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Sur les rives de l'Alima

De
271 pages
La jeune Mwabe, au cours d'un long dialogue avec son père, découvre l'histoire de la terre de ses ancêtres établis, il y a fort longtemps, sur les rives de l'Alima, affluent du fleuve Congo. La nécessité de vivre en harmonie avec son environnement et sa culture d'origine s'impose rapidement à cette femme désireuse, également, de participer au progrès et de relever les défis de la mondialisation. On s'aperçoit ici de la nécessité de réconcilier les cultures dites traditionnelles et celles du monde moderne, afin qu'elles se nourrissent mutuellement, au lieu de se repousser.
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Sur les rives de l'Alima

A mes parents A mon épouse, pour sa patience, sa participation et sa disponibilité permanente A mes enfants et petits enfants, notamment Lucie qui m'a assisté avec patience à Binic en juillet 2001 pendant l'élaboration et la saisie de cet ouvrage, pour qu'ils aiment et valorisent leur culture tout en étant citoyens de leur pays et du monde. A tous ceux qui militent pour la défense et la promotion des droits fondamentaux de l'homme et des peuples. Aux parents, premiers éducateurs de l'enfant. Aux twèrè, ces magistrats philosophes et éducateurs, véritables bibliothèques vivantes. Aux éducateurs modernes. A la jeunesse en quête de repères.

Antoine NDINGA OBA

Sur les rives de l'Alima

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-5044-3

Avant-propos Les mutations observées ces derniers temps dans certaines sphères des sociétés en voie de recontruction engendrent chez l'homme des comportements opposés à son épanouissement et constituent des

obstacles réels à toute politique de développement ayant l'homme comme acteur principal. D'origines diverses, ces changements affectent particulièrement la vie socio-culturelle des populations, notamment les relations entre les différentes couches de la société ainsi que les rapports entre l'homme et son environnement proche ou lointain. Pris dans le tourbillon des problèmes de plus en plus complexes de la vie courante, l'homme n'accorde plus à son milieu l'intérêt qu'il mérite. Les médias et les distractions ne lui laissent pas le temps nécessaire pour vivre dans et avec son milieu. Il est culturellement tourné vers d'autres horizons, même quand on le croit physiquement présent, ignorant quasiment tout de son environnement physique, social et culturel. Dans les familles, les enfants et les parents s'ignorent, bien que vivant sous le même toit et ne se parlent que rarement, se privant de la possibilité d'apprendre les uns auprès des autres. Ainsi, les parents n'ont pratiquement plus la possibilité de partager avec leur progéniture l'expérience qu'ils ont de la vie. Chaque jour, chacun emprunte un couloir culturel parallèle à celui de l'autre. Les repas réunissant toute la famille se font de plus en plus rares. Dans les pays dominés et en voie de reconstruction, on assiste à la disparition progressive et inexorable du patrimoine culturel créé et légué

par les anCIens, pUIsque les parents n'ont plus l'occasion de le transmettre aux enfants. Par un usage inique des nouvelles technologies de l'information et de la communicaton, de nombreuses communautés humaines sont écrasées et vassalisées par les puissances dominatrices. C'est le triomphe de la mondialisation dans ses aspects les plus inhumains. Le monde ne peut prospérer et vivre en paix si de telles tendances ne sont pas arrêtées à temps. Il incombe alors à ceux qui perçoivent cette situation, le devoir de la corriger, en replaçant l'homme dans son milieu pour qu'il le transforme et le rende humainement utile à lui-même et aux autres communautés. On s'aperçoit ici de la nécessité de réconcilier les cultures dites traditionnelles et celles du monde moderne, afin qu'elles se nourissent mutuellement, au lieu de se repousser. Les parents et l'école devront enseigner aux Jeunes générations coupées de leur milieu par l'éducation mal adaptée et les influences extérieures nocives, les valeurs qui fondent leur identité tout en leur apprenant à s'ouvrir aux apports extérieurs favorables au progrès. Telle est la problématique qui sous-tend les thèmes abordés dans le dialogue qui va suivre entre Mwabe et son père qui n'est autre que l'auteur de ce livre. Thème I. Mwabe fait part de son chagrin à son père en regrettant de ne rien comprendre dans les faits qu'elle a observés lors de son séjour au village. La beauté de la nature, les richesses du langage et de la culture locale échappent à son entendement. Dans le milieu social qui l'a accueillie, elle ne connaissait pas grand monde. Se sentant étrangère

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chez elle, elle décide d'apprendre auprès de son père, les clefs qui vont lui ouvrir les portes de l'univers caché.

