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SOCIOLOGIE ET SOCIOLOGUES AFRICAINS

De
203 pages
L'auteur propose de rendre la sociologie " utilisable en Afrique ", en l'ancrant dans la réalité du continent. La recherche sociale doit prouver sa " citoyenneté " par des analyses pertinentes, capables d'accompagner les actions de transformation socio-historique ainsi que les acteurs concernés. Il suggère de dépasser les paradigmes actuels pour en forger d'autres et créer de nouvelles méthodologies susceptibles de répondre au besoin de connaissance.
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Collection « Etudes Africaines »Emile BONGELI Yeikelo ya Ato
SOCIOLOGIE & SOCIOLOGUES AFRICAINS
Pour une Recllerclle Sociale citoyenne
Au CONGO-Kinshasa
Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005ParisL'auteur
Né à Kisangani, en RDC, le 19/10/1952, E. Bongeli
Yeikelo ya Ato est Docteur en Sociologie de
l'Université de Lubumbashi. Ancien professeur à
l'Institut Facultaire des Sciences de l'Information et
de la Communication, il enseigne actuellement aux
Universités de Kisangani et de Kinshasa ainsi qu'à
l'Institut Supérieur de Commerce de Kinshasa.
Il dirige le Laboratoire d'Analyses Sociales de
Kinshasa (LASK), une institution sans but lucratif
de recherche en sciences sociales fondée en 1984
par Kankuenda Mbaya.
Copyright L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-1311-4Mes remerciements les plus sincères à
A mon regretté fils Bongeli Aulola qui, avant sa mort, ne
cessait de m'encourager à ne pas lâcher la carrière scien-
tifique
"
M Mozagba Ngbuka, mon vieux et sage Maître;
MM Charles Lututa et Luc Memeliwando qui, dans les
moments les plus difficiles, ont été pour moi plus que de
simples mécènes;
Mes amis du LASK et, particulièrement, Anna Lanzas,
Didier de Lannoy, Mbuyi Mukadi, Kabeya Nyonga, Ntum-
ba Lukunga, Mbuyamba Kankolongo ainsi que mon ami et
collègue Raphaël Ntambue Tshimbulu pour leur foi en la
recherche scientifique;
Mes amis et collaborateurs Pascal Azapana, Pascal
Kapagama, Jean Mondimo, Clémentine Sangana, Achille
Ekele, John Kitala, Béatrice Amisi et Christine Byavulwa,
pour leur soutien dans la réalisation de cet ouvrage;
Tous les Bongeli, grands-parents, tantes, pères, épouses,
enfants et petits enfants ainsi qu'à mon beau-fils Roger
Lupatsha, pour toute l'affection.Par cet essai, je voudrais honorer mes Maîtres et amis
Papa Rémi Bongeli Aikiafa et Maman Monique Toswa-
neke, mes chers parents, qui, depuis ma prime enfance,
n'ont eu de cesse à me répéter que la valeur d'un homme
résidait dans sa tête;
Benoît Verhaegen, mon père scientifique et Maître, pour
m'avoir intéressé à la sociologie, appris à désapprendre
et à réapprendre et convaincu de revoir à la hausse mes
ambitions académiques;
Papa Ferdinand Ngoma, à titre posthume, pour m'avoir
appris les premières notions de sociologie;
Payanzo Ntsomo, pour m'avoir guidé dans la réalisation
de ma première enquête sociologique;
Clément Mwabila Male la, mon Maître, pour m'avoir ap-
pris la contre-sociologie et pour avoir pris le courage de
diriger ma thèse de doctorat, très subversive à l'égard de
l'institution universitaire
"
Justin Kankuenda Mbaya, mon aîné et Maître, pour
m'avoir appris la nécessité de la rigueur méthodologique
ainsi que les vertus de la contre-recherche
Pierre-Edouard Ngokwey Ndolamb, mon ami et condisci-
ple, pour m'avoir contraint à l'excellence au cours de nos
études de sociologie.« Est sociologue celui qui se dit sociologue ».
