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Vivre la coutume à'Uvea (Wallis)

De
325 pages
Vivre la coutume au quotidien devient de plus en plus difficile au contact de la modernité envahissante. Cet ouvrage, rédigé à la fois par une Uvéenne et une anthropologue, propose un vécu et une vision extérieure d'une culture complexe entre tradition et modernité. Cette étude développe trois grandes parties: le monde surnaturel, le monde social et la sphère familiale.
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Vivre la coutume à 'Uvea (Wallis)

Mondes Océaniens Collection dirigée par Paul de Deckker
Les sciences humaines ont contribué à la perception des réalités passées et présentes des communautés et des sociétés du Pacifique

Sud. Le croisement des approches - sociale, culturelle, politique, historique,juridique ou économique- doit conduire à un nouvel effort
théorique et méthodologique. Il permettra d'affiner l'analyse de sociétés traditionnelles de l'Océanie, confrontées aux mutations engendrées de l'extérieur ou induites de l'intérieur. Cette collection accueille des ouvrages et des essais traitant des archipels du Grand Océan dans cette logique et cette perspective.

Déjà parus François GARDE, Les institutions de la Nouvelle-Calédonie, 2001. Claire LAUX, Les théocraties missionnaires en Polynésie, 2000. Jean-Jo SCEMLA, Les cahiers Morillot ou la vie très exotique du boucher Poncelet, 1999. Annie BAERT, Le Paradis Terrestre, un mythe espagnol en Océanie, 1999. Jérôme CAZAUMA YOU et Thomas DE DECKKER, Gabriel Pai"ta: témoignage Kanak, 1999. Hamid MOKADDEM, L'échec scolaire calédonien, 1999. Jean-Marie LAMBERT, La nouvelle politique indigène en Nouvelle-Calédonie, 1999. Paul DE DECKKER et Laurence KUNTZ, La bataille de la coutume. Ses enjeux pour le Pacifique, 1998.

Dominique Pechberty et Epifania Toa

Vivre la coutume à 'Uvea (Wallis)
Tradition et modernité à 'Uvea
Aga 'ifenua 0 'Uvea

Préface de Frédéric Angleviel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Kossuth

Hongrie

Kônyvesbolt L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7505-5 EAN : 9782747575058

Avant-Propos
Mon souhait était de réaliser ce livre dans la perspective des sociologies phénoménologiques et ethnométhodologiques que m'avait enseignées le professeur Paul Ottino. Ma collaboration étroite avec Epifania Toa, institutrice, professeur de langue uvéenne et épouse de Kusi Toa, ancien Ulu'imonua, Ministre de l'Agriculture et de la Pêche, m'a permis de saisir les préoccupations et intérêts de cette société un peu plus de l'intérieur. Cependant, malgré mes efforts, de nombreux passages de ce livre restent essentiellement descriptifs. Je ne prétends pas aborder ici tous les sujets. La participation d'Epifania, en tant qu'interlocutrice et correctrice, a été capitale pour ce travail. C'est pour cette raison qu'elle a bien voulu accepter de le cosIgner. Mes remerciements s'adressent à tous ceux qui, à 'Uvea ou à Nouméa, ont collaboré à cet ouvrage en m'apportant différentes informations; mais aussi tout particulièrement à Frédéric Angleviel qui m'a constamment encouragée et soutenue, étant donné l'intérêt majeur qu'il porte à 'Uvea et Futuna; de même à toutes les personnes qui nous ont aidées en nous accordant souvent beaucoup de leur temps et je ne peux les citer toutes, en particulier mes élèves et mes étudiants. Je remercie également Kulïtea, Atoloto Uhila, ancien Ministre de la Culture, qui m'a autorisée à écrire cet ouvrage sur 'Uvea et qui m'a encouragée dans cette voie, ainsi que les autorités coutumières de 'Uvea d'avoir accepté la parution de ce livre. Nous sommes très reconnaissantes à nos maris et aux membres de nos familles pour leur collaboration et leur patience et nous dédions ce livre à nos enfants et petits-enfants.

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7

Kamata'aga
Ne'e au faka'amu ke au fatuaki te tohi 'aem, 0 mulimuli pe ki te 'ü fakahinohino mo te 'ü 'ilo'ilo faka-sasiolosia ne'e au ma'u mai te tagata faiako ko Paulo Ottino. 'Aki taku gâue fakatahi mo Epifania Toa, faiako pea ko te hoa ia 0 Ulu'imonua: minisi 0 te 'ü gâue fakakelekele mo te gelü, ne'e fia ma 'u mai ai ni faigamâIie kehe ke mo' oni age ai taku mahino ki te 'ü hoha mo te 'ü amanaki 0 te haha'i 0 te motu ko 'Uveà. Kae logolâ, e kei lahi 'aupito pe te 'ü kâpite 0 te tohi, kei tu'u pe i te tu'uga 0 te fakahâhâ. E mole feala ke kâtoa henï te me'a fuIi pe e'aoga ke talanoa'i. Ka ne'e ma'uhiga kehe te tâpiki mai a EpIfania ki taku fekumï, ko ia ne' e ina toe tali faigafua ai pe ke kau mo ia ki tona fakamo'oni. E momoli aku fakamâla kiâ nâtou fuli pe, i 'Uvea nei pea mo Niumea, ne'e natou foaki mai 'anatou ma'ü ki te gâue 'aem. E au 'ave hem he fakamâla kehe kiâ Frédéric Angleviel i tama fia tokoni tu'uma'u ai pe kiâ au 'uhi foki ko tona sia 'ilo'ilo mo 'ofa ki 'Uvea. E mole feala ke au lau higoa fuIi nâtou kâtoa ne'e au faiako ki ai. E au fakamâla kiâ Kulïtea, Atoloto Uhila: minisi taupau ki te 'ü koloa fakafenua, i te taimi 'aia, i tana fakagafua, pea ina toe fakalotomâlohi'i foki au, ke au fakahoko te gaue 'aenï ki 'Uvea nei. Fakamâla mo fakafeta'i kiâ mamalu fakafenua 0 'Uvea i tanatou fakafaigamalie mai ke fakaha Hite fua 0 taku fekumï. E hiki te tohi 'aem mo ta'ofi ke 'aoga ki 'atatou Iana'u mo 'otatou mokopuna.

