Travaux du laboratoire de psychologie physiologique à la Sorbonne (1892-1893)
220 pages
Français

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Description

Le résumé des recherches effectuées au sein du laboratoire de la Sorbonne pour les années 1892 et 1893 et publiées par Henry Beaunis et Alfred Binet dans un nouveau recueil périodique est ici présenté. Plusieurs thèmes dominent : l'audition colorée, la psychologie des calculateurs mentaux, la psychologie des joueurs d'échecs, la mesure des temps de réaction et la mesure de la mémoire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 86
EAN13 9782296465114
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Travaux du laboratoire
de psychologie physiologique
à la Sorbonne
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55154-1
EAN : 9782296551541

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Henry BEAUNIS & Alfred BINET


Travaux du laboratoire
de psychologie physiologique
à la Sorbonne

(1892-1893)


Introduction de Serge NICOLAS


L’Harmattan
Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas

La psychologie est aujourd’hui la science fondamentale de l’homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIX e siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L’objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d’un autre siècle qui ont contribué à l’autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu’il est difficile de se procurer aujourd’hui.

Du même auteur
A. BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003.
A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d’intelligence (O.C. II, 1905).
A. BINET, L’étude expérimentale de l’intelligence (1903), 2004.
A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l’intelligence (O.C. III, 1908).
A. BINET, La graphologie : Les révélations de l’écriture (1906), 2004.
A. BINET, La suggestibilité (1900), 2004.
A. BINET, & V. HENRI, La fatigue intellectuelle (1898), 2005.
A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs (1894)
A. BINET, La psychologie du raisonnement (1886), 2005.
A. BINET, L’âme et le corps (1905), 2005.
A. BINET, & Ch. FÉRÉ, Le magnétisme animal (1887), 2006.
A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006.
A. BINET, & Th. SIMON, La mesure de développement de l’intelligence (1917).
A. BINET, Psychologie de la création littéraire (Œuvres Choisies IV), 2007.
A. BINET, & Th. SIMON, Les enfants anormaux (1907), 2008.
A. BINET, Etudes de psychologie expérimentale (1888), 2009.
A. BINET, Les idées modernes chez les enfants (1909), 2010.
A. BINET, La psychologie individuelle (Œuvres Choisies V), 2010.

Dernières parutions
J.-M. CHARCOT, Leçons sur les maladies du système nerveux (1872)
H. HELMHOLTZ, Optique physiologique (1856-1866) (3 vol.), 2009.
A. COMTE, Cours de philosophie positive (1830-1842) (3 vol.), 2009.
A. M. J. PUYSEGUR, Suite des mémoires… (1785), 2009.
V. COUSIN, De la méthode en psychologie (1826-1833), 2010.
W. JAMES, Habitude et mémoire (Œuvres choisies II), 2010.
W. JAMES, L’intelligence (Œuvres choisies III), 2010.
H. EBBINGHAUS, La mémoire (1885), 2010.
Le laboratoire de "Psychologie Physiologique" :
Les premières recherches expérimentales (1892-1893)
de psychologie à la Sorbonne


Fondation du laboratoire de psychologie de la Sorbonne (1889)

La nomination officielle de Théodule Ribot (1839-1916) à la Chaire de "Psychologie expérimentale et comparée" au Collège de France le 18 février 1888 a été le premier acte officiel dans la reconnaissance de la nouvelle psychologie en France {1} . Cependant aucun laboratoire n’avait été annexé à cette chaire et Ribot était un théoricien de la psychologie et non pas un expérimentaliste. Si officiellement la France n’avait pas encore à l’époque un laboratoire de psychologie, elle possédait des hommes qui, par leurs efforts, s’occupaient assidûment de cette question. Lors de la création en 1885 de la Société de Psychologie Physiologique , sous les auspices de Jean-Martin Charcot (1825-1893), on trouvait de nombreux personnages intéressés par la reconnaissance institutionnelle d’une nouvelle psychologie dégagée des questions métaphysiques. Parmi eux, il y avait le professeur de physiologie Henry Beaunis {2} (1830-1921), membre du fameux groupe de ’l’école de Nancy’ {3} . Dès 1876, ce dernier avait souligné dans un ouvrage sur la physiologie humaine {4} , et ce pour la première fois en France, l’importance de la psychologie scientifique :

"L’auteur n’a pas cru non plus que la physiologie dût laisser de côté, pour l’abandonner aux philosophes, la partie psychologique de la physiologie cérébrale ; pour lui, en effet, à l’exemple de l’école anglaise, la psychologie trouve dans la physiologie sa base la plus sûre et la plus solide ; aussi n’a-t-il pas craint de traiter, en s’appuyant sur les données physiologiques, les questions des sensations, des idées, du langage, de la conscience, de la volonté, etc., et si les limites de ce livre lui ont interdit de s’étendre sur ces sujets, il espère en avoir assez dit pour en préciser nettement les points essentiels. " (p.VII).

Ce médecin de formation n’avait pas depuis cette date abandonné l’idée de participer au développement de la psychologie scientifique. Intéressé à cette époque par la question de l’hypnose et de la suggestion, mais aussi brillant psycho-physiologiste, il avait aussi constaté, comme il l’écrit dans ses Mémoires inédits {5} , que la France était très en retard dans le domaine de la psychologie physiologique en comparaison de pays comme l’Allemagne ou les Etats-Unis. Il écrit ainsi :

"Si j’avais le malheur de parler à quelques-uns de mes camarades d’un laboratoire de psychologie, je constatais chez un certain nombre d’entre eux un véritable ahurissement comme si deux mots, psychologie et laboratoire , hurlaient d’être accouplés. J’étais honteux pour mon pays de le voir ainsi en retard sur les autres". (Beaunis, Mémoire inédits , p. 487).

Après avoir mûrement réfléchi à ce sujet, il se décida à en parler à Ribot en lui demandant s’il croyait que Louis Liard (1846-1917), alors Directeur de l’enseignement supérieur et défenseur avec l’administrateur du Collège de France Ernest Renan (1823-1892) de la psychologie scientifique, serait hostile à la création d’un laboratoire de psychologie physiologique, et s’il voulait se charger de l’interroger sur ce point. Ribot adopta tout de suite son idée et lui promit d’en parler à Liard dès qu’il en trouverait l’occasion.
La réponse de Ribot lui parvint le 21 juin 1888 avec une réponse favorable de Liard. Voici en substance un extrait de la lettre de Ribot adressée à Beaunis :

"Il a accueilli le projet de laboratoire de la manière la plus favorable, et m’a déclaré « que cela lui allait beaucoup ». Il serait certainement flatté que, lui, Directeur, le premier laboratoire de psychologie a été fondé. Mais « il n’a pas le sou ». Il croit, comme moi, qu’il faut le placer dans l’École des Hautes Etudes… Je vous engage à aller le voir quand vous serez à Paris (tous les jeudis de 2 heures à 4 heures). Il a besoin de causer avec vous de beaucoup de détails que je n’ai pu qu’effleurer. Mon impression finale, c’est que cela se fera, mais il faut un peu de patience… P.S. : J’oubliai de vous dire qu’il est très favorable, non seulement au projet, mais à vous. " (Beaunis, Mémoires inédits , p. 488).

Dans la démarche de Beaunis auprès de Ribot il y avait non seulement un intérêt scientifique et patriotique mais aussi une arrière pensée personnelle qu’il n’a pas cachée. En effet, il espérait bien un peu que, si le laboratoire se fondait, il aurait quelque chance d’en être nommé directeur. A son premier voyage à Paris, il alla trouver Liard, lui expliquant les raisons à l’appui de cette création. Liard, favorable au projet mais ne s’engageant pas formellement, lui demanda de lui apporter un mémoire succinct et un devis approximatif qui fut rédigé en quelques jours. L’espoir vint quand Ribot lui écrit ces quelques lignes le 8 juillet 1888 :

"Je suis très heureux d’apprendre que cette affaire marche sur des roulettes. Je crois que le mieux est de commencer le plus tôt possible et, puisque le laboratoire dépendra directement du ministère, tout sera très simple. " (Beaunis, Mémoires inédits , p. 489).

