La Syrie, deux siècles de révolutions

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[Revue Averroès, revue spécialisée dans le monde arabe]
L’année 2011 a été marquée par une succession de vagues révolutionnaires dans le monde arabe qui ont toutes surpris l’opinion publique internationale comme les spécialistes de la zone.
Depuis le mois de février, la Syrie vit à son tour sa révolte populaire sans toutefois bénéficier autant de la couverture médiatique internationale qui a pu accompagner les mouvements en Tunisie ou en Égypte. Dotée d’une histoire et d’un peuple méconnus ou mal connus, la Syrie a pourtant été le théâtre au cours de ces deux derniers siècles d’événements majeurs tant au sein de ses frontières que dans tout le monde arabe.
Cet article se propose alors de retracer les grands mouvements précurseurs, révolutionnaires et contestataires d’ordre politique, culturel, idéologique et social qui ont marqué le pays depuis le début du XIXème siècle et qui témoignent du dynamisme, de la richesse et de l’aspiration au changement d’une société qui l’exprime aujourd’hui pour partie dans les rues syriennes.

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Publié le 29 septembre 2011
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Or, et tout en reconnaissant le caractère parfaitement imprévisible des événements qui secouent le pays, la Syrie a toujours été le cadre d’une so­ ciété dynamique et en ébullition tant sur les plans culturel et intellectuel que politique ou social. Depuis l’époque des réformes politiques et administratives de l’Empire ottoman et ede la nahdaau début du XIX siècle aux derniers événements de 2011, la Syrie a été le lieu d’un enchaînement de périodes plus ou moins intenses et de révolutions littéraire, cultu­ relle, linguistique, politique, nationaliste et sociale. Notre propos consistera donc à identifier à chacune de ces phases les acteurs (lettrés, journalistes, politiques, religieux, peuple, jeunesse) et le contenu idéologique, contesta­ taire voire identitaire de leurs mouvements qui font de ce pays une société dynamique et en perpétuel renouvellement. Bien plus qu’une « renaissance » comme le terme de nahda invite souvent à le penser, la révolution culturelle qui s’est illustrée au XIXesiècle en Égypte et dans le bilâd ach­ châm (Syrie et Liban) témoigne d’un redressement et d’un réveil (de la racine ض ه ن qui signifie « se redresser ») de la civilisation arabe. Ce mouvement est dû en particulier aux missions étrangères protestantes et catho­ eliques qui s’installèrent dès le XVIII siècle au Liban et au nord de la Syrie et favorisèrent un renouveau intellectuel et littéraire dans toute la région. Ces missionnaires ont fondé des écoles puis des universités et ont œuvré à l’instruction et l’alphabétisation des popula­ tions. Il en résulta l’émergence d’une nouvelle élite intellectuelle formée à la langue et à la littérature arabes qui s’assigna pour tâche de réactualiser le patrimoine littéraire ancien et de faire connaître la littérature occidentale découverte par le biais de voyages en Europe. Le contact brutal avec l’extérieur qu’incarnait l’Occident a provoqué chez les Arabes un sentiment d’urgence qui a entraîné un engagement rapide dans la voie des réformes. Pris entre la nécessité d’entrer dans la modernité – celle que proposait l’Occident ? – et l’idée de restaurer un passé ancien et glorieux, les Arabes ont adopté une voie médiane parfois % / 2 ! + 8 , / . - !    )  1  + . 0 8 / # " )  ! *  %   difficile à tenir. Certains y voient l’avortement de la nahda. La naissance d’écoles publiques (maktab) dans les capitales des provinces arabes de l’Empire ottoman traduisit une révolution dans le domaine de l’instruction et un certain 1« cosmopolitisme de l’esprit » . L’identité des étudiants se complexifia et l’appartenance religieuse perdit de son importance. Les lettrés et les jeunes bénéficiant d’un nouveau sys­ tème éducatif, animés d’une volonté de réforme profonde de la culture arabe et de son ap­ eprentissage n’étaient­ils pas les « facebookiens » du XIX siècle qui appelaient à une ré­ volte transcendant les différentes confessions religieuses ? eLe XIX siècle fut aussi le temps de nouveaux genres littéraires, à commencer par le ro­ man. Cette montée de l’écriture