Survivre au travail
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Description

Aimez-vous votre travail ? Est-ce que c'est dans votre travail que vous vous épanouissez ? voyez-vous un avenir dans ce que vous faites, ou travaillez-vous en attendant de pouvoir vous arrêter bientôt ? Etes-vous de ceux qui ont pu aménager leur travail à distance ? Surfant sur une vaste culture, l'auteur présente tour à tour les visions de Weber, Kafka, Jorge Luis Borges ou Machiavel.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 10
EAN13 9782296472716
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SURVIVRE AU TRAVAIL
Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l’action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d’un terrain, d’une enquête ou d’une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Bernard FORMOSO, L’identité reconsidérée. Des mécanismes de base de l’identité à ses formes d’expression les plus actuelles , 2011.
Isabelle LOIODICE, Philippe PLAS, Núria RAJADELL PUIGGROS (sous la dir.de), Université et formation tout au long de la vie, Un partenariat européen de mobilité sur les thèmes de l’éducation de s adultes , 2011.
Maxime QUIJOUX, Flaviene LANNA, Raúl MATTA, Julien REBOTIER et Gildas DE SECHELLES (sous la dir. de), Cultures et inégalités. Enquête sur les dimensions culturelles des rapports sociaux , 2011.
Nathalie GUIMARD et Juliette PETIT-GATS, Le contrat jeune majeur. Un temps négocié , 2011.
Christiana CONSTANTOPOULOU (sous la dir. de), Récits et fictions dan s la société contemporaine , 2011.
Raphaële VANCON, Enseigner la musique : un défi , 2011.
Fred DERVIN, Les identités des couples interculturels. En finir vraiment avec la culture ?, 2011.
Christian GUINCHARD, Logiques du dénuement. Réflexions sociologiques sur la pauvreté et le temps , 2011.
Jérôme DUBOIS (sous la dir. de), Les usages sociaux du théâtre en dehors du théâtre , 2011.
Isabelle PAPIEAU, La culture excentrique, de Michael Jackson à Tim Burton , 2011.
Aziz JELLAB, Les étudiants en quête d’université . Une expérience scolaire sous tensions, 2011.
Odile MERCKLING, Femmes de l’immigration dans le travail précaire , 2011.
Hermano Roberto THIRY-CHERQUES
SURVIVRE AU TRAVAIL
Traduit du portugais (Brésil) par Armelle Le Bars
L’Harmattan
Du même auteur

Techniques de modélisation de projets culturels,
Traduction de Sonia Vieira, L’Harmattan, juin 2006

Ce même livre paru au Brésil :
Sobreviver ao trabalho
FGV editora, Rio de Janeiro, 1ª Ed. 2004

© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56594-4
EAN : 9782296565944
Prologue
Dans ce livre j’ai essayé d’aborder la lutte que mène le travailleur pour survivre dans le monde des organisations et de décrire les stratégies utilisées pour concilier la subsistance matérielle et la survie spirituelle, afin de rester rationnel dans le monde du travail. Un monde qui nous paraît souvent hostile, incohérent et contradictoire mais auquel nous ne pouvons pas encore échapper.
Mon approche est fondée sur des données et informations obtenues grâce à des recherches empiriques. Comme le savent bien tous ceux qui se sont chargés un jour d’aborder ces questions, les recherches scientifiques dans le domaine des relations sociales sont insuffisantes pour exprimer ce que l’on voit et ressent dans l’activité quotidienne avec les personnes et les institutions. La relation rigoureuse des faits et l’annulation méthodique des émotions, troublent plus qu’elles n’éclairent. Les données masquent plus qu’elles ne révèlent les modes de vie. Au-delà des données, j’ai cherché à décrire les sentiments et la façon d’agir de ceux qui luttent pour survivre aux organisations.
Différents observateurs ont vécu ou décrit des stratégies de survie, à des occasions et dans des contextes différents. Le récit ou la légende de la vie du golem m’a servi de référence vis-àvis de ceux qui s’écrasent devant l’organisation du système. J’ai utilisé le système kafkaïen pour aborder ceux qui séparent le travail et la vie de l’esprit. Le machiavélisme m’a permis de mieux comprendre ceux qui essaient de survivre dans les organisations grâce au pouvoir sur les autres et même à leur assujettissement. Le professionnalisme wébérien, pour comprendre ceux qui prennent de la distance par rapport au travail des organisations qui les absorbent. La vision de Borges, enfin, pour appréhender ceux qui trouvent dans l’individualité non présentielle, la façon de concilier le besoin de travailler avec la raison d’être des organisations.
Le choix de ces auteurs et personnages n’est pas fortuit. Tout au long du processus de recherche, d’interprétation et de rédaction, je me suis rendu compte que d’autres - beaucoup plus compétents que moi -, avaient vécu, appris et décrit les raisons qui déclenchent des stratégies que nous adoptons consciemment ou inconsciemment, en tant que travailleurs, pour garder notre raison tandis que nous essayons de faire survivre notre corps. J’ai emprunté leur regard éclairé pour comprendre ce que j’ai vu et recherché dans les documents sur la subsistance dans le monde du travail. Ce sont les auteurs de ce que j’ai développé. Ce qui dans les explications peut paraître obscur ou erroné, voire confus, est à mettre sur le compte de ma maladresse.
1 - Survie
Le travail salarié, tel que nous le connaissons, est en train de disparaître. Les mutations dans les organisations et les technologies ont fait de l’employé un facteur mineur dans la production. La survie du salarié est menacée par un adversaire sans pitié : le fait que l’on puisse s’en dispenser. Dans de nombreux cas, la quantité d’énergie et l’intelligence dépensée pour obtenir et conserver une occupation est déjà égale à celle de l’effort consacré à produire. Actuellement, le rêve du progrès indéfini et de son corollaire, le travail pérenne, n’est plus possible. Nous luttons pour rester au travail et pour résister au travail.
Les recherches 1 qui ont été à l’origine des idées présentées ici, avaient comme objectif de mieux saisir les transformations que connaît aujourd’hui le monde du travail. Avec le temps, le contraste entre ce qui est décrit dans la littérature technicoscientifique et les préoccupations ressenties dans les organisations ont provoqué un changement de cap. En mettant en relation le travail et la production, l’emploi, la vie en collectivité, la réglementation et tous les éléments qui composent le monde des organisations, le thème de la survie a commencé à apparaître de manière récurrente. Dans le contact quotidien avec les responsables, l’encadrement et les ouvriers, il est apparu clairement que l’économie et les formes d’organisation sont en train de transformer en victime, non seulement le travailleur, mais le travail lui–même en tant qu’activité socialement établie.
Cette constatation m’a progressivement amené à orienter différemment ma recherche (de l’analyse hypothético-déductive conventionnelle vers la recherche phénoménologique) et à inverser l’objet même de la recherche. J’ai voulu comprendre comment le travailleur situé à tous les niveaux, suivant les formations et les secteurs, élabore et met en pratique des stratégies qui lui permettent de survivre spirituellement et qui lui permettent non seulement de vivre du travail mais de vivre en harmonie avec le travail.
Dans notre système universitaire, une vieille habitude d’autosatisfaction perturbe nos mécanismes de compréhension, plus encore qu’elle ne discrédite le monde universitaire. Au début de mes recherches, les conditionnements culturels et une pseudo-objectivité méthodologique m’ont amené à percevoir la survie comme une chose imposée, nécessaire à la subsistance matérielle. Mais, peu à peu, il m’a semblé évident que ce n’était pas le sentiment profond qui animait la survie dans le contexte dans lequel je menais cette recherche. En tous cas ce n’était pas là le sens prioritaire émanant des données et figurant dans les discours des travailleurs. Les termes de l’équation étaient autres. Au-delà de l’impératif évident de la subsistance et donc du travail en tant que moyen de survie, il y avait la question sous-jacente d’essayer de survivre au travail. L’activité productive du début du XXIe siècle est devenue si spécialisée et si absorbante qu’elle a empêché toute possibilité de vie autonome. Une vie dans laquelle les préoccupations et les objectifs quotidiens n’auraient pas été uniquement ceux de l’organisation, dans laquelle les amis ne seraient pas seulement les collègues de bureau ou d’atelier, dans laquelle l’esprit ne serait pas absorbé par l’action et l’avenir de la survie matérielle. La vie sans le travail était impensable pour la majorité des individus et celui-ci était même devenu un artifice, annulant toute vie spirituelle et émotionnelle. Le véritable problème de celui qui travaille étant alors de parvenir à garder son humanité dans un monde hostile. Un monde réfractaire à ce qu’il y a d’exclusif dans l’être humain : la raison, la conscience de ce qui donne un sens à la vie et apporte le bonheur.
