Mediapart - De Toulon à Dubaï, de nouveaux soupçons pèsent sur le patron du foot africain

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Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr De Toulon à Dubaï, de nouveaux soupçons pèsent sur le patron du foot africain PAR YANN PHILIPPIN ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 21 JUIN 2019 © Reuters Visé par une enquête pour corruption en France, le président de la Confédération africaine de football (CAF), Ahmad Ahmad, a été placé sous tutelle par la Fifa. Des documents montrent que la CAF a versé, lors de l’achat de ballons, au moins 369 000 dollars à une sociétéoffshoreà Dubaï, contrôlée par basée un entrepreneur varois et le directeur du centre de formation du Rugby club toulonnais. L’affiche a de quoi réjouir les amoureux du foot. Pour le match d’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), l’Égypte, menée par la superstar de Liverpool Mohamed Salah, affronte vendredi 21 juin, au soir, le Zimbabwe au Caire. Mais la grande fête du football africain est gâchée par le torrent de scandales qui s’abat sur l’organisateur de l’événement, Ahmad Ahmad, président malgache de la Confédération africaine de football (CAF) depuis deux ans et viceprésident de la Fifa.

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Publié le 21 juin 2019
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De Toulon à Dubaï, de nouveaux soupçons pèsent sur le patron du foot africain PAR YANN PHILIPPIN ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 21 JUIN 2019
© Reuters Visé par une enquête pour corruption en France, le président de la Confédération africaine de football (CAF), Ahmad Ahmad, a été placé sous tutelle par la Fifa. Des documents montrent que la CAF a versé, lors de l’achat de ballons, au moins 369 000 dollars à une sociétéoffshoreà Dubaï, contrôlée par basée un entrepreneur varois et le directeur du centre de formation du Rugby club toulonnais.
L’affiche a de quoi réjouir les amoureux du foot. Pour le match d’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), l’Égypte, menée par la superstar de Liverpool Mohamed Salah, affronte vendredi 21 juin, au soir, le Zimbabwe au Caire. Mais la grande fête du football africain est gâchée par le torrent de scandales qui s’abat sur l’organisateur de l’événement, Ahmad Ahmad, président malgache de la Confédération africaine de football (CAF) depuis deux ans et vice-président de la Fifa.
Aux soupçons de corruption s’ajoute le fiasco du match retour de la finale de la Ligue des champions africaine entre l’Espérance de Tunis et le Wydad Casablanca, le 31 mai dernier, interrompu par les Marocains dans une ambiance électrique après que le but de l’égalisation leur a été refusé par l’arbitre de façon litigieuse, et que leur recours a échoué parce que la VAR, l’assistance vidéo, était en panne ! Le président Ahmad a fait voter par son comité exécutif la décision sans précédent de faire rejouer le match. À la grande fureur cette fois des Tunisiens, déchus de
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leur titre. Il faut dire que l’annulation d’un match pour cause de VAR défaillante n’est pas prévue dans les statuts de la CAF…
Le président de la CAF Ahmad Ahmad jeudi au Caire, juste avant la conférence de presse d’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations. © Reuters Fait sans précédent, la Confédération africaine a annoncé jeudi 20 juin, lors de la conférence de presse d’ouverture de la CAN, la mise sous tutelle de son président : il conserve son poste, mais sera placé pendant au moins six mois sous le contrôle de la secrétaire générale de la Fifa, Fatma Samoura. Comme l’a raconté leNew York Times, l’opération a été orchestrée par le président de la Fifa, Gianni Infantino. L’affaire concernant Ahmad, dont il est très proche, commençait à éclabousser un peu trop son costume de « monsieur Propre », déjà terni par nos révélations desFootball Leaks (lireici). Le président suisse de la Fédération internationale a trop longtemps semblé couvrir les turpitudes d’Ahmad Ahmad. Malgré un signalement très détaillé reçu en mars, il a fallu attendre trois mois pour que le comité d’éthique de la Fifa déclenche une enquête.
