Aude-E. Fleurant : « Pour la première fois depuis 2010, les ventes des 100 plus grandes compagnies productrices d’armes ont augmenté »

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Comme à son habitude OSINTPOL profite de ses liens avec Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) pour mettre de l’avant les données produites en accès libre par cet organisme sur les marchés de défense. Chaque année le SIPRI procède au classement des 100 plus importantes firmes de défense au regard de leur chiffre d’affaires. À l’occasion de la publication aujourd’hui des données relatives à 2016, Yannick Quéau a interrogé Aude-Emmanuelle Fleurant, directrice du programme armements et dépenses militaires du SIPRI et par ailleurs collaboratrice d’OSINTPOL.

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Ajouté le 11 décembre 2017
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EAN13 ISSN2492-248X
Langue Français
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OSINTPOL
Décryptage
Aude-E. Fleurant : « Pour la première fois depuis 2010, les ventes d’armes des 100 plus grandes compagnies productrices d’armes ont augmenté»
11/12/2017 propos recueillis par Yannick Quéau
Comme à son habitude OSINTPOL profite de ses liens avec Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI)pour mettre de l’avant les données produites en accès libre par cet organisme sur les marchés de défense. Chaque année le SIPRI procède au classement des 100 plus importantes firmes de défense au regard de leur chiffre d’affaires. À l’occasion de la publication aujourd’hui des données relatives à 2016, Yannick Quéau a interrogéAude-Emmanuelle Fleurant,programme armementsdirectrice du et dépenses militaires du SIPRI et par ailleurs collaboratrice dOSINTPOL.le document (enLe classement ainsi que anglais)anadselyfaisant ressortir les éléments essentiels peuvent être consultés sur le site du SIPRI en cliquant sur l’image ci-contre.
Fonds de dotation OSINTPOL
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À la lecture des données de cette année, il semble que les firmes dominantes du marché des armes se portent mieux. Est-ce que la crise de 2008 a fini de faire sentir ses effets sur l’offre en armements ?
De manière générale, il est permis de le penser. En 2016, on observe en effet que pour la première fois depuis 2010, les ventes des 100 plus grandes compagnies productrices d’armes ont augmenté. La croissance est de 1,9 pourcent par rapport à 2015(graphique 1). Toutefois, la situation n’est pas homogène pour toutes les régions. L’inversion de la tendance baissière observée depuis 2011 concerne surtout les pays de l’hémisphère occidental, c’est-à-dire les pays dont les compagnies fabriquant des armes pèsent le plus lourd dans le Top 100. Le changement de trajectoire tend à indiquer que «l’austérité» budgétaire imposée par les États-Unis et les États européens suite à la crise économique de 2008 est terminée en ce qui concerne la défense.
Graphique 1. Total des ventes d’armes des compagnies dans leTop 100 du SIPRI, 2002-2016
500 450 400 350 300 250 200 150 100 50 0
2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Source : SIPRI, 2017
USD Courants
USD constants de 2016
De plus, certains États, notamment la France, ont cherché à sanctuariser leur budget militaire des compressions, particulièrement la catégorie liée aux achats d’armements qui, pour la majeure partie des ressources, atterrit dans les coffres des entreprises nationales. Àcela vient s’ajouter des participations à des opérations militaires en Afrique du Nord et subsahariennes et au Moyen-Orient qui ont tendance à augmenter la demande en armements, par exemple, en munitions et services diversd’entretien ou de transport logistique.
Cela dit, le fait que la tendance globale soit largement dominée par les entreprises américaines et ouest européens tend à occulter des dynamiques importantes
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observables dans d’autres régions du monde.On pense ici aux augmentati3ons de ventes d’armements des entreprises sud-coréennes année après année et au ralentissement du taux de croissance des ventes d’armes de la Russie.
La chute majeure des prix du pétrole et du gaz de 2014 a aussi eu des effets importants dans les pays pour lesquels ces activités représentent une source majeure de revenus. La baisse des prix de ces matières premières a affecté plusieurs marchés d’exportation, comme le Venezuela, par exemple, limitant certains débouchés pour les pays producteurs (la Russie dans ce cas).
Quels sont les principaux développements pourl’industrie des armements dans le Top 100 cette année?