Thème II. Le père lui apprend quelques valeurs fondamentales chères aux populations de la terre natale. Par précaution pédagogique, il lui fait prendre part à des événements et diverses activités pratiques, en commençant par les situations vécues avant d'évoluer vers l'inconnu. Contrairement à ce qui se passe en ville, ici on apprend à l'enfant à connaître l'histoire et l'extension de la famille afin de pouvoir se situer aisément dans la société. On apprend à vivre en harmonie avec la nature. Vivre chez soi, inspire le respect et témoigne de la maturité et de l'esprit de responsabilité du jeune homme. Construire au village témoigne de l'attachement à la terre natale. Celui qui n'a pas de case au village est comparable à un oiseau de passage. On ne peut pas lui confier des responsabilités. Il est de passage et considéré comme un étranger en termes d'intégration dans le milieu.

Thème III. Ce thème se rapporte à la connaissance approfondie du milieu. Mwabe apprend ici la géographie, l'organisation de la société et le système judiciaire de la terre natale. Le père la promène à travers celle-ci. En suivant Mwabe et son père, le lecteur fera la visite avec eux; il appréciera au passage, l'Alima qui draine paisiblement ses eaux vers le fleuve Congo, la végétation

exubérante de la contrée, les plaines inondées de la rive gauche, la faune, les noms des arbres et des fruits succulents qu'on peut manger à satiété, ceux des animaux et des plantes; il découvrira les habitudes alimentaires des populations et l'histoire de la contrée. 5

Dans ce milieu, le contact avec la nature fait partie de l'éducation de base dispensée à l'école et dans les familles car la nature est un trésor aux ressources immenses, bénéfiques pour l'homme, à tout point de vue.

Thème IV. Mwabe apprend les caractéristiques de la vie socioéconomique de la terre natale et découvre des richesses qu'elle ignorait parce que l'école et les parents n'enseignent plus ces connaissances aux enfants. Comment, devenu grand, l'enfant peut-il parler de sa région et de son pays et participer à la résolution des problèmes qui s'y posent s'il ne les connaît pas? Les saisons sont présentées avec leur impact sur l'environnement et les activités des populations. Ainsi, Mwabe va dans les profondeurs de la vie économique et commerciale des populations.

Thème V. On aborde ici les questions liées à l'univers culturel et religieux, à l'attachement des populations à la solidarité dans la société et aux valeurs philosophiques de l'Otwère.

Thème VI. Comme toutes les sociétés à travers le monde, la communauté installée sur les rives de l'Alima dispose d'un système éducatif qui montre les préoccupations des populations en la matière. Les noms de personnes figurent parmi les supports du système éducatif et recèlent un contenu linguistique et philosophique riche.

Thème VII. Les populations des deux rives de l'Alima ne vivent pas en vase clos. Elles suivent l'évolution du monde. Elles sont préoccupées par les politiques des grandes pUIssances tendant à anéantir les 6

spécificités des autres cultures. La mondialisation est comme un couteau à double tranchant. Elle véhicule des valeurs positives mais aussi des aspects négatifs pour l'humanité. Il faut veiller à lui donner un contenu favorable au progrès, à la paix et à l'épanouissement de

l'homme. Tel est le point de vue des populations des deux rives de l'Alima. On le découvrira avec Mwabe. Thème VIII. On parle beaucoup de la démocratie. Sur les rives de l'Alima, les populations ont conçu un système permettant la gestion démocratique, sage et efficace des affaires de la cité, appelé Otwère. Les anciens n'accordent pas de considération aux dirigeants qui n'arrivent pas à gouverner leur pays dans la paix et la prospérité, par manque de sagesse et de savoir-faire et qui passent leur temps à abuser du bien commun.

Thème IX. Ce thème souligne la place du dialogue dans la société, en indiquant que le dialogue patient permet de trouver les solutions à toutes sortes de problèmes de la vie en société, au niveau tant local

qu'international. Grâce à lui, Mwabe a pu ouvrir les portes de la terre natale qui lui étaient fermées jusque-là et découvrir ses ressources, tout en s'ouvrant à d'autres horizons.