Le président de la Fifa Gianni Infantino et sa secrétaire générale Fatma Samoura. © Reuters L’affaire a viré au scandale le 6 juin dernier, lorsque Ahmad, par ailleurs sénateur de Madagascar, a été interpellé à Paris puis interrogé en garde à vue par les policiers de l’office anticorruption (OCLCIFF), dans le cadre d’une information judiciaire ouverte le 28 mai par le parquet de Marseille pour « association de malfaiteurs », « corruption », « abus de confiance »
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et « faux et usage de faux ». Le président Ahmad est ressorti libre de son interrogatoire, sans poursuites à son encontre à ce stade. Mediapart et son partenaire allemandDer Spiegelse sont procuré des dizaines de documents confidentiels qui contiennent des informations inédites sur l’affaire. Au cœur de l’enquête judiciaire, il y a les contrats passés par la CAF à une société nommée Tactical Steel, basée à La Seyne-sur-Mer, près de Toulon, dont les locaux ont été perquisitionnés par les policiers. Selon nos informations, la Confédération africaine a acheté à Tactical Steel, en seulement un an et demi, au moins 4,5 millions de dollars d’équipements de foot (ballons, tenues, accessoires), dont les tenues des arbitres qui vont officier à partir de ce soir lors de la CAN 2019 en Égypte. Les soupçons portent en particulier sur l’achat à Tactical Steel de 60 000 ballons pour 2,5 millions de dollars. Au moins 369 000 dollars ont en fin de compte été payés par la CAF à une société immatriculée à Dubaï, contrôlée par le patron de Tactical Romuald Seillier et par Laurent Emmanuelli, directeur du centre
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de formation du prestigieux Rugby club toulonnais (RCT), quatre fois vainqueur du Top 14 et triple champion d’Europe.
Laurent Emmanuelli, ancien rugbyman professionnel et responsable du centre de formation du Rugby club toulonnais (RCT). © RCT Contacté par Mediapart etDer Spiegel, Ahmad Ahmad a refusé de nous répondre. Romuald Seillier nous a d’abord parlé au téléphone, puis a refusé de répondre à nos questions écrites. Laurent Emmanuelli a refusé de commenter et nous a menacés de poursuites judiciaires. Les deux associés affirment n’avoir commis aucune irrégularité et nous accusent d’être instrumentalisés par les ennemis du président de la CAF(lire l’intégralité de leurs réponses dans l’onglet Prolonger). Romuald Seillier a déposé une plainte pour faux et usage de faux au sujet de documents selon lui« fabriqués de toutes pièces », après que l’un d’entre eux a été publié dans la presse. Tout a commencé en mars dernier avec la fronde de deux dirigeants de la CAF : le Libérien Musa Bility et le secrétaire général égyptien Amr Fahmy, qui a déposé un signalement visant Ahmad au comité d’éthique de la Fifa. Moins d’un mois plus tard, le patron du foot africain vire les deux lanceurs d’alerte, qu’il accuse aujourd’hui de mauvaise gestion, sans livrer de faits précis. Amr Fahmy a refusé de nous répondre. Les premières accusations visant Ahmad, dévoilées en mars par le magazine algérienBotola et le siteInsideWorldFootball, sont pour leur part bien
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étayées. Des documents confidentiels, également obtenus par Mediapart, montrent qu’Ahmad a largement arrosé les présidents de fédérations africaines pour favoriser sa future réélection – un grand classique à la Fifa et dans ses confédérations continentales. Dès le mois de mai 2017, deux mois après son élection, Ahmad a fait voter le versement, chaque année, de 100 000 dollars à chaque fédération nationale, dont 20 000 euros pour couvrir les dépenses personnelles de leurs présidents ! Certains ont refusé. D’autres, comme les présidents des fédérations capverdienne et tanzanienne, ont demandé à la CAF que les fonds soient versés sur leur compte bancaire personnel. Idempour le patron du foot namibien, suspendu pour corruption par sa fédération en octobre dernier pour avoir accepté cet argent. Ahmad a également convié l’an dernier les présidents de fédération de confession musulmane à un sympathique pèlerinage en Arabie saoudite, qui a coûté au moins 40 000 euros à la CAF selon nos documents. Ahmad a affirmé àFrance Football que les frais avaient été payés par les Saoudiens et pour partie« sur[ses]deniers personnels ». Le Malgache de 69 ans, ancien ministre et aujourd’hui sénateur de son pays, soigne aussi son train de vie. Il a fait acheter par la CAF des voitures de luxe destinées à la présidence pour 474 000 dollars, dont trois Range Rover au siège de la Confédération au
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Caire, et une Mercedes à Madagascar. La CAF« a les moyens d’allouer des véhicules de qualité à ses hauts dirigeants », s’est-il justifié.