romanesque prit au départ deux formes : le roman histo­ rique dont le pionnier fut le Libanais Jurjy Zaydân et le roman à thèses. Le romancier pui­ sait sa matière aux sources mêmes du patrimoine arabe et véhiculait dans ses écrits une valeur identitaire en ce qu’il rappelait au lecteur arabe la fierté de son appartenance. L’idéologie panarabe, qui fait prévaloir le rassemblement autour de l’arabité par opposi­ tion au panislamisme (qui valorise l’unité de la communauté musulmane), y était égale­ ment très présente. Cette littérature appelait à unir les Arabes pour lutter contre l’Empire ottoman comme les Arabes mènent aujourd’hui leur révolte dans un rassemblement com­ mun (que la presse qualifie de « Printemps arabe ») contre les régimes autoritaires. Au eXIX siècle, le mouvement littéraire prenait ainsi la forme d’un nationalisme culturel, d’une révolution contre les tentatives panislamiques de l’Empire ottoman qui se poursui­ virent jusqu’à la Première guerre mondiale, avec le soutien de l’Allemagne. eÀ côté de ce roman historique, s’est développé à la fin du XIX siècle le roman à thèse qui consistait à proposer une thèse idéologique capable de remédier aux problèmes de la société et dont le Syrien Francis Al­Marrâsh (1835–1873) est considéré comme un précur­ seur. Dans cette nouvelle écriture, la langue arabe devint de plus en plus accessible au peuple, dans un souci de démocratisation de la littérature même si ce n’est qu’au début du eXX siècle qu’on utilisa le dialecte dans l’écriture romanesque. Outre la révolution littéraire, l’époque de la nahda vit un essor considérable de la presse. Dès le XIXe siècle, la presse assura à l’écrivain une large diffusion de ses écrits pu­ bliés sous forme de feuilletons. À l’époque du mandat français sur la Syrie (1920­1946), la presse devint même la tribune de plumes militantes, notamment des exilés politiques de retour dans le pays à la fin des années 1920. Ce fut le cas par exemple de Lutfî al­Haffâr qui appelait à l’unité et à l’indépendance de la Syrie. Une même aspiration des peuples à la liberté d’expression semble aujourd’hui animer les manifestants de la « rue arabe ». Néanmoins, les moyens traditionnels de véhiculer ces aspirations tels qu’ils sont apparus au XIXe siècle – notamment avec le rôle majeur de la presse – sont aujourd’hui davantage contraints par un pouvoir autoritaire qui impose la censure. Ce sont ainsi Facebook et Twitter qui jouent le rôle de relais de l’information, remplaçant les revues d’informations d’autrefois. De cette observation il en découle une différence tout aussi fondamentale à noter : la différence des acteurs qui ont mené ces révoltes. À l’époque de la nahda, la presse et la lit­ 1 Randi Deguilhem , « Damas au XIXe siècle, un cosmopolitisme de l’esprit ? Les nouvelles écoles laïques de l’état ottoman », Cahiers de la Méditerranée, n°67, 2003, mis en ligne le 25 juillet 2005. ) / ! 2  + 1 8 + / ' - / -  0  !  9  % . / 8 . # ! ) 1 ! * * +  2  ! / ) )  , , 1  % 4 + % . 0 0 + ! 8 / ) ! * " 0 % %  2  % % . $ . , ! / / " 8 0 3 % - * *  2 1 1 % ) $ - 2 ,  ! 2 , / 1 % )    ) térature étaient les outils d’une élite intellectuelle qui semblait avoir préparé la révolution culturelle et l’avoir mûrie. À la différence des révoltes arabes de 2011 qui sont le résultat d’initiatives spontanées et se traduisent par un soulèvement de masse hétéroclite et désor­ ganisé. Est­ce à dire que les révolutions arabes ont eu lieu sans le concours des intellec­ tuels ? Ils ne sont en tout cas pas les visages de ce « printemps arabe » ; c’est par exemple la figure d’Hamza b. Khalit, jeune adolescent de 13 ans torturé à mort à Deraa, qui est au­ jourd’hui le symbole de la révolution syrienne. Cette redéfinition des acteurs de la révolu­ tion est un phénomène directement hérité d’Internet ou plus généralement des moyens de communication qui se font désormais le relais de ces mouvements à l’extérieur des fron­ tières nationales et arabes. Doté d’une visibilité internationale, le mouvement de contestation né en Syrie en 2011 n’est toutefois pas sans précédent dans sa nature. eTrois épisodes majeurs de l’histoire syrienne illustrent au XX siècle la révolution anti­ impérialiste et révèlent le caractère précurseur de la société syrienne dans les domaines politique, idéologique