Survivre
Le terme “survie” est étranger au jargon technique des sciences humaines et sociales. Dans le quotidien de la recherche sur le terrain, à partir des observations et des expériences sur la rationalité et les valeurs humaines, j’ai pu identifier trois signifiés pour le même mot. Survie signifie, selon l’acception étymologique, soit de continuer à vivre après un événement déterminé, soit selon le sens commun de vivre “malgré”. Souvent et c’est le sens le plus fréquemment utilisé, il signifie simultanément les deux notions : continuer à vivre après ce que l’on peut encore attendre, malgré l’adversité et les malchances dues au hasard. Le premier sens, “vivre après que” se réfère autant à l’anachronisme de la façon de travailler qu’à la manière inattendue de continuer à accomplir des tâches imposées par les transformations économiques et le progrès technologique. De même que nous sommes surpris de la persistance d’une idée ou du fait que quelqu’un ait survécu à un accident, nous nous étonnons que les foires et les universités aient survécu aux circonstances qui les ont vues naître, il est surprenant que les individus parviennent à garder un esprit sain et à conserver leur raison face aux formes de travail qui existent.
La deuxième acception du terme survie, vivre “malgré”, est liée à l’adaptation plus qu’à l’obstination. Des exemples de cette survie se trouvent dans les routines de travail veillant à n’apporter aucun changement tout au long des années - comme dans le travail de bureau -, ou encore dans des vertus, comme celle de la fidélité institutionnelle, qui a survécu aux révolutions technologiques et aux changements dans les procédés de fabrication, bien qu’il s’agisse de formes, de modèles et de conduites très coûteuses quand on les examine dans l’optique du système. Ce qui retient ici l’attention est tant le fait que, pour survivre, quelqu’un accepte de faire un certain type de travail, que celui des causes qui amènent un individu à s’assujettir à exécuter des tâches répétitives, dangereuses ou n’ayant aucun sens.
Un impératif
La recherche dans le domaine de la survie rencontre quelques barrières et tabous qui compliquent la compréhension de ce qui se passe au niveau des travailleurs et des organisations. La première d’entre elles est le caractère “nécessaire” prêté au travail. A chaque fois que la question du changement ou de la disparition du travail entre dans la discussion, des arguments émergent sur la nécessité de maintenir le statu quo. Jamais la disparition du travail n’est vue comme une éventualité. Quand la survie des formulations sociales auxquelles nous sommes habitués est en jeu, c’est la règle de St Augustin 2 qui s’impose disant que la nécessité fait loi. L’idée selon laquelle la fin de tout type de travail ou d’emploi puisse être naturelle, rencontre une forte résistance. Les propositions de modifications dans les structures des activités de production sont également tabous, le démantèlement des postes de travail ou l’acquisition de nouvelles techniques, bien que – ou peut-être parce que -, ces phénomènes se produisent de plus en plus fréquemment.
Paradoxalement cette résistance cohabite avec le discours du libéralisme économique dont les mots d’ordre -compétitivité, qualité, satisfaction du consommateur -, impliquent nécessairement des changements structuraux dans les organisations et exigent, de manière implicite, la disparition des éléments inefficaces, qu’ils soient externes (les autres organisations) ou qu’ils soient internes (le travail inefficace).
Malgré l’acceptation fréquente de la gestion contemporaine impitoyable, dans laquelle les faibles ne survivent pas, le maintien des postes de travail est perçu comme une exigence. Il s’agit d’un paradoxe: on espère que l’emploi vivra au delà de ce que l’on devrait espérer.
A l’origine de ce paradoxe il y a un deuxième groupe de difficultés. Au-delà du discours qui ne correspond pas à la pratique ni à la crainte évidente des risques du jeu économique - en effet la compétition n’est intéressante que pour celui qui gagne –, il y a l’insécurité, car les forces qui agissent sur les marchés et sur les postes de travail sont inaccessibles, voire incompréhensibles pour la plupart des travailleurs. Enfin il y a la difficulté d’avoir à préciser ce qui, ou qui , devrait survivre. La survie serait-elle la survie des plus aptes ou des plus adaptés ? Observons que ce sont deux concepts différents. Etre apte à survivre, signifie ici réunir des conditions stratégiques et opérationnelles suffisantes pour résister à un environnement hostile ou hautement compétitif. “Etre adapté” tendrait à vouloir dire que le travailleur a trouvé un créneau qui le protège des pressions purement économiques.
Côté discours, opinions en vogue, il y a ce que l’on a appelé la “métaphysique influente" 3 , nous avons ici une des idées centrales de Malthus (1965)4 Dès lors que tous ne peuvent pas sur-vivre dans un monde compétitif, une “loi naturelle”, imposée par la saturation de populations et par la rareté des ressources – exprimée dans le monde biologique par la maladie et la mort prématurée et dans le monde social par la misère et par le vice – supprimerait les travailleurs les moins aptes. Du côté de la sensibilité, nous avons la préservation, quel qu’en soit le prix, de l’organisation dans laquelle nous travaillons, du milieu auquel nous appartenons, de l’emploi qui subvient à nos besoins. La contradiction réside dans le fait que nous sachions que la disparition naturelle des formations et des routines de travail sont inévitables, mais nous espérons que cette disparition ne se produira pas. Nous vivons dans la contradiction entre ce que nous croyons naturel et ce que nous désirons.
La difficulté à considérer la suppression du type de travail que nous exerçons est également logique. Peut-être s’agit-il d’une ingénuité sage refusant la vie telle qu’elle se présente vraiment, dépouillée de toute fantaisie et qui se trouve confortée dans l’ignorance. Ou cette résistance existe-t-elle peut-être, parce qu’il nous est difficile d’appartenir à un monde qui change, à une structure sociale qui évolue, qui s’adapte, qui cesse d’exister.
Lorsque nous indiquons une date après le nom d’un auteur, il s’agit de celle de la parution de l’édition utilisée par Hermano Thiry-Cherques et mentionnée dans la bibliographie.
Tant dans la vie pratique que dans la philosophie, le thème de la mort – non pas le thème d’un autre type de vie (la vie après la mort), mais celui de la mort en elle-même -, est l’un des plus difficiles à traiter. La mort – que ce soit notre propre mort, que ce soit la mort des organisations auxquelles nous appartenons, que ce soit celle du type de travail que nous exerçons –, n’est pas quelque chose en soi, c’est une négation. C’est la non-vie, la non-existence. Nous ne pouvons pas en discuter sans faire un grand effort de rationalisation, de même que nous ne pouvons pas nous référer à un non-arbre, à un non-peuple, à une non-organisation. Tout au plus mentionnons-nous (notre esprit et l’histoire mentionnent) l’arbre, la population, l’organisation 5 tels que lorsqu’ils étaient vivants.
Laissant de côté les subtilités logiques, la question qui persiste est : pourquoi, malgré tout le discours rationaliste, nous comportons-nous dans notre for intérieur, comme si le travail était éternel ? Les explications sont nombreuses. Par exemple, comme la psychanalyse ou l’un des courants de la psychanalyse, traite le thème de l’aversion à l’idée de la disparition - et de tout ce qui s’y réfère -, comme étant un phénomène d’omission. On dit que l’homme primitif ne pouvant nier rationnellement le fait de la mort, y compris de sa propre mort, mais ne pouvant pas non plus l’accepter entièrement – la mort des êtres aimés est douloureuse etc.-, il cherchait à la nier psychiquement 6 . Le processus de la civilisation nie la mort par l’invention de la continuité de la vie et, en raison de la culpabilité, cesse de la mentionner en l’omettant dans le discours quotidien.
