Conservation ou rénovation ? Transitions de la politique culturelle - article ; n°33 ; vol.9, pg 111-132
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Conservation ou rénovation ? Transitions de la politique culturelle - article ; n°33 ; vol.9, pg 111-132

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Politix - Année 1996 - Volume 9 - Numéro 33 - Pages 111-132
Conservation ou rénovation ? Transitions de la politique culturelle.
Pascale Laborier [111-132].
Le transfert du système fédéraliste ouest-allemand dans le secteur «culturel» en ex-RDA a confronté les acteurs institutionnels et politiques à de nombreuses difficultés qui résident, d'une part, dans la destruction de l'ancien système et d'autre part, dans la construction d'un État de droit et d'un système politique efficace. Une série d'entretiens menés dans les nouveaux Länder en 1992 auprès de responsables des nouveaux ministères régionaux et des services municipaux de la culture, de directeurs de musée, de théâtre ou de cabaret, d'artistes, de députés, etc. permet ici de saisir les diverses représentations que ces acteurs (Allemands de l'Ouest et de l'Est) de la reconstruction administrative se faisaient d'une action culturelle légitime, non seulement quant aux modalités de l'intervention mais aussi quant à ses contenus afin d'exposer les mécanismes par lesquels un système fédéraliste a été «transféré» sur les ruines d'un système centralisé. L'analyse en termes de répertoires permet d'éprouver tant la fiction du simple retour à la «nation culturelle» allemande que l'interprétation simplificatrice du transfert rationnel d'un système à l'autre.
Conservation or Renovation ? Transitions in the Arts Policy.
Pascale Laborier [111-132].
The transfer of the West German federal system in the arts sector in ex-GDR has faced the institutional and political actors with numerous difficultes related to both the destruction of the old system and the construction of a role of law and an efficient political system. A series of interviews with actors working in regional and municipal departments for the arts, theatre, museum and cabaret directors, artists and MP's allows the author to capture the diverse representations that these persons in charge of the administrative reconstruction have of a legitimate cultural action. In terms of its modalities and content. An analysis using the notion of repertoire allows to test both the fiction of a simple return to the German «cultural nation» and the simplistic interpretation of the rational transfer of one system to another.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Langue Français
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Pascale Laborier
Conservation ou rénovation ? Transitions de la politique
culturelle
In: Politix. Vol. 9, N°33. Premier trimestre 1996. pp. 111-132.
Citer ce document / Cite this document :
Laborier Pascale. Conservation ou rénovation ? Transitions de la politique culturelle. In: Politix. Vol. 9, N°33. Premier trimestre
1996. pp. 111-132.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1996_num_9_33_1940Résumé
Conservation ou rénovation ? Transitions de la politique culturelle.
Pascale Laborier [111-132].
Le transfert du système fédéraliste ouest-allemand dans le secteur «culturel» en ex-RDA a confronté
les acteurs institutionnels et politiques à de nombreuses difficultés qui résident, d'une part, dans la
destruction de l'ancien système et d'autre part, dans la construction d'un État de droit et d'un système
politique efficace. Une série d'entretiens menés dans les nouveaux Länder en 1992 auprès de
responsables des nouveaux ministères régionaux et des services municipaux de la culture, de
directeurs de musée, de théâtre ou de cabaret, d'artistes, de députés, etc. permet ici de saisir les
diverses représentations que ces acteurs (Allemands de l'Ouest et de l'Est) de la reconstruction
administrative se faisaient d'une action culturelle légitime, non seulement quant aux modalités de
l'intervention mais aussi quant à ses contenus afin d'exposer les mécanismes par lesquels un système
fédéraliste a été «transféré» sur les ruines d'un système centralisé. L'analyse en termes de répertoires
permet d'éprouver tant la fiction du simple retour à la «nation culturelle» allemande que l'interprétation
simplificatrice du transfert rationnel d'un système à l'autre.
Abstract
Conservation or Renovation ? Transitions in the Arts Policy.
Pascale Laborier [111-132].
The transfer of the West German federal system in the arts sector in ex-GDR has faced the institutional
and political actors with numerous difficultes related to both the destruction of the old system and the
construction of a role of law and an efficient political system. A series of interviews with actors working
in regional and municipal departments for the arts, theatre, museum and cabaret directors, artists and
MP's allows the author to capture the diverse representations that these persons in charge of the
administrative reconstruction have of a legitimate cultural action. In terms of its modalities and content.
An analysis using the notion of repertoire allows to test both the fiction of a simple return to the German
«cultural nation» and the simplistic interpretation of the rational transfer of one system to another.Conservation ou rénovation ?