et nationaliste : le Congrès arabe de 1913 tout d’abord qui se tint à Paris ; le ralliement de personnalités nationalistes syriennes à la révolte arabe ensuite lan­ cée par le chérif Hussein de la Mecque en 1916 ; la révolte anti­française enfin menée par les Druzes en 1925, au temps du mandat français. Adressé tant à l’Empire ottoman qu’aux puissances européennes, le Congrès arabe de Paris puisait sa force parmi ses membres majoritaires que furent les Syriens, exilés poli­ tiques ou émigrés de la première heure vers Paris après la suspension de la Constitution de 1876 par le sultan Abdülhamid II. Les milieux intellectuels arabes exprimèrent à cette occasion leur opposition au centralisme brutal fraîchement imposé par les Jeunes­Turcs. À dessein de rétablir l’intégrité et l’unité de l’Empire, ces derniers souhaitaient favoriser une politique de centralisation et d’uniformisation visant la disparition des millets et des différents groupes identitaires et confessionnels qui faisaient la richesse des provinces arabes. En réponse s’étaient créés des comités autonomistes arabes dont les diverses ten­ dances étaient représentées lors du Congrès : des partis réformistes tels le parti de la décentralisation ottomane fondé au Caire en 1913 et revendiquant pour la Syrie des formes décentralisatrices proches de l’autonomie et des groupements plus radicaux tels Al­Fatât, société secrète fondée en 1911 à Paris par de jeunes étudiants arabes. Les actuels mouvements de contestation du pouvoir en place rappellent d’ailleurs ces sociétés secrètes fondées dans l’espoir de destituer le sultan ottoman. Le Congrès arabe de Paris se confia la difficile tâche de répondre à la politique des Jeunes­turcs et de véhiculer le problème arabe en Europe, conférant à ce dernier une dimension internationale. Ce congrès était d’abord prévu pour être un congrès syrien et cette population était en effet majoritairement représentée à 21 membres sur 23, mais le rassemblement adopta finale­ ment le nom de Congrès arabe pour en souligner le caractère panarabe, tendance toujours recherchée à travers les différents discours délivrés à cette occasion. % % / 2 ! + 8 , / . - !    )  1  . 0 8 / # " )  ! *  +   Cette idéologie panarabe trouva sa première expression dans la révolte arabe lancée par le chérif Hussein, Émir de la Mecque en 1916. Cette révolte fut le premier mouvement de contestation contre une puissance tutélaire, l’Empire ottoman. Des comités arabes sou­ haitaient mener une révolte contre le gouvernement Jeune­turc et sa politique qui faisait offense à l’Islam. Le comité Al­Fatât finit alors par se tourner vers le chérif Hussein de La Mecque qui envoya secrètement son fils Fayçal à Damas en avril 1915. Celui­ci prit en charge leurs aspirations. Après les négociations menées par Hussein et le Haut­commis­ 2saire britannique Mac­Mahon qui ont fait depuis couler beaucoup d’encre , le chef des Hachémites s’engagea à déclencher la révolte au cours de l’année 1916. Face au mouvement panislamique des Ottomans orchestré par l’Allemagne, un contre­ pouvoir religieux fut donc organisé par des menées arabo­britanniques, avec le soutien de la France. Mais c’est surtout un combat entre Arabes et Turcs qui s’annonçait et le rallie­ ment des Syriens contribua à l’évidence, par la priorité qu’ils donnaient à l’arabité sur l’islam, à la distinction des questions arabes et turques. Notons que la plupart des acteurs de cette révolte étaient au départ des Bédouins qui appartenaient à des tribus et n’avaient pas la notion de frontières. Les premiers mouve­ ments de la région du Hedjaz étaient alors animés de sentiments qui transcendaient les frontières territoriales à la différence d’un nationalisme territorial tel qu’il émergeait en Syrie. Mais c’est l’évolution du contenu idéologique de cette révolte qui nous intéresse tout particulièrement ici. Hussein lança sa révolte le 10 juin 1916 au nom de l’Islam et contre l’impiété des Jeunes­turcs. Le califat devait revenir entre les mains des Arabes. Mais sur les conseils de Lawrence d’Arabie et désormais entre les mains de l’émir Fayçal, la révolte fut portée vers le Nord jusqu’à la province syrienne, ce qui lui valut le ralliement d’une clientèle nationaliste et politique. Les forces de l’émir Fayçal conduisirent