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Préface
'Uvea et sa consœur Futuna restent les archipels les plus vrais et les plus méconnus du Pacifique français. D'une part, les différents chocs qui ont bouleversé toutes les civilisations océaniennes littorales ont épargné ces deux microcosmes isolés au milieu de cette multitude d'îles que l'on dénomme Océanie centrale. Lors du choc épidémiologique, les insulaires ont été protégés par leur isolement relatif et la protection moralisante et efficace des missionnaires de la Société de Marie. Lorsque la guerre des pavillons aidant, la France accepta en 1888, à la demande des officiers de la royale, des pères maristes et des « rois », de protéger Wallis et Futuna, l'exiguïté de ces archipels empêcha toute colonisation effective. Enfin le choc télévisuel n'a atteint lesfale wallisiens qu'à partir de 1984. D'autre part, les sociétés wallisienne et futunienne n'ont pas eu l'heur d'intéresser beaucoup d'anthropologues, à l'exception notable de l'Américain E.G. Burrows. Aussi vous irez de découvertes en découvertes au fil des pages de cet ouvrage qui se veut simple et exhaustif. Ecrit en premier lieu pour les papa/agi (Européens) venus s'installer quelques années dans un monde qu'ils n'imaginaient pas la veille, il a vocation à faciliter l'inter communicabilité via une véritable compréhension de l'Autre. Les deux auteurs ont voulu aussi donner à la diaspora wallisienne, expatriée tant en Nouvelle-Calédonie (20000) qu'en Polynésie française ou en Métropole (1500), les moyens d'approfondir la connaissance de sa civilisation d'origine. Enfin, Dominique Pechberty étant docteur en ethnohistoire et Epifania Toa étant professeur de langues et cultures régionales, elles se sont attachées à nous proposer un travail d'ethnographie appliquée, sans fioriture inutile et avec une grande force d'observation pour des travaux de ce type. Il est vrai qu'il est assez rare qu'un docteur en ethnologie partage la vie du peuple particulier constituant son «terrain» durant plus de dix ans. Or, les Océaniens ont toujours eu pour habitude de jauger au fil du temps les chercheurs occidentaux, non pas pour leurs bonnes paroles, mais en fonction de leurs actes. C'est l'honnêteté de la démarche de Dominique Pechberty qu'a appréciée Epifania Too lorsqu'elle a accepté au bout de quelques années d'être partie prenante d'une véritable équipe de recherche mixte. Et le résultat est là, des données de première main, très détaillées et très complètes, qui nous permettent d'appréhender la grande richesse de la civilisation wallisienne, à travers le prisme de la «coutume », réalité omniprésente et multiforme qui modèle la vie quotidienne des insulaires. Nous n'oublierons pas de remarquer que ce travail a été réalisé par deux femmes, ce qui dans un monde de la recherche ethnographique encore trop souvent composé en grande majorité d'hommes, fut un atout indéniable lorsqu'il s'agissait d'étudier avec finesse les faits et gestes des femmes au

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sein d'une société rurale encore basées sur une répartition relativement stricte des activités économiques. A contrario, on aurait pu leur reprocher de n'avoir pas su intégrer à leur ouvrage les données masculines, si, en plus de nombreux informateurs plus anonymes, l'époux d'Epifania Toa, lui-même Ulu'imonua, c'est à dire ministre coutumier de la pêche du «royaume» de Wallis, n'avait pas apporté à ce travail toute sa connaissance de l'univers masculin. L'architecture de cette somme indispensable à tous ceux qui s'intéressent à Wallis et Futuna et au duo tradition-modernité dans le Pacifique Sud s'est voulue claire et explicite des enjeux sociétaux d'une présentation du monde complexe et parfois ambivalent de la «coutume ». Aussi, ce n'est pas un hasard si la première partie commence par le monde surnaturel, dans un archipel entièrement catholique, où les conceptions de la maladie et de la mort restent imprégnées d'interprétations millénaires. Le monde social forme le cœur de cet épais manuscrit et la sphère familiale n'est pas oubliée pour autant, les chapitres concernant la sexualité ou la femme s'avérant particulièrement novateurs. Voici donc un ouvrage qui comblera le farani (français) s'intéressant à son prochain lieu d'affectation, mais aussi les Wallisiens de la« deuxième génération» ou encore le public averti en quête d'une véritable valorisation de la recherche ethnographique.

Frédéric Angleviel Université de la Nouvelle-Calédonie

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La naissance de 'Uvea
Autrefois, il Y avait à 'Uvea, un temonid qui s'appelait Tagaloa. Il prit un jour son filet et partit à la pêche. Tout à coup, il vit un gros poisson qui montrait la tête, et, bien vite, il l'entoura avec son filet d'écorce de fau2. Ensuite, il courut chez lui chercher un couteau afin de le tuer. Quand il revint près du filet, il vit avec sa prise une vingtaine de poissons plus petits. Il s'aperçut alors que le filet avait des trous et ill 'abandonna là pour s'en retourner dormir chez lui. Au petit matin, il descendit chercher son filet et quelle ne jut pas sa surprise lorsqu'il constata que le gros poisson était devenu l'île de 'Uvea, les petits poissons étaient les îlots tout autour de l'île, son filet formait le récif barrière qui entoure l'île, et les trous, les passes pour y pénétrer.

1 Ancien dieu. 2 Nom d'm arbre, hibiscus tiliaceus, le bourao.

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Introduction
Parmi les autres îles de Polynésie, 'Uvea se place à part. On est frappé par le fait que l'observation de la coutume y tient encore une place prépondérante. La coutume, traduction de aga 'j fenua ou aga fakafenua, consiste en l'observance de traditions, d'usages, de droits et de devoirs. Du fait des agressions quotidiennes de la vie moderne, elle a sans cesse besoin d'évoluer et de se remettre en question pour s'adapter aux nouvelles données. C'est à ce prix qu'elle est bien vivante et non sclérosée. 'Uvea, appelée aussi Wallis depuis le passage de Samuel Wallis, est située au milieu du Pacifique, par 13° 20' de latitude Sud et 177° de longitude Est, entre l'archipel des Fidji et celui des Tonga et des Samoa, à 2000 kilomètres de la Nouvelle-Calédonie et à 3000 kilomètres de la Polynésie française. 'Uvea et Futuna sont distantes de 230 kilomètres et regroupent environ 15000 habitants3, 35000 en incluant ceux qui vivent en Nouvelle-Calédonie. Les îles de Wallis et Futuna ont une population jeune avec 54% de personnes de moins de 20 ans 7% de plus de 60 ans. 'Uvea fait partie de l'archipel de Wallis et Futuna qui a opté pour le statut de « Territoire français d'outre-mer» depuis 1961. 'Uvea se trouve jointe à Futuna dans le même archipel du fait des nécessités de la présence missionnaire et de l'administration française. Rien dans le passé de ces deux îles ne les rattachait véritablement. Les trois îles réunies, 'Uvea, Futuna et Alofi, couvrent à peu près 142 km2 de surface. 'Uvea, ancien volcan de basalte, a une superficie de 96 km2 et son âge est d'environ 2 millions d'années. Situées à proximité de l'équateur et au milieu de l'océan Pacifique, ces îles ont un climat de type équatorial océanique, chaud et humide4, et sont parfois touchées par des dépressions tropicales. Autrefois la forêt couvrait l'ensemble de l'île. Aujourd'hui, elle n'occupe plus que 15% de l'espace. Un quart seulement de la superficie de ces sols basaltiques altérés est cultivable. Au centre de l'île, résultat de la dégradation de la forêt primaire ou formation naturelle, existe une végétation assez particulière, c'est la lande «dicranopteris » ou toafa, zone peu fertile de sol rouge ferrallitique, colonisée par des fougères et de petits arbustes, en particulier des pandanus. Ces zones ont été partiellement

3 Recensement du 3 octobre 1996 et mpport non officiel du 29 août 2003. 4 Les températures moyennes, peu variables tout au long de l'année, vont de 25°C à 30°C. La température maximale enregistrée a été de 33°C, le 21 février 1997 et la température minimale de 18°4C, le 9 juillet 1978. La précipitation maximale en 24 heures a été de 556,7mm, le 5 mars 1992. L'humidité moyenne est d'environ 83%. (Informations communiquées par les services de Météo-France de Hihifo ).