Cette création suscitait néanmoins des résistances, comme cela avait été le cas avec la chaire de Ribot au Collège de France, et il fallut garder l’affaire secrète le plus longtemps possible. Mais, malgré les précautions, la nouvelle se répandit. Il restait aussi la question épineuse du local ; le 6 août 1888, Liard écrivait à Beaunis :

"Je ne sais pas encore où nous placerons le nouveau laboratoire. Mais il n’y a aucun inconvénient à ce que vous réunissiez tous les renseignements sur l’outillage. " (Beaunis, Mémoires inédits , p. 489).

Muni de cette autorisation, il écrivit immédiatement à Wilhelm Wundt (1832-1920) à Leipzig en lui demandant de le mettre en rapport avec ses fournisseurs habituels pour les instruments {6} . La réponse datée du 30 août lui donna très aimablement tous les renseignements demandés. L’acte officiel annonçant la création effective du laboratoire de Psychologie physiologique et qui nommait Henry Beaunis Directeur fut signé fin janvier 1889 {7} . Cette direction n’était pas usurpée dans la mesure où il était un digne représentant de la psychologie physiologique française et le promoteur de l’idée de la création d’un tel type de laboratoire qui fut rattaché à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) dans la section des Sciences naturelles. C’est seulement le 14 février 1889 qu’une lettre de Liard lui dit de contacter Henri-Paul Nénot (1853-1934), l’architecte de la Sorbonne, afin de s’entendre avec lui sur le choix de l’implantation du laboratoire dans les locaux de la Nouvelle Sorbonne en construction. Il y avait cependant une petite difficulté. Dans le plan des bâtiments de la Nouvelle Sorbonne, il n’y avait rien de prévu pour un laboratoire. C’est en visitant les locaux avec l’architecte adjoint que Beaunis choisit trois salles placées au troisième étage à l’angle de la rue St. Jacques et de la rue des Écoles. Seulement ces trois salles étaient, sur le plan, destinées à un bibliothécaire. Beaunis insista de son mieux pour les obtenir. L’architecte consentit à en faire la proposition à Liard qui accepta sur le champ. Au début le laboratoire fut installé provisoirement dans deux salles de la nouvelle Sorbonne. Un an après (1890), il fut enfin transféré au troisième étage du bâtiment {8} .


Le laboratoire à ses débuts (1889-1892)

On sait peu de choses sur le laboratoire et son fonctionnement à ses débuts, si ce n’est que Beaunis ne touche aucun traitement ou indemnité pour s’en occuper. Par une lettre {9} adressée le 18 février 1889 au Doyen de l’université de Nancy, on apprend néanmoins par Beaunis que le laboratoire de psychologie physiologique ne fonctionnerait que pendant le semestre d’hiver et serait fermé pendant l’été. Comme Beaunis professait encore la physiologie à l’Université de Nancy (jusqu’en 1893), il eut au début peu de loisirs pour s’occuper du laboratoire. D’ailleurs les crédits de fonctionnement alloués étaient très modestes : 500 francs durant les premières années, mais augmentèrent sensiblement par la suite (800 frs en 1893 ; 1400 frs en 1898) {10} . Beaunis était seul au départ, sans aide, sans même un aide de laboratoire et c’était une des concierges de la Sorbonne qui, provisoirement, y faisait le ménage. Néanmoins, Beaunis sollicita durant l’année universitaire 1891-1892 un congé {11} pour s’occuper pleinement de l’installation du laboratoire et réfléchir à son développement. Peu à peu tout s’organisa et il obtint rapidement l’appui de nouveaux collaborateurs.
Alfred Binet (1857-1911) {12} fut avec Jean Philippe (1862-1931) un des premiers à intégrer bénévolement le laboratoire en 1891 comme préparateurs. C’est sur le quai de la gare de la rue verte à Rouen que Beaunis rencontra pour la première fois Alfred Binet. Beaunis attendait le train de Cany quand il fut abordé par

"un grand monsieur, de complexion robuste, l’œil vif à travers les verres du lorgnon, l’air souriant, une figure pénétrante de chercheur. Il se nomma et la glace fut vite rompue entre nous. Je connaissais ses travaux et je les appréciais tout en me trouvant dans le camp opposé au sien dans les questions d’hypnotisme et de suggestion qui m’occupaient beaucoup en ce moment. Nous causâmes ; il me demanda de venir travailler au laboratoire, autorisation que je lui accordai immédiatement, heureux de trouver un collaborateur de cette valeur pour un laboratoire à ses débuts et dont la création avait éveillé des défiances et des hostilités plus ou moins déclarées qui n’étaient pas encore éteintes. Ce que je pus apprécier de suite chez Binet c’est la profondeur de son intelligence, cette vivacité d’esprit toujours en éveil et cette personnalité qui s’affirmait si nettement dans toutes ses recherches. Dans chaque expérience, dans chaque domaine scientifique, il savait découvrir quelque chose qui n’avait pas été vu avant lui, émettre des aperçus nouveaux, tenter des voies inexplorées. Il avait une remarquable puissance de travail, une surprenante activité cérébrale" (Beaunis, Mémoires inédits , p. 495) {13} .

Binet fut nommé en 1892 Directeur adjoint du laboratoire (sans traitement), à l’âge de 35 ans. La vie du laboratoire, de même que le renom qu’il s’était si vite acquis à l’étranger, étaient étroitement liés à la présence de Binet. La même année (30 septembre 1892) Charles Henry (1859-1926) fut nommé Maître de Conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE). C’est dans un article du quotidien "Le Temps" daté du 26 octobre 1892 (p. 2) qu’on trouve la toute première description du laboratoire de la Sorbonne :