Comme on le verra dans le texte, toutes ces questions renvoient à des problèmes qui se posent non seulement aux populations des rives de l'Alima mais aussi dans d'autres régions du Congo et d'Afrique, voire dans d'autres communautés à travers le monde. C'est à titre d'illustration que nous les examinons dans le cadre de la vie des populations des rives 7

de l'Alima, affluent de la rive droite du fleuve Congo, dans les environs de l'Equateur. En transposant les situations décrites ici dans sa terre natale, le lecteur trouvera beaucoup de similitudes avec les faits de sa culture.

Le langage employé ici est celui de la conversation, volontairement simple et à la portée de tous les lecteurs. Les différents thèmes peuvent être lus les uns après les autres ou séparément, bien qu'ils soient complémentaires. Certaines formulations sont plus proches des schèmes des langues africaines plutôt que de celles de la langue française, notamment dans les relations familiales. Ainsi, on notera des papas, des mamans et des grands-parents partout, ce qui ne se dit pas dans la langue de Molière. Dans celle-ci, on n'a qu'une maman, par exemple. Ces formulations indiquent la profondeur des relations liant le locuteur et les autres personnes du mimieu. Parlant de ses cousins Sassou et Ngakala, son père dit souvent" ton papa Sassou", "ton papa Ngakala". Ces subtilités sont incompréhensibles pour les Occidentaux. Dans la culture des populations de l'Alima, elles signifient que le père invite sa fille à les considérer comme lui-même parce qu'ils sont ses parents directs, très proches; le plus souvent ce sont des cousins germains selon la culture occidentale ou des gens issus d'un même ancêtre. Tout cela est destiné à refléter l'originalité de la culture des populations des rives de l'Alima. C'est une précaution prise à dessein pour ne pas altérer le type de liens qui unissent les membres de la société sur les rives de l'Alima et dans d'autres régions du Congo et d'Afrique. Le lecteur qui veut comprendre

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les relations sociales dans ce milieu devra se livrer à un examen attentif de ces nuances qui émaillent tout le dialogue. Bien des mots du terroir sont employés également à dessein, au nom de la diversité culturelle, pour aider le lecteur à ne pas oublier qu'il est ici sur les rives de l'Alima et que le français a dû prendre la couleur locale pour mieux exprimer les réalités du milieu, avant de passer le relais aux langues nationales. Enfin, s'agissant de l'orthographe de la langue du terroir, on note les faits suivants: lui correspond au français ou; /bl et Ifl se réalisent

souvent {B} et {F} à l'intervocalique. L'ouverture et les tons des voyelles, n'ont pas toujours été notés, leur pertinence étant

occasionnelle.

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I. Les atouts de la terre natale

Mwabe revenait du village où elle avait assisté au manage de sa cousine Claudia. Elle y avait remarqué beaucoup de situations qu'elle ne comprenait pas et tenait à avoir le plus d'éclaircissements comprendre ce milieu et mériter d'en faire partie. Elle avait prévu l'entretien le soir, après le dîner, car c'est possible, pour bien

habituellement le moment que nous utilisons pour faire le point sur les récents événements survenus dans la famille. À ce moment, le calme est total dans la maison et aux alentours, les esprits sont dispos et moins distraits. C'est le moment idéal pour traiter des questions délicates. -Papa, me dit-elle, avec beaucoup de sérieux, je comprends maintenant la nécessité de connaître la terre natale, les origines de la famille, son histoire et le milieu dans lequel elle a vécu. J'en ai besoin pour pouvoir m'expliquer bien des faits que je connais ou VIS

superficiellement, c'est-à-dire sans en saisir les profondeurs. - Je suis prêt à te donner tout mon temps et à t'écouter, avec toute l'attention nécessaire car il s'agit là, à priori, des questions que j'ai toujours voulu aborder avec vous. Mais, vos esprits n'y étaient pas favorables et je me suis replié sur moi-même, ne vous comprenant pas non plus. Il semble que la situation soit mûre maintenant. Alors, que pouvons-nous faire? As-tu quelque chose à me dire? - C'est que, à l'occasion des voyages que j'ai effectués au village ces derniers temps, j'ai rencontré des personnes qui se présentaient à moi comme étant des parents. Mais je ne les connaissais pas. Les jeunes de mon âge étaient mieux informés. Ils pouvaient parler de leur famille tel Il