Président de la CAF depuis mars 2017, Ahmad Ahmad est visé par une enquête interne de la Fifa et une information judiciaire pour corruption ouverte fin mai par le parquet de Marseille. © Reuters Ahmad est aussi visé par des plaintes pour harcèlement sexuel déposées par quatre salariées de la CAF.« Si j’aime une fille, je la courtise, c’est tout ! Si elle m’aime, je sors avec elle, si elle ne m’aime pas, tout s’arrête ! », a-t-il démenti dansFrance Football. Il y a enfin l’affaire des achats à la société varoise Tactical Steel, devenue du jour au lendemain le principal fournisseur de la CAF. L’histoire commence en décembre 2017, lorsque la Confédération africaine entreprend d’acheter les équipements (maillots, chaussures, sacs) pour le Championnat d’Afrique des nations (CHAN), qui va se jouer seulement deux mois plus tard au Maroc. Vu le délai, Adidas et Nike répondent qu’ils ne peuvent pas fournir. Seul Puma accepte, accordant en prime à la CAF une remise de 60 %. Mais le 20 décembre, la commande est brutalement annulée, sans qu’aucune explication ne soit donnée à l’équipementier allemand.« J’en reste sans voix. Je me sens comme un idiot ! », écrit à la CAF le responsable du marché chez Puma. Plusieurs courriels confidentiels montrent que la décision a été prise par le président Ahmad en personne. Après avoir démenti toute implication, il a reconnu avoir pris cette décision. Il assure ne pas avoir agi par favoritisme, mais à cause de la « corruption » au sein de son service marketing et parce que Puma risquait de ne pas livrer à temps. Ahmad Ahmad charge alors son directeur de cabinet, Loïc Gérand, de trouver une entreprise afin d’acheter le matériel chez Adidas. Gérand, qui a eu une société
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d’assainissement à La Seyne-sur-Mer, se tourne vers un de ses amis et ancien voisin de zone industrielle : Romuald Seillier.
Ce chef d'entreprise, qui dit employer 300 salariés, dirige le groupe de chaudronnerie (travail du métal) Acti, actif notamment dans le domaine maritime.« Je travaille avec l’armée[…], j’entretiens des fleurons de la flotte française »basés dans le port de Toulon, indique-t-il à Mediapart. Une autre de ses sociétés, Tactical Steel, fabrique desracks d’haltérophilie (notre photo ci-dessous). Bref, Seillier n’a aucune expérience dans la fourniture d’équipements de foot. Mais il accepte le challenge.« Dans ma vie, je n’ai relevé que des défis très difficiles », dit-il.
