Si peu d
328 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Si peu d'humanité

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
328 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'auteur partage dans ce livre les expériences de terrain qu'il a vécues comme acteur humanitaire, au cours de cinq missions en Afrique au service de différentes ONG internationales. Ses prises de position, ses émotions, ses réflexions directes renvoient l'image d'un monde trop souvent secoué par la brutalité et la cruauté d'une terre déshumanisée. Un carnet vivant, révélateur d'une actualité souvent ignorée de ceux qui ont la chance de vivre dans un contexte démocratique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2010
Nombre de lectures 259
EAN13 9782336279114
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296104150
EAN : 9782296104150
Si peu d'humanité

Patrick Kelders
A Vivien, fidèle et discret ami du bout du monde, puisque, ensemble, nous avons partagé une épreuve hors du commun.
A Elsa, dont j’ai croisé le chemin, pour sa foi en l’humanisme.
Et bien sûr, à Sophie, et mes enfants, Nathan et Sébastien, qui m’ont permis de vivre ces moments intenses, que j’espère utiles pour d’autres que moi.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace Où commence une aventure humanitaire… Changement de cap Palabres nocturnes Urgence humanitaire Terre africaine Un parfum de réconciliation Une mission pour (presque) rien Séjour au néolithique C’est l’histoire d’un type… Urgence humanitaire (suite) Voyage au bout de l’horreur Break à Zanzibar “On behalf of captain, welcome on board for the UN flight WFP Whisky”… Ce n’était qu’une plaisanterie Les aventuriers de l’âme perdue Le jardin pentu de Diane Fossey Cauchemar diurne Croisière sur le Haut Nil Ouverture de mission Incident Sauf que… Fêtes de fin d’année au Rwanda Implosion Au rythme d’ici Surimpression de misère Les versants du monde Un projet à l’eau Rencontre avec un éléphant sur la lagune Pèlerinage Réflexion L’Afrique silencieuse L’anniversire d’un petit garçon Comme un sentiment de bonheur Jouer à se faire peur Au cœur de la détresse Lettre à mon fils Une fête sans moi… Plaidoyer pour plus d’humanité Elsa Carte du Rwanda Carte du Burundi Carte de la Centrafrique Carte du Bénin Carte du Soudan Carte de l’Afrique Photos
Où commence une aventure humanitaire…
Lyon – Nairobi – Lokichokkio, Kenya
C’est l’heure où tous les chats sont gris…
Je regarde par les vitres du taxi les rues désertes de Lyon, les lumières sur le Rhône. Des panneaux familiers, des lieux connus - Genève, Grenoble, Chambéry, Annecy -, je suis presque chez moi, mes montagnes ne sont pas loin.
Loin, j’y retourne.
Le type qui conduit, affable, m’interroge : - Terminal 1 ou 2, Monsieur ? - Vol Bruxelles, lignes internationales. - Dans quel pays allez-vous ?
Je me surprends à répondre : « Au Soudan, pour une mission humanitaire de protection et d’assistance aux réfugiés. »
Le Soudan !
Il y a un mois encore, je n’aurais pu dire trois mots sur ce pays et son histoire, si ce n’est des banalités d’usage, stéréotypes idiots en décalage absolu avec la réalité que je vais vivre.
Etrange de m’entendre raconter à ce chauffeur de taxi – cinq heures du matin
– une réalité qui, il y a peu encore, m’était totalement inconnue.
Etrange de réaliser que c’est moi qui, ce 3 janvier à l’aube, m’en vais vers une aventure humaine et professionnelle de forte intensité sur mon échelle émotionnelle.
Depuis, quelques heures.
Depuis, des univers se succèdent.
Une soirée à la terrasse de l’hôtel, Nairobi, Kenya, des blagues, ‘ a sense of humour ’ en anglais ; on apprend à se connaître.
Un repas très intime, entre cinq ‘expats’ d’horizons éclatés. La discussion, très vite, va à l’essentiel : la religion, le sens de la vie, les valeurs humaines. Y a-t-il un fonds de commerce éthique universel ?
Privilège de rencontres fragilisées, directes, tellement humaines entre ceux qui ont fait un choix que l’on imagine identique.
Quelles sont les motivations de chacun ?
Où vont tous ces chemins ?
On repart, il est minuit passé, riches d’un échange et d’une écoute sincère. Plus unis. Plus conscients aussi que demain chacun repartira, l’une au Somaliland, l’autre au Soudan, le troisième en Casamance, vivre des réalités fortes, engagées sans doute, face au danger, face aux difficultés d’intégration culturelle, face aux alchimies relationnelles parfois brouillonnes, parfois brouillées ; les mines ou les obus partout dispersés, la peur des rebelles, les femmes voilées ou battues ou ignorées, mutilées… ; les mines et les obus, les femmes voilées et battues et ignorées, et toujours mutilées… car l’équation est gourmande et tous les ensembles malheureusement, trop souvent, s’additionnent.
Ainsi est la vie : une succession infinie de scénarios imprévus, imprévisibles, dans lesquels on apparaît, parfois volontairement, passager le plus souvent du vent et du hasard…

L’avion encore.
Combien de fois suis-je monté dans cet engin ? Vers quelles destinations suis-je parti ?
Au nord du Capricorne, au sud de l’équateur, à l’est du Pacifique, derrière ces horizons mouvants ?
Je rêve, léger, porté et bercé par les turbulences, ces bulles thermiques invisibles, bombées de chaleur.
Ça secoue, ça remue, c’est angoissant et grisant.
Je suis le vol sur ma carte : nous longeons le mont Kenya, ses crêtes rocheuses, anguleuses, fière citadelle défiant le Kilimandjaro repu et bossu, non loin. Voici le mont Elgon dont la cime marque les confins du Kenya : derrière c’est l’Ouganda, le lac Victoria, les sources du Nil, les premières cataractes. Kitale, Samburu, Turkana.
Je repense à cette histoire de la femme blanche qui s’était mariée à un Masaï, contrainte de boire à l’encolure d’une vache le sang chaud giclant du ruminant… Peuple masaï dont les femmes portent encore de larges colliers de perles multicolores, les oreilles percées d’invraisemblables breloques.
Tout est ici comme ça. Vraiment comme ça.
Plus rien que la terre brune, ravinée, sèche, brûlée.
Plus à l’est, l’immense lac Turkana, la ‘ Rift Valley ’, sauvage.
Les origines du monde. Notre histoire à tous débute là.
Des sentes parcourent les fossés.
C’est si bas, c’est si loin. C’est pourtant là que je vais.
Plus de trace humaine.
Où sont les hommes ?
Qu’y aura-t-il plus loin ?
Et là, les montagnes frontières Kenya, Ouganda, Soudan, Ethiopie.
Je ne suis encore qu’au début du bout de rien…

Après une semaine de « briefing départ mission » au siège de Lyon d’Atlas Logistique/Handicap International, l’ONG qui m’emploie, me voici seul, à l’aube d’une expérience nouvelle.
J’ai quitté ma petite famille, Sophie ma femme, Nathan et Sébastien mes enfants de sept et neuf ans, il y a quelques jours. J’ai fait le choix – forcément difficile – de repartir en mission humanitaire : trois mois. Trois mois et davantage si affinités. On verra. Trois mois c’est tellement long.
Un ami m’avait dit avant de partir : « Es-tu sûr de tes motivations au moins ? » Ça m’a secoué.
Honnêtement non, je ne suis sûr de rien… Quitter mon petit monde, ce que j’ai de plus cher, mes habitudes et mon confort, pour un pas de conduite dans ces bas-fonds aventureux. Je me refuse à scruter ma conscience : l’acte gratuit n’existe pas, ce n’est qu’une illusion, un vernis d’héroïsme. Une patine hypocrite ? Non, pas toujours, pas ici. Qu’est-ce qui m’appelle là-bas alors ? La même attirance secrète qui m’entraîne dans les hauteurs alpines chevaucher des arêtes de glace, des couloirs neigeux, des piliers rocheux, aux limites, parfois, du raisonnable ?
Un besoin de sens ; comme si on ne pouvait pleinement trouver et donner de sens à son quotidien ! Un petit supplément d’âme ?
Fuite en avant.Certains diront que, le plus souvent, ces limites sont depuis longtemps dépassées…
Décidément, il y a des forces cachées, innombrables, inconnues de la science, sirènes d’Ulysse que seuls les poètes ou les psys décèlent et croient comprendre.

L’avion, entre-temps, se pose.
Le bout de rien commence ici : le monde est plein de bouts de rien, de bout en bout.
Celui-ci n’a rien à envier aux autres.
Par le hublot, des avions par dizaines, des petits blancs à hélices, UN 1 , CICR 2 , HCR 3 , WFP 4 , UNDP 5 , un balai humanitaire.
Impressionné, presque ému, comme la conscience d’être au cœur de l’action, comme un sentiment qui dirait : « ah c’est ici qu’ils sont », je descends la passerelle étroite ; cinquante degrés de chaleur définitive, durable, impitoyable. Du sable, de la poussière, des montagnes, des baraquements ondulés de taule, crevés du plafond, un ciel profondément bleu.
Et des humanitaires.
Une noria de 4x4 rutilants, échappement sur le toit, airco assurément, arborant avec orgueil, j’ai envie de dire provocation, leurs armoiries compassionnelles : voici le blason de CARE, voici celui de SAVE THE CHILDREN, celui de MSF
(ah les french doctors…), voici OXFAM, voici la GTZ, et encore COOPI, voici ACTION AGAINST HUNGER, voici MERLIN (pas l’enchanteur, quoique). Voici TEARFUND, voici VSF, voici WORLD VISION et WORLD RELIEF, voici CONCERN et là ZOA, n’oublions personne, avançons s’il vous plaît, il reste la famille des Nations Unies, qui à mon sens n’ont d’unies que le slogan :
UNHCR, UNDP, UNMAG, UNICEF, UNOCHA, WFP, WHO, FAO...
Au moins, mon collègue logisticien et moi, nous n’irons pas à pied …
Il n’y manque que le nôtre, de blason, en belles lettres blanches sur fond bleu :
ATLAS LOGISTIQUE/HANDICAP INTERNATIONAL.
Ça ne saurait tarder.
Vous me pardonnerez, je n’ai plus le courage de citer les églises, Adventistes du Septième Jour et autres salmigondis du paradis.
Aux Baléares, à Hurghada, à Charm el-Cheikh, la chorégraphie se décline autrement : HILTON, SHERATON, MOVENPICK, INTERCONTINENTAL, SPA RESORT BEACH PALACE, SOFITEL, …
Casting de riches, casting de pauvres. Quelle différence ?
Et pourtant, moi qui n’aime me sentir appartenir à aucun clan, aucun réseau, je me reconnais dans ce barnum : j’ai presque envie de frapper aux carreaux et saluer ces chauffeurs pour leur dire « Hello, HI arrive ! »… Ce que je fais d’ailleurs auprès de MSF.
Vous dire si le chauffeur s’en tape !
On embarque : minibus World Food Programme, parc d’attractions des Nations Unies dans quelques minutes, après la traversée du désert. Le désert, on y est : une rue semi-asphaltée parcourt la savane craquelée, figée, empoussiérée ; emplastiquée surtout, presque emballée tant les déchets abondent, hideux, hirsutes, indécents. Indifférence des regards sur ces dépotoirs qui n’ont et n’auront avant longtemps aucune priorité.
Le balai a commencé… A la file, le cortège immaculé s’ébroue emportant ses experts de l’inhumanité, ses spécialistes de la solidarité. Assis, j’y suis, j’en suis.