(F. Ngoma)
« Aucun progrès à venir ne
peut se passer de la science, mais
d'une science qui dialogue avec la
société pour donner un sens à la
formulation de ses besoins ».
(Mwabila M.)INTRODUCTION
A la mort du très regretté Ferdinand Ngoma, premier
Congolais Professeur de Sociologie, il est important pour
les professionnels de la sociologie de s'interroger sur les
incidences de plus de quatre décennies d'enseignement et
de pratique de la sociologie au Congo.
Il importe avant tout, pour mieux comprendre cette
réflexion, de préciser qui est sociologue et qui ne l'est pas.
1ge siècle,Si le mot sociologie n'a été forgé qu'au
l'activité de sociologie, en tant qu'étude scientifique des
faits de société, existe depuis que l'homme, animal social
par excellence, vit sur terre. De ce fait, la sociologie n'est
pas le monopole des seuls diplômés de sociologie. Le père
fondateur officiel de la sociologie ne fut lui-même qu'un
un modeste professeur de mathématiques, ancien de poly-
technique renvoyé pour indiscipline. C'est pourquoi, ne
cessait de répéter Ngoma, est sociologue celui qui se dit
sociologue. En d'autres termes, tous ceux qui font de la
sociologie sont sociologues, indépendamment de leurs for-
mations de base. Il sera même démontré dans la suite que
plusieurs diplômés de sociologie n'ont de la sociologie
que le diplôme et que des intellectuels sans diplôme de
sociologie sont devenus brillants sociologues.
Bien que la présente réflexion porte essentiellement
sur le métier du sociologue diplômé de sociologie, en vue
de faire état du travail abattu par le Prof. Ngoma et ses
continuateurs, professionnels et enseignants de sociologie,
5l'objectif de l'étude est d'aider la sociologie, en tant
qu'étude scientifique des faits sociaux menée par tous
ceux qui font œuvre de sociologie, à sortir de sa léthargie
actuelle pour jouer le rôle qui doit être le sien face aux
multiples défis présents et futurs qui se dressent devant la
communauté nationale. En effet, il s'agit, à l'instar de
Mwabila, d'une invite faite à l'intellectuel congolais afin
qu'il s'affranchisse de la déraison qui le caractéris~ pour
embrasser la raison basée sur «la logique scientifique
comme guide incontournable de la pensée critique et des
1orientations sociales» au sein de notre société qui, en
toute vraisemblance, sombre dans un processus chronique
de perdition.
En effet, le Congo offre un terrain fertile à ce que
Mukoko appelle incertitudes de l'existence humaine qui
« ont pour effet de réduire l'espace de choix et de pousser
l'individu à mener une vie de parasite, toujours à la re-
cherche d'un minimum de nourriture, d'un minimum de
soins médicaux, d'un minimum d'hébergement et ce, sans
aucune assurance d'obtenir même ce minimum de subsis-
tance». Pour illustrer ces incertitudes, l'auteur tire exem-
ple sur la vie d'un enfant congolais né durant ces dernières
années. «L'avenir de cet enfant est en effet jonché
d'incertitudes: incertitude de vivre jusqu'à l'âge de 5 ans,
incertitude d'entrer à l'école primaire, incertitude d' ob-
tenir un niveau suffisant d'éducation de base, incertitude
d'entrer à l'école secondaire et d y obtenir un niveau suf-
fisant d'éducation, incertitude d'entrer à l'université si tel
est son souhait ou celui de ses parents, incertitude quant à
l'âge auquel il pourra entrer dans la vie active, incerti-
tude d'être payé un salaire décent, incertitude de conser-
ver son emploi, incertitude d'acquérir les insignes de pro-
priété matérielle qui partout au monde sont considérés
comme l'unité de mesure de l'existence humaine (un toit
1
Mwabila Malela, De la raison à la raison. Appel aux intellectuels
Zairois pour un nouveau débat sur la société, Nouvelles éditions Sois
Prêt, Kinshasa, 1995, p. 10.
