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MEA CULPA – ADDENDUM. Parce que le Royaume n'est pas de ce monde (maudit).

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MEA CULPA – ADDENDUM. Parce que le Royaume n'est pas de ce monde (maudit). Au mois de décembre, j'écrivais un texte pour annoncer ma « bonne résolution » de ne plus poster sur Facebook et d'en déserter les polémiques – ce que j'ai fait avec succès dans un presque sans faute. J'en profitais pour m'excuser d'avoir pris part des années durant au chaos caractéristique de ce lieu d'échange qui, bien trop souvent, est un champ de bataille et une arène pour des combats d'idées virant bien trop souvent aux combats de personnes et au pugilat où l'on se déchire à belles dents. Quelques six mois plus tard et en ayant pris plus de recul encore, j'en suis venu à me dire que ce premier mea culpa était encore incomplet et qu'il méritait un ajout significatif pour aborder une dimension de mes propres publications personnelles que je n'avais pas traitée dans la première salve d'expression du repentir qui est le mien, où je ne parlais que des débats que j'avais participé à faire dégénérer et des individus que j'y avais malmenés dans les réponses que je leur vais apportées. Le but de cet ultime ajout est de présenter à nouveau des excuses en complément de celles déjà exprimées précédemment.

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Publié le 02 septembre 2019
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MEA CULPA – ADDENDUM. Parce que le Royaume n'est pas de ce monde (maudit).
Au mois de décembre, j'écrivais un texte pour annoncer ma « bonne résolution » de ne plus poster sur Facebook et d'en déserter les polémiques – ce que j'ai fait avec succès dans un presque sans faute. J'en profitais pour m'excuser d'avoir pris part des années durant au chaos caractéristique de ce lieu d'échange qui, bien trop souvent, est un champ de bataille et une arène pour des combats d'idées virant bien trop souvent aux combats de personnes et au pugilat où l'on se déchire à belles dents. Quelques six mois plus tard et en ayant pris plus de recul encore, j'en suis venu à me dire que ce premier mea culpa était encore incomplet et qu'il méritait un ajout significatif pour aborder une dimension de mes propres publications personnelles que je n'avais pas traitée dans la première salve d'expression du repentir qui est le mien, où je ne parlais que des débats que j'avais participé à faire dégénérer et des individus que j'y avais malmenés dans les réponses que je leur avais apportées. Le but de cet ultime ajout est de présenter à nouveau des excuses en complément de celles déjà exprimées précédemment.
Je me suis beaucoup indigné et j'ai souvent été très en colère dans mes publications, notamment celles concernant les causes politiques qui me sont chères : Israël, le Nouvel Ordre Mondial, et surtout, peut-être la plus chère d'entre toutes pour moi, la cause animale, parce que je porte ces gens des autres espèces que la nôtre immensément en mon cœur et que le martyre qui leur est réservé par nos soins me le lacère littéralement et me laisse parfois, dans l'écorchement à vif de ses chairs qui sont celles de l'âme, dans un état d'emportement proche de la défaillance. Sur ce dernier sujet, principalement, parce que mes dénonciations pointaient du doigt des maltraitances dont l'horreur dépasse l'entendement et dont nombre de mes contacts se rendent quotidiennement indirectement responsables par leur consommation alimentaire qui les commandite et les finance, j'ai énormément stigmatisé, pointé du doigt, jugé – les actes toujours, les approches et états d'esprit bien souvent, mais aussi, hélas, parfois, même si je tentais de m'en préserver, les gens qui s'y adonnaient. En tout cas, j'étais souvent à deux doigts et la tentation était grande de franchir la ligne rouge, et je sais que je l'ai fait à plusieurs reprises. J'ai été immensément emporté, agressif, rentre-dedans, dans la plus pure sincérité sans filtre de l'énergie du moment de la publication que je voulais laisser brute et authentique, avant toute chose pour tenter de provoquer chez le lecteur incriminé l'électro-choc d'une prise de conscience, d'un réveil du sommeil meurtrier de l'indifférence coupable qui est celle du plus grand nombre, d'un sursaut de dignité et de cœur. Je l'ai fait un peu aussi, je dois bien l'avouer, pour m'offrir un exutoire, un défouloir, une extériorisation en temps réel de toute la violence, de toute l'horreur que je venais d'emmagasiner suite au visionnage en vidéo d'un martyre inouï – et que cette énergie de la violence et du Mal, toxique et pathogène par nature, contagieuse aussi par nature, il me fallait m'en débarrasser sur le champs et ne pas continuer de la porter en moi pour ne pas (trop) la laisser me contaminer et me corrompre intérieurement ; d'où le fait de la renvoyer à ses auteurs, à ceux à qui, en dernier lieu, elle appartenait et revenait à mes yeux. Il m'est même arrivé, à ces occasions, d'être insultant. Rarement, mais parfois. En tout cas, bien souvent, accusateur et procureur, et sûr de mon bon droit de le faire et de l'être.
J'ai changé, et c'est sur cela que je voudrais revenir. Parce que j'ai désormais la conscience aigüe que je ne peux pas faire cela sans me montrer, quelque part, hypocrite et indécent, et dresser de fait une barrière en apparence hermétique au sein du genre humain entre les coupables de tel crime contre le vivant et les autres qui s'avère, dans les faits, injuste et illusoire – pour me mettre implicitement, de fait et de manière illégitime, dans le camp des « bons ». Parce que j'ai désormais pris conscience que nous étions tous logés à la même enseigne, à peu de choses près – même si c'est dans différentes strates ou pièces de cette même enseigne. Et cette enseigne, elle s'appelle la matière, le monde matériel – et en conséquence, et en corollaire, elle s'appelle aussi le meurtre, la tyrannie, la maltraitance de la vie et de son prochain. Par tous. Tout le temps. Et qu'elle englobe, et qu'elle inclut, et que ceci concerne chacun de nous. Et que ce statut de meurtrier, de tyran, de maltraitant,
on ne peut pas y échapper, sauf à échapper à la matière elle-même pour ne plus y exister. Que tenter de le faire (cesser de maltraiter et de tyranniser la vie pour son compte personnel j'entends) est un acte à la fois beau et noble, mais aussi, en partie, illusoire et vain, un jeu de dupe dont on ne sort pas – et je parle d'expérience pour en avoir cherché la sortie avec acharnement des années durant. D'une part, parce qu'on ne peut qu'en atténuer sa propre participation, rien de plus, en atténuant de fait sa propre participation au monde lui-même en conséquence – et c'est déjà bien et porteur de sens à bien des égards, à n'en point douter, et c'est déjà un signe d'une bonté d'âme et de cœur, mon but n'est certainement pas d'en nier désormais la portée ni la valeur, loin s'en faut. Mais ça reste de l'atténuation, rien de plus, qui fait de nous, au mieux, des meurtriers light, des moitiés de tyrans ou tyrans bienveillants, des oppresseurs doux et modérés (autant d'oxymores que l'on peut savourer à leur juste valeur). D'autre part, cela est aussi en partie illusoire et vain parce que cette atténuation de participation à la destruction des autres, au final, à grande échelle, ne change rien – non pas pour une question d'échelle justement et de portée de l'acte qui le rendrait insignifiant et dérisoire (idée à laquelle on pourrait légitimement objecter le fait que c'est déjà ça, qu'une goutte est une goutte dont la somme fait des fleuves et que chaque centimètre de gagné et de repris à la tyrannie du Mal est une victoire en soi, aussi petite soit-elle), mais parce que, quand on prend de la distance et de la hauteur, on se rend compte que chaque « bien » que l'on fera ici-bas engendrera sa dose équivalente de mal, et que l'on est condamné, toujours, à perdre ici ce que l'on aura gagné là. C'est tragique, sinistre, mordant d'ironie, assez désespérant aussi. Mais c'est ainsi, selon moi. Yin/Yang.