Transitions de la politique culturelle
Pascale Laborier
IEP de Paris
•À l'égard des êtres humains comme à
l'égard des objets notre intérêt et notre
activité sont fondés sur le fait que nous
connaissons la différence de chacun à
chacun, qu'elle est autre chose que
l'inégalité établie d'avance« (G. Simmel).
DANS sa conception du conflit, devenue classique, Georg Simmel nous
engage à appréhender le double sens de l'-unité», qui désigne aussi
bien l'accord et l'association des éléments sociaux (par opposition à la
division) que la synthèse globale des personnes, des formes — mêmes
divisées — en un groupe. Il concluait qu'un groupe qui serait purement et
simplement une réunion, d'une façon absolument centripète et harmonique,
est «irréel sur le plan empirique»1. Lorsqu'en 1990, le Traité d'unification a
énoncé le cadre légal et politique de la réunion des deux États séparés depuis
une quarantaine d'années, il a également défini la «culture» comme le
fondement de la continuité de l'unité de la nation. Cette unité présuppose-t-
elle l'homogénéité d'une culture allemande pérenne ou bien peut-elle
englober la réunion de groupes culturels distincts ? Les propos du chancelier
Helmut Schmidt, au moment de la détente, selon lesquels «les Allemands ne
pourraient pas se résigner à ne pas appartenir à la même nation même si ils
le souhaitaient»2, trouveraient leur ultime vérification avec la réunification
comprise dans le sens d'une unité homogène et atemporelle. Le discours sur
la «nation culturelle» allemande, antérieure à la nation politique et
transcendant les frontières étatiques, est un thème récurrent (mais variable)
chez certains intellectuels ou hommes politiques allemands et s'est constitué
dès le second tiers du XVIIIe siècle3. Dans cette perspective, les Allemands
auraient retrouvé en 1990 une culture jusqu'alors tronquée mais néanmoins
commune servant naturellement de base à l'identification nationale. Dans le
second sens de l'unification, l'idée de peuple allemand serait une «fiction»,
pour reprendre les termes de Hans Kelsen, dont l'unité n'existe que par la
soumission de tous ses membres au même ordre étatique et non par la
possession d'une essence commune4. La «culture» est bien plutôt utilisée dans
1. Simmel (G.), Philosophie de la modernité, Paris, Payot, 1990, tome 2, p. 191.
2. Materiellen zum Bericht zur Lage der Nation im geteilten Deutschland, Bonn, Hg. vom
Bundesministerium für innerdeutsche Beziehungen, 1975, p. 5-
3. On pense bien sûr à l'analyse célèbre de Meinecke (F.), Weltbürgertum und Nationalstaat.
Studien zur Genesis des deutschen Nationalstaates, München & Berlin, R. Oldenbourg, [1907] 1915,
3e éd. Pour une analyse minutieuse de la construction théorique de l'identité nationale par les
intellectuels allemands, cf. Giesen (B.), Die Intellektuellen und die Nation. Eine deutsche
Achsenzeit, Frankfurt, Suhrkamp, 1993.
4. Kelsen (H.), La démocratie. Sa nature, sa valeur, Paris, Sirey, 1932, p. 14.
Politic, n°33 1996, pages 111 à 132 111 Laborier Pascale
le Traité d'unification comme une référence légitime à l'union de deux États
pouvant prétendre à un même héritage historique, à une même communauté
linguistique — même si cet héritage a pu être contesté à une époque en RDA
dans une stratégie de la part des dirigeants est-allemands de démarcation de
la RFA et d'ancrage à l'Est1 et même si les études sémantiques ont recensé
quelques évolutions divergentes entre les deux pays2. Au premier abord, on
peut, en effet, constater, par delà les discours idéologiques sur la «culture
allemande», que la disparition du rideau de fer entre les deux Allemagnes a
permis la réunion de fonds historiques artificiellement séparés depuis la
dernière guerre, comme la Fondation de la culture prussienne (Berlin Ouest et
Est), le Fonds Goethe (Francfort sur le Main et Weimar), le Fonds Schiller
(Marbach et Iéna) — un patrimoine glorieux que le SED s'était réapproprié
sur son territoire à l'exemple des fastueuses célébrations du 500e anniversaire
de la naissance de Luther3. Néanmoins, même si ces institutions appartiennent
au «patrimoine» allemand dans son ensemble, les experts ouest-allemands
estiment que les institutions culturelles ont pâti du régime communiste, tant
par la volonté d'uniformisation de la culture et de l'éducation, que par la
concentration des moyens telle qu'elle a été exprimée dans les programmes
de développement de la «culture socialiste nationale»4. La «culture socialiste»
devenue l'emblème de la RDA servait en quelque sorte un projet d'unification
culturelle afin de former de bons citoyens et il n'est pas surprenant ici que la
«politique culturelle» recouvrait, dès lors, un champ très vaste de pratiques,
des clubs de sports aux échanges de jeunes, du cirque jusqu'à l'opéra. Tous ces
programmes culturels, mais aussi bien ceux de RFA ou d'autres pays
occidentaux, pourraient être lus comme autant de codes de conduite visant à
discipliner, à soumettre les individus à un même politique, comme Michel
Foucault l'a énoncé dans sa théorie de la «gouvernementalisation» de l'État5.