« A propos d’un récent article sur l’audition colorée, nous avons eu l’occasion de parler du laboratoire de psychologie de la Sorbonne. Ces mots : "laboratoire de psychologie" semblent, à première vue, contradictoires.
Cependant, ces laboratoires existent ; il y en a en Allemagne, en Italie, en Amérique ; on y travaille beaucoup ; on publie chaque année de gros volumes sur les expériences qui y ont été pratiquées. Cela tient à ce que, de nos jours, la psychologie a changé d’orientation. On n’étudie plus "l’âme", cause inconnue des opérations de l’esprit, mais seulement ces opérations de l’esprit auxquelles on cherche à appliquer des méthodes d’observation qui sont en usage dans les sciences positives.
Le laboratoire de psychologie de Paris est installé à la Sorbonne ; il appartient à l’École des hautes études (section des sciences naturelles). L’École des hautes études, dont le fonctionnement est très difficile à comprendre, est une école sans bâtiments à elle ; elle existe un peu partout : à la Sorbonne, au Collège de France, au Muséum. En dehors de Paris, l’École des hautes études possède des laboratoires en province : à Fontainebleau et à Marseille, par exemple.
Le laboratoire de psychologie a été fondé en 1889 sur la demande de M. Liard, directeur de l’enseignement supérieur. Ce laboratoire est dirigé par M. Beaunis, ancien professeur à la Faculté de médecine de Nancy, auteur de nombreux travaux sur l’hypnotisme, la physiologie et ses applications à la psychologie. Le directeur adjoint, M. Alfred Binet, est un collaborateur assidu de la Revue Philosophique ; il a publié toute une suite d’études sur l’hypnotisme {14} , la psychologie du raisonnement {15} et en dernier lieu sur les altérations de la personnalité {16} . M. Henry, maître de conférences, bibliothécaire à la Sorbonne, est l’auteur du "Cercle chromatique". Le préparateur M. J. Philippe est professeur au Collège Arago.
Le laboratoire de psychologie est installé tout en haut de l’escalier qui part de la galerie des sciences dans la partie de la Sorbonne située à l’angle de la rue des Écoles et de la rue Saint-Jacques.
Les quatre pièces qui le composent sont chacune réservée à une destination spéciale : 1° Une grande salle où se réunissent les élèves pour les démonstrations et les expériences à faire en commun : une grande table, au milieu de la pièce, supporte les instruments destinés aux expériences en cours ; aux murs, un tableau noir pour les démonstrations et des schémas de différents processus cérébraux.
2° Le cabinet du directeur, où sont réunis, soigneusement disposés derrière des vitrines, les appareils enregistreurs avec leurs tambours : des pneumographes, des esthésiomètres, un chronoscope de Hipp, l’appareil à phonation de l’abbé Rousselot, l’appareil à chute de Cattell, des dynamographes, etc., etc., en un mot, une notable partie de l’appareil obligatoire d’un laboratoire de psycho-physiologie. On voit autour de cette salle : quelques tracés de travaux faits au laboratoire par les directeurs et les élèves ; une série de courbes qui schématisent les degrés de l’inconscience dans l’appréciation de l’intervalle qui sépare deux actions très rapprochées ; des reproductions des mouvements de manège obtenus sur des insectes par des altérations du système nerveux ; enfin, une remarquable série de planches coloriées par des sujets doués d’audition colorée, et sur lesquels une série d’observations a été faite au laboratoire en juillet et en décembre 1891.
3° Une autre pièce est spécialement réservée aux études macroscopiques et microscopiques sur le système nerveux de l’homme et des animaux ; cette pièce contient aussi une remarquable série de photographies de criminels offertes, l’une par le professeur Lombroso, l’autre par le service anthropométrique de Paris.
4° La quatrième pièce est réservée au maître de conférences, qui s’y livre à des recherches personnelles.
Nous ne saurions décrire tous les instruments qui servent aux recherches sur les phénomènes psychiques ; d’ailleurs, certains sont bien connus : le cylindre enregistreur de Marey, si précieux toutes les fois qu’il s’agit d’obtenir le tracé d’un mouvement, d’une contraction musculaire, etc., et les divers appareils qui servent aux excitations électriques, à la mesure du champ visuel, à l’appréciation des hauteurs sonores. Tous ces instruments, du reste, n’appartiennent pas en propre à la psycho-physiologie, elle les a empruntés aux sciences voisines.
Il en est autrement des divers chronoscopes et en particulier de celui du docteur d’Arsonval. Ce merveilleux petit instrument, d’un maniement si facile et d’un montage si rapide, remplace au laboratoire de la Sorbonne, les chronoscopes allemands qui exigent une installation spéciale.
Ce chronoscope sert à mesurer la durée des actes psychiques où, si l’on préfère, la vitesse de la pensée. Les études de ce genre tiennent une grande place dans les laboratoires de psychologie, surtout en Allemagne. Elles exigent des appareils d’une grande précision et l’intervention de courants électriques. Sans l’électricité, on ne pourrait pas mesurer la vitesse de la pensée, de même que sans microscope on ne pourrait pas étudier les animaux invisibles à l’œil nu.
Décrivons en deux mots le chronoscope : il se compose d’une aiguille qui, mue par un délicat appareil d’horlogerie, parcourt d’un mouvement uniforme un cadran divisé en deux cents parties égales ; la vitesse de l’aiguille est d’un tour par seconde. L’appareil est disposé de telle sorte que l’on y fait passer un courant électrique. Ce courant actionne un petit électro-aimant qui attire un petit disque de métal et arrête l’aiguille ; tant que le courant passe l’aiguille s’arrête, dès que le courant est interrompu l’aiguille reprend sa course.
On comprend dès lors comment cet appareil peut servir à mesurer un acte psychique : il faut que le commencement de l’acte concorde exactement avec l’ouverture du courant, ce qui met l’aiguille en mouvement ; il faut, d’autre part, que la fin de l’acte corresponde à la fermeture du courant et à l’arrêt de l’aiguille ; une simple lecture du cadran indique de combien l’aiguille s’est déplacée, ce qui permet de mesurer le temps en centièmes ou même en millièmes de seconde.
C’est de cette manière qu’on mesure le temps de réaction simple. On appelle de ce nom un acte aussi élémentaire que possible ; cet acte se compose d’une excitation et d’une réponse. On fait entendre un son, un bruit quelconque, et le sujet doit, dès qu’il l’entend, faire un mouvement convenu avec la main. On se sert d’instruments grâce auxquels la production du son interrompt le courant électrique, tandis que le mouvement de la main le fait passer dans l’appareil. Le temps qui s’écoule entre la sensation perçue par le sujet et sa réponse motrice est le temps de réaction simple. En moyenne, il est de douze centièmes de seconde.
On a écrit des volumes d’analyse sur la nature de cet acte psychique élémentaire ; aujourd’hui on tend à le considérer comme un réflexe cérébral appris, dont la durée correspond au trajet de l’excitation nerveuse entre l’oreille, qui reçoit l’excitation, le cerveau, la moelle et les nerfs du bras ; c’est la partie en quelque sorte purement physiologique d’un acte de pensée. Dès lors, on comprend combien il est utile de connaître sa durée.
Compliquons l’expérience ; convenons avec le sujet qu’on lui fera entendre deux espèces de bruit et qu’il ne devra réagir qu’à un seul, par exemple à un bruit métallique. Evidemment, il réagira moins vite que dans le premier cas, parce qu’avant de faire le mouvement de sa main, il faut qu’il discerne le bruit auquel il doit réagir ; bref, il doit faire un acte de jugement. Si le temps total de la réaction a pris vingt centièmes de seconde, on pourra connaître le temps du jugement seul ; on n’aura qu’à retrancher le temps de la réaction simple, soit douze centièmes ; l’acte de discernement que nous venons de décrire a pris huit centièmes de seconde.
Cette méthode a des applications multiples d’une délicatesse extraordinaire.
En ce moment, M. Binet s’occupe, au laboratoire de psychologie, d’une enquête sur la mémoire des joueurs d’échecs qui jouent sans voir. On sait que certains joueurs sont assez habiles pour conduire, sans avoir d’échiquiers sous les yeux, 6,8, 10 et même 16 parties à la fois. L’étude des moyens mnémotechniques de ces joueurs sera certes d’un vif intérêt. »

On trouvera ci-après le résumé des recherches effectuées au sein du laboratoire de la Sorbonne pour l’année 1892 et publiés en 1893 par Henry Beaunis à ses frais dans un tout nouveau recueil périodique : « Travaux du laboratoire de psychologie physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne). » Beaunis nous fournit aussi dès les premières pages de cette publication {17} une description du laboratoire à cette époque en termes de locaux, d’outillages, de bibliothèque et de collections. Plusieurs thèmes de recherches dominent : L’audition colorée (Beaunis, Binet & Philippe), la psychologie des calculateurs mentaux (Binet, Henneguy & Philippe), la psychologie des joueurs d’échecs (Binet), les questionnaires (Beaunis), la psychologie comparée (Binet), la psychologie musicale (Courtier) et la mesure des temps de réaction (Philippe & Henri). Comme le montre le tableau ci-après, Ribot lui-même, à travers son journal, favorisait la publicité des recherches en faisant éditer périodiquement les travaux du laboratoire dans la Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , quelques mois avant que ceux-ci soient réunis dans le recueil de Beaunis et Binet : « Travaux du laboratoire de psychologie physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne) »

Tableau : Bulletin des Travaux du laboratoire de psychologie physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne) en 1893 (travaux de l’année 1892).
Beaunis, H. & Binet, A. (1893). Sur deux cas d’audition colorée. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 4-17. [publié auparavant : Beaunis, H. & Binet, A. (1892). Recherches expérimentales sur deux cas d’audition colorée. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 33 , avril, 448-461.]