Que des gueux enguenillés, histoire connue, déjà racontée sur d’autres parcelles du monde.
Du sable. Des chemins ensablés bordés de taudis, de bidonvilles, de ‘taulevilles’, de ‘bâchevilles’, de ‘laideurvilles’. Une simple route. Des à-côtés bondés de gens oisifs, des poules, des ânes, des chèvres.
Coiffeur ‘ Red Sea ’, échoppe ‘ Darfour ’. Pouilleux par-ci, bouseux par-là. Nairobi ? Quand était-ce ?
Les jeeps disparaissent dans un nuage de sable et de poussière. Klaxons : tirez-vous de là, laissez passer l’ambulance humanitaire, c’est pour votre bien, après tout.
Après deux stops dans des compounds périphériques, on dirait l’entrée d’un ‘lodge’ touristique pour touristes, voici l’entrée du saint des saints : des chicanes peintes en bleu-blanc, rangée de bidons à gauche, rangée de bidons à droite, rerangée de bidons à gauche ; hautes grilles en acier, barrières pivotantes, barbelés en rouleaux denses et touffus. Garnison en uniformes. Bienvenue aux GO des Nations Unies.
Inscription au guichet d’entrée, obtention d’un ‘badge-à-porter-tout-le-temps’.
Ça y est, je suis un humanitaire.
Les jeeps se rangent dans leurs concessions respectives : des dizaines de véhicules blancs sont alignés en ordre impeccable, il y a même des transporteurs blindés. Autant de bungalows, des sentiers encadrés de cailloux peints en blanc, des bancs égayés de peinture écaillée, des guérites, des bars, des cabines téléphoniques, des antennes pointues, rondes, paraboliques, satellitaires, en toiles d’araignée, des fontaines d’eau, des châteaux d’eau, des douches en plein air, des latrines en plein air, des bureaux classés par agence : ‘field operations’, ‘flights office’, ‘security head office’, ‘web lounge’, ‘human ressources management’.
Un panneau indique moyennant force flèches : ‘TV sport, TV entertainment, TV news, TV movies’. Ici CNN diffusé dans un tamaris, là BBC Afrique se répand dans les branches d’un frangipanier.
Une salle de billard. Un mess accueillant, des repas sous forme de buffets : des buffets de salades, des buffets de desserts, des salons sous les arbres. Des guirlandes illuminées dans les buissons fleuris, c’est vrai : Noël n’est pas loin. De la musique brésilienne.
Pour peu, l’impression cocasse d’être au Club Med !
Des chats innombrables.
Un accueil chaleureux partout ; nous sommes, mon collègue et moi, deux barjots sans auto, sans radio, sans blason, sans ordre de mission. Avec, chacun, cinquante kilos de paquetage impropre à transbahuter dans les chemins du village où l’on se perd dans un dédale de huttes portant, comme il se doit, des noms charmants de lieux exotiques.
Il fait crevant de chaud. Crevant de soif, c’est du pareil au même.
Chapeau, messieurs les logisticiens.
Et là-haut les étoiles brillent.
Et la lune est à l’envers.
Changement de cap
Bruxelles
Mon CV est tout sauf un exemple de cohésion professionnelle. Qu’importe, il est le reflet de choix de vie, d’orientations, de heurts et d’égarements aussi, qui témoignent d’une réflexion personnelle et de remises en question.
Une vie d’homme ne pourrait, pour moi, être linéaire.
De nombreuses années passées dans l’environnement m’ont finalement conduit à m’intéresser davantage à l’être humain, à partir à sa rencontre, à tenter, modestement, de l’assister dans sa détresse.
Et puis, il y avait eu ces voyages.
D’abord, la découverte, avec un ami, du sud marocain au volant d’une 4L ; ce fut un réel choc, un émerveillement presque. Nous ne nous contentions pas, il est vrai, d’emprunter les chemins classiques, tant et si bien que, perdus dans une vallée ensablée, il nous fallut attendre que des paysans portent la voiture enlisée dans un oued caillouteux ; on nous prit pour des coopérants français. Déjà, ce statut me faisait rêver.
L’année suivante, un autre ami m’accompagnait dans les grands ergs du sud algérien où nous allâmes, pendant plusieurs semaines, de rencontres en étonnements.
Les grandes oasis sahariennes, les pentapoles mozabites, In Salah, agglomération alanguie dans la cuvette surchauffée du Tademaït, Toggourt, El Golea, Timimoune, et enfin Tamanrasset aux confins du Hoggar.
La découverte de peuplades semi-nomades, les Touaregs, l’ermitage du père de Foucaud.
De nouveaux et fascinants horizons s’ouvraient devant moi. J’ai vécu ces voyages comme des ouvertures à un monde que je ne soupçonnais pas.
L’année d’après, je fêtais Noël, une fois encore, dans les dunes algériennes, en compagnie cette fois de celle qui deviendra ma femme.
Nous avions acquis une 4x4 et l’avions équipée pour traverser le Sahara : notre but était de rejoindre la capitale malienne en traversant le Sahara occidental. Cette expédition fut interrompue à Laâyoune, chef-lieu d’un pays qui n’existait que sur les atlas de géographie. Malgré nos visas, cachets et autorisations de toutes sortes, nous nous vîmes notifier une fin de non-recevoir dans le bureau du gouverneur de la province du Sahara occidental : des prétextes politiques mettant en cause la présence des forces du POLISARIO plus au sud, source de menaces contre les civils, nous obligèrent à remonter vers le nord et à tenter de rejoindre Bamako via l’Algérie : un détour de 3000 kilomètres !
Premier apprentissage d’une réalité éloignée des canaux habituels d’information…
Nous allions vivre une passionnante aventure de six semaines et découvrir une civilisation du désert tout à fait particulière.
Au delà des multiples petits incidents d’une telle traversée, je retiens quelques moments vraiment exceptionnels de rencontres individuelles poignantes. Le regard de reconnaissance d’une femme habitant une masure perdue dans le désert du Tanezrouft, à laquelle nous distribuâmes quelques médicaments. Et cette autre, dans une précarité absolue, qui, en remerciement d’une aspirine et de quelques gouttes ophtalmologiques, nous offrit ce qu’elle avait de plus cher : un citron, en plein désert… Jamais nous n’oublierons ce geste, ce sens de l’accueil, ce sentiment, peut-être futile, d’immédiate utilité. Je découvrais un type de relations simples et qui me paraissaient honnêtes, sans artifice, tellement humaines au fond.
Nous rejoignîmes le fleuve Niger après une invraisemblable traversée du Sahara, puis découvrions Gao, première escale en Afrique noire et enfin Tombouctou, ville mythique, ville mystique, aux trois quarts ensablée.
La rencontre des peuples Dogon fut aussi, peu après, un choc culturel avec, en toile de fond, les furies des échos de la guerre du Golfe qui commençait.
L’année suivante nous retrouva dans les montagnes de l’Aïr, en bordure du Ténéré, dans un climat tendu de guerre larvée et de rébellion touarègue.
En cette fin d’année 2001, sur fond de souvenirs vivaces, de soif de rencontres et de besoins de découvertes, notre envie empoussiérée refait surface.
Partir en coopération… Vieux rêve communément partagé, communément inassouvi qui, régulièrement, resurgit et s’estompe à nouveau.

Je m’étais enfin décidé après réflexion familiale et avais écumé les offres d’emploi relatives à des postes de coopérants. Et puis, rechercher une opportunité de mission ne signifiait pas forcément faire le saut. Tant que le contrat n’était pas signé… J’espérais secrètement, cependant, avoir la chance de décrocher une mission de terrain, sachant combien les places, à l’époque déjà, étaient rares.
Je fus reçu assez vite au siège d’une ONG active dans le domaine de la justice : le Réseau des Citoyens (RCN), Justice & Démocratie.
Les choses se déroulèrent bien, le courant semblait passer, et je revis le directeur à diverses reprises au cours de longues discussions touchant aussi bien à l’enjeu culturel de la mission qu’à ses enjeux stratégiques et juridiques. Sans doute allais-je donc partir en qualité d’humanitaire, de coopérant, je mélangeais un peu ces notions encore floues ; du moins allais-je probablement devenir un acteur du développement dans un pays africain, le Rwanda selon toute apparence.
Je n’en revenais pas et demeurais perplexe d’avoir osé franchir le pas. Mais dans quoi m’étais-je fourré ? Qu’allait impliquer un tel choix ? Qu’en seraient les conséquences sur les plans matériel, scolaire, financier, professionnel, familial, relationnel ?
Comment allais-je vivre une réalité atroce, celle du génocide de 1994 dans lequel près d’un million de personnes avaient été effroyablement assassinées ?
Nous connaissions un peu l’Afrique, du moins le pensions-nous, ayant à diverses reprises tenté l’aventure dans les sables sahariens, sous les nuées glaciales du Kilimandjaro, dans les étendues solitaires du Serengeti et du Ngorongoro.
Mais qu’ont de comparable une expatriation familiale professionnelle humanitaire et un voyage qui, même aventureux, reste tout de même d’agrément ?
Quelques jours plus tard, confirmation m’est donnée : ma candidature en qualité de chef de mission pour le Rwanda est approuvée… Une dernière hésitation, plus formelle que réelle, et je signe à mon tour ce nouvel engagement.
Nous voici donc en route vers d’autres ailleurs.
Le peu de temps dont je dispose à présent, je le consacre surtout à lire : je me plonge sans délai dans l’inénarrable horreur des récits des témoins du génocide. Il me reste en mémoire, bien sûr, quelques lambeaux de souvenirs mêlés aux événements de Yougoslavie, quelques photos de martyrs, quelques vagues réminiscences d’un de ces épisodes dont l’humanité sait distiller la saveur. Tout ça est mélangé et se confond encore avec l’actualité récente, la brutalité omniprésente d’une histoire humaine qui n’a pas encore atteint l’âge de raison. Des tours qui flambent et qui s’effondrent, des corps qui tournoient dans le vide.
Ce feuilleton sordide n’a pas de fin. Les pages concernant le Rwanda en constituent un chapitre émouvant, effroyable.
Je lis et je m’imprègne d’une réalité lointaine, si tragiquement réelle. Il m’arrive d’avoir les larmes aux yeux face aux cris d’effroi d’êtres humains suppliant qu’on les achève. Face à l’agonie d’enfants torturés sous les yeux de leurs parents. J’ai honte de faire partie de cette race d’hommes quand je lis les tourments infligés avec haine et jouissance par des tueurs paramétrés, robotisés, déshumanisés. Ce sont des êtres humains cependant. Et l’insondable interrogation du pourquoi m’effleure et me conforte dans le choix que nous venons de faire.
Partage de réflexions et d’un quotidien à présent bousculé.
Nous prévenons les enfants pour qui cette perspective s’annonce comme des vacances au soleil, un peu plus longues que les autres certes.
Et d’ailleurs, si nous prenons les tonnes de peluches et le train Lego, - en plus de nos deux chats est-il besoin de dire -, il n’y a rien d’inquiétant.
Il nous faut maintenant accélérer le tempo : annoncer la nouvelle à l’employeur de Sophie, remplir la paperasse, se faire vacciner par le médecin pour remplir les nombreuses cases de notre carnet de santé, au grand désarroi de Nathan qui, pour peu, préférerait rester seul en Belgique, rechercher un locataire pour la maison, déménager les meubles, faire les bagages (sept cent-cinquante kilos !), désinscrire les enfants de l’école, qui nous soutient chaleureusement dans notre projet, et vient le temps de dire au revoir à la famille, aux amis.
