier la psychologie des masses selon Freud conduisait dans des parages difficultueux. Point n'est besoin d'être psychanalyste pour l'avoir éprouvé, Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on Est plus de quatre on est une bande de cons.2 En passant de la connerie à la bêtise et du langage familier au langage châtié, on apprend que «Bête» et « Méchant» avancent de conserve. «Il n'y a qu'un crime au monde, c'est la Bêtise. Il faut donc la haïr violemment [...] », Gustave Flaubert dixit, le 10juillet 18783.Freud n'appréciait ni la bêtise, ni la méchanceté, ni le crime, mais il les a rencontrés et il leur a consacré du temps et du travail. Comment les jeunes enfants, tous fort intelligents au vu des connaissances qu'ils acquièrent et des compétences qu'ils déploient pour ce faire, se transforment-ils en adultes plutôt bornés, en général? Pourquoi lesdits adultes peuvent-ils devenir idiots, serfs et cruels - dans certaines masses - ? Freud a croisé ces questions et il y a répondu, pour ce qui concerne les processus psychiques, entre autres, les processus psychiques collectifs* . Résumer l'apport freudien en la matière est impossible. L'œuvre de Freud est aussi importante, novatrice et éclairante concernant les processus psychiques collectifs que les processus psychiques individuels -les uns et les autres sont liés de façon intrinsèque -. En outre, la psychanalyse des processus psychiques collectifs est plus méconnue, voire refoulée, déniée et rejetée, y compris parmi les psychanalystes. Les rares exceptions confirment la règle. L'œuvre de Géza Roheim n'est guère diffusée, celle de Wilfred Bion non plus; les travaux d'Herbert Marcuse, certes discutables, sont enfouis dans un halo de scandale, et ne parlons pas de Wilhelm Reich! Nous avons consacré quatre ouvrages et de
2 Georges Brassens, Le pluriel, Œuvres complètes, Paris, Le Cherche Midi, 2007, pp. 218-219 (chanson enregistrée en juillet 1966).
3

FlaubertG., Correspondance.V Oanvier1876-mai1880),Paris, Gallimard

Pléiade, 2007, p.402 (lettre à Léonie Brainne).

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nombreux articles à la psychologie des masses selon Freud4, sans soulever davantage la chape que nos prédécesseurs. En psychologie individuelle, les instruments psychanalytiques-

théorie, technique et pratique - permettent à chacun d'analyser
ses positions psychiques et d'acquérir le peu d'autonomie et de liberté dont nous sommes susceptibles, nous autres humains. Il en va de même en psychologie collective. Un travail d'élaboration analogue peut être effectué, il comporte l'analyse des dynamiques collectives et de la part que nous y prenons, lorsque nous participons à un groupe. Un dégagement (désaliénation) s'ensuit. Ainsi la résistance à la psychanalyse est-elle plus vigoureuse à propos des processus psychiques collectifs, puisque les dynamiques du pouvoir y sont analysées. On rencontre la terreur et la cruauté. Pour confronter les analyses freudiennes et les nôtres avec des situations effectives, et pour mieux comprendre les processus psychiques impliqués dans la cruauté et la terreur, on a naguère consulté les témoins des camps de concentration nazis et staliniens ainsi que Bartholomé de las Casas - La destruction des Indes occidentales _5. Le Zeitgeist avait sans doute dicté ces choix, à notre insu. Meurtres de masse en Occident... Peu à peu, un autre élément du paysage s'est alors découvert. Tout se passait comme si notre culture déniait avec une efficacité sans pareille ses relations constantes avec le meurtre de masse. Certes, la Shoah existait. Les camps staliniens existaient. On en parlait sans cesse et nous avions suivi le mouvement. Ils étaient décrits comme des événements monstrueux, absolument singu4

2004, De l'angoisse. Psychanalyse des peurs individuelles et collectives,

Paris, Annand Colin, noté DA ; 2002, De la cruauté collective et individuelle. Singularités de l'élaborationfreudienne, Paris, L'Hannattan, noté CC ; 1999, Le mythe monothéiste. Une lecture de « L'homme Moïse et la religion monothéiste» de Sigmund Freud, Paris, ENS Editions Fontenay-Saint Cloud, noté MM ; 1997, Pulsions et politique. Une relecture de l'événement psychique collectif à partir de l 'œuvre de Freud. Suivi de Le non-être homologique, par Daniel Bennequin, Paris, L'Harmattan, noté PP. L'introduction de MM présente les divers courants issus de la psychologie des masses freudienne et les critique. S Dans deux ouvrages cités supra, 2004, De l'angoisse. DA; 2002, De la cruauté collective et individuelle, CC.

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Hers- ce qu'ils étaient -. Mais il étaient aussi décrits comme sans précédents, sans équivalents, ni analogues dans l'histoire - ce qu'ils n'étaient pas -. Leur présentation répétitive et pour partie erronée finit par apparaître comme un élément du système de déni* lui-même. Les événements ultérieurs pouvaient pourtant dessiller les circonvolutions, quant à la singularité des catastrophes hitlérienne et stalinienne. Guerre d'Algérie. Massacres en Indonésie. Génocide des Cambodgiens, après la guerre du Vietnam. Il septembre 1973, coup d'Etat de Pinochet, puis horreurs étasuniennes et fascistes dans toutes les Amériques latine et du sud. Sans parler de la Chine maoïste dont on eut connaissance des ravages dans les années soixante-dix du vingtième siècle. Le génocide au Rwanda et au Burundi vint ensuite, etc., etc., jusqu'aux guerres dites du Golfe, c'est-à-dire du golfe Persique, qui continuent aujourd'hui, ainsi que la guerre d'Afghanistan, la guerre contre les Palestiniens, les guerres africaines, etc. La famine endémique depuis des dizaines d'années dans de nombreux pays s'est accrue à cause de la «déréglementation»6 du capitalisme international, à partir des années quatre-vingts du vingtième siècle. Selon l'association «Action contre la faim », une personne meurt de faim toutes les quatre secondes à l'heure actuelle - été 2008 -. Une personne meurt de faim toutes les quatre secondes; vingt et un mille six cents personnes meurent de faim chaque jour,. sept millions huit cent quatre-vingt quatre mille personnes meurent de faim chaque année. C'est à peu près le rythme des meurtres de masses pendant la guerre de 1939-19457, si l'on admet une estimation basse, quarante-sept millions de morts en six ans. Car, on ne sait pas évaluer les morts de la guerre de 1939-1945 ! - plus de quarante millions de morts,

Ce tenue bien trouvé est un euphémisme, puisqu'il signifie que les grandes institutions capitalistes se situent au-dessus (ou en dehors) des lois: à la lettre, «déréglementation» signifie «hors la loi» et« sans foi ni loi». De fait, lesjuristes reconnaissent qu'il n'y a désonuais pas de différence entre grand capital et grand banditisme -le monde politique nage dans les mêmes eaux -. Telles sont les «élites» actuelles du monde occidental qui semblent avoir contaminé le monde entier, «mondialisation» ou «globalisation» obligent. 7 Cette comparaison méconnaît les lentes et longues tortures individuelles et collectives liées à la faim, avant qu'on en meurt.
6

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moins de soixante millions de morts -. Les morts civils sont à
peine moins nombreux que les morts militaires. Question. Pourquoi la «culture» occidentale, partie prenante dans tous ces événements, sinon seule responsable et coupable de leur survenue, produit-elle de façon systématique pareilles horreurs? Pourquoi et comment les supportons-nous sans broncher? Depuis quand cela dure-t-il ? Comme chercheur, on tente de remonter dans le temps. Guerre de 1914-1918. On s'aperçoit que les régimes hitlérien et stalinien furent des conséquences directes de ladite «première guerre mondiale ». En matière d'horreurs, ils n'inventèrent rien. Ils ont perpétué et perfectionné. Certains historiens considèrent qu'il n'existe qu'une seule guerre mondiale, commencée en 1914, continuée jusqu'en 19458, voire au-delà, et dont rien n'indique qu'elle soit terminée. Pourquoi la guerre, en 1914? Pourquoi ce carnage-là? Chaque jour, du 2 août 1914 au 11 novembre 1918, plus de deux mille deux cents soldats allemands et français tués (<< moyenne») ! en chaque jour! Sans compter les soldats des autres nationalités, tués eux aussi9 ! Sans compter les blessés graves, les gazés, les invalides à vie! «En moyenne» quatre fois plus nombreux que
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Par exemple,E.J. Hobsbawmparle de «La guerre de 31 ans» (1914-1945). Les statistiquesfiablesne sont pas faciles à trouver.
de 2 millions d'Allemands;

Dans ses Mémoires, le général de Gaulle soutient le même point de vue. «Au total, la 1ère guerre mondiale a fait environ 9 millions de morts dont: niques; - 650 0000 Italiens; - et près d' I million et demi de Français (proportionnellement à sa population, la France est le pays où les pertes ont été les plus élevées). Ces morts étaient presqu'exclusivement des militaires, tués au combat ou morts des séquelles de leurs blessures ou de maladie entre 1914 et 1918. «On considère qu'environ 500000 soldats sont morts après la guerre des suites de blessures de guerre ou de maladies contractées pendant la guerre. «A ces morts de la 1ère guerre mondiale, sont venus s'ajouter les millions de décès provoqués par l'épidémie de grippe qui s'est propagée dans tous les continents de 1918 à 1920, et qui a fait 200 000 victimes en France.» Site http://www.crdp-reims.fr/memoire/bacIlGM/connaissances/bilan.htm. consulté en août 2008. Cependant, d'autres sources annoncent dix millions de morts civils! Becker A., 1998, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre 19141918. Populations occupées, déportés civils, prisonniers de guerre, Paris, Editions Noêsis. L'auteur soutient que le déni des victimes civiles de la guerre de 14-18 a été total. Le site Internet ci-dessus et d'autres lui donnent raison. (Il semble aisé de verser au compte de la grippe les civils morts par fait de guerre.)

- plus

- 1,8 million

de Russes;

- 7500000

Britan-

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les morts! Sans compter les innombrables civils tnés, violés, blessés irrémédiables, eux aussi, et en masselO! Sans compter les déportations en masse, les camps de travail, la politique généralisée de la terreur. La guerre totale! Les statistiques actnelles le plus fiables chiffrent huit millions cinq cent mille morts militaires, dix millions de morts civils, et quatre fois plus de blessés. Certes, les responsables de la guerre de 1939-1945 ont fait mieux! Les Soviétiques ont été exterminés de 1941 à 1945 au point que leurs seuls morts sont plus nombreux que tous ceux de la guerre de 1914-1918 réunis! Plus de vingt-et-un millions de morts du fait de la guerre, en Union Soviétique entre 1941 et 1945, dont plus de treize millions de militairesll. Dans son ouvrage, Témoinsl2, Jean Norton Cru recensait deux cent cinquante-et-un textes de combattants de la guerre de l4-18. Il les analysait et les commentait, mais il posait aussi nombre de questions, dont celle-ci: <d'ai dit que notre baptême du feu, à tous, fut une initiation tragique. Le mystère ne résidait pas, comme les non-combattants le croient, dans l'effet nouveau des armes perfectionnées, mais dans ce que fut la réalité de toutes les guerres. Sur le courage, le patriotisme, le sacrifice, la mort, on nous avait trompés, et aux premières balles nous reconnaissions tout à coup le mensonge de l'anecdote, de l' histoire, de la littérature, de l'art, des bavardages de vétérans et des discours officiels »13.Pourquoi ment-on? depuis l'Iliade, selon J. N. Cru ?
10 cf ci-dessus. « Invasions, occupations, exactions, manifestations de racisme, atrocités, déportations et massacres de civils ont accompagné la radicalisation du combat sur les champs de batail1e : ce qui a eu lieu en ce domaine entre 1914 et 1918 est au cœur du processus de totalisation de la guerre au XXe siècle, de même que les phénomènes concentrationnaires qui leur sont associés [multiplication des camps de prisonniers, souvent civils et militaires mêlés, en Allemagne, pendant l'essentiel de la guerre]. Et pourtant la mémoire du conflit a pratiquement oblitéré ces réalités. Une "défaite de la mémoire" s'est produite [00']» Audoin-Rouzeau S. et Becker A., 2000, 14-/8, retrouver la Guerre, Paris Gallimard, p. 104. Ouvrage à prendre au demeurant avec des pincettes, quant à l'idéologie qu'il promeut et à d'autres « informations». Il En Europe occidentale, il est usuel que le rôle essentiel des Soviétiques dans la guerre contre l'hitlérisme soit méconnu et tu, voire censuré. 12 Jean Norton Cru, 1929, Témoins. 2émeédition, Presses Universitaires de Nancy, 1993 ; 3éme dition, 2006, Presses Universitaires de Nancy, avec Préface é et Postface de Frédéric Rousseau. Compte rendu de MEP dans Psychologie clinique, 24, Paris, L'Harmattan, Hiver 2007, pp.277-279. 13 lb., p. 13, souligné par MEP.

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jusque sur les sites Internet d'aujourd'hui, dans le Dictionnaire Robert des noms propres14, etc. etc. etc. Le déni généralisé des faits qui ont lieu pendant les guerres semble une constante15. Evitons la naïveté. Les ministères de la propagande (dite à l'heure actuelle, en France, «techniques de l'information et de la communication », TIC), ou équivalents, ne datent pas d'hier. Quant aux artistes et autres intellectuels, les «élites» les intègrent, voire les produisent, puis les gèrent. Obtenir la conviction* dans un groupe n'est pas difficile non plus. Quelques éléments fondamentaux qui le permette seront rappelés en cours de tra-

vail- faiblessescongénitalesde notre psychisme -. On n'entrera
pas dans plus de détails icil6. Reste la question de savoir quand et comment les « élites» ont décidé de prendre le pouvoir et de le garder par les moyens le moins symbolisés possible, selon la psychanalyse. Dynamique collective autoritaire avec les meurtres de masse qu'elle implique. Quand cette «culture» bête et méchante des «élites» a-t-elle commencé ?-l'époque actuelle en montre un moment paroxystiquel? -.

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Il est en effet impossible

de déceler, à la lecture du Dictionnaire

Robert, que

le général Nivelle fut responsable, au lieu dit« Chemin des Dames», de la mort d'au moins deux cent mille soldats français et d'autant de soldats allemands, en avril et mai 1917, pour rien, sauf peut-être son espoir de monter en grade. Sans compter les trois mille quatre cent vingt-sept condamnations pour mutiomission? - parmi un monceau. 15 Des soldats israéliens luttent de nos jours pour tenter de transmettre à leurs compatriotes ce qui a lieu dans les territoires occupés, où ils font leur service militaire. L'ignorance de leurs concitoyens les effraie. « Pourtant cela se passe parfois à cinq ou dix minutes de chez eux!» s'écriait l'un d'eux. Mais rien n'y fait. L'abjection du comportement de Tsahal à l'endroit des Palestiniens n'est pas connue. (France-Culture, émission« Sur les docs», mercredi 13 août 2008, 23h-24h.) 16 Les ouvrages de Freud élucident à suffisance ces questions, selon la lecture que nous en avons proposée. 17 Voir par exemple, l'ouvrage de Naomi Klein, 2008, La stratégie du choc. La montée d'un capitalisme du désastre, Leméac/Actes Sud, Toronto et Paris. Un exemple typique de mise en œuvre de l'actuelle «culture» du meurtre de masse, d'une brutalité et d'une imbécillité effarantes, a été donné en été 2008 par le président de la Géorgie, parfait représentant de ces «élites» qui pratiquent grand banditisme, grand capitaJisme et politique, lorsqu'il a tenté d'envahir l'Ossétie du sud pour se maintenir au pouvoir, avec l'appui du gouvernement et de militaires étasuniens.

nerie, à cause de cette boucherie- dont le général Pétain refusa de transmettre les dossiersde recours en grâce -. Ce n'est qu'un exemplede mensonge- par