J'ai beaucoup lutté pour tenter de rendre le monde meilleur – c'est à dire, pour qu'il contienne plus de bien et moins de mal, plus de bien-être et moins de souffrance pour faire simple. J'ai beaucoup bataillé pour cela, enragé pour cela, crié pour cela, insulté même parfois pour cela, je me suis beaucoup montré dur, ferme, intransigeant, cassant pour cela. Aujourd'hui j'ai cessé, et je tenais à m'excuser auprès de ceux à qui je l'ai fait. Parce qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas de monde meilleur, je le crois sincèrement désormais, aussi choquant que ce soit de le lire (et, quelque part, terrifiant de l'écrire). Et parce que la laideur du monde, la souffrance dispensée que je voudrais voir terrassée, elle commence en moi, que le sang versé, il est sur mes mains tout autant que sur celles des autres. Juste un peu moins que sur celles de la plupart – mais il y est. Et que nous avons tous des pans entiers de notre existence dans le cadre desquels nous choisissons et acceptons d'être meurtriers de la vie des autres au nom de l'accomplissement des nôtres – et que je n'échappe pas plus que quiconque à la règle.
Je ne rentrerai pas – trop – ici dans le détail de la démonstration et me contenterai d'affirmer ce que j'ai compris : il n'y a pas, globalement et à l'échelle mondiale, ni de salut, ni même de monde meilleur possible, et il n'y en aura pas. Il n'y a qu'un monde en changement perpétuel, avec un équilibre imperturbable de bien et de mal en son sein dont on se contente de redistribuer la donne au fil des actes de chacun – des actes qui génèrent, ultimement et en dernière instance, à l'échelle globale, Bien et Mal à part égale – , comme on redistribue les cartes d'un jeu déjà conçu à l'avance sans jamais en altérer une seule mais en se contentant de changer les configurations de la distribution ; au final, le jeu demeure, dans sa totalité, aussi intact que les cartes qui le constituent, avec toujours autant d'une couleur que de l'autre (les couleurs étant ici le Bien et le Mal, le bien-être et la souffrance, etc..., déclinés en nombre de modalités et de puissances différentes). Tout acte vertueux portera avec lui en conséquence sa part d'ombre et sera une porte ouverte vers le déroulement ultérieur d'une part d'ombre – et inversement pour tout acte vicieux ou immoral avec sa part de lumière. Ça se vérifie, à mon sens, en toute situation, pour qui prend le temps de la hauteur de vue et de la largeur de perspective. En conséquence, nous sommes condamnés, dans un jeu sinistre de déception, à ne jamais pouvoir véritablement éteindre un incendie mais à toujours devoir nous contenter de le déporter, de l'étouffer ici pour le rallumer là – et éventuellement, lorsque l'on ne se focalise que sur le lieu où nous l'avons traité, de nous réjouir de sa disparition locale et de tenir cela pour un progrès et pour une victoire – hélas, bien illusoire. Nous sommes condamnés à ne jamais éradiquer une souffrance, mais à toujours la déplacer, de troquer un mal pour un bien et un
bien (ici) pour un mal (là-bas), et au final de faire le bonheur des uns moyennant le malheur des autres et inversement. Yin/Yang, encore.
Parce que la fabrication du médicament qui terrasse la maladie et sauve la vie détruit le monde donc détruit la vie. Parce que la poule libérée de l'abattoir pour ne pas qu'elle finisse dévorée dévorera le ver à son tour, parce que le renard sauvé de la chasse à courre dévorera la poule et, en cela, sauvera le ver – mais que trop de renards, c'est un écosystème qui s'en trouve menacé parce que son bon fonctionnement « harmonieux » est basé sur l'équilibre des espèces, autrement dit l'équilibre des massacres inter-espèces (quelle merveilleuse et divine invention que cette « harmonie »-là...), et que pour le rétablir il faut y réintroduire son prédateur naturel, c'est à dire sauver le renard de la meute de chiens lancés par les hommes à ses trousses pour leur divertissement sadique mais tout de même la remplacer et mettre à ses trousses une meute de loups au nom du bien commun naturel et planétaire ; et je ne parle même pas de tous ces humains surnuméraires que nous sommes et qui, sauvés par la médecine et le progrès, voire élevés en conscience et en jouissance culturelle par la technologie, font peser désormais sur la Terre la pire des menaces. Parce que les animaux rescapés et installés en sanctuaire y piétineront l'herbe et la Terre avec tout ce qui peuple ses sols – et que les petits hommes en joie et en transe devant les concerts de leur festival préféré le feront tout autant. Parce qu'un continent qui meurt, c'est toujours un autre continent qui prospère sur son dos, parce qu'un continent qui prospère le fait toujours sur le dos d'un autre qu'il exploite et qui meurt en conséquence. Parce que le paradis ou le salut des uns est toujours l'enfer des autres. Yin/Yang, encore et toujours. Parce que le Mal, parce que la souffrance, toujours, trouvera son chemin, trouvera moyen de récolter, de réclamer son dû, de recevoir sa pitance – j'en ai cité quelques illustrations, on peut aisément en trouver une vertigineuse infinité. Et qu'aussi bien intentionné que l'on soit, on n'en sort pas. Jamais. À moins d'un miracle – rien de moins. Auquel, par principe et par sagesse, je reste ouvert, mais en lequel, jusqu'à preuve du contraire et pour l'avoir cherché avec acharnement durant des années sans jamais parvenir à le trouver ni à le voir ne serait-ce que s'esquisser, je ne crois plus.