Le tabou du travail
De même qu’il est raisonnable de penser que la spécificité de cette explication est équivalente à une autre, on peut se poser la question de savoir ce qu’apporterait le transfert du tabou de la disparition du travail. Les possibilités sont diverses. Il y a d’abord l’idée de l’appartenance, la sécurité de se sentir appartenir à des groupes sociaux, d’/appartenir à/. D’une certaine manière nous nous identifions toujours aux communautés auxquelles nous appartenons, aux organisations que nous servons, aux milieux que nous fréquentons. De telle sorte que la disparition du travail dénoue un lien vital dans notre existence. En deuxième lieu la rationalité administrative (l’ingénierie des processus etc.) n’est pas exactement ce qui lie l’homme à l’organisation mais c’est plutôt l’entité abstraite, le composite communauté-produits-marque, l’entité dont nous faisons partie, ou à laquelle nous pensons appartenir. La suppression du travail nous prive de notre apparence, du masque derrière lequel nous nous présentons au monde. En troisième lieu, conformément à ce qu’ont démontré les réponses individuelles à des recherches sur des situations critiques subies par des organisations (les “ disaster researches ”) 7 , le propre sens de la menace contre l’organisation, l’entité collective qui abrite notre travail, crée des perturbations dans notre capacité cognitive, provoque des exagérations dans les jugements ou dans les attentes, au détriment des évidences. Les situations de crises successives, affrontées par les organisations modernes, engendrent un type de réponse-modèle psychique, dans lequel la conservation du “ statu quo ” joue un rôle dominant et dans lequel la survie de l’organisation (et de l’emploi) a acquis une valeur de vie ou de mort.
Survie sociale
Une autre difficulté à accepter l’idée de la disparition de l’emploi, des postes de travail et des segments de production inefficaces, réside dans la résistance à la notion selon laquelle nous sommes incapables de contrôler les forces qui s’exercent sur les entités sociales. L’analogie avec les forces naturelles – la sélection biologique –, fait partie du discours moderne mais par ignorance même, elle ne fait pas partie des convictions sur les lois de la survie dans la vie sociale. L’idée du hasard – de l’incapacité ou de l’impossibilité de contrôler les forces qui agissent sur le travail –, implique d’accepter, comme les paléontologues ne cessent de le démontrer à propos du monde biologique, que la survie est plus accidentelle que nous ne le supposons (que ne le supposait le darwinisme classique). Nous savons aujourd’hui que les forces de la nature fonctionnent beaucoup plus comme une loterie que comme une lente épuration des plus aptes et des mieux adaptés. De telle sorte que la propre survie de la lignée ancestrale de l’espèce humaine ( chordata ) est acceptée aujourd’hui comme étant l’œuvre du hasard 8 .
Cet aspect aléatoire est dû au processus d’apparition des facteurs différentiels de survie. Mais pourquoi apparaîtrait il un facteur déterminé, qui garantirait plus tard l’existence d’une lignée, alors que d’autres disparaitraient ? Dans la nature, dans l’évolution biologique, la question présente des difficultés presque insurmontables. Ceci parce que les éléments qui constituent les êtres vivants et qui sont l’œuvre du hasard, peuvent être ou ne pas être utiles à la survie. Une aile n’apparaît pas comme une aile prête à voler, mais comme une excroissance, une proto-aile sans utilité. Le hasard a fait que des mutations successives, au long des millénaires, ont couvert de plumes cette proto-aile, articulée d’une certaine manière, jusqu’à ce que par des circonstances aléatoires – un changement dans l’environnement ou l’apparition d’un prédateur par exemple –, fassent du vol, même si ce n’est qu’en planant, la condition de la survie de l’espèce. Le hasard serait-il également le déterminant de la survie des organisations et des types de travail ? Les techniques actuelles de gestion affirment que non, que nous pouvons savoir quels facteurs détermineront la survie et la modèleront. Que nous pouvons non seulement savoir avec anticipation que le vol sera nécessaire, mais également créer les ailes avant qu’il ne soit impératif de voler pour la survie. Toutefois la raison, l’expérience de vie intra-organisationnelle, ne nous permet pas d’ignorer que de nombreuses tentatives visant à préparer les organisations et les personnes au futur, se sont révélées inutiles, surtout lorsque les circonstances socio-économiques les ont orientées en dehors des modèles attendus, comme lors les différentes crises par lesquelles passe le capitalisme. De plus, dans l’examen de grandes “populations” d’organisations et d’emplois de même type (par exemple, d’entreprises familiales de taille moyenne) ou de formes d’organisations (structures de type fonctionnel), il existe des exemples évidents de disparitions subites, de mortalité à grande échelle à un moment donné. Par analogie avec la sélection naturelle, les facteurs aléatoires ou presque aléatoires, ne sont pas rares non plus dans la vie des organisations. Là se trouvent les effets des événements qui vont des méga-crises mondiales du pétrole, passent par des plans gouvernementaux d’extraction au succès plus qu’improbable, par les changements environnementaux et les effets du terrorisme et arrivent aux innovations technologiques dont la portée est imprévisible. Par exemple, combien de postes de travail liés aux systèmes conventionnels de communication ont cessé d’exister suite à l’introduction du fax ? Et combien d’autres ont été créés ? Combien sont actuellement supprimés pour cause d’obsolescence ? Que cette analogie soit valable ou non, quiconque, ayant un minimum d’information, ne peut nier que le plus souvent les différents types de travail sont obligés de se transformer ou sont condamnés à disparaître de manière totalement inattendue. Pourtant nous agissons comme si ce n’était pas inéluctable. Quand les organisations et les processus administratifs s’effondrent, l’attitude est généralement d’étonnement et de rejet. Quand le travail menace de cesser ou qu’il devient insupportable, nous cherchons des stratégies, certaines étant d’ailleurs désespérées, pour le faire persister.
Les stratégies
Les données dont nous disposons indiquent que, bien que les moyens utilisés par les travailleurs pour maintenir et garder le contrôle dans le monde des organisations varient dans beaucoup d’aspects, il y a des déterminations communes de l’ensemble des individus avec des conduites semblables. Ce sont des modèles, des stratégies ou des façons de survivre 9 .
Les modèles de survie décrivent un éventail de possibilités bien diversifié. Nous avons cherché à les présenter dans l’ordre de la plus grande à la plus petite sujétion de l’esprit. Nous nous référons dans le premier cas au golem, celui du travailleur qui ne survit pas en dehors du travail, qui est comme un automate dont la vie est complètement aliénée au travail. Nous avons choisi comme deuxième cas ou modèle de survie, le travailleur kafkaïen, qui n’a pas conscience de ce qui lui arrive et qui, pour garder sa sérénité, cloisonne radicalement sa vie privée et son travail. Le troisième modèle est celui du professionnel qui choisit comme stratégie de mettre une distance entre le travail qu’il réalise et l’organisation qui le rémunère. Il tente ainsi, par cet effet de distance, de préserver son esprit des pressions exercées par le collectif de l’organisation. Le quatrième modèle correspond au style machiavélique, ce sont les travailleurs qui utili-sent les stratégies du pouvoir – les formes de domination politique –, pour concilier leur monde privé et leurs besoins de sur vie matérielle, en assujettissant les organisations ainsi que les personnes dans les organisations. Le cinquième et dernier, est le modèle qui a comme stratégie de base l’absence physique du travailleur. C’est la forme de travail solitaire pour laquelle nous avons pris comme icône l’écrivain Luis Borges, modèle de ceux qui vont au-delà du professionnalisme. La stratégie dans laquelle le rapport entre le travailleur et l’organisation est marqué par l’éloignement mais aussi par l’indifférence 10 .
1 La plus complète de ces recherches a visé à identifier “des modèles de survie” dans des industries. Elle s’est tournée vers la survie morale dans l’environnement industriel. (Cherques – 2000). D’autres recherches, comme celle qui a étudié le rapport entre le niveau technologique et la productivité, (Cherques et Figueiredo - 1994) ont eu comme objectif la survie matérielle.
2 St. Augustin (1950) St. Augustin n’avait pas la patience comme vertu. Quand on lui a demandé ce que Dieu faisait avant la création, il aurait répondu que Dieu était auparavant en train de créer l’enfer pour y envoyer tous ceux qui posaient des questions comme celle-là (Paul, 2000) Egalement cité comme étant de Publius Syrus ( Sententiae ) (Tilgher, 1931).
3 C’est-à-dire la vision du monde dominant. Le terme est de Humberto Eco (1983).
4 Cf Malthus, édition de 1965, voir la bibliographie.
5 Sur la difficulté à affronter la disparition des organisations aux USA, cf. Sutton, 1983.
6 Freud, 1968. Contre l’évidence des corps morts, on imagine des fantômes, des démons. On en arrive, à l’extrême, à imaginer une entité supra-corporelle, l’âme, et à séparer l’individualité en un corps et une âme. Les idées de vie après la mort, soit celle de la transmigration ou celle de la réincarnation, ou encore l’éternité de l’âme, tirent de la mort le sens de fin de la vie et se transforment en une convention de la civilisation. L’homme se convainc de son immortalité. Mais pas seulement. Au delà de l’ambigüité de sentiments entre la mort de l’ennemi et celle de l’être aimé, Freud attire l’attention sur une ambivalence de sentiments de l’homme primitif - mais également sous-jacente chez l’homme civilisé -, par rapport à la mort. Chaque être aimé fait partie de nous, de notre ego. Quand il meurt, il tue en nous cette partie. Mais chaque personne, même aimée est un autre être, avec quelque chose d’étrange et d’hostile Cette ambivalence naît devant la mort de l’être aimé – qui est simultanément soi-même et un étranger - un sentiment de culpabilité qui rend l’idée de la mort imprononçable ou pour le moins de mauvais goût.