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On quitte la guerre de 14-18. On remonte le temps. Pour ce qui concerne la France on rencontre la Commune. Les Versaillais tuèrent plus de Communards que les Révolutionnaires ne tuèrent de gens pendant toute la période dite de la Terreur, - encore une information guère diffusée dans les écoles -. Et sous la Troisième République qui succéda à la Commune, les conquêtes coloniales, où Bugeaud déjà s'était illustré comme fameux boucher, battent leur plein! Exactions sempiternelles du colonialisme sur lesquelles les informations ne sont pas pléthore. L' œuvre de Mongo Betti, une partie de celle d'Amadou Kourouma, par exemple, racontent les meurtres de masse de nouveau, le travail forcé, l'exploitation éhontée des hommes et des milieux jusqu'aujourd'hui. Là aussi capitalisme et banditisme sont indistincts. La guerre totale instaurée en 1914 ne serait-elle pas le retour en Europe des exactions déployées d'abord dans les «empires coloniaux» ? Mais les modes de fonctionnement desdits empires ont eux-mêmes des antécédents. La traite! (L'abolition de l'esclavage en France eut lieu en 1848.) Là non plus on ne sait pas compter! Combien de dizaines de millions de morts? Après des tortures sans pareilles? Du seizième au dix-neuvième siècle? Le dégoût saisit devant la chaîne continue et redondante des meurtres de masse fomentés par la « culture» occidentale. Bonaparte! Autre boucher. Ses «succès» militaires étaient dus en grande partie à l'orgie meurtrière: il était plus facile de faire tuer en masse les citoyens des armées &ançaises que les mercenaires des autres armées. Le dix-huitième siècle européen est un peu moins massacreur, sur place. On se contente presque, si l'on ose dire, de la traite. Plus l'asservissement des petits paysans anglais expropriés, forcés au travail dans les usines, et l'institution du servage dans la Russie de Catherine. Nouvelle catastrophe de la toute-puissance, en remontant le temps, Louis XIV. Il survient peu après un autre gigantesque meurtre de masse européen, la Guerre de Trente ans, 1618-1648. L'Europe moyenne, principal théâtre des combats, passe de vingt millions d'habitants en 1625 à sept millions en 164518.On peut continuer, remonter encore
18 L'époque 1600-1760 est cependant l'une de celles où les « élites» gagnent un pouvoir sans pareil, avec la constitution des Etats dits classiques. Selon Pierre Chaunu, 1966, La Civilisation de l'Europe classique, Paris, Arthaud, « L'Etat classique voit ses moyens accrus dans une proportion de 200, 500, 1000% »,

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le temps, et allonger la litanie des meurtres de masse, guerres dites de religions, conquête des Amériques, Guerre de Cent ans, croisades, etc.. Le meurtre de masse est une pratique continue des« élites» occidentales depuis qu'elles existent, qu'elles soient ecclésiastiques, royales, impériales ou républicaines. La seule période de paix relative en Europe occidentale et d'absence de meurtres de masse est sans doute celle où personne ne disposait d'un pouvoir fort. Entre l'effondrement de l'empire romain d'Occident et l'émergence de la puissance de la papauté et des rois, alentour du dixième siècle, quatre siècles auront été moins meurtriers, mais« les gens heureux n'ont pas d'histoire». De fait, les informations sont chiches. Si l'on se tourne vers l'empire romain d'Orient et vers le monde islamique en expansion pendant l'accalmie que l'Europe occidentale connaît, la litanie des meurtres de masse se retrouvent. Accablement. Il ne s'agit pas de «Malaise dans la culture»]9 ! Inutile d'être psychanalyste, marxiste, ou savant d'un autre domaine pour comprendre que les «grandes» cultures comportent des «élites» ultra-minoritaires qui font travailler le plus grand nombre à leur profit. Pour ce faire, elles terrorisent puis soumettent, bref, usent des sempiternels mêmes moyens. Cependant, le régime capitaliste de l'Europe occidentale est le «champion toutes catégories », quant à la généralisation des violences, des meurtres de masse et de la soumission des populations à très grande échelle par la terreur, comme il est le champion quant au
«Entre 1600 et 1760, les armées de l'Europe classique quintuplent en nombre, connaissent une multiplication par cent de leur puissance de feu et surtout changent radicalement de méthode et de technique. Au total le coût des armes décuple à peu de choses près entre le début du XVllèmeet la seconde moitié du XVIIlèmcsiècle [...] En France, en un siècle, du début du XV!Ième début du au XVIIlèrncsiècle, l'effectif passe de 10.000 à 200.000 pour une population de 10 à 15% supérieure seulement», op.cil., pp. 59-60. Le système militaro-industriel moderne a une certaine ancienneté, pour ce qui est de permettre à quelques-uns d'accaparer pouvoir et richesse, et de les augmenter sans cesse - en soumettant, exploitant et assassinant tous les autres, à proportion de leurs rapacité et délire de toute-puissance* -. On verra que ce système sans régulation a déjà existé jadis, jusqu'à produire l'effondrement généralisé de toutes les cultures qui précédèrent l'antiquité classique. ]9 Freud S., 1929, 1930a, Das Unbehagen in der Ku/fur, G.w. XIV, pp.419506.

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délire de toute-puissance* , à l'imbécillité corrélative2° et à la thésaurisation de la richesse par quelques-uns (deux pour cent des ménages du monde sont propriétaires en ce moment - été 2008 de cinquante pour cent des richesses du monde, et disposent de moyens suffisants pour décider de la politique et de l'économie mondiales à leurs seuls profits !). Certains historiens considèrent que capitalisme et culture occidentale sont quasi synonymes, les premières villes italiennes et leurs banquiers apparaissant dès le douzième siècle21.Eric John Hobsbawm préfère étudier l'acmé du capitalisme, à partir de la fin du dix-huitième siècle. Sa quadrilogie magistrale, L'Ère des révolutions: 1789-1848; L'Ère du capital: 1848-1875 ,. L'Ère des empires: 1875-1914 ; L'Age des extrêmes: le court XX'" siècle 1914-199]22, est en tous points démonstrative. On n'a jamais connu pires exploitations, asservissements23, pillages, meurtres de masse de toute l'histoire de l'humanité. La «mondialisation» capitaliste des trente dernières années ne laisse aucune population indemne et la catastrophe écologique touche désormais l'ensemble des espèces vivantes de la planète, en plus de la majorité des humains. Si l'on ajoute au tableau magistral dressé par E. J. Hobsbawm le travail de Naomi Klein publié en 2008, La stratégie du choc. La montée d'un capitalisme du désastre, il paraît peu risqué d'évoquer une conjecture. De même qu'après environ deux mille cinq cents ans de «grandes» cultures, le monde mésopotamien et ses voisins s' effondrèrent, comme on va voir, et laissèrent place à ce que nous
20 L'opuscule de Mike Davis, Le stade Dubaï du capitalisme, Paris, Les prairies ordinaires, 2008, est à ce dernier égard édifiant. 21 Parcourir Florence est instructif. Les murs des anciennes riches demeures florentines sont d'authentiques murailles, jusque vers cinq mètres de haut. De plus, la circulation au premier étage est organisée par des séries de ponts au-dessus des rues. Ainsi l'architecture suffit-elle pour indiquer le niveau de violence entre les possédants (premier étage et au-dessus) et la masse de ceux qu'ils soumettaient (rez-de-chaussée et rues), dont ils devaient néanmoins se protéger. 22 L'Ère des révolutions: 1789-1848, Fayard, 1970; Editions Complexe, 1988 (éd. originale: The Age of Revolution, 1962). L'Ère du capital: 18481875, Fayard, 1978, réédition 1994; Hachette, 1997 (éd. originale: The Age of Capital, 1975). L'Ère des empires: 1875-1914, Fayard, 1989; Hachette, 1997 (éd. originale: The Age of Empire, 1987). L'Age des extrêmes: le court XXe siècle 1914-1991, co-édition Le Monde diplomatique

- Éditions

Complexe,

1999

(éd. originale: The Age ofExtremes, 1994). 23 « Travail à la chaîne» est une expression pour une fois exacte, créée par les capitalistes occidentaux.

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appelons l'antiquité classique, de même notre monde est-il sans doute dans une crise qui le conduit à son effondrement, quelques deux mille cinq cents ans plus tard. L'analogie porte aussi sur l'absence de régulation parmi les «élites» qui, aujourd'hui comme jadis, ne savent garder le pouvoir que par une constante surenchère dans la violence, la démonstration de toute-puissance, le surarmement, les meurtres de masse, etc.. Vient un moment où le système atteint son point de rupture.

... et résistance
En un sens, la continuité des meurtres de masse, l'incessant accroissement de la violence côté «élites» témoignent que les humains ne se laissent jamais asservir. Les «élites» doivent encore et toujours terroriser, massacrer, inventer de nouveaux moyens d'épouvante, perpétrer des tortures et des assassinats de plus en plus nombreux, pour continuer de soumettre et d'accaparer pouvoir et richesses. Dont acte! D'où nous vient notre indéracinable volonté d'être libres? notre courage? notre capacité à dire non? Malgré la longue succession des «grandes» cultures? malgré l'éducation à la soumission? Du point de vue psychanalytique, même le plus dément d'entre nous accueille une personne normale en lui, a fortiori, le plus manipulé, le plus aliéné dans tels groupes ou cultures. Autrement dit, la pluralité des personnes psychiques est une réalité. (Outre le surJe* en général responsable des terreurs, soumission et cruauté, existent aussi le Je* et ce que Freud nommait l'idéal* du Je, qui permettent parfois de surmonter la puissance des traces infantiles en nous, même dans nos « grandes» cultures de la domination.) D'où nous viennent ces instances et ces compétences psychiqueslà? d'avant les «grandes» cultures? Des humains comme nous n'ont-ils pas vécu quelques centaines de milliers d'années autrement? sans travail et en petits groupes - dans lesquels l'autonomie de chacun était une condition nécessaire à la survie propre, comme à celle du groupe24-? L'art rupestre ne remonte-t-il pas à
24 Autrement dit, les petits groupes de nos ancêtres devaient pratiquer ce que Freud appelle les groupes* fraternels, totémiques ou démocratiques. Sans doute faisaient-ils mieux, et reconnaissaient-ils l'altérité* des sexes, comme nous verrons. De simples considérations de survie impliquent que l'organisation collective prévalente était du genre démocratique, sans régression*.

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trente mille ans au moins (Grotte Chauvet, Vallon-Pont-d'Arc)? l'usage systématique du feu, à trois cents mille ans au moins? Comment en sommes-nous venus aux « grandes» cultures? Que nous ont-elles coûté? Telles sont les questions qui finirent par se formuler. Les travaux du préhistorien Jacques Cauvin avait dès longtemps attiré notre attention25.Une transformation psychique collective avait précédé l'apparition de l'agriculture, expliquait-il, sans qu'aucune nécessité économique ne l'eût imposée. Il s'agissait de l'invention de la grande déesse et de la soumission que les humains lui témoignaient - première manifestation préhistorique de régression* collective et de croyance* en la toute-puissance, selon la psychanalyse -. En outre, de l'invention de l'agriculture jusqu'à nous, il n'y avait pas de solution de continuité spatiale, ni temporelle. L'agriculture s'était inventée alentour de neuf mille ans avant notre ère26, dans le «croissant fertile», l'arc territorial qui s'étend de Jéricho à l'Euphrate et au Tigre en passant par la plaine damascène. Les préhistoriens et les historiens de l'orient de la Méditerranée retissaient ensuite la trame des événements sans trop d'accrocs, depuis ces hautes époques jusqu'à l'apparition des cultures dites de nos origines, antiquité grecque et monde de la Bible. Il était tentant d'aller y voir et de descendre le temps avec eux. D'autant que des travaux contemporains de ceux de J. Cauvin27 avaient suscité notre intérêt. Les épigraphistes du vieux monde mésopotamien livraient nombre de résultats et les rendaient accessibles au public non spécialiste. Samuel Noah Kramer28 en avait pris l'initiative dès longtemps. Jean Bottéro avait suivi. Bientôt parut le monumental ouvrage qu'ils signaient tous deux, Lorsque les dieux faisaient l 'homme. Mythologie mésopoCauvin J., 1987, L'apparition des premières divinités, La Recherche, 194, déco 1987, pp. 1472-1480. Porte M., 1988, De la grande déesse ... à la science, Les Cahiers de l'IPPC. Les modèles scientifiques, 7, mai] 988, Paris, pp. 125]40, qui commente l'article de J. Cauvin. 26 Dans le corps de l'ouvrage, où la majorité des dates fournies concernent le temps d'avant notre ère, on ne précise plus« avant notre ère». 27 Jean Bottéro, 1987, Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux, Gallimard, Paris, cité et commenté dans] 988, « De la grande déesse... à la science», cf supra. 28 Kramer S. N., L 'Histoire commence à Sumer, Paris, Arthaud, 1957 ; deuxième édition, entièrement revue et augmentée, 1975.
25

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Le seul déchiffrement du cunéiforme nous ébahissait, tant le travail paraissait ingrat et difficile. Or, de ces innombrables tablettes d'argile où le vieux monde mésopotamien s'était écrit, les épigraphistes faisaient surgir, outre des comptes - déjà-, des mythes! Plus que des mythes, une évolution saisissante des mythes, au fur et à mesure que le temps avançait. Leur vaste recueil olliait la traduction de l'intégralité de la mythologie disponible, en sumérien et en akkadien, depuis que des mythes avaient été rédigés, sans doute vers 2500, et jusqu'environ 850 ! Un authentique corpus témoignait de la pensée de nos vieux ancêtres, de leurs organisations sociales, de leurs modes de vie 'et de leurs croyances, ainsi que de leurs évolutions sur près de deux mille ans, voire davantage3o. Jacques Cauvin, que nous avions eu la chance de rencontrer, et les mythes mésopotamiens (mais non leurs traducteurs) suscitaient la psychanalyse - bien sûr, la psychanalyse des processus psychiques collectifs -. Encore fallait-il être assez formée pour songer à s'y lancer! Cela prit un certain temps. Sans doute était-ce insuffisant. Il fallut aussi la sorte de catastrophe généralisée que l'on voit désormais se dessiner à notre horizon. Ne convient-il pas de la rendre intelligible, à défaut qu'on n'y puisse grand chose? Ainsi le courage d'Eric John Hobsbawm nous a-t-il soutenue. Rien ne permettait de penser que l'on disposerait de la compétence, ni du temps nécessaires pour dresser le tableau de notre culture du meurtre de masse, comme il avait construit celui du capitalisme récent, mais on n'était pas pour autant dispensé du travail. En voici le premier tome.
tamienne29.

Enquête sur les origines d'une dégringolade symbolique* On s'intéresse d'abord à la césure qui a transformé la culture d'une partie de l'humanité, avec l'invention de la grande déesse puis celle de l'agriculture, aux confins orientaux de la Méditerranée. Une première régression collective majeure a eu lieu à ce
29

Bottéro l. et Kramer S. N., 1989, Lorsque les dieux faisaient l'homme.
mésopotamienne, Paris, Gallimard, 760 pages.

Mythologie
30

Les dates de rédaction des mythes sont postérieures à leur invention. La collaboration des historiens et des épigraphistes permet de remonter sans trop de lacunes jusqu'aux origines de la culture suméro-akkadienne, au milieu du quatrième millénaire.

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moment-là. Des organisations collectives à l'évidence évoluées, démocratiques et reconnaissant l'altérité* des sexes ont cédé, non sans résistance, ni sans «patience et longueur de temps». Etudier l'apparition du Néolithique, sa diffusion foudroyante - et leurs raisons, du point de vue psychanalytique - occupera deux chapitres. Vient ensuite l'examen d'une longue période pendant laquelle les humains paraissent recouvrer leurs compétences collectives et vivre dans des conditions très démocratiques. Pas de chef, pas de surarmement, peu de travail, beaucoup de loisirs, vie en petits groupes... de notre point de vue, c'est la démonstration de la puissance que possèdent les vœux de vivre libre et psychiquement adulte, parmi les humains. En outre, cela démontre nos compétences à y pourvoir, même après la première régression religieuse (grande déesse), puis économique et sociale (agriculture). Et le Déluge vint! les déluges, plutôt. Une remontée massive des eaux du golfe Persique en même temps que des crues sans doute énormes du Tigre et de l'Euphrate ont provoqué des inondations et des destructions ravageuses à répétition, durant plus d'un millénaire. Au contraire des préhistoriens qui en font peu de cas, le point de vue psychanalytique incline à accorder une importance majeure à ces catastrophes, dans l'étiologie de la civilisation urbaine proprement dite. Les grands malheurs collectifs sont en effet le plus propices aux régressions, et à ce qui s'ensuit31 - prise du pouvoir par quelques-uns, soumission des autres, en l'occurrence, création de la hiérarchie sociale qu'une culture urbaine implique -. Ces dernières une fois instituées, les traces écrites remplacent les reconstructions de la préhistoire. On rappellera comment la civilisation mésopotamienne et ses voisines évoluent, depuis leur apparition vers le milieu du quatrième millénaire jusqu'à leur grand effondrement alentour du douzième siècle et un peu au-delà. Notre éducation et notre culture nous maintiennent dans une ignorance presque complète de cette partie de notre histoire, et il conviendra de s'interroger sur ce silence, voire cette censure,
31

Nos modernespolitiques en ont une pratique constante,qu'ils exploitentà

leur profit des catastrophes naturelles, ou qu'ils provoquent des catastrophes pour subsister et/ou accroître leur pouvoir (cf supra, ainsi que l'ouvrage de N. Klein op. cil.).