Parce que ce monde, tout ce que l'on fait pour tenter de l'élever l'abaisse en même temps qu'il l'élève – à un certain niveau, quelque part, en effet secondaire et en conséquence, et en écho de nos actes (fussent ces échos lointains et invisibles à l'oeil nu), que nous le voulions ou non, que nous en ayons conscience ou non. Parce que tout ce que l'on fait pour tenter de l'améliorer ici l'abîme là-bas en même temps qu'il l'améliore. Parce que tout ce que l'on y construit détruit, parce que tout ce que l'on y fait naître fait mourir, parce que tout ce que l'on y bâtit prend la place de. Parce que tout miracle est aussi, quelque part et pour quelqu'un, une calamité – et toute calamité, quelque part, un miracle. Et qu'on n'en sort pas. Et qu'on n'en sortira pas. Pas ici. Parce qu'il n'est pas fait pour cela, à mon sens – ici commence la parenthèse mystique du propos, toutes mes excuses à ceux qui décrocheront. Parce que ce ne sont pas ses attributions, d'être un jour plus beau, d'être un jour plus pur, d'être un jour délivré du Mal. Il est le monde où l'on vient faire l'expérience du Mal, où l'on a le droit de le commettre et plus généralement de l'expérimenter – autrement dit, de l'exercer et de le recevoir. Et qu'en ce sens, il y est présent, inscrit dans sa matrice originelle, dans ses lois les plus fondamentales, dans son ADN, dans son écriture même. Il est l'un des deux piliers fondamentaux autour desquels ce monde est structuré, et l'atome lui-même n'échappe pas à la règle et l'illustre à merveille pour qui se penche sur sa composition duale de noyau/électrons, donc constituée d'énergies contraires – autrement dit, pour simplifier, de lumière et de ténèbres, d'une densité ténébreuse et d'inertie qui emprisonne et attache à elle une légèreté lumineuse d'énergie (au sens de mouvement). Yin/Yang, encore et toujours, au cœur même de la matière.
Non, nous n'en viendrons pas à bout. Jamais. En tout cas, je le crois ardemment. Non pas parce qu'il y aura toujours des gens, là-bas, qui, les vilains, les odieux, les récalcitrants, les dénués de bonne éducation ou de bonne volonté, ne voudront rien comprendre et continueront de faire le Mal. Mais parce que nous ne viendrons pas à bout du Mal EN NOUS. Parce que nous faisons le Mal, tous
autant que nous sommes, aussi purs ou impurs, irréprochables ou coupables que nous pensions être. Parce que nous ne pouvons pas faire autrement que de faire le Mal, sauf à renoncer à notre propre existence. Parce qu'ici-bas, exister, c'est oppresser et imposer la tyrannie de son existence à de plus faibles que soi. Ici bas, nous sommes tous spécistes et sionistes – deux tares que j'ai tant conspuées par le passé –, par exemple à chaque fois que l'on se construit ou que l'on s'installe dans une maison qui, un jour, a été arrachée à la Terre et a nécessité, pour l'établissement de notre petit havre de paix, de notre petit sanctuaire, de notre petite Terre Promise personnelle, le massacre « à l'israélienne » si je puis dire de toute la vie qui s'y déployait et qui y prospérait alors – et qui, elle aussi, pas plus pure et innocente que nous ne le sommes, était meurtrière et guerrière, comme nous, et qui ne vaut pas mieux que nous, et qui n'est pas pire que nous, qui EST simplement un autre visage de ce que nous sommes : la Vie emprisonnée dans la matière et condamnée à se déchirer et à se dévorer elle-même de par cette condition qui est, à bien des égards, une malédiction. Cette vie que l'on a détruite pour y construire sa maison, elle aussi, voulait vivre, croître – et elle aussi devait tuer pour cela. Prospérer, s'expandre, se développer, s'accomplir, céder à cette impulsion de vie et de force au fondement même de la Vie et de la Force que Nietzsche appelait la Volonté de Puissance, voilà le moteur intime qui nous meut tous et toutes dans l'énergie originelle et primordiale qui nous habite et que nous sommes – une Volonté de Puissance qui, comme l'avait bien compris le philosophe, est toujours, ici-bas, destructrice, guerrière et meurtrière. À chaque fois que l'on allume un appareil électrique – pour se chauffer, pour cuisiner, pour survivre, pour se divertir, se cultiver, croître en pensée et en plaisir d'être –, à chaque fois que l'on se déplace par véhicule ou par nos pieds pour aller travailler, voir nos proches, assister à un spectacle ou découvrir le monde et nous abreuver de paysages, de terres nouvelles et de gens nouveaux, de nouvelles contrées à conquérir, de nouvelles perspectives et vues sur le monde à embrasser, à chaque fois que l'on se nourrit par l'esprit comme par le corps, à chaque fois que l'on se désaltère, à chaque fois que l'on se soigne par quelque médication que ce soit, à chaque fois que l'on respire même, on commet un massacre abominable. Sans exception. Et nous faisons le choix de le faire – parce que sinon, c'est au moins une amputation et un flétrissement d'existence que l'on s'impose, voire même la mort elle-même (qui est aussi un choix et une possibilité, potentiellement). Nous n'en sortirons pas, parce que nous faisons le choix de vivre et acceptons le prix à payer – à faire payer plus exactement – qui est de vivre envers et contre les autres, sur le dos des autres, au détriment des autres. Et nous ne cesserons pas de le faire, parce que la Vie en nous aspire à cela – croître. En puissance de soi, c'est à dire en jouissance, en possessions, en possibilités, en capacités, en opportunités, en intensité de sensations et d'émotions, en présence au monde – ou plutôt, en intensité de sentiment d'être au monde et de sentiment de force –, en compétences, en connaissances (qui ne sont jamais que de la possession d'informations moyennant une extension et un accroissement des capacités et des possibles). C'est le mouvement le plus naturel, le plus essentiel, le plus profond, le plus pur, le plus authentique, le plus inné et le plus inaltéré de la Vie – et qu'elle est belle ainsi. Seulement, dans la réalité de la matière, cela la condamne à être meurtrière, et à faire de chaque être qui répond présent à son appel un monstre et un démon – celui de la victime qu'il sacrifie sur l'autel de sa propre extension.
Aucune idéologie, aucun système politique, aucune organisation sociale, aucun acte, aussi vertueux et courageux soit-il, ne nous en préservera ni n'en règlera le problème. Il n'y aura pas de lendemain qui chante ni de paradis terrestre, pas de « bonne façon de faire » fonctionner tout ce bazar, pas de société idéale ni vertueuse, pas de solution à la souffrance, pas de manière adéquate ni appropriée de faire marcher le monde – mais , hélas, toujours, le monde meilleur et le paradis terrestre relatif des uns au détriment et sur le dos des autres, au prix de l'enfer pour les autres. Une série américaine un peu adolescente sur le thème de la sorcellerie voyait un personnage décréter que « toute magie a un prix », que ce prix était toujours celui du sang, et qu'il serait toujours payé par quelqu'un, quelque part. En extrapolant au-delà du caractère surnaturel de « la sorcellerie », c'est aussi vrai dans tous les domaines de la vie, dans tout ce qui peut nous amener à dire avec émerveillement « c'est magique ». Il y a toujours un prix et toujours quelqu'un qui le paie, même si cela se fait loin de nos yeux – donc loin de nos cœurs, de nos bonnes consciences et de nos indignations. Et la
guitare sur laquelle je compose ma musique et qui, jadis, était un arbre qui aurait aimé vivre autre chose que la tronçonneuse qui l'a transformé en instrument de mon contentement esthétique et de ma quête de sens existentielle n'échappe pas à la règle.