7 Pour une synthèse de ces recherches à partir de 1943, cf. Staw, 1981.
8 Pour une discussion à la portée du non-spécialiste, sur l’actualité de la théorie de l’évolution des espèces voir Gould, 1991.
9 Nous utilisons le terme “ensemble”, dans le sens que lui donne la logique ([Boole, Cantor, etc.), c’est-à-dire, d’éléments qui possèdent une propriété déterminée. Nous utilisons le terme “classe”, également au sens logique de collection d’ensembles qui possèdent au moins une caractéristique en commun. L’utilisation de l’expression “groupe” serait impropre car les groupes sont des ensembles d’éléments reliés entre eux par une identité commune et les personnes auxquelles nous nous référons ici ne forment pas des groupes, dès lors que bien qu’elles aient une identité commune, elles ne maintiennent pas une dynamique relationnelle interne.
10 Des premières versions des parties mentionnées ici, sont parues dans la revue Organização e sociedade, vol 9, no. 25, sept-déc 2002: Le golem laborieux, dans la Revista Portuguesa e Brasileira de Gestão, vol.1 no. 1, avr-juin 2002: kafka salarié, dans la Revista de Administração Pública, vol.36, no. 6, nov-déc. 2.002: Le travail comme profession; dans la Revista de Administração de Empresas vol. 33 no. 1, jan-fev, 1993 Machiavel fonctionnaire et vol. 35 no.1, jan-fev 1995, la rébellion conservatrice.
2 - Le golem laborieux
Le matin du deuxième jour du mois de l’Adar de l’an 1580, le Rabbin Judas Loew, ayant besoin de remplacer des travailleurs exténués, eut recours au dernier golem dont on ait jamais entendu parler. Il l’appela Yossele. Celui-ci accomplit son des-tin. Il travailla vaillamment jusqu’à en mourir. Tellement qu’il reçut plusieurs hommages et à l’entrée du quartier juif de Prague une statue a été érigée en son honneur. Jusqu’à ce jour son tombeau peut être visité dans l’atrium de la Synagogue Nouvelle, vétuste et seul à avoir survécu aux nazis.
Les golems 11 pétris dans l’argile de Moldavie, prennent vie par l’intermédiaire de l’invocation d’un sortilège qui inclut, omet, inverse ou mélange la formule sacrée YHWH (Yahvé). Prononcé de manière erronée, le sortilège cause des disgrâces abominables. Pour cette raison il est difficile aujourd’hui de trouver un vrai golem. Mais les personnes qui agissent comme eux ne sont pas rares. Vivre comme un golem est la manière trouvée par certains travailleurs pour résister aux pressions dues à la configuration de l’économie et des organisations contemporaines. Les travailleurs-golems sont l’objet du chapitre qui suit. Nous y discuterons des qualités distinctives de ceux qui ne rebellent ni ne s’éloignent, mais qui acceptent ou préfèrent au contraire se soumettre totalement au système pour survivre 12 .
Dans le monde du travail pénible et hostile dans lequel nous vivons, tandis que quelques-uns d’entre nous cherchent à garder ce qui nous reste de jugement en nous cachant derrière les para-vents du formalisme, d’autres mènent des existences parallèles, écartelés entre le travail et la famille, divisés entre produire ou tomber dans l’oisiveté. D’autres encore se réfugient dans la désinformation, ils végètent, résignés, tout en s’occupant. Mais il y a ceux dont la conduite diffère radicalement de celle des autres. Des individus qui, par choix, par tempérament ou en raison des vicissitudes de leur histoire personnelle, ne distinguent pas leur vie du travail 13 . Pour eux, la vita activa et la vita laborans sont une seule et même vie. Ce sont des individus qui produisent sans restriction aucune, en tant que travailleurs ils ont renoncé à leur individualité, pour eux le travail est un refuge et une garantie, un port sûr pouvant les abriter des intempéries de l’existence. Travailleurs absolus qui en guise de formule de survie tolèrent ou établissent un accord de réciprocité dans lequel la vie est otage du système et le système assure la vie.
Le travailleur-golem est loin d’être un individu dont la vie aurait été limitée par les besoins de la survie. Ce n’est pas non plus un ex-rebelle dompté. C’est quelqu’un qui n’a jamais pensé à se rebeller, quelqu’un qui est tellement associé au système que son esprit lui est totalement aliéné, quelqu’un qui a l’ambition de faire partie de l’appareil productif et qui veut être reconnu comme étant utile à la production. Par nature ou pour des raisons stratégiques de survie, ce type de travailleur développe une attitude d’acceptation et de conformisme. Manipulateur et lui-même manipulé, auteur de mythe et crédule, c’est un exclus par rapport au monde qui existe en dehors du travail.
La configuration socio-économique qui existe, en intellectualisant le travail industriel, en rendant caduques les savoirs des responsables de la gestion et en restreignant les opportunités du secteur tertiaire, induit l’apparition de la disposition d’esprit du golem et de ses doubles – le robot, l’androïde et le cyborg – et encourage la prolifération de ceux qui dépendent du système pour survivre, non seulement physiquement, mais aussi mentalement et socialement.
Plus loin, nous discuterons de la manière particulière dont lutte l’esprit pour subsister en adoptant une mentalité servile et aliénée, une mentalité qui mène au conformisme et à l’instrumentalisation du travailleur. Nous examinerons comment ces circonstances le rendent apte à assumer la responsabilité de la tâche mineure qui consiste à manipuler les autres travailleurs, et comment elles lui font payer pour sa survie, le prix d’une vie non réalisée et de la solitude.
La morale relativisée
Dans une page, fréquemment et religieusement remémorée et citée, Karl Marx a soutenu que par son travail l’homme transformait la nature et que, par ce processus, il se transformait luimême 14 . Que le travail humanisait l’homme. Peut-être était-il dans le vrai. Peut-être le mécontentement a-t-il fait qu’il n’ait pas fréquenté ou qu’il ait oublié ce qu’il a entre-aperçu à la Yeshiva de Trèves. Sinon, qu’aurait-il dit du travailleur-golem , de l’être humain qui adhère parfaitement aux valeurs du système ? Aurait-il assimilé sa conduite à une création, une adéquation ou à une métamorphose ?
Nombreux sont ceux qui prétendent que le workaholic , le travailleur absolu, le golem humain, est un être créé par les processus modernes de gestion. Mais ce n’est pas vrai. Le golem existe depuis toujours. Dans le Pentateuque, il apparaît comme un être inachevé comme une ébauche d’homme 15 . Dans le Talmud 16 également, c’est l’entité ou l’état qui a précédé Adam. Déjà dans la Cabale c’est une matière brute, sans forme ni contour, créée par le Rabbin Abba ben Rav Hamma. On raconte qu’Ibn Gabirol a créé un golem aux alentours du premier millénaire et que le Rabbin Samuel en a créé un autre pour lui servir dans la France du XIIe siècle. Le fait est que mythique ou pas, quand il a fini par être quelque chose de plus qu’un protohomme, et cela depuis des temps immémoriaux, le golem est tout de suite apparu comme un être prédestiné à peiner sans relâche 17 . Le travailleur-golem n’est pas récent et il n’a pas eu non plus l’âme séquestrée par le système : il est une créature du système, son âme est l’âme du système. Il n’est pas comme le Dr Faust, l’alchimiste germanique qui au XVe siècle a vendu son âme au diable. Il n’est pas croyable que cela ait pu en être autrement. Qu’il ait pu être transformé par le travail ou même colonisé, dans le sens qu’Habernas a donné au terme de la reddition des valeurs de la vie aux valeurs de la production 18 . Le golem était déjà là quand la colonisation des esprits a commencé. Il s’est toujours adapté à la perfection aux besoins du système. Il s’ajuste en beauté dans un monde comme le nôtre, dans lequel les animateurs professionnels ne se fatiguent pas de le répéter, produire c’est vivre. Un monde dans lequel l’annulation de l’individualité sert au progrès 19 .