que nous l'entendons

chez nous, avec beaucoup de détails, en

remontant assez loin dans le temps. J'avais l'impression que, dans ce milieu, ils avaient bien les pieds sur terre. Ils avaient l'air bien dans leur peau. Ils pouvaient vous parler de tout, sans la moindre hésitation: de la nature, des animaux, des poissons, du folklore, des mets et des coutumes, pour ne mentionner que ces éléments. Il est agréable et instructif d'avoir des conversations avec eux. Franchement, j'étais complexée. - Comment! m'exclamai-je, pour marquer mon étonnement. En réalité, je voulais lui demander comment elle en était arrivée là, elle qui était si rigide sur ces questions. Mwabe baissa les yeux, laissa couler une larme puis éclata en sanglots, l'air torturée par un chagrin profond, puis ajouta: - J'éprouve beaucoup de regret pour ne t'avoir pas écouté plus tôt. La conséquence aujourd'hui c'est que je ressemble à un arbre sans racines. Dans mon milieu d'origine, je suis ballottée dans tous les sens à propos de tout. Pour beaucoup de raisons, je ne comprends pas toujours ce qu'on me dit ou tout simplement ce qu'on traite dans mon milieu. Le langage est grandement responsable de cette situation. Dans ce milieu, les mots ne suffisent pas. Il faut être initié au maniement des expressions et proverbes. Le langage est plein de philosophie et d'images qui renvoient à l'expérience vécue, au fond culturel et aux éléments de l'environnement physique. Il faut donc connaître le milieu pour

comprendre ses interlocuteurs et se faire comprendre d'eux. Ainsi, l'univers magnifique et riche véhiculé par la langue de chez nous ne peut être accessible qu'à ceux qui possèdent les clefs philosophique, sociale, 12

économique et culturelle, pour ne citer que ces aspects. Quant à moi, tout m'échappait et tout me faisait ressembler à une intruse. Le langage n'est pas le seul élément qui aggravait ma situation. J'étais insensible aux beautés de la nature parce que c'est par l'éducation qu'on apprend à les connaître et à les apprécier. Les danses ne me disaient pas grandchose, comme les chansons. Tout se passait comme lorsqu'on est devant une œuvre d'art. Pour bien la comprendre, il faut en maîtriser les clés, les critères d'appréciation; il faut une certaine initiation. Pendant que mes camarades jubilaient, j'étais triste, consciente de ce que je n'étais là qu'une simple spectatrice. Je comprends maintenant pourquoi tu nous parles souvent de ce milieu; tu veux partager avec nous l'expérience que tu as accumulée sur les origines de la famille et la culture de chez nous. C'est important, car il s'agit des œuvres laissées par nos ancêtres et de l'expérience qu'ils ont eue de la vie. Nous avons tort de ne pas prendre en considération ces acquis, avant de tourner le regard vers d'autres horizons, pour apprendre ce que d'autres peuples ont créé dans leur milieu. Les apports extérieurs doivent trouver chez nous nos propres acquis, ce que nos ancêtres nous ont légué. Les apports des autres cultures nous permettront de mieux nous connaître et de combler les lacunes constatées. C'est ainsi qu'on peut faire des progrès. Recevoir d'autrui sans rien lui apporter est souvent source

d'appauvrissement, voire d'aliénation. L'on comprend que beaucoup de personnes autour de nous soient superficielles parce que ignorant ce qu'elles sont, leur identité réelle et excellant à parler de l'expérience des autres, sans pouvoir en expliquer les fondements. Pour n'avoir pas pris en considération ces préceptes que tu nous as toujours prodigués, je me

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suis sentie étrangère chez moi. Voilà ce qui me fait de la peine et me chagrine aujourd'hui. Voilà le drame qui me torture. - Je te comprends, ma fille, lui répondis-je, sur un ton tendre, pour la calmer. Comme on le dit, il n'est jamais trop tard pour apprendre. Il faut simplement avoir le courage de se remettre en cause et de se débarrasser de tout ce qui entrave le progrès. Alors, que pouvons-nous maintenant? faire

- Je suis comme

un malade qui consulte un médecin. Le mal me ronge

et m'empêche de vivre normalement. Il faut que je me débarrasse du mal, même au prix de beaucoup de sacrifices, car c'est vital. Pendant que je lui parlais, Mwabe suffoquait et finit par éclater en sanglots, une fois de plus. Je la pris par la main gauche et ajoutai: - Je constate que tu es décidée à tourner la page et à considérer les choses avec plus de réalisme. Tu es bien motivée. C'est ce qui me réjouit. Les entretiens que j'ai souvent eus avec vous ont finalement produit des effets, malgré tout. Je croyais prêcher dans le désert.