En conséquence, lorsque je dénonçais certaines formes de prédation et de barbarie – d'un cœur sincère et sincèrement blessé, meurtri, déchiré –, non, personne ne méritait la dureté de certains de mes mots, ou nous la méritons tous, moi le premier. Dans des mesures variables, certes, mais c'est bien là la seule chose qui nous différencie. Il y a non pas ceux qui la méritent et ceux qui en seraient exempts parce qu'ils seraient au-dessus, à trôner sur un piédestal ou sur un sommet de pureté et d'innocence surplombant la mêlée sans y être mêlés eux-mêmes, et qui pourraient distiller d'en-haut les foudres de leurs justes et légitimes indignations et jugements. Il y a nous tous qui pataugeons dans la même mêlasse en y étant, suivant les cas, plus ou moins embourbés. Non, la fange et la pourriture de ce monde et de ses lois, de cette existence qui, à chaque pas, est toujours un combat, qui, à chaque acte, est toujours un acte de guerre, dont chaque champ d'expression est toujours un champ de bataille, nous y sommes tous et la portons tous en nous, tous autant que nous sommes, sans exception. L'égoïsme jouisseur qui accepte de tuer, pour survivre d'abord, pour jouir ensuite – autrement dit, dans tous les cas, pour vivre, à tous les degrés possibles et imaginables d'intensité, du plus limité au plus expansif –, cet égoïsme, il est en chacun de nous et il s'exprime à travers chacun de nous. Il n'y a que les morts qui peuvent se prétendre exempts de la stigmatisation de leur personne pour leur participation à l'horreur du monde qui, si l'on en croit les collapsologues, pourrait nous engloutir dans les prochains temps – une fois de plus, peut-être, car on peut trouver des raisons de suspecter ou au moins d'imaginer la possibilité que l'Histoire du monde terrestre/matériel et de l'Homme en son sein soit celle d'un éternel retour, d'un éternel recommencement, d'un éternel bégaiement dans la beauté et dans l'horreur, avec un développement croissant et volontaire de la technologie, donc de la maitrise et de l'instrumentalisation de la matière pour tenter de la dompter et de s'en rendre maitre plutôt qu'esclave, c'est à dire pour tenter maladroitement d'enrayer l'horreur et de s'extraire de manière grandissante de la fatalité morbide et terrible de la destinée et de notre condition (le fameux équilibre écologique et des espèces nécessaire au bon fonctionnement de la « Nature » par l'équilibre des massacres précité) afin de parvenir à cesser ne serait-ce qu'un peu (et si possible toujours plus) de subir le diktat et le joug de l'horreur inhérent aux lois de ladite matière en en protégeant notre propre espèce (moyennant le fait de les faire payer de manière grandissante aux autres, le prix du sang, encore une fois, on n'en sort pas). Et cela qui finirait toujours, semble-t-il, en cataclysme ou par une éradication violente et massive que l'on peut aussi appeler retour de bâton ou karma – parce que l'addition des impayés finit toujours par tomber, parce que la souffrance, toujours, en usurier scrupuleux de récolter ses intérêts auprès de ses débiteurs, réclamera son dû, parce qu'on ne s'envole jamais ici-bas : on se contente, toujours, de sauter, moyennant un effort parfois surhumain pour s'arracher à notre condition présente, puis d'avoir l'illusion de voler parce que l'on est parvenu à s'élever dans les airs durant quelques instants, pour finir par se faire rattraper par le col de la chemise par le principe de gravité et par n'en retomber que plus fort et plus durement sur le sol de la prison de notre condition. Et si, à l'échelle de l'Histoire, les instants durent parfois plusieurs décennies ou siècles, ils n'en demeurent pas moins des instants, des parenthèses.
Ce serait là le conte cruel et sinistre tout autant qu'il est enchanteur d'une éternelle tragédie réécrite encore et encore par un compositeur cruel aux intentions sinistres dont nous serions les instrumentistes, d'un auteur malveillant qui nous donne la réplique et dont nous serions les acteurs consentants et, à certains égards, les pantins volontaires qui ont appris à aimer leur soumission et leur aliénation ainsi que les esclaves serviles qui ont appris à baiser et à vénérer leurs chaînes (ou au moins à les accepter telles quelles puisque « c'est la vie, c'est comme ça ») ; et de le faire dans la résignation parce et qu'ils n'ont rien connu d'autre – ou qu’ils en ont perdu le souvenir, même s'il est enfoui et néanmoins inscrit, je le crois, au plus profond de leur cœur et de leur idéalisme, celui-là même qui les pousse à s'indigner et à vouloir batailler pour un monde meilleur, plus juste, et plus
beau qu'ils sont les premiers à désirer ardemment et néanmoins à piétiner, involontairement et malgré eux le plus souvent, par leurs actes (notamment, sinistre ironie, par les actes-mêmes à travers lesquels ils entendraient l'embellir et le purifier). Un monde meilleur gravé en nous-mêmes et dans nos plus hautes espérances – qui sont peut-être simplement des réminiscences –, façonné en notre cœur par notre instinct du Beau (donc du Juste, du Vrai, du Bon, du Bien) et que l'on pense à portée de cœur, qui est à l'image de cette part en nous-mêmes qui aime, rêve et souffre, ce monde meilleur que je crois désormais illusoire ici-bas mais qui n'est probablement une chimère que dans cette réalité-ci et néanmoins, peut-être, au fond, aussi, la résurgence subconsciente d'une mémoire enfouie en nous d'une terre lointaine qui survit en nous-mêmes dans cet idéal vivace qui nous porte et nous pousse au dépassement de soi, et qui n'en demeure pas moins quelque chose de très réel dans une autre réalité. Parce que pour un monde plus beau, plus vrai, plus pur, force est de constater qu'il nous faut regarder ailleurs, si tant est que l'on croie en cet ailleurs – ce qui est mon cas. Et peut-être se dire que cet espoir en nous est né ailleurs, vient lui-même de cet ailleurs – et qu'il est fait pour cet ailleurs, à l'image de cet ailleurs, en phase avec cet ailleurs, et que s'il est vain de tenter de le faire descendre et exister ici-bas pour cause d'incompatibilité et d'inadaptabilité à ce monde et à ses lois, il n'est pas vain d'imaginer pouvoir le revivre et le retrouver là-bas – hors de la matière, donc. Ce qui est aussi mon cas. Fin de la seconde (et dernière) parenthèse mystique.