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et sur leurs raisons. A cet égard, l'extravagante mise en scène de l'Egypte ancienne et l'égyptomanie subséquente paraissent de tactique analogue à celle de la Shoah. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit qu'un arbre cache une forêt. Pour ce qui concerne le monde mésopotamien, on comprend vite que le monde biblique et le monde grec en sont des héritiers directs. Ainsi l'essentiel du texte biblique emprunte-t-il aux mythes suméro-akkadiens, et il les plagie parfois sans vergogne - c'est le cas du récit du Déluge, entre autres -. Que la censure provienne des monothéismes actuels et de leurs responsables est dès lors intelligible. L'évolution de la psychologie collective, dans l'ancienne Mésopotamie, est ensuite étudiée à partir des mythes. Ils sont rédigés par les scribes, membres de 1'« élite» suméro-akkadienne, qui y diffuse son idéologie. Comme nous avons une excellente expérience quotidienne de la propagande, il n'est pas difficile de repérer les modalités de celle de nos vieux anciens. On objectera aussi que les mythes n'ont rien à voir avec la réalité. Il va de soi qu'on n'y trouve pas le descriptif de «La Vie quotidienne sous Sargon d'Akkad», ou sous Gilgamesh, ou etc. ... encore que les informations sur les modes de vie ne manquent pas, lors de la description des banquets des dieux et de diverses techniques qu'ils apportèrent aux humains - agriculture, jardinage, pêche, artisanats -, du moins dans les plus anciens récits. Cependant, les mythes présentent la réalité psychique collective de 1'«élite» à un moment donné. Grosso modo, il s'agit des manières de concevoir le pouvoir, des façons de l'acquérir et de le conserver. Justement ce que nous étudions. Une évolution quasi continue se dessine depuis les plus anciens textes jusqu'aux plus récents. Les premiers célèbrent une organisation sociale qui est un mixte de démocratie* et d'oligarchie*, les derniers louangent à outrance la toute-puissance d'un seul et conduisent tout droit au dieu de la Bible. En un sens, nous suivrons une dégringolade symbolique quasi continue, depuis les organisations sociales démocratiques de la fin du Paléolithique, dont les membres sont des adultes psychiques, jusqu'à la célébration de la toute-puissance absolue, où les humains et les dieux apparaissent comme les desservants terrorisés de celui qu'ils vénèrent, le prétendu et soi-disant Unique, 19

dont le titre de gloire est la puissance meurtrière et génocidaire. Tout se passerait comme si l'on suivait une lente involution psychique qui conduisait à une néoténie - psychique elle aussi -. Reste que les mythes sont l'idéologie des« élites» et qu'ils représentent leurs vœux. Ils reflètent ce qu'elles souhaitent, tout en passant des compromis - ainsi n'a-t-on jamais autant parlé de démocratie, dans la culture occidentale, que depuis sa disparition dans le fonctionnement effectif des instances de pouvoir... mais le mot doit demeurer, dans l'idéologie -. En Mésopotamie ancienne, lorsque les «élites» exagèrent, les empires s'effondrent. En effet, il semble que les populations sachent fuir une vie par trop pénible et (re)devenir nomades. Nous faudra-t-il bientôt nomadiser parmi les étoiles? Revenir au nomadisme signifie que le vieil et riche héritage de milliers d'années de vie démocratique ainsi que la possibilité d'être adulte psychique demeurent à notre disposition. Il suffit de s'en saisir, ce qui ne demande qu'un peu de courage. Horde* primitive ou démocratie primitive? A l'horizon préhistorique, une psychanalyste esquisse-t-elle l'éventualité d'une dynamique démocratique des groupes humains? là où Freud avait construit « le mythe scientifique »32 de l'archi-père, Urvater, avec son archi-horde, Urhorde? Selon le mythe freudien, les humains ne seraient pas sortis sans difficultés d'une situation originairement totalitaire, celle de l'archipère tout-puissant accaparant toutes les femmes et dominant tous les membres de l'archi-horde, dont ses fils. Il aurait fallu que ces derniers, opprimés et privés de femmes, s'unissent, qu'ils tuent l'archi-père puis le consomment. Des mères seraient alors devenues responsables du groupe (premier «matriarcat*»). Ensuite, les fils auraient élaboré le deuil de l'archi-père. D'un côté, ils auraient éprouvé de la nostalgie, de l'autre côté, ils auraient fini par reconnaître que nul n'est tout-puissant. A partir de leur nostalgie, ils auraient su créer un idéal du Je commun, qui aurait représenté l'archi-père tout en signifiant l'inexistence de la
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Ainsi Freud désignait-HIa construction proposée dans Totem ettabou, 19121913, dès Psychologie des masses et analyse-du-Je, 1921c (en l'occurrence, G.W. XIII, p. 151,« [...] nous devons à nouveau reprendre brièvement le mythe scientifique du père de l'archihorde»).

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toute-puissance. Les fils auraient alors «partagé ce qui avait disparu»33, et le peu de pouvoir que chacun était susceptible d'assumer. Ainsi auraient paru les premiers pères et chefs de famille, membres d'une organisation totémique (premier groupe de type démocratique). Le mythe scientifique propose que le niveau de symbolisation se soit peu à peu élevé dans les groupes humains. Freud cherchait à rendre compte de l'universalité du complexe d'Œdipe, tel qu'il le retrouvait chez tous ses patients et dans les mythologies dont il disposait. Il visait une forme d'héritage psychique phylogénétique, pour expliquer l'extravagante puissance des craintes de castration et des autres peurs
-

enfantines

et

fantasmatiques, pour l'essentiel-, ainsi que le potentiel de soumission corrélatif, chez les adultes actuels. Nous avons contesté la nécessité de la causalité phylogénétique34. L'ontogenèse psychique telle que Freud lui-même l'a découverte suffit pour rendre compte des événements psychiques individuels et collectifs actuels ou récents. Le mythe freudien peut correspondre à une séquence historique locale, où l'on passerait d'un régime monarchique* à un régime oligarchique puis à un régime démocratique prévalents35, mais il ne correspond pas à l'évolution des groupes humains depuis deux ou trois cent mille ans, selon les connaissances désormais accessibles en matière de préhistoire.
33 Formule proposée par Daniel Bennequin, 1994, Questions de physique galoisienne. Passions des Formes. Dynamique qualitative, sémiophysique et intelligibilité. A René Thom, M. Porte coordonnateur, Paris, ENS Editions Fontenay-Saint Cloud, pp. 311-410. Au nom du père tout-puissant, et parce qu'il a condition sine qua non du groupe démocratique -. L'expression, « partager ce qui a disparu», décrit, en langage courant, l'équivalence galoisienne qui résulte, dans le monde commun, de l'interprétation cohomologique d'une situation. En l'occurrence, créer un idéal du Je à partir du meurtre de l'archi-père est une interprétation cohomologique dont résulte la capacité des fils à partager entre eux ce qui a disparu. (Nous avons souvent décrit en détail et commenté cette configuration dynamique, celle de l'idéal du Je proprement dit, notamment dans CC et DA.) 34 Par exemple en 1999, dans MM.
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disparu, les frères partagentleur nostalgieet ils deviennentdes semblables*-

Chacunde ces termes correspondà une dynamiqueschématiqueet paradig-

matique (<<orde* », « matriarcat* », « groupe* fraternel, totémique ou démoh cratique» dans la terminologie freudienne, cf le glossaire). Tout groupe réel fonctionne selon les trois dynamiques, de manière simultanée et conflictuelle (même sous le régime nazi, il existait des groupes de résistants à fonctionnement démocratique prévalent).

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En construisant le mythe scientifique et en avançant au-delà dans l'investigation des processus psychiques collectifs, Freud a élucidé les dynamiques qui provoquent telle ou telle organisations collectives puis les maintiennent ou les font disparaître. L'ensemble de ce travail- la métapsychologie des processus psychiques collectifs - demeure valide. On en fera usage dans le cours de l'ouvrage. L'efficience des configurations psychiques infantiles dans la vie adulte, corrélat des régressions à l'œuvre en psychologie collective, dépend dans une large mesure de l'éducation des jeunes, c'est-à-dire de l'organisation collective prévalente. Selon qu'un groupe a besoin d'adultes autonomes ou soumis, il éduquera les enfants avec plus ou moins de tendresse, de bienveillance, de liberté sexuelle, d'incitations au développement intellectuel et psychomoteur, de réassurances narcissiques* enfin, toutes les fois qu'ils seront en difficulté. Notre enquête indique une dégringolade symbolique depuis les Paléolithiques jusqu'aux cultures urbaines puis aux empires qu'elles finissent par susciter. Tel est aussi le sens des mythes qui accompagnent l'histoire, certes, à distance. Or, la configuration œdipienne paraît à la toute fin de l'histoire mésopotamienne proprement dite, dans des bribes de mythes tardifs dont on n'a retrouvé à ce jour que les commentaires. Encore s'agit-il d'une configuration tronquée, le dieu fils souverain tue son père. On ne mentionne pas qu'il couche avec sa mère36.La dégringolade symbolique a en effet entraîné un c1ivage* homme versus femme et une régression du statut des femmes, jusqu'à leur pure et simple absence, dans les mythes, et à la création de harems et autres institutions de leur servitude, dans la réalité. L'émergence du schéma œdipien au moment où s'exacerbent le pouvoir masculin (pères) et le pouvoir d'un seul (dieu ou chef tout-puissant) ne laisse pas de poser question.

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Il existe au moins une ébauche plus ancienne de schéma œdipien complet, dans le premier mythe qui constitue un dieu comme tout-puissant et s'intitule « L'Epopée de la création». Il sera étudié au chapitre VII. Quant au « mythe de la naissance du héros» qui est une version du « roman familial» œdipien dont Sargon semble avoir été le premier acteur, il est postérieur à l'existence du souverain et l'on n'a pas trouvé d'indication fiable de datation.

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Tout se passerait comme si le schéma œdipien n'était pas raconté pour lever un refoulement, mais pour bloquer le niveau d'(in)élaboration psychique parmi les adultes dans le registre œdipien. Selon Freud en effet, il conviendrait que le complexe d'Œdipe de la petite enfance ne fût pas refoulé, mais sombrât, disparût corps et biens, pour que les enfants deviennent psychiquement adultes. C'est évident, puisque le vœu de tuer le père présuppose sa toute-puissance ainsi que le souhait de l'acquérir grâce au meurtre. En devenant adulte psychique, chacun reconnaît les parents puis les autres humains pour des semblables, aussi faibles, faillibles et mortels que lui (inutile de les tuer I). Présenter le schéma œdipien dans le mythe et en décrire l' événement comme l'exploit du dieu le plus puissant visent à entretenir la conviction enfantine que le père est tout-puissant, et, possiblement, tout autre chef ou dieu, pour les adultes et dans la culture. Ainsi, selon l'évolution des mythes, on ne tue pas le père parce qu'il est tout-puissant, mais pour le rendre tout-puissant et se rendre tout-puissant, en le tuant, lors d'une régression* culturelle majeure, celle qui constitue un dieu (et/ou un chef) comme monarque absolu. Celui-là doit avoir tué son père! Selon les mythes mésopotamiens, l'usage du schéma œdipien comme modèle culturel est l'un des éléments de la régression collective qui rendent la dynamique horde et l'asservissement de presque tous prévalents. Enseignement inédit, à notre connaissance. Les Grecs avaient eu l'intuition de la relation entre Œdipe et tyrannie, puisque le titre de la tragédie qui nous est parvenue est «Œdipe tyran» - et non «Œdipe roi », comme la plupart des traductions usuelles le laissent accroire, en français et en allemand -. De l'un à l'autre titre la distance est mince. Un roi devient sans doute un tyran dès que ses sujets mettent en cause la légitimité de la domination qu'il exerce. De fait l'«élite» athénienne du cinquième siècle n'était guère royaliste. Mais cela appartient à la suite de l'histoire, et au prochain tome du récit que nous essayons de bâtir. Tournons-nous vers les derniers Paléolithiques, nos ancêtres d'il y a douze mille ans. Ce n'est pas si loin, un petit rien dans l'histoire des humains, pas même cinq pour cent de la durée de leur existence, et presque rien du tout, eu égard à la durée de la vie sur la terre. 23

Chapitre
Nous avons (Douze tout perdu mille

I
au Néolithique. !)

ans, ça suffit

Pour l'heure, les préhistoriens datent les premières traces d'Homo sapiens - des humains comme nous - d'environ deux cent mille ans, en Afrique. L'ensemble de l'Afrique serait ensuite «colonisé» par Homo sapiens vers cent cinquante mille ans. Puis, les Homines sapientes sortiraient d'Afrique vers quatre-vingt mille ans, et, il y a quarante mille ans, ils seraient présents dans toute l'Eurasie et en Australie (les dates de peuplement du continent américain sont encore discutées)l. En petits groupes de chasseurs cueilleurs, ces gens ont ainsi vécu pendant près de deux cent mille ans, selon des cultures évidemment très diverses, mais sans qu'il faille évoquer de rupture radicale. Ils étaient adaptés à leurs environnements, ou ils s'y adaptaient, en cas de migration. Certains groupes s'adonnèrent à la peinture et à la sculpture, et créèrent ce que nous nommons les arts rupestres. Il faut en outre considérer que ces populations avaient acquis au fil du temps une connaissance raffinée et approfondie de leurs milieux et de leurs congénères. En tous cas, elles s'y entendirent pour survivre, des dizaines de millénaires durant, de façon adaptée et discrète, en outre sans «travail1en>.
I

Au demeurant, le peuplement néandertalien de l'Europe est antérieur

(<< Homme de Tautavel», 400 000 ans, dans les Corbières en France, «mandibule de Mauen), 600 000 ans, près de Heidelberg en Allemagne, fossiles dits «pré-néandertaliens anciens»). Les Néandertaliens inhument leurs morts dès 120 000, à ce que l'on sait aujourd'hui. Ils disparaissent vers 28000, voire 24000 (fouilles de la grotte de Gorham à Gibraltar, 1999-2005), laissant la place au seul Homo sapiens. Par ailleurs, les premiers collectionneurs de beaux cailloux auraient existé « dès 800000 ans, dans l'Acheuléen. Homo erectus a collecté par exemple de petits cristaux de roche comme ceux qui ont été découverts par Claire Gaillard dans le site indien de Singi Talav au Rajasthan», Marie-Hélène Moncel et François Frohlich, 2008, Le précieux dans l'histoire humaine. Archéologia 461, déco2008, Paris, Editions Faton, p.48.

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Une rupture culturelle majeure a eu lieu dans l'histoire de l'humanité, il y a douze mille ans, avant-hier en somme. Des groupes de villageois paléolithiques sis à l'est de la Méditerranée inventèrent une déesse transcendante, puis, un peu plus tard, l'agriculture. Commencements de notre histoire proche. Ce chapitre étudie la rupture néolithique. En s'appuyant sur les résultats avérés de la recherche préhistorique ainsi que sur quelques données fondamentales du psychisme humain, stables depuis qu'Homo sapiens existe - prématurité*, latence* et leurs conséquences immédiates -, on tentera de déployer le moment de la rupture, du point de vue psychanalytique: pourquoi? comment? avec quelles conséquences immédiates? Au contraire d'un lieu commun usuel, on montrera en quoi le passage du Paléolithique au Néolithique peut être considéré comme une perte en matière de compétences symboliques, dont nous ne nous sommes pas relevés depuis, et qui s'est aggravée de façon presque continue. «Naissance des divinités. Naissance de l'agriculture» «Si l'on admet que dans notre domination de la Terre, le tournant décisif a été pris au Néolithique et que de ce tournant nous sommes tous les héritiers et le produit direct, c'est là que nous devons faire remonter notre "histoire". »2 Depuis la parution en 1994 de l'ouvrage de Jacques Cauvin dont le titre est cité en tête du paragraphe, les recherches archéologiques ont certes avancé. Néanmoins un acquis n'a pas été mis en cause à ce jour, ni contredit, et il a été établi il y a une bonne vingtaine d'années3. Il concerne l'histoire du tournant néolithique qui a vu l'apparition de l'agriculture, aux confins orientaux de la Méditerranée, et il s'énonce ainsi. Une Grande Déesse, considérée comme la première divinité transcendante du monde, aurait été inventée juste avant que l' agriculture4 ne le fût, pendant
2 Cauvin J., 1994, Naissance des divinités. Naissance de l'agriculture, Paris, CNRS éditions, p. 13. 3 Cauvin J., 1987, L'apparition des premières divinités, La Recherche, 194, déco 1987, pp. 1472-1480.