Binet, A., & Philippe, J. (1893). Etude sur un nouveau cas d’audition colorée. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 18-20. [publié auparavant : Binet, A., & Philippe, J. (1892). Etude sur un nouveau cas d’audition colorée. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 33 , avril, 462-464.]

Binet, A., & Henneguy, F. (1893). Observations et expériences sur le calculateur Jacques Inaudi. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 21-37. [publié auparavant : Binet, A., & Philippe, J. (1892). Observations et expériences sur le calculateur J. Inaudi. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 34 , août, 204-220.]

Binet, A., & Philippe, J. (1893). Notes sur quelques calculateurs de profession. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 38-41. [publié auparavant : Binet, A., & Philippe, J. (1892). Notes sur quelques calculateurs de profession. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 34 , août, 221-223.]

Binet, A. (1893). Mémoire visuelle géométrique. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892 ), 1 , 42-44. [publié auparavant : Binet, A. (1893). Sur la mémoire visuelle géométrique. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 35, janvier, 104-106.]

Binet, A. (1893). Notes complémentaires sur M. Jacques Inaudi. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 45-50. [publié auparavant : Binet, A. (1893). Notes complémentaires sur le calculateur Inaudi. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 35 , janvier, 106-112.]

Beaunis, H. (1893). Note sur les questionnaires psychologiques individuels présentée au Congrès de psychologie physiologique de Londres, 1892. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 51-81. [publié auparavant sous forme abrégée in International Congress of experimental psychology (second session, London, 1892). London : Williams & Norgate (pp. 78-80 et pp. 182-186).]

Binet, A. (1893). Les racines du nerf alaire chez les coléoptères. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 82-83. [.]

Courtier, J. (1893). Contribution à la psychologie du musicien. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 84-89. [.]

Philippe, J., & Henri, V. (1893). Recherches psychométriques sur l’influence de la distraction chez les hystériques. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1892) , 1 , 90-100. [.]



Le laboratoire de psychologie en 1892-1893 vu par Binet

On voit que les dernières recherches répertoriées dans le recueil des « Travaux du laboratoire de psychologie physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne) » de 1893 n’ont pas été présentées dans la Revue de Ribot, et qu’à l’inverse on trouve d’autres articles publiés seulement dans cette dernière revue {18} . A cela il faut ajouter d’autres travaux de Binet publiés seul ou en collaboration dans diverses revues comme son étude avec Beaunis sur la mémoire visuelle {19} . En fait, l’activité au sein du laboratoire durant cette année 1892 est très importante ; ceci est d’autant plus étonnant que Binet est de plus en train de préparer une thèse de doctorat en sciences naturelles {20} dans le laboratoire de son beau-père Edouard-Gérard Balbiani (1823-1899) au Collège de France. Un véritable programme de recherche se met néanmoins en place. C’est dans un document peu connu {21} , daté de cette époque (certainement du second semestre de l’année 1892), que Binet présente l’utilité du laboratoire et la direction des recherches qui y sont entreprises.

« [367] Malgré le développement considérable que la psychologie expérimentale a pris en France depuis quinze ans, cette psychologie, jusque dans ces derniers temps, n’a point eu d’existence officielle ; ses principaux adeptes n’étaient pas des « professionnels » mais des médecins ou des expérimentateurs bénévoles, qui faisaient de la psychologie pendant les loisirs que leur laissaient des études toutes différentes. »
« Ces conditions ont quelque peu changé. M. Ribot, le représentant le plus en vue, certainement, du mouvement actuel, a été chargé par M. Liard d’un cours accessoire à la Sorbonne ; il est aujourd’hui titulaire d’une chaire de psychologie expérimentale et comparée au Collège de France. À ce premier progrès s’en est ajouté plus récemment un second, que nous devons également à l’initiative éclairée de M. Liard ; un laboratoire de psychologie a été fondé à la Sorbonne et confié à la haute direction de M. Beaunis. [368] »
« Ce laboratoire, le seul qui existe en France, est destiné à servir de centre de réunion, régulièrement organisé, pour toutes les recherches de psychologie expérimentale ; il représente le côté pratique de la psychologie, de même que l’enseignement de M. Ribot, au Collège de France en représente le côté théorique ; il fournit aux travailleurs trois choses principales : 1° à ceux qui ne savent pas, qui sont encore des élèves et nous sommes tous des élèves pour un grand nombre de faits, il enseigne la technique ; des conférences pratiques ont eu lieu l’année dernière (1891) pour montrer aux élèves le maniement des principaux appareils, et pour leur donner quelques notions d’anatomie sur les centres nerveux ; je compte reprendre ces conférences et leur donner plus de développement cette année ; 2° les personnes qui désirent faire des études originales trouvent au laboratoire les instruments nécessaires qui, dans la mesure de nos ressources, sont mis à leur disposition ; 3° enfin, par sa position même, le laboratoire est particulièrement destiné à former des archives où seront réunis les différents documents psychologiques fournis par la méthode des questionnaires ou autrement. Il est à peine besoin d’ajouter que ces ressources sont mises à la disposition de tous les travailleurs sérieux. Notre laboratoire n’est inféodé à aucune école ; il est ouvert à toutes les individualités, avec cette réserve toutefois que son titre et son but excluent les spéculations de métaphysique ou de mathématiques, qui ne sauraient être à leur place sur un terrain de l’expérience. Mais les métaphysiciens eux-mêmes peuvent avoir quelque intérêt à fréquenter un centre de travail où ils pourront se familiariser avec les appareils compliqués de la psychologie physiologique, qu’il est toujours utile de connaître avant de les juger. »
« Dans notre pensée, le laboratoire de psychologie de la Sorbonne est d’abord destiné à permettre des études sur la sensation et sur le mouvement, et sur les formes élémentaires de la vie psychique, qui nous semblent avoir été jusqu’ici le but principal des recherches pour les laboratoires étrangers. Cette branche d’études n’a point été négligée jusqu’ici, et pour ne parler que des travaux déjà publiés qui s’y rattachent, nous mentionnerons ceux de M. Delabarre : (l’Influence de l’attention sur les mouvements respiratoires) {22} de M. Jacques Passy : (la Perception des Odeurs {23} , contrôlés et confirmés dernièrement par M. Féré, le médecin bien connu de Bicêtre) de M. Binet : (l’Appréciation de la durée dans les temps de réaction {24} , etc.). »
« Nous comptons en outre favoriser des études plus générales, portant sur des fonctions psychologiques plus complexes ; dans cet ordre d’idées nous signalerons des recherches déjà publiées sur l’audition colorée (Beaunis, Binet et Philippe), et des observations et expériences sur le calculateur Jacques Inaudi (Binet et Henneguy) et d’autres calculateurs de profession ; également des recherches en voie d’exécution sur la Mémoire visuelle des peintres {25} . »
« Nous espérons également consacrer cette année des études aux [369] procédés mentaux des joueurs d’échecs, qui opèrent les yeux fermés, et un de nos élèves a entrepris des études sur la psychologie de la peau chez les aveugles tout cet ensemble formera une contribution instructive à la question de la psychologie professionnelle ; nous ne négligerons pas non plus de favoriser les recherches de psychologie pathologique, bien qu’elles ne puissent être faites au laboratoire même ; mais le laboratoire peut fournir aux élèves les instruments de précision et des indications pour les recherches ; c’est ainsi que trois élèves du laboratoire peuvent en moment, grâce à la bienveillance de M. Charcot, prendre à la Salpêtrière des temps de réaction sur les hystériques, et nous prévoyons que ces études, que nous avons indiquées, éclaireront quelques points encore obscurs de la théorie de la double conscience. Nous comptons également diriger quelques élèves vers les cliniques mentales et même les cliniques internes de nos hôpitaux, où nous espérons que les médecins et chefs de service leur feront un bon accueil. »
« Il serait trop long de parcourir ici, même rapidement, le domaine que nous avons l’intention d’explorer. Disons seulement que nous ne négligerons point la psychologie criminelle, très vague encore et très mal définie, mais relativement à laquelle nous pensons pouvoir examiner deux ou trois questions précises. La psychologie comparée, entendue non comme un recueil d’anecdotes, mais sous la forme d’expériences régulières, a déjà fait l’objet de quelques-unes de nos publications (Binet, Mouvements de manège chez les insectes {26} . Le centre nerveux du vol chez les coléoptères {27} , etc.). »
« La question la plus importante pour nous est celle de la psychologie des enfants, dans ses rapports avec la pédagogie. C’est là, à notre avis la question d’avenir pour la psychologie. M. Philippe, le préparateur du laboratoire, amasse en ce moment les matériaux d’une étude sur la psychologie de l’enfant à l’école ; et nous avons commencé, d’autre part, des expériences sur la mémoire, qui ont principalement une portée pédagogique. »
« Comme on peut en juger par ce rapide aperçu, le laboratoire ne se renferme pas dans un étroit local, il tend à se répandre au dehors, à rayonner, en allant chercher partout où ils se trouvent, les sujets d’étude intéressants, et aucun d’entre nous ne se laisse arrêter par les difficultés de toutes sortes que suscite toute recherche nouvelle, soutenus que nous sommes par la conviction que nous travaillons à une œuvre utile. »