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reboisées avec des pins des caraïbes. La forêt comporte des espèces endémiques dont le lagakaUSet le su/af. La faune est représentée, outre les espèces introduites par les occidentaux, par des roussettes, peka, par quelques reptiles: des lézards, pili 'uli et des geckos, moko. En plus des oiseaux de mer qui nichent en grande quantité sur les îlots du nord, il existe de nombreux râles, veka, des poules sultanes, kalae, pourchassées par les agriculteurs et également différentes espèces de pigeons, kulukulu, lupe, et lupekula. Une espèce de pigeon7 assez gros a été entièrement exterminée par les premiers habitants de l'île. Le lagon abrite plusieurs espèces de poissons8, endémiques et communes aux mers du Pacifique sud. Les coraux y sont parfois, en certains endroits, très dégradés du fait de l'ancienne pratique longtemps non contrôlée de la pêche à la dynamite. Une variété d'anguilles, tuna, vit dans les eaux du lac de cratère Lalolal09. 'Uvea est le sommet émergé d'un volcan aujourd'hui éteint et érodé, au relief modérément vallonné. Le point culminant de l'île s'élève à environ 151 mètres. Ile sans cours d'eau, elle contient quelques cratères remplis de lacs témoignant d'une activité volcanique de type hawaïen qui remonte à quelques millions d'années. Elle est entourée d'un lagon, ceinturée d'un récif-barrière avec quatre passes principales dont deux profondes et une vingtaine d'îlots. Ces îlots, aux sols calcaires ou basaltiques, possèdent des plages de sable blanc et fin et sont baignés par une eau transparente. La mangrove occupe quelques petites anses vaseuses. Le littoral qui longe la partie habitée de l'île principale est d'une manière générale assez boueux du fait de l'évacuation, libre ou entravée par des constructions sur la bande côtière, des eaux usées, en particulier, celles des nombreuses porcheries de type familial. Récemment, la situation s'est améliorée. La plupart des clôtures des parcs à cochons ont été déplacées. Les eaux usées, sous l'intervention des chefs de villages, ont été déviées. Cependant une grande partie du sable fin qui entoure l'île est exploitée pour la construction des maisons et des différents édifices publics.

5 Aglara psilopetala, méliacées, arbre dont la fleur mâle odorante est utilisée pour la fabrication des colliers de fleurs. 6 Cyrtandra futunea, gesnériacées, arbuste dont le fruit blanc est utilisé dans la composition des remèdes. 7 Le Ducula pacifica. 8590 espèces de poissons (70 familles) ont été recensées. La composition spécifique reflète un mélange des faunes Indo-Pacifique, Pacifique Ouest et Plaque Pacifique. Les 3 familles les plus diversifiées sont les Gobidae (66 espèces), les Labridae (58 espèces) et les Pomacentridae (46 espèces). Wantiez, L., Etude de la structure et du fonctionnement du lagon d'Uvea (Wallis et Futuna). Les poissons du complexe récifo-Iagonaire, Nouméa, Université de la Nouvelle-Calédonie, Laboratoire d'étude des ressources vivantes et de l'environnement marin, Service de l'environnement de Wallis et Futuna, octobre 2001, p. 4. 9 Ce lac d'origine volcanique aux parois verticales, à une profondeur de 76m (rapport E.P.H.E., de 1982).

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Ces excavations, y compris dans la partie inhabitée de l'île, Muli, restent béantes et se remplissent d'eau ou bien sont comblées avec de la terre. La principale agglomération est Mata'utu. 'Uvea appartient à la Polynésie Occidentale et partage avec le monde polynésien les mêmes mythes de création. Un de ces mythes10 fait partie de l'ensemble des récits cosmogoniques relevés par R. Mayerll lors de son séjour à 'Uvea.

Durant la première moitié de notre millénaire, l'histoire de 'Uvea se mêle à celle des Tongiens comme l'atteste la présence des vestiges de nombreux forts enfouis dans la végétation de l'île. A la fin du XVIième siècle, 'Uvea s'affranchit de la tutelle tongienne mais continue à entretenir des relations étroites avec Tonga jusqu'au XVITIième iècle. s La tradition orale, qui a gardé trace de cette époque à travers les généalogies et le récit des légendes, a été rapportée en langue uvéenne par le Père Henquep2 dans le Talanoa Id 'Uvea nei. L'un des épisodes les plus marquants de ce récit épique fut la guerre du Molihina13 qui fait suite à l'invasion tongienne du XVièmesiècle, mais est difficile à situer dans le temps. Elle aurait eu lieu au cours des règnes de Tu'i Tonga Telea et de son fils Fatafehi, mais certains combats pourraient remonter à une époque antérieure. Installés dans le sud de 'Uvea, les Tongiens avaient construit des forts reliés entre eux par une toile d'araignée de sentiers empierrés. Le plus important était celui qui menait au lac de Lanutavake, réserve d'eau occupant une position centrale, suite au partage de l'île entre Fakatë, Hoko et Kalafilia. Les alliances alternaient avec les querelles entre ces différents lignages guerriers comme on peut le constater aux Tonga d'après les récits de Mariner14 postérieurs à cette époque. Mais le véritable ennemi se trouvait au Nord, c'est à dire à partir du village de 'Alele. Saisissant le prétexte d'un conflit déclenché par Ma'ufehi

Voir la légende de «La Naissance de 'Uvea ». 11 Mayer, R., 200 légendes de Wallis et Futuna, 3 fascicules (na 1 à 60; na 61 à 129; na 130 à 200), Wallis, 1970-1971. 12 Henquel, P., Talanoa ki Uvea nei (Histoires d'Uvea), texte de tradition orale, Presses de l'Evêché, Wallis, 43 p.
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10

Sand, C., TO'agatoto,iOi motspour comprendre Walliset Futuna, ne de lumière,

Nouméa, 1999, p. 217-218. 14 Martin, J., Tonga Island, William Mariner 'sAccount, Fourth edition, volumes l & II, Vava'u Press, Tonga, 1981, 461 p.