On entend « agriculture» au sens de la culture des céréales et autres légumes, laquelle implique une grande quantité de travail et produit un changement social majeur, outre celui de la diète. Les archéologues actuels considèrent que « [...] la domestication et la culture des figuiers remontent au moins à l'Epipaléolithique ou au tout début du Néolithique, il y a plus de 11000 ans [...]»,
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la période de transition entre Paléolithique et Néolithique. Elle aurait survécu plusieurs millénaires durant. La grande déesse serait la première représentation d'une dimension verticale et hiérarchique dans la symbolisation. Elle figurerait l'invention d'un ordre transcendant à celui de la manifestation. Le Paléolithique aurait ignoré une telle divinité. La grande déesse ne serait pas apparue après les bouleversements matériels dus à la néolithisation, elle les précéderait et même les introduirait. En outre, le processus de néolithisation se produirait « sans nulle pression extérieure », après que la grande déesse aurait été inventée. Ainsi, une initiative d'ordre psychologique et culturel serait à l'origine de l'avènement du Néolithique est-méditerranéen. Le travail de J. Cauvin et de ses collègues met en cause les propositions « écologiques» antérieures, qui accordaient une importance décisive aux besoins alimentaires et aux transformations du milieu naturel dans l'évolution de la culture; il met aussi en cause les thèses « marxistes», qui hiérarchisaient les déterminations sociologiques en infrastructures matérielles et superstructures idéologiques. Les arguments et la chronologie proposés par J. Cauvin, bien étayés sur l'étude corrélée de toutes les traces disponibles, art, habitat, mobilier, pollens, stratigraphie, etc., sont désormais acquis dans la communauté scientifique. Schéma d'évolution Au Paléolithique supérieur européen (30 000 BP), l'art pariétal est essentiellement animalier. André Leroi-Gourhan et ses élèves ont montré qu'il représente un système cohérent de significations, comportant une classification horizontale de l'univers représenté, où la paire oppositive organisatrice paraît être celle de « masculin» versus « féminin».
Philippe Marinval, 2008, Aliment végétal et plantes utiles de la préhistoire. Aux origines des plantes. II. Des plantes et des hommes, Francis Hailé et Pierre Lieutaghi dir., Paris, Fayard, 2008, p. 33. Fors de cette première découverte, les chercheurs supputent que la vigne sauvage et le palmier-dattier auraient pu être aussi cultivés, sans avoir été forcément domestiqués « dès 1es phases les plus anciennes du Néolithique» (ib., p.34). Si la culture de ces arbres témoigne du raffinement des connaissances de nos vieux ancêtres, en matière de bio1ogie végétale, eUe n'implique ni grand travail, ni par conséquent changement social majeur.

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Au commencement de leur existence, les Natoufiens (120009500), premiers villageois des confins orientaux de la Méditerranée5, ont créé un art analogue à celui du Paléolithique supérieur européen. Installés dans le «corridor levantin» qui s'étend de la vallée du Jourdain à celle de l'Euphrate, en passant par la plaine damascène, ils ont développé alentour de leurs villages une économie de prédation très diversifiée et adaptable, à« large spectre». Elle comportait une pêche variée, la chasse des petits herbivores et des oiseaux, la cueillette d'une multitude de plantes, parmi lesquelles des céréales sauvages. Les Natoufiens ont ainsi vécu dans l'abondance. Selon J. Cauvin, l'architecture des villages ne montre pas de hiérarchie entre les maisons. Un peu plus tard, deux nouveaux symboles apparaissent, sur le site même des villages natoufiens : la Grande Déesse et le Taureau qui l'accompagne souvent. Les représentations de la grande déesse se multiplient, pendant la période intermédiaire entre les Natoufiens proprement dits et les premiers agriculteurs; elles se perpétuent au-delà. La déesse a été sculptée en d'innombrables exemplaires, d'abord sous forme de statue, plus tard, en hautsreliefs monumentaux aussi. Elle figure obèse et hiératique, stéatopyge, souvent en train d'accoucher du Taureau, souvent assise sur un trône de panthères, parfois accompagnée d'une théorie d'animaux carnivores, renards, belettes et vautours. Cependant, toute représentation humaine masculine a disparu. Dès lors, une hiérarchie est installée dans les symboles. Une divinité énorme et dominante préside aux prières des hommes, représentés par d'infimes silhouettes aux bras tendus vers la divinité qui siège au-dessus d'eux, les « orants». Vers 9 500, les descendants immédiats des premiers adorateurs de la grande déesse engagèrent, sur les mêmes sites, le processus de la néolithisation. Dans un milieu naturel inchangé, ils intro«Rappelons qu'il y a vingt-cinq ou trente mille ans, bien avant donc le Natoufien, existaient déjà, dans le "Gravettien" et le "Pavlovien" d'Europe centrale contemporains de l'Aurignacien du Levant, des groupes d'habitations sédentaires remarquablement construites, parfois accompagnées de sépultures collectives ou individuelles, où ne s'est effectué pour autant aucun processus de néolithisation. La tendance humaine au groupement est très générale et appartient à notre espèce. Le Proche-Orient ne fait figure en rien de précurseur dans cette évolution planétaire. En regard de l'Europe centrale, il s'agit tout au plus d'un rattrapage...» (Cauvin 1., op. cil., p. 39).
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duisirent une sélection drastique parmi les ressources antérieurement exploitées. Ils abandonnèrent la pêche, se spécialisèrent dans la chasse de deux uniques grands herbivores (aurochs et ânes sauvages), enfin ils délaissèrent la cueillette diversifiée pour concentrer leur quête d'alimentation végétale sur les seules céréales (plus les figues, aux dernières nouvelles, peut-être les dattes et les raisins aussi). La néolithisation procède selon des choix extrêmement restrictifs, nécessitant travail et inventivité, selon l'initiative humaine, et sans qu'aucune pression extérieure ne soit en cause. L'invention de la grande déesse a présidé à cette transformation socioéconomique majeure qu'elle accompagne ensuite longtemps. «Paradis», le Paléolithique natoufien ? Attardons-nous un moment à ce changement, en essayant d'en préciser encore les traits saillants, selon l'étude archéologique, et en recourant aux instruments que la psychanalyse offre. Les anciens Natoufiens vivent dans de petits villages dont les maisons rondes sont pour partie enterrées, et les murs confortés par des pierres sèches. Ces gens disposent d'un important mobilier lourd pour moudre et broyer. Ils possèdent aussi toutes sortes d'instruments en os, comparables, pour leur haute élaboration, au seul Magdalénien d'Europe. Certaines de leurs sépultures sont enfouies sous les maisons6, d'autres sont regroupées en cimetières. Il arrive qu'un chien, seul animal domestique7, accompagne son maître dans la tombe. Des parures en coquillages, en pierres polies et en os sont fréquentes. L'art est essentiellement zoomorphe. Il est bien établi que ces gens vivent dans l'abondance, leur diète fluctuant selon ce qui s'offre, qu'ils savent utiliser au mieux: toutes espèces de gibiers, gazelles et équidés de la steppe, mais aussi bœufs, daims et sangliers des forêts, oiseaux, ainsi que toutes espèces de poissons et de coquillages; pour ce qui concerne les protéines végétales, enfin, ils cueillent des renouées et des astragales, des céréales sauvages et toutes sortes de fruits
La pratique de l'enfouissement dans les fondations a un bel avenir devant elle: sépultures, crânes de taureaux, crânes humains, clous symboliques, tablettes de dédicace, etc.
7
6

La domesticationdes animaux est postérieureaux débuts de l'agriculture,

sauf pour Je chien.

29

sauvages. Il convient de souligner l'absence de hiérarchie dans les villages et les cimetières. Les premiers Natoufiens vivent en petits groupes démocratiques, et ils reconnaissent l'aJtérité* des sexes8, si l'on se fit à leur art. Il est loisible d'imaginer que la vie dans ces petits villages était agréable. Le climat était bénin, au reste les maisons protégeaient de la plupart des aléas. La nourriture obtenue sans difficulté ni travail était très variée, abondante, et sans doute cuisinée aussi inteUigemment que les outils d'os étaient fabriqués. Une grande partie du temps pouvait être consacrée à ce que nous appellerions loisir: inventions et récits d'histoires, musiques, chants, danses, peintures, sculptures, jeux sexuels, palabres nécessaires pour réguler le fonctionnement démocratique des villages, éducation des enfants, méditations sur le cosmos, sur le temps, etc. (Dans cette énumération, je m'inspire des résultats archéologiques -par exemple, les instruments à broyer ont davantage servi à fabriquer de l'ocre qu'à préparer de la nourriture -, et de nos connaissances concernant les groupes humains sans agriculture, qui réussirent, sinon à survivre, du moins à transmettre ce qu'avait été leur vie, jusqu'au milieu du 20ème siècle à peu près, Aborigènes d'Australie, peuples de l'Amazonie, Pygmées d'Afrique9...).
Simplification ou inhibition?

L'un des traits précurseurs de la transformation qui conduit au néolithique, avant même que la grande déesse et le taureau n'apparaissent, est ce que J. Cauvin appelle une « simplification». Au cours des deux mille cinq cents ans qu'a duré le Natoufien, on avait très tôt noté une évolution nette de cette culture dans le sens d'une simplification, voire de l'effacement progressif de ses éléments les plus sophistiqués: cela concerne aussi bien le mode de retouche des microlithes que l'appauvrissement de l'industrie de l'os, qui perd ses outils les plus complexes, et la quasi dispari8

Avec tout ce que cela implique d'élaboration psychique raffinée, au sens

de la psychanalyse: les Natoufiens sont psychiquement adultes. (Cf Glossaire infra.) 9 Cf par exemple, Bompard-Porte M., 2006, Littératures érotiques comparées, Psychologie clinique, 22, hiver 2006, Paris, L'Harmattan, pp. 19-35. Néanmoins, ne donnons pas dans l'idyllique. La plupart des ethnologues mentionnent l'ennui, comme un inconvénient de l'oisiveté dans laquelle ces gens vivent.

30

tion de l'art mobilier. Cette évolution a été confinnée par les travaux récents concernant la zone méditerranéenne du Levant sud. Mieux, l'extension des recherches au Néguev, en Jordanie et au Levant nord a montré qu'ils pouvaient y revêtir une signification comparable et suggérer l'extension à tout le Levant d'une culture unique.1O

Simplification, uniformisation: du point de vue psychanalytique, on déduit que le régime démocratique des villages a sans doute subi une modification. La simplification et l'uniformisation s'explicitent en effet en termes de modalités identificatoires entre les

membres du (grand) groupe - outre la perte directe du niveau de
symbolisation -. Plus la culture est simple et uniforme, plus les identifications sont massives et les gens identiques. Or, plus les gens deviennent, par identification*, mêmes* ou identiques, plus la probabilité de fonctionnements collectifs prévalents du genre horde* (pouvoir d'un seul), ou du genre matriarcat* (pouvoir de quelques-uns), s'accroît; bref, plus la probabilité d'un fonctionnement collectif où l'accent porte sur l'autorité et la soumission, et non sur l'échange démocratique entre semblables*, augmente. (Grosso modo, le niveau de symbolisation* d'un collectif* se mesure à sa capacité d'accueillir la diversité parmi tous ses membres, et de l'entretenir.)
Puis, l'art aussi se simplifie. On ne trouve plus que des statuettes féminines - une obsession -, en même temps que les villageois se mettent à enfouir des crânes complets d'aurochs, cornes incluses, dans les maisons. On a envie de dire qu'ils se sont inventés un
ID Cauvin 1., Op.cil., p.35. Néanmoins, en haute Mésopotamie, des groupes de villageois ont perduré sans connaître de « simplification». Plus compétents les toitures de leurs maisons, qui sont plus grandes que celles des Natoufiens, et ils utilisent des enduits à la chaux, pour les murs et les sols -, ils ont aussi acquis des techniques plus raffinées en matière d'industrie lithique. Ils ne perdent pas leur raffinement technique, mais n'inventent ni la déesse, ni le taureau, ni l'agriculture. Ils ont inventé un autre symbolisme, aviaire, qui se manifeste en sculptures de rapaces en pierre polie, ainsi qu'en des dépôts d'ossements de rapaces. Ils constituent le contre-exemple probant: sans simplification, avec un symbolisme sans traits grandioses, pas d'agriculture. Ces gens-là persisteront dans leur vie raffinée de chasseurs-cueilleurs jusqu'à ce que des populations néolithiquesviennentles coloniser,entre 7500 et 7000. Nous les retrouverons plus loin.

que les Natoufiensen matière d'architecture- de puissantspiliers soutiennent

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ancêtre (<<totémique»?) commun, l'auroch... dont les représentations, plus tard, expliciteront la position de fils de celle qui sera figurée sans équivoque comme grande déesse transcendante. Ce que nous voyons poindre pour la première fois au Levant autour de 9500 avant J.-C., dans un contexte économique de chassecueillette encore inchangé mais juste à la veille de son bouleversement complet, ce sont deux figures symboliques dominantes, la Femme et le Taureau, qui conserveront la vedette durant tout le Néolithique et l'âge du Bronze orientaux, y compris dans la reli-

gion de la Méditerranéeorientalepréhellénique.Il Tentative de construction psychanalytique. Liminaire Spéculons un peu, à partir des données qui paraissent décisives. Baisse notable du niveau général de symbolisation, aussi bien dans l'art que dans les outils; enfouissement de séries de crânes d'aurochs dans les maisons - des banquettes d'argile sont ménagées à cet effet le long des murs - ; première apparition massive des statuettes de la déesse. J. Cauvin précise que les collections de crânes d'aurochs ont lieu avant que la chasse et la consommation ne se focalisent sur les seuls aurochs et ânes. Quant aux statuettes contemporaines de ce premier moment, vers 10000-9500, elles exhibent, outre une grande vulve non équivoque, une stylisation de la tête et des seins, ou de la tête et du fessier, qui leur confère une indéniable forme phallique. (Les sculptures et hauts-reliefs ultérieurs sont moins réalistes quant à la figuration phallique de la déesse.) Il est loisible d'imaginer. La chasse à l'auroch, celle du plus imposant animal que les Natoufiens connaissent, est une affaire collective12.Elle semble avoir longtemps été rare. Au temps des collections de bucrânes enfouis, elle est forcément plus fréquente. Est-ce que, l'ennui aidant (désymbo lisation), des groupes de jeunes hommes (fils) auraient inventé de se désennuyer en organiIl

Cauvin J., Op.GÎt.,p.46.
chasseurs ne montre (Cauvin 1., op. GÎt., taille des cornes du de grand ornement

12 Une fresque ultérieure du Taureau divinisé environné de pas moins de trente-cinq petits personnages qui l'attaquent p.52). (Les plus grands des chasseurs ne dépassent pas la Taureau. En outre, nombre d'entre eux portent une manière

qui leur donne l'allure d'un centaure à longue queue qu'ils chassent -.)

-

analogue au taureau

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sant des manières de corridas? Par suite, la dynamique collective déjà en place aurait donné du «sérieux» à leur entreprise. D'un côté, ils se seraient quasi identifiés à la proie qu'ils avaient élue, selon le théorème de dynamique qualitative «le prédateur est sa propre proie»13. Le théorème peut rater, du moins, être atténué dans ses effets, à condition que le prédateur dispose de techniques symboliques de séparation suffisantes pour ne pas être pris dans la géométrie (affective) élémentaire de la chasse. Il semble que ce n'ait pas été le cas. De l'autre côté, les petits groupes de jeunes hommes chasseurs auraient constitué une manière de petite armée, susceptible de déséquilibrer le régime démocratique antérieur déjà fragilisé, voire d'acquérir du pouvoir sur les autres membres des communautés villageoises: hommes plus âgés, femmes et enfants. Selon la même conjecture, on ajouterait que l'orientation vers la chasse hors nécessité alimentaire, ludique et ritualisée, (agressivité, sado-masochisme), avec héroïsation de la proie et des chasseurs, pourrait comporter le délaissement d'une autre orientation antérieure, une orientation sexuelle génitale. Bien sûr, dans une société d'abondance à haut niveau de symbolisation, où l'on ne fait pas de la guerre une occupation importante, et où l'on reconnaît l'altérité des sexes - dans la société des anciens Natoufiens comme dans celles de la plupart des groupes paléolithiques récents - il faut que l'on ait consacré beaucoup de temps et d'investissements aux plaisirs sexuels. Les récits érotiques des anciens Amazoniens, par exemple, vont dans ce sens14, En dernier lieu, on peut songer à la différence d'orientation entre les Bonobos et les Chimpanzés, dont nul ne sait rendre compte. Un groupe s'oriente vers la régulation des échanges par la voie sexuelle, l'autre, vers la régulation des mêmes échanges par la voie agressive et celle du pouvoir. Il en résulte néanmoins que, dans le premier cas, un véritable partage du pouvoir fonctionne,
13

Référence à la fronce de René Thom, et à l'une des ses interprétations. Voir,

par exemple, 1972, Stabilité structurelle et morphogenèse. Essai d'une théorie générale des modèles, New York, Benjamin, 2émeédition revue et cOITigée, Paris, InterEditions, 1977, chapitre 13, pp.294-303. L'ouvrage est édité dans le CD-Rom des Œuvres Complètes de René Thom, 2001, IHES-Bures-surYvette. 14 Voir, par exemple, B. Mindlin, 1997, Moqueca de maridos. Mitos eroticos. Fricassée de maris. Mythes érotiques amazoniens, Paris, Métailié, 2005.