Le travailleur-golem s’épanouit aujourd’hui comme il s’est épanoui à d’autres époques, parce qu’il se réalise à travers les réalisations du système. Il se réalise aussi en tant que système : il est une hyperbole de la colonisation. Non pas un cas extrême mais quelque chose qui dépasse les limites de l’interférence du système sur la vie et devient une singularité. Son système de valeurs subit plus qu’une simple ingérence de l’instrumental sur le vital. En lui les valeurs instrumentales sont créditées comme des valeurs éthiques, tant à l’extérieur – des valeurs déclarées –, qu’intérieurement –, des valeurs qui orientent la vie et le vécu. Extérieurement, la moralité du travailleur–golem s’exprime par le compromis avec des préceptes comme veiller à la qualité du travail, être à l’écoute du client et être performant dans la réussite commerciale 20 . Intérieurement, par le sacrifice de l’esprit critique. Le travailleur-golem attelé au travail et à la production, adopte une morale pendulaire, une morale qui suit le système, parce que sa culture est celle du système et son éthique a été hypothéquée selon les besoins du système 21 .
Ses valeurs oscillent entre les besoins de survie et les convictions héritées, les valeurs religieuses, qui favorisent l’idée selon laquelle la vie et le travail sont des choses du monde et n’ont rien à voir avec la morale. Pour lui il n’est pas possible de détacher l’éthique du travail. Si la vie est le système et si les valeurs du système changent selon les fluctuations de l’économie, des ruptures technologiques et des difficultés de la l’éthique doit l’être également. Le relativisme éthique ne signifie pas de “ne pas avoir d’opinion” ou de “n’avoir aucune politique” au sujet de la morale. Au contraire c’est une position réfléchie, selon laquelle toute évaluation est une évaluation relative par rapport à l’un ou l’autre modèle déterminé. C’est une attitude qui s’ajuste parfaitement à la mentalité du travailleur-golem. Des phrases comme “c’est leur affaire, ça les regarde”, ou “chacun sait où est son point sensible” ou plus rudement “chacun à sa place”, sont des phrases très courantes quand on demande une appréciation sur des incidents qui concernent de possibles transgressions éthiques 22 .
On peut regretter que des êtres humains aient supprimé les valeurs et les vertus individuelles. Que leur espérance personnelle soit amenée à se confondre avec l’espérance collective et la fortune de leur existence avec la fortune de la production 23 . Mais la survie, telle qu’elle est présentée ici – cohérence personnelle et résistance du psychisme face aux pressions du système -, impose, pour pouvoir devenir effective, une logique, une explication du monde et de la vie.
Le ghetto
Le travailleur-golem n’est pas une abstraction, une construction d’idées appropriées. C’est une réalité concrète et documentée qui est constituée de deux caractéristiques : une mentalité conformiste et un désir de s’en remettre à une autre instance pour tout ce qui touche à sa volonté et à sa vie –, le désir d’être identifié à une quelconque structure sociale. La première dérive de l’assujettissement comme condition d’existence. La deuxième, de la conviction ou de la sensation que l’individualité n’existe qu’en tant que partie d’un tout. Toutes les deux provenant de l’idée selon laquelle chacun de nous n’existe que par rapport aux autres, aux groupes, aux institutions, aux organisations. Il s’agit d’une exacerbation de l’idée hégélienne de la reconnaissance 24 . Pour le travailleur-golem, être ce n’est pas seulement être reconnu. Etre, c’est être reconnu comme une partie fonctionnelle, comme un sous-système. Les efforts pour éclairer la rationalité des attitudes de conformisme, tournent autour des motifs de ceux qui s’aliènent au système. Mais cette dernière est une voie sans issue. Il ne s’agit pas ici d’une question de motifs, mais de raisons. Et l’unique façon que nous ayons de comprendre ces raisons est, comme dans toute compréhension valable dans le domaine du social, de nous mettre à la place des autres, de nous mettre à la place du travailleurgolem. La question devient alors : pourquoi nous abandonnons nous au système ? Pourquoi nous inclinons-nous devant des valeurs extérieures, ou adoptons-nous les valeurs du système comme si elles étaient les valeurs de la vie ?
Naturellement, ceci est un thème très vaste et il y aura probablement une raison personnelle pour chaque travailleur. Mais si nous restreignons la question à la conduite observable des ensembles de personnes qui font leurs les valeurs du système, alors l’explication s’oriente vers le développement d’une mentalité spécifique, vers une sphère d’attitudes cohérentes, qui peuvent être décrites comme un mélange de mentalité de ghetto et de volonté d’appartenance.
L’étude que le psychanalyste et théoricien Bruno Bettelheim a publiée, sous le titre de “mentalité de ghetto" (1991) , a été menée à partir d’un essai d’explication du fait que de nombreux juifs et tziganes s’étaient laissés emmener dans des camps d’extermination nazie. Bettelheim lui-même, survivant de Buchenwald, identifie les racines du conformisme dans la culture des groupes fermés. Son argumentation est que dans l’Europe de la première moitié du XXe siècle, pendant trois générations, tous ceux qui n’étaient pas disposés à se soumettre à des conditions de vie sans être aucunement respecté et tout ceux qui voulaient partager les nouvelles libertés offertes par le capitalisme, ou promises par le socialisme, se sont éloignés de la vie des ghettos. Aventuriers, intellectuels, ceux aux tempéraments ambitieux ou indépendants et qui recherchaient la liberté, n’étaient déjà plus là quand est arrivé le nazisme. Il ne restait que les habitués de l’oppression, ceux qui s’accommodaient de l’assujettissement imposé par les “gentils”, avec, en toile de fond, celui de la religion et celui, habituel, de toutes les communautés cloîtrées. De sorte que, quand la Gestapo est entrée, il n’y a eu dans l’esprit de ces personnes, qu’une variation d’intensité, mais pas une discontinuité, comme il peut le sembler à un observateur extérieur. On a accepté ce que l’on avait toujours accepté, ce qu’il était naturel d’accepter.
Le ghetto est une situation extrême, mais “la mentalité de ghetto” ne l’est pas. Elle est même assez commune. La première caractéristique de cette mentalité est le refus de voir. Les juifs et les tziganes vivant la ségrégation, pensaient que ce qui ne leur était jamais arrivé, n’arriverait jamais. Ils ne pouvaient pas concevoir l’extermination raciale parce qu’une procédure pareille était contre la nature humaine. Ils ne pouvaient pas voir, comme beaucoup ne parviennent pas à le voir, que de telles tueries se produisent tout au long de l’histoire et continuent avec une constance insupportable. La seconde caractéristique de la mentalité du ghetto est l’insensibilité comme tactique de survie. Quand n’importe quelle dégradation est assimilée, quand on accepte tout, quand on rit lorsque le grossier moujik tire la barbe de quelqu’un, l’oppresseur a tendance à se fatiguer, il a tendance à permettre que l’opprimé survive et même qu’il prospère. C’est l’idée selon laquelle ceux qui se plient ne se brisent pas.
A la différence des autres travailleurs, pour les golems qui acceptent d’aligner leur vie sur le système, l’aliénation au système signifie la perte de plus en plus prononcée du sentiment de sa propre vie. Au lieu que la tension, accidentelle ou continue, les rendent distants des valeurs du système, elle les rapproche. En “revêtant l’uniforme”, ils deviennent plus radicaux, on pourrait presque dire qu’ils se fanatisent. Ces individus adoptent de plus en plus les valeurs des organisations. Pour eux, il y a de moins en moins de vie en dehors du système. Cela ne veut pas dire que leur vie aille mal, ni même que ce soit une vie sans perspectives mais que toute leur perspective de vie se limite à “l’appartenance”. Ils passent du besoin d’appartenir à un groupe, à celui d’appartenir à une organisation, de s’aliéner intégralement. Ce transfert, décrit par Galbraith (1968) , est une rationalisation de l’idée de ce qu’il y a derrière les motivations, pures ou induites, étudiées par March et Simon (1958) . Notion selon laquelle, lorsque les objectifs de l’organisation, de la technostructure et du travailleur coïncident – ou doivent coïncider -, ces valeurs doivent être les mêmes. Le caractère monacal de l’appartenance et la hiérarchie de valeurs se confondent. Il ne s’agit pas de flatterie ou de couardise mais réellement de conviction, d’engagement, si nous voulons une mauvaise traduction de la vertu (ou perversion) de commitment 25 .
Le refus de voir et l’insensibilité vis-à-vis de l’oppression du système, typiques du travailleur-golem, semblent être le résultat de décennies d’entraînement et de Taylorisme. Dans les usines, les bureaux et derrière les guichets, le refus d’entrevoir d’autres réalités et l’acceptation passive de ce qui arrive, provoquent, ou au moins contribuent à la formation d’une mentalité conformiste, semblable en beaucoup de points à la mentalité du ghetto, et pour ce qui en résulte : l’aliénation radicale.