Cette pensée du pouvoir montre les hommes et les objets imbriqués dans la
même histoire. Dans ce cadre, le savoir informe le mode même de
légitimation de l'action sur lequel elle se réfléchit. Les idéologues ou les
spécialistes de la culture ont alors pour mission de diffuser ce savoir6. En
RDA, cette volonté affirmée d'homogénéisation, de réduction des clivages
entre les membres d'une nouvelle communauté culturelle, s'appuyait certes sur
la propagande des intellectuels, des «Kulturpolitiker» contre les ennemis
1. Lors du 9e Plénum, E. Honecker s'appuyait sur la théorie de l'inadéquation entre langue et
territoire — à l'exemple de la langue anglaise, parlée aussi bien aux États-Unis qu'en Australie —
pour affirmer l'éclatement de la allemande, certes utilisée en RFA et en RDA, mais aussi en
Suisse ou en Autriche. La communauté linguistique ne pouvait rapprocher en aucune façon, selon
lui, la RDA socialiste de la RFA capitaliste, car de telles communautés sont depuis longtemps
distinctes des formations étatiques ou nationales. Cf. Honecker (E.), Die Kulturpolitik unserer
Partei wird erfolgreich verwirklicht, Ost- Berlin, Dietz, 1982, p. 70.
2. Cf. Schlosser (H. D.), Die deutsche Sprache in der DDR zwischen Stalinismus und Demokratie.
Historische, politische und kommunikative Bedingungen , Köln, Wissenschaft und Politik, 1990 ; les
recherches sémantiques de Frein-Plischke (M.-L.), Wortschatz Bundesrepublik — DDR.
Semantische Untersuchungen anhand von Personalkollektiv, Düsseldorf, Schwann, 1987 ; ainsi que
les nombreuses études dirigées par Manfred W. Hellmann, notamment Zum öffentlichen
Sprachgebrauch in der Bundesrepublik Deutschland und in der DDR. Methoden und Probleme
seiner Erforschung^ Düsseldorf, Schwann, 1973.
3. Sur les relations inter-allemandes et les discours sur l'identité, cf. Le Gloannec (A. -M.), La nation
orpheline. Les Allemagnes en Europe, Paris, Calmann-Lévy, 1989.
4. Par exemple, Honecker (E.), Rapport du Comité Central du SED au VIII. Congrès du SED, 15-19
juin 1971.
5. Foucault (M.), *Omnes et Singulatim -. vers une critique de la raison politique», Dits et écrits.
1954-1988, Paris, Gallimard, 1994, tome 4 ; «La gouvernementalité-, ibid., tome 3.
6. Ce qui n'est plus généralement qu'une autre des conséquences du redéploiement du pouvoir
social associé avec la naissance de l'ère moderne pour Bauman (Z.), Legislators and Interpreters.
On Modernity, Post-modemity and Intellectuals, Cambridge, Polity, 1987.
112 ou rénovation ? Conservation
déclarés du régime mais aussi sur la mise à l'écart de la culture de sous-
groupes locaux, comme en témoignaient le refus du régionalisme et la
concentration des moyens de la politique culturelle dans la capitale
prestigieuse de l'État.
Si l'on comprend par la culture la sédimentation, le résultat d'interactions
entre des acteurs, qui se manifeste notamment dans le mode de
fonctionnement du système scolaire et dans le type de biens considérés
comme légitimes, il faut alors se demander si la politique officielle menée en
RDA n'a pas conduit à produire un contexte culturel tel que lorsque les deux
États se réunissent en 1990, la culture loin d'être une évidence commune
constitue au contraire un obstacle. Un des exemples concrets de cette
confrontation est le transfert des structures administratives de la politique
culturelle ouest-allemande dans les nouveaux Lander. La RFA a développé un
système polycentrique fondé sur le principe de la subsidiarité : dans la plupart
des cas les subventions régionales et exceptionnellement de l'État viennent
(normalement) compléter des projets financés essentiellement par les
communes. Contrairement à la RDA, la RFA ne s'est pas dotée d'un ministère
fédéral de la Culture : la Loi fondamentale de 1949 a conféré explicitement à
l'État une compétence presque exclusive en matière de politique extérieure et
dans le domaine des droits d'auteur, la protection juridique des artistes ; une
extension de l'intervention fédérale est permise lorsqu'il s'agit de tâches
importantes pour la collectivité. Sans en présenter encore toutes les
caractéristiques, il apparaît vite que les gestions administratives de l'action
culturelle des deux Etats allemands sont incompatibles et que la situation de
l'unification impose dans un premier temps une réforme des institutions, qui a
débuté en 1991 avec la réforme administrative. Au courant de l'année 1992,
nous avons conduit une enquête de terrain dans quatre des cinq nouveaux
Länder. Des entretiens ont été menés auprès des fonctionnaires des ministères
des Länder en charge des affaires artistiques, des départements de la culture
des municipalités, de directeurs d'institutions culturelles, de managers
culturels, des parlementaires spécialisés au sein de leur parti sur les affaires
culturelles et enfin des artistes1.