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y compris entre mâles et femelles, alors que dans le second cas, les mâles sont dominants et organisés entre eux de façon hiérarchique. Avançons encore un peu. Les anciens Natoufiens avaient sans doute inventé des formes d'interdit de l'inceste. Compte tenu de la petitesse des villages, et de leur petit nombre, trouver des partenaires sexuels autorisés pourrait être devenu difficile, à un moment donné. Désymbolisation, uniformisation, régression à des formes très infantiles de croyance (nous y venons dans un instant), accent mis sur la chasse et les armes (J. Cauvin note qu'elles s'accroissent, en qualité et en quantité, pendant lapériode), tout ce processus est cohérent du point de vue psychanalytique. Il pourrait être mis en relation avec une pénurie: la pénurie sexuelle, avec son surcroît d'interdits et leurs conséquences. Et la déesse phallique? Elle s'accorde bien avec le reste de la conjecture. L'identification du taureau-auroch avec les ancêtresmasculins1s - implique un déni au moins partiel de l'ascendance humaine masculine, et, par conséquent, un déni corrélatif de l'altérité des sexes. Simultanément, il semble, au vu des représentations ultérieures, que les chasseurs se soient narcissiquement agrandis aux dimensions fantasmatiques que le taureau avait acquis à leurs yeux, du fait de leur chasse collectivel6. Infatuation narcissique* et déni* de l'altérité* des sexes sont intimement corrélés, du point de vue psychanalytique. Reconnaître l'altérité des sexes est un rude travail, pour les Natoufiens comme pour nous, étant donné qu'ils souffrent des mêmes caractéristiques
15 Selon l Cauvin, il n'y a pas d'ambiguïté, le taureau-auroch est classé masculin, héritage probable de la culture antérieure. 16 L'appartenance à un groupe soudé - ce que la réussite des chasses collecti-

et de sa puissance agressive dans le groupe est alors projeté sur l'animal, qui en est agrandi. C'est un processus analogue à celui qui a cours dans les phobies. La dimension (affective et fantasmatique) de l'objet phobique correspond à l'intensité des motions pulsionnelles agressives, refoulées puis projetées. Quant au déplacement qui participe à la création de l'objet phobique, iJ est indiqué par les traces archéologiques. Les aurochs sont (presque) des ancêtres masculins déplacés. (S'il y a pénurie sexuelle, le plus probable est que les adultes (parents) édictent des règles d'interdiction sexuelle et d'alliance, et les fassent respecter par les jeunes. D'où l'agressivité des derniers à l'endroit des premiers, représentés par la déesse et Je taureau.)

ves implique- crée un apportnarcissiquemajeur.L'agrandissementde chacun

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spécifiques, prématurité* avec la longue dépendance infantile à l'endroit des adultes, vus comme tout-puissants*, puis phase de latence*. L'archéologie permet de penser que les anciens Natoufiens réussissaient néanmoins à devenir psychiquement adultes, et à reconnaître, avec l'altérité des sexes, leur finitude, tout comme les gens du Paléolithique supérieur européen - raison pour laquelle ils pouvaient vivre en groupes* démocratiques-. Il semble que le moment néolithique signe celui où les humains cesseront, définitivement, du point de vue de leurs cultures, d'accéder à une posture d'adultes psychiques, limités, mortels et reconnaissant les autres pour des semblables*. La grande déesse phallique est, du point de vue psychanalytique, comme la preuve tangible de cette véritable dégringolade symbolique* dans l'infantile, dont nous ne nous sommes pas relevés depuisl7. Invention du phallus. Perte de l'altérité des sexes Tentons de décrire maintenant l'ensemble du processus. La pénurie sexuelle réelle joue presque le même rôle qu'une surrépression sexuelle - en un certain sens, la première entraîne la seconde -. Elles entravent le fonctionnement psycho-sexuel adéquat des adultes, et, par conséquent, le développement psychosexuel des enfants (création de névroses individuelles). Par suite, le régime démocratique des échanges est fragilisé, en même temps qu'un processus de régression symbolique s'enclenchebien identifié par les archéologues -. Il est loisible d'envisager que la première réaction à la pénurie-répression sexuelle soit une inhibition collective dont la régression symbolique serait la trace visible, cependant que l'inhibition fondamentale concernerait la sexualité. Mais l'inhibition n'est pas stable, surtout dans un collectif. Les énergies pulsionnelles réclament d'autres issues, à défaut que la sexualité génitale soit accessible.
17

La construction

ici proposée va à l'encontre

de la plupart des autres interpré-

tations, qui lisent la grande déesse comme un « progrès dans la symbolisation». A l'inverse, nous proposons que l'histoire de l'humanité pourrait avoir subi, avec l'invention de la déesse puis celle de l'agriculture, une régression* symbolique majeure, qui s'est continûment aggravée depuis et qui est peut-être en train de nous conduire à notre destruction - en douze mille ans d'existence-, alors que nos ancêtres non agriculteurs ont survécu près de deux cent mille ans parmi les autres vivants, sans se détruire ni les détruire, et l'on ne tient compte que du seul Homo sapiens.

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Une forme de régression sadique-anale se fait jour (comme il est le plus immédiat et donc le plus probable, en cas d'empêchement de la sexualité génitale). La chasse à l'auroch s'invente, pour les hommes jeunes. C'est une façon de sport, technique bien connue des modernes pour assurer sans heurts la répression de la sexualité génitale parmi les adolescents et les jeunes adultes d'une population, tout en les maintenant dans l'infantilisme psychique. Il n'est guère risqué de supposer qu'une recrudescence de l'homosexualité s'y adjoint. Les cultures monothéistes récentes semblent les seules à pourchasser l'homosexualité à outrance. Ailleurs, elle est tolérée, voire préconisée, sous certaines formes. Pour ce qui concerne le vieux monde suméro-babylonien qui succède aux Natoufiens et aux premiers agriculteurs, l'épopée de Gilgamesh et de son ami Enkidu témoigne d'une parfaite tolérance en la matière. Néanmoins, si ces conditions existent, l'ancienne société natoufienne de petits groupes démocratiques, peu à peu uniformisés, remplit toutes les conditions pour que l'altérité des sexes cesse d'y être reconnue, et qu'un clivage s'installe entre femmes et hommes18. Ces derniers, plus exactement, les jeunes hommes,
18

Situation bien dénotée par l'expression figée actuelle; «différence des

sexes». «En avoir ou pas», disait Hemingway. Bref, au lieu que l'existence des deux sexes donne lieu à l'élaboration psychique de l'altérité, on passe à une conception phallique narcissique - qui semble s'inventer à cette haute époque-, selon laquelle certains ont le phallus et d'autres ne l'ont pas. La conception selon laquelle il existe deux sexes, chacun relativement manquant de l'autre, est perdue, au profit de la conception d'un symbole qui clive la population entre ceux qui l'ont - admirés - et ceux qui ne l'ont pas - méprisés - (l'attribution phallique n'est pas nécessairement conforme à l'altérité des sexes biologiques, comme il se voit pour la déesse mère). Logique du zéro/un, dite aussi logique phallique, qui transforme l'opposition des sexes premièrement conçue comme assertive (disent les linguistes) ou catégorématique (disent les philosophes et les mathématiciens), en opposition modale, ou syncatégorématique. Exemple basique d'opposition assertive ou catégorématique : la terre s'oppose à l'eau, ce qui n'empêche pas chacune d'exister indépendamment de l'autre. Exemple basique d'opposition modale, ou syncatégorématique : l'être s'oppose au nonêtre, et ils n'existent que dans leur mutuelle opposition. En outre, la logique phallique que Freud et les psychanalystes après lui croyaient universelle dépend en fait de la culture. C'est une logique de l'avoir, inculquée (ou non) aux enfants, au moment de l'organisation sadique anale. Les cultures non agricoles qui s'opposent à toute forme de possession et de maîtrise individuelles, tout en réprimant les investissements sadiques-anaux, ne connaissent pas la logique phallique, mais élaborent l'a1térité des sexes (cf Bompard-Porte M., Littératures érotiques comparées, op. cit., et le «Glossaire », infra, « altérité des sexes»).

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ont acquis, avec la chasse héroïsée, une position dominante. Néanmoins, cette position a été obtenue en tant que fils, et elle comporte une opération de déni de la paternité, via l'enfouissement des bucrânesl9. La création de la déesse-mère toute-puissante, phallique et bisexuée, répond alors à presque toutes les exigences psychiques de la situation, tout en démontrant la régression qui l'a constituée. D'un côté, l'accroissement narcissique et le déni de la paternité ont produit une régression infantile qui revivifie le vœu de la toute-puissance maternelle. De plus, l'instauration de ladite toute-puissance conforte encore le narcissisme* des fils - puisqu'ils en procèdent -. D'un autre côté, la déesse-mère viendrait à point nommé pour dédommager les femmes réelles, désormais soumises à un pouvoir masculin. Et voilà la société natoufienne transformée en matriarcat - ce qui ne signifie pas, selon Freud, pouvoir des mères, du moins pas nécessairement, mais dynamique collective où le pouvoir est détenu par quelques-uns (en l'occurrence les jeunes chasseurs, plus quelques vieilles mères ayant procréé des fils20)-. Un peu plus tard, ce système est avéré, selon la lecture de J. CauVIn :
[...] cette femme est véritablement une déesse: en hauts-reliefs schématiques et monumentaux, elle domine à Çatal Hüyük le mur nord ou ouest des sanctuaires domestiques, bras et jambes écartés, y donnant naissance à des taureaux (exceptionnellement à des béliers) dont les bucrânes sculptés, s'étageant sous elle, paraissent émaner d'elle. Peintures et reliefs muraux lui adjoignent un cortège significatif: il s'agit de mâchoires de carnivores (belettes, renards), de défenses de sangliers ou de becs de vautours, tous animaux carnassiers ou dangereux, dissimulés dans des «seins» d'argile saillant des murs en un curieux assemblage de symboles nourriciers et létaux, ou bien encore de rapaces (vautours) qui, sur les fresques peintes, fondent à ailes déployées sur de petits bonshommes recroquevillés et sans tête21.James Melaart, le fouiIIeur
19

L'hypothèse du meurtre d'un père transformé en taureau-totem ne paraît Un groupe des « anciens» peut y être adjoint
-

guère soutenable.
20

dédommagement oblige-,

sans grand pouvoir effectif. 21 Les habitants de Çatal Hüyük déclinent des thématiques kleiniennes avec une spectaculaire puissance. Outre la régression symbolique majeure dans la culture, l'importance du sadisme oral mérite d'être soulignée.

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de Çatal Hüyük, a souligné à juste titre l'ambiance funéraire de cette imagerie, la Maîtresse de la vie régnant aussi sur la mort. [...] Ainsi convergent [...] les idées de fécondité, de maternité, de royauté et de maîtrise sur les fauves22. e sont bien là tous les C traits de la déesse-mère qui dominera le Panthéon oriental jusqu'au monothéismemasculin d'Israë1.2J Voilà les humains entrés dans la phase régressive (infantile,

si l'on préfère) d'où ils ne sont pas sortis depuis - du moins,
tous ceux qui ont appartenu aux cultures néolithiques et à leurs descendances -. Je dis régression ou infantilisme à cause de la conviction *, désormais partagée parmi les adultes, qu'il existe une forme de la toute-puissance* dont ils participent. Cette conviction est en effet parfaitement réaliste et justifiée pour les enfants petits, aussi longtemps qu'ils demeurent absolument dépendants des grands. Le travail psychique « normal », celui que les Paléolithiques et les Natoufiens accomplissaient, consiste à renoncer progressivement à la conviction que cette toute-puissance existe. Ni la mère, ni le père, ni soi-même en train de devenir adulte ne sont tout-puissants - ni les succédanés quelconques, chefs et dieux en tous genres dont notre histoire humaine fournit des exemples ad nauseam, depuis l'invention natoufienne et jusque parmi nous -. Le travail d'élaboration de notre finitude est presque équivalent à celui qui élabore l'altérité des sexes, dans la mesure où la reconnaissance de cette dernière implique d'admettre que nous tous humains des deux sexes sommes manquants - du point de vue du vœu infantile - quant à la capacité de faire des enfants tous seuls. Détrôner la mère phal1ique est ainsi une condition nécessaire (et presque suffisante) pour advenir psychiquement adulte. Ce ne sera plus accompli de manière adéquate dans les cultures humaines dites évoluées. (Le relais pris par les dieux masculins prédominants ne change pas grand chose, en cette affaire.)
22 23

J. Cauvin oublie les idées de meurtre et de mort !

sentation que celles d'elle-même et des taureaux-fils: « [...] il ne s'agit plus seulement d'un "symbole de fécondité" mais d'un véritable personnage mythique, conçu comme Etre suprême et Mère universelle, autrement dit d'une déesse couronnant un système religieux qu'on pourrait qualifier de "monothéisme féminin" en ce sens que tout le reste lui est subordonné» (ib., p. 51).

CauvinJ., op. cil., p.49, considèrel'apparition de la grande Déessecomme le premier monothéisme- féminin -, parce qu'elle élimine toute autre repré-

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{{Culture» de la toute-puissance et invention de l'agriculture Quelles relations peut-on évoquer entre la création de la Déessemère et de son fils, le Taureau, et celle, corrélative, de l'agriculture24,avec toutes les caractéristiques déjà évoquées? Fondamentalement, une société de la croyance en la toute-puissance, une société du clivage, de l'avoir et de la maîtrise s'est substituée à une société où la toute-puissance était surmontée, où l'échange équilibré prévalait - la notion de confiance* devait

y être élaborée -, et où l'on avait sans doute appris à se méfier
des motions de maîtrise et d'accaparement (sadisme ana1)25.Il conviendrait de ne pas mésestimer l'énorme héritage culturel des sociétés natoufiennes, comme celui de toutes les sociétés du Paléolithique supérieur, européennes et autres. Sans doute avaient-elles appris, au cours de dizaines de millénaires de méditation sur leurs modalités d'existence, autant et plus de psychologie individuelle et de psychologie collective des petits groupes que nos sciences humaines n'en connaissent de nos jours. La nouvelle société matriarcale identifie vie et mort: « [.. .] souffrance et mort sont bien présentes désormais dans les attributs de la Déesse orientale, dès le Néolithique: ce sont les fauves, les vautours et autres animaux dangereux pour 1'homme qui en sont le cortège immédiat et précisent ses pouvoirs, à l'exclusion des espèces familières et pacifiquement contrôlées. L'ambiguïté du symbole, où naissance et mort se rejoignent, est aisément déchiffrable pour nous [...] le fauve complice devient un siège, le croc qui déchire et le bec du rapace sont un "autre aspect", plus caché, du sein nourricier, comme si la souffrance, d'un certain point de vue, irriguait paradoxalement la vie»26. N'entrons pas dans les détails de la dynamique matriarcale, souvent explicitée

24 « [...] une nouvelle religion a accompagné partout l'économie nouvelle, l'une étant comme le secret de l'autre, [...] », Cauvin J., op. cit., p.269. 25 Pour ce qui concerne le traitement du sadisme anal, les contes érotiques amazoniens, op. cit" ne cessent de montrer comment les tentatives de maîtriser et Iou de thésauriser conduisent de façon systématique à la catastrophe. Par ailleurs, il est quasi constant que les sociétés non agricoles aient instauré des règles strictes concernant le don, qui empêchent les dynamiques de l'avoir, de la différence narcissique et du pouvoir, ou du moins les soumettent à une régulation précise.
26

CauvinJ., op. cil., p.lOO.

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par ailleurs27. Précisons néanmoins que la Déesse accouche et, que l'on sache, l'accouchement ne manque pas d'être douloureux (surtout celui de taureaux avec leurs cornes !) - d'où l'identification de la souffrance et de la vie28-. Par ailleurs, la mort du taureau héroïsé est la naissance des jeunes chasseurs comme groupe dominant ainsi que la naissance de la nouvelle société cette fois, vie et mort s'identifient-. Enfin, l'identification de mort et naissance est l'un des éléments majeurs du système de la toute-puissance, en tant qu'il dénie la mort. Il va de soi qu'une pareille identification autorise a priori tout meurtre, en tant qu'il est vie29.De même, cette identification dénie l'irréversibilité du temps, autorise toute transformation et son contraire30, et implique que «tenir sa parole}) (condition de la confiance) n'ait pas de signification. Se mettre à planter des graines implique aussi une manière de confusion entre vie et mort: on enterre les graines pour qu'ensuite elles poussent. De plus, pour les planter, il faut les avoir thésaurisées auparavant. Enfin, la même activité implique de se substituer, en une posture de relative toute-puissance, à ce que
27 Divers ouvrages et articles de MBP étudient en détailles dynamiques psychiques collectives telles que l'œuvre de Freud permet de les élucider. Citons, 1997, Pulsions et politique, Paris, L'Harmattan; 1999, Le Mythe monothéiste, Paris, ENS Editions; 2002, De la cruauté collective et individuelle, Paris, L'Harmattan; 2004, De l'angoisse. Psychanalyse des peurs individuelles et collectives, Paris, Armand Colin. Voir aussi le « Glossaire», infra. 28 Compte tenu de l'apophtegme ultérieur, « Tu enfanteras dans la douleur», c'est à se demander si, parmi les pertes éprouvées par les Natoufiens, ne figureraient pas toutes sortes de techniques psychosomatiques, celles que nous retrouvons peut-être, à grand peine, comme la relaxation, l'hypnose, etc., qui permettent, sinon de supprimer la douleur, du moins de beaucoup l'atténuer. Des pertes de ce style seraient cohérentes avec le changement de posture psychique qui surinvestit les motions pulsionnelles sadomasochistes, et, entre autres, tout ce qui relève de la maîtrise.
29

Nous pratiquons aussi cette dynamique.Par exemple, dans notre système

économique, le produit intérieur brut augmente lors de toute destruction. Ou bien, les milliers de morts sur les routes sont parfaitement tolérés, et ne signifient guère plus que la bonne tenue du marché de l'automobile, etc., etc. Au reste, nous allons bientôt rencontrer les premiers sanctuaires des premiers agriculteurs, au début du 8ème millénaire (Cauvin J., op. cil., pp.122 et 155-160). On y trouve une dalle sacrificielle où du sang a coulé, animal et/ou humain, les archéologues n'arrivent pas pour l'heure à distinguer en toute certitude. 30 Autre raison pour laquelle l'altérité des sexes ne peut être reconnue, dans cette dynamique collective.

