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De l'«exclusion» à l'exclusion - article ; n°34 ; vol.9, pg 5-27

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Politix - Année 1996 - Volume 9 - Numéro 34 - Pages 5-27
De «l'exclusion» à l'exclusion.
Emmanuel Didier [5-27].
L'exclusion est abordée ici par le biais du langage, auquel nous accordons le pouvoir de nous mener au réel. Après avoir recherché les occurrences de l'ensemble dérivationnel de l'exclusion, nous dessinons les états de la société que ce vocabulaire décrit. Ceci permet de construire trois modèles sociaux dans lesquels il est possible d'être exclu. Ces modèles se sont historiquement mêlés et influencés. Esquisser cette histoire permet de comprendre le travail de traduction qui a permis de rendre la notion d'exclusion omniprésente et diverse. On s'attache ensuite à clarifier les règles de l'usage du vocabulaire de l'exclusion, puisque celui-ci ne peut être utilisé que dans certaines circonstances pour décrire et performer un certain type de monde.
From -exclusion- to exclusion.
Emmanuel Didier [5-27]
The exclusion is here tackled from the angle of language because it has the capacity to lead us to the real. After having looked for the occurences of the derivational set of exclusion, we are drawing the set of the society described by this vocabulary. This allows us to bild three social models from which it is possible to be excluded. These models are historically mingled and influenced. To sketch out this history permits to understand the work of translation which has allowed to make the notion of exclusion omnipresente and varied. We seek then to clarify the use roles of the vocabulary of exclusion because this one may be used only in certain occasions in order to describe and perform a certain type of world.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
Nombre de lectures 130
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Emmanuel Didier
De l'«exclusion» à l'exclusion
In: Politix. Vol. 9, N°34. Deuxième trimestre 1996. pp. 5-27.
Résumé
De «l'exclusion» à l'exclusion.
Emmanuel Didier [5-27].
L'exclusion est abordée ici par le biais du langage, auquel nous accordons le pouvoir de nous mener au réel. Après avoir
recherché les occurrences de l'ensemble dérivationnel de l'exclusion, nous dessinons les états de la société que ce vocabulaire
décrit. Ceci permet de construire trois modèles sociaux dans lesquels il est possible d'être exclu. Ces modèles se sont
historiquement mêlés et influencés. Esquisser cette histoire permet de comprendre le travail de traduction qui a permis de rendre
la notion d'exclusion omniprésente et diverse. On s'attache ensuite à clarifier les règles de l'usage du vocabulaire de l'exclusion,
puisque celui-ci ne peut être utilisé que dans certaines circonstances pour décrire et performer un certain type de monde.
Abstract
From -exclusion- to exclusion.
Emmanuel Didier [5-27]
The exclusion is here tackled from the angle of language because it has the capacity to lead us to the real. After having looked
for the occurences of the derivational set of exclusion, we are drawing the set of the society described by this vocabulary. This
allows us to bild three social models from which it is possible to be excluded. These models are historically mingled and
influenced. To sketch out this history permits to understand the work of translation which has allowed to make the notion of
exclusion omnipresente and varied. We seek then to clarify the use roles of the vocabulary of exclusion because this one may be
used only in certain occasions in order to describe and perform a certain type of world.
Citer ce document / Cite this document :
Didier Emmanuel. De l'«exclusion» à l'exclusion. In: Politix. Vol. 9, N°34. Deuxième trimestre 1996. pp. 5-27.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1996_num_9_34_1029«l'exclusion» à l'exclusion De
Emmanuel Didier
École des hautes études en sciences sociales
QU'EST-CE que l'exclusion ? Le problème que nous voulons poser n'est
pas celui de la cause de l'exclusion, ni de ses conséquences, mais celui
de sa compréhension comme fait social1- L'intérêt d'une telle question
est qu'elle permet de ne pas remplacer immédiatement notre objet
d'étude par un autre objet que l'on appellerait cause ou conséquence. Il serait
donc sans intérêt, dans cette perspective, de commencer par définir notre
objet. Nous répondrions à notre question avant même d'avoir fini de la poser.
Pourtant, il faut bien fixer des bornes à notre investigation. Ainsi, plutôt que de
définir l'exclusion, nous choisirons de définir les bouées de l'exclusion : elles
flottent à la surface, mais elles sont solidement arrimées aux fonds marins que
nous voulons comprendre. Elles signalent par leur présence, quelque chose
d'important, et indiquent en même temps, grâce au filin, le chemin qui y
mène.