À l’échelle des compagnies, on remarque comme de coutume, des trajectoires assez contrastées. Par exemple, un examen des ventes d’armes des trois firmes d’armements allemandes classées dans le Top100 montre que les producteurs d’armements terrestres Krauss-Maffei Wegmann et Rheinmetall ont augmenté leurs ventes de manière significative via des livraisons de véhicules blindés et de sous-systèmes à la Bundeswher et à l’export, alors que le producteur naval ThyssenKrupp présente des revenus en baisse, malgré un carnet de commandes bien garni. En ce qui concerne ThyssenKrupp, il est difficile d’identifier clairement la raison expliquant la chute des ventes observée en comparaison 2015. Il est possible que ce soit une question de cycle. En effet, le groupe a vendu plusieurs plateformes au cours des dernières années. Comme il s’agit de systèmes très coûteux comme sous-marins et de navires de surface gros tonnage, une année sans livraison peut avoir des impacts visibles sur les ventes d’armes de l’entreprise.
Aux États-Unis, un développement majeur est observé pour le plus important producteur d’armements au monde, l’américain Lockheed Martin. Cette entreprise trône en tête de liste du Top100 du SIPRI depuis 2009, mais l’écart avec la firme occupant le second rangBoeings’est accru de manière significative en 2016. Cela est en partie dû à la finalisation de l’intégration de Sikorsky, un producteur 1 d’hélicoptères, acquis en novembre 2015, mais aussi à la montée en cadence des livraisons de l’avion de combatmultirôle F-35 aux forces armées américaines et à l’export.
Il est aussi intéressant de noter que pour le moment le «Brexit» ne semble pas avoir affecté les entreprises d’armements britanniques au niveau de leurs revenus. Le Royaume-Uni est le pays européen qui classe le plus d’entreprises dans le Top 100 et donc celui qui pèse le plus lourd dans le classement après les États-Unis. On peut néanmoins estimer que la dévaluation de la livre sterling par rapport au dollar américain a probablement eu des impacts sur les chiffres. C’est sans doute le cas pour une entreprise comme BAE qui a d’importantes activités aux États-Unis.
1 Aude-E Fleurant, «Sikorsky, Lockheed Martin et l’État fédéral américain: trois acteurs au cœur d’une opération industrielle majeure»,Décryptage d’Osintpol, 21 octobre 2015.
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États-Unis 58%
Corée du Sud 2% Japon 2% Italie 3%
Trans-Europe 4%
Israël 2%
a En millions USD constants de 2016
Autres 4%
Inde 2%
Allemagne 1%
Royaume-Uni 10%
Russie 7%
Tableau 1.Top 10 des firmes productrices d’armements en 2016
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Graphique 2. Part en pourcentages des compagnies du Top 100 du SIPRI par pays, 2016
Source : SIPRI, 2017
Source : SIPRI, 2017
France 5%
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Certaines entreprises britanniques sont aussi partenaires du F-35 et profite5nt de la dynamique rencontrée par la plateforme. C’est le cas de BAE, bien sûr, mais aussi de l’équipementier GKN qui a vu ses ventes croître de manière significative (+43,2 pour cent) maintenant que le programme entre dans une phase de production et de livraison plus soutenue que par le passé.
La hiérarchiedes firmes productrices d’armements esttoujours dominée par les compagnies américaines. Quelles sont les trajectoires de ces dernièreset qu’elles sont leurs perspectives pour les prochaines années ?
Les multiples annonces de nouveaux programmes majeurs, dont celui du renouvellement des capacités nucléaires militaires (incluant les vecteurs, les têtes et les infrastructures) tendent à indiquer que les sommes consacrées aux achats ont ou vont augmenter au cours des prochaines années.
Toutefois, le processus budgétaire national continue d’êtresoumis à la Loi sur le contrôle budgétaire, qui instaure des plafonds de dépenses. Votée en 2010, cette loi décriée par pratiquement tous les acteurs de la scène politique américainen’a toujours pas été modifiée et pourrait limiterl’ampleur dessommes injectées pour les nouveaux programmes d’armements qui sont planifiés.
De plus, malgré un certain consensus au Congrès quant à la pertinence de hausser les dépenses militaires, d’autres dossiers économiques(programme de santé «Obamacare», la neutralité du net, le redécoupage des districts législatifs, le contrôle des armes légères, etc.) sont très clivants et pourraient également faire échouer l’adoption d’un budget pour 2018.À cela s’ajoute le problème des ressources fiscales alors que le Congrès vient tout juste de valider un allègement des impôts pour les plus riches.
Ces dernières années les firmes européennes ont beaucoup exporté des plateformes majeures (navires, avions de combat, notamment). Comment se traduisent ces succès à l’export dans les données du SIPRI ?