Lorsque dans le numéro de janvier 1894, Binet résume pour la Revue Philosophique de la France et de l’Etranger les derniers travaux effectués au laboratoire pendant l’année 1892-1893, il souligne que quelques-uns de ces travaux ont paru dans les Bulletins ou Recueil du laboratoire ; d’autres, en plus grand nombre, n’y sont pas insérés, faute de place, et ont paru ailleurs ( Revue des Deux Mondes {28} , Revue Scientifique {29} , Archives de Physiologie {30} , Revue Générale des Sciences {31} , etc.), d’autres enfin restent inédits, ou ne sont pas encore achevés.

Tableau : Bulletin des Travaux du laboratoire de psychologie physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne) en 1894 (travaux de l’année 1893).
Henri, V. (1894). Note sur un cas d’audition colorée. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 1-5. [publié auparavant : Henri V. (1893). Note sur un cas d’audition colorée. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 35 , mai, 554-558.]

Philippe, J. (1894). Résumé d’une observation d’audition colorée. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 6-10. [publié auparavant : Philippe, J. (1893). Une observation d’audition colorée. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 36 , septembre, 330-334.]

Binet, A. (1894). L’application de la psychométrie à l’étude de l’audition colorée. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 11-13. [publié auparavant : Binet, A. (1893). Application de la psychométrie à l’étude de l’audition colorée. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 36 , septembre, 334-336.]

Binet, A., & Courtier, J. (1894). Sur la vitesse des mouvements graphiques. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 14-21. [publié auparavant : Binet, A., & Courtier, J. (1893). Note sur la mesure de la vitesse des mouvements graphiques. Comptes Rendus Hebdomadaires des Séances et Mémoires de la Société de Biologie , 44 , 25 février, 219-220. Binet, A., & Courtier, J. (1893). Sur la vitesse des mouvements graphiques. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 35 , juin, 664-671.]

Binet, A., & Courtier, J. (1894). Nouvelles expériences sur la vitesse des mouvements graphiques. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 22-23. [publié auparavant : Binet, A., & Courtier, J. (1894). La vitesse des mouvements graphiques. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37 , janvier, 111-112.]

Binet, A. (1894). Expériences sur M. Périclès Diamandi, calculateur mental. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 24-25. [publié auparavant : Binet, A. (1894). Le calcul mental. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37 , janvier, 113-114.]

Binet, A., & Henri, V. (1894). La simulation de la mémoire des chiffres. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 26-31. [publié auparavant : Binet, A., & Henri, V. (1894). Simulation de la mémoire des chiffres. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37 , janvier, 114-119. Ces études sont le résumé de : Binet, A., & Henri, V. (1893). La simulation de la mémoire des chiffres. Revue Scientifique , 51 , 10 juin, 711-722]

Binet, A. (1894). La mémoire des joueurs d’échecs qui jouent sans voir. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 32-38. [publié auparavant : Binet, A. (1894). Mémoire des joueurs d’échecs. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37, février, 222-228.]

Binet, A., & Passy, J. (1894). La psychologie des auteurs dramatiques. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 39-50. [publié auparavant : Binet, A. (1894). Psychologie des auteurs dramatiques. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37 , février, 228-240.]

Binet, A. (1894). Enquête sur le caractère des enfants. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 51-53. [publié auparavant : Binet, A. (1894). Enquête sur le caractère des enfants. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37 , mars, 344-346.]

Binet, A., & Henri, V. (1894). Recherches sur le développement de la mémoire visuelle des enfants. Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893) , 2 , 56-58. [publié auparavant : Binet, A. (1894). Recherches sur le développement de la mémoire visuelle des enfants. Revue Philosophique de la France et de l’Etranger , 37 , mars, 348-350. Ces études sont le résumé de : Binet, A., & Henri, V. (1894). Le développement de la mémoire visuelle chez les enfants. Revue Générale des Sciences , 5 , 15 mars, 162-169]
Comme Beaunis le dit dans ses Mémoires inédits , Binet ne tarda pas à prendre dans le laboratoire une place importante {32} . Ayant constaté que le bulletin des « Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique » coûtait cher et ne se vendait guère, il résolut de demander à Beaunis le 19 février 1894 de mettre en œuvre une publication nouvelle : L’Année Psychologique dont le premier volume vit le jour en 1895 (pour les travaux réalisés en 1894) {33} .
On trouvera ci-après le résumé des recherches effectuées au sein du laboratoire de la Sorbonne pour l’année 1893 et publiés en 1894 par Henry Beaunis à ses frais dans ce nouveau recueil périodique honoré pour cette année-là d’une souscription par le ministère de l’Instruction publique : « Travaux du laboratoire de psychologie physiologique des Hautes Etudes (A la Sorbonne) ».
Nous remercions Mr Jérôme Kalfon, directeur du SCD de l’Université Paris Descartes, et Mme Claudette BUZON, directrice de la bibliothèque Henri Piéron (Institut de Psychologie, Université Paris Descartes), pour nous avoir autorisé à reproduire les deux fascicules si rares des Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique de la Sorbonne.


Serge NICOLAS
Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale Université Paris Descartes.
Institut de psychologie
TRAVAUX DU LABORATOIRE


DE


PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE

DES HAUTES ETUDES (A LA SORBONNE)



Directeur : M. H. BEAUNIS

Directeur adjoint : M. A. BINET



ANNEE 1892





PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIERE ET C ie
FELIX ALCAN, EDITEUR
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1893
TRAVAUX DU LABORATOIRE

DE

PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE

INTRODUCTION
[1] Le laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne a été créé, sur la proposition de M. Liard, directeur de l’enseignement supérieur, par arrêté ministériel du 29 janvier 1889, et rattaché à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (section des sciences naturelles). Par le même arrêté, M. Beaunis, professeur de physiologie à la faculté de médecine de Nancy, était nommé directeur du laboratoire.

Le personnel du laboratoire comprend actuellement :
Un directeur : M. H. Beaunis ;
Un directeur-adjoint : M. A. Binet ;
Un préparateur : M. Philippe ;
Un maître de conférences : M. Charles Henry.