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II. Quelques valeurs fondamentales

- Maintenant, pour agir avec efficacité et cerner le plus de questions, il faut procéder avec méthode en organisant les domaines que tu veux examiner. Sinon tu risques d'avoir des connaissances éparses, vouées à être mal assimilées. On va commencer par ce qui t'est le plus accessible, autrement dit, par des faits que tu as vécus, avant de remonter vers des questions plus complexes et lointaines, tant dans l'espace que dans le temps. - Je pense aussi que c'est judicieux de procéder ainsi, affirma Mwabé.

Les origines familiales - Papa, je voudrais pouvoir situer notre famille dans ce milieu car c'est important de savoir d'où l'on vient. J'ai constaté que les jeunes que je côtoie parlent aisément de ce genre de questions. Le but visé n'est pas de se replier sur soi mais de savoir où mettre les pieds chaque fois que c'est nécessaire. Par exemple, lors du règlement des problèmes de mariage ou de décès, chaque membre de l'assistance doit pouvoir choisir son camp, son clan, en se plaçant selon les clans familiaux. Là aussi, je suis souvent embarrassée car je n'ai pas bien retenu ce que tu nous dis souvent à ce sujet. Il me paraît nécessaire de commencer par ton identité. Ton lieu de naissance est tout un problème. On lit sur tes documents officiels que tu es né à Biala.

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-

Non, je suis né vers 1941 à Tchikapika, dans le quartier qui

s'appelait Oboo-a-Kufu, dans la maison de maman Kumu-Obunga, épouse du grand-père Itua-l'Ebaa. Biala est le nom offiel du village de mon père. Je dis bien nom officiel, car son village Ndongo situé là où se trouve le lycée technique, avait fusionné avec Biala sur ordre de l'administration de l'époque. - Et ton nom, que veut-il dire? - En réalité, j'ai plusieurs noms: il yale nom de naissance Adua parce que je suis né un jour qui s'appelle Odua, l'un des quatre jours qui existaient dans le cadre de l'organisation du temps chez nous, équivalant à la semaine aujourd'hui. Les trois autres jours sont: Tsono, Okia, Okondzo. Chacun de ces jours a une signification dans le vécu des populations de cette contrée. Ce système se retrouve dans d'autres régions du pays. Les enfants nés ces jours-là portent respectivement les noms de Tsono ou Atsono, Akondzo, Ikia. Généralement, ce sont les anciens qui se réservent le privilège d'appeler l'enfant par ces noms. Dans mon cas, quelques mamans et tantes l'utilisent, ainsi que quelques aînés ou amis qui m'ont connu enfant ou veulent se situer dans mon intimité. C'est ce que fait la sœur Onduma Colette, par exemple.

- On t'appelle aussi Ediéngondo ; d'ailleurs, tu as donné ce nom à mon frère Ngakala. - En effet, je m'appelle aussi Ediengondo ou Odiéngondo sur la rive droite, dans les environs d'Essébili. Ce nom à caractère philosophique est un élément du proverbe edii engondo awé la élèè à wa« le propriétaire est souvent victime de la malveillance des autres ». Il incite 17

à réfléchir sur la leçon qu'il faut en tirer pour bien se conduire dans la vie. En effet, sans prendre garde, on peut subir cette situation. C'est donc un nom qui indique le destin que peut subir celui qui le porte, s'il n'en tient pas compte dans sa conduite en société. Il m'avait été donné par Indonga, un grand philosophe et voyant qui habitait à Eboungou, où vit une partie de la famille de ta mère. Maman Okonaka était partie le consulter pour savoir pourquoi je pleurais beaucoup. On lui répondit que l'enfant voulait qu'on l'appelât par ce nom. Voilà pourquoi on devait aussi m'appeler par ce nom. On dit qu'après, je cessai de pleurer, content d'avoir atteint le but. - Pourquoi t'appelles-tu aussi Ndinga ? Mon grand-père Ndinga aurait dit à sa fille Mwabe ma mère, dans un songe, qu'il souhaitait que je sois son homonyme. Celle-ci a donc obéi à son père en me donnant son nom. Ce nom avait été retenu pour les documents officiels.
- Il Y a aussi Oba. - Je l'ai ajouté plus tard, pour honorer la mémoire de mon père, car