Après une présentation rapide des conditions de la reconstruction
institutionnelle en ex-RDA ainsi que des répertoires de l'action culturelle en
RFA, nous tenterons de saisir au travers de cette enquête les diverses
représentations que ces acteurs (Allemands de l'Ouest et de l'Est) de la
reconstruction administrative se faisaient d'une action culturelle légitime, non
seulement quant aux modalités de l'intervention mais aussi quant à ses
contenus afin d'exposer les mécanismes par lesquels un système fédéraliste a
été «transféré» sur les ruines d'un système centraliste.
Les conditions de la reconstruction institutionnelle
Dans les pays de l'ancien bloc communiste, la restructuration de tous les
secteurs, y compris celui de la «culture», pose de manière schématique deux
types de problèmes : la destruction de l'ancien système, dont des pans
1. Le Mecklembourg-Poméranie, où l'administration tardait à se construire, est exclu de cette
enquête, qui a été réalisée avec le soutien conjoint du Wissenschaftszentrum (WZB) et de
l'Observatoire de Berlin.
113 Pascale Laborier
subsistent ; la construction d'un État de droit et d'un système politique
efficace1. La «liquidation» des structures de l'ancienne administration, consiste
ici à remplacer le système centralisé de la RDA par la structure fédérale de la
RFA2. La transformation institutionnelle en ex-RDA échappe de ce point de
vue à la théorie classique de la modernisation3 ou de la convergence4. La
réforme communale de 1952 avait aboli les Länder et la majeure partie des
institutions culturelles de la RDA avaient été transférées sous la tutelle du
ministère de la Culture, créé en 1954, chargé d'assurer une «politique culturelle
unitaire». Il employait près de 90 000 personnes dans toute la RDA, tant dans
les institutions que dans les entreprises^ et son budget a été évalué à environ
4,2 milliards de DM pour l'année 1988. Des l'automne 1990 il a été démantelé
et ses compétences transférées aux ministères régionaux des arts et des
services culturels communaux puisque la Loi fondamentale de RFA prévoit
l'autonomie de gestion communale en ce domaine et ce sous la responsabilité
des Länder. Les dépenses publiques pour la culture était ainsi réparties en RFA
en 1989 : 55 % par les communes, 38% par les Länder (y compris les trois
Lander-cités Berlin, Brème et Hambourg) et 7 % par la Fédération6. Toutefois
en 1990, les communes et les Länder nouvellement affiliés à la RFA ne
disposaient pas encore de ressources propres. Tenant compte de cette
situation spécifique, prévue par la «clause culturelle» inscrite à l'article 35 du
Traité d'unification, le ministère de l'Intérieur fédéral, compétent pour les
affaires culturelles intérieures, leur a alloué 2,9 milliards de DM entre 1991 et
1994 (contre 2,4 milliards à l'Ouest sur la même période)7. Ces fonds fédéraux
ont été consacrés à des programmes de sauvegarde de la «substance
culturelle» et de maintien de «l'infrastructure» ainsi qu'à la sauvegarde des
monuments historiques8 ; enfin un poste spécial a été créé pour la
des institutions culturelles «représentatives» de Berlin-Est et pour
«l'atténuation des effets de la partition de l'Allemagne». Les deux premiers
programmes représentaient plus de 85% de l'ensemble des subsides et sont
conçus de manière complémentaire : le programme d'«infrastructure» vise
plutôt la stabilisation des institutions communales et se donne pour but la
1. Pour une analyse en des termes similaires portant sur le cas de la Russie : Bérélowitch (A.),
Wieviorka (M.), «La formation d'acteurs sociaux, politiques, économiques et culturels en Russie
postcommuniste», Cahiers internationaux de sociologie, XLV, 1993-
2. Les principales analyses sur la politique culturelle de la RDA (publiées à l'Ouest) sont :
Langenbucher (W. R.), Rytlewski (R.), Weyergraf (B.), dir., Kulturpolitisches Wörterbuch.