Au début, le laboratoire fut installé provisoirement dans deux salles de la nouvelle Sorbonne. Un an après, il fut transféré au troisième étage du même bâtiment, dans la partie de la Sorbonne située à l’angle de la rue Saint-Jacques et de la rue des Ecoles.
Il comprend quatre pièces dont chacune a sa destination spéciale :
1° Une grande salle pour les démonstrations à faire en commun ;
2° Le cabinet des directeurs, où sont renfermés, dans des vitrines, les appareils et les instruments les plus délicats. Cette salle sert aussi de salle d’expérience pour des recherches spéciales ;
3° Une pièce qui contient la bibliothèque et une armoire vitrée pour [2] la verrerie et les réactifs. Cette salle est utilisée pour les recherches macroscopiques et microscopiques sur le système nerveux ;
4° Une quatrième pièce est réservée exclusivement au maître de conférences. Un petit cabinet annexe peut être transformé en cabinet noir pour des expériences sur les sensations visuelles.
Un cabinet semblable donne sur le corridor qui commande toutes les pièces du laboratoire. Enfin une dernière pièce, pourvue d’un fourneau, d’une hotte, etc., sert à la fois de débarras, de réserve pour le combustible et peut être utilisée pour des expériences de chimie.

L’ outillage instrumental comprend :
1° Les principaux appareils enregistreurs usités en physiologie, cylindre enregistreur avec chariot auto-moteur, tambours à levier, myographe, cardiographe, sphygmographe, pneumographe, dynamographe, etc., et quelques appareils nouveaux, tels que l’appareil pour l’inscription des mouvements de la parole de l’abbé Rousselot, la planchette pour l’étude des mouvements inconscients, etc. ;
2° Les appareils d’électricité, diverses espèces de piles, appareil à chariot de Dubois Reymond, excitateurs, commutateurs, interrupteurs, signal de Deprez, chronographe de Marey, diapason de 100 vibrations, lampe à incandescence, téléphone, contacts électro-magnétiques, etc. ;
3° Les appareils de psychométrie, chronoscope de Hipp, chronomètre de d’Arsonval, chronoscope d’Ewald, appareil à pendule de Wundt, appareil à chute de Cattell, appareil rotatif de Wundt pour la mesure des durées, appareil de Wundt pour les recherches complexes, etc. ;
4° Les appareils pour l’étude des sensations, esthésiomètres simple et double, explorateur de Rinne pour la température, boîte de poids pour l’exploration de la sensibilité à la pression, etc. ; enfin les divers appareils pour l’étude des sensations visuelles, périmètre de Badal, optomètre du même auteur, boîte de verres pour l’exploration de la vision, appareil rotatif pour les couleurs et le contraste, etc. ;
5° Un certain nombre d’appareils spéciaux ne rentrant dans aucune des catégories précédentes, instruments d’anthropométrie, dynamomètres, rapporteur pour la mesure et la mémoire des angles, thermomètres, etc. ;
6° Une balance de précision et un grand nombre d’instruments et d’ustensiles de chimie, boîte à réactifs, étuve, alcoomètre, densimètre, verrerie, etc. [3]

La bibliothèque contient les collections des Philosophische Studien de Wundt, de l’ American Journal of Psychology , du Zeitschrift für Psychologie des Sinnesorgane , des Beitrage fur Experimentellen Psychologie de Münsterberg, les principaux ouvrages de Th. Fechner, Wundt, Buccola, Galton, Sergi, Duchenne, Delbœuf, etc., et un certain nombre de brochures et de thèses de psychologie physiologique.

Les collections du laboratoire comprennent des séries de tracés de phénomènes physio-psychologiques étudiés au laboratoire, des graphiques de temps de réaction, des planches coloriées provenant de sujets doués d’audition colorée, des photographies de criminels offertes par le professeur Lombroso et par le service anthropométrique de Paris, des figures schématiques des processus cérébraux, des coupes histologiques des centres nerveux des invertébrés, etc.

Les recherches faites au laboratoire depuis sa fondation ont été publiées en partie dans les Bulletins de la Société de psychologie physiologique et dans la Revue philosophique.
Ces recherches ont porté surtout sur les sujets suivants :
Temps de réaction simples et composés ;
Mesure et mémoire du temps ;
Mémoire des sensations ;
Simultanéité des mouvements symétriques, vitesse des mouvements ;
Influence de l’attention et de la distraction sur la mesure des temps ;
Audition colorée ;
Calcul mental (recherches sur Inaudi) ;
Recherches sur la mémoire des joueurs d’échecs, etc.
Des recherches sont en cours sur la mémoire des couleurs, la mémoire musicale, la psychologie de l’enfant, etc.

H. BEAUNIS
I Sur deux cas d’audition colorée {34} Par Henry BEAUNIS & Alfred BINET
[4] L’étude de l’audition colorée a déjà été l’occasion d’un grand nombre d’articles et même d’ouvrages entiers ; nous ne pouvons pas, dans cette simple note, indiquer, même rapidement, l’historique de la question ; nous nous contentons de renvoyer le lecteur curieux au livre récent de M. Suarez de Mendoza {35} qui contient un résumé à peu près complet de tout ce qui a été écrit depuis quatre-vingts ans sur cet intéressant problème de psychologie physiologique.
Nous allons résumer brièvement les expériences que nous avons faites au laboratoire sur deux « auditifs colorés » qui ont bien voulu se prêter à nos recherches. M. X… est venu au laboratoire une première fois en 1890 ; son cas a été étudié pendant cinq séances en 1891, et quatre séances en 1892 ; on a pu répéter sur lui, à des intervalles de six et de neuf mois, les mêmes épreuves, afin d’en vérifier les résultats. Mlle R… étudiée d’abord par l’un de nous (M. Binet) en 1888, est venue au laboratoire en 1891 ; son cas a été étudié pendant six séances ; en 1892 (en ce moment même), elle revient au laboratoire, et nous vérifions nos premiers résultats.


I.