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Situation de l'île de 'Uvea en Polynésie Occidentale

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Carte de l'île de 'Uvea

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Huluava, chef de 'Alele et matu 'a (vieillard respectable), les guerriers tongiens du Sud se regroupèrent pour faire face à ses guerriers. Parmi eux, se trouvaient les guerriers des lignages Ha'amea et Ha'avakatolo, arrivés avec Ga'asialili, auxquels se joignit Tu'i Alagau contrôlant Vaimalau. Ma'ufehi!5 et les siens, après avoir vaillamment lutté contre leurs ennemis, se trouvèrent arrêtés à Utuleve dans les marais utilisés en tarodières!6. lis y furent massacrés en grand nombre. Ce marais reçut, dès lors, l'appellation de To'ogatoto, marais sanglant, en référence au sang des guerriers qui avait rougi le marais mais aussi parce que les feuilles des ifi!7 qui tombent dans l'eau lui donnent cette teinte rouge en pourrissant. L'une des deux femmes de To'afatavao, fils de Ma'ufehi, réussit à prendre la fuite en pirogue, l'autre, Koli oui, s'enfuit dans le toaJa où elle mit au monde, un fils, Laupuatokia, qui plus tard épousa Simuoko, fille du Tu'i Alagau. Leur union scella la réconciliation entre le Nord et le Sud et entama le repeuplement d'Alele où la population initiale avait été exterminée. Ce peuplement, dans la région appelée maintenant Hihifo, existait avant l'invasion tongienne et son origine est mal connue. Certains lui attribuent une origine, en partie, samoane, du fait de légendes qui perdurent dans le Nord!8. Dans le Sud, à Mu'a, sur le promontoire de Lausikula, on trouve des
Les sept fils de Ma'ufehi ont donné leur nom à toutes les collines de Wallis. To'afatavao, l'un des fils de Ma'ufehi, est un héros pour les habitants du Nord. On raconte qu'il est tombé face à unpipiki, un homme qui avait une maladie de peau, et il l'a repoussé, mais un temonio lui a lancé par derrière sa lance qui est allée se planter dans son gros orteil. Il est retourné mourir chez lui et, les nuits de pleine lune, on voit la silhouette de To'afatavao, brandissant sa lance, se profiler sur la colline. 16 Parcelles où l'on cultive le taro, talo en langue uvéenne, colocasia esculenta.
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17 Sorte de châtaignier sauvage, inocarpus edulis, légumineuses. 18Avant l'auivée des Tongiens, on note dans le Nord, à Vailala, l'existence d'une lignée de chefs, les Maka kele (pierre en terre). Le titre de 'Utumaka (jetée en pierre) serait apparu après les Tongiens. La première de cette lignée serait une femme 'aUld (noble), enceinte, Pasikava'ia, qui aurait quitté Hahake pour venir accoucherà Vailala. Alors qu'elle préparait du 1010(huile de coco parfumée), ses voisins se mirent à faire brûler des déchets. Gênée par l'atmosphère enfumée du lieu où elle vivait, elle décida de quitter Hahake en emportant son ike (battoir) et le bois qui lui servaitd'enclume pour fabriquer le tapa (papier d'écorce). Elle se dirigea vers le nord en longeant le bord de mer. Parvenue à Vailala, elle s'arrêta pour se reposer sur des cailloux qui servaient à presser du fau sous l'eau. Au fur et à mesure que la marée montait, elle se mpprochait du bord où se trouvait une jetée de pierres, 'utumaka, au lieu-dit Vaimaga. Un homme appelé Manuele, appartenant au kutuga (lignage) de Vaimaga, vint lui offiir l'hospitalité. Elle appela le fils qu'elle mit au monde alors, 'Utumaka, comme la jetée en pierre sur laquelle elle s'était reposée. Lorsque Manuele devint chef de Vailala, il prit le nom de 'Utumaka. Son auière-petit-fils, Toma, devenu chef, prit également ce nom, de même qu'un chef nommé Apolo, qui demanda à Toma l'autorisation de porter ce nom. Après Apolo, le titre a continué à circuler alors qu'il ne devait plus être porté par des hommes étrangers à la famille. Le conflit à propos du port de ce titre provient de l'existence, contestée par les tenants du titre, d'un !Tèrede Manuele nommé Lavalava. Les gens de Vailala n'ont pas

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vestiges de fortifications construites au cours du deuxième millénaire après J.-C., et certains des tertres surélevés comportent des sépultures de chefsl9. La tradition orale ne recouvre qu'une partie de l'histoire de 'Uvea. Les données archéologiques font remonter le peuplement de 'Uvea à une époque bien antérieure à l'invasion tongienne. Les recherches entreprises en 1982, par l'équipe du C.N.R.S.-O.R.ST.O.M. dirigée par Bernard Vienne et Daniel Frimigacci20 ont confirmé, à 'Uvea, la présence de poterie «lapita» et font remonter le peuplement austronésien de 'Uvea à environ 1300 ans avant J.-c. sur le site de Utuleve21. Ces datations ont été contestées par Christophe Sand22 qui s'appuie sur les travaux d'Anderson, G. Clark, D. Burley, Dickinson et Green. TI propose la date de 800 ans avant J.-C., comme plus proche de la réalité. Les premiers marins austronésiens23, dont les langues sont originaires d'Asie du sud-est, se sont installés il y a environ 3500 ans dans le nord de la Mélanésie insulaire, dans l'archipel de Bismark. Au contact des populations océaniennes installées en Nouvelle-Guinée depuis plus de 40000 ans, un ensemble culturel nouveau est né. Fabricants de poterie «lapita24 », une poterie décorée de motifs pointillés, ces peuples commencèrent à s'aventurer, il y a environ 3200 ans, au-delà des îles Salomon. Ils peuplèrent le sud de la Mélanésie, Vanuatu, et se dirigèrent vers Fidji. En moins de 200 ans, ces navigateurs découvrirent et peuplèrent les îles Fidji, Tonga, 'Uvea, Futuna et Samoa. Les premiers habitants de 'Uvea se sont installés à Utuleve, site propice à l'établissement d'une colonie, bénéficiant d'un accès à l'eau douce, d'un platier, d'un lagon et d'une terre cultivable. Les recherches à Utuleve ont montré différents niveaux d'habitat superposés. Les couches les plus profondes ont révélé des tessons de poterie « lapita ». Outre ce type de poterie, on a découvert des poteries utilitaires non décorées. Vers 700 ans avant J.-c., la réalisation de poteries décorées de pointillés « lapita »cessa et seuls furent fabriqués des récipients pour l'usage quotidien.
toujours eu en estime les Tongiens car une terre de Vailala a pour nom Togavale (ces idiots de Tongiens). 19 Là reposent, autour du Hau mythique Puhi (voir Frimigacci et al, 1995), les valeureux guerriers Ha'avakatolo et Ha'amea, morts au combat. Frimigacci, n, & Hardy, M., Des archéologues, des conquérants et des forts. Talietumu, résidence tongienne d'Uvea. Art lys, Versailles, 1997, 119 p. 20 Frimigacci, n, Siorat, J-P., & Vienne, B., Inventaire des sites archéologiques et ethnohistoriques de l'île d'Uvea, Orstom, Nouméa, 1982, 187 p. 21 1300 constitue la dernière datation dans le livre: de Daniel Frimigacci et Bernard Vienne, Wallis et Futuna, 3000 ans d'histoire, I.R.D., 2001 22 Sand, C., Uvéa, la préhistoire de Wallis, île de la Polynésie occidentale, éditions «Grains de sable », Nouméa, 1998, 51 p. 23Voir le «Tableau des migrations ». 24 Sand, C., Lapita, iOi mots pour comprendre Wallis et Futuna, TIe de lumière, Nouméa, 1999,p.14l-l42.