La maison se retrouve remplie de malles vite étiquetées et tout aussi vite remplies.
Les kilos s’accumulent.
Le dernier repas familial est pris au milieu des bagages.
Kigali Rwanda : exotisme à domicile !
Saut de huit mille kilomètres, saut dans le temps, saut dans une réalité pesante, où cohabitent encore la peur et la rancune. Cela, nous allons le découvrir.
Où allons-nous ?
Le moment du déchirement est arrivé pour moi car je pars le premier en reconnaissance : l’équipe et le programme m’attendent là-bas et il me faut du temps pour déblayer le terrain familial. Sophie et les enfants ne viendront que dans un mois.
A l’aéroport, moments émouvants, séparation de longue durée d’avec ma famille ; le cœur est lourd, même un mois c’est long sans mes petits.
Départ, seul, vers l’inconnu.
Et le début d’une aventure passionnante.
Utile aussi, je l’espère très fort au fond de moi.
Palabres nocturnes
Une piste quelque part vers Bossangoa, Centrafrique
Un orage terrifiant assombrit le ciel ; il tombe des lianes. Il fait complètement nuit. Atmosphère étrange, angoissante dans la chaleur équatoriale de la brousse, sous les éclairs de feu, tellement loin de nos lieux habituels de vie. La piste est étroite, gluante, glissante, dangereuse.
La nuit est venue.
Encore une heure avant d’atteindre Bossangoa, petite cité perdue dans le nord-ouest de la Centrafrique. Je vérifie sans arrêt que les véhicules de notre convoi nous suivent. Je vois leurs phares dessiner des arabesques de lumière au gré des heurts du terrain. Quand ils me paraissent s’éloigner, je donne l’ordre de stopper.
Attendre. S’imposer la patience.
Nos radios ne fonctionnent pas, la logistique du siège n’a pas suivi : pas eu le temps sans doute ou d’autres priorités à Paris…
Il faut faire des appels de phare et respecter un code convenu d’avance.
Attendre ici sur ce cordon de glèbe inondée, boueuse, dans une zone peuplée de rebelles et de « coupeurs de route », décision difficile, peut-être lourde de conséquences.
Attendre dans le noir absolu rayé de zébrures flashantes intermittentes, violentes, qui, l’espace de quelques secondes, nous mettent à nu.
Pourvu que nous n’ayons plus de pannes ; deux, déjà, depuis notre départ ce matin de Bangui.
C’est le premier gros convoi que j’organise vers notre site d’activités, plus au nord encore, à la frontière tchadienne : deux camions de vingt tonnes et trois gros 4x4 remplis de matériel et d’équipement. Je suis le chef de la mission de l’ONG Première Urgence qui s’ouvre dans l’Ouham Pende, district perdu aux confins de cette terre centrafricaine déshéritée. Nous démarrons un programme de sécurité alimentaire en partenariat avec les agences des Nations Unies, le PAM et la FAO ; objectif : distribuer des stocks de semences et des outils agricoles à douze mille ménages, soit soixante mille personnes environ. Pour éviter que ces populations ne mangent ces graines – on en est là dans cette partie du monde ! – il faut sécuriser ces distributions par un programme simultané de rations alimentaires : manioc, sorgho, maïs, farine de blé et de soja, sucre, sel, huile.
Deux mille sept cents tonnes au total ! Mais toute une logistique d’installation est bien sûr nécessaire au préalable, de même qu’une très grande coordination entre les programmes ; prétendre travailler dans des zones aussi reculées, dépourvues de tout, même d’eau et de nourriture, pour ne pas parler d’électricité, de carburant, de moyens de communication, implique que nous acheminions la totalité de nos équipements depuis la capitale : six cents kilomètres au moins, dont plus des deux tiers sur pistes, où les rares ponts faits de poutrelles métalliques bancales et, plus souvent, de simples troncs d’arbres, ne sont plus franchissables depuis des lustres. Le pire, pourtant, ce sont les combats permanents entre forces rebelles et forces gouvernementales, les unes ne valant guère mieux que les autres. Le tout assaisonné de ‘zaraguinas’, des bandits d’un autre temps qui attaquent les convois et les dépouillent, souvent violemment, kidnappant les enfants pour obtenir rançon, torturant leurs prisonniers. Quand ils ne tuent pas, simplement.
Encore un coin de terreur et d’inhumanité.
Dont tout le monde se fout, à l’exception d’une poignée d’humanitaires idéalistes œuvrant dans des ONG, qui sont, pour reprendre les paroles de Kouchner, l’honneur de la planète. Mais pas toujours…
Nous sommes repartis, les balais d’essuie-glace fonctionnent à plein rendement. Des pans de pluie ruissellent sur la vitre, la vision est floue. Il faut juste essayer de rester sur la piste sans glisser sur le bas-côté. Les embardées et dérapages nous crispent et nous obligent à nous tenir fermement. L’air reste chaud malgré l’orage.
Le premier véhicule nous précède : j’ai préféré occuper le deuxième de manière à ce que l’impact de tout incident soit d’abord absorbé par le premier, me laissant quelques instants de répit, peut-être, pour prendre une décision.
Nom de code de ma jeep : ‘Victor 1’, v comme ‘vehicle’ en anglais, correspondant à l’alphabet radio international.
L’ordre, immuable, est le suivant : ‘Victor 2’, suivi de ‘Victor 1’, suivi de ‘Tango 1’ et ‘Tango 2’ (les camions, ‘truck’ en anglais) ; ‘Victor 3’ ferme la marche quelques centaines de mètres derrière moi.
La boue macule les carrosseries, les drapeaux sont quasi invisibles de même que les stickers collés sur les portières, insignes distinctifs pourtant impératifs dans ces contrées inhospitalières.
Je redoute à tout instant, outre la panne mécanique définitive, outre le renversement d’un véhicule dans le fossé, d’apercevoir – trop tard – une bande de forcenés armés jusqu’aux dents surgir de la savane. Drogués, saoulés, excités par ce magasin ambulant – antenne satellite, frigo, tables, chaises, matelas, ampoules, fil électrique, chevrons de bois, sacs de ciment, outils, jerricanes, brouette, malles de nourriture, fûts de gasoil, cuisinière, groupe électrogène,… -, notre sort serait, à n’en pas douter, dangereusement menacé. Oui, je sais, rouler de nuit dans un tel environnement n’est pas sérieux. Pas acceptable, contraire aux mesures de sécurité.
C’est d’ailleurs moi-même qui ai rédigé ces consignes, pourtant sévères. Qu’est-ce qui est acceptable ici? Deux pannes nous ont immobilisés plusieurs heures ce matin déjà, alors que faire ? Nous devons avancer, rejoindre Bossangoa, seul îlot relativement protégé dans cet univers instable, mouvant, menaçant. Nous devons atteindre la mission catholique pour y passer la nuit, refaire le plein de fuel par transvasement des fûts de carburant que nous acheminons, le poste à essence est à sec là-bas depuis plusieurs semaines. Nous devons passer une nuit plus ou moins confortable et nous reposer après ces douze heures de piste harassante car demain ce sera la partie la plus dangereuse : relier Paoua dans l’extrême nord, traverser la zone de mort peuplée de rebelles et de bandits fortement armés, passer dans les villages désertés, incendiés. Franchir les barrages militaires et convaincre les rebelles de notre neutralité. Aucun arrêt n’est toléré entre Nana Bokassa, à quarante kilomètres au nord de Bossangoa et Paoua. Le convoi doit repartir demain à sept heures du matin, impérativement.
Si tout va bien, il nous faudra huit à neuf heures avant d’atteindre notre base et sa précaire sécurité.
Si tout va bien.
Le présent et l’avenir se mêlent dans mes pensées. Je pense aux dangers de demain sans ignorer ceux d’aujourd’hui. J’ai en mémoire, forcément, ceux d’hier. Les éclairs me fascinent. Je ressens une impression de complet isolement, d’extrême vulnérabilité. J’éprouve aussi un sentiment de grande et vraie responsabilité. Vivien conduit ; c’est mon fidèle chauffeur avec qui j’ai vécu de terribles moments, là-haut, là-bas, plus au nord, plus à l’ouest, sur d’autres pistes, d’autres endroits où, dénominateurs tristement communs, l’horreur, la peur et la misère cohabitent et dominent. J’ai côtoyé le danger de très près. Je sais.
Soudain, chose rare, un halo évanescent apparaît, loin devant nous, entre les murs de végétaux qui encadrent la piste. Des lumières se rapprochent : nous ne sommes plus seuls. Il est trop tard pour paniquer. Inutile aussi.
Vivien ne dit rien ; moi non plus. Nous sommes sur nos gardes, sens en alerte. Nous savons que chacun a intégré le risque, maintenant rendu perceptible par ces signaux lumineux mobiles. Je me raccroche à l’idée qu’en principe les rebelles et les coupeurs de route sont discrets ; ils évitent de se faire repérer de loin. La rencontre est inévitable, il n’y a qu’une étroite piste bordée d’un mur de buissons infranchissable ; nous allons plein nord, ils vont plein sud. Nous poursuivons notre marche vers un destin incertain, tout proche à présent, ne sachant pas s’il faut s’en affoler. Il est trop tard pour dire « si j’avais su… » ; ce que nous vivons fait partie des conséquences possibles, sinon probables, d’un engagement initial, pas toujours intégré, insuffisamment mûri, c’est vrai.
Bientôt, deux jeeps de l’armée se profilent et finissent par croiser notre chemin : stop. Je distingue, dans la lueur de nos phares, le chauffeur de ‘Victor 2’, Régis, arrêté en vis-à-vis de la première jeep militaire ; je sais qu’il explique que le chef de mission, un blanc, est dans la deuxième voiture. Par les fenêtres ouvertes, au travers des rideaux d’encre et d’eau de la nuit, nous échangeons quelques informations avec les soldats parvenus à notre hauteur ; Vivien ouvre sa vitre et engage une brève discussion. - Vous avez un ordre de mission ?P - Oui, voici. - Ça va, pas croisé de rebelles ? - Non. - Où allez-vous ? - Paoua mais nous passons la nuit à la mission catholique de Bossangoa ; c’est encore loin ? - Trente kilomètres. - La piste est sûre ? - Pas de problème… Bonne chance… - Merci, au revoir, bonne route aussi.
Mieux vaut rester laconique.
Le convoi redémarre. Cette fois, tout s’est bien passé.
Nos véhicules sont tous munis de drapeaux dont la hampe est soudée aux pare-chocs avant : de grands stickers nous identifient aussi comme ONG internationale. Les voitures sont blanches, du moins avant le déferlement démoniaque des éléments. Voici notre assurance vie, notre « garantie », notre laissez-passer, notre ticket d’entrée vers ces régions inconnues du monde, ignorées de la civilisation. Pour longtemps encore. Vers ces sous-zones de terreur et de souffrance, terre en perdition pour la race humaine, où nous allons essayer de vivre quelques mois.
Nuit obscure, destinée obscure, lendemains désenchanteurs. Quelle est l’utilité de tout ça ?
Encore des questions…
Nous redémarrons, serrés à présent. Pas de commentaires. Eric, le logisticien, dans le 4x4 de queue, n’a pas vu de quoi il s’agissait, comme à chaque arrêt. Sans radio, nous ne pouvons communiquer entre nous ; les ‘Thuraya’, téléphones satellite, joujoux suisses hors de prix, sont inutilisables par ce temps. En cas de problème à l’arrière, il est convenu de faire trois appels de phares d’abord ; si nécessaire, klaxonner trois fois mais manifester bruyamment sa présence, la nuit, n’est pas conseillé. Si c’est le dernier véhicule qui rencontre des problèmes, il faut encore que les deux précédents relayent, sans tarder, le message jusqu’à moi. Nous sommes par conséquent soudés aux rétroviseurs.