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le monde environnant produit. A défaut qu'on puisse soutenir sans autre considérant que l'invention de la déesse-mère implique celle de l'agriculture, bien des conditions psychiques de la société matriarcale sont non seulement compatibles avec l'agriculture, mais nécessaires à sa mise en œuvre. La société de petits groupes démocratiques au contraire, ne confondant pas mort et naissance, ne thésaurisant pas, se situant dans le monde et non au-dessus de lui, ne peut pas inventer l'agriculture, même si elle dispose de tous les outils nécessaires et si elle connaît parfaitement le cycle de reproduction des végétaux, ce dont à l'évidence on peut lui faire crédit31. Qui travaille? En première ligne, les dominés, a-t-on tendance à répondre, donc, les hommes «non-fils» et non chasseurs: les hommes âgés et les jeunes garçons, plus les jeunes filles et les femmes, bref, tout le monde, sauf les «chasseurs» et quelquesunes de leurs mères. De plus, il est constant qu'un groupe de jeunes hommes, chasseurs de surcroît, engendre une hiérarchie - à défaut qu'un système de régulation très subtile ne l'empêche, or, ce système a disparu avec le Paléolithique -. Les plus adroits, rapides, courageux, etc. prennent de l'ascendant. Il se pourrait qu'un commencement de hiérarchie se fasse jour, parmi les fils, puis se répercute parmi les mères et les autres membres du groupe social. Comment les premiers agriculteurs en viennent-ils à délaisser presque toutes les ressources que leurs ancêtres savaient utiliser pour vivre sans travailler32? D'après J. Cauvin, «Ce qui étonne
JI

Les villageoisdu nord qui n'inventent pas l'agriculture et privilégientles

rapaces comme « symbole» de prédilection suggèrent encore ceci. La chasse aux rapaces est une affaire individuelle qui n'implique pas de groupe de chasseurs. Par suite, on ne voit paraître ni représentation de l'infatuation narcissique, ni représentation de la soumission, ni, sans doute, de déséquilibre au sein des villages. Autrement dit, l'apparition d'un groupe réel clivé qui s'est octroyé du pouvoir semble nécessaire au processus de néolithisation, religion et agriculture.

La perte sèche ne concerne pas seulement le temps, l'occupation des jours et la jouissance de la diversité dans la nourriture. Elle touche au savoir sur ce qu'il est bon de consommer, quand et pourquoi. Ainsi n'est-ce pas hasard si les industriels de la pharmacie financent des enquêtes ethnobotaniques auprès des rares groupes humains encore sans agriculture. Il s'agit d'apprendre d'eux l'usage de diverses plantes (dans le meilleur des cas), voire, de tenter de le leur voler (dans le pire dcs cas). En outre, dans les cultures sans agriculture, les femmes sont souvent les spécialistes de la cueillette. Ainsi la perte de savoir et de pouvoir que la « révolution néolithique» implique toucherait-elle les femmes au premier chef, pour cette raison aussi.
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en fait, c'est moins l'ensemble des végétaux et animaux effectivement consommés que la liste de ceux qui l'étaient naguère et ne le sont presque plus»33. Les premiers agriculteurs limitent leur consommation aux céréales et à deux espèces d'animaux, taureaux et ânes, bien que toutes les ressources antérieures continuent d'abonder. On aura tendance à répondre que la spécialisation procède à nouveau de l'infatuation narcissique et du clivage, cette fois-ci entre« nous », grandioses, qui avons inventé la grande déesse et l'agriculture, et nos ancêtres, ces pauvres attardés qui mangeaient toutes ces horreurs sauvages: poissons, coquillages, renouées, astragales, gazelles, oiseaux, etc., etc. La dynamique psychique du «progrès» a commencé. Le clivage fonctionnerait d'autant plus dans le registre alimentaire que la déesse a plus été investie sur le mode oral (et même sur le mode sadique oral)34. La spécialisation à outrance conforte l'hypothèse que le pouvoir aurait été pris par des hommes. Le corps masculin est simple et demeure identique à lui-même, quant à son bord. Il ne connaît que l'alternance de l'érection et de la détumescence. Cette simplicité a sans doute quelques accointances avec toute forme de simplification, uniformisation, voire spécialisation35.Au contraire, c'est l'apanage du corps des femmes de ne pas demeurer identique à lui-même - règles, et surtout, maternités -, ce qui les amène à investir la diversité. On n'imagine guère un pouvoir féminin introduire pareilles restrictions, au demeurant peu intelligentes... L'invention de la grande déesse et celle de l'agriculture auraient pu se limiter à des événements aussi éphémères que locaux. Ainsi la question de leur succès et de leur diffusion se pose-t-elle. Elle sera abordée dans le prochain chapitre. D'ores et déjà, et du point de vue de la psychologie individuelle et collective, il convient de souligner la plasticité spécifique du psychisme humain ainsi que
Cauvin J., op. cÎt., p. 89. 34 Les monothéismes modernes sont demeurés des champions des interdits alimentaires, permettant ainsi à leurs adeptes de se vanter du haut fait qui consiste... à se cliver des autres par privation. «Clivage et idéalisation* », disait à juste titre Mélanie Klein. Ils vont en effet toujours de pair. «Narcissisme des petites différences», disait Freud, tant l'imagination a la puissance de nous faire dénier la réalité de notre commune condition humaine. 35 «Chercheur pointu», disait-on naguère selon une expression figée qui touche au comique.
33

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la tendance à la régression, propices à tout processus de désymbolisation, en particulier dans le domaine collectif (l'histoire ne cesse d'en montrer des exemples). Par ailleurs, les résultats de l'archéologie contredisent pour partie la grande construction du « mythe scientifique» freudien tel que publié premièrement dans Totem et tabou (1912-1913 )36.L'hypothèse d'une horde primitive, dominée par un père primitif toutpuissant et tyrannique, dont seuls le meurtre par les fils assemblés puis le deuil permettraient l'émergence d'une authentique symbolisation ne convient pas, du moins pour les époques le plus anciennes de l'histoire de l'humanité auxquelles on accède. En l'occurrence, on constate une désymbolisation progressive, à partir de petits groupes paléolithiques dont la dynamique prévalente est démocratique, vers des collectifs où le matriarcat - plus tard, la dynamique horde - deviennent prévalents. L'objection n'est cependant pas rédhibitoire, si l'on a compris la dimension épistémologique de la construction freudienne ainsi que la dimension théorique que revêt le problème du narcissisme primaire et de son issue. Seule la chronologie de l'apparition des dynamiques est à modifier, si l'on considère - comme je l'ai toujours soutenu -, que les conditions spécifiques du développement ontogénétique - prématuration, latence et leurs conséquences immédiates - suffisent pour rendre les dynamiques collectives intelligibles, les plus régressives incluses.

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Freud lui-même qualifie Totem et tabou de « mythe scientifique», en 1921.

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Chapitre « Mondialisation»

II néolithique

Irrésistible, spectaculaire, telle apparaît la diffusion du mode de vie inventé par les Natoufiens, religion et agriculture conjointes, de 9000 à 6500 avant J.-C. «Dynamique d'une culture conquérante» est le titre éloquent que J. Cauvin choisit pour le chapitre conclusif de la deuxième partie de Naissance des divinités. Naissance de l'agriculture, «Les débuts de la diffusion néolithique »1. Ainsi se pourrait-il que l'anachronisme du titre, «mondialisation», n'en fût pas un, et que nous ayons à reconnaître chez nos ancêtres néolithiques toutes sortes de traits culturels qu'ils auraient créés et que nous répéterions depuis, avec quelques variantes. L'expansion néolithique n'a pas lieu sans diverses nouveautés culturelles - qui parfois la précèdent, parfois l'accompagnent parfois s'ensuivent -. Les deux aspects, expansion et modification, seront envisagés. Quant aux transformations culturelles, la plupart d'entre elles sont aisément lisibles par les archéologues, voire, interprétables. C'est ainsi que la notion de «virilisation» de la culture subsume nombre d'entre elles, selon J. Cauvin et ses collègues. Ils y rangent l'érection de maisons rectangulaires; le surarmement toujours plus grandiose et spectaculaire; l'apparition de représentations de l'homme (masculin) parmi l'art religieux; la domestication progressive des chèvres, puis des moutons, des porcs et des bœufs. Leurs constatations et déductions paraissent pleinement justifiées. Avant de les évoquer, on se tournera cependant vers quelques traits évolutifs antérieurs qu'ils ont repérés et qui, du point de vue psychanalytique, vont dans un sens analogue.
1. Cauvin, op. cit., pp.l03-179. (La troisième partie de l'ouvrage s'intitule « Le grand exode» et dépeint l'expansion généralisée du Néolithique. Les deux moments seront envisagés ici de façon corrélée.)
I

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Le Néolithique se propage d'abord à tout ce que nous nommons Moyen-Orient, puis beaucoup plus loin, dans les quatre directions cardinales. Les archéologues démontrent que la dynamique de la diffusion ne dépend pas de nécessités extérieures. Il n'y a pas de pénurie alimentaire, ni de surpopulation, enfin, si les catastrophes majeures ne manquent pas pendant ces hautes époques - inondations, éruptions volcaniques, tremblements de terre - elles ne sont pas déterminantes dans ce gigantesque mouvement qui atteint toute l'Anatolie et Chypre, l'Arabie, l'Afrique du nord, l'Iran, le Turkestan et le Caucase, la Grèce, les Balkans puis l'Europe occidentale (via la grande plaine qui s'étend de la Hongrie à la France du nord). C'est au point que les archéologues de ces époques proposent d'interpréter les similitudes des langues dites indo-européennes comme le corrélat linguistique de la diffusion du Néolithique natoufien. La dynamique est endogène. En un sens, cela ne surprend guère. L'idéologie de la toute-puissance excède toujours la réalité du peu de puissance qu'exerce le groupe convaincu de l'existence de ses dieux (et/ou chefs) tout-puissants, en l'occurrence la déesse et le taureau. Une motivation continue de l'esprit de conquête réside ainsi dans l'écart entre l'idéologie et la réalité. En l'occurrence, la situation se répétera ensuite, tout au long de l'histoire, rut-ce sous le nom de messianisme (ou de « démocratie»). D'autre part, le clivage présent dès les premiers groupes néolithiques, et dont l'existence de la grande déesse impose l'hypothèse, du point de vue psychanalytique, ne jouit pas d'une grande stabilité. Le conflit social qu'il instaure est incessamment alimenté par la différence de prestige entre membres du groupe. Le « narcissisme des petites différences» a commencé son œuvre. De plus, le souvenir du fonctionnement démocratique et sans travail ne manque sans doute pas d'être efficient. Qu'au moins une partie de la population s'en aille à la conquête d'autres groupes ou de territoires vierges, ou tente d'inventer un autre mode de vie sont des mécanismes de dégagement le plus élémentaires pour essayer de réguler les conflits - les trois phénomènes existent, et même des phénomènes d'acculturation sans conquête évidente-. De nouveau, ces processus se reproduisent ad nauseam dans la suite de l'histoire.

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Reste la question du succès spectaculaire de ces diffusions et conquêtes. Elle sera abordée lorsque les transformations majeures qui s'effectuent en même temps que le Néolithique diffuse auront été un peu mises en évidence. On doit néanmoins prévoir que le mode de vie néolithique séduise les Paléolithiques qu'il conquiert, parce qu'il est moins élaboré que le leur. (De nouveau, tout conflit collectif se résout par la victoire des groupes le plus régressés, c'est un quasi théorème, tout au long de l'histoire.) Nous allons rencontrer la première culture humaine guerrière et conquérante. Toutes les transformations qui la façonnent avèrent des traits que le tournant néolithique permettait de conjecturer, pour l'essentiel grâce à quelques instruments conceptuels de la psychanalyse (<< étapsychologie»). Rappelons-les. Régression m collective en deçà de la reconnaissance de l'altérité des sexes et de la dynamique démocratique prévalente. Régression sexuelle avec prévalence des organisations sadique anale et phalliquel'accent porte sur l'avoir -. Infatuation narcissique et croyance en une forme de toute-puissance. Clivage hommes vs femmes corrélatif. Dynamique collective « matriarcale» prévalente, c'est-à-dire conférant le prestige de l'autorité à quelques-uns et organisant les rapports sociaux selon des relations de domination et de soumission. Tout cela est étrangement familier. « L'histoire commence à Sumer», lirons-nous dans un prochain chapitre. II est vrai que l'écriture paraît alors et qu'elle fournit une documentation incomparable aux indices que les préhistoriens interprètent. Se pourrait-il que notre histoire commence pourtant au Néolithique? [...] it is a tale
Told by an idiot, full of sound and jury Signifying nothing2. Première transformation. Pierres à bander et bâtons phalliques Le plus précoce est un objet personnel, sans doute porté par les hommes. C'est une pierre sculptée d'une rainure médiane, dont la
2

Shakespearew., 1611 date de première représentationconnue, 1623 pre-

mière édition, Macbeth, V. 5. 26-28. « [...] c'est un conte! Raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur! Ne signifiant rien.»

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fonction initiale était de redresser à chaud les hampes de flèches, déjà chez les Natoufiens chasseurs-cueilleurs. Ensuite la pierre est décorée de chevrons et peinte, sa rainure s'élargit et s'évase, enfin, les matières utilisées pour la fabriquer peuvent être très tendres. Bref, la pierre cesse d'être fonctionnelle. Cependant sa présence se multiplie sur divers sites, au point qu'elle devienne un indicateur de la diffusion néolithique en Anatolie. Il n'y a guère d'ambiguïté quant à sa symbolique. Il s'agit d'une représentation de la féminité, dont on comprendra peut-être mieux le statut si l'on considère l'autre objet symbolique qui apparaît en même temps, un bâton phallique en pierre polie, sans ambiguïté non plus. (Les pierres à rainure mesurent de quatre à six centimètres de large, sur cinq à sept centimètres de haut; le diamètre des bâtons, aux alentours de deux centimètres, et leur hauteur, une vingtaine de centimètres.) Tout se passe comme si la condensation qui avait pourvu les premières sculptures de la déesse d'une vaste vulve et d'une évidente forme phallique était analysée selon ses deux éléments constitutifs. La transformation des pierres à redresser les flèches en symboles de la féminité est au demeurant amusante, les «pierres à redresser» deviennent des «pierres à bander», séparées du symbole phallique qui acquiert alors son autonomie. Il semble qu'une manière de changement conceptuel, de marche vers l'abstraction aient été accomplis, des premières sculptures de la déesse aux pierres et bâtons symboliques. Bien que la sculpture de bâtons phalliques soit éphémère, ils inaugurent une voie. Si la déesse n'est pas privée de puissance phal1ique, el1en'est plus seule à la détenir. Le taureau, voire des hommes, sont susceptibles de se l'attribuer aussi. Du point de vue psychanalytique, on suggérerait que la «virilisation» repérée par les archéologues plus tard et sur d'autres traces débute là. Le plus probable est que les chasseurs portent les pierres à ban-

der. Mais qui porte les bâtons phalliques - dont la finition du
polissage fait de quasi bijoux - ? Le groupe revêtu du prestige de l'autorité, sans doute; les fils, qui commencent ainsi de récupérer la puissance phallique et génésique, plus quelques mères... L'apparition de ces deux insignes ne permet pas de conclure que l'élaboration de l'altérité des sexes a été recouvrée, même si rien n'empêche de penser que des tentatives dans ce sens aient pu voir 48

le jour. En effet, ils existent dans le voisinage de la déesse, qu'ils n'ont pas remplacée. Ils héritent certes d'une partie de la toutepuissance. Mais elle demeure entée dans la culture et signifie que l'infantilisme s'y maintient3. Deuxième transformation. Culte des crânes. Apparition d'un dieu mâle à forme humaine Une autre transformation paraît peu après. Les archéologues parlent de «culte des crânes». Répandu dans presque tout l'espace néolithique du début, il y subsiste assez longtemps. Cette fois, il s'agit de crânes humains. Ils sont obtenus à partir de cadavres décarnés, qui ont été inhumés un certain temps. Ensuite on les déterre et on sépare le crâne du reste des os, eux réinhumés. Les crânes sont préparés. Toutes les dents sont enlevées. Ils sont peints, en partie recouverts de bitume, voire sur-modelés, et les yeux sont figurés (coquillages, etc.). Enfin ils sont installés dans les maisons sur des piédestaux d'argile construits à cet effet. Plus tard, on les trouve regroupés dans des « maisons des morts »4. Ils apparaissent ainsi comme le troisième élément d'une série qui débute avec l'enfouissement de certains cadavres humains dans les fondations des maisons, et qui se poursuit avec celui de bucrânes de taureaux dans des banquettes ad hoc. Une différence majeure est l'exposition de ces crânes. La logique psychanalytique voudrait qu'ils fussent mâles, ce qui n'est pas tout à fait le cas. Il y a beaucoup de crânes d'hommes exposés, mais aussi des crânes de femmes. Bien entendu, tous les habitants n'ont pas droit à cet honneur posthume. Est-ce que les membres du groupe dominant auraient ainsi obtenu une héroïsation/divinisation parSi les même personnes, de jeunes hommes pour la majorité d'entre elles, portent la pierre à bander et le bâton phallique, comme la conjecture le propose, ces personnes « ont acquis» la toute-puissance phallique, ou du moins ses signes*. 4 Corrélatifs du culte des crânes, les premiers masques de l'humanité paraissent, en pierre polie, peints, avec des trous pour être portés. Le premier « théâtre rituel» remonterait ainsi aux environs de 8 000 avant J.-C. et il aurait des accointances singulières avec les morts. Les crânes ou têtes « préparés» se retrouvent dans nombre de cultures, cf., par exemple, « La mort n'en saura rien ». Catalogue de l'exposition éponyme. Paris, musée national des arts d'Afrique et d'Océanie. 12 octobre 1999-24 janvier 2000. Yves Le Fur commissaire. Paris, Editions de la Réunion des musées nationaux, 1999.
3