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Mille ans plus tard, l'usage de la poterie tomba en désuétude, de même que dans le reste de la Polynésie occidentale. Lorsqu'on se promène autour du lac Lanutavake dont les abords sont régulièrement cultivés, on trouve, en quantité, de petits tessons de poterie, ce qui prouve l'importance de cette fabrication. L'occupation de cette île par les Français est le résultat, très lointain, de sa découverte par Wallis et des voyages successifs des nombreux siècle. navires qui l'ont suivi, surtout à partir du XIXième Samuel Wallis25, relate ici son passage sur le Dolphin, le dimanche 16 août 1767 :
« Alors nous vîmes terre au Nord 1,4Est et nous gouvernâmes dessus. A midi, nous en étions à trois lieues; les terres de l'intérieur paraissaient élevées, mais le bord de mer était bas, et d'aspect agréable; l'île semblait entourée de récifs qui s'étendaient sur deux ou trois milles dans la mer. Alors que nous en longions le bord, couvert de cocotiers, nous vîmes quelques cabanes et de la fumée en plusieurs endroits. Peu après, nous évitâmes un banc de rochers, pour nous rendre au côté sous le vent de l'île, et en même temps nous envoyâmes des bateaux pour sonder et examiner la côte. Les bateaux longèrent la terre de très près, et trouvèrent qu'elle était pleine de rochers et garnie d'arbres qui croissaient jusqu'au bord de l'eau. Ces arbres de différentes espèces ne portaient point de fruits; il y en avait quelques-uns de très grands. Au côté de l'île situé sous le vent, ils trouvèrent des cocotiers en petit nombre; mais ils ne virent pas une seule habitation. TIsdécouvrirent quelques ruisselets qui, une fois creusés, auraient pu devenir des ruisseaux plus importants. Quelques temps après qu'ils aient approché le bord, quelques pirogues vinrent à leur rencontre, chacune ayant à bord 6 à 8 hommes. Ils apparurent comme des gens robustes et actifs, et étaient tout à fait nus, mis à part une sorte de natte enroulée autour de la taille. TIsétaient armés de gourdins ou de grandes massues, du type de celle avec laquelle est représenté Hercule. TIsvendirent deux d'entre elles au quartier-maître pour un clou ou deux et quelques babioles. Comme nos marins n'avaient pas vu d'animaux, oiseaux ou autres bêtes, excepté des oiseaux de mer, ils souhaitaient que les indigènes les renseignent à ce sujet, mais ils ne purent se faire comprendre. Nous nous aperçûmes que durant cet entretien, ils avaient l'intention de s'emparer de notre canot, car l'un des « Indiens» se saisit soudain de notre amarre et se mit à haler le bateau sur les rochers. Nos marins s'efforcèrent en vain de leur faire lâcher prise, jusqu'à ce qu'ils déchargent une volée de mousquet sous le nez de celui qui s'activait le plus. Il n'y eut pas de blessé mais le feu et le bruit de la détonation les effrayèrent si fort qu'ils les mirent en fuite dans la plus grande précipitation. Nos deux canots prirent le chemin du retour mais le niveau de l'eau avait baissé si vite qu'ils eurent beaucoup de difficultés à regagner le navire; quand ils
Wallis, S., An account of a voyage round the world, in the years A1DCCLXVI, MDCCLXVII and MDCCLXVIII by Samuel Wallis, Efq; commander ofhis Majesty's ship the Dolphin, by John Hawkesworth, L1. D., vol. J, London, p. 274-276.
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parvinrent en eau profonde, ils trouvèrent que les rochers pointaient hors de l'eau et l'ensemble du récif, mis à part un certain endroit, était maintenant à découvert, balayé par de grandes vagues. Les «Indiens» se rendirent probablement compte de leur embarras, car ils réapparurent et se mirent à les suivre dans leurs pirogues le long du récif jusqu'à ce qu'ils parviennent à la passe, et les voyant alors tirés d'affaire et se hâtant vers le navire, ils abandonnèrent la partie. [...] Les officiers me firent l'honneur de donner mon nom à cette île. »

Après le passage de Samuel Wallis à 'Uvea en 1767, les traces de navires q sont assez rares et à la fin du XVITIièrne uelques baleiniers commencent à fréquenter les eaux de 'Uvea et Futuna, mais ils sont surtout présents de 1830 à 1860. En 1830, Manini, un métis Hawaïen, s'installe à 'Uvea pour entreprendre le commerce des holothuries avec la Chine. Ses exactions envers la population sont telles qu'il est rapidement assassiné. Il faut également évoquer le massacre de l'équipage du Oldham26. Le 24 mai 1832, le navire H.M.S. Zebra découvre dans le lagon de 'Uvea, le navire Oldham, dépourvu de tout équipage. A l'exception du mousse Craven Nicholson, présent pour raconter les faits, l'équipage a été entièrement exterminé, suite à une altercation avec les Uvéens. Un peu plus tard, en 1835, la tentative de Gogo Maatu et quarante cinq de ses adeptes devenus protestants, venus de Niua pour convertir le roi de 'Uvea et ses sujets, échoue et ils sont finalement massacrés. En 1837, un premier groupe de pères Maristes est envoyé en Océanie. Parmi eux se trouve le père Bataillon, pionnier de l'établissement du christianisme à 'Uvea. Apprenant, à Tonga, les projets des protestants wesleysiens, son évêque, Monseigneur Pompallier le laisse s'employer à la christianisation de 'Uvea. Il exploite les différentes dissensions politiques et commence à convertir l'île au catholicisme dès 1840. Les missionnaires, pour aider à la propagation de la foi, créent une imprimerie en 1843. Ils fondent des écoles où l'on enseigne prières et cantiques, et des petits séminaires en 1845 (à 'Uvea) et 1846 (à Futuna, à Kolopelu) pour instruire les jeunes gens dans l'idée future de créer un clergé indigène. De nombreuses églises sont édifiées avec l'aide des villageois. Le 19 novembre 1886, la reine Amélia signe un traité de protectorat, ratifié par le gouvernement français le 5 avril 1887. Les îles de 'Uvea et de Futuna se trouvent rattachées administrativement à la Nouvelle-Calédonie et un résident s'installe à 'Uvea à partir de 1888. Le traité du protectorat conserve à la reine son indépendance et son pouvoir sur ses sujets. 'Uvea est donc soumise à trois pouvoirs différents, celui du roi, celui de la mission et celui de l'administration française.