6pour safamille, une bonne éducation pour ses enfants, une
assurance pour ses vieuxjours)>>2.
Cette situation, souvent attribuée à des causes exo-
gènes (impérialisme, néocolonialisme, dépendance, déve-
loppement inégal, Institutions de Bretton Woods, etc.),
nous paraît plus liée, comme le pense Mwabila, « à notre
propre déraison (mauvais choix politique et économique,
maîtrise insuffisante de la science, déficit de l'intelligence
sociale, primauté des sentiments sur la raison...). En
trente-quatre ans d'indépendance, il est temps de renon-
cer à la bonne conscience que procure les alibis »3 et de
penser nos problèmes scientifiquement en vue d'imaginer
et de planifier des actions réfléchies susceptibles d'ap-
porter les améliorations concrètes nécessaires à notre
communauté.
Dans cet ordre d'idées, Mabi Mulumba a écrit un
ouvrage qui tranche avec l'attitude consistant à excuser
notre déraison en prenant prétexte sur les situations que
dénoncent les études sur le développement inégal des na-
tions dont les plus faibles restent exploitées par les puis-
sances prédatrices du monde développé. « Les faits décrits
et analysés par cet ouvrage, écrit-il, ne sont cependant
pas, cette fois-ci, le résultat d'une coalition entre préda-
teurs internationaux et nationaux. Ils relèvent des prati-
ques de l'élite nationale occupée, avec une inconscience
indicible, à donner le coup de grâce à une économie ago-
nisante et à effacer toute trace d'un Etat digne de ce nom.
Il est mis à nu les mécanismes d'une prédation interne,
œuvre des décideurs et gestionnaires nationaux... Même
si, dans les cas sélectionnés pour rendre compte d'un des
aspects de cette question au Zaïre, il y a quelques acteurs
étrangers, cependant, ceux-ci ne jouent qu'un rôle margi-
nal. Les Zaïrois sont cette fois-ci les seuls concepteurs et
acteurs dans toutes les opérations ayant abouti à rendre
2
Mukoko Samba, Projet d'une nouvelle société zaïroise, Ed. MS,
1994, p.3.
3 Op. Cit., pp. 10-11.
7l'économie nationale exsangue. Il s'agit d'une véritable
œuvre d'apprentis sorciers ayant abouti à ébranler la
base sur laquelle reposait le pays, à savoir son écono-
mie ».4 Ces propos auraient pu passer inaperçus s'ils éma-
naient d'un quelconque journaliste ou d'un intellectuel
aigri en mal de critiques acerbes. Mais l'homme qui l'écrit
est un ancien Premier Ministre! Il y a donc de quoi les
prendre au sérieux. Les sociologues ou ceux qui se disent
tels, ont donc du travail à faire pour aider à la compréhen-
sion de toutes ces pesanteurs sociologiques qui bloquent le
pays.
La sociologie devant constituer le carrefour de légi-
timation des savoirs et des pratiques sociales, il y a lieu de
s'interroger sur son statut scientifique et de lui tracer des
pistes de recherche repensées et orientées vers les faits qui
font problème afin de la rendre utile. C'est l'objectif pour-
suivi par ce travail.
L'exposé s'articule autour de deux axes: la sociolo-
gie étant mal connue ou faisant l'objet de préjugés sou-
vent défavorables5, la première partie porte sur la défini-
tion de la sociologie, ce qu'elle est, ses problèmes, les
promesses qu'elle charrie et les méthodes qui en fondent
la scientificité.
La seconde partie porte sur la place de la sociologie
dans la société congolaise, son enseignement, la carrière
des sociologues, l'état de la recherche en sociologie au
Congo ainsi que les propositions de pistes pour de nou-
velles perspectives de la recherche sociologique au pays.
4
Les dérives d'une gestion prédatrice. Le cas du Zaïre devenu Répu-
blique Démocratique du Congo_, CRP, Kinshasa, 1998, p. 8.
5
Lire à ce sujet Arnaud Saint-Martin,Scientologieet Socialismologie.