Comme c’est le cas dans pratiquement tous les pays producteurs, le principal client des firmes d’armementsest le ministère de Défense nationale. En ce qui concerne les firmes européennes, les exportations peuvent représenter un apport important à leurs chiffres d’affaires, maisles dynamiques sont parfois variables d’une année à l’autre. En Europe, l’étroitesse des demandes nationales fait en sorte que le maintien des capacités de production de certains types d’armements ou de ses composants peut être compromis en cas de commandes insuffisantes.
C’est d’ailleurs sous cet angleque les exportationsd’armessont souvent présentées au public par les acteurs du domaine. On entend régulièrement cette hypothèse voulant que les entreprises européennes «dépendent» des exportations pour leur survie,mais elle n’est soutenue paraucune démonstration empirique robuste et
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elle reste donc difficile à valider. La définition du concept de dépendance reste en la matière éminemment problématique.
Puisqu’il est question d’exportation, on doit relever que les compagnies ne présentent pas toujours la part de leurs revenus annuels attribuable aux marchés étrangersdans leurs chiffres d’affaires. Il est souvent mention dela valeur globale des contrats lors des signatures ce qui ne dit pas grand-chose ni des sommes finalement payées par les pays importateurs, ni de ce qui est couvert par ces montants (plateformes, transferts de technologie, part de la production locale…), ni des échéances de paiements. Parfois, des montants sont publiés dans les rapports annuels, mais ils restent difficiles à vérifier sachant que le prix unitaire des armements vendus demeure confidentiel. Lorsqu’il s’agit de plateformes majeures et coûteuses comme des avions de combat ou des frégates, des augmentations substantielles de ventes peuvent tout de même être corrélées à des livraisons.C’était le cas, par exemple, pour Dassault en 2015. De manière générale, on note que pour les groupes pour lesquels les exportations représentent un pourcentage relativement élevé des ventes totales d’armes, les chiffres d’affaires ont tendance à varier de manière prononcée année sur année.
Les firmes françaises affichent-elles des singularités par rapport à ce portrait général des acteurs industriels européens ?
La France, avec 5 pourcents du total du Top 100, est le second plus important producteurd’armements ouest-Européen derrière le Royaume-Uni, mais devant l’Italie. Le pays classe pratiquement chaque année six compagnies dans le Top 100. L’une d’elles —Thalesse hisse occasionnellement dans le Top 10. C’est d’ailleurs 2 le cas en 2016 . Le groupe affiche une augmentation de ses ventes de 0,9 pourcent e et se positionne au 10 rang juste derrière le groupe italien Leonardo.
Tableau 2.Firmes productrices d’armements établies en France et figurant dans le Top 100 du SIPRI en 2016
a En millions USD constants de 2016 b Firmes transeuropéennes dont le quartier général est établi en France c DCNS est devenue Naval Group en 2017.
Source : SIPRI, 2017
2  À condition de considérer BAE Systems Inc. et sa maison mère, BAE Systems UK, comme une seule entité.
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Ventes d'armes
Source : SIPRI, 2017
Graphique 4. Valeur de ventesd’armestotal des ventes des firmes françaises en et 2016 en millions USD
Dassault Aviation Group
Nexter
DCNS**
Dassault Aviation Group
0
Airbus*
MBDA*
2016
10000
30000
20000
50000
40000
70000
60000
0
Airbus*
Thales
DNCS**
Thales
MBDA*
2000
4000
Ventes civiles
Nexter
* Firmes transeuropéennes dont le quartier général est établi en France ** DCNS est devenue Naval Group en 2017.
CEA
Safran
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CEA
Safran
Source : SIPRI, 2017
10000
12000
6000
8000
* Firmes transeuropéennes dont le quartier général est établi en France ** DCNS est devenue Naval Group en 2017.
14000
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2015
Graphique 3. Valeur de ventesd’armesdes firmes françaises en 2015 et en 27016 en millions USD de 2016 (valeurs ajustées en USD constant pourl’année2015)
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Malgré cela, les ventes d’armes des firmes françaises ont diminué de 0,8 pourcent en 2016 par rapport à 2015. Cette baisse modeste est surtout à mettre au compte de la réduction sensible des ventes de fabricant d’avions Dassault (-24,8 pourcents). Ces résultats tranchent significativement avec une année 2015 où la croissance des ventes d’armes du groupe avait atteint 67,5 pourcents par rapport à 2014 grâce à la livraison d’avions de combat Rafale à l’Égypte ainsi qu’à des paiements du Qatar dans le cadre d’une commande de ce même appareil. Le groupe e Nexter, listé au 82 rang, montre aussi une chute non négligeable de ses ventes en 2016 avec -19,4 pourcents.