J'ai vu récemment tourner une vidéo disant, à propos de je ne sais quel problème économique, social ou sociétal qui engendrait sa part de laissés pour comptes et de victimes, « et si on traitait le problème à la racine ? » - j'imagine que « la racine » était supposée être le capitalisme, l'oligarchie, ou quelque chose comme cela. Mais la racine, c'est notre désir de vie qui, ici-bas, enfermé, contraint et assujetti aux lois de la matière, est condamné à dominer, à oppresser, à nuire et à détruire. Mais la racine, c'est notre cerveau reptilien qui, instrument essentiel de ce « vouloir vivre » dans le domaine de la biologie, a pour charge d'en assurer le degré le plus élémentaire, la logique la plus primale – et bestiale – à savoir la survie. Mais la racine, c'est notre corps. Mais la racine, c'est l'atome. L'atome, dont les propriétés physiques les plus fondamentales engendrent chez tous les corps qui en sont constitués, vivants ou non, une déperdition permanente d'énergie, d'organisation, de structuration et de cohérence nommée entropie (physiologiquement, ce sera le vieillissement, la maladie et la mort, quelle merveilleuse et divine invention que cette « harmonie »-là – bis !) avec nécessité permanente pour les vivants d'en contrer (bien temporairement et bien naïvement) les effets en allant, pour tenter d'y remédier et d'enrayer ou de ralentir pour un temps ce processus inéluctable de lente désagrégation, prendre cette énergie et les éléments moléculaires ou plus largement matériels permettant de le contrecarrer à d'autres, s'accaparer et arracher de quoi entretenir et panser ce corps qui dépérit sur le corps, les possessions, le territoire – en résumé, sur l'existence – d'un autre – humain, animal, végétal, peu importe. L'atome, aussi, dont les propriétés qui nous rendent esclaves de la gravité nous clouent à la planète qui est notre prison et nous condamnent à écraser chaque fois que nous décidons de marcher (donc d'avancer) ou même de nous (re)poser. Bref, notre corps de matière, notre corps de chair qui, par sa constitution atomique et physiologique, porte à la fois le poids de son existence qu'il fait peser sur le sol et sur les autres, mais aussi les stigmates de sa nécessaire sustentation permanente en chaleur et en nutriments, de sa nécessaire protection des dangers et périls extérieurs et intérieurs – et qui abrite en conséquence en son for intérieur le centre névralgique et décisionnaire de la préservation de ces fonctions premières et essentielles à la survie, à savoir le cerveau reptilien.
Le cerveau reptilien, donc, quant à lui, siège de tous les instincts, injonctions intimes et pulsions de violence, de domination et d'écrasement de l'autre au nom de l'avènement de soi, de tous les instincts de confort, de paresse et du moindre effort (c'est à dire de préservation de ce capital énergétique interne toujours menacé par l'entropie, qu'il faut apprendre par conséquent à gérer comme on gère un budget et sur lequel il faut veiller comme on veille au grain, c'est à dire qu'il faut amasser goulument, stocker copieusement et conserver jalousement), siège, donc, pour résumer, des injonctions et pulsions corporelles et primales constitutives de tous les égoïsmes et de tous les
inerties, de tous les abandons à la gravité de notre condition et de nos actions, de toutes les sacrifices de l'autre sur l'autel de la perpétuation et de la satisfaction de soi, de toutes les maltraitances de ce qui est loin de soi au nom de la protection de ce qui est près de soi et fait partie de son petit monde personnel (autrement dit, là encore, au nom de la préservation de soi, ce « soi » qui, élargi, inclut tout ce(ux) que l'on a appris à aimer et auquel on s'est accoutumé). Le cerveau reptilien, aussi, comme commandeur suprême de toutes les rétributions de l'accomplissement de sa volonté par libérations d'hormones et de neuro-transmetteurs type dopamine/sérotonine/endorphine ainsi que par l'activation de tous les circuits cérébraux de la récompense générant et contrôlant par cette diffusion le plaisir et la satisfaction que l'on ressent en s'adonnant, en s'abandonnant à tous ces instincts qu'il nous dicte, comme on jette un sucre à un chien obéissant et bien dressé – mais aussi comme bourreau et exécuteur de ses propres basses œuvres envers les récalcitrants à sa tyrannie, dispensateur de toutes les punitions que sont les sentiments anxiogènes et sensations d'oppression, de crainte, de malaise, de panique si on va à l'encontre de ses injonctions et qu'on leur oppose une résistance. La carotte et le bâton, le bout de viande et le fouet, voilà qui fait de nous des mules bien chargées et des fauves bien dressés qui avancent sans broncher et lèvent la patte bien haut avec les griffes bien acérées comme on le leur demande dans le grand cirque planétaire de la confrontation permanente de nos existences meurtrières.
Le cerveau reptilien, donc, dompteur et geôlier de nos insurrections du cœur et de nos rêves de libertés, grand orchestrateur de notre soumission à l'horreur et à la peur qui nous voient tuer pour nous protéger ou nous conserver le cœur léger, et quartier général décisionnaire de toutes les quêtes de jouissance aveugle et sourde à tout ce qui crie lorsqu'il jouit et pour qu'il jouisse, dont le premier et le plus terrible commandement dont il nous intime l'ordre avec une violence sans égale qui conditionne et programme ensuite la nôtre – comme un codeur informatique programme un algorithme – est : SURVIS ! Maintiens en vie ce tas de chair programmé à mourir un peu plus à chaque seconde en essayant de faire reculer et de retarder un peu plus chaque seconde la venue de l'inéluctable – et DÉTRUIS pour cela, pour TOI ! Fais-moi perdurer, encore un peu, toujours plus. Coûte que coûte, même si tu dois massacrer à tour de bras pour cela, même si tu dois dévorer, piétiner, maltraiter, écraser, broyer, tuer ton prochain et même ton frère pour cela. SURVIS ! Même si tu dois mettre le monde à feu et à sang pour cela, même si tu dois tout brûler et qu'il ne reste rien d'autre que toi pour cela, peu importe. Une seule chose compte : SURVIS. À tout prix. Voilà son discours, voilà sa litanie ; et, pour asseoir sa tyrannie, le fouet le plus cinglant, le plus déchirant pour l'âme, le plus puissant, le plus traumatisant que l'on porte au plus profond de soi : la peur, envoyée par hectolitres d'adrénaline en décharge qui sont autant de flagellations pour nous mettre à genoux, nous faire rentrer dans les rangs et nous rendre dociles et obéissants à ses injonctions si besoin est, quoiqu'en pensent et quoiqu'en disent notre conscience, notre moi supérieur et profond et notre système de valeurs.