L’obscurité est notre seule compagne apparente. La végétation balayée dans les phares dessine des formes grotesques, fantasmagoriques.
J’en arrive à penser que la nature elle-même nous est hostile.
Nous percevons aux secousses et rebonds de ‘Victor 2’ les obstacles de la piste ; Vivien anticipe.
Un appel de phare pour signifier qu’il faut ralentir, le convoi est lent, très lent, mais doit rester uni. C’est sa seule protection, illusoire. Demain, les consignes changeront : en cas d’immobilisation d’un véhicule, les autres devront poursuivre ; tragique circonstance que je n’ose imaginer sachant combien seraient risquées une panne et une attente solitaire dans ce secteur. Mais puis-je mettre en péril tout le convoi ?
Péniblement notre chevauchée se poursuit ; il a cessé de pleuvoir mais le ciel se pare encore d’éclairs de chaleur qui s’éloignent vers l’ouest.
Et, sans encombre, miraculeusement, nous parvenons au premier « check point » de Bossangoa, une barrière rouge et blanche dressée en travers de la piste, au milieu de nulle part.
Quelques militaires armés entourent le convoi tels des prédateurs sur leur proie et, tatillons, contrôlent nos papiers, lampe de poche en mains ; nous ne bougeons pas ; nous ne disons rien. Quelques mots quand même entre Vivien et le chef de la garde : je ne saisis pas, je suis calme. Beaucoup de problèmes naissent lors de semblables contrôles. Rester passif et ferme est la meilleure attitude à adopter. Ne pas sortir du véhicule non plus, si possible. Le faisceau de la torche est sur moi : je souris brièvement en inclinant la tête.
La barrière se lève, quelques maisons de terre bientôt apparaissent. Quelques points de lumières, épars, signalent la présence presque anormale d’êtres humains, réfugiés dans une agglomération sans âme, sans intérêt. Ces signes intangibles sont pourtant la promesse d’une relative sécurité ; ils attestent que nous échappons, cette fois encore, à l’emprise d’une savane aventureuse et mystérieuse, nous qui n’avons pas appris à vivre dans pareil environnement. Un semblant de réconfort m’habite aussitôt car je sais que quatre murs, une barrière et un lit seront mon havre de cette nuit.
Un pont, solide celui-ci, nous permet de franchir une grosse rivière dans laquelle, dans la lumière des phares, les yeux jaunes robotiques d’hippopotames, ou de crocos, reluisent.
L’église, le chemin de la mission, la grille, nous entrons avec fracas dans la cour de ce havre de paix, sous le regard à peine étonné d’amis, collègues d’autres ONG, que nous avons quittés il y a quelques jours. Ailleurs.
Réflexions amusées. Assis sous une véranda à la lueur de lampes à pétrole, ils nous font signe amicalement et nous savons que nous passerons avec eux quelques heures apaisées, détendus enfin.
Tout s’est bien passé cette fois-ci. Sans encombre.
Sans encombre, vraiment ?
C’eut été invraisemblable, improbable ; et donc, pour tout dire, un de nos camions emboutit le mur d’enceinte de la mission en y entrant : un pan de mur s’écroule hypothéquant la paix et la sécurité déjà précaires de ce gîte accueillant.
Nous en sommes quittes pour des palabres nocturnes avec le curé.
Urgence humanitaire
Lokichokkio, Kenya / Kapoeta, Sud Soudan
Nous avions pour mission prioritaire, en partenariat avec l’UNHCR, agence des Nations Unies pour la protection des réfugiés et personnes déplacées, de prendre en charge l’accueil de toutes les personnes désireuses de revenir dans leur « homeland » à la frontière sud-est du Sud Soudan.
D’immenses camps de réfugiés étaient établis depuis de nombreuses années dans les pays voisins, Kenya, Ouganda, Centrafrique notamment, suite à la guerre civile-une de plus-qui sévissait dans cette partie du monde depuis plus de vingt années. Les Nations Unies s’attendaient à faire face à l’un des plus grands flux migratoires de l’Histoire puisque quatre millions de déplacés ou de réfugiés avaient déserté et fui leurs lieux de vie. Des dizaines de milliers de gens vivaient dans le camp de Kakuma, à une centaine de kilomètres de la frontière soudanaise dans le nord du Kenya, dans l’attente hypothétique d’un retour vers leur terre natale : l’Eastern Equatoria, immense territoire coincé entre le sud de l’Ethiopie et le nord du Kenya. Une zone semi-désertique sans aucune infrastructure d’aucune sorte, truffée de mines antipersonnel et antichars : plusieurs centaines de milliers d’engins de morts disséminés au hasard, par pure inconscience et cruauté imbéciles.
Une première mission exploratoire, suivie d’une deuxième, avait été rapidement conduite en collaboration avec le bureau régional de Handicap International à Nairobi ; Kapoeta, minuscule village soudanais à cinq heures de piste de la frontière et du dernier village kenyan, Lokichokkio, avait été finalement choisi pour l’implantation de la mission dont l’objectif premier était l’ouverture et la gestion d’un camp de transit de réfugiés en provenance de celui de Kakuma au Kenya. La mission comprenait également un programme de déminage humanitaire pour faciliter le retour des personnes déplacées ainsi qu’un programme d’éducation aux risques liés aux mines ; accessoirement, l’objectif final visait aussi à ouvrir un centre de réadaptation et rééducation ortho-physiologiques pour les victimes des mines, dans un lieu encore à déterminer.
Perspectives ambitieuses donc, sous-financées comme il se doit.
Je pris la direction du projet en ce début 2006, armé d’un téléphone satellite, d’un vieux PC en bout de vie et de beaucoup de bonne volonté.
Le tout enrobé, sans doute, d’un idéalisme exacerbé.
Suite au regroupement stratégique récent entre les ONG Handicap International France et Atlas Logistique, la mission constituait une première : elle devait être le fer de lance d’une expérience de terrain conjointe, témoin du mariage heureux entre HI et AL et donc…réussir à tout prix.
L’organigramme prévoyait, à court terme, l’envoi de quatre, voire cinq expatriés, en renfort d’une équipe locale à constituer.
Me voici donc à Nairobi, plongé dans le dossier, squattant le coin de table d’un bureau de l’équipe régionale chargée de couvrir l’Afrique de l’Est. Leur bureau ressemble peu à ce qu’on serait en droit d’attendre d’un siège d’ONG : hall en marbre, ascenseurs rapides conduisant aux étages d’où la vue sur la grande cité est splendide, gardiens en uniformes et contrôle d’identité à l’entrée, parkings en sous-sol, bureaux vitrés, bureautique efficace et personnel aimable et compétent.
Quelques jours plus tard, le temps pour moi d’assimiler l’enjeu et les difficultés des programmes, Julien, jeune administrateur en provenance de Paris, me rejoint et nous prenons le premier vol ensemble pour Lokichokkio, seul accès possible à cette époque encore, vers le Sud Soudan, via les liaisons humanitaires des Nations Unies.
Loki est un UN compound : une organisation titanesque, une logistique géante, un balai de vols humanitaires quotidiens vers ce Sud Soudan famélique d’un autre âge : ‘Sudan Lifeline Operation’... C’est l’administration new yorkaise téléportée dans le désert, efficace mais lourde et onéreuse. A côté de cela, rien ou presque ; quelques rues de sable, des échoppes pitoyables où l’on vend de tout mais où rien ne fonctionne. Des mendiants aux grilles des camps UN où les buffets regorgent et où les trois piscines dans les jardins fleuris sont les symboles exportés de nos modèles de vie occidentaux. Bref, un arrière poste agréable quand on s’en revient du voyage dans le temps que constitue une immersion dans ce Soudan proche, lunaire et démesuré. C’est du moins mon opinion du moment mais, selon toute apparence, elle ne fait pas l’unanimité, d’aucuns considérant Loki comme un trou à rats mortellement ennuyeux.
Je n’avais pas voulu me précipiter : il me fallait établir un planning d’activités, un budget opérationnel et définir les moyens logistiques nécessaires avant le grand saut.
A Loki, installés chacun dans un petit bungalow quelque peu défraîchi, bercés par les pâles d’anciens ventilateurs tributaires d’un groupe électrogène récalcitrant, nous échafaudons le projet. Les déplacements sont planifiés, les budgets vus et revus, le véhicule loué, les vols réservés, la sécurité analysée. De multiples contacts sont pris avec les ONG dont les bases arrières sont établies ici et avec les différents bureaux UN concernés par notre projet.
A quelques kilomètres de nos toucouls se dressait une petite chaîne montagneuse aride, séparant les deux pays. Je savais que derrière, plus aucun repère civilisé n’existait, que ce coin du monde n’était accessible qu’à des acteurs humanitaires volontaires, munis de papiers en règle délivrés par une administration à peine légitime. J’étais conscient de la difficulté - et du danger -, de s’y rendre connaissant les risques multiples qu’on y encourait. Je n’avais plus le choix ; néanmoins, il était trop tard pour renoncer. Pourtant, ma curiosité à franchir ce no man’s land grandissait et j’étais seul à prendre la décision du départ. Une fois encore, les questions de sécurité m’obsédaient et je cherchais les moyens de limiter le danger au mieux de mes possibilités. Je pris donc quelques jours à m’informer des conditions conseillées pour se rendre au Soudan ; des escortes militaires étaient régulièrement organisées à la demande des Nations Unies et je décidai de nous y joindre à la première occasion.
Rétrospectivement, le choix d’une implantation à Kapoeta m’apparut vite inopportun. Nous nous étions installés très provisoirement dans une sorte de campement isolé dans la savane sableuse, fait d’une petite dizaine de huttes de terre et de quelques tentes hâtivement montées. Une antenne satellite était notre seul lien extérieur, et encore, une heure par jour dans le meilleur des cas. Nous avions droit, dans la formule ‘all inclusive’, à quelques gouttes d’eau, non potable, qu’un petit robinet sans poignée acceptait, ou non, de nous délivrer le matin et le soir. Une heure d’électricité tout au plus nous était généreusement attribuée entre dix-neuf et vingt heures chaque soir. Des scorpions et des serpents nous tenaient aimablement compagnie. Pour toute antenne médicale, une trousse de secours anémiée, transbahutée de vols en missions, était censée apporter une réponse sanitaire à tout incident, grave ou non.
Toute la région était, en outre, infestée de mines et très vite, je devins parano des UXO 6 ; la formation accélérée reçue à Lyon avant mon départ et les images atroces de victimes mutilées me revenaient sans cesse en mémoire. Je donnais consignes sur consignes, favorisant un comportement individuel réfléchi, insistais pour que chacun fasse preuve d’une excessive prudence en tout lieu et exigeais une rigueur irréprochable de la part de mes collaborateurs, chauffeurs en premier.
M’étant rendu à Rumbek et à Juba, headquarters des Nations Unies pour le Sud Soudan grâce aux vols humanitaires au départ de Loki, j’avais rencontré les représentants des agences UN avec lesquelles nous allions être amenés à travailler :UNHCR(pourlaprotectiondesréfugiés),UNMAS 7 (pourledéminage), OCHA 8 (pour la coordination), PNUD 9 (pour la sécurité), WFP (pour les rations alimentaires), UNICEF (pour les questions d’eau), AFEX 10 (pour le catering), etc. Les négociations financières avec le HCR prirent des semaines, des mois même, et générèrent de multiples difficultés, faute de moyens et en dépit d’une bonne volonté pas toujours réciproque, il est vrai ; les conditions de travail très précaires et inconfortables tapaient sur les nerfs de plus d’un acteur humanitaire et érodaient leur motivation. J’allais moi-même m’en rendre compte ultérieurement.