Si la décroissance des ventes française reste faible, c’estprincipalement le fait des performances des entreprises plus proches de la tête du classement. Naval Group (ex-DCNS, firme productrice de navires de guerre et autres systèmes d’armes navals) affiche une croissance de +4,6 pourcents, Safran (moteurs d’avions, électronique embarquée, trains d’atterrissage…), faisant encore mieux avec +9,2 pourcents de hausse.
3 On l’observait déjà l’année passée, mais la progression des firmes russescontinue d’être contrariée. Quels sont les facteurs expliquant le ralentissement de leur croissance et celui-ci est-il appelé à perdurer ?
Il est difficile deprédire si les freins actuels aux ventes d’armes russes vont perdurer ou non. En effet, le facteur principal du ralentissement du taux de croissance des ventes d’armements russes est la chute du prix des matières premières, notamment le pétrole et le gaz, une source importante de revenus pour le paysainsi que pour certains de ses principaux marchés d’exportations, comme le Venezuela.
Bien que le gouvernement ait cherché à sanctuariser son industrie d’armement des impacts de la chute des prix des matières premières,la réalité est qu’il y a moins de ressourcesdisponibles, y compris pour le secteur de l’armement. Pour rappel, en 2016, les dépenses militaires russes accaparaient 5,3 pour cent du PIB du pays. Il s’agit d’unseuil qui soulève quelques doutes quant à sa soutenabilité dans le temps.
Que penser de la croissance affectant les firmes de Corée du Sud ?
Cela fait plusieurs années que les firmes d’armements sud-coréennes affichent des augmentations substantielles de leurs ventes d’armes, mais le pourcentage (+20,6 %) de croissance pour 2016 est spectaculaire. Le contexte sécuritaire régional est particulièrement volatile, ce qui tend à augmenter la demande en équipements militaires.
3 Aude-E. Fleurant : «Les firmes d’Europe occidentale ont inversé la tendance baissière de l’année dernière», propos recueillis par Yannick Quéau,Décryptaged’OSINTPOL,5 décembre 2016.
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Le fait que le ministère de la Défense du payss’approvisionne en armesde9plus en plus auprès des entreprises nationales au lieu dimporter explique une bonne partie des hausses des dernières années. Les multiples mouvements de fusions et acquisitions ont aussi remodelé le paysage industriel et contribué à faire croître les chiffres d’affairesdes compagnies sud-coréennes dans un Top 100 qui, on peut le rappeler, met l’emphase sur les acteurs producteurs d’armes les plus importants.
Graphique5. Variation en pourcentages des ventes d’armes des compagnies dans le Top 100 du SIPRI par pays, 2015-2016
-10,0%
Autres Inde Allemagne Israël
Corée du Sud Japon Italie
Trans-Europe France Russie
Royaume-Uni États-Unis
-5,0%
Source : SIPRI, 2017
0,0%
5,0%
10,0%
15,0%
20,0%
25,0%
Les Sud-Coréens ont fait le choix au début des années 1970 de développer des capacités nationalesde production d’armements.C’est un projet qui cherchait avant tout à limiter le plus possible la dépendance à des fournisseurs étrangers pour l’approvisionnement en armes dans un environnement sécuritaire régional tendu. Contrairement àd’autres pays poursuivant des objectifs similaires, Séoul a atteint une bonne part de ses objectifs et les firmes du payss’imposentmaintenant à l’export.
Toutefois, le processus n’est pas terminé, les firmes du pays maintiennent toujours des partenariats importants avec des entreprises occidentales pour les projets plus complexes. Si la Corée du Sud n’est plus un pays émergent en matière de production d’armements, elle n’a pas encore, en dehors de quelques niches spécifiques, le degré de maturité et la capacité de développement des pays les plus avancés.
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Quels sont les enseignements du Top 100 de cette année en ce qui concerne d’autres pays émergentscomme le Brésil, la Turquie ou l’Inde, par exemple?
Une des caractéristiques partagées par ces pays estle fait qu’ils poursuivent des stratégies visant à construire une base industrielle militaire nationale. Pour y parvenir, les gouvernements de ces États demandent des participations industrielles substantielles, notamment des transferts de technologies, de la part des entreprises étrangères. La raison principale présentée pour soutenir ce projet est l’autonomie d’approvisionnement.Au-delà de ces caractéristiques, chacun de ces pays présente des dynamiques particulières.