Le corps et l'atome. Voilà la racine du Mal, définitivement – et ceux qui s'en tiennent au capitalisme qui n'en est qu'une émanation et un symptôme parmi d'autres en restent à une couche extrêmement superficielle et en surface de la question et ne commencent pas à ne serait-ce qu'entrevoir la véritable profondeur du problème ni la véritable puissance et nature des enjeux et des forces en présence. Le corps et l'atome. Voilà notre tragédie. Voilà notre programmation à l'asservissement de l'autre à nos intérêts personnels, à l'égoïsme, à l'acceptation de la loi du plus fort qui commence quand on accepte de poser un pied par terre moyennant un holocauste, de boire une gorgée moyennant un holocauste, de respirer moyennant un holocauste – et de trouver ça normal, parce que « c'est ainsi ». Toutes les autres formes de prédation (physiques, économiques, émotionnelles, territoriales, sexuelles, etc..) plus dérangeantes pour la conscience et qui, là encore, sont, à la base, l'émanation d'une pulsion (plus exactement, d'une pulsion de vie originelle qui prend le mauvais chemin de l'oppression de l'autre pour se transformer et muter en pulsion de mort de l'autre), auxquelles nous nous soumettons ou contre lesquelles nous nous révoltons et qui ne nous choquent davantage que parce qu'elles sont plus visibles et qu'elles s'exercent et s'abattent sur des êtres qui
nous ressemblent davantage, ne sont jamais, simplement, au fond, que des holocaustes à plus grande échelle – non pas en nombre d'individus au mieux maltraités, au pire massacrés, mais en taille de ces individus qui, par sa croissance, nous rend leur martyre plus perceptible, plus évident, plus proche de nous et donc plus lourd à porter pour notre empathie (moyennant donc la nécessité de toujours plus de destruction de cette empathie en nous pour nous y adonner). Et ces oppressions et prédations sur des proies et victimes de plus grande taille, au regard de la vie, n'ont pas de raison d'être considérées comme pires ni plus condamnables que le martyre des plus petits ou des invisibles – parce que tout porte (en tout cas me porte) à croire qu'en terme de martyre, la seule vraie différence entre un homme, un cochon, un insecte, une plante et un micro-organisme est celle de la taille (et des affinités personnelle de celui qui en décrète la gravité, aussi, subjectives par nature, que nous portons tous en nous, moi le premier), et non celle de la valeur objective de la vie qu'un critère aussi arbitraire que la taille ne saurait fonder et serait bien en peine de hiérarchiser.
Nous sommes, et, jusqu'à preuve du contraire (sauf miracle (celui-là même que j'ai ardemment cherché)), nous resterons à jamais prédateurs, donc tyrans et destructeurs, générateurs de souffrance, de calvaire, de torture. De par notre corps et notre nature incarnée, nous sommes des démons (parce que tout prédateur est le démon de sa proie), à divers degrés – et contraints à cela. Pointer du doigt et stigmatiser par un discours de condamnation un prédateur (alimentaire, sexuel, territorial, peu importe, omnivore, colon, faiseur de guerre, violeur, terroriste, peu importe), c'est oublier, le temps d'un instant – celui de l'adoption d'une posture moralisatrice –, le prédateur que nous sommes, que nous acceptons d'être. C'est oublier que chacun de nos actes, aussi « bienveillant » soit-il, tue une forme de vie pour être, et que personne n'y échappe, pas même les donneurs de leçons, pas même les juges et autres distributeurs de bons et de mauvais points – et Dieu sait que j'en ai été. C'est oublier que la paille et la poutre, nous y sommes toujours, tous autant que nous sommes. Même le Christ, auquel on doit ces mots et qui a tout mon respect n'échappait pas à la règle. Il n'y a que les degrés d’égoïsme, de maltraitance et de meurtre qui varient d'un individu à l'autre (et, un peu, aussi, de motivation, mais à un niveau superficiel en réalité puisqu'on en revient toujours, au fond, à une histoire de préservation de soi (survie) ou de satisfaction de soi (vie, plaisir)) ; une variation d'intensité et de modalités, donc, tout au plus – et rien de plus.
J'ai par exemple, de mon côté, beaucoup fustigé et combattu les corridas que je trouve objectivement abominables bien que je voie en quoi c'est un peu plus compliqué que simplement cela – et que je souhaiterais toujours ardemment, personnellement, voir disparaître. Mais les concerts auxquels j'assiste moi-même, pour les plus gros d'entre eux, rien ne dit que leur organisation et logistique, que le nécessaire déploiement technologique et spatial pour leur donner corps ne cause pas autant de tort au reste du vivant que le massacre de 6 taureaux dans une arène. Qui, du Hellfest ou de la feria de Nîmes ou de Mont-De-Marsan avec leurs corridas quotidiennes, ont tué le plus, fait le plus crier et saigner la vie cette année ? Où se trouve, quand on en fait la somme, la plus grande quantité de souffrance ? Le spectacle grandiose de Mylène Farmer auquel j'ai assisté en juin et qui m'en a mis plein les yeux et le cœur jusqu'à m'émouvoir aux larmes, est-il réellement, dans toute cette infrastructure colossale et nécessaire à l'expression au monde de tant de beauté inévitablement hyper technologisée, moins meurtrier que six taureaux banderillés jusqu'à ce que mort s'ensuive ? Je n'en sais rien. J'aimerais le croire, mais rien n'est moins sûr. En tout cas, il n'est pas exonéré du prix du sang, loin s'en faut. Et je le sais. Est-ce que la souffrance engendrée par la satisfaction d'un plaisir culturel est plus justifiable ou moins condamnable que celle inhérente à un plaisir gustatif ? Là encore, rien n'est moins sûr – et dans les deux cas, dans la balance, c'est plaisir de l'un et souffrance de l'autre. Dans tous les cas, est-ce que cela rend la mort plus douce à ceux qui la reçoivent ? Non, assurément. Et je le sais. Et pourtant j'y vais, en le sachant. Parce que cela fait partie de ma vie, de ce qui nourrit mon sentiment d'existence – et le sens de mon existence – au monde. Et nul besoin de concerts extravagants aux infrastructures vertigineuses pour cela. Ça commence avec la guitare sur laquelle je compose ma propre musique ou avec les livres qui me nourrissent l'âme et la pensée. Et quand bien même il n'y aurait plus de culture puisqu'elle est
meurtrière dans sa production et que l'on déciderait de s'en passer par respect pour le vivant (au prix de quelle incommensurable perte !), on ne résoudrait pas le problème pour autant. La moindre balade dans la nature est un holocauste d'insectes et de plantes foulés par nos pieds meurtriers – alors même que l'on pense souvent y être « en harmonie », avec la Nature (et dans une forme de jouissance éthiquement inattaquable en conséquence), « en communion » avec celle-ci ; ce qui est en partie vrai (côté Yang), mais en partie seulement, puisque nous y sommes aussi en destruction (le Yin qui, toujours, sans exception, l'accompagne et lui correspond). Les plaisirs simples, les plaisirs – moralement – purs, les plaisirs innocents n'existent pas. Les actions, les gestes, les choix purs et innocents n'existent pas. Et on n'en sortira pas. Et que pointer du doigt la culpabilité des autres dans ce qu'ils font d'un ton accusateur, c'est toujours faire l'impasse sur la sienne.