c'est son nom. Je voulais aussi me distinguer d'un ancien camarade étudiant qui s'appelait Ndinga Antoine comme moi. A cause de ce nom, le vendeur de caillasses de Total à Bacongo nous confondait, servant l'un à la place de l'autre, ce qui retarda l'évolution normale des travaux de construction de la résidence familiale de l'Avenue Nelson Mandela. Nous avons dû procéder à une mise au point en lui demandant de tenir compte des différences tels que les noms des parents, les âges et les villages.

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Voilà, ce n'est pas simple, tu as bien fait de poser la question. Car il est certain que beaucoup de jeunes gens de ta génération regrettent de ne l'avoir abordée du vivant de leur père. Nous reparlerons de cette question à propos de la culture dans la contrée. - Qui sont tes grands-parents? - Le père de mon père s'appelait Kanga Onono originaire d'Itomba, installé par la suite à Ndongo chez le grand-père Olessongo neveu de sa femme Mwabweré mère de mon père. Quant au père de maman, son nom est Ndinga Onyanya, natif d'Essébili. La mère de ma mère s'appelait Kumu. C'était une jumelle. Elle était née à Itandii sur la rive droite de l'Alima, de Dimi lekwele et de sa femme Ngala tous deux venus d'Ipunu à Ekongo. - Où as-tu fait l'école primaire?

- A Tongo,

du CP1 en 1951 au CE2 en 1954, avant d'aller suivre les

CM1 et CM2 à Sainte-Radegonde (Tsambitso). - Et le collège? - Au CM2 en 1956, j'avais fait le concours du Juvénat de Makoua où je suis resté jusqu'en 3e,en 1960. - Et après la classe de 3e ?

- Je

suis allé à Berbérati pour poursuivre les études dans le cadre du

Juvénat. Conjointement avec les études religieuses, je suivais la seconde par correspondance parce que ce niveau n'existait pas là-bas. En juin 1961, je quittai Berberati pour Brazzaville où j'avais fait les classes de 1e, et Terminale à Savorgnan de Brazza et Chaminade. Après le Bac obtenu en juin 1965, j'avais fait la Propédeutique en 1966 puis les deux premiers certificats de licence de Lettres Modernes, l'année suivante. Les deux derniers certificats, je les passai à Bordeaux 19

en 1968. L'année suivante, j'obtins la Maîtrise créée cette année-là. En 1969, je m'inscrivis en 3° cycle et passai l'année probatoire en rédigeant un mémoire sur le sujet de la thèse. Le 5 janvier 1972, je soutins le Doctorat de 3e cycle et terminai ma formation professionnelle en

sciences de l'éducation à l'Unesco car je menais les deux en même temps. Deux jours après, je pris l'avion pour rentrer au pays où j'avais débuté mes enseignements à l'Ecole Normale Supérieure d'Afrique Centrale (E.N.S.) et à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines. J'en avais marre du séjour de 4 ans passé à l'étranger, loin du pays et des parents. - Tu nous parles aussi de ton mariage avec maman. Qu'en est-il? Je célébrai les mariages coutumier et "officiel" avec ma bourse d'étudiant, respectivement au village Elondzi, par respect pour ma bellefamille, au mois de juillet 1966 et à Brazzaville le 9 septembre 1967. Pour répondre à tes questions, je t'ai donné là des informations essentielles sur ton père afin que tu sois capable de répondre aux questions qu'on te posera. Les autres informations sur ma personne, je te les donnerai dans des circonstances appropriées car si je dois parler de moi ce doit être dans le cadre de la connaissance de la terre natale. Les autres considérations, je te laisse le soin de les découvrir. Elles sont plus faciles à découvrir parce que facilement accessibles. Pour ta formation, il faut que tu apprennes à chercher. Ainsi, tu me situeras dans ce cadre. Notre réflexion partira de quelques souvenirs que nous avions vécus ensemble. C'est une façon de te les rappeler, pour donner aux nouvelles connaissances qui suivront, une base solide. De quoi pouvons-nous parler à présent?