Qui plus est, quelqu’un m’avait dit, en haut lieu, que le HCR était littéralement en faillite : question partenariat, ça simplifiait les choses !
J’étais donc perplexe quant à notre présence à Kapoeta, trou perdu dans la solitude du désert, à mille lieues de l’activité débordante des autres ONG et des agences UN. Mes contacts irréguliers avec le siège de Handicap International à Nairobi, qui disposait d’une équipe active dans le camp de Kakuma, quelques centaines de kilomètres plus au sud, confirmaient, d’autre part, que le scénario d’un retour massif de réfugiés était assez peu probable. Dès lors, l’afflux de réfugiés en provenance du camp de Kakuma au nord Kenya semblait au point mort contrairement aux prédictions alarmistes du HCR. Il apparut, en effet, très vite que les réfugiés ne souhaitaient pas rentrer : des écoles, des centres de santé, des hôpitaux bien équipés, des structures sociales étaient fonctionnels dans le camp et la sécurité y régnait ; quel intérêt avaient ces gens à retourner dans une région où les rebelles sévissaient brutalement, où des mines pullulaient, rendant impossibles les travaux des champs, où pas une école ou un dispensaire ne fonctionnait ?
On me fit vite comprendre, pas toujours de manière diplomatique, que nous n’avions rien à faire dans l’Eastern Equatoria, à deux jours de piste inaccessible de Juba ; inaccessible en raison des attaques incessantes des rebelles de la Lord’s Resistance Army, l’Armée de Résistance du Seigneur (ça ne s’invente pas) qui venait, entre autres exactions, de massacrer plusieurs démineurs expatriés sur la piste reliant Kapoeta à Juba et dont les pratiques d’une incroyable cruelle perversité nous parvenaient de temps à autre ; en raison aussi, bien entendu, du saupoudrage de mines sur tous les axes du secteur ; il se disait que plus d’un million de mines avaient été dispersées dans tout le Sud Soudan !
« Mais bordel, qu’est-ce que vous foutez dans ce trou perdu ? », me demande le grand patron opérationnel du HCR à Juba alors que je le rencontrai pour la première fois. « Vous êtes comme d’hab. arrivés avec votre canif suisse pour construire un camp de réfugiés, c’est ça ? » poursuit-il. « Et il vous faut combien d’argent par-dessus le marché avant d’être réellement opérationnel ? », conclut-il.
Selon toute évidence, mon champ de manœuvre s’amincissait à vue d’œil, déjà que je n’avais ni voiture, ni bureau, ni même un emplacement pour dormir dans cette cité du désert, en ruine, où seuls les petits futés de l’action humanitaire munis d’une tente igloo personnelle avaient un espoir de trouver à dormir.
L’estocade enfin : - Bon, et je suppose que tu n’as rien pour dormir et que tu n’as ni 4x4, ni électricité pour brancher ton ordi ? - …
Je crois me souvenir, mais sur ce point ma mémoire est (volontairement) défaillante, que j’avais emporté une bouteille de Pastis… L’alcool, et pas seulement la musique, est censé adoucir les mœurs. L’animal, bourru mais sympathique, en était heureusement friand. - Ok, à partir de maintenant tu es chez toi ici ; tu as de l’eau dans le frigo, je te déniche une tente pour ce soir et aussi longtemps que possible mais ça sera pas évident; tu t’assieds ici sur cette terrasse, tu ‘plugues’ ton ordi dans c’te prise et tu te démerdes pour que les vingt mille réfugiés dont on attend le retour dans les prochaines semaines soient accueillis correctement du côté de Bor ; et magnez-vous, les mecs ! Allez, courage et sans rancune, je vous aime bien ! Welcome to Juba. - …
On sous-estime trop souvent les conséquences psychosomatiques des ardeurs du soleil, selon moi. Le type vivait ici depuis de nombreux mois et cela commençait à se voir. Néanmoins, j’avais gagné, ce premier jour, une chaise, un muret sur une terrasse pour déposer mon portable, un coin pour dormir selon toute apparence, bien que cet aspect du problème global restait encore quelque peu obscur pour moi, une prise pour charger mon laptop, ainsi que la batterie de mon téléphone SAT et mon rasoir. Bah, au pire, les poils protègent de la chaleur. Derrière, j’avais accès à l’eau potable même si ma présence, visiblement, n’était guère du goût de tout le monde ; en particulier une mégère mi- suisse mi-asiatique me tançait du regard chaque fois que j’osais ouvrir une porte, fût-ce celle du frigo… Un jour, embarquant dans un vol HCR à Bor, elle me cria qu’elle en avait par-dessus la tête des ONG, que ‘son’ avion n’était pas un taxi, que nous étions tout juste tolérés et que j’avais intérêt à respecter ses consignes, sinon… Ce vol-là fut particulièrement silencieux, nous n’étions que deux ou trois dans le coucou et je me faisais aussi discret que possible soucieux de conserver, autant que faire se peut, des relations de travail un tant soit peu acceptables… Débarqués à Loki, elle me laissa en plan avec mon bagage et disparut avec sa jeep climatisée et son chauffeur aux ordres.
Ce fut notre dernière ‘conversation’.
Je m’installais, par conséquent, dans mes nouveaux bureaux confortables, accueillants, bien chauffés en tout cas – cinquante degrés à midi au soleil -, dotés d’un équipement logistique dernier cri, face à quinze 4x4 rutilants alignés dans la cour, mirage obsédant mais complètement tabou en ce qui me concernait et secondé par une équipe qualifiée et compétente, gonflée et motivée à souhait. Bref, les conditions de travail idéales.
En somme.
Nous n’avions donc rien à faire à Kapoeta. Bor, chef-lieu du district du Jongleï, zone historique d’où la guerre civile éclata, fief de l’ethnie ‘Dinka’, aux dires de tous fière et violente, se trouvait à cent cinquante kilomètres au nord de Juba et à…trois cents kilomètres à vol d’autruche de Kapoeta. Qui plus est, dans un secteur où tout déplacement s’avérait obligatoirement aléatoire, bien entendu.
On m’avait mis la pression en sus et quelle pression !
Il nous fallait être prêt dans quinze jours pour accueillir des milliers de réfugiés et de personnes déplacées dont certaines étaient déjà en chemin. Nous étions censés être opérationnels dans deux semaines, avoir construit des centaines d’abris en ‘sheeting’, des dizaines de latrines, avoir creusé des puits, installé des points d’eau potable avec des ‘bladders’ en caoutchouc et des systèmes de pompes raccordées à des tuyauteries de distribution, être capables de contrôler la qualité de l’eau, avoir mis en place une structure d’accueil pour l’identification des familles, et leur regroupement, être à même d’assurer un screening médical, pouvoir sensibiliser les réfugiés à la problématique des mines, assurer la distribution de rations alimentaires et non-alimentaires (‘food and non food’ comme on dit dans notre jargon), et être prêts à raccompagner ces centaines de familles dans leurs villages d’origine parfois distants de trois cents kilomètres du camp de transit à installer, assurer l’approvisionnent en carburant pour des camions encore à dénicher,... Garantir enfin qu’aucun réfugié ne demeurerait plus de trois jours dans le ‘way station’ , ce camp de transit temporaire !
Le programme était axé sur le concept ‘food for work’ ce qui ne laissait pas d’occasionner de fortes tensions et des contestations de la part du personnel précipitamment recruté pour la construction des abris. Le tout dans l’incertitude absolue quant au niveau de risque de mines et sur fond de pressions politiques puisque les autorités locales ne nous toléreraient que trois mois sur le site provisoirement retenu. L’arrivée massive de réfugiés encadrés, nourris, pourvus d’un bagage de base était perçue d’un mauvais œil par la population locale et les autorités ne voulaient pas de conflit entre les autochtones de longue date et les migrants. Une jalousie anticipée se dessinait déjà dans la population locale qui ne comprenait pas pourquoi les nouveaux venus allaient bénéficier d’une aide, même minime, alors qu’eux n’en verraient, selon toute évidence, pas la couleur.
Cerise sur le gâteau : la saison des pluies arrivait et, de l’avis de tous, le site du camp de transit choisi (à vrai dire imposé par les autorités qui, à mon sens savaient délibérément que nous serions contraints de déménager dès les premières inondations) serait sous eau peu de temps après les premières crues du Nil ; le camp provisoire devait en effet être installé sur les rives du fleuve dans une zone inondable (en principe non minée) et la nouvelle implantation, pas mieux lotie, se situait, quant à elle, à quatre ou cinq kilomètres du centre du village de Bor en bordure également du fleuve capricieux. Opération humanitaire d’urgence donc.
Aucun financement extérieur, mis à part une petite enveloppe de la coopération française, n’était encore assuré ; tout fonctionnait sur fonds propres : à moi de négocier le partenariat avec le HCR sur place…
Je contactai le siège à Lyon pour généreusement faire partager le poids de mon fardeau à l’équipe desk Afrique centrale. C’est ce qu’on pourrait qualifier de gestion participative, chez nous... Ce fut un branle-bas de combat comme au temps de la piraterie ! Toute l’équipe de direction déboula, sine die, à Nairobi pour un grand ‘Pow-Wow’ qui dura, week-end compris, jusqu’aux petites heures de la nuit. Ce brainstorming équatorial nous conduisit presque à la rupture de la mission. L’un des directeurs, complètement abattu, whisky aidant, me confia la responsabilité de… fermer la mission ; j’étais ici depuis trois semaines ! « Tu comprends, on en a assez de l’incohérence du HCR, laisse tomber, tu reprendras la mission d’Uvira en RDC », me dit-il, « ne t’en fais pas ».
Cela aura été la mission la plus courte de notre histoire et la seule incluant une ouverture/fermeture simultanée…
Moment de lassitude et de découragement bien compréhensible, d’autant que notre partenaire new yorkais renâclait à financer le projet.
Cette joyeuse déprime s’acheva, ce soir-là, dans les flashes et la musique palpitante d’une samba brésilienne au night-club de l’Intercontinental de Nairobi !
Terre africaine
Bujumbura, bords du lac Tanganyika, Burundi
Envie de parler de l’Afrique. Envoûtement…
23h00 ici à Bujumbura, sur mon lit, époustouflé par le ventilo. Mais pas seulement par le ventilo…
J’écris à Sophie qui doit me rejoindre dans quelques jours.
Que raconter que tu ne connaisses déjà ?
Pourtant comme un besoin de dire.
Dire la magie de cette terre d’Afrique d’abord quittée, rouge et ocre, déserte et plane aux confins de Nairobi. Cassures rocailleuses, sèches, inhabitées, survol de Nairobi, qui semble un confetti perdu, terne, dans l’immense immensité de la savane et du ciel confondus.
Atteindre le nirvâna nuageux et dominer le monde.
Majesté des volutes ouateuses. Disparition de la terre, de notre monde réel. Survol de cette mer intérieur qu’est le lac Victoria, plus vaste que mon pays.
Plongée au cœur de l’Afrique, le Tanganyika…
Le gros réacteur du Boeing conduit mon regard vers cette plaine de la Ruzizi, et je pense à Stanley, Livingstone ; qu’y aura-t-il ici dans cent ans ?