Blague à part, in Esprit critique. Revue électronique de sociologie,
Internet: http://espritcritique.ctw.net
8I. SOCIOLOGIE ET SOCIETE
Dans cette première partie, il sera abordé les ques-
tions relatives à ce qu'est la sociologie: sa définition, son
utilité sociale, ses pouvoirs et ses limites, ses problèmes,
ses fondements épistémologiques ainsi que les méthodes
de la recherche sociologique.
1.1. Définition et importance de la sociologie
Le mot sociologie est une invention française. Elle
fut forgée pour désigner une pratique nouvelle consistant à
étudier les faits sociaux avec les mêmes procédés et la
même rigueur méthodologique que ceux des sciences na-
turelles appréhendant les faits physiques et les choses na-
turelles. Dans cet entendement, faire la sociologie, c'est
étudier scientifiquement les faits de société. Souvent, les
connaissances qui en sont issues sont utilisées pour induire
des transformations sociales au sein des communautés hu-
maines. Dès lors, la sociologie a évolué sur plusieurs di-
rections et a couvert tous les domaines de la vie en société.
Cependant, nulle part, mieux qu'aux USA, on a eu
autant recours à la sociologie pour forger ce qu'on appelle
!'American Way of Life, c'est-à-dire un mode de vie nou-
veau à l'américaine, une morale nouvelle, une éthique ba-
sée sur les exigences des conditions de vie en transforma-
tion constante, débarrassée du conservatisme théologico-
métaphysique du vieux monde auquel les ancêtres avaient
tourné le dos.
Pour les Américains donc, la solution des problèmes
de leurs temps et l'avènement d'une société plus conforme
à leurs idéaux devaient être basés sur les connaissances
scientifiques. D'où toute l'importance accordée à la re-
cherche sociologique qui couvre tous les domaines de la
vie sociale américaine. En Amérique, les carrières des so-
ciologues sont nombreuses et variées: ils travaillent sou-
vent comme enseignants d'universités ou de grandes éco-
les, chercheurs ou combinent l'enseignement et la
9recherche. D'autres travaillent à temps plein comme cher-
cheurs ou consultants au sein du gouvernement, des Ad-
ministrations publiques, des écoles, des fondations de re-
cherche, des organisations nationales ou internationales
humanitaires, des entreprises, etc.. Ils étudient tous les
problèmes liés à la vie sociale: population, santé, crime,
politique, élection, science, environnement, architecture,
villes et vie urbaine... Ils peuvent réaliser des sondages
administratifs, analyser des données de recensement, éva-
luer des programmes... Les étudiants en sociologie peu-
vent espérer travailler dans la recherche sociale ainsi que
dans divers domaines comme la criminologie, la démo-
graphie, l'immigration, la psychologie sociale, l'adminis-
tration publique, le gouvernement, le marketing, la gé-
rontologie, l'armée, la publicité, la presse, etc... L'armée
américaine recourt massivement aux services des sociolo-
gues pour identifier et résoudre les problèmes relatifs aux
rapports humains ou au moral des troupes qui s'y posent.
Les industriels, dans le monde, font appel aux sociologues
pour améliorer les rendements de leurs travailleurs ou ré-
soudre les problèmes humains suscités dans les contacts
6de travail.
Comme on le voit, sous d'autres cieux, on attend du
sociologue universitaire qu'il fasse de la recherche sociale.
Au Canada, «les fonctions publiques emploient de plus en
plus de chercheurs, entre autres, pour vérifier l'efficacité
des programmes publics. Le secteur tertiaire privé ab-
sorbe aussi de tels experts: les pages jaunes contiennent
même une rubrique conseillers en recherche sociale. De
façon générale, le monde du travail engage des personnes
démontrant des capacités de réflexion et de recherche
,. 7
systematlques » .
6
R.A. Golstein Fuchs, The Essentials of Sociology, Research and
Education Association, Piscataway- New Jersey, 1996, p. 9.
7
Benoît Gauthier et alii, Recherche Sociale: de la problématique à la
collecte des données, Presses Universitaires du Québec, 1984.