Nous autres qui dénonçons la corrida ou toute autre maltraitance sur ces réseaux sociaux qui permettent à chacun d'exprimer ce qui l'agite et ce qu'il est pour le meilleur et pour le pire (en l'occurrence, dans ce cas-là, c'est notre indignation), nous le faisons via des bijoux technologiques qui regorgent de sang – celui des enfants d'Afrique morts pour l'extraction des précieux minerais nécessaires à leur fabrication, celui des enfants d'Asie mis en esclavage pour le montage en machine de toutes ces pièces à moindre coût tellement dérisoire que ç'en est inhumain et honteux, celui des poissons de Fukushima qui se voient pousser un troisième œil à cause de l'électricité nucléaire qui alimente nos merveilleux joujoux high tech, et sans toutes ces maltraitances et exploitations, ces machines n’existeraient pas ou elles le feraient à des prix inabordables qui nous empêcheraient d'en faire l'acquisition. Les serveurs eux-mêmes qui nous permettent de communiquer en ligne sont écologiquement dévastateurs. Et pourtant nous le faisons. Parce que ces machines et tout ce qu'elles nous permettent d'effectuer comme tâches et comme mise en relation à l'autre et au monde font partie de nos vies, de ce qui nourrit nos êtres et nos sentiments d'existence, et le sens de nos existences ici. Et que chaque fois que l'on se nourrit, il y a quelqu'un qui périt pour cela. Chaque fois. Sans exception. Et qu'on ne veut pas le voir pour pouvoir s'octroyer le droit de s'indigner de la tyrannie exercée par les autres – mais que cela ne l'empêche pas d'être et de pouvoir être imputé à notre propre tyrannie. Dénoncer et tenter d'interdire la tyrannie d'un autre, c'est toujours oublier que les autres auraient autant de bonnes raisons de s'indigner de la nôtre et de nous l'interdire aussi. Quoi que l'on critique chez l'autre, le faire, c'est toujours oublier qu'il existe une forme de vie, aussi petite soit-elle, à laquelle nous faisons pareil ou pire. « Le droit à la vie » que l'on estime légitime au point d'en faire le slogan d'un morceau de rap d'une artiste altermondialiste et humaniste qui a toute mon affection, c'est le droit réclamé de tuer sans être tué soi-même, d'exercer sa propre tyrannie sur la vie de par son existence et ses jouissances (écouter ou enregistrer un album de musique en fait partie) tout en étant préservé de la tyrannie d'un plus fort que soi qui serait potentiellement son prédateur ; autrement dit, quelque part, c'est intellectuellement une inconsistance et moralement une indécence. Le terroriste, le violeur, le dictateur – bref, en un mot comme en cent, le démon, parce qu'encore une fois, tout prédateur est toujours le démon de sa proie –, toutes ces figures quasi archétypales du Mal que l'on a appris par manichéisme au catéchisme de la bien-pensance à haïr et à conspuer en se croyant moralement supérieur à elles (et, pour tout dire, pas de la même espèce, les reléguant au rang de « l'inhumain », du « monstre » pour mieux ne pas avoir à questionner ce qu'ils pourraient avoir à nous apprendre de nous-mêmes et de notre propre monstruosité) c'est – aussi – nous.
Alors, faut-il tout autoriser, cesser d'interdire quoi que ce soit pour autant et laisser ainsi libre cours à toutes les violences, à toutes les oppressions ? Je ne le pense pas. En tout cas je ne le souhaite pas. Cela ne ferait qu'engendrer un immense chaos, celui de l'ego – donc du cerveau reptilien – débridé et sans contrainte extérieure pour le dompter et le tenir en respect, donc livré à lui-même et potentiellement en mode open bar, le laissant à l'échelle individuelle avec les seules contraintes et régulations très hypothétiques et aléatoires qui sont celles, intérieures, de l'élévation de conscience et de l'autodiscipline de la personne elle-même dont on sait le peu de confiance que l'on peut leur accorder et à quel point elles sont immensément perfectibles dans la plupart des cas (et non, je ne
suis pas anarchiste, donc à grande échelle et au niveau de la masse je n'y crois pas), alors que j'aspire du fond du cœur à la société pétrie de la plus grande compassion, bienveillance et protection des plus faibles de l'appétit carnassier des plus forts possible. Mais je sais désormais à quel point toute posture de dénonciation et toute tentative ou revendication d'interdiction est subjective, partisane, arbitraire – et, quelque part, injuste, incohérente, indécente. Et en cela, moralement très limitée et immensément perfectible elle aussi. Je sais que toute approche moralisante est nécessairement, à bien des égards, à la fois profondément belle et noble, mais aussi profondément illégitime et pétrie de contradictions. Et je sais que si l'on en poussait la logique dans ses derniers degrés de cohérence, plus personne n'aurait le droit de rien faire, pas même d'exister, à peine d'être en vie. C'est un peu comme le personnage de la reine Cersei dans Game Of Thrones qui arme et lâche les moineaux puritains en milices des mœurs et de la morale sur les vices des autres et qui les voit ensuite se retourner contre elle et lui imposer la marche de la honte – tout comme, en tant que militant anti-corrida, il m'est arrivé de participer parfois à des haies de déshonneur. Nous sommes tous des Cersei en puissance à notre niveau, en position potentielle d'arroseur arrosé et d'accusateur accusé. Et je ne dis pas en cela que rien n'est grave et que rien ne doit être dénoncé. Je dis, au contraire, que tout est grave et que tout doit être dénoncé – dans une égale et juste mesure.