à la défaite turque avec la prise de Damas le 30 septembre 1918 par le Général britannique Allenby. Le contenu idéologique de la révolte s’était donc affiné en quelques mois : d’abord sous les couleurs panislamiques, il a pris une coloration plus nettement « arabe » et nationale. L’épisode de la révolte arabe mit en lumière le caractère arabe de plus en plus affirmé des groupes dissidents de la tutelle ottomane ou européenne. Parallèlement, des proposi­ tions de réformes étaient faites par le truchement de certaines plumes arabes et l’arabité était désormais au cœur de ces réformes. Enfin, la révolte menée par les Druzes contre le mandat français en 1925 fut le plus grand mouvement populaire de cette décennie au Moyen­Orient. Au lendemain du traité de Sèvres le 25 avril 1920, la Syrie fut scindée en quatre mini­États : l’État de Damas, l’État d’Alep, l’État des Alaouites et l’État druze. Les Syriens y perçurent une atteinte à leur identité nationale. Au milieu des années 1920, la montagne druze se fit le relais du nationalisme arabe et déclencha une insurrection avec à sa tête le sultan al­Atrache pour réunifier la Syrie et conduire le pays à son indépendance. Les troupes françaises finirent par se retirer le 17 avril 1946 sous la pression des forces politiques syriennes opposées au Mandat et soutenues logistiquement et financièrement par la Grande­Bretagne. C’est dans 2 Au sujet des ambiguïtés de ces négociations qui révèlent, du moins en 1915, les intérêts de l’Angleterre en Asie arabe et les prétentions personnelles du chérif Hussein plus qu’un souci de faire triompher le panarabisme, voir l’ouvrage de KEDOURIE (Elie), In the Anglo­Arab Labyrinth : The McMahon­Husayn Correspondance and its interpretations, 1914­1939, Cambridge University Press, Cambridge, 1976, 330 pages. ! )  2 2 + 8 ! / 2 - . $    %  0  , . 8 8 ) # + ) 1 ! % *    / , ) % , * 1 - % ) + - . ! 0 % ! * / . ! ) " - % ,  .  %     0 8 , -  2 1 * ) % ! 1 # % 0 + - . 1 0 * $ 3 % / * * ! - / / 8 ! 3 2 - - * % 1 0 % * . , - ) . ! 2 2 * 0 ! + ) 1 /  %  un élan national et transcendant les clivages confessionnels que druzes, alaouites, chrétiens et sunnites se soulevèrent contre la partition de la Syrie que les Français ten­ tèrent de leur imposer. Dans les années 1950 et 1960, les pays arabes nouvellement indépendants souhaitaient consolider le lien entre gouvernements et peuples, mais voyaient aussi dans l’idéologie panarabe une occasion de créer une grande Nation arabe dont les membres seraient égaux et partageraient une même histoire, une même culture et une même langue. Les idées de contrôle des ressources par l’État pour le bien de l’intérêt général et d’une redistribution équitable des revenus faisaient leur chemin. C’est ainsi que les préoccupations sociales pé­ nétrèrent le nationalisme et le panarabisme sous l’égide du parti Baas créé en 1947 à Damas par Michel Aflaq et qui fusionna dans les années 1950 avec un parti plus explicite­ ment socialiste. Ce mouvement trouvait un auditoire tant parmi les étudiants et les nou­ veaux intellectuels qu’au sein de la petite bourgeoisie provinciale et du prolétariat des grandes villes essentiellement formé d’immigrants venus des campagnes. Le soutien populaire conféra au parti Baas une influence politique majeure, bien supé­ rieure à ce qu’il représentait en termes d’effectif. Il joua notamment un rôle important dans le mouvement qui donna naissance à la République arabe unie en 1958, première 3tentative de formation d’une fédération regroupant l’ensemble du monde arabe . Cette période vit aussi l’essor de la radio qui tendit à donner une coloration politique à ce nationalisme populaire. Radio­Damas constitua un outil très favorable à la propagande politique et permit l’émergence d’un vocabulaire partisan tel qu’il pouvait s’exprimer à l’époque préislamique puis aux premiers temps de l’Islam dans la verve des poètes faisant l’éloge de tribus arabes contre des tribus ennemies. Aujourd’hui les réseaux sociaux et plus largement Internet se font le relais d’un discours si ce n’est politique du moins parti­ san d’une société libre, démocratique et débarrassée du joug autoritaire qu’incarne le ré­ gime de Bachar al­Assad. Outre la question de la différence de classe sociale entre les acteurs de la nahda et des