Il est bien connu que le projetd’industrialisation militaire indien, démarré il y a plusieurs décennies, achoppe de manière quasi systématique et que le pays reste tributaire de la participation de firmes étrangères qui sont surtout russes, européennes et plus récemment, américaines.
Le projet brésilien, quant à lui, est possiblement fragilisé par la situation politique instable du fait des nombreux scandales de corruption. On remarque que Embraer rapporte une augmentation de son chiffre d’affaires en 2016 (+14,8%). Cette entreprise est la seule du pays capable de ses hisser dans le Top 100 et des doutes subsiste sur son appétit pour le marché des armements. On peut rappeler que, pour le Brésil, il s’agit de la seconde mise en œuvre d’un programme visant à créer une industrie d’armement nationale, suivant une initiative similaire lancée dans les années 1970 et avortée au tournant des année 1980 et 1990.
En ce qui concerne la Turquie,le projet d’industrialisation semble se porter mieux que pour le Brésil et l’Inde, mais le pays n’est pas encore arrivé au stade atteint par la Corée du Sud, par exemple.La trajectoire suivie par le régime d’Erdogan pourrait dans le futur tendre les relations avec des fournisseurs d’armes traditionnelles, au premier rang desquels figurent les États-Unis (aéronautique)et l’Allemagne4 (marine et terrestre) .
Ce que les expériences d’industrialisation militaire passée éclairent est le fait qu’elles sont très coûteuses, qu’elles se déploient sur des décennies et qu’elles sont extrêmement risquées. Leur soutenabilité dans le temps représente aussi un défi, notamment au niveau de l’export, où la concurrence est féroce.
Comment se comportent les firmes japonaises sur les marchés des armements?
Elles agissent de manière très prudente. Bienque l’interdiction d’exportation d’armements ait été levéepar les autorités de Tokyo, les règles en ce qui concerne lestypes d’équipements etles pays récipiendaires demeurent très strictes. De plus,
4  Yannick Quéau : «La Turquie est un des membres de l’OTAN produisant l’effort relatif le plus soutenu en matière de défense», propos recueillis par Bruno Lancessseur,Décryptage d’Osintpol, 22 octobre 2015.
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comme toute activité de production dans ce marché, les résultats de ce t11ype de décision mettent du temps à être visibles, les projets se déployant sur plusieurs années.
Il faut aussi garder à l’espritplusieurs éléments. D’abord, les firmes japonaises qui produisent les équipements pour les forces d’autodéfense sont les gros conglomérats industriels du pays comme Mitsubishi et Kawasaki. On parle de firmes où les segments dédiés aux armements représentent des parts très faibles duchiffre d’affairestotal des entreprises.
Ensuite, si ces entreprises sont habituées à négocier avec le gouvernement japonais, elles ont très peu d’expérience dans le marché international de l’armement.Lecas de l’appel d’offres pour le renouvellement de la flotte desous-marins australiens, où les Japonais dirigeaient un consortiumd’entreprises, tend à souligner cette dimension. Finalement, leur offre n’a pas été retenue, mais la réticence affichée par certaines des entreprises nippones quant aux transferts de ces plateformes était palpable.
De manière plus générale, ne trouvez-vous pas que le Top 100 du SIPRI renforce les analogies sportives déjà omniprésentes dans le marché des armes? Quels sont ses apports à la recherche en étude de la paix?
Le Top 100 est intéressant en lui-même, car il permet une certaine visibilité sur l’industrie, bien que cene soit que surla partie émergée de l’iceberg. Le SIPRI présente chaque année des données basées sur des définitions claires et transparentes, données qui sont obtenues et diffusées en sources ouvertes. La démarche permet une validation des chiffres par la communauté des chercheurs du domaine et elle offre une cohérence au fil des années.
La présentation des entreprises dans une hiérarchie établie en fonction de la valeur de leurs ventesd’armes est une manière parmi d’autres de faire les choses. C’est effectivement une approche qui peut être instrumentalisée pour servir toutes sortes d’objectifsdont plusieurs ne sont pas toujours compatibles avec les agendas de recherche sur la paix. C’est un risque lié à la publication de ce type d’information. D’ailleurs, dans l’optique d’identifier des alternatives et/ou des compléments au Top 100 annuel, que ce soit sur le plan de la collecte de nouvelles données ou encore de la présentation des résultats, le SIPRI a invité plusieurs experts de ces questions, des chercheurs indépendants de différentes régions du monde, à participer prochainement à une journée d’étude et de réflexion sur ces problématiques.
Aude-E. Fleurant, propos recueillis par Yannick Quéau
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