26 Nicholson, C., Massacre of the crew of the ship Oldham by the natives of Wallis island, The Nautical Magazine, 1833, p. 369-383.

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L'économie est alors basée sur le coprah, mais :fin 1930, le parasite du cocotier, l'Oryctes, vient ruiner ce commerce. Les résidents et la mission utilisent à leur profit et sans les rétribuer les divers travaux d'intérêt collectif, fatogia, que doivent assurer les Uvéens pour la chefferie, ce qui suscite, à la longue, des protestations. De passage à 'Uvea en 1926, Alain Gerbault se fait l'écho de ces plaintes auprès du gouverneur de Nouméa. Le 27 mai 1942, 'Uvea se rallie à la France libre et se trouve occupée par environ 5000 GI's des troupes américaines du Pacifique jusqu'à la fin de la guerre, afin de résister à l'avancée des troupes japonaises. A partir du 29 juillet 196F7, le nouveau statut de T.O.M. mis en place va instaurer de nouvelles institutions propres à la république en plus des institutions coutumières. Ainsi coexistent la royauté, une Assemblée territoriale et des représentants nationaux élus, ainsi qu'une administration supérieure représentant l'état français. C'est le début d'une ère nouvelle où une partie de l'éducation devient laïque. En 1969, une convention scolaire pour le primaire est signée avec la Mission. En 1975, l'Education Nationale prend en charge l'enseignement secondaire. L'île commence à s'ouvrir vers l'extérieur et les biens de consommation. La population de 'Uvea est surtout constituée de pêcheurs et d'agriculteurs éleveurs. Les ressources qu'ils tirent de la mer et de la terre servent à l'autoconsommation et à la pratique de la coutume. Les femmes produisent un peu d'artisanat pour elles-mêmes et pour la vente. De nos jours, beaucoup d'Uvéens sont salariés dans l'administration, les commerces ou les entreprises du bâtiment. L'île a gardé ses institutions coutumières, sa chefferie et son roi, et aussi ses traditions. 'Uvea et Futuna sont parmi les rares îles polynésiennes à avoir conservé vivantes des coutumes qui ailleurs ont progressivement disparu lors des contacts répétés avec les occidentaux. La christianisation même, efficiente à partir de la moitié du XIXième siècle, n'a pas anéanti ces coutumes. Au contraire, par un sursaut de vitalité, elles se sont adaptées. On ne fete plus les dieux antiques dont les symboles ont disparu mais un nouveau Dieu, et l'enthousiasme pour le célébrer est le même. Il ne s'agit pas d'un folklore à l'usage des touristes, ni de la reconquête d'un patrimoine culturel pour retrouver une identité perdue, comme on l'observe actuellement dans beaucoup d'îles du Pacifique.

27Loi n° 61-814 du 29 juillet 1961, conférant aux îles Wallis et Futuna le statut de Territoire d'Outre-mer, modifiée par les lois n073-549 du 28 juin 1973 et n078-I018 du 18 octobre 1978. Voir ouvrage de Frédéric Angleviel: Wallis et Futuna (1801-1888) - Contacts, Evangélisations, Inculturations, Université Paul Valéry-Montpellier III, thèse - 3 tomes, Montpellier, 1989.

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Chapitre I

Le monde surnaturel

Notions de lieux

La religion se manifeste en des espaces marqués importants qui, le plus souvent, n'ont guère changé à travers l'histoire. Il s'agit du mala'e, vaste espace public, dont on trouve l'équivalent dans toute la Polynésie. Le terme utilisé diffère selon les îles: aux îles Marquises, la place publique est le tohua, alors que le terme de mala 'e est réservé au lieu de culte où se trouvent les prêtres traditionnels. Il en est de même à Tahiti, où l'on utilise le terme de marae. Sur un côté du mala 'e se trouve l'église. Autrefois, le lieu où se tenaient les prêtres traditionnels pour pratiquer leur culte se trouvait au même endroit. Oliver, marin de passage à Wallis en 184828,décrit un grand fale, avalu qui servait de lieu de culte. Il pouvait contenir 200 personnes. Sur le quatrième côté, une cloison intérieure isolait les appartements de la prêtresse du reste des fidèles. Les autres femmes n'avaient pas le droit de se tenir à l'intérieur dufalé9. Durant les cérémonies qui se déroulaient à l'aube presque chaque matin durant deux heures, le roi et la prêtresse étaient assis, appuyés contre la cloison. A droite, se tenaient les autres chefs et l'équipage du Glide. Le prêtre Vong Ouvie et Oliver se tenaient à gauche. Le kava30 était distribué entre deux harangues du prêtre. Parfois le prêtre ou la prêtresse, possédé par un dieu, se mettait à prédire l'avenir. Dès les premiers temps de la christianisation, chaque paroisse comprenait une église, une école, une chapelle. La première église construite par le père Bataillon a été celle de Saint Joseph.

Dix, W.G., Wreck of the glide with recollections of the Fijiis, and of wallis island, Published by Wiley & Putman, New York and London, 1848, p. 139. 29Maison de type traditionnel. 30Breuvage obtenu à partir du piper methysticum. On l'obtient en délayant dans de l'eau ses racines broyées (actuellement dans un mortier à l'aide d'un pilon, auparavant mastiquées) qui sont ensuite malaxées et pressées dans un fIltre fabriqué avec l'écorce de fau (<< purau », hibiscus tiliaceus). Les familles peuvent s'approvisionner à Futuna ou bien à Fidji. Tonga ou dans les îles alentour. Les racines sont achetées entiéres ou en poudre.

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M. CH Pigeard31, officier de marine, de passage de novembre à décembre 1843, sur la corvette française Le Bucéphale en donne une description: «La nouvelle église, cons1ruite récemment à Saint-Joseph mérite cependant de fixer l'attention, tant elle se distingue des cases même réputées les plus belles. C'est un bâtiment de 60 mètres de long sur 25 de large et 12 de hauteur. La charpente se compose de fermes simples, espacées de 8 à 10 mètres, dont les pièces sont réunies par des entailles et des amarrages en corde de coco de couleurs variées; le toit, en feuilles de pandanus, a la même forme que dans les autres cases et fait saillie à l'extérieur des murailles de 4 mètres, en ménageant sur tout le pourtour de l'église un vaste péristyle; l'ensemble de la charpente est soutenu par de fortes colonnes ornées de guirlandes de coquilles rares. L'autel ainsi que tous les ornements sont d'une simplicité en accord avec le reste; les murailles, percées de grandes portes et de fenêtres en cintre, sont faites de planches débitées à la hache dans des troncs d'arbres fort durs, et le sol est tapissé de nattes d'un bout à l'autre. Il n'entre pas dans cette vaste construction, à laquelle ont concouru toutes les populations des Wallis, le moindre élément étranger au pays, pas même un clou. »