On passe droit au-dessus de l’aéroport et de l’étroite lamelle grise qu’est l’unique piste. Comme un jouet. L’aéroport, de jolis petits œufs blancs dans un coquetier vert, carte de visite avant-gardiste un brin provocante quand on connaît l’état de développement du pays. Passe élégante sur l’aile, perte d’altitude, ce gros joujou joue la ballerine des airs. Un peu bas peut-être…
La rivière brune, déversoir du lac Kivu, coule paisiblement, abondamment pourvue de crocodiles du Nil. Je n’échappe pas au coup du crocodile d’ailleurs : on dit qu’un immense croco de sept à huit mètres a croqué une femme récemment. Chaque fois que je viens à Buja, j’ai droit à une histoire de croco.
Loch Ness du Tanganyika ?
Voilà donc notre nouveau domaine.
Grouillement agrippé aux coquilles étincelantes. Je suis écrabouillé de chaleur dès la passerelle. Je hume. J’aspire. Je m’ouvre à ce pays que nous allons apprivoiser. Bonne humeur partout. Passage en toute simplicité : « Amakuru, nimesa, murakose cyane. »
Les valises sont là, vite empoignées par des porteurs habiles et utiles. A l’affût, je ne suis pas dupe bien sûr, de quelques monnaies faciles. J’échappe à la fouille, tant mieux je ne sais pas où sont les clés des valises. Les petites sœurs de rigueur, immaculées, sont bien présentes : pas de doute je suis dans les Grands Lacs !
Ma ‘chef’, représentante permanente de l’APEFE, organisme de coopération belge de la communauté française, m’attend ; sympa de prime abord, décidée, dynamique en tout cas. Nous lui donnerons plus tard le surnom de ‘la cigogne’, entre expatriés, pour sa capacité à dire non à tout ou presque avec un rythme vocal s’apparentant au claquement de bec de cet élégant échassier.
Les valises sont avalées dans son break, elle paie les porteurs. En route ! Longue droite qui rallie la ville par le quartier ‘industriel’ d’abord, parsemée de gens désœuvrés ou d’autres chassant devant nous des troupeaux maigres de vaches anémiques : toute l’économie du Burundi est ici le long de la route : la brasserie Primus qui cohabite avec le quartier général du CICR calfeutré derrière des palissades barbelées. Le rond-point et son flamboyant majestueux, entrée de la capitale.
On file vers le port, ou ce qui en fut un dans un temps révolu, destination l’hôtel Tanganyika, en bordure de plage. Simple et splendide.
Une petite bise du lac anime le clapotis des vagues sur la plage entraînant un doux bercement des palmiers dont je profite de l’ombre. Dans mon taxi rafistolé, je parcours les rues de la ville, repêchant dans ma mémoire des images estompées : le centre nautique, le ‘musée vivant’ où survivent Jules et Lacoste, les deux vieux compères crocos emprisonnés là depuis des lustres, l’Union Européenne, les Nations Unies, la télévision burundaise, le quartier asiatique, la place de l’Indépendance. Le Novotel, laid et gris.
Il y a pénurie d’essence depuis quelques jours et d’énormes files d’attente paralysent l’accès des quelques stations existantes : une demi-journée de patience immobile sans certitude pourtant de remplir le réservoir.
La ‘cigogne’ connaît tout le monde ; elle a presque la clé de l’ambassade ! Pas de contrôle, il faut juste montrer son passeport : l’accueil y est sympa et décontracté. Tout d’ailleurs m’apparaît plus cool qu’à Kigali, le soleil, la plage et les palmiers sans doute. Pourtant…
Et ce lac qu’on ne se lasse pas de regarder, miroitant au bout de chaque avenue, bordé des hautes montagnes de la rive congolaise.
Je poursuis mon petit tour de la ville en voiture pour me donner des repères, m’imprégner de cette culture africaine retrouvée. Je demande au chauffeur de me montrer le boulevard, le centre culturel, le Bon Prix - unique petite ‘grande surface de la ville’-, la corniche haut lieu des résidences diplomatiques, l’avenue du 28 novembre, Rohero, la cathédrale ; nous nous baladons nonchalamment, croisant des attroupements pusillanimes aux abords du marché et je me laisse guider, aux hasard du tracé, baignant dans un univers devenu intemporel où se superposent étrangement les images du passé à celles du présent ; l’école belge défile et j’entrevois de longues bâtisses basses, colorées, champêtres, garnies de jardins fleuris ; je vois des jeux décrépis dans le jardin des cours de maternelle, j’imagine Nathan et Sébastien ici, bientôt.
Rues en terre. Dépravées, parfois impraticables, nous les empruntons néanmoins.
De vagues souvenirs me reviennent en mémoire, se mélangeant à ceux de l’an dernier, lorsque j’étais venu quelques jours au cours de ma mission rwandaise. Bien des années auparavant, nous étions encore ici, en vacances, partis pour l’aventure des parcs naturels tanzaniens du Serengeti, du Ngorongoro, du Tarangire et du Kilimandjaro, de passage chez des amis, eux aussi coopérants, déjà. Peut-être ne sont-ils pas tout à fait étrangers à notre présence ici aujourd’hui.
Méandres de la vie… Et toujours, immensément démesuré, le Tanganyika.
L’armée de moustiques attaque dès dix-sept heures, sortant des marais bordant les rives du lac.
A minuit, je me réveille, assoiffé, mais j’ai épuisé mes ressources : je n’ai plus rien pour me désaltérer, l’eau n’est pas potable. Il faudra penser à mieux m’organiser.
Le lendemain, assis à la terrasse de ma chambre dans un jardin coquet au bord du lac, j’hésite à ouvrir le thermos de café qu’un serveur matinal vient de m’apporter ; il fait au moins vingt-six degrés déjà. Pour moi, ça suffit.
Il faut que je m’habitue au rythme de l’Afrique : dormir tôt, lever tôt car après le muezzin de l’aube, c’est un remue-ménage qui commence par les cours de gymnastique de la police, de l’armée et des écoles, scandés par des cris gutturaux, qui se succèdent sur la plage devant l’hôtel, à quelques pas de ma chambre ; le soir une musique tonitruante jusque bien avant dans la nuit, alliée au va-et-vient des clients du restaurant, reportent tout espoir de sommeil à une heure indécente, sans compter les innombrables chiens sauvages qui aboient rageusement.
L’Afrique est vacarme permanent, je dois m’en souvenir et m’y adapter.
Ce soir, la ‘cigogne’ m’a donné rendez-vous, dans une pittoresque paillote dans un jardin près du lac, pour discuter de mon planning de travail, des maisons que je dois encore visiter : elle me presse gentiment, m’interrogeant sur l’état d’avancement de mes démarches privées : mon programme de demain est chargé car je n’ai qu’une semaine pour tout régler : école, maison, mobilier, voiture, téléphone, gardiens, nounou. Le travail attendra.
Je téléphone ensuite à l’hôtel de Lambert, situé non loin du mien. Lambert est conseiller à l’ambassade des Pays-Bas à Kigali où nous l’avons rencontré l’an dernier, lui et son adorable famille, et avec qui nous sommes devenus amis. Je me rends à la terrasse de l’hôtel qui est aussi le meilleur restaurant de la ville : retrouvailles avec Christophe, chef de délégation du CICR, rencontré dans l’avion, et un groupe de journalistes, Suisses comme il se doit. Bonjour ici, bonjour là-bas ; comme à des amis, noirs ou blancs. « Tu fais quoi ? Tu travailles pour qui ? Il fait froid en Belgique ? »
Bienvenue au Burundi. Karibu . Salut.
Dans le salon, une tonsure connue… Un dos costumé. Il se retourne, son regard brille, il se lève, il m’embrasse, chaleureusement ! Emotion de revoir Lambert ! Rappel des derniers moments, larmes aux yeux, à l’aéroport de Kigali au moment de notre départ. Pure joie. Il demande quand Sophie arrive et me dit que Margot savait qu’on reviendrait un jour. Ça le fait sourire notre histoire et il me dit avec son truculent accent néerlandais que nous aimons l’aventure. Tout va bien pour lui et sa petite famille. Mais il est en grande discussion avec des gens des Nations Unies et j’interromps à grands regrets nos retrouvailles hasardeuses. Que le monde, décidément, est un village.
J’ai mangé, ce soir-là, le meilleur capitaine de ma vie, de Niamey à Bamako et de Zanzibar à Kigali, seul encore mais impatient d’accueillir, dans quelques jours, mes petits ‘Muzungus’ 11 à moi.
Je suis heureux ce soir, des souvenirs heureux m’habitent, enlaçant notre passé rwandais à un avenir bujumburien prometteur ; bientôt ma petite famille sera ici. Nous ferons des choses utiles, des choses belles. Des choses auxquelles nous donnons du sens. Ensemble, nous serons bien.
Je me sens porté par un parfum d’optimisme. Nous serons, je le sais, je le sens, épanouis ici.
Il est temps de dormir car demain le taxi, s’il roule encore, viendra me chercher pour finaliser la tournée des maisons qu’il me faut visiter et me permettre de préparer un nouveau nid familial.
J’ai l’impression d’être parti depuis un mois. Mieux ! L’impression de n’être pas parti.
De n’avoir jamais quitté cette Terre d’Afrique.
Un parfum de réconciliation
Ngenda, sud du Rwanda
J’ai vécu, aujourd’hui, une expérience absolument extraordinaire : la première ‘Gacaca’ de cellule constituée au Rwanda 12 .
La Gacaca est une coutume très ancienne qui fait appel aux sages de la communauté pour délibérer et trancher les conflits, une sorte de tribunal coutumier, populaire, sur un mode participatif. La justice est ainsi rendue, sous les arbres ou au champ, par les personnes considérées comme raisonnables et justes au sein d’un village.
Près d’un million de morts entache l’histoire de ce minuscule pays d’Afrique centrale en ce mois de juin 1994 où le cinquième génocide du siècle a démontré que la bestialité n’était l’apanage d’aucune race humaine : Turcs, Nazis, Khmers rouges, Irakiens et Serbes, plus récemment, ont précédé les Hutus dans l’échelle de l’horreur humaine. C’est aujourd’hui au Darfour que l’aveuglement du monde étouffe le premier génocide de ce siècle que l’on prédit spirituel et l’on dira, demain, comme toujours, que l’on ne savait pas. Deux cent mille morts, déjà, pourtant. N’est-ce pas suffisant ? Macabre comptabilité.
En trois mois, plus de huit cent mille Tutsis et Hutus modérés ont été froidement et délibérément éliminés à coups de machettes et de gourdins cloutés. Une comptabilité effroyable de près de neuf mille exterminations quotidiennes ! Mais la communauté internationale connaît cette histoire, elle en a été l’un des acteurs principaux : elle a tenu le rôle de fugitif dans ce casting sordide.
Et nous voilà aujourd’hui, au nom de cette même communauté internationale, huit ans plus tard, chargés d’aider à la réconciliation d’un peuple pour longtemps traumatisé ; il nous appartient de faire en sorte que la justice fonctionne pour qu’un avenir possible, malgré tout, se profile. Quelle justice ?
Cent vingt mille prisonniers, tous quasiment génocidaires ou assassins, croupissent dans des geôles abjectes, grotesquement habillés de pyjamas roses, attendant un hypothétique jugement. Que peuvent les tribunaux, déjà sous-équipés, peu qualifiés, face à une lame de fond d’une telle ampleur ? Au rythme normal, le système judiciaire rwandais mettrait plus de cent ans à traiter tous les dossiers relatifs au seul contentieux du génocide ! De leur côté, les victimes réclament, sinon vengeance, du moins la reconnaissance
explicite, par l’Etat et ses institutions, de leur statut de victime. C’est un passage obligé, minimaliste, dans un cheminement psychologique où la personne humaine a été complètement anéantie.