L’aliéné
C’est Hanna Arendt (1958) qui, la première, a signalé que le processus d’aliénation avait un effet beaucoup plus profond que celui qui est décrit dans le marxisme de stricte observance. Son argumentation est qu’à partir de la révolution industrielle, quand le travail, opus , représenté par l’artisanat a été remplacé par le travail – labor -industriel, les produits de l’effort humain sont devenus les produits du travail- labor , dont la destinée finale est d’être consommés, à l’inverse des produits du travail- opus dont la destinée est d’être utilisés. De sorte que nous finis-sons par vivre dans une société de laborers , de laborieux, ceux qui font le labeur. Une société de golems aliénés aux résultats, au contrôle et souvent à la compréhension des processus de production. 26
Quand les valeurs du système sont considérées comme les valeurs de la vie, la survie devient aussi contrôlable que le sont les facteurs du marché et le progrès technique pour le travailleur de la chaîne de production. De telle sorte que les travailleurs– golems sont triplement aliénés : ils s’aliènent à la force de production comme le voulait Marx ; ils aliènent leurs volonté au sens rousseauiste du terme, aux forces du marché ; ils aliènent enfin leur vie spirituelle au fortuit, à l’aléatoire, au hasard de leur destinée matérielle.
Le concept d’aliénation a une histoire. Aliens , c’est l’autre, l’étranger. L’aliéné est celui qui est séparé, qui est devenu extérieur, étranger. En droit c’était, et cela continue à l’être, la vente ou la cession d’un bien à celui qui en devient le propriétaire. Rousseau 27 utilise le terme dans le sens de “aliénation totale de chaque associé (membre de la société), avec tous ses droits à la communauté”. Hegel (1992) considère que l’esprit devient aliéné (Geist) lorsqu’il est devenu étranger à lui-même. Marx, tout au long de son œuvre, utilise le terme avec une triple acception : l’aliénation par rapport au produit du travail, par rapport à l’acte de produire et par rapport à la vie. Max Weber 28 croyait que l’aliénation était le produit de la rationalisation technique de la société, de l’impératif de nous aliéner pour notre survie aux organisations et à la production, peu importait qui était le maître de l’organisation et la manière de produire adoptée.
Dans le processus d’aliénation au sens marxiste, non seulement la production devient étrange pour le travailleur, mais la force vive du travailleur se transforme en objet. Les relations sociales, à l’intérieur et en dehors du système sont réifiées ou chosifiées, 29 l’aliénation est le système imposé à l’homme, privé de conscience de soi, du pouvoir autonome de décision. Il devient une chose comme un esclave, un golem 30 . L’aliénation de la volonté, décrite par Rousseau se produit encore plus profondément 31 . Elle ne découle pas seulement du système économique, mais des systèmes de production. Les machines autorégulées, aux immenses cycles de fonctionnement autonome, les îlots de production et de vente et les autres traits du profil de la production et du commerce d’actualité, renforcent l’aliénation de la volonté en ne laissant que des brèches d’opportunité ouvertes pour les adeptes systémiques. Pour en finir, celui qui est spirituellement aliéné, en se laissant emmener par l’éventualité, en s’en remettant au système, incorpore une aliénation qui transcende la question juridique de la propriété des moyens de production et la question politique de la volonté. Une aliénation qui dérive de l’autonomisation de la production et des services, des machines de contrôle numérique et de la carte de crédit, de la customisation électronique et des achats via Internet. Une situation dans laquelle la machine n’est pas la prolongation de la personne qui travaille mais sa remplaçante et dans laquelle les processus industriels, de service et même les processus commerciaux, se situent au-delà de la portée du travail comme du capital. Un contexte dans lequel le travailleur absolu, le golem, s’encadre parfaitement, un monde qui s’aliène de plus en plus et qui fait de l’autoreproduction sa raison de vivre.
Le robot
Le golem est extrêmement utile au système, mais il n’est pas toujours docile. D’ordinaire les golems sont des gens soumis et dévoués mais ils ont une vie propre et il peut leur arriver de se rebeller. C’est pourquoi les rabbins écrivaient le mot vérité ( emet = vérité ) sur leur front, de sorte qu’en effaçant la première lettre de ce mot vérité ( met = mort ) ils les détruisaient. Ils sont également très difficiles à tromper. En effet, toutes les instructions les concernant étaient inscrites sur une feuille de pa-pier mise dans leur bouche. Dans la ville de Prague en pleine Renaissance, quelqu’un enseigna à lire à Yossele et il découvrit ce que voulait dire le message. La légende dit qu’il fut tellement déçu de l’attitude de son maître qu’il s’enfuit et ne fut jamais retrouvé. Mais cela ne doit pas être tout à fait vrai puisque son tombeau n’est pas vide. Ce qui est certain c’est que Yossele s’est rebellé parce qu’il avait découvert qu’il n’était pas comme les autres personnes. Pour cette raison quand, en 1920, toujours à Prague, le golem est réapparu sous la forme d’un robot, son créateur s’est donné la peine de l’humaniser complètement.
Avatar de l’ancien Golem, le robot est une invention du tchèque Karel Capek, qui écrivit une pièce (R.U.R. – Rossum’s Universal Robots ) dans laquelle les personnages étaient des automates. En tchèque, “ robota ” signifie travail obligatoire. Un “ robotinik ” est un serf. Le terme robot, aujourd’hui employé universellement, se réfère à la machine qui réalise des travaux pour aider les gens ou pour effectuer des tâches difficiles ou désagréables. Les robots originaux de Capek n’étaient pas en métal. Ils étaient fabriqués à partir d’un substitut chimique du protoplasma. La trame de la pièce R.U.R. est sur l’insurrection des robots. Elle se termine lorsqu’Hélène, un robot féminin, obsolète et Primus, un robot masculin parfait, s’éprennent l’un de l’autre. Ils reçoivent la bénédiction de leur créateur pour se marier mais il leur incombe de payer les erreurs de leurs prédécesseurs insurgés. Ils reçoivent également de nouveaux noms: Adam et Eve 32 .
En plus de servile et aliéné, le golem, devenu robot, est entièrement instrumentalisé. Pour cette raison, le changement des processus de production, la nouvelle technologie, la perte d’emploi, la retraite sont pour lui des figurations de la mort, de la fin de l’existence. Parmi les traits qui forment sa microculture, se détache en premier lieu, la méfiance et l’aversion vis-à-vis de tout ce qui peut menacer l’ordre établi. Tout désordre dans l’équilibre du système est interprété comme une atteinte aux valeurs de la vie. En deuxième lieu, on trouve, comme découlant de ce premier trait, la limitation des horizons. Les robotniks vont vers l’immédiat, ils jouent le rôle qui sert le mieux les besoins du système. La troisième caractéristique est celle de l’acceptation sans aucune critique de ce qui est imposé par le système.
Il est très rare que les travailleurs-robots aient des relations sociales avec quelqu’un en dehors du travail. Ils mènent une vie restreinte à la vie de l’organisation, pensant que le groupe familial et les relations personnelles sont une extension de l’entreprise ; ils vivent dans une prison, la cage en fer de Weber 33 qui est la représentation de la culture matérielle du “marché” et de son “pouvoir inexorable”. Qui est également la prison mentale dans laquelle nous sommes enfermés par notre façon de penser. C’est la prison d’une humanité spécialisée, qui a une vocation, contrainte d’abandonner l’universalité de l’humanité et à vivre dans un monde rationnalisé et “désenchanté” 34 . Mais le travailleur robotisé ne souffre pas à cause de cette prison en fer, puisqu’il ne la voit pas. Il l’intègre simplement.
Ce chemin mène à la mort de l’esprit. Les couleurs de l’existence, la vie en profondeur semblent avoir été effacées. La survie spirituelle semble avoir été sacrifiée au profit de la survie matérielle et émotionnelle. Mais - alors que pèse sur le travailleur-robot le fait du progrès technique accéléré, les pressions d’une économie de marché dont la régulation sociale est nulle ou insuffisante, la précarité des organisations et du travail qui ont eu une incidence cruelle sur le vécu –, pour lui le sens de la vie n’est pas mort car ce sont l’organisation et le travail qui donnent un sens à la vie.