emouvements contestataires politiques du XX siècle et ceux des révolutions actuelles se pose celle de leur confession. Là encore, l’origine même des acteurs influe sur le message véhiculé. La nahda fut essentiellement l'œuvre des intellectuels chrétiens arabes à l’instar de Nassir al­Yazigi (1800­1871) ou Boutros al­Boustani (1819­1883) qui s’adonnèrent à une entreprise littéraire et journalistique visant la revalorisation du classicisme arabe ab­ basside et insistant sur l’unité du peuple arabe sans distinction confessionnelle. Au­ jourd'hui, même s’ils bénéficient d’une liberté de culte, les chrétiens arabes sont loin d’avoir une telle influence culturelle, intellectuelle ou même politique en Syrie. Néanmoins, les slogans brandis dans les révolutions du « printemps arabe » ne 3 La République arabe unie, formée par l’Égypte et la Syrie, ne dura toutefois que jusqu’en 1961. % , - 2 ! + 8 2 / . - !    #  )   . 0 8 / # " )  ! *    , / * ) 0 , - 1  % + semblent pas avoir fait mention d’une volonté d’instaurer un islamisme d’État. En Syrie, sunnites, chiites, druzes, alaouites et chrétiens prennent place dans les manifestations, côte à côte. Le clivage confessionnel qui caractérise traditionnellement la société syrienne ne reflète en rien aujourd’hui le mouvement qui se joue dans les rues de Deraa, Homs, Hama, Alep et Damas. Cette société civile pacifique dénonce un pouvoir autoritaire et ré­ pressif et aspire à plus de liberté sans toutefois se revendiquer d’une quelconque idéologie marxiste, islamiste, antioccidentalisteou même nationaliste. La perspective historique adoptée dans notre étude a permis de mettre en avant les dif­ férents moyens au service des mouvements culturels ou politiques au cours des deux siècles précédents. Mais la révolution numérique que ces pays ont connue ces dernières années a­t­elle précédé, annoncé et permis la révolution politique et sociale avortée au dé­ but du siècle dernier et qui se joue aujourd’hui dans les rues arabes ? S’il existe bien un point commun entre les révolutions tunisienne, égyptienne et sy­ rienne, c’est la rapidité avec laquelle le mouvement s’est étendu hors des frontières natio­ nales puis hors des frontières du monde arabe via la reprise quasi instantanée de l’information locale par les médias nationaux puis internationaux. Cette dimension ne se­ rait­elle pas celle qui a manqué à la nahda un siècle et demi auparavant ? Dès lors, la com­ posante idéologique du mouvement véhiculée par ces nouveaux médias et éventuellement héritée de la nahda prend toute son importance. Les intellectuels et élites contemporains vont­ils trouver leur place dans ces mouve­ ments une fois la révolution passée et le régime tombé ? Ou le régime autoritaire a­t­il éteint depuis longtemps toute forme d'opposition ou de projet politique dans le pays ? Internet ne peut­il pas jouer ce rôle en favorisant (outre la propagation du mouvement) la prise de parole et l'expression politique d'une opposition ? Les prochains mois devraient permettre de répondre à ces interrogations. On aurait pu multiplier les exemples de mobilisations politique ou nationale au sein de la société syrienne au cours des deux derniers siècles, mais nous avons volontairement ex­ clu certains événements majeurs du XXe siècle tel l’impact du conflit israélo­palestinien sur la société syrienne et la résistance qu’elle engagea pour se concentrer sur l’originalité d’une société et d’une histoire singulière trop méconnues. Tout comme la nahda, les révoltes actuelles ne seront pas sans lendemain et sont sans doute en train de donner un nouvel élan à l’histoire de ce peuple arabe. L’histoire du XXe­ siècle a naturellement imposé à ce mouvement un renouvellement des acteurs et des moyens de communication ainsi qu’un nouveau rapport de force avec des puissances étrangères ayant elles­mêmes évolué. La démocratisation, et même la popularisation du mouvement par l’utilisation des nouveaux médias, ne paraissent pas avoir enlevé à cette révolte ses cautions idéologique, politique et identitaire qui vont en permettre la survie. Bien plus qu’une nouvelle nahda, ce à quoi nous assistons depuis le début de l’année 2011 pourrait bien être l’achèvement d’un mouvement qui n’a jamais cessé et qui est né il y a près de deux siècles. %  2 ! + 8 / . - !