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ticulière? En tous cas, la «virilisation» continue, du moins celle des figures, disons, héroïsées. (L'enlèvement des dents témoigne de l'intense investissement oral- sadisme oral- qui paraît subsister longtemps dans ces cultures.) Puis l'on voit paraître des petites têtes sculptées, en os ou en terre cuite - la plus ancienne connue est celle d'un homme barbu-. Elles ont été peintes, mais il n'est pas toujours évident d'en déterminer le sexe. Puis viennent de petites statuettes d'humains entiers, certaines pourvues de pénis. Bientôt, un homme/dieu surmontera le taureau (Çatal Hüyük, 7ème illénaire). m Ensuite, des dieux masculins de l'orage, de la foudre, de la puissance génésique et de la guerre seront accompagnés d'un taureau - An et Enki sumériens, Baal phénicien, Hadad hittite, Minotaure de la culture minoé-mycénienne, etc. -. Zeus luimême devra se transformer en taureau, lorsqu'il approchera du Levant pour conquérir Europe. Le dieu masculin lié au taureau continuera ainsi de régner par delà le «peuple du taureau»5. L'aigle, le lion et le taureau accompagnent respectivement les apôtres Jean, Marc et Luc, voire les représentent6, et perpétuent une vénérable tradition! Ainsi, du point de vue psychanalytique, la «virilisation» de la religion et de la culture s'accomplirait tôt et vite. Les fils revendiqueraient la place du taureau (via les crânes), plus la puissance génésique explicite (via les bâtons phalliques). - On seraittenté de
Cauvin J., op. cit., p.166. «On pourrait appeler les populations du PPNB le "peuple du taureau" tant l'importance de cet animal dans leur imaginaire nous a paru flagrante.» « PPNB» signifie Pre-Pottery Néolitic B, et désigne la
période qui débute vers 8500 - après les Natoufiens ct le PPNA
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et dure jusque

vers 6500, selon la classification des archéologues, qui n'est plus très adéquate, depuis que l'on a découvert des poteries fabriquées par certains populations dites PPNB.
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Par exemple: EnquerrandQuarton.«Dieu en Majestéentouré des symbo-

les des évangélistes», page enluminée du Missel de Jean des Martins, 14651466, Paris, BnF nouv. Acq. Lat. 2661, f'291vo. Reproduction in Rosenberg P., dir., La Peinture française, Paris, Mengès, 2001, tome 1, p. 119. En fait, le «Nouveau Testament », selon la désignation chrétienne, utilise l'antique «tétramorphe» inventé par le monde suméro-akkadien : aigle, homme, lion, taureau, dans sa structure et sa symbolique. Ainsi le taureau s'est-il perpétué depuis le Natoufien, en changeant de position avec les cultures successives.

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poursuivre: ils acquéraient ensuite la fonction paternelle, tout en s'émancipant des mères. Cela correspondrait à une modification sociale, par laquelle ils deviendraient pères et chefs de famille. Ils s'organiseraient entre eux en sous-groupe fraternel, totémique ou démocratique, détenteur du pouvoir social. - Pourtant, toute la suite de l'histoire (cf chapitres suivants) va à l'encontre d'une telle déduction. L'absence de figure paternelle majeure s'y remarque. Le dieu père, An en sumérien, Anu en akkadien, est d'emblée «honoraire», lointain, inactif - sans qu'on puisse évoquer

un remplacemententre divinités -. Ainsi, il faut conclureque les
fils s'octroieraient peu à peu plus de pouvoir, sans que l'organisation sociale matriarcale n'en soit changée de manière radicale. Un approfondissement du clivage aurait lieu, conservant, voire accentuant tous ses traits caractéristiques. Il est loisible d'imaginer qu'une hiérarchie verticale ait cependant pu s'accentuer entre les fils. Ainsi les Néolithiques auraient-ils disposé très tôt de l'expérience de deux des trois formes et dynamiques paradigmatiques des échanges collectifs: groupe démocratique des Natoufiens, puis régime matriarcal prévalant, avec les commencements de la religion de la grande déesse et du taureau, et ceux de l'agriculture. Quant au régime horde, on ne le voit guère fonctionner, du moins de manière prévalente. «Virilisation» de la société néolithique. Géométrie Evoquons les transformations que les archéologues interprètent comme virilisation de la société. L'érection de maisons rectangulaires est de ceux-là. Leur apparition semble correspondre d'abord à la construction de silos, puis la pratique s'étend à toutes les maisons - sauf les sanctuaires, nous y revenons dans un instant -. Les archéologues considèrent que les maisons rondes semi-enterrées ont un indéniable caractère matriciel, qui disparaît dans l'érection hors de terre de maisons à murs droits et à angles. Il semble que les maisons rectangulaires hors terre, plus difficiles à construire que les maisons semi-enterrées rondes, soient en outre contemporaines de préoccupations géométriques nouvelles parmi les peuples néolithiques. En effet« de petits objets, souvent qualifiés d'énigmatiques, [sont] couramment trouvés en fouille.

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Ces sphères, cylindres, disques, cônes ou parallélépipèdes, parfois en matériau semi-précieux et souvent rehaussés de signes gravés ou de motifs géométriques plus complexes, se prêtent mal, pour l'instant, à des interprétations précises. Ils témoignent cependant d'un très précoce vocabulaire de formes fondamentales [...] Ce langage de formes géométriques [...] nous le trouvons d'emblée à un haut niveau d'abstraction, indépendamment de toute intention figurative»? Il semble que ce symbolisme investisse les maisons, et que le choix de l'anguleux au lieu du courbe, de l'érigé au lieu du caché, indique une prévalence du masculin. Les archéologues ajoutent que les sanctuaires - premiers sanctuaires de l'humanité repérés dans le PPNB du Taurus oriental, vers 82008 - conservent l'arrondi dans les absides qui ferment les murs droits. Est-ce que le nouveau partage du pouvoir se représenterait dans la nouvelle architecture collective? Hommes-fils quasi prévalents, mais maintien de la grande déesse et sans doute de quelques mères réelles en fonction d'autorité? Non seulement les maisons se «virilisent», mais l'habitat change de genre. Les petits villages natoufiens sont remplacés par des bourgades un peu plus vastes - quelques hectares - et un peu plus peuplées. Il paraît inévitable que les fonctions sociales commencent à se différencier - division du travail! - ... « Virilisation» conquêtes de la société néolithique. Les armes. Les

Le surarmement continu nous est si familier - et il est si constamment demeuré une affaire de mâles, de narcissisme des petites différences et, en général, de ressources à accaparer -, qu'on se contente de constater, navré, d'où cette tradition dans l'escalade guerrière et meurtrière provient. Ce domaine technologique est devenu un secteur de prestige9, appelant un investissement artisanal supplémentaire et une recherche esthétique inexplicables autrement. Nous percevons ainsi à
7

8 Tous les sanctuaires néolithiques retrouvés comportent une grande dalle sacrificielle, avec des traces de sang. Les archéologues penchent pour des sacrifices humains; le point de vue psychanalytique va dans le même sens.

Cauvin J., op. cil., p. 173.

9 Dont acte. La présence des chasseurs puis des guerriers

-

lesmêmeshommes

doit-on supposer -, se confirme, parmi les personnes auréolées de prestige.

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son origine, plus qu'un «besoin» nouveau, une attitude mentale inédite qui valorise l'armement et qui, elle aussi, prend sa source dans le Mureybétien10 où nous l'avons décelé en premier. C'est dire qu'elle est bien associée dans le temps à la «religion du Taureau» depuis ses origines jusqu'à l'appareil guerrier qui entourera à l'âge du Bronze les divinités masculines. Certes on ne peut savoir si l'expansion du PPNB s'est réellement faite «par les armes ». L'apparition de la« guerre» au Néolithique est plutôt postulée par les préhistoriens comme une conséquence logique d'une propriété nouvelle à défendre que prouvée par les
documents disponibles.
Il

Les archéologues repèrent néanmoins des processus qu'ils qualifient de «colonisation », par exemple, sur le site de Jéricho, où une étude anthropologique stratigraphique a été menée à terme:
En l'occurrence, une population nouvelle du type dit « Méditerranéen gracile », qui était déjà celui, en Syrie du Nord, des Mureybétiens, arrive bien à Jéricho avec le PPNB en même temps que quelques brachycéphales. Les arrivants ne remplacent cependant pas les «Méditerranéens robustes» de la culture sultanienne, mais s'additionnent à eux pour former un ensemble social composite. La mixité des traits culturels s'explique alors concrètement. L'acculturation PPNB résulte ici sans ambiguïté d'un apport ethnique qui est l'expansion d'un peuple venu de Syrie recouvrant sans le détruire un fonds de peuplement indigène et s'amalgamant à lui. Le tri parmi les composantes du PPNB de Palestine s'établit alors comme suit: l'architecture et l'armement, avec une nouvelle façon d'extraire les lames de silex, portent comme en Anatolie la marque des nouveaux venus, qui amènent en même temps leur céréale septentrionale, l'engrain. Des documents à caractère plus «domestique», travail de l'os et des fibres végétales, représentent au contraire l'héritage local qui se maintient. D'autres traits enfin, propres aux populations du PPNB moyen de Palestine, comme les pointes de Jéricho ou l'usage intense de la chaux, sont autant de nuances dialectales à des techniques apportées d'ailleurs. Le fait que les éléments ethniques qui arrivent au Levant sud y introduisent, comme en Anatolie, à la fois un nouvel armement et une nouvelle façon d'habiter, suggère, sinon une intrusion par la
JO

Mureybet est un village du moyen Euphrate dont l'existence stratifiée pernéolithiques s'avèrent souvent para-

siste depuis 10500, et dont les réalisations digrnatiques. Il Cauvin J., op. cit., p. 169.

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force difficileà établir,du moins une acculturationvigoureuses'y manifestant dans des secteurs relativement importants, voire de prestige.12 L'infatuation narcissique dont on a supposé qu'elle procède d'une sur-répression sexuelle initiale s'aggrave peu à peu. Après avoir inventé l'héroïsation du taureau - eux-mêmes - et la divinisation d'une grande mère - la leur -, avec le déni et le clivage que cela implique, les Geunes) hommes s'approprient peu à peu la toute-puissance. Ils domestiquent et soumettent. Les plantes, la plupart des femmes, leurs voisins, sans nulle nécessité exté-

rieure, encore et toujours. La «culture» de guerre - peut-être, pas encore, celle du meurtre de masse - a vraiment commencé.
Pourquoi cela fonctionne-t-il ? Ce qui, en un sens, conforte l'infatuation narcissique des conquérants, puis l'accroît? On l'a suggéré. Devenir adulte du point de vue psychique est un rude travail, et un travail permanent. Il s'agit pour l'essentiel d'accepter la désillusion quant à ses vœux infantiles: de toutepuissance, justement. Or, les traces et les vœux infantiles demeurent présents et efficients en chacun de nous. Ils sont plus ou moins surmontés, selon les cultures, selon l'éducation, et même, selon les moments. S'endormir, par exemple, implique de retirer tous ses investissements du monde extérieur et, en outre, de se sentir protégé. C'est une position psychique narcissique, avérée dans le sommeil- tous les rêves sont égoïstes -, qui réactualise la position infantile de toute-puissance. Le réveil est plus ou moins pénible. Ainsi y a-t-il un invariant parmi les humains: la toutepuissance et le narcissisme qu'un autre exhibe séduisentl3. Selon Freud, les chefs sont des personnes semblables en tous points à ceux qu'ils dirigent, mais affiigées d'un surcroît de narcissisme. Ainsi, les plus infantiles parmi nous dirigent, et les moins évolués du point de vue symbolique sont toujours vainqueurs. Ou bien, autre formulation, il est aisé d'abaisser le niveau de symbolisation dans un collectif, mais il est difficile de l'élever. Tous constats bien connus des politiciens et autres
12 Cauvin 1., op. cil., p. 139. 13 Particulièrement dans les formations collectives, qui, pour d'excellentes raisons métapsychologiques, impliquent une certaine réduction des compétences psychiques symboliques individuelles, et donc une dilection spécifique pour la régression.

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pub licistes modernes, qui en usent et abusent - c'est le fondement de la propagande, dite aussi « TIC », de nos jours, « techniques de l'information et de la communication»-. De plus, les conquérants néolithiques vont surarmés au devant de groupes qui ne le sont pas. Argument sans réplique, du moins dans un premier temps. Le succès dans la durée, l'acculturation effective impliquent par contre l'extrême séduction que la régres. .. SIon narcIssIque exerce. L'exemple de la colonisation de Jéricho confirme enfin l'installation du clivage, et sa puissance, puisque les activités masculines ou masculinisées - fabrication des armes et construction des maisons - sont transformées, alors que le plus « domestique », sans doute plus féminin, se perpétue. (La guerre est déjà une affaire d'hommes.) «Virilisation» de la société néolithique. Domestication des animaux La domestication des animaux est le dernier élément compté par les archéologues comme « virilisation» au PPNB - en un sens, le terme est conforme au point de vue psychanalytique, qui suppose seulement le clivage hommes versus femmes plus précoce et fondateur -. Comme dans le cas des plantes, nulle pression extérieure ne motive la domestication, qui, dans un premier temps, n'apporte pas de bénéfice alimentaire. Il s'agit d'une opération idéologique - comme l'invention du taureau et celle de la déesse, comme l'invention de l'agriculture, comme celle des maisons rectangulaires, comme celle du surarmement et des conquêtes -. Etendre toujours plus la domination, tel est désormais le mouvement perpétuel. L'écart entre la conviction de toute-puissance et la réalité lui tient lieu d'inépuisable moteurI4. La domestication des animaux est entreprise par les agriculteurs sédentaires le plus « évolués» de leur temps. « [.. .] à Abu HareyraI5, site très important pour nous car peut-être le plus

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Outre les satisfactions sexuelles infantiles escomptées. dans l'ordre du sadoen l'état des connaissan-

masochisme. 15 Une des premières grosses bourgades néolithiques, ces, proche de Mureybet, sur le Moyen Euphrate.