Plus tard, T. H Hood32 à bord du HM.S. Fawn en 1862, décrit la cathédrale de Mata<utu et celle de Saint Joseph à Mu<a, construites en dur. En ce qui concerne la cathédrale, il parle d'un bel édifice fait de blocs de lave taillés:
« Les hommes sont à droite de l'autel et les femmes à gauche, assis en tailleur. Les chants des hommes sont très beaux. L'église de Saint Joseph à Mu'a est beaucoup plus grande et d'un plan beaucoup plus élaboré que celle de Mata'utu. Elle est faite de blocs d'andésite grise et de poutres provenant d'arbres de Futuna. »

En plus des grands édifices situés à Mata<utu et à Mu<a, des églises et des chapelles s'élèvent dans chaque village. Aujourd'hui, il existe toujours des lieux chargés de menace, ce sont les cimetières et les faitoka, anciens tombeaux de dignitaires. Il faut aussi se méfier des lieux qui ont été le théâtre d'affrontements sanglants, comme le To<ogatoto à Utuleve. Enfin, on rencontre beaucoup de petits autels et aussi des calvaires le long des chemins. Les pères Bataillon et Henquel rapportent l'existence de petits abris ou sanctuaires ornés de guirlandes de fleurs et de feuilles de kakala et aussi d'offrandes de kava appelées masini. Ces lieux pouvaient servir de refuge à une personne poursuivie pour être sacrifiée.
31 Pigeard, CH., VC!Ytlgedans l'Océanie centrale sur la corvette française le Bucéphale, Paris, 1846, p. 53-78. 32 Hood, T.H., Notes of a cruise in HMS. "Fawn" in the Western Pacific in the year 1862, Edmonston and Douglas, Edinburgh, 1863, p. 161.

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De nombreux Uvéens ont également de nos jours, dans leurs jardins, de petits oratoires. Dans chaquefaZe, qu'il soit ancien ou moderne, se trouve un emplacement aménagé en oratoire avec des statues, chapelet, bougies et images pieuses. Ces oratoires existent aussi dans les petits faZe où l'on vient se reposer en fin de semaine sur les îlots. L'ensemble de ces lieux sacrés marque l'attachement des Uvéens à leur religion.

Notions de temps L'église, comme autrefois la religion traditionnelle, célèbre la plupart des grands événements familiaux, le baptême, la communion, le mariage, l'enterrement. La naissance, le mariage et la mort étaient des occasions de tètes, mais la cérémonie d'initiation pour les enfants de chefs était de la plus haute importance. C'est un phénomène similaire que l'on retrouve lors de la première communion de l'aîné des enfants dans une famille. Les retes religieuses dédiées aux saints qui sont célébrées dans les différents districts et les différentes paroisses remplacent les fêtes consacrées aux récoltes et à la pêche, et aussi celles consacrées à l'anniversaire de la mort de défunts remarquables comme des prêtres anciens ou des chefs. L'île est divisée en trois paroisses qui recouvrent la même surface que les districts: Mu'a, Hihifo, Hahake. Chaque paroisse célèbre sa rete particulière chaque année: à Mu'a, Saint Joseph, le 1er mai ; à Hihifo, Saint Pierre et Saint Paul, le 29 juin; à Hahake, l'Assomption, le 15 août. Chaque paroisse est divisée en plusieurs villages, placés chacun sous la protection d'un saint patron que l'on tète annuellement et à qui est dédié un calvaire ou une chapelle. Il y a deux églises à Mu'a mais, normalement, il n'yen a qu'une par paroisse. Les tètes commencent toujours par une messe, suivie d'un kava et d'un katoaga33qui réunit les chefs religieux et coutumiers et la population du village ou du district concerné.

La religion traditionnelle La religion traditionnelle était similaire à celle des Tongiens, puisque 'Uvea était une ancienne colonie tongienne. Il y avait des dieux fondateurs <atuatupua, en particulier Tagaloa, dont le mythe se retrouve dans toute la Polynésie. Il a créé 'Uvea en soulevant son filet de pêche34. On peut citer

33 Fête, cérémonie, rassemblement coutmnier. 34 Une variante de cette légende a été recueillie par E.G. Bmrows en 1932. TIs'agit du récit
de Semisi (1932

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1) citée dans Mayer, R., Un millier de légendes aux fies Wallis et Futuna et

divers centres d'intérêt de la tradition orale, Journal de la Société des Océanistes, n° 38, Paris, 1973, p. 57.

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aussi Mafuike, dieu des tremblements de terre et Hikuleo, dieu de pU/Olu35. Puis, il y avait les ancêtres divinisés ou 'alua tanutanu: très souvent d'anciens chefs ou des prêtres particulièrement importants de leur vivant. Ces ancêtres intervenaient dans la vie quotidienne des Uvéens. Le Père Bataillon cite: Kakahu et Fina. C'étaient eux qui apportaient le bonheur, la fertilité ou le malheur et la famine en intercédant auprès des dieux. Les légendes et également les récits de «beachcombers36» font état de dieux apparaissant sous forme d'animaux, par exemple un héron ou un lézard ou un crabe. Certaines personnes devaient les respecter comme s'il s'agissait de leurs ancêtres ou du totem de leur lignée: héron, requin, etc. Ils interviennent de façon surnaturelle dans la vie des héros en les protégeant du danger au moment opportun. De nos jours, les dieux des anciennes localités comme par exemple, Lu/u (chouette) pour 'Ahoa ont été repris pour servir d'emblème aux joueurs de cricket de ce village. Il y avait enfin une troisième catégorie de dieux, les 'alua muli qui pouvaient se réfugier dans les objets. Le Père Bataillon fait état d'objets sacrés comme des vaka (pirogues) de petite taille. Henquel parle également de pierres sacrées. Selon le Père Bataillon37:
« Le culte se borne à entretenir les sanctuaires qui leur sont consacrés, et qu'on orne parfois de guirlandes de fleurs. Chaque année une fête en leur honneur réunit tous les habitants de Wallis. Leurs présents sont quelques plantes des champs, quelques fruits de la saison. Au nom de tout le peuple, un insulaire prie à haute voix, à peu près en ces termes: «Dieux que nous invoquons, cessez d'être si méchants à notre égard! Nous vous abandonnons le gouvernement de notre terre, rendez-la donc heureuse! Nous ne vous chassons pas, comme cela est arrivé dans d'autres îles; et néanmoins vous nous faites toujours mourir ! Vous ne cessez de faire au roi de faux rapports contre nous! Quand mettrez-vous fin à une telle conduite? Etc. »