Capture d'écran du site web de Tactical Steel. © Tactical Steel Mais à l’impossible, nul n’est tenu. Le 17 décembre, Romuald Seillier prévient la CAF que les équipements ne sont pas disponibles chez Adidas, comme la firme l’avait déjà fait savoir. La CAF a donc dû sélectionner d’autres articles, différents de ceux qu’elle voulait au départ. C’est à se demander pourquoi le président Ahmad voulait tant se fournir chez Adidas… 369 335 dollars virés à une société offshore à Dubaï Le revirement de dernière minute a en tout cas coûté cher à la CAF. Selon nos documents, elle a acheté 26 000 articles à Tactical Steel pour 1,25 million de dollars, alors que Puma facturait 250 000 dollars pour 16 000 produits. Romuald Seillier indique qu’il a en réalité livré plus de 38 000 articles, et que les coûts s’expliquent par le défi logistique imposé par la CAF : il a dû affréter des avions pour collecter les produits dans plusieurs usines, floquer les maillots (ce que Puma ne faisait pas) puis les livrer en urgence au Maroc.
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Certaines prestations posent néanmoins question. Une facture obtenue par Mediapart montre que Tactical Steel a obtenu 54 000 dollars pour couvrir les salaires des trois personnes qui ont travaillé« une semaine »Maroc pour distribuer les produits au lors de la compétition – ce qui correspond à un salaire mensuel de 72 000 dollars pour chacun (notre document ci-dessous). Romuald Seillier n’a pas répondu précisément, mais indique qu’il a embauché« entre trois et cinq personnes pendant cinq semaines ».
© Mediapart/Der Spiegel En parallèle, l’entreprise de Romuald Seillier a obtenu de la Fifa une licence pour produire des ballons officiels, qu’il fait fabriquer« par une entreprise étrangère » dont il refuse de donner le nom. Et voilà qu'en février 2018, un mois après le CHAN, la CAF commande à Tactical Steel 60 000 ballons d’entraînement qu’elle veut offrir aux 54 fédérations africaines, et qui doivent être livrés dans chaque pays. Total : 2,5 millions de dollars, dont 1,77 million pour les ballons et 738 670 dollars de frais logistiques. Un montant qui semble très élevé, d’autant plus qu’il n’y avait, cette fois, aucune urgence à livrer les ballons. Fin avril, Tactical Steel envoie les factures, dont la CAF règle la moitié début mai. Mais à la fin octobre, Tactical change de plan, en demandant que les fonds soient versés à une autre société, ES Pro Consulting. Créée fin février 2018, juste après la commande des ballons, elle est domiciliée chez Acti, l’entreprise de chaudronnerie de Romuald Seillier à La Seyne-sur-Mer. Elle appartient à 50-50 à Seillier et à Laurent Emmanuelli, ancien pilier gauche passé par le Stade français, l’ASM Clermont et le Rugby club toulonnais, dont il dirige aujourd'hui le recrutement et le centre de formation. Ce n’est pas la seule bizarrerie. Romuald Seillier envoie le 21 octobre deux factures à la CAF. La première, de 885 060 dollars pour le solde des ballons, est émise par ES Pro Consulting. Mais la facture de
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livraison pour 738 670 dollars est émise par ES Pro Consulting Limited, immatriculée à Dubaï (paradis fiscal réputé pour son opacité) et dotée d’un compte bancaire à la Banque islamique d’Abou Dhabi(notre document).
La facture d'ES Pro Consulting Limited à Dubaï au sujet des frais de livraison des 60 000 ballons aux 54 fédérations nationales membres de la CAF. © Mediapart/Der Spiegel La similarité des factures est troublante : les deux sociétés ont le même nom, le même en-tête, et indiquent aussi le même contact : le numéro de portable français de Laurent Emmanuelli(voir la comparaison ci-dessous).
Les en-têtes des factures adressées par ES Pro Consulting France (en haut) et ES Pro Consulting Dubaï (en bas). © Mediapart/Der Spiegel ES Pro Dubaï a toutes les apparences d’une société boîte aux lettres. Mediapart a fait effectuer des vérifications à son siège social de Dubaï, un petit immeuble d’un étage près du front de mer(notre photo ci-dessous). Des employés de la société installée au
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rez-de-chaussée confirment que le siège d’ES Pro est bien là. Selon eux, le premier étage, où se trouvent ses bureaux, est entièrement vide et fermé, et ils n’ont vu aucun salarié d’ES Pro depuis longtemps.