Bundesrepublik Deutschland/ DDR im Vergleich, Stuttgart, Metzler, 1983 ; Hanke (I.), «Continuity
and Change : Cultural Policy in the German Democratic Republic since the Vlllth SED Party
Congress in 1971», in Beyme (K. von), Zimmerman (H.), eds, Policymaking in the German
Democratic Republic, New York, St. Martin's Press, 1984 ; Jäger (M.), «Kultur und Kulturpolitik in
der DDR», in Weidenfeld (W.), Zimmermann (H.), dir., Deutschland-Handbuch. Eine doppelte
Bilanz 1949-1989, Bonn, Bundeszentrale für politische Bildung, 1989.
3. Müller (K.), «"Modernising" Eastern Europe. Theorical Problems and Political Dilemnas»,
Archives européennes de sociologie, 33, 1992.
4. Cf. Offe (C), «Vers le capitalisme par construction démocratique ? La théorie de la démocratie
et la triple transition en Europe de l'Est», Revue française de science politique, 42 (6), 1992.
5. Les syndicats, la Fédération de la culture, l'Union de l'entraide paysanne disposaient également
de bibliothèques, de clubs, de maisons de la culture ou de musées. Cf. Stittmatter (T.),
«Entwicklungsstand der kulturellen Infrastruktur in der DDR», Kulturpolitischen Mitteilungen, 50,
1990 ; Groschopp (H.), «Das System der perfekten Kulturverwaltung. Kulturpolitikstruturen in der
DDR bis zum Herbst 1989», ibid.
6. Des données statistiques sur la culture sont régulièrement publiées dans ARCult par le Centre
pour la recherche culturelle à Bonn
7. Communiqué du ministère de l'Intérieur, 2 août 1994. Lors du débat parlementaire sur le budget
fédéral à Bonn, le 5 juin 1991, le ministre fédéral de l'Intérieur avait déclaré qu'avec ce
pour la culture le Bund avait atteint les limites de la capacité de financement et de la légalité
constitutionnelle. Le BMI couvre ainsi environ un quart du budget estimé de l'ex-RDA.
8. En provenance du programme de soutien au développement «Aufschwung Ost» de 230 millions
114 Conservation ou rénovation ?
«création de conditions de vie égales», alors que le programme de
«substance» vise quant à lui plutôt les institutions de rang «national» ou
«européen». Dans le texte, ces subventions fédérales devaient être attribuées à
partir des demandes établies par les communes et validées par les Lander
avant d'être acceptées par la commission nationale d'experts . Ces mesures
ont gonflé les dépenses fédérales (15 %), si bien que les représentants des
communes dénoncèrent, lors d'une réunion du Conseil culturel allemand en
1992, la violation du principe de subsidiarité et le développement d'une
«culture d'État», d'autant plus que le budget fédéral finançait essentiellement
des institutions prestigieuses2. Cependant, avec la mise en place du système de
péréquation entre les Lander, ces mesures exceptionnelles ont pris fin en 1994,
où seul un programme de 250 millions de DM a été attribué dans le cadre de
la redistribution des biens du SED. En 1995, un budget permanent de 20
millions a été accordé à quelques institutions «nationales», comme cela se
pratiquait en RFA pour des institutions comparables.
La loi sur la formation des Länder en RDA ayant pris effet le 14 octobre 1990
et le ministère de la Culture de la été dissout, des ministères
régionaux compétents pour les arts, l'éducation et les sciences (selon les
appellations) ont été créés à l'automne 1990 pour parvenir au printemps 1992
à une forme plus complète mais non définitive. Un dispositif essentiel de
l'introduction du système fédéraliste et donc de l'éradication du système
concentré de la culture a consisté dans le «parrainage» administratif des
nouveaux Länder par ceux de l'Ouest3. Néanmoins des pans entiers de
l'ancien système subsistent : les théâtres, les opéras, les musées ne sont pas
détruits ou désaffectés comme au lendemain d'une guerre. La reconstruction
ne peut fonctionner sur la fiction de «l'heure zéro» de la vie culturelle, comme
ce fiât le cas après 1945.
Le transfert massif des institutions, sans période transitoire, a généré
d'innombrables problèmes pour les responsables chargés dans les nouveaux
Länder de mettre en œuvre ce programme. Il semble bien, comme le note G.