10En 1965, le sociologue indonésien S. Surmardjan si-
gnalait, pour l'Indonésie, que, « outre les universités,
l'Assemblée consultative populaire et le gouvernement
manifestent un intérêt accru pour les applications de la
sociologie. On espère en particulier que la sociologie
pourra contribuer utilement à l'exécution du plan général
de développement national... Un autre facteur a stimulé
l'essor de la sociologie: on comprend de plus en plus que
ce n'est pas seulement par des mesures d'ordre économi-
que que l'on pourra assurer le développement
que, mais que celui-ci exige aussi une compréhension
profonde de la structure et des caractéristiques de la so-
ciété, ainsi que des forces qui agissent en son sein. Aussi,
reconnaît-on aujourd'hui de plus en plus que la sociologie
et la recherche sociologiques sont nécessaires pour appli-
quer avec succès les mesures pratiques décidées par le
gouvernement dans le cadre de ses attributions généra-
les» 8.
Pour sa part, parlant de la sociologie en Italie, F.
Leonardi notait: « Grâce à leur précision, les travaux de
recherche ont fourni des résultats précieux, même lors-
qu'ils portaient sur des thèmes relevant de la macro-
sociologie, comme ceux qui concernent le développement
économique. L'Italie présentait - et présente toujours - des
caractéristiques particulières du point de vue de la typo-
logie constituée par l'ensemble des cas étudiés dans tout
ce qui a été écrit sur l'économie et la sociologie vers
1950»9.
Les nouvelles disciplines des sciences humaines
(science politiques, science administratives, science di-
plomatique, sciences de l'organisation, du travail, du ma-
nagement, du marketing, de la publicité, de la propagande,
de la communication, de l'environnement, de la santé pu-
blique...) sont toutes nées des sociologies spécialisées dans
8Cité par Paul Lazarsfeld, Qu'est-ce que la sociologie ?, Gallimard, p.
144.
9 Cité par Idem, p. 145.
11ces domaines. La sociologie a contribué à I'humanisation
de l'économie politique en l'extrayant de la tendance
quantophrénique qui ignorait l'existence de I'homme dans
ses calculs, de même qu'elle a contribué, pour le droit, à la
remise en question des principes de droit fondés sur des
doctrines surannées ou inadaptées aux modes de vie de
différentes sociétés humaines. Même les savants des
sciences dites exactes appliquées recourent aux études
sociales pour orienter leurs recherches, surtout en matière
de technologies appliquées en vue de répondre aux be-
soins spécifiques des hommes dans des sociétés détermi-
nées.
La sociologie intervient donc dans tous les domaines
de la vie sociale, car toutes les activités humaines, quelle
qu'en soit la nature, ont des incidences, notables ou pas,
au sein de la société. C'est pourquoi, Ngoma présentait la
sociologie comme une science-mère, car elle agit, en se
basant sur une appréhension des faits de société tels qu'ils
se présentent et sur les rejets des a priori, en éclaireuse des
autres sciences. A. Comte, fondateur du terme, la voulait
même comme une philosophie positive, comme la nou-
velle religion de l 'humanité en remplacement des formes
de pensée théologiques et/ou métaphysiques. K. Marx qui
a fait ce que d'aucuns ont appelé contre-sociologie (parce
qu'opérant à contresens de la sociologie de Comte) et que
lui-même appelait science de I 'histoire, pensait lui aussi à
l'acquisition des connaissances en vue de transformer la
société.
Comme on le voit, la préoccupation majeure du so-
ciologue reste donc celle d'appréhender, à travers ordre et
désordre en opposition constante au sein du système so-
cial, le changement social grâce à un ensemble cohérent
des théories interprétatives des transformations sociales au
sein des sociétés humaines, ce qui rend possibles des repé-
rages, des anticipations, des préventions et même des
orientations (au sens de guidage) des transformations qui
s'opèrent sur les sociétés.
12La sociologie a pourtant une spécificité qui la distin-
gue des autres sciences. En quoi consiste cette spécificité?