L'immeuble qui abrite le siège d'ES Pro Consulting Ltd à Dubaï. © Mediapart ES Pro Dubaï a touché 369 335 dollars de la CAF le 6 novembre 2018, soit la moitié de la somme facturée. Nos documents ne disent pas si elle a bien reçu le solde. Romuald Seillier confirme qu’ES Pro Dubaï a bien été payée pour assurer la livraison des ballons. La société a, selon lui,« une véritable activité » de logistique. Il justifie son implantation à Dubaï parce qu’il serait« impossible »pour une société française d’effectuer des livraisons dans les pays africains non francophones, où les Français ne seraient« pas accueillis à bras ouverts ». Il ajoute qu’ES Pro Dubaï est« fiscalement déclarée en France »et emploie« une personne »à Dubaï. Laurent Emmanuelli, directeur du centre de formation du RCT, nous a fait savoir qu’il réservait ses réponses à la justice :« Je conteste formellement et vigoureusement toutes les allégations, voire les éventuelles accusations qui pourraient être dirigées à mon encontre. »
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Tactical Steel a en tout cas décroché d’autres contrats de la CAF en 2018, dont les équipements du championnat africain debeach soccer en Égypte et ceux de la CAN féminine au Ghana. Pour ces deux compétitions, il y a eu quelques ratés. Lors de la CAN féminine, une partie des tee-shirts des arbitres ne sont pas arrivés.« La compétition est déjà bien entamée », se plaint à Tactical un salarié de la CAF le 19 novembre, deux jours après le début du tournoi.Idem pour une partie du matériel du championnat debeach soccer en Égypte, qui a été livrée après le tournoi. Cela n’a pas empêché la CAF de faire de nouveau appel à Tactical pour la CAN 2019 qui démarre ce vendredi.
Gianni Infantino, président de la Fifa depuis 2016, a été réélu pour un second mandat de quatre ans lors du congrès de la Fifa le 5 juin à Paris. © Reuters Ahmad Ahmad, vice-président de la Fifa, est devenu une énorme épine dans le pied pour le président de l’organisation Gianni Infantino, dont il est l’un des protégés. Son affaire est un démenti de plus aux promesses du Suisse, qui avait juré de nettoyer l’organisation après les scandales de corruption qui ont mis fin au règne de l’ancien président Sepp Blatter. La Fifa« a cessé d’être toxique, criminelle », s’est encore vanté Infantino le 5 juin à Paris, lors du congrès qui l’a réélu par acclamation. Ahmad Ahmad a occupé ses premières fonctions à la Fifa en 2013, alors qu’il n’était que président de la Fédération malgache de football. Un an plus tard, il est rattrapé par le « Qatargate ». Des mails dévoilés par leSunday Times montrent qu’il a réclamé de l’argent pour assurer sa réélection au bras droit de l’ancien vice-président qatari de la Fifa Mohammed Bin Hammam, chef du système de corruption présumé qui a permis à Doha d’obtenir le Mondial 2022.