À cet égard, pour filer la métaphore et au risque de choquer (je n'en suis plus à ça près), quiconque dit que la vie ici-bas est belle, est, à mon sens, en cela, semblable et comparable à un aficionado de corrida : il acclame les jolies passes du matador, l'esthétique, la technique et la sureté du geste, le caractère impressionnant de la prouesse, la grâce du mouvement, les plis de la cape qui vole joliment, l'habit de lumière que le soleil, en tombant dessus, rend littéralement flamboyant et le courage du matador d'aller dompter sa peur et regarder en face la menace de sa propre mort, il loue la dimension esthétique du combat (que les amateurs de la série Game of Thrones ou du cinéma martial connaissent bien, et Dieu sait qu'il y en a), il tressaille et jouit de la chorégraphie orchestrés au rythme des assauts belliqueux du taureau et avec eux, de la danse en fait, parce qu'il s'agit bel et bien d'une forme de danse, physiquement et métaphoriquement, même si c'est une danse de mort et avec la mort ; autant de choses qui vont interpeller et ravir son sens esthétique, réveiller sa fibre lyrique, soulever ses questionnements métaphysiques, embraser ses émotions, le faire participer à une communion rituelle (fût-elle sacrificielle) et baigner dans une ferveur de masse et une extase commune quasi religieuse – et il trouve tout cela fort agréable et plaisant, et il sort de l'arène la tête en ébullition et le cœur en émoi comme on sort d'une église ou d'une salle de cinéma, voire d'une méditation en forêt (« Nature is Satan's church » comme le disait si justement le personnage d'un film). Mais il le fait en oubliant qu'en dehors de tout cela, au milieu de tout cela, au cœur du déploiement de toute cette « beauté » et en condition d'existence de cette dernière, se trouve un massacre proprement abominable – qui, si l'on écoute véritablement le cœur en nous, siège de la compassion et que de ce que nous portons de plus haut, ôte sur-le-champ et à l'instant tout plaisir, toute délectation et acclamation de ladite beauté, et la gâche irrémédiablement et sans appel. « L'amoureux de la vie » (entendre, la vie terrestre) ne fait rien d'autre que cela. Définitivement, apprécier la vie ici-bas, c'est comme apprécier la corrida : c'est occulter la quantité astronomique de souffrances, de cri et de sang qui s'y déversent à chaque instant de notre appréciation et, non pas conjointement ni en dehors de notre appréciation, mais en prix à payer POUR notre appréciation, en condition d'existence de notre appréciation, et ne se focaliser que sur ce qui est esthétique et plaisant à regarder, sur les jolis gestes et le joli froufrou que l'on acclame d'un « olé » approbateur. C'est, d'une manière générale, ne s'attarder que sur la partie lumineuse du monde et refuser volontairement d'en embrasser aussi la face ténébreuse conjointe et conséquente, pourtant tout aussi importante, présente et constitutive de cette réalité que l'on qualifie indécemment de « belle » - et, au passage, c'est être à 50% aveugle.
Car la vie terrestre est ainsi, belle et terrible, et terrible de beauté et de tragédie, et meurtrière dans sa beauté, dans les actes de création et de manifestation de cette beauté – et nous sommes, en conséquence, toujours un peu coupable, toujours un peu aficionado ou amateur de corrida, dans la
jouissance que l'on peut en tirer. Là encore, je n'échappe pas à la règle, moi qui, comme tout le monde, jouit de ces beautés et plaisirs terrestres lorsque je choisis, le temps d'un instant de joie et de délectation d'un plaisir coupable, d'oublier tout le Mal qu'il y a derrière. Dire « j'aime la corrida » ou « j'aime la vie » (au sens terrestre du terme), c'est, au fond, quand on y pense, rigoureusement la même chose, à peu de choses près. C'est dire « oui, bon, je sais, la mort, le sang, le martyre, d'accord, mais quand même, olé, la belle passe, quoi ». La seule différence – notoire – chez les amateurs de corrida est que le massacre et l'effusion de sang, eux, ils les ont sous les yeux, ils y assistent directement et en tirent souvent jouissance, et cela nécessite – pour ceux qui, au contraire, du moins à ce qu'ils en disent (avec sincérité ou non là n'est pas la question), n'y prennent pas spécialement plaisir et ne sont pas, dès lors, pour le coup, dans la vulgaire sustentation d'une perversion sadique et d'une pathologie mentale psychotique authentique et avérée travestie en raffinement esthétique pour la façade et pour la forme dont rien ne peut justifier moralement qu'on la nourrisse (et je pense qu'ils sont, s'ils existent, une minorité au sein de ce public, mais je n'irai pas prétendre qu'ils n'existent pas pour autant) –, cela nécessite donc, pour eux, un effort de négation et d'aveuglement volontaire plus grand et une plus grande quantité de mauvaise foi pour parvenir à ignorer la dimension sanglante et barbare de la pratique qu'ils acclament et pour réussir à passer outre. Pour nous c'est plus facile ; nous savons, intellectuellement, en y réfléchissant lorsque l'on se donne la peine de le faire, le massacre qui se cache derrière nos marottes, nos hobbys, nos passions, nos extases de contemplation, mais nous ne le voyons pas en temps réel, et il ne s'invite pas à la fête pour gâter notre plaisir et notre bonne conscience. Cela fait une différence réelle, évidemment, entre eux (les amateurs de corrida) et nous – parce qu'il faut plus de cruauté pour jouir en assistant que pour jouir en occultant, et qu'en cela tout n'est pas strictement équivalent ni à mettre au même rang. Mais à un certain niveau, cela relève aussi du détail et de l'anecdotique. Le degré diffère, mais cela participe d'une même logique et, en cela, mérite d'être mis dans le même sac même si ça ne sera pas au même étage ou compartiment. Le fond en reste inchangé, ou peu s'en faut. Et les victimes de nos appréciations des plaisirs de cette vie et de cette dimension en sont tout autant crucifiées.
« La vie est belle »... Nous ferions mieux d'y réfléchir à deux fois avant de professer une telle phrase, une telle ineptie qui, quoiqu'à 50% vraie, est tellement, de par les 50% restants, de par les 50% hurlants et sanguinolents restants, immensément fausse (cela reviendrait à dire qu'on a assisté à un concert magnifique alors qu'il y a eu 50% de fausses notes et de dissonances, pas très mélomane ni très exigeant tout de même comme appréciation) qu'une telle affirmation relève à bien des égards et en conséquence de l'insanité pure et simple – ou de la cécité et de la surdité pure et simple, et les pires de toutes, à savoir celles du coeur. La vie ici-bas est à la fois profondément belle et profondément laide, à parts égales. Point. De jolis froufrous virevoltants et un taureau qui pisse le sang. Et si nous savons l'apprécier telle qu'elle est, c'est bien que nous sommes aussi à son image. Autrement dit, au moment de la déclarer ou simplement de la trouver « belle » malgré cela, laids comme elle... Et une fois encore je n'échappe pas à la règle. Non, la vie n'est pas belle, pour qui accorde un sens un tant soit peu élevé doté d'un tant soit peu de valeur à la notion de beauté et qui n'irait pas accorder à la défécation d'un âne sur une toile le qualificatif d'oeuvre d'art. Parce que de savoir tout ce que l'on écrase à chaque fois que l'on marche devrait nous voir considérer le moindre de nos pas comme une véritable tragédie. C'est aussi vrai de la moindre de nos respirations. Alors inutile de dire que c'est un milliard de fois vrai des moindres de nos actions, plaisirs et contemplations qui nous poussent à glorifier cette vie, aveugles que nous sommes, enfants cruels, irresponsables, inconscients et inconséquents que nous sommes.
Et pour tordre le cou à une idée reçue et savamment entretenue par les milieux « spirituels » autoproclamés selon laquelle le degré d'élévation en conscience et en esprit d'une personne se mesurerait à son degré de félicité et d'appréciation de l'existence terrestre avec toutes ses jouissances – en clair, dis-moi à quel point tu « chantes la vie » et je te dirai à quel point tu es élevé en esprit, une sorte de version alternative et newage en somme du concours de celui qui a la plus grosse (joie, adéquation ou sentiment d'harmonie fusionnelle au monde, etc... dans ce cas précis) –,