Le monde des morts, pu/otu, est similaire à celui des autres Polynésiens. Les Marquisiens l'appellent Havaiki. Ce monde est souterrain et le plus souvent situé à l'Ouest. Les ancêtres y occupent le même rang qu'ils occupaient sur terre de leur vivant. Aux îles Tonga, les lu 'a (gens du peuple) ne sont pas admis dans le pu/Olu, seuls peuvent y accéder les 'aliki. Le rôle des 'atua est d'assurer le succès de la guerre, l'abondance des récoltes et de la pêche, la santé du prêtre, du chef et des membres de sa famille. Les prêtres traditionnels sont au service des chefs et des dieux. Selon les prêtres, tout accident provient du manque de respect envers les dieux qui marquent ainsi leur réprobation. Les prêtres invoquent les ancêtres pour que ceux-ci interviennent auprès des dieux en leur faveur. Ils communiquent avec eux au cours de transes ou prises de possession. Ce type de prêtre se
Monde des morts. 36 «Ecumeur de grève », marin ayant quitté son navire pour rester sur les îles. 37 Burrows, E., Etlmology ofUvea, Bernice P. Bishop Musewn, Bulletin 145, Honolulu 1937, Kraus Reprint Co 1971, New York, 1981, 180 p.
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retrouve dans tout le Pacifique. Le Père Bataillon, Oliver et Twyning38 en donnent une description:
« Le prêtre agit comme un oracle. Quand il entre en transe, il prend un regard sauvage, ses yeux sont sans cesse en mouvement, son corps est saisi de violentes convulsions et il transpire abondamment. L'ancêtre disparu descend dans son ventre et lui communique, en réponse à ses questions et à celles de l'assistance, tout ce qu'il est nécessaire de savoir: la guerre à mener, le nombre des personnes à sacrifier, etc. A cette occasion la voix du prêtre prend toute une gamme d'intonations en fonction de celui qu'il est en train d'incarner. Le prêtre peut également user de la magie pour soigner les différentes maladies. Il utilise l'huile dont il masse et frotte le patient. Une autre aptitude du prêtre est sa capacité à retrouver les biens volés ou à punir les offenseurs. Pour jeter un sort, il utilise un « chiche~9 » qui a un pouvoir maléfique. Si les objets volés ne sont pas restitués ni aucune compensation n'est faite, le coupable est sûr de mourir dans de terribles souffrances. »

Vraisemblablement,le «chicher» est une demi-noix de coco ou ce petit sachet dont on parle dans toute la Polynésie (en particulier aux îles Marquises), rempli de rognures d'ongles, de cheveux, d'eau du bain de la personne à punir, de cendres et de diverses plantes urticantes que l'on enferme et enterre ou cache sous la maison ou à proximité de la maison de la victime. Déterrer ce sachet soulage instantanément le patient. Ces prêtres sont redoutés de tous car très puissants. Il est relativement aisé de comprendre que ceux qui servaient de victimes (les tu 'a ou les ennemis) n'ont rien fait pour défendre leurs prêtres quand de nouveaux prêtres plus cléments se sont imposés. Le père Henquel appelle certains de ces prêtres les taulii 'atua. lis sont consultés lors de départs pour de grands voyages, lorsqu'on recherche un criminel ou un voleur ou lorsqu'un membre de la famille est malade ou mourant. Ce sont eux qui apaisent la colère des dieux irrités et apportent la guérison. On leur offre des nattes et l'on organise un kava en leur honneur. Les écrits des pères ne sont pas assez précis et ils ne font pas état de ce type de prêtres présents dans toute la Polynésie, les savants, experts: tuhuka '0 'oko que l'on trouve aux îles Marquises et qui connaissent les généalogies et les chants religieux anciens souvent incompréhensibles pour les contemporains. Enfin la religion de 'Uvea n'a de réalité qu'avec l'existence des tapu. Certains actes de la vie courante sont tapu à une certaine catégorie de
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Twyning, J.P., Shipwreck and adventures of John P. Twyning, among the south sea islanders, Second edition, enlarged, London, 1849, 175 p. (traduction de D. Pechberty) 39Ce tenue ne comporte pas de traduction dans le dictionnaire. il se peut que ce soit un tenue uvéen mal reproduit par Twyning.

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personnes. Par exemple les tu 'a ne doivent pas pénétrer dans lesfale où l'on fabrique le tapa. Il leur est interdit de toucher des objets qui appartiennent au roi ou aux chefs. Ceux qui ont touché les morts doivent être nourris par d'autres personnes pendant un certain temps. Certains oiseaux, certains poissons sont réservés à la consommation de certains 'alild. On peut aussi placer le tapu sur un champ ou sur un arbre afin d'éviter que l'on consomme ses fiuits et l'enlever quand on veut. Ceux qui placent les tapu sont les prêtres, les chefs et le roi. C'est ce que l'on nomme rahui aux îles Marquises, 'ahui à Tahiti. La notion de tapu est très différente de celle de péché. Toutes deux ont en commun l'idée que le franchissement de l'interdit est extrêmement dommageable à la personne. Il peut entraîner la mort immédiate ou différée pour les Uvéens, et pour les chrétiens, il peut nuire à la possibilité de la vie éternelle. Ces deux notions sous-entendent également l'idée d'impureté. Le tapu appartient plutôt au système des castes où certaines catégories sociales doivent s'isoler des autres. Le tapu les isole effectivement en leur conférant un caractère sacré durable ou momentané. Parfois un simple morceau de tapa blanc signale l'interdit. C'est aussi un ensemble de lois qu'il faut respecter. Les femmes ne doivent pas manger à la même table que les hommes. Il ne faut pas toucher la tête d'un chef par exemple. Certaines classes de la société sont plus impures que d'autres et à certains moments en particulier. Par exemple, par son impureté la femme pourrait affaiblir la force du guerrier. La femme avec ses règles donne la vie. L'homme, le guerrier, la détruit. Il est nécessaire de réglementer leurs rapports. La notion du bien et du mal des Uvéens des temps passés, comme pour le reste des Polynésiens, était très différente de celle des chrétiens. La séduction, la parure étaient des préoccupations importantes de la vie courante. Avoir des relations sexuelles ne représentait pas le mal non plus, car la polygamie et la polyandrie existaient aux îles Marquises, par exemple. En Polynésie en général, la multiplicité des relations sexuelles était un signe de vitalité. Se venger d'un ennemi n'était pas un acte répréhensible, au contraire. C'était prouver que l'on a de l'honneur. Sacrifier un homme aux dieux était une offrande nécessaire pour s'attirer leur bénédiction. Manger son ennemi permettait de récupérer sa force et de le vaincre une seconde fois. Les sacrifices humains si communs dans les récits de« beachcombers» à Fidji et dans le sud des îles Marquises sont très peu évoqués à 'Uvea. La mémoire des nouveaux baptisés est peut-être sélective. Les sacrifices humains étaient de deux sortes: ceux pratiqués par les guerriers dans un esprit de vengeance, et ceux organisés par les prêtres pour nourrir et se concilier les dieux. On en trouve trace dans les légendes de 'Uvea et de Futuna. Les anciens prêtres sont devenus des sortes d'ogres. Dans beaucoup de légendes comme celle de l'anguille et du cocotier présente partout en Polynésie, l'anguille sacrifiée devient un cocotier. Cette anguille était l'amant de la princesse qui a participé à sa mise à mort. Dans la légende du

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