Il est significatif que la productivité, l’écoute du client et la rentabilité semblent être, pour ces personnes, des facteurs qui ont tendance à perdre l’importance qui leur est encore donnée actuellement 35 . Cela démontre une dissociation entre le travail – une valeur et un bien en soi – et son résultat –, la production/productivité. Dans une interprétation immédiate il semblerait que pour eux le travail ne serve pas à la production mais à la vie. Toutefois l’enquête de terrain montre que c’est exactement l’inverse. Le système et la vie sont plus que confondus : le système, par l’intermédiaire du travail, facilite la survie.
L’Ustensile
La stricte observance des règles fixant les valeurs du système se prête à tout type d’instrumentalisation. Du côté le plus obscure, il s’agit de provoquer l’excès de travail de la part du robot ou de l’utiliser précisément à cela. De l’autre côté, il s’agit de présenter l’effort de croissance économique de l’organisation comme une espèce de conquête du bonheur individuel. Le travailleur-robot n’est pas un fantoche, une poupée de chiffon. Ce n’est pas un automate ayant obtenu son autonomie, mais quelqu’un vivant comme s’il était un automate. Il s’adapte tellement bien au système qu’il ne peut pas se rendre compte à quel point il est utile, à quel point il est un ustensile, un instrument 36 .
L’instrumentalisation dont l’androïde est la victime et l’instigateur, provient des pratiques de la gestion des ressources humaines et non d’un intérêt individualisé 37 . De même que les techniques du contrôle de soi, de nombreuses formes actuelles des pratiques des Ressources Humaines exploitent les facettes de l’instinct de survie. Elles se fondent sur l’illusion de connaître l’avenir et sur l’espérance d’améliorer ou de prolonger la vie. Elles promettent à l’employé un avenir meilleur ou davantage de confort ou plus d’assurance. Là se trouvent les normes
(plans de carrière) qui vont corriger les injustices et stabiliser la vie fonctionnelle. C’est aussi là que se trouvent les programmes de “qualité de vie”. Là également les systèmes de récompenses, les guides, dans la forêt des organisations, qui recommandent des “stratégies de survie” sur la base de la vigilance et de la méfiance. Ces stratégies ont leur source dans la littérature psychiatrique et médicale consacrée à la résistance face aux infirmités et la production croissante sur la mort. Comme stratégie pour affronter les crises de l’âge adulte, les deux exhortent les individus à diminuer leurs ambitions et à limiter leur attention sur l’immédiat 38 .
Les travailleurs-robots ne font rien de plus que de suivre ces manuels à succès, affichant la myopie des pratiques contemporaines des RH, dans lesquelles le temps et l’espace se limitent au présent immédiat, au milieu fermé du bureau et de l’atelier, dans lequel les survivants doivent apprendre un truc : s’observer comme si les événements de leurs vies étaient en train de concerner d’autres personnes. Jouer un rôle sert, non seulement, à projeter une image d’énergie et de confiance mais aussi à se protéger contre les ennemis invisibles, à contrôler les sentiments et à maîtriser les situations menaçantes. C’est la raison pour laquelle le travailleur qui a la nature d’un robot ne se voit jamais comme un sujet mais comme une victime des circonstances. En se laissant guider par des forces extérieures incontrôlables, il inspire un mode de survie morale, un retrait du ” je” se situant alors dans la direction d’un observateur séparé et distant. Il partage avec les autres travailleurs la crainte de l’impact de la technologie sur le travail 39 . Mais si cela est dû, en partie, à la sensation de distanciation apportée par les machines de contrôle informatisées, c’est surtout dû à la crainte que les modifications apportées dans le travail ne le perturbent spirituellement.
L’outil
Une tradition lassante de l’anthropologie et de la psychologie du travail, identifie le travailleur moderne avec un engrenage, comme si le travailleur se rapprochait de plus en plus d’un mécanisme, tel le mécanisme de Descartes 40 (l’un des précurseurs dans l’invention du robot) qui une fois remonté travaille infatigablement. Descartes tire l’idée du Pygmalion des Métamorphoses 41 et des automates de foires qui faisaient sensation à son époque, pour avancer que le corps est une machine, une statue animée, dans laquelle Dieu a mis toutes les pièces nécessaires à son fonctionnement. Déjà, au XVIIIe siècle, les ingénieurs parlaient de l’homme comme d’une “machine animée”. Pour eux, premiers gestionnaires modernes, l’homme est son propre moteur. L’homme est un convertisseur d’énergie. Il convertit les aliments, l’air, etc. en travail, comme le souhaitait Lavoisier 42 . Mais l’image de l’homme-machine, si elle est heureuse, n’est plus vraie. Tout au moins aujourd’hui, n’est-elle plus aussi vraie avec toute l’ampleur que lui attribuent ceux qui persistent dans cette idée.
Dans le passé, les corporations ont exploité, jusqu’à l’épuisement, tous ceux qui n’avaient pas d’autonomie, qui ne disposaient d’aucun droit sur eux-mêmes, sur leurs propres corps : les serfs, les femmes, les enfants. Ensuite elles ont exclu ce qu’il en était resté. Plus récemment, le taylorisme a exclu ceux qui n’étaient pas adaptés et avec Ford, ont été exclus les non interchangeables et les rebelles 43 . Ne sont restés que les ouvriers normalisés. Mais l’intellectualisation nécessaire au travailleur contemporain, avec toute la formation incluse, est incompatible avec les théories classiques de Taylor et de Ford, de sorte que les exclus d’aujourd’hui sont ceux qui n’ont pas de savoirs, ceux qui n’ont pas pu apprendre.
Comme la croissance économique n’a pas compensé la diminution des postes de travail, il y a une exacerbation de la compétition sur les postes qui restent. Les exclusions retombent naturellement sur ceux qui ne savent pas manipuler la production (machines et personnes) au moyen des ordinateurs, de ceux qui ne peuvent pas accompagner le rythme de la production en passant par l’informatique ( computer passing ), enfin de ceux qui sont inaptes au conditionnement nécessaire au télétravail 44 .
Si d’un côté, la taylorisation s’accentue parce que les programmes sophistiqués ont de moins en moins besoin de qualification de la part des opérateurs, cette non-qualification ( deskilling ) est une perte de qualification du poste et non des connaissances. Isolé dans son île de contrôle, distant de la production des biens et de la cohabitation avec les collègues, les clients et les fournisseurs, le travailleur “viable” est de plus en plus celui qui a obtenu du succès dans le processus continu de la qualification en information. C’est le robotisable , le survivant résultant de la sélection artificielle.
Le terme “viable”, choisi par les médecins des services des hôpitaux de la première guerre mondiale pour nommer les blessés qui avaient les conditions pour survivre, sert parfaitement l’appréciation de cette multiplicité de façons d’être ou de stratégies de survie dans la sphère du travail. Les recherches qui confirment ce que nous venons d’évoquer, ont révélé des conduites diverses dans le monde de la production 45 . Quelques unes se sont révélées viables, d’autres non. Celle de l’hommeengrenage, de l’éternel manipulé, de l’homme des temps modernes de Chaplin, est aujourd’hui minoritaire. L’engrenage, même en entraînant un autre engrenage, n’est pas autonome, il n’a pas l’autonomie opérationnelle requise pour la production contemporaine. Le robot n’est pas un engrenage, c’est un ustensile et un outil.
La qualification n’est pas seulement le chemin menant à la survie spirituelle, mais également à la survie matérielle. Ce n’est pas une antithèse de la survie, mais une condition préalable. La culture technique s’étend, de nouvelles connaissances, de nouveaux biens et de nouvelles valeurs lui sont ajoutés chaque jour, ce qui établit une barrière logique (non valorisante) pour les non initiés. La culture technique comme toutes les cultures n’est pas un tout harmonieux, mais une portion de contradictions, connaissant un mouvement dialectique constant. En tant que partie de ce mouvement, le travailleur robotisé, comme nous le savons depuis Hegel, ne s’oppose pas aux autres, mais il dépend d’eux pour parvenir à se comprendre et à se connaître lui-même. Il ne se place pas en mentor, en engrenage, en bourreau ou en victime. Le robot, l’ustensile, l’outil est indifférent, adaptable, il est le leader idéal de tout groupe, le factotum de la bureaucratie, le vendeur universel.
L’aristocrate
L’homme-outil, dont la vie est le travail, dont l’esprit est celui du système, a fini par dominer l’homme-engrenage par la sélection artificielle des plus adaptés. Maintenant le travailleur peut finalement connaître l’intégration, non plus en tant qu’esclave mais en tant que maître. Il est comme l’aristocrate de la production qui atteint la plénitude de l’autodestruction. Le robot engrenage a été dominé par le robot manipulateur, par le travailleur-androïde, par Hel, la femme contremaître aristocrate.