Lehmbruch, que la décision politique de plaquer sans délai le système ouest-
allemand en RDA, ne pouvait constituer qu'une vision simplificatrice de la
stratégie de la transformation, fondé sur la fiction du miracle économique
après la réforme monétaire de 1948 en RFA4. Notre enquête a permis dans un
premier temps de recenser un certain nombre d'obstacles liés au «transfert»
comme l'application de règles administratives inadaptées et souvent trop
complexes, l'absence de pour gérer certaines situations, le conflit
d'interprétation des normes. Dans le domaine spécifique de la culture, le
1. Dans les entretiens, des responsables régionaux, originaires de l'Ouest, ont laissé entendre que
leur connaissance des administrations fédérales à Bonn leur avait été utile pour obtenir certaines
subventions plus «directement».
2. Sur le débat juridique et politique autour de l'Etat-culture, lire l'excellent article de Häberle (P.),
•Das Problem des Kulturstaates im Prozeß der deutschen Einingung — Defizite, Versäumnisse,
Chancen, Aufgaben», Jahrbuch des öffentlichen Rechts, 40, 1991/92.
3. Le Mecklembourg-Poméranie occidentale par le Schleswig-Holstein, la Saxe-Anhalt par
Hambourg et la Basse-Saxe, le Brandebourg par la Rhénanie du Nord-Westphalie, la Thuringe par
la Hesse et la Rhénanie-Palatinat, la Saxe par le Bade-Wurtemberg et la Bavière. Sur les aspects
généraux de cette aide, cf. Grunow (D.), Wohlfahrt (N.), «Verwaltungshilfe für die neuen
Bundesländer — vom Reformeifer zur kollektiven Selbstschädingung ?•, in Seibel (W.), Benz (A.),
Mäding (H-), dir., Verwaltungsreform und Verwaltungspolitik im Prozeß der deuteben Einigung,
Baden-Baden, Nomos, 1993.
4. Lehmbruch (G.), «Institutionentransfer. Zur politischen Logik der Verwaltungsintegration in
Deutschland-, in Seibel (W.) et al., Verwaltungsreform..., op. cit.
115 Laborier Pascale
passage de la règle à son application génère de surcroît des difficultés
supplémentaires liées à la nature même de l'objet à administrer. La «culture»
n'est pas un objet stable car, selon sa définition, l'extension de l'intervention
publique varie : elle peut renvoyer à un corpus classique de produits légitimes,
dont les limites ne sont jamais réellement fixées, mais aussi à un ensemble
diffus de pratiques dites populaires. De plus, ces définitions entraînent des
conceptions concurrentes de la finalité et de légitimité même de l'action
culturelle. Les responsables en chargé de la culture sont donc placés dans la
situation de juger à la fois de la légitimité d'institutions culturelles (théâtres ou
clubs de jeunes), de la compétence des individus y occupant encore des
fonctions et parfois même des activités ou des produits de ces institutions.
Les répertoires de l'action culturelle
Afin de rendre compte de la mise en forme et de l'exécution des programmes
d'action culturelle dans les nouveaux Länder, nous nous proposons de
distinguer trois répertoires susceptibles de les informer1. Par répertoire, nous
entendons la logique de constitution des discours et des pratiques, plus
précisément ce que Michel de Certeau définit comme le «lexique de nos
pratiques», c'est-à-dire la de modèles et d'hypothèses permettant
d'analyser des «manières de faire» à partir des «manières de parler». En effet,
le répertoire désigne ici la constitution d'un ensemble de théories,
d'arguments, de doctrines, formant progressivement un lexique dans lequel les
acteurs se représentent la légitimité de l'intervention publique en matière
culturelle ainsi que les modalités de cette intervention. Il permet donc de
traiter en même temps la question des définitions légitimes de la culture ainsi
que de la dimension normative que ces renferment. Il s'agit avant
tout d'analyser les politiques culturelles engagées par les pouvoirs publics, non
comme une idéologie ou une théorie, mais comme une pratique, c'est-à-dire
une «manière de faire» orientée vers des objectifs et se régulant par une
réflexion continue. De plus, il faut distinguer parmi les objectifs explicitement
énoncés ceux qui renvoient à une seule rhétorique justificatrice et ceux qui
informent effectivement l'action2. C'est dire que renonciation du politique
réclame tout d'abord une effectuation et qu'ensuite elle suppose une
appropriation du répertoire par le locuteur qui l'énonce, en même temps que
cette énonciation ne vaut que par cette actualisation, dans cette relation
dialogique avec les énoncés antérieurs : elle est à la fois répétition et
invention3. L'énonciation présuppose encore une cible, un interlocuteur réel
ou fictif et l'instauration d'une relation avec celui-ci.