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Cela n’empêche pas Gianni Infantino de prendre le Malgache sous son aile, en l’installant à la commission des associations de la Fifa.« Je suis pleinement disponible pour travailler avec vous à cette noble mission[…],en respectant les règles et l’éthique de cette institution », avait-il promis. Un scandale éclate pourtant quelques mois plus tard, dès l’élection d’Ahmad en mars 2017 à la tête de la CAF. Infantino l’a utilisé pour déboulonner le tout-puissant Issa Hayatou, l’un des derniers survivants de l’ère Blatter, qui a régné sur la Confédération africaine pendant vingt-neuf ans, et a eu l’outrecuidance de ne pas soutenir Infantino en 2016 lors de son élection à la tête de la Fifa. Comme l’a révélé leGuardian, Infantino et sa secrétaire générale Fatma Samoura sont très vite accusés d’avoir manipulé l’élection, en promettant à des présidents de fédérations africaines d’accélérer le versement des fonds de la Fifa s’ils votaient pour Ahmad. L’enquêteur en chef du comité d’éthique de la Fifa, Cornel Borbely, se saisit de l'affaire. Il est immédiatement viré par Gianni Infantino en mai 2017, et remplacé par une proche du président qui semble chargée d’enterrer les dossiers sensibles(lire notre enquêteici). Infantino a très vite compris que l’Afrique était indispensable pour asseoir son pouvoir. Avec 54 associations sur 211, le continent pèse un quart des voix au congrès de la Fifa. Avec Ahmad à la tête de la CAF, Infantino y était comme chez lui. Reconnaissant, le Malgache a été l’un des premiers à se prononcer en faveur de sa réélection. Le 4 juin, à la tribune du congrès de la Fifa à Paris qui lui a accordé un second mandat de quatre ans, Infantino semblait encore défendre son protégé.« Je sais qu’il y a quelques turbulences[à la CAF], avait-il lancé aux délégués venus du monde entier.Je vous
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demande, en ce moment difficile, de conserver votre calme et votre esprit de solidarité. Essayez de trouver des solutions, pas des problèmes. »
Fatma Samoura, secrétaire générale de la Fifa. © Reuters Le placement en garde à vue d’Ahmad deux jours plus tard par les policiers français, sur les lieux de son sacre parisien, semble avoir fini par convaincre Infantino de lâcher son encombrant ami. Le lendemain, l’AFP annonçaitque le comité d’éthique de la Fifa ouvrait une enquête sur Ahmad. Selon une source proche des cercles dirigeants de la Fifa, consigne a été donnée au comité d'éthique de boucler le dossier d'ici deux mois. Ce jeudi, la veille de l’ouverture de la Coupe d’Afrique des nations, le Malgache a été placé pour six mois sous la tutelle de Fatma Samoura, secrétaire générale de la Fifa et femme de confiance d’Infantino. Samoura a été nommée« déléguée générale de la Fifa pour l’Afrique», avec pour mission d'assurer la gestion de fait de la CAF. Ahmad Ahmad conserve toutefois son siège de président. Il se dit victime d’un complot et déterminé à« continuer l’assainissement de la CAF ». Mais il a compris qu’il devrait désormais se défendre sans l’aide de l’homme le plus puissant du foot mondial.« Si je suis déclaré fautif, je partirai, a-t-il dit àFrance Football.Je mène ce combat avec mon équipe, je ne veux pas avoir de contact avec M. Infantino, pour ne pas l’impliquer. C’est mon affaire. » Boite noire
Cette enquête a été réalisée avec l’hebdomadaire allemandDer Spiegel, partenaire de Mediapart au sein du réseauEuropean Investigative Collaborations
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(EIC). L’EIC a notamment publié les enquêtes sur lesarmes de la terreur, lesFootball Leaks, les Malta Files les noirs secrets de laCour pénale internationale, lesCarLeaks, l'évasion fiscale du groupeKering, ou les affaires de corruption visant Airbus. Contacté par Mediapart etDer Spiegel, Ahmad Ahmad a refusé de nous répondre.« Le président de la CAF, M. Ahmad, ne fait l’objet d’aucun contrôle judiciaire ni d’aucune mise en examen. Aussi, son profond respect de la justice le conduit à ne pas réserver ses réponses aux médias », nous a écrit son porte-parole. Son ancien secrétaire général Amr Fahmy s’est refusé à tout commentaire. Romuald Seillier nous a d’abord accordé un entretien téléphonique de quinze minutes, puis a refusé de répondre à nos questions écrites. Laurent Emmanuelli a refusé de commenter et nous a menacés de poursuites judiciaires. Les deux associés affirment n’avoir commis aucune irrégularité et nous accusent d’être instrumentalisés par les ennemis du président de la CAF(lire l’intégralité de leurs réponses dans l’onglet Prolonger). Prolonger Le directeur de la conformité de la CAF nous a fait parvenir cette réponse par courriel à la suite de nos questions à Ahmad Ahmad : « Comme vous ne l'ignorez pas, le président de la CAF, M. Ahmad, ne fait l'objet d'aucun contrôle judiciaire ni d'aucune mise en examen. Aussi, son profond respect de la justice le conduit à ne pas réserver ses réponses aux médias. » Romuald Seillier, patron de Tactical Steel et coactionnaire d’ES Pro Consulting, nous a fait parvenir la réponse suivante par courriel : « Je fais suite à votre courriel du lundi 17 juin 2019 à 17h28, et vous informe par la présente que je ne pourrai donner suite favorable à vos sollicitations.