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Honorer les parents et les anciens Mwabé se mit à me rappeler quelques souvenirs:

- Je me souviens,

par exemple, du voyage que nous avions effectué au

village, en juillet 1986. En ce moment-là, tu étais recteur de l'université. La veille du départ, tu avais réuni tes parents maternels et paternels. Je ne me rappelle plus l'objet de cette réunion familiale. Etait-ce pour annoncer ton voyage au village?

- Non!

ce serait trop simple et puis, quelque peu ennuyeux d'avoir à

convoquer la famille chaque fois qu'on doit aller au village, juste pour les en informer. La réunion avait un autre but. Tu as bien vu que les années suivantes je n'ai plus pris cette initiative. - De quoi s'agissait-il alors ?, interrogea Mwabé

- Cette fois-là, je devais réunir les parents maternels

et paternels parce

que j'allais au village pour réaliser quelque chose qui les concernait: rendre hommage à la mémoire de mes parents en construisant leurs tombes. C'était un grand événement dans la famille. Par respect pour eux, il fallait que je les prévienne. En le faisant, j'obéissais aux règles qui régissent les rapports dans la famille. Dans cette situation, je devais me considérer avant tout comme un enfant appartenant à la famille de mes parents. Toute initiative de ma part concernant mes parents devait être portée à leur connaissance. Il s'agissait pour moi de demander leur autorisation en quelque sorte, car aller sur la tombe de quelqu'un est dans nos traditions quelque chose de délicat. Je ne pouvais pas me prévaloir du fait qu'il s'agissait de faire quelque chose de bien pour mes parents pour me passer d'eux. Non! Il faut comprendre que mes parents 21

appartiennent à leur famille, même morts et que, moi, je ne suis qu'un enfant qui doit les honorer, même si logiquement je devrais pouvoir agir librement puisqu'il s'agit de mes parents. C'est apparemment trop

compliqué pour toi. Je n'en suis pas offusqué. Car cela contribue à préserver la cohésion et I'harmonie dans la famille. - Je comprends maintenant pourquoi tu avais préparé et réalisé ces retrouvailles avec beaucoup de soin. Je me souviens que tu avais acheté beaucoup de boissons. - C'est exact. Chez nous, on ne reçoit pas quelqu'un sans lui offrir quelque chose. C'est une marque d'hospitalité. On donne à boire mais aussi bien d'autres produits du terroir tels que la cola, le plus souvent. Il faut retenir que dans notre culture, les affaires se traitent autour d'un pot. C'est notre manière de manifester le respect envers les invités et solliciter leur faveur. Pour cette circonstance, il s'agissait de solliciter leur compréhension et leur autorisation, par rapport à mon projet. - Je me souviens, acquiesça Mwabé, en remuant la tête. Tout s'était bien passé. La grand-mère Geneviève Mandat, le papa Denis Sassou Nguésso et le papa Alphonse Nguésso d'une part, les grands-pères Hemi Dimi et Gabriel Nganongo d'autre part, y étaient. Pourquoi les avoir préférés à d'autres? influents. - Oui, il y a d'autres parents. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Ces parents-là sont représentatifs de mes familles paternelle et maternelle. - Comment ça ? demanda-t-elle. - Tes papas Denis et Alphonse sont les neveux de mon père. Dans la tradition, ils sont ses héritiers. Quant aux grands-pères Dimi et 22 Je sais qu'il existe d'autres parents tout aussi

Nganongo, ils représentaient la famille de maman. C'étaient ses frères. L'oncle Dimi Henri était de mêmes père et mère que maman. L'oncle Gabriel Nganongo était l'un de ses cousins paternels proches.

- Tu oublies

de mentionner les autres invités. Qui étaient-ce?