Perry and Perryl0 observent que toutes les autres discipli-
nes sont, comme elle, concernées par l'existence de l'être
humain sur terre. Mais ces dernières étudient les hommes
sous des angles spécialisés, limités: la biologie, par exem-
ple, s'intéresse à l'homme en tant qu'organisme vivant,
végétatif. La médecine essaie de guérir I'homme des ma-
ladies qui le frappent au point d'en menacer l'existence
physique. La. psychologie s'intéresse aux mécanismes
mentaux des individus. La religion essaie de satisfaire les
angoisses spirituelles des hommes. Les autres sciences so-
ciales essaient d'expliquer et de gérer des domaines parti-
culiers de l'expérience humaine. Mais seule la sociologie
étudie l'individu dans la totalité de son expérience comme
être social vivant en interrelation avec d'autres individus
au sein de la société, l'homme étant un animal social con-
damné à ne vivre qu'en société.
C'est donc l'étude des faits dans la totalité de leurs
aspects qui fonde la spécificité de la sociologie par rapport
à d'autres sciences. Cette spécificité fait de la sociologie
une science carrefour, une discipline à laquelle tous se
réfèrent, non seulement pour y puiser des thèmes de re-
cherches en rapport avec les besoins et attentes de la so-
ciété, mais aussi pour y restituer les résultats concrets des
recherches inspirées par lesdits besoins et attentes sociaux
dans le but d'apporter des solutions appropriées aux pro-
blèmes posés au départ.
On l'a dit plus haut, la sociologie a évolué comme
un monstre à plusieurs têtes. En effet, tout en ayant des
caractéristiques communes qui les distinguent d'autres
êtres de l'espèce animale, en dépit des apparences, les
hommes sont les êtres les plus différents les uns des au-
tres. Au plan physique comme au plan mental, chaque
homme constitue un exemplaire unique en son genre. Il y
IOJoOOand Erna Perry, The Social Web: An Introduction to Sociology,
Canfield Press, San Francisco, 1973, p. 2.
13a donc autant de psychologies (différentielles) qu'il y a
des hommes au sein d'une société. C'est là un élément qui
explique la difficulté de la sociologie qui doit repérer les
constantes au sein des cet amas de comportements en ap-
parence incohérents.
Deux options idéologiques semblent avoir marqué
l'évolution de la sociologie.
L2. Les .deux sociologies
D'aucuns considèrent le sociologue comme un trou-
ble-fête professionnel, un gêneur impénitent, un briseur de
mythes dont le rôle consiste à remettre en question des
croyances apparemment acceptées par une communauté,
d'en susciter de nouvelles, puis de soulever des doutes sur
celles-ci et, ainsi de suite, sans répit, sans discontinuer.
Cependant, la sociologie, comme toute autre science, a
évolué sur base de paradigmes. Par paradigme, on entend
« une matrice disciplinaire faite de concepts, lois, métho-
des, à laquelle se réfèrent les praticiens d'une discipline
particulière»]]. Il s'agit, pour Kuhn, de «l'ensemble de
croyances, de valeurs, de techniques que partage à un
moment une communauté scientifique donnée. C'est le
cadre à l'intérieur duquel se déroule le débat scientifique.
Une révolution scientifique se définit alors par la consti-
tution d'un nouveau paradigme... Par opposition, le tra-
vail d'approfondissement à l'intérieur du paradi~me
»]existant est de l'ordre du travail scientifique normal .
Pour le sociologue, le choix d'un paradigme repose
sur une conception du monde et de la société, une certaine
vision que se fait le chercheur de l'histoire, ses préoccu-
pations propres (son équation personnelle) ainsi que sa
11Bryant, cité par F. Séguin-Bemard et J.-F. Chanlat, L'analyse des
organisations: une anthologie sociologique, Tome I, Ed. Préfontaine
inc., Québec, 1983, p.6.
12
T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion,
Paris, 1983, résumé par Jean Denizet, Le dollar. Histoire du système
monétaire international, Fayard, 1985, p. 226.