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En effet, une procédure judiciaire est en cours, au titre de laquelle je me tiendrais a la disposition du magistrat et des services d’enquêtes afin répondre à toutes les convocations qui me seraient éventuellement délivrées.
Je tiens à préciser que je réfute formellement toutes les accusations ainsi que les insinuations qui pourraient être portées à l'encontre de mes sociétés, de mon épouse et de moi-même.
Je vous rappelle que Tactical Steel est une victime collatérale des règlements de compte entre différentes factions au sein de la CAF, entre ceux, qui pendant des années ont mis cette institution en coupe réglée, et la nouvelle équipe dirigeante.
Je pense que Mediapart se laisse ainsi instrumentaliser dans cette guerre ouverte, en donnant crédit à des éléments sujets à caution et qui ont déjà donné lieu à une plainte pénale de la part de Tactical Steel.
A cet égard, il apparaît très clairement que la présente démarche de Mediapart, ne vise qu’à se conformer aux obligations de la loi de 1881, mais en aucun cas à participer à un débat équilibré et à armes égales, tant les questions que vous m’avez transmises ne laissent aucun doute quant au point de vu grossièrement à charge de Mediapart contre Tactical Steel, mon épouse et moi-même dans cette affaire.
En conséquence, je vous informe que Tactical Steel ne répondra exclusivement qu’aux demandes des autorités judiciaires, et collaborera activement et effectivement avec ces dernières, n’ayant rien à cacher à la justice. »
Laurent Emmanuelli, coactionnaire d’ES Pro Consulting et directeur du centre de formation du Racing club toulonnais, nous a fait parvenir la réponse suivante par courriel :
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« Suite à votre e-mail du 19 Juin à 15H37, je vous avise en retour que je ne pourrai accéder favorablement à vos requêtes. A ce titre, une investigation se déroule à l’heure actuelle pour laquelle je me tiendrais, si besoin, à la disposition des services d'enquête afin de répondre à toutes les convocations qui me seraient éventuellement délivrées. Je conteste formellement et vigoureusement toutes les allégations voire les éventuelles accusations qui pourraient être dirigées à mon encontre. A mon sens, il existe une lutte de pouvoir et de gouvernance au sein de la CAF qui se traduit par des tentatives d’instrumentalisation des médias et de la justice sans aucun fondement réel. J’invite donc à la plus grande prudence quant à la diffusion des prétendues informations par l’ensemble des protagonistes. Dans cet esprit et ne comprenant absolument pas l’agitation actuelle, je me permets de vous indiquer que je poursuivrai judiciairement toute initiative qui serait préjudiciable à moi-même et à mes proches. A cet égard, il apparaît très clairement que la présente démarche de Mediapart, ne vise qu’à se conformer aux obligations de la loi de 1881, mais en aucun cas à participer à un débat réellement contradictoire. Votre enquête est quoiqu’il arrive biaisé et conduite à charge. En conséquence, je vous informe que je ne répondrais exclusivement qu’aux demandes des autorités compétentes, et collaborerais activement et effectivement avec ces dernières, n’ayant rien à cacher à la justice. »
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Directeur de la publication: Edwy Plenel Directeur éditorial: François Bonnet Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Capital social : 24 864,88€. Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel (Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie-Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des Amis de Mediapart.
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