- C'étaient des amis d'enfance qui avaient fréquenté l'école primaire avec moi à Tongo ou à Sainte-Radegonde près de Tsambitso qui a pratiquement disparu aujourd'hui. Il s'agit de tonton Mbenguet Gaston et de tonton Ambroise Gambouélé et de bien d'autres dont la liste très longue risquerait de nous prendre trop de temps. Ils connaissent mon passé et ma famille. Je voulais les associer pour leur dire que je ne les ai pas oubliés et qu'eux aussi, ils comptent parmi les personnes qui me sont proches et chères. Il y avait aussi quelques collègues et travailleurs de l'université comme tonton André Bouya. - Tout ce monde me paraissait hétéroclite, ajouta-t-elle. Je m'aperçois qu'il n'en est rien. - Au début de la cérémonie, je levai le verre pour expliquer le but de mon voyage au village. Je me souviens encore de leur approbation par un grand mouvement d'avant en arrière de la tête. Certains me l'ont confirmée de vive voix, à la fin de la cérémonie. Les invités restèrent pendant environ deux heures. L'ambiance était joyeuse et tout le monde me remercia de les avoir associés à cette manifestation familiale. Après, j'avais entrepris de ramener en voiture ceux qui étaient venus à pied. La cérémonie prit fin ainsi et nous avions passé le reste de la nuit à préparer le voyage, pour quitter le lendemain de bonne heure, c' est-àdire vers 5h car à cette époque, la route n'était pas encore bitumée. Il fallait prendre cette précaution pour profiter de la fraîcheur matinale. Le véhicule de marque japonaise était plein. Tous les enfants y étaient, à 23

l'exception de Kanga, Ngakala et Ngoyo qui n'étaient pas encore nés. Tu y étais donc avec Ngala et Oba ainsi que tantine Honorine et tonton Ferdinand, un cousin orphelin de père et de mère que j'avais fait venir du village alors qu'il était au C.E.l, pour l'aider à poursuivre les études et à réussir la vie. Le voyage s'était bien passé et nous étions arrivés à Oyo le sOIr. - Que s'est-il passé ensuite? - À l'arrivée, nous avions été accueillis par le sous-préfet Nguesso Patrick que nous n'avions pas prévenu. C'était à la résidence officielle située au milieu de la cour, à quelque 100 mètres du collège. J'étais accueilli à la fois en tant que grand frère et personnalité, car le Recteur est classé parmi les autorités qui ont droit à des égards. Je dois préciser qu'il s'agit de la première résidence car une autre avait été construite par la suite. Elle avait l'air abandonnée. Enfin, on s'installa malgré tout. La nuit parut longue car la chaleur qui régnait dans la maison empêchait de dormir. Le lendemain, au petit matin, il fallait s'organiser et prendre les dispositions nécessaires en rapport avec le but du séjour. - En quoi consistaient-elles? - Eh bien! la première précaution consistait tout d'abord à informer les parents de mon père. C'est-à-dire le papa Dimi Ibondzi, l'oncle Ngiénga Daniel cousin de papa et de maman, ainsi que le grand frère Ambendet Valentin représentant sa mère, la tante Mwébara. Les parents de maman devaient aussi être informés du but de mon séjour. Les oncles Jean Yoka et Auguste Akila les représentaient.

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- Pourquoi
exagéré?

cette autre précaution, alors que tu avais fait quelque N'est-ce pas

chose de semblable avant notre départ de Brazzaville?

- Pas du tout! Pour comprendre tout cela, il faut placer chaque chose dans son contexte. En effet, à Brazzaville, il s'agissait d'informer les parents qui habitaient dans la capitale du pays tandis que ici, je me devais d'accomplir le même protocole car bien qu'ils soient aussi représentatifs que ceux de Brazzaville, en tant qu'habitants du village, ils exercent la fonction de gardien des lieux sacrés. Et l'on ne peut faire quoi que ce soit dans ces lieux sans leur feu vert. Selon nos traditions, le fait de passer outre à ce protocole porte malheur. En réalité, il s'agit d'une contrainte destinée à faire respecter les règles de bonne conduite dans la vie familiale. Il s'agit aussi, en l'occurrence, d'éviter de tomber dans ce milieu comme un cheveu dans la soupe.

Je passai la journée à prendre les contacts dans le cadre des préparatifs de la rencontre qui devait avoir lieu le soir, là où nous étions logés, c'est-à-dire à la résidence du chef de district. Cette journée coïncida avec la fête nationale du 15 août. J'achetai beaucoup de boissons comme je l'avais fait à Brazzaville. - N'est-ce pas trop ?, s'exclama Mwabe. - Pour les raisons que j'ai évoquées tout à l'heure, il fallait accepter le sacrifice.

- Le soir,

les invités étaient arrivés nombreux ainsi que bien d'autres

personnes qui n'étaient pas prévues. Le tam-tam trônait depuis l'aprèsmidi et les batteurs s'étaient déjà mis à l'œuvre. Tout le dispositif était au

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