14capacité de découvrir, à travers le chaos social, les cons-
tances explicatives des (re)productions des formes sociales
génératrices des changements sociaux. Il s'agit, en fait, de
recourir à un cadre théorique de référence qui permette
une sélection raisonnée des données brutes recueillies sur
terrain en vue de les rendre intelligibles.
Sans ce cadre théorique de référence, la recherche
resterait purement exploratoire, encore que même alors,
comme le note Monique Van Dormael, «l'observation
sans à priori ést un leurre. Nous avons toujours un modèle
de référence en tête, tant dans l'analyse que dans l'action,
et la condition pour garder le contrôle de ce modèle est de
l'expliciter... L'épistémologie contemporaine remet en
cause le présupposé que les faits parlent d'eux-mêmes et
qu'il est possible de dissocier complètement l'observateur
de ses observations, le chercheur de son objet d'étude. Les
faits sont perçus et interprétés par l'observateur à la lu-
mière d'un cadre de pensée - que ce soit une théorie plus
ou moins systématisée ou une idéologie implicite et dif-
fuse. Nier nos présupposés mène à nous laisser guider à
notre insu par une grille d'analyse qui échappe au champ
,,,. 13
de notre consclence et par consequent a tout contro "' 1e» .
La sociologie dans le monde a évolué sur base d'un
double paradigme, fonctionnaliste et critique:
. Le paradigme fonctionnaliste
Ce paradigme est resté dominant en sociologie parce
que sécurisant pour les classes privilégiées et dominantes.
En effet, le fonctionnalisme cherche, d'une part « à établir
les relations claires et linéaires entre certains facteurs et
leurs conséquences et, d'autre part, il s'intéresse davan-
tage à la situation actuelle qu'aux situations possibles. Le
13 De l'utilité d'un modèle de référence pour guider la recherche en
systèmes de santé: illustration à partir du modèle de référence du
système de santé intégré, in W. Van Lerberghe et X. de Béthume,
Intégrations et recherche, Studies in Health Services Organisation and
Policy, 8, 1998, Anvers, pp. 175-187.
15fonctionnalisme n'est nullement tourné vers l'analyse cau-
sale, qui oblige très souvent le chercheur à remettre en
cause l'ordre établi, ou vers la définition des situations
alternatives toujours menaçantes pour les tenants du statu
quo »14. Le fonctionnalisme en sociologie reste donc es-
sentiellement orienté vers le maintien et même la consoli-
dation du statu quo. Il accorde peu d'importance au chan-
gement social si ce n'est par le biais de certaines réformes
sous forme d'ajustements que nécessitent l'apparition des
dysfonctions. ,C'est donc une théorie du statu quo, de
l'ordre social établi tant dans ses postulats que dans ses
effets sur le plan de l'action.
Malgré toutes les critiques adressées au structuro-
fonctionnalisme théorisé par les Américains T. Parsons et
R.K. Merton pour ne citer que les deux grands, le fonc-
tionnalisme a survécu et a continué à jouer son rôle domi-
nant grâce à la théorie des systèmes qui repose sur un
double postulat fonctionnaliste: celui de l'unité fonction-
nelle qui affirme que tout système qui survit est un tout
dont les parties sont intégrées les unes aux autres; et celui
de l'équilibre quasi stationnaire qui veut que par suite des
dysfonctions qui y surgissent, les ajustements se font au
sein dudit système qui, cependant, garde son essence fon-
damentale.
Par ce fait, cette sociologie fonctionnaliste dite so-
ciologie du statu quo, a été tolérée et s'est donc dévelop-
pée sans obstacles majeurs car elle a toujours relativement
mieux conforté ceux que le système social privilégie. Elle
constitue donc une sorte de sociologie d'Etat, de sociolo-
gie de régime, celle qui dit des choses qui plaisent aux
oreilles des tenants du pouvoir et qui les mettent à l'aise
dans leurs actions.
14
F. Séguin-Bemard et J.-F. Chantat, op. cil., p. 7.
16