M. X… est un homme de quarante ans, de tempérament nerveux, qui occupe une position distinguée dans l’enseignement supérieur des sciences. M. X… a remarqué, aussi loin que remontent ses souvenirs, que certains mots éveillent en lui des idées de couleur. Il a constaté ce phénomène subjectif bien avant d’avoir lu quoi que ce soit sur l’audition colorée ; mais, après avoir pris connaissance des [5] observations qui ont été publiées à ce sujet, il n’a pas eu de peine à reconnaître qu’il présente un phénomène de même nature. Ajoutons que M. X… est un observateur scrupuleux dans le témoignage duquel on peut avoir toute confiance. Ce qui provoque chez lui l’impression de couleur, c’est seulement le mot ; l’effet peut se produire soit pendant l’audition du mot, quand il est prononcé par une autre personne, soit pendant la lecture, soit encore quand le sujet pense spontanément à un mot. De plus, il est à noter que ce n’est pas le mot tout entier, mais certaines lettres, qui sont le point de départ de l’impression subjective. Ce sont les voyelles a e i o u . Les consonnes ne lui semblent produire aucun effet appréciable. Il en est ainsi, du reste, dans un grand nombre d’observations publiées.
L’impression ressentie est pour l’ a , de couleur rouge, d’un rouge indéfinissable ; c’est la couleur la plus vive et la plus nette. L’ e est gris ; l’ i est noir ; l’ o est blanc ; l’ u est vert ; au est blanc comme o , ce qui prouve l’importance d’une même consonance.
Rien n’est plus différent que les listes de couleurs que les auteurs ont données ; on pourrait presque dire qu’il n’y en a pas deux de semblables ; et le cas de M. X… ne fait qu’ajouter une liste de plus à celles qu’on connaît déjà. Nous croyons cependant devoir faire remarquer qu’une règle, malheureusement très vague, se trouve vérifiée le plus souvent ; cette règle peut se formuler ainsi « l’une des deux voyelles i et a est rouge ou noire, ou blanche {36} . » Chez M. X… l’ a est rouge et l’ i est noir. Une autre remarque à faire, remarque que nous donnons à titre de suggestion et qui demande à être vérifiée, c’est que parmi les couleurs il en est une souvent qui paraît plus vive que les autres, et que cette couleur plus vive est souvent la rouge. Enfin, notons la couleur blanche de la diphtongue au , qui est formée par la réunion de l’ a qui est rouge, et de l’ u qui est vert ; comme M. X… est parfaitement au courant du mélange des couleurs, et sait que de la lumière rouge ajoutée à de la lumière verte donne de la lumière blanche, on peut soupçonner que c’est par une sorte de raisonnement inconscient qu’il attribue la couleur blanche à la diphtongue au , et par extension à la voyelle o .
Essayons maintenant de bien déterminer, au moyen du témoignage de M. X…, la nature du phénomène ; nous nous sommes servi des mots : « l’ a est rouge , l’ i est noir », etc. Ces phrases ne sont pas claires, elles ont besoin d’être expliquées. Évidemment, il ne s’agit point de couleurs réelles ; M. X… ne voit pas pendant une lecture les lettres en couleur ; il n’a pas non plus de sensations objectives à propos des lettres ; tout se résume en un phénomène d’idéation, assez compliqué il est vrai ; quand M. X… dit que l’ a est rouge, il veut simplement dire que cette voyelle et les mots qui la contiennent lui rappellent [6] la couleur rouge, lui en donnent l’idée. Un autre sujet, dont l’observation a été publiée, disait semblablement : « Quand je vois telle lettre, les choses se passent comme si on prononçait devant moi le mot « rouge ». Telle est bien l’impression subjective éprouvée par M. X… ; il trouve qu’il y a un accord, une harmonie, quelque chose comme un rapport logique, entre la voyelle a et la couleur rouge. Pour bien exprimer sa pensée, M. X… se sert d’exemples qui sont à noter. « Ainsi, dit-il, si dans un texte j’avais à souligner un mot contenant un a , comme bataille, micrographe, bactérie, etc., je le soulignerais volontiers au crayon rouge, et je trouverais que c’est la couleur qu’il convient d’employer. Si j’avais à souligner un mot ne contenant pas cette voyelle, je ferais usage d’une autre couleur. Autre exemple. Je suis marin, pendant mes loisirs d’été, et j’ai un bateau ; je trouve très naturelle et très logique la convention de mettre un feu rouge à bâbord, parce qu’il y a un a dans le mot bâbord ; comme cette lettre ne se retrouve pas dans le mot tribord, je trouve aussi très naturel d’y mettre un feu vert. Au contraire, le mot feu me paraît mal fait, car le feu est rouge et il n’y a pas d’ a dans ce mot. Enfin, dernier exemple, si je fais une figure schématique de la circulation, je serai disposé à représenter les artères en rouge, beaucoup plus à cause de la voyelle a contenue dans le mot artère qu’à cause de la couleur du sang qui circule dans ces vaisseaux. » Nous traçons devant M. X… un grand A au crayon bleu ; il trouve que cette association de couleur avec la lettre A est choquante, mais il n’éprouve pas pour cela d’impression pénible. En tout cas, la vue d’un A figuré au crayon bleu ne l’empêche pas d’associer à cette lettre une coloration rouge.
M. X… qui analyse très bien son cas, nous assure, sur notre demande, que lorsqu’il pense à la lettre a il ne se la représente pas en rouge ; il ne la voit pas davantage sur un fond rouge ; il dit qu’il y a seulement une association entre la représentation, la vision ou l’audition de cette lettre et l’idée du rouge ; il en est de même, mais moins nettement, pour les autres voyelles.
En somme ce qui concerne les couleurs et les nuances produites par l’audition est fort simple et peu intéressant ; M. X… ne possède pas, comme le sujet que nous allons étudier bientôt, une longue série de couleurs complexes. Mais la qualité des couleurs suggérées par les sons a peu d’importance, à notre avis, et ce n’est pas avec des tableaux de couleur qu’on parviendra à expliquer l’audition colorée. Ce qui nous paraît être beaucoup plus significatif, c’est d’abord ce fait que l’impression de couleur, l’idée de couleur ne se produit chez M. X… qu’à la suite d’une excitation toute spéciale, comme l’excitation visuelle ou auditive de la lettre a . Nous ignorons si la vision de la lettre a agit directement, ou bien si son action est indirecte, et se fait par le rappel de l’image auditive. M. X…, après s’être scrupuleusement examiné, incline plutôt vers cette seconde opinion. [7] Mais ce qui est certain, c’est que l’idée de la couleur rouge est le résultat de cette excitation particulière, et de nulle autre. Un bruit, un son musical quelconque ne produisent nullement cet effet ; c’est le son articulé ou la vision de la lettre a qui seuls ont la propriété de produire la vision interne du rouge. Ce premier fait, qui se trouve bien établi dans l’observation de M. X…, se retrouve du reste dans d’autres observations {37} . Un second fait, dont nous saisirons bientôt l’importance, consiste dans le commencement d’obsession qu’exerce sur M. X… la couleur rouge ; il a une tendance à souligner en rouge les mots contenant la lettre a , et lorsque de tels mots sont soulignés en vert, en bleu, il est choqué ; son esprit n’est pas satisfait. M. X… n’a ni gustation colorée, ni aucun autre phénomène du même genre. Il ne connaît dans sa famille, qui est nombreuse, aucun autre cas d’audition colorée.
Nous avons soumis M. X… à une série d’interrogations et d’expériences qui nous ont conduit aux résultats suivants.
1° D’après son témoignage, M. X… appartient au type visuel ; la mémoire visuelle est très développée chez lui, au détriment surtout de la mémoire auditive. Les preuves du développement de sa mémoire visuelle sont multiples. Quand il se rappelle une citation empruntée à un livre, il revoit l’endroit de la page où elle se trouve. Ceci est un exemple de mémoire visuelle topographique. Quand il relit des notes de cours, il peut dire si à tel moment le professeur était tourné vers le tableau pour y dessiner une figure ou bien s’il regardait l’auditoire. Il a poussé très loin l’étude des mathématiques ; au lycée, il excellait en géométrie descriptive parce qu’il avait sur ses camarades l’avantage de se représenter avec la plus grande netteté les figures dans l’espace. En revanche, il n’a jamais pu se rappeler facilement des formules ; et même, fait extrêmement curieux, il a toujours été à peu près incapable d’apprendre et de réciter par cœur, ce qui paraît s’expliquer par cette considération que dans les exercices de mémoire verbale on emploie habituellement la mémoire auditive.
Il faut ajouter que la mémoire visuelle comprend principalement deux choses, des couleurs et des formes. M. X… croit qu’il se rappelle mieux les couleurs que les formes ; quand il peint ou qu’il fait de l’aquarelle, il arrive, dit-il, assez facilement au ton juste ; le dessin lui donne plus de peine.
M. X… paraît avoir une mémoire musicale assez développée ; sans avoir jamais appris le piano, il peut jouer, et dans tous les tons, les airs qu’il a entendus.