Nos recherches sur le processus de la légitimation de l'intervention publique
en matière de culture en Allemagne à partir du XVIIIe siècle, nous ont conduit
à dégager trois répertoires principaux que nous avons nommé respectivement
1. Cf. Certeau (M. de), L'invention du quotidien, tome 1, Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990,
notamment le chapitre •Faire avec : usages et tactiques». Pour Ch. Tilly, les différents moyens
d'action, qui composent un répertoire, «un peu au sens où l'on l'entend dans le théâtre et la
musique, mais qui ressemble plutôt à celui de la commedia dell'arte ou du jazz qu'à celui d'un
ensemble classique. On en connaît plus ou moins bien les règles, qu'on adapte au but poursuivi»
{La France conteste de 1600 à nos jours, Paris, Fayard, 1986, p. 541-542).
2. Cf. Jobert (B.), «Représentations sociales, controverses et débats dans la conduite des politiques
publiques», Revue française de science politique , 42 (2), 1992, p. 224.
3. Voir aussi sur ce point, Bayait 0 -F.), »L'énonciation du politique», Revue française de science
politique, 35 (3), 1985.
116 Conservation ou rénovation ?
légitimiste, relativiste et libéral-rationnel1 et qui informent encore aujourd'hui
les acteurs de la politique culturelle en Allemagne. Pour saisir leur
déploiement dans la situation spécifique de l'unification, nous les présentons
de manière synthétique en mettant l'accent sur la définition de la culture et la
légitimité de l'action dans le domaine ainsi reconnu.
Le premier répertoire — légitimiste — s'est constitué à l'époque des Lumières.
La culture y est comprise comme un bien commun universalisable, qui doit
apporter le bien-être à tous. Une telle finalité repose sur le présupposé que les
individus ne connaissent pas encore eux-mêmes les conditions de leur
bonheur (il s'agit bien en ce sens de les éclairer) et qu'un État de culture se
doit de le leur enseigner. L'aspect plus coercitif de cette politique
«bienfaisante» apparaît lorsqu'il s'agit de «civiliser« les masses dites
dangereuses afin de garantir la sécurité des sujets2 et trouve son fondement
dans les théories des caméralistes allemands de la «police du bien-être», de
«la police de la culture», de la police des «mœurs» ou encore de la «police de
bienfaisance», qui couvrent ce que l'on nommerait aussi bien la politique
sociale de l 'État-providence que l'exercice policier de la censure. Anthony
Smith a présenté sous la notion d'État-scientifique, cette tendance à
homogénéiser à des fins administratives la population se trouvant dans ses
frontières, en usant des techniques modernes d'efficacité, et à justifier son rôle
interventionniste car lui seul serait à même d'élever le niveau de vie,
l'éducation et le bien-être spirituel3.
Nous appelons relativiste le répertoire qui est fondé sur la prise en compte
des demandes de la population dans sa diversité, autrement dit sur une
représentation de la «culture par le bas». Ce répertoire s'est constitué au début
du XIXe siècle dans le contexte de recensement et de contrôle administratif
de la population4, ainsi que dans les enquêtes menées dans ce cadre sur les us
et coutumes locales. Il trouve aussi bien son étayage théorique dans les
«découvertes» de la «culture populaire» par les folkloristes romantiques que
dans certains courants nationalistes revitalistes de l'ethnologie^. D'une
certaine manière, les programmes dits «socioculturels», promus par la gauche
allemande à partir des années soixante-dix, partagent à certains égards le
même type de finalités, à savoir la réhabilitation, la sauvegarde, la
valorisation, le «respect» de pratiques culturelles de certaines «minorités»,
qu'elles soient «ethniques» (immigrés), sexuelles, sociales ou religieuses. Ce
multiculturalisme devient alors un moyen d'esthétisation de la vie
1. J.-C. Passeron propose trois -fins» possibles de l'action culturelle en des termes semblables :
une stratégie •légitimiste», prosélyte, qui se propose de convertir l'ensemble d'une société aux
œuvres reconnues légitimes par une élite cultivée ; une stratégie «populiste», qui vise au
développement des formes spontanées de cultures populaires ; une stratégie de
•révolutionnarisme culturel», qui se propose d'agir sur la création artistique. Cf. Passeron Q.-C.^, Le
raisonnement sociologique. L'espace non-poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991,
p. 293 et s.
"Glückseligkeit" und 2. Cf. Pankoke (E.), «Von "guter Policey" zu "sozialer Politik". "Wohlfahrt", "Freiheit" als Wertbildung aktiver Sozialstaatlichkeit», in Sachße (C), Tennstedt (F.), dir., Soziale
Sicherheit und soziale Disziplinierung. Beiträge zu einer historischen Theorie der Sozialpolitik,
Frankfurt, Suhrkamp, 1986.