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ancien où l'on ait élevé la chèvrel6, celle-ci [...] serait domestique au moins vers 8200 avant J.-C., mais elle n'y représente encore que 6% des restes de faune consommée, c'est-à-dire pas davantage que les mouflons sauvages du Natoufien du même site deux mille ans plus tôt. Ce n'est qu'un peu plus tard qu'elle atteindra 70%. La domestication n'apparaîtrait donc pas ici liée à un contexte préalable de chasse spécialisée. Comme l'a montré récemment Daniel Helmer, tout se passerait alors comme si l'animal domestique ne faisait, dans un premier temps, que remplacer en quantité semblable son équivalent sauvage, que celui-ci soit chassé abondamment ou pas. »17 «Le stupéfiant zèle domesticateur de l'homme ne s'explique pas autrement que par la recherche de la domestication pour ellemême et pour l'image qu'elle renvoie d'un pouvoir sur la vie et sur les êtres. »18On ne saurait mieux dire. «Etre comme maître et possesseur de la nature», près de dix mille ans plus tard! Pas de grands changements psychiques, semble-t-il, entre nos vieux ancêtres néolithiques, Descartes et nous. Nomadisme pastoral et grands exodes Quelques siècles s'écoulent entre les premières domestications et l'invention d'un nouveau mode de vie. Des agriculteurs sédentaires quittent leurs villages (à partir de 7500) et deviennent nomades. Le processus est difficile à étudier, compte tenu de la discrétion des traces de groupes nomades. Néanmoins, des sites propices, entre autres ceux dits «tertres sources », en ont conservé la mémoire. Grâce à un régime éolien et à un relief particuliers, le vent recouvre vite de sable les sites qui viennent d'être quittés, et le relief bloque ensuite le sable sur place. Comme le nomadisme est régulier, le site devient l'archive stratifiée de son occupation. «Le nomadisme dont il s'agit n'a rien d'un archaïsme. C'est une option délibérée de certaines communautés à présent productrices privilégiant derechef la mobilité dans leur mode de vie.
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La chèvre est le premier animal domestiqué au Néolithique. Le mouton suit

de près. Ces animaux n'ont pas été représentés auparavant, et ne le seront pas beaucoup après. 17 Cauvin 1., op. cil., p. 170. 18 Digeard Jean-Pierre, 1990, L 'homme et les animaux domestiques. Anthropologie d'une passion, Paris, Fayard, p.215.

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Le nomadisme pastoral est le fait de populations qui, comme les Bédouins actuels, ont vécu en villages permanents dans une phase antérieure de leur histoire et qui, un jour, ont changé. La production de subsistance, d'autre part, ne s'y limite pas forcément à l'élevage, l'agriculture pouvant exister sous une autre
forme que sédentaire.»
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Cette transformation affecte tout le fossé du Jourdain dont la population sédentaire disparaît entre 7 500 et 6200, mais d'autres sites plus nordiques sont aussi concernés. Les grandes régions de camps du nomadisme pastoral néolithique actuellement repérées, comportant élevage, agriculture20 et chasse, se situent dans le Sinaï, dans le Désert Noir de Jordanie, dans la région de Palmyre, plus au nord enfin, sur le moyen Euphrate et jusqu'au Taurus. Les archéologues se perdent en conjectures, quant aux raisons qui ont suscité ce choix. D'autant qu'il se double d'un exode immense, qui occupe peu à peu les vastes régions déjà signalées - de l'Iran, voire du Pakistan jusqu'au Bassin Parisien, et du Caucase à l'Afrique du Nord -. Ces migrations sur de très longues distances, plus d'un millénaire durant, n'impliquent pas nomadisme, mais mouvement et changement. Ainsi l'occupation progressive de la grande plaine européenne, depuis la Hongrie jusqu'au nord de la France progresse en moyenne d'un kilomètre par an ; tout se passe comme si, à chaque génération, un nouveau village était fondé, à vingt kilomètres à l'ouest du précédent. Si nomadisme et migrations sont divers, ils ne manquent pas de points communs. Les Néolithiques ont attrapé la bougeotte! Quitter son village de la vallée du Jourdain pour vivre en pasteurs agriculteurs dans le Désert Noir de Jordanie et/ou dans le Sinaï n'est pas la même démarche que partir en barques, avec armes, bagages et animaux s'installer à Chypre. Néanmoins ces événements ont lieu pour les premiers à partir de 7500, et le second, vers 7000. Ces exemples sont cités parmi d'autres, parce qu'ils sont bien documentés.
19 Cauvin J., op. cit., p.247. 20 On plante quelque part, on s'en va, et l'on revient au moment de la récolte. Ce système peut être mis en œuvre en plusieurs lieux et à diverses époques de l'année.

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Les explications par pénurie alimentaire et/ou surpopulation ne sont pas valides. Ni l'une ni l'autre n'existent, même si la population augmente à partir de 7500. L'exil de sous-groupes suite à des conflits ne convient guère, à cause de l'abandon de villages entiers - il faut supposer la fuite devant plus agressif que soi, ce qui n'est pas exclu, par exemple dans le cas de l'exode à Chy-

pre2l,mais ne peut valoir de façon générale -. Un changement
climatique perturbant n'est pas avéré, et l'hypothèse convient d'autant moins que certains groupes sont partis nomadiser dans des contrées beaucoup plus désertiques que leurs villages de départ. L'hypothèse catastrophiste - bouleversements tectoniques et changements de niveau des eaux22- n'est pas complètement exclue pour certains déplacements, mais plus d'un millénaire de bougeotte ne peut dépendre d'un ou de quelques événements de ce genre.
Reste le recours aux dynamiques endogènes des populations néolithiques. Au moment de partir, elles étaient installées dans des bourgades à maisons carrées ou rectangles, avec des sanctuaires et

des sacrifices. On cultivait outre les céréales

-

blé, orge, seigle -,

les lentilles, les fèves, les vesces et les pois chiches pour les légumineuses, le lin pour le textile, voire des arbres fruitiers, selon les conjectures actuelles, figuiers, palmiers-dattiers et vigne. Chèvres, moutons, bœufs et porcs étaient désormais domestiqués.
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Les premiers immigrants chypriotes construisent des villages tellement Le niveau des mers remonte après un épisode glaciaire. Des événements

défendus, qu'on en vient à songer qu'ils ont emmené la peur d'un agresseur avec eux.
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catastrophiques sont liés à la remontée des eaux, entre autres, l'envahissement de la Mer Noire, qui était un lac d'eau douce situé au-dessous de la Méditerranée (trente à deux cents mètres, selon les estimations). La création du Bosphore actuel est à l'évidence un événement catastrophique, déjà rapporté par Diodore de Sicile, et qui aurait inondé, outre les rives de la Mer Noire, une bonne partie de la Mésopotamie. On a cependant coutume de rapporter les traditions du Déluge- de l'épopée de Gilgamesh à la Bible, en passant par le mythe grec de
Deucalion -, aux inondations plus tardives des 5èrnc 4èrnc et millénaires, qui interrompent toute vie humaine sur certains sites des bords du Tigre et de l'Euphrate et se constatent à d'épaisses couches de limon stérile séparant la culture dite d'Obeid (6300-4600) de celle d'Uruk. En l'état actuel des connaissances, les couches de limon ne paraissent pas contemporaines, sur les différents sites où elles ont été trouvées, ce qui empêche de conclure à un « déluge» réel et général. Ce thème est repris dans les prochains chapitres.

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Toutes sortes d'outils raffinés d'os et de silex étaient fabriqués aisément et utilisés. Il existait déjà une tradition de colonisation. Enfin, les échanges entre groupes ne manquaient pas, comme il se voit, par exemple, à la diffusion de l'obsidienne, depuis les régions sources, Cappadoce et Anatolie orientale (alentours du lac de Van), jusque dans tout l'espace néolithique. Ces bourgades ne démontraient pas de hiérarchie sociale, dans l'architecture, mais cela ne contredit pas l'hypothèse du clivage hommes versus femmes que nous avons proposée. L'armement continuait d'être une grande affaire. Lorsqu'on s'en va en grand groupe, et par villages entiers, sans qu'il y ait péril en la demeure, il faut que l'on en ait vraiment assez. «Faut que ça change! », puis «Allons y !» impliquent, d'un côté, un très profond ennui, de l'autre côté, des conflits internes que le changement est supposé résoudre, ou du moins atténuer, enfin, beaucoup d'énergie - ces gens devaient être en bonne santé physique -. Imaginons, tout en déployant l'hypothèse déjà énoncée -la néolithisation s'accomplit en même temps que s'instituent un clivage et une progressive domination des jeunes hommes sur les autres, notamment la plupart des femmes; ladite domination est d'autant plus prégnante que le processus de néolithisation se développe -. Exploitons quelques détails repérés par les archéologues, ainsi que certains thèmes récurrents des mythes anciens. Voici les détails fournis par les archéologues. Ils évoquent que les femmes aient grandement participé à l'invention des exodes et du nomadisme. Les immigrés chypriotes en reviennent en effet à la construction de maisons rondes (matricielles), et toutes les tentes des nomades sont rondes, comme au Natoufien - pour ce qui concerne les tentes, cela se constate aux murets de pierres confectionnés pour les consolider -. L'exode et le nomadisme retrouvent aussi de la diversité, et pas seulement en matière de paysage et d'inattendu dans la vie quotidienne. La consommation fait fonds sur les plantes cultivées, désormais plus nombreuses, et sur les animaux domestiques, mais la chasse redevient source de viandes diverses et la cueillette a peut-être aussi retrouvé quelque dignité. On est très loin des restrictions que le premier néolithique avait instaurées. Ces indices sont peu de chose, mais une idée de piste. 59

Réfléchissons à des détails absents. On a vu les armements croître et embellir, pendant deux millénaires, en même temps que le pouvoir des jeunes hommes grandissait au détriment de tous les autres membres du groupe, sauf quelques mères. Mais on n'a rien rencontré qui puisse tenir lieu de dédommagement, pour les femmes réelles, après l'invention initiale de la grande déesse, certes bien trouvée. Pas de bijoux, qui viendraient compenser le prestige des armes... rien, absolument rien! Les plus anciens mythes connus nous présentent toujours les femmes (et/ou les déesses de seconde génération, après la grande mère, en général citée, mais éclipsée, ou tuée) comme trop curieuses, fauteuses de troubles, de désordres, voire de « péché originel» ! Depuis l'antique Inanna sumérienne, en passant par l'Eve hébreue, et jusqu'à la Pandora des Grecs, tout se passe comme si les femmes/déesses passaient leur temps à revendiquer auprès des hommes/dieux, les dérangeaient, et semaient le désordre parmi toutes les magnifiques inventions dont ils seraient les auteurs. Certains mythes grecs des origines et le mythe hébreu transmis dans la Bible vont jusqu'à dénier l'existence des femmes, dans un premier temps, puis se lamentent que leur création soit catastrophique. On aurait tendance à supposer que le déni d'existence représente pour une situation de domination/soumission effective, à laquel1e un temps de révolte - dérangeante en effet -, aurait succédé, avant que ne s'instaUe à nouveau une situation de soumission, peut-être aménagée. Se pourrait-il que, de fait, il y ait eu révolte? Qu'à la manière de Lysistrata et de ses compagnes mises en scène par Aristophane, les dames aient soudain décidé collectivement que ça suffisait, qu'elles s'ennuyaient à travailler aux champs ou dans les maisons carrées, à subir les guerres, le tout sans aucune considération, et qu'il convenait que les choses changent? Ont-elles tenté de revenir à une situation non clivée, avec un partage équitable des pouvoirs? Certains exodes sans conquête, comme à Chypre, et surtout le nomadisme pourraient en avoir été des conséquences. Cela n'a pas fonctionné, ou de manière trop minoritaire, mais ce fut peut-être une tentative de ce genre. Et puis, le clivage et une forme de domination pour l'essentiel masculine se sont perpétués, jusqu'à nos jours, avec leur cortège de massacres et

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de meurtres... mais, peut-être, en devant dédommager davantage les femmes pour leur domestication. «Massacres et meurtres» ne sont pas imputés aux hommes comme tels, mais à la dynamique matriarcale et du clivage. Les femmes eussent-elles pris le pouvoir au lieu des jeunes hommes que cela n'eût pas changé grand-chose. La dynamique collective où que lques-un(e)s accaparent le pouvoir implique la série des conséquences déjà évoquées, dont la croyance* en la toute-puissance et l'identification mort = naissance. Cela comporte l'absence de reconnaissance des autres humains pour des semblables, avec tous ses corrélats. Ensuite A quelques éventuelles tentatives de remédiation près, il semble qu'une bonne part de ce qui demeure nos dynamiques psychiques individuelles et collectives essentielles soit installée, dès le plein épanouissement du Néolithique, au huitième millénaire, il y a dix mille ans. Seul un aspect des cultures humaines ultérieures paraît peu prégnant dans cet ancien monde, et comme on va voir, dans ceux qui le suivent immédiatement, il s'agit de la fonction paternelle. «Virilisation» paraît signifier le pouvoir des fils, et de quelques mères. Ainsi, ni dans les collectifs, ni dans les familles, on ne rencontre de trace de « chef de horde» tout-puissant, ou de père de famille dont l'autorité soit prééminente. Des transformations relativement continues paraissent avoir lieu pendant le millénaire et demi suivant. Toutes sortes de maîtrises techniques de la terre, du feu et de l'eau paraissent: céramiques, puis métaux, irrigation notamment. Certaines bourgades néolithiques s'accroissent et une hiérarchie sociale plus nette s'ensuit probablement. Eridu est, en l'état de nos connaissances, la première petite ville, sans doute apparue vers 6400, date à laquelle une architecture monumentale y existe. La grande transfonnation suivante, du point de vue archéologique et historique, est l'apparition de la culture mésopotamienne et de la première écriture qu'elle invente.

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Reste l'événement de psychologie individuelle et collective décisif, contemporain du Néolithique, la mise en route d'un processus de régression sans régulation. Conviction qu'il existe une (quelques) figure(s) de la toute-puissance, telle est la formulation générique de l'infantilisme en question, du point de vue psychanalytique. Nous tenterons d'en envisager quelques expressions majeures ultérieures, à commencer par celles du monde suméroakkadien, tout en essayant de déceler le style d'évolution qui s'y Joue. L'objection selon laquelle le travail ici présenté contredirait l'analyse proposée (pour ce qu'il témoignerait d'un niveau d'élaboration symbolique convenable) mérite réponse. Les dynamiques collectives qui sont évoquées - groupe démocratique, matriarcat, horde -, sont des stylisations simplificatrices issues des études psychanalytiques freudiennes. Ces dernières précisent quels processus psychiques conscients et inconscients permettent l'émergence de ces organisations collectives puis leur maintien. (Elles correspondent aux trois formes collectives que la géométrie impose et que les philosophes du politique ont dès longtemps distinguées, prestige de l'autorité attribué à un seul, à quelquesuns, ou à la plupart des membres d'un groupe.) Néanmoins, il est constant que les groupes réels actuels laissent fonctionner les trois dynamiques, de façon simultanée et conflictuelle, même si l'une d'elles prévaut. Ainsi demeure-t-il des groupes démocratiques, même dans la dictature la plus autoritaire, comme les groupes de résistants, dans l'Allemagne nazie. Il s'ensuit que les compétences symboliques des Paléolithiques ne sont pas complètement perdues, et que, localement, elles peuvent encore nous aider à réfléchir et à tenter d'échanger avec nos semblables, même si les dynamiques horde et matriarcat sont à l'évidence prévalentes dans notre communauté.

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Chapitre III
Compétences Encore démocratie symboliques recouvrées.

quelques millénaires de directe, avant les désastres

«L'Histoire commence à Sumer»!, au sens de la première écriture de l'humanité, inventée alentour de 3300, en Basse Mésopotamie, par les Sumériens. Si les vieux Néolithiques sont nos incontestables ancêtres, eux qui habitaient plus au nord-ouest, à leurs débuts, mais qui étaient présents très tôt en Obeid et en Eridu, dans la pleine basse Mésopotamie, comme on va voir, il faut reconnaître que les Sumériens le sont aussi. Ces parents vénérables [...] ce sont d'abord les anciens habitants de la Mésopotamie. Créateurs, au tournant du IVe au Ille millénaire, non seulement de la haute civilisation la plus antique connue à ce jour, mais du premier système viable d'écriture, seul procédé en mesure de nous re-présenter le passé en détail et avec certitude, leur situation géographique sur cette sorte d'aire ouverte également à l'Orient et à l'Occident, en même temps que leur prépondérance intellectuelle et technique, leur ont permis de diffuser partout, des siècles et des siècles durant, les plus brillants acquis de leur culture. Ils ont ainsi inspiré de loin les auteurs de la Bible et, de plus loin encore, le vieux monde hellénique puis hellénistique: les deux sources premières et essentielles de cette «civilisation chrétienne» dont nous sommes issus, que cela nous arrange ou non. C'est donc en leur pays que nous avons chance de retrouver
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Titre, devenuapophtegme,de l'ouvrage éponymede SamuelNoah Kramer,

paru en français, à Paris, chez Arthaud, en 1957, deuxième édition, entièrement revue et augmentée, 1975. Non seulement l'Histoire commence à Sumer, mais la nôtre aussi. TeJle est du moins l'une des thèses principales de S.N. Kramer. Il a construit son ouvrage dans ce sens, en trente chapitres, dont chacun s'intitule «Le(s) premieres)>>ou «La(es) première(s)>>... «écoles», «exemple de "lèche"», «parlement», «idéal moral», «Job», «Moïse», «Noé», «symbolisme sexuel», «animaux de fable», «âge d'or», «exemple d'emprunt littéraire», «historiographe», etc. etc. La thèse n'a pas été infmnée depuis, au contraire, et nous l'adoptons.

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