2° Nous soumettons M. X… à l’ expérience des chiffres. Cette expérience consiste à faire répéter à une personne une série de chiffres qu’on vient de prononcer devant elle, sur un ton uniforme. On [8] commence par en dire quatre ; si le sujet les répète exactement, on en dit cinq, puis six, puis sept, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le nombre de chiffres dépasse la capacité de la mémoire du sujet ; il faut avoir soin de ne pas cadencer les chiffres en les prononçant, et de mettre entre les diverses épreuves un intervalle suffisant pour que le sujet se repose. Dans les recherches qu’on poursuit en ce moment au laboratoire pour déterminer les types psychologiques, l’expérience des chiffres est constamment employée.
Nous reviendrons ultérieurement sur cette expérience pour en faire l’analyse ; nous nous bornons ici à quelques mots. Le but principal de cette expérience est de mesurer d’une manière approximative l’étendue de la mémoire immédiate des chiffres. Le nombre des chiffres qui peuvent être répétés varie, suivant les individus, de 4 à 12 ; M. X… ne peut en répéter exactement que 6 ; ce nombre, relativement faible, est d’autant plus singulier que M. X… a une excellente mémoire.
L’épreuve des chiffres a une autre utilité : elle permet de s’assurer si la personne qui s’y soumet appartient à un type exclusivement et fortement visuel ; voici comment. Lorsqu’on cherche à répéter exactement les chiffres qu’on vient d’entendre, on conserve un moment « dans l’oreille », c’est-à-dire dans la mémoire auditive, le son du chiffre ; et des divers moyens qu’on peut employer pour la répétition, le plus simple paraît être de se servir de cette image auditive persistante. Il est vrai que l’image auditive est associée à une foule d’autres images du chiffre, tactiles, visuelles, motrices d’articulation et motrices graphiques, etc., et qu’à l’occasion ces diverses images peuvent se réveiller et servir de base à l’acte de répétition. Mais nous admettons volontiers que chez une personne appartenant au type indifférent, la forme même de l’expérience aura pour effet d’évoquer principalement les images auditives, peut-être aussi les images motrices d’articulation, et que si une personne, dans ces conditions, fait appel à sa mémoire visuelle et voit les chiffres écrits, c’est parce qu’elle appartient au type visuel franc.
Nous avons soumis à cette interrogation un grand nombre de personnes prises au hasard ; l’interrogation est toujours faite après l’expérience ; la majorité des individus (environ sept sur dix) répond : « je n’ai point vu les chiffres, je les ai entendus, je les ai eus dans l’oreille. » M. X… fait une réponse toute différente : il a nettement vu les chiffres ; il les a vus l’un après l’autre, à mesure qu’on les prononçait et la difficulté qu’il éprouve à garder, dans sa mémoire, l’image visuelle distincte de chacun des chiffres, est le motif pour lequel il en retient un si petit nombre.
Cette expérience confirme donc les résultats de nos interrogations, et prouve que M. X… est un visuel ; nous devons nous hâter d’ajouter que plusieurs personnes, entièrement exemptes d’audition colorée, ont donné les mêmes résultats que M. X… quand on les a soumises [9] à la même épreuve ; on peut être visuel sans avoir de l’audition colorée.

3° Différentes expériences ont été faites sur M. X… pour apprécier directement sa mémoire visuelle ; nous ne pouvons entrer dans le détail de ces expériences, qui sans doute seront relatées dans un autre travail, consacré spécialement à l’étude de la mémoire visuelle. Nous nous bornerons pour le moment aux indications suivantes : Pour recopier de mémoire un modèle composé de dix carrés de couleurs différentes, M. X… est obligé de regarder avec attention ce modèle pendant seize secondes. Pour recopier de mémoire une série de 50 chiffres, il les regarde onze fois, et met soixante-douze secondes à l’opération totale, ce qui suppose que, chaque fois, il cherche à retenir un groupe de cinq à six chiffres.

4° Les temps de réaction aux sensations auditives ont été pris au moyen de l’appareil de d’Arsonval ; temps moyen 0", 18 ; ces temps n’ont présenté chez M. X… qu’une seule particularité digne de remarque. Pendant quatre séances, espacées dans une année entière, les temps de réaction motrice ont été constamment plus longs et plus irréguliers que les temps de réaction sensorielle. Cette dérogation à la règle posée par M. Wundt et ses élèves nous a longtemps embarrassés, et nous avons eu un moment l’idée qu’une personne appartenant à un type sensoriel comme M. X… pouvait bien avoir des réactions sensorielles plus courtes que les réactions motrices. Mais des recherches ultérieures nous ont montré que M. X… n’avait pas parfaitement compris la distinction de M. Wundt ; notre attention sur ce point a été attirée par M. Delabarre, qui nous a été un précieux collaborateur en ces circonstances. Nous avons pu, en expliquant d’une façon plus précise à M. X… la distinction des deux ordres de réaction, l’amener à donner des réactions motrices plus courtes {38} . Les chiffres obtenus dans ces conditions diffèrent d’un centième de seconde.

5° Les réactions simples aux excitations visuelles ont été prises en employant comme signal visuel le départ de l’aiguille du chronoscope ; temps moyen 0",17.

6° Nous terminerons cette note en relatant les expériences faites pour mesurer les temps des associations d’idées. L’idée directrice de ces recherches est la suivante : pour savoir quelle est la nature du lien qui rattache, dans le phénomène de l’audition colorée, la voyelle à sa couleur, il peut être utile de mesurer le temps de suggestion de la couleur par la voyelle, et de voir si ce temps est comparable à celui d’une association d’idées automatiques.
Nous avons d’abord mesuré chez M. X… quelques associations [10] d’idées automatiques. Nous avons employé, pour cela, deux procédés ; le plus simple, et peut-être le plus exact de ces deux procédés consiste à placer sous les yeux du sujet une série de lettres ou une série de chiffres, en le priant de prononcer à haute voix, avec autant de rapidité que possible, la lettre ou le chiffre qui suivent immédiatement ceux qu’on lui montre ; on prend le temps total de l’expérience au moyen d’un chronomètre ou au moyen d’un obturateur mis en communication avec un cylindre enregistreur {39} ; et un aide vérifie, au moyen d’un tableau dressé d’avance, si le sujet ne commet pas d’erreur. Pour les lettres, le temps moyen de suggestion est de 1",13 (temps calculé sur soixante lettres). Pour les chiffres, le temps moyen est de 0",708 (temps calculé sur soixante chiffres). Ce dernier temps de suggestion correspond à une association automatique.
En employant exactement le même procédé pour mesurer la vitesse de la suggestion des couleurs par les lettres, nous avons obtenu comme temps moyen le nombre 0", 780 (temps calculé sur cent deux voyelles).
La comparaison de ce temps moyen avec celui des suggestions de chiffres nous amène à cette conclusion importante que chez M. X… la suggestion des couleurs, telle qu’elle se fait dans l’audition colorée, a la même rapidité qu’une association artificielle, devenue automatique par un long usage.
Nous avons employé, avons-nous dit, un second procédé pour mesurer les temps de suggestion ; voici en quoi il consiste : l’opérateur prononce un chiffre ou une voyelle en ouvrant un courant ; l’ouverture du courant met en marche l’aiguille du chronomètre de d’Arsonval ; le sujet doit, suivant les conventions de l’expérience, prononcer aussi vite que possible le chiffre qui suit celui qu’il a entendu, ou bien désigner la couleur correspondant à la voyelle que l’opérateur vient de prononcer ; en même temps, le sujet doit réagir avec la main droite sur une presselle et fermer le courant, ce qui arrête l’aiguille du chronomètre. Une lecture sur le cadran montre le temps nécessaire au sujet pour accomplir l’association d’idées qu’on lui demande. Cette expérience a, sur les précédentes, un grand avantage ; elle donne le temps de suggestion pour un chiffre isolé et pour une voyelle isolée, et non un temps de suggestion moyen ; mais en revanche, une grave erreur est possible ; bien qu’on recommande au sujet de réagir avec la main au moment même où il répond vocalement, on n’a aucune garantie que les deux actions soient simultanées ; il nous a même semblé que dans la majorité des cas, la parole est devancée par le mouvement de la main, sans que nous ayons pu mesurer l’intervalle de temps qui s’écoule entre ces deux actes. [11]
Le temps moyen pour les suggestions de couleur a été de 0",34 (temps calculé sur 78 expériences).

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