C’est le moins que l’on puisse faire. La moindre dette à honorer.
Je ne cesse de me poser ces questions : quelle légitimité avons-nous de prétendre revenir ici pour répandre le discours d’une réconciliation forcée ? Au nom de quel principe, nous qui avons fui au moment où notre présence renforcée et résolue aurait été nécessaire – et utile -, pouvons-nous venir donner des leçons de sagesse et d’espoir ? Bien sûr, ce ne sont physiquement pas les mêmes personnes : les militaires sont partis, les humanitaires sont venus. Est-ce une excuse suffisante ? D’ailleurs, dix militaires belges, eux aussi, ont été horriblement et lâchement assassinés, démontrant l’extrême complexité du mécanisme funeste qui prévalait dans ce pays des mille collines tombé dans un enfer déshumanisé.
Crime contre l’humanité, crime de non-assistance à peuple en danger. Nations Unies, deux mots qui font douter, qui forcent à réfléchir, qui rappellent parfois, trop souvent, la bassesse et l’irresponsabilité de la nature humaine.
Toujours si peu d’humanité au fil des âges, comme l’évidence de l’immaturité de notre espèce apparue sur terre voici cinq cents mille ans. Que de chemin parcouru, certes. Que d’efforts encore pour mériter le titre honorable d’être humain.
Plaider pour le pardon ? En ce qui me concerne, ce n’est pas mon message. Qui suis-je pour encourager le père, la mère, l’enfant à pardonner à son bourreau ? Je me sais incapable de pardonner moi-même si j’avais dû vivre un tel événement. La barbarie du génocide, au-delà même de son principe exclusif tendant à éradiquer un peuple du simple fait de sa différence identitaire, me révulse et les images atroces lues et relues dans tous les livres consultés m’empêchent d’être serein. La sérénité a quitté le Rwanda ; pour très longtemps. Une, voire deux, génération sera nécessaire pour tourner une page qu’il ne faudra jamais oublier.
L’histoire humaine fourmille d’horreurs perpétrées souvent par ceux qu’on nomme aujourd’hui ‘grands hommes’…
Paradoxe.
L’humanité fleurit rarement au bout d’un fusil.
Mais d’abord, le rappel de la journée d’hier, ouverture officielle à l’Assemblée Nationale rwandaise des juridictions Gacaca par le président Kagame et les plus hautes personnalités politiques et judiciaires du pays.
J’étais invité à la séance inaugurale en tant que chef de mission de l’ONG « Justice et Démocratie » et Sophie m’a conduit au palais de l’Assemblée à neuf heures après un plantureux petit déjeuner brunch dans les jardins fleuris, encore calmes à cette heure, de l’hôtel Umubano.
Tout ce que le Rwanda compte de personnalités de haut rang, ministres, hauts magistrats de la Cour Suprême en toge rouge et toque, députés, représentants des confessions religieuses, représentants diplomatiques, représentants de la communauté internationale, officiers supérieurs de l’armée et de la police…
Très peu de blancs et encore moins de journalistes occidentaux. Pourquoi ? Les dignitaires se présentent en grande tenue, les femmes en robes africaines, superbes. Fouille minutieuse à l’entrée pendant que le ballet des voitures officielles, fanions au vent, se positionnent devant l’entrée principale. Toutes les délégations sont là et le ballet est incessant. Camion de la télé rwandaise aussi.
La grande salle est décorée de calicots vantant la Gacaca ; un immense drapeau rwandais surplombe la scène : ses couleurs ont changé, symbole du renouveau, d’une ère nouvelle tournée vers la réconciliation. Y aura-t-il davantage que ce drapeau pour concrétiser la volonté des élites de tourner la page, de pacifier les consciences ?
Au fond de la salle un orchestre en tenue d’apparat attend la venue du président. Les juges de la Cour Suprême entrent en file indienne, tous en rouge écarlate, toque sur la tête ; le procureur général arbore, en outre, un pourpoint d’hermine : impressionnante mise en scène. Arrivent les personnalités politiques et le ministre de la Justice : ballet protocolaire et occupation des sièges sur la scène. On attend le Président. Rigoureux service d’ordre dedans, dehors. Le boulevard est momentanément bloqué.
Voici le Président et son escorte : comme un seul homme, l’assemblée se lève : l’hymne national retentit.
Je ne peux m’empêcher d’être ému et de penser à cet instant aux enfants de Yolande Mukagasana qui criaient « maman, j’ai peur… » au moment où on les enterrait vivants dans une fosse commune non loin d’ici…
Image obsédante, insoutenable comme toutes celles qui se sont, depuis, gravées dans ma mémoire.
Huit ans après, le pays se dit prêt à rendre justice. Une justice rendue par le peuple reposant sur de très anciennes traditions culturelles. Avec tous les risques et toutes les difficultés qu’un tel défi représente.
Cinquante milliards de francs rwandais, cent et cinq millions de dollars, c’est le chiffre avancé par les autorités pour l’ensemble du processus Gacaca pour les trois ans à venir… Le pays n’a pas le premier franc. Sans l’aide massive de la communauté internationale, il y a peu de chances de voir aboutir cet espoir de résolution. Quelle part de responsabilité nos pays assumeront-ils ?
Et au nom de quels principes ?
Telles sont mes réflexions alors que retentit l’hymne national dans cette immense salle de l’Assemblée nationale.
Le président de la Cour Suprême entame les discours. La parole est donnée aux représentants des différentes confessions religieuses : chacun dit une prière en faisant le vœu qu’au bout de la vérité revienne la cohésion sociale… Prier ! Je songe involontairement aux images violentes qui se pressent en moi : des taches brunâtres de sang maculant le sol des églises, des traces de balles et d’explosion sur les murs de ces ultimes lieux de repli, quand, à l’extérieur se pressait une foule démoniaque assoiffée de haine et que plus rien désormais ne pouvait arrêter.
Je songe aux innombrables crânes fendus qui peuplent les cryptes de ces églises, os meurtris, pauvres témoins d’une barbarie sauvagement orchestrée.
Prier, s’en remettre, une fois encore, à cette métaphysique espérance même si, l’ont-ils tous oublié, les murs d’enceinte des missions catholiques ne furent qu’un piètre secours contre la folie des hommes ? Combien d’enfants assassinés qui cherchaient protection derrière la bannière de l’Eglise, combien d’horreurs perpétrées au nom même de celle-ci, parfois ?
Ne reste-t-il donc plus d’autre alternative à l’espoir ? La reconstruction de tout un peuple devra-t-elle reposer sur le message pusillanime de sectes évangéliques qui se sont métastasées là où l’Etat est devenu défaillant ?
Mais chacun demeure libre, naturellement, de s’accrocher, quand le navire sombre, à toute épave offrant un semblant de flottabilité.
Que fait Imana 13 dans ce cénacle de la gestion temporelle des affaires humaines, aussi atroces soient-elles ?
La présidente de la sixième chambre, celle qui coordonne la Gacaca, et avec qui nous travaillons étroitement, prend ensuite la parole, longuement.
Le tout en kinyarwanda, malheureusement, et les écouteurs pour traduction simultanée en anglais sont en nombre insuffisant et mal répartis. Le Président Kagame prend la parole longuement à son tour ; heureusement je perçois des bribes de traduction en anglais dans la rangée derrière moi.
Je comprendrai l’essentiel. Exhortation à participer au processus, encouragement à rechercher la vérité, à témoigner, à se rappeler, à ne pas oublier. Mise en garde contre les amalgames entre les faits de génocide et les massacres qui s’en sont suivis. Espoir d’une paix sociale retrouvée.
L’hymne retentit une dernière fois, ponctué de fausses notes. Le Président déclare ouvertes les Gacaca.
Impression forte de participer à un moment historique. Pour le Rwanda, certes. Pour la mémoire de l’humanité aussi quelque part. Immense défi d’un processus juridictionnel jamais osé, jamais réalisé, jamais pensé. Un énorme exercice de démocratie participative ; et quel exercice, celui de rendre justice au nom du million de victimes disparues !
Voilà pour la séance inaugurale officielle ce mardi. Chance d’y avoir été invité, chance d’exercer cette fonction de chef de mission, de représentant d’une ONG internationale à un moment aussi crucial dans le cours mouvant et tragique de l’histoire de ce minuscule pays.

Le lendemain, j’étais invité à participer à une des douze assemblées générales inaugurales Gacaca dans l’une des douze cellules choisies dans le pays 14 .
Nous avons essayé hier après-midi de réunir de toute urgence les signatures du ministre de la Justice et de la présidente de la sixième chambre pour notre accréditation, en vain ! Mais les procureurs généraux de Kigali et de Nyabisindu, avec qui nous avons l’habitude de travailler, nous assurent qu’ils nous couvrent et nous invitent à participer à la Gacaca de Ngenda à l’extrême sud du pays, à la bordure du Burundi.
Départ ce mercredi à sept heures car il y a près de trois heures de pistes pour s’y rendre.
Un journaliste canadien me demande s’il peut nous accompagner, j’accepte il est sympa. J’accepte surtout car je considère essentiel le travail de la presse, trop absente à mes yeux. Il y a peu de journalistes en ces jours extraordinaires à Kigali et il me semble de mon devoir d’aider ceux qui ont pris la peine de s’investir. Mais pas d’enregistreur ni d’appareil photos, c’est interdit. Aberration. Que cherche-t-on à cacher ? Ou est-ce de la pudeur ?
A sept heures devant les bureaux de l’ONG, un chauffeur nous attend ; le journaliste est là ; le procureur général de la Cour d’Appel de Kigali aussi avec un soldat armé d’une mitraillette.
Nous prenons au passage notre assistant au programme Gacaca, collaborateur local au sein de notre équipe, pour assurer les traductions et nous quittons Kigali très vite par une piste épouvantable qui le restera pendant plus de deux heures !
Comme toujours, une fois Kigali derrière nous, la vie change brusquement. Un rideau de collines nous engloutit et l’on passe devant un mémorial du génocide, joliment appelé ‘jardin du souvenir’ ; en fait de jardin, il n’y a que de la terre et des rochers secs…, quelques croix quand même.
La piste, extrêmement poussiéreuse étant donné la saison, descend à présent vers la rivière Nyabarongo, affluent du Nil, et la vue est tout simplement superbe. Des oiseaux de toute taille et de toute espèce survolent les champs inondés ; des cigognes, des échassiers, des grues couronnées, des plongeons, des rapaces.
Et toujours plein de monde crapahutant sur la piste, des fardeaux immenses en équilibre sur la tête.
Le paysage change. Les collines s’estompent, scénario peu commun au Rwanda. Après une heure de secousses telluriques, nous pénétrons dans l’agglomération de Nyamata, haut lieu du souvenir, autre lieu d’horreur. Des ossuaires parsèment la localité. L’église est toujours criblée de balles et le sol toujours assombri du sang des centaines de victimes assassinées qui s’y étaient abritées. L’église, comme toujours, est le refuge ultime quand les institutions abdiquent.
Mais Dieu, en tout temps, est un piètre rempart contre la barbarie humaine. Une piste ensablée que bordent deux lignes de maisonnettes en terre couvertes de tôles ondulées aboutit à une sorte de place assoupie au soleil. Le sable est omniprésent, la chaleur écrase ; les acacias forment, ci et là, des parasols naturels. Les femmes se protègent au moyen d’immenses parapluies multicolores. Les vaches aussi, osseuses, aux cornes proéminentes, s’abritent comme elles peuvent du soleil.