3. Cf. Smith (A. D.), The Ethnic Origins of Nations, Oxford, Basil Blackwell, 1986.
4. Cf. Linke (U.), «Folklore, Anthropology, and the Government of Social Life», Comparative studies
in society and history, 32 (1), 1990.
5. Cf. Bausinger (H.), Volkskunde ou l'ethnologie allemande. De la recherche sur l'antiquité à
l'analyse culturelle, Paris, MSH, 1993-
117 Pascale Laborier
quotidienne1. Les institutions privilégiées sont ici les centres culturels de
proximité qui permettent de faire participer les populations à une forme de
culture adéquate à leur demande, depuis la gastronomie jusqu'aux activités
pour les jeunes ; c'est encore la constitution de fonds documentaires destinés
aux immigrés dans leur langue ou encore d'ouvrages sur les minorités
«opprimées». Le concept de la «culture» connaît une extension quasi illimitée
et l'action culturelle est orientée de manière particulariste — on pourrait dire
aussi culturaliste — dans le but de permettre à des populations de «vivre»
leurs propres cultures sans subir la contrainte de la «haute culture». À la fin
des années quatre-vingt, de tels programmes, s'ils ont été initiés surtout sous
l'égide des municipalités ou des Länder dirigés par le SPD et des Verts, ont
finalement été intégrés, même de manière marginale, dans la politique
culturelle de la plupart des communes et même du gouvernement fédéral.
Ainsi le ministre de l'Intérieur répondait-il en avril 1990 à l'interpellation du
SPD sur la question de la socioculture au Parlement, que «elle fait désormais
partie de notre pratique actuelle de la culture», et un Fonds pour la
socioculture a été fondé. Hilmar Hoffmann, théoricien de la socioculture,
directeur des affaires culturelles de la ville de Francfort de 1970 à 1990, et
depuis président de l'Institut Goethe, ironise néanmoins sur la mutation des
valeurs culturelles : «La CDU finit par réclamer des quotas pour les femmes,
les verts de la base deviennent des hommes politiques établis, les sociaux-
démocrates découvrent le libre marché et que avec le slogan "De l'art pour
tous !", nous ne voulions pas mobiliser les comédiens amateurs et les
carnavalistes contre le ballet de Forsythe, mais bien au contraire en étendre
les chances d'accès. Le but n'était pas le déclin des sommets esthétiques, mais
leur ascension devait être permise au plus grand nombre»2. Il s'agit en
quelque sorte de substituer à «la culture de tous», «la culture pour tous», ce qui
montre d'ailleurs comment un objet culturel légitime dans un répertoire peut
être approprié dans un autre, mais en l'articulant à une autre finalité.
Enfin, le troisième répertoire — rationnel-libéral — domine largement la
représentation de l'action culturelle légitime en RFA3. Contrairement aux deux
premiers répertoires sur lesquels il s'est historiquement greffé, il ne qualifie ni
une définition spécifique de la culture ni une finalité précise mais bien plus
une procédure formelle de qualification de l'intervention publique. Ce
répertoire trouve une de ses premières formulations chez Wilhelm von
Humboldt. Fonctionnaire chargé des affaires culturelles en Prusse, mais aussi
théoricien de l'action culturelle de l'État, il souhaitait que «l'État se dispense
de tout soin pour le bien positif des citoyens ; qu'il n'agisse jamais plus qu'il
n'est nécessaire pour leur procurer la sécurité entre eux et vis-à-vis des
ennemis extérieurs ; qu'il ne restreigne jamais leur liberté en faveur d'un autre
but»4. La science administrative libérale ultérieure, dénonçant les abus de
1. Sievers (N.), Wagner (B.), dir., Bestandsaufnahme Soziokultur. Beiträge - Analyse - Konzepte, Im
Auftrag des Bundesministeriums des Innern, Dokumentation des gleichnamigen
Forschungsprojektes der Kulturpolitischen Gesellschaft, Stuttgart, Kohlhammer, 1992. Ce livre offre
un bon panorama de la question.
2. Hoffmann (H.), «Wer konvertiert die Konvertiten ? Plädoyer gegen den Kulturkahlschlag»,
Süddeutsche Zeitung, 26 janvier 1994.
3. Et évident dans nos entretiens réalisés pour l'enquête sur le Bade-Wurtemberg, cf. Pongy (M.),
Saez (G.), Politiques culturelles et régions en Europe. Catalogne, Lombardie,
Rhône-Alpes, Paris, L'Harmattan, 1994.
4. Humboldt (W. von), Essai sur les limites de l'action de l'État, Paris, Germer Baillère, [1792] 1867,
p. 52. Ce texte n'a été publié intégralement en allemand qu'en 1851 et a influencé dès lors la
théorie du libéralisme en Europe.
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