Quand, en 1926, Rotwang, le scientifique fou de Metropolis de Fritz Lang, a créé Hel l’androïde, ce n’était pas pour qu’elle travaille mais pour qu’elle fasse travailler les autres 46 . Cette troisième personnification du Golem servile et aliéné, du robot soumis et instrumentalisé, va réaliser le destin supérieur du travailleur absolu : il va faire produire. L’aristocratie du travail, ceux qui font produire les autres, a été définie a partir de la pro-pension historique d’une partie des travailleurs à avoir de plus grandes chances de survie que les autres. Depuis la seconde moitié du XXe siècle ont été aristocratisés les gestionnaires de l’entreprise taylorisée, les travailleurs les plus aptes de la période de Ford et maintenant les plus adaptés aux systèmes de gestion informatisée. Dernièrement on a surtout aristocratisé le travailleur apte à la qualification, c’est-à-dire celui qui a le niveau intellectuel nécessaire à cette formation et surtout à un rythme accéléré. Celui qui peut faire face au rythme incroyable de l’obsolescence et de l’innovation contemporaine et qui est suffisamment flexible pour s’adapter aux formes d’organisation qui connaissent une constante métamorphose : le travailleur reprogrammable.
Si la qualification dans des activités non répétitives et dans celles de la supervision et du contrôle, concerne un nombre de plus en plus important de travailleurs, elle sélectionne et concerne aussi ceux qui finissent par former une nouvelle élite dans le travail. Ce processus a commencé dans la première moitié du XXe siècle, lorsque les cadres de la gestion, les managers, se sont approprié les connaissances des travailleurs-artisans et les ont optimisées, homogénéisées, et normalisées, décrétant ainsi la fin du travail de fabrication spécialisée, sur commande 47 . A partir de cette époque le travail cérébral a été concentré dans les mains des managers, séparant la conception de l’exécution. Ceci est le principe de base du Taylorisme: l’idée selon laquelle, la science du travail ne doit jamais être développée par le travailleur, mais par une gestion “scientifique” parce qu’étudier le travail coûte du temps et de l’argent et que seul le capital dispose de temps et d’argent.
Les arguments de Taylor (1947) en faveur de la gestion scientifique sont éthiquement problématiques, mais ils sont logiquement corrects. Le travailleur a spontanément, tendance à garder les “secrets de fabrication” à défendre l’emploi de ses collègues. D’un autre côté il n’est possible d’étudier que le travail d’un autre, chose pour laquelle seul le gestionnaire dispose de temps et de l’information. Avec la taylorisation, les gestionnaires ont fini par détenir le monopole de la connaissance, et constituer une aristocratie du travail.
Mais le processus d’accumulation des technologies, surtout en ce qui concerne l’informatique, dépend de liens de plus en plus complexes. De telle sorte que les systèmes d’automation simples sont remplacés par des systèmes de méta-information (information sur l’information) 48 . Les nouveaux régimes de production détruisent et recréent des postes de travail, non seulement à cause des nouvelles technologies ou des processus d’automation mais et peut-être surtout, en raison de l’exigence d’uniformité au niveau de la production et également des entreprises. Les connaissances et les qualifications requises par les intégrations horizontale et verticale - autrefois du ressort des gestionnaires -, sont de plus en plus demandées de la part des travailleurs dans les chaînes de production, de service, de vente. Le manager taylorisé est en train de perdre son espace. Grâce à l’accélération du progrès technique, l’adhésion aux valeurs du système garantit non seulement la survie matérielle et l’emploi, mais elle facilite également l’ascension professionnelle d’une nouvelle aristocratie du travail.



Avec l’évolution technologique et la modification des processus de travail qui en découlent, les aristocrates du contrôle et de l’information sont venus se joindre à d’autres 49 . Proches des cadres dirigeants, qui participent au pouvoir et à la planification, les cadres de l’infrastructure se sont intégrés à l’aristocratie stable qui dirige le quotidien de l’organisation et en assure la continuité.
De sorte que l’aristocratie contemporaine est composée de moins en moins des gestionnaires du taylorisme, progressivement remplacés par des cadres mobiles ayant des spécialisations à durée éphémère, travaillant en petites équipes ou individuellement, ne faisant pratiquement que du conseil et des expertises. Le travailleur-androïde, comme outil – lui-même objet manufacturé fait pour agir sur un autre mécanisme –, doit être capable de maîtriser tout type d’objet, l’objet manufacturé, l’ustensile, les autres outils, les instruments de contrôle. Avec l’intellectualisation du travail, il finit par se spécialiser dans une activité nouvelle : la direction des autres. C’est un manipulé qui manipule les objets, les processus et les autres travailleurs.
L’illusionné
Le Golem et autres personnages virtuels, ou avatars, le robot et l’androïde, sont des manifestations emblématiques d’un type particulier de travailleurs : ceux qui ont leur vie matérielle, spirituelle et sociale mêlée à celle du système. Ce sont des symboles calqués sur les craintes et les ambitions humaines. Multifacettes, ils oscillent entre l’utile et l’inutile, la dépendance et l’efficacité, entre la volonté de pouvoir et celle de reconnaissance. Dans sa dernière ou enfin sa plus récente personnification, le Cyborg , il hésite entre l’illusion et l’exclusion. Le terme Cyborg (de cy bernetic org anism ) a été créé en 1960 par Manfred Clynes et Nathan Kline 50 , scientifiques de la NASA qui étudiaient les possibilités d’augmenter artificiellement les capacités des astronautes. Ils ont été conçus mi-hommes, mi-machines. Dans les années 80 et 90, l’imaginaire peu inventif de l’industrie de la fiction les a transformés en guerriers, mais l’intention initiale était la même : l’économie du travail.
Comme les autres manifestations du Golem le cyborg est un phantasme. Ce qui en fait un modèle envié, l’aspiration des travailleurs qui adhèrent à l’ensemble des références que nous avons analysées, c’est l’illusion de l’infaillibilité, le mythe de l’efficacité absolue. Il est possible que la transformation des convictions religieuses en croyances primaires et la technicisation mondiale, aient créé un vide existentiel, spontanément occupé par la représentation des valeurs du système comme valeurs de vie. Parce que ce ne sont pas les illusions que nous inventons qui nous permettent de survivre, mais au contraire, c’est la volonté de vivre qui est si forte, qu’elle en arrive à l’extrême, à forger des illusions. C’est alors que, par manque d’explication ou de compréhension “scientifique” du réel, nous intériorisons les mythes.
Le mythe n’est pas un mensonge. Il existe parce qu’il faut qu’il y ait une explication et que ce qui se produit dans notre vie et dans le monde ait un sens. Nous devons nous représenter et nous représenter le monde pour nous comprendre. L’artiste primitif, comme l’enfant, prend les images de la mémoire (le phénomène) comme point de départ de la représentation. Pour cela il représente son corps de face, le cheval de profil et les lézards vus du dessus. Ce sont les formes les plus simples de représentations 51 . Cela ne veut pas dire qu’il ignore que ce sont des images partiales et schématiques : simplement il ne parvient pas à les représenter autrement. Les travailleurs-cyborg , trouvent également dans le schéma et dans la simplification, le refuge pour échapper aux risques d’une réalité qu’ils savent complexe et hostile. C’est Victor Frankl, psychiatre à Vienne, qui a le mieux décrit la survie de l’esprit grâce à l’illusion. Il a travaillé sur les “névroses noogéniques”, sortes de troubles qui s’enracinent non pas dans le domaine psychique, mais dans le contexte noétique (de la pensée). Ce sont des troubles qui se manifestent par des problèmes d’ordre spirituel, des conflits éthiques, des crises existentielles, mais pas comme des névroses conventionnelles (non comme des crises de folie au sens populaire). Au cours de ses recherches, Frankl (1962) a vérifié que de nombreux prisonniers des camps de concentration devaient leur survie à une espèce de “mort émotionnelle”, à l’assoupissement du sens critique. Il en a conclu que le survivant rejette autant l’espoir que le désespoir. Il se concentre sur le fait d’être vivant, d’arriver au lendemain, ce qui augmente ses chances de survie matérielle, et spécialement, de préserver sa santé mentale face à l’adversité d’une réalité absurde et insupportable.
La déduction essentielle de Frankl a été que si la survie ne peut pas être prise comme une fin en soi, il doit alors y avoir quelque chose d’extérieur à nous-mêmes qui nous confère une envie de vivre ou de mourir.