Un peu plus loin, un puits se dresse sur une placette poussiéreuse, don d’une quelconque ONG internationale ; un panneau de la coopération luxembourgeoise borde la piste à l’angle d’un tournant. Au passage, nous nous arrêtons au bureau du parquet et enfournons le procureur local : on commence à étouffer dans le Land Cruiser, serrés les uns contre les autres. On repart vers le sud.
Le paysage maintenant est complètement différent : je m’imagine davantage dans un décor malien ou nigérien qu’au fin fond du Rwanda. Beaucoup de sable et de poussière, il m’est impossible d’ouvrir les fenêtres sous peine de suffoquer. La température ne cesse de grimper. Je ne serais pas étonné de voir des girafes ni même des éléphants par ici.
Derrière nous, un nuage de poussière ocre nous suit à la trace. Les arbres et buissons le long de la piste sont rouges de poussière. Ça fait un mois qu’il n’est plus tombé une seule goutte de pluie et jusqu’en septembre, en principe, il ne faut pas s’attendre à voir le ciel s’assombrir.
Même les habitations présentent un type architectural entièrement différent : des cases rondes en terre, minuscules, couvertes de toits de chaume parsèment le paysage : c’est pittoresque et cette idée même de pittoresque me paraît d’emblée ridicule. Et puis, trois maisons en briques. Elles sont désaffectées : ce sont d’anciens bâtiments de la douane perdus dans la savane. Il est vrai qu’ici, il y a quelques années, commençait un vaste lac : le lac Cyohona.
Aujourd’hui, il ne reste qu’un immense marécage que l’on traverse sur une digue de terre surélevée : impact probable du réchauffement climatique et de l’assèchement qui s’en est suivi. Une lourde chaîne barre la piste : contrôle de police. La présence d’un procureur général, d’un procureur de la république et d’un policier armé dans la jeep ont pour effet spectaculaire de figer dans un garde-à-vous statutaire la sentinelle de faction.
La piste se poursuit parmi les arbustes de la savane ; de nombreux nids d’abeilles, nasses élaborées d’étoffes végétales, ornent les arbres alors que plein d’enfants agitent la main à notre passage en criant, stupéfaits : « Muzungu ! »
Une fois encore, et bien involontairement, c’est moi la vedette.
Après deux heures de piste particulièrement pénible, nous apercevons un bâtiment isolé décoré d’une longue banderole où figure le mot Gacaca. Nous voilà arrivés. Passage au poste de police local où c’est l’effervescence : un camion antédiluvien charge des fauteuils pour les officiels. Nous continuons quelques kilomètres jusqu’au village : il n’y a, en fait, que quelques pauvres masures encadrant une immense place sablonneuse écrasée de soleil ici aussi ; contrairement au reste du pays, tout est très sale, le sol est jonché de détritus. Pas de magasin ; un bar minable qui sert de la Mutzig et du Fanta. Pas moyen de téléphoner avec le portable, il n’y a pas de réseau ici.
Isolement total. Impression de bout du monde.
C’est fou ce que j’ai déjà vu de bouts du monde ! En voici un nouveau.
La piste semble s’arrêter ici dans les parages. Le Burundi se dessine à l’horizon mais rien ne le distingue de ce coin du Rwanda qu’on appelle Bugesera.
Retour au poste de police. Palabres. Une charmante piste de sable s’enfonce dans une pinède évoquant curieusement les landes bordelaises. Nous nous extirpons, groggys, en sueur, de cette boîte métallique surchauffée et nous enfonçons dans le bois. Des cordes délimitent des aires rudimentaires. Deux micros et un haut parleur crachotent des sons pour moi inaudibles. Des groupes de gens attendent déjà derrière les ficelles tendues et nous dévisagent ouvertement. A gauche, un immense auvent fait de bâches en plastique abrite quelques bancs et fauteuils qu’une femme décore de napperons dorés : la tribune des officiels. Nous sommes reçus par les notables du coin : le maire du district nous souhaite la bienvenue et nous demande si nous sommes bien les observateurs internationaux. Poignées de mains à une foultitude de personnalités locales. Personne ne songe à nous réclamer notre laissez-passer. Le temps passe et repasse comme toujours en Afrique.
Sans cesse des groupes colorés approchent, nous dévisagent, s’agglutinent. Cent, deux cents, quatre cents personnes se pressent et s’installent à même le sol sur des boubous de toutes les couleurs. Le flux est ininterrompu ; il y a maintenant certainement mille personnes rassemblées dans le calme. Toutes nous examinent. Impossible de deviner les sentiments. Impossible de savoir si la résignation l’emporte sur l’espoir. Impossible de savoir si la contrainte l’emporte sur la curiosité.
Nous prenons place, après plus d’une demi-heure d’immobilisme, dans la tribune des officiels juste derrière les fauteuils des trois hauts notables qui, bientôt, nous rejoignent : la préfète du district de Kigali, présidente de la Commission de l’Unité Nationale, le président de la ligue Ibuka 15 , le directeur du département de la justice pour les Gacaca.
D’autres personnalités se joignent à nous : magistrats, directeurs de prisons, procureurs, substituts…Trois Américaines de Boston, de passage à Kigali, accompagnent la préfète. Un expatrié représentant d’une ONG néerlandaise, ZOA Refugees Care.
C’est tout. Nous sommes cinq blancs.
Longues présentations et acclamations de la population. Tout le monde applaudit tout le monde, même les ‘Muzungus’ venus en observateurs ! Petit salut gêné ; que vient-on faire ici ? Pourquoi vient-on s’immiscer dans cette terrible histoire qui n’est pas la nôtre ? De quoi se mêle-t-on ? Je n’arrive pas à me départager d’un sentiment profond de culpabilité. J’ai l’impression non de venir en observateur mais en badaud indiscret.
Soudain, un cortège bigarré accompagné d’une musique entraînante et de chants lancinants, répétitifs, pénètre dans le bois. Des femmes et des hommes habillés en jaune et noir dansent et chantent la Gacaca.
Tambours, mimes guerriers brandissent arcs et flèches. Ondulation des corps, mélopée monotone mais belle et forte. C’est entraînant, c’est long, ça n’en finit pas.
Un deuxième cortège apparaît et se produit de même devant nous. Les chanteurs sont enveloppés de pagnes chamarrés ; c’est splendide. En première ligne sous la tente des officiels, encadrés de personnalités et acclamés par la population qui chante et danse à quelques mètres de nous.
Pourquoi le ‘Muzungu’ reste-t-il, aux yeux de ces paysans africains, si prestigieux, si digne d’éloges et de respect ? Qu’avons-nous fait pour ça sinon abandonner le pays quand il avait besoin de notre aide plus encore que maintenant ?
Eternité des chants. Elasticité du temps africain, inépuisable.
Un geste impératif du maître de cérémonie interrompt l’événement. Place aux discours. Sillas, notre assistant, me traduit. Hommage aux victimes, hommage au peuple rwandais qui va rendre la justice. Minute du silence, moment d’émotion, instant du souvenir. Les mines sont graves me semble-t-il. L’événement est beau et important. Mais au-delà, chacune de ces personnes ressent une souffrance indescriptible, c’est évident. Chacune revit un drame personnel. Comment ose-t-on solliciter leur pardon ? Eux qui ont vu leurs enfants enterrés vivants, à qui on a coupé bras et pieds ? Ou les deux ? A qui on a décapité le mari, le frère, la sœur, le père, la mère ? A qui on a tout pris, tout volé ? Eux qui, pour la plupart, ont survécu, des semaines, cachés, au fond de latrines puantes, cloaques immondes et putrides ? Oser demander le pardon ? Et dire la justice sans haine et sans vengeance ? Quelle justice ?
Demain, les coupables sortiront de prison. Demain, ils réintègreront les collines, les villages, les communautés. Des menaces pèsent sur ces gens à qui on demande de dire la vérité pour que le dialogue renaisse. Pour reconstruire une société anéantie. Ecrasée par le souvenir de la tragédie. Une justice sous la menace.
A titre individuel, tout cela est insupportable. Je ne sais si je pourrais pardonner. Je ne crois pas… Je pense à ma femme, à mes enfants. Et mon imagination, à cet instant, me plonge dans des pensées sordides, transpositions effroyables et cependant si ténues, tellement précaires. Il y a dix ans, chez nous, dans ces Balkans, alors encore destination tourisme sur les rives de la mer adriatique, au cœur d’une Europe que l’on dit civilisée.
Là-bas aussi on pulvérisait l’humanité.
Le maire demande aux citoyens de chaque cellule de se présenter aux ‘Inyangamugayos’, (il m’a fallu trois semaines pour arriver à prononcer ce mot correctement), les juges élus, les sages, les incorruptibles.
Ils sont là, au nombre de dix-neuf par cellule Gacaca, assis sur un banc un peu en retrait dans le bois. Leur mine est renfermée. Leur mutisme dissimule-t-il un passé peu glorieux, incompatible avec ce nouvel habit dont ils sont aujourd’hui revêtus ?
Des cordages délimitent, ici aussi, l’aire de rassemblement. Les gens prennent place. En silence. Dans le calme. C’est, encore une fois, un mélange harmonieux et chatoyant de mille couleurs. Des boubous, des pagnes, des parapluies. Je regrette amèrement n’avoir pas pris mon appareil mais la réglementation me l’interdit. Pas de photos, pas d’enregistrement. Qu’importe. Ce seront des souvenirs pour la vie. J’assiste à un reportage des ‘Sentiers du Monde’, de ‘Grands Reporters’, d’ ‘Ushuaïa Nature’. A n’en pas douter, je vis une expérience ethnographique peu commune au fond d’une Afrique noire encore et toujours mystérieuse. Quel enjeu se joue ici ?
La séance de la Gacaca proprement dite commence. On dénombre les gens: un quorum des deux tiers est requis. Les règles sont rappelées par le président des sages. On rappelle l’enjeu. On rappelle la finalité sociale du processus à ces pauvres gens illettrés, paysans des confins du Rwanda qui, sans broncher, écoutent, attendent. Espèrent-ils ?
Pas moyen de lire leurs pensées au pays où le mensonge est roi…, où le mutisme est philosophie de vie.
On rappelle le bien-fondé de la procédure d’aveu dans un système où aucune autre preuve n’est possible.
On rappelle que la vérité doit présider à tout discours, à toute parole.
Vérité. ‘Ukuri’.
On rappelle qu’il ne faut pas s’injurier ; ne pas se menacer. Qu’il faut s’entretenir pour régler ses problèmes mais pas pour s’opposer.
On rappelle qu’aucune sanction ne sera prononcée contre celui qui dira la vérité.
On rappelle le rôle que la population est appelée à jouer. Ses responsabilités.
On invite à la parole. Profond silence pourtant.
On fixe l’ordre du jour de la réunion suivante. Et le calendrier qui risque de durer des mois, sinon des années. On fixe la prochaine réunion au mercredi deux juillet qui est… un mardi. Personne ne possède d’agenda évidemment. Evidemment puisqu’il n’y a rien, absolument rien, pas plus ici qu’ailleurs.
Défi de la Gacaca, défi de la réconciliation, défi de la lutte contre la culture de l’impunité.
La séance d’ouverture de l’assemblée générale Gacaca de Ngenda s’achève. Dans le calme et la dignité. Supercherie ou bel exercice civique ? Je ne veux voir que ce dernier. Tiendra-t-il tout ce temps sur les collines du Rwanda ? Je l’espère et le crois. J’ose aussi compter sur un sursaut de la communauté internationale sans laquelle rien ne sera possible.
Il ne faut pas oublier tous ces enfants martyrisés.