Ces indicateurs sont les mots de l'exclusion, c'est-à-dire l'ensemble des mots
forgés à partir de la racine -dus. C'est pourquoi, dans la suite de ce texte, on
trouvera très souvent des expressions comme «le vocabulaire de l'exclusion»
ou «les mots de l'exclusion». C'est le nom donné à nos bouées. Les formes
principalement utilisées sont les noms «exclu» et «exclusion», le verbe
«exclure», et la forme «exclu» qui peut être ou bien un adjectif ou bien un
adverbe («un citoyen exclu» ou bien «commencer exclu dans la vie»). On
remarquera que tous ces mots sont préfixés en ex-. En effet, l'inclusion n'a fait
son apparition dans cet ensemble dérivationnel que beaucoup trop
récemment pour que nous en tenions compte (on en trouve aujourd'hui
quelques usages, mais ils restent rares ; en tous les cas, fin 1994 personne ne
parlait des «inclus»). Nous nous fixons comme contrainte d'observer l'usage
de ces mots dans le cadre de la question sociale, c'est-à-dire dans des
situations relatives aux plus «petits» de notre société. Hors de ce cadre, il
s'agirait d'étudier le langage exclusivement2, ce qui n'est pas notre problème.
Nos bouées flottent dans la question sociale.
Cette précaution a l'avantage de nous forcer à toujours utiliser les mots de
l'exclusion avec des guillemets, même si le plus souvent nous omettrons (pour
1. Ce texte est tiré de notre DEA intitulé De l'exclusion, présenté en septembre 1995, sous la
direction de Luc Boltanski, à l'EHESS. Je remercie Luc Boltanski et Jean-Philippe Heurtin pour
leurs conseils.
2. D'après P. Achard, directeur de la revue Langage et société, un sociolinguiste ferait une énorme
faute de méthode s'il n'étudiait pas les transformations qui ont permis que les usages -classiques«
de cet ensemble dérivationnel, comme -exclusivement...« ou «à l'exclusion de...» aboutissent aux
usages contemporains. Mais nous ne sommes pas sociolinguiste. Notre objet n'est pas la langue,
mais la société.
Politix, n°34, 1996, pages 5 à 27 Emmanuel Didier
plus de légèreté) de les faire figurer. Les catégories que ce vocabulaire désigne,
la réalité qu'il vise, dépendent toujours du locuteur à qui nous laisserons la
parole. Nous éviterons de le faire signifier par nous-mêmes et ainsi
aux personnes la responsabilité de construire les catégories qu'elles visent en
prononçant les mots de l'exclusion. Lorsque leurs paroles seront cités, nous
prendrons soin de transporter avec elles les contextes et les buts visés par le
locuteur. Ce ne sont pas seulement les mots que nous relèverons, ce sera aussi
les constructions qu'ils induisent en étant prononcés. Ici, les mots ne seront
pas vus comme trompeurs, nous considérerons qu'ils ont un sens, c'est-à-dire
qu'ils pointent vers quelque chose du réel. Mais nous laisserons aux acteurs le
soin de faire le lien entre les discours et les phénomènes concrets qu'ils
désignent. Ainsi, les mots de l'exclusion joueront pour nous le rôle de signaux :
ils nous indiqueront, s'ils figurent dans un texte, que ce texte traite de notre
objet. Nous nous permettrons alors d'observer le phénomène lui-même, réel, à
partir de ce qui en est dit.
Ceci clarifié, on peut maintenant préciser la caractéristique principale que
nous donnons à l'exclusion, et qui constitue une hypothèse importante :
l'exclusion est une catégorie cognitive. Il nous semble que cette proposition
n'est pas une définition dans la mesure où elle ne dit rien sur la substance de
notre objet ; ce n'est qu'une caractérisation qui rend compte de sa forme.
Lorsque nous posons que l'exclusion est une catégorie, nous ne disons pas
qu'elle est provoquée par tel ou tel phénomène, ni que les exclus sont telles ou
telles personnes ; nous disons seulement que cette notion a une unité, laquelle
est équivalente à une conformation particulière. La forme de l'exclusion
ressemble beaucoup à une catégorie linguistique permettant de conformer le
réel1.
Les études de catégories, reprises par les sociologues, nous invite d'abord à
faire part d'un étonnement : jusqu'à maintenant, le monde semblait fait de
cadres, de commerçants, d'ouvriers et d'employés. C'est sur ce genre de
catégories que la société s'appuyait le plus souvent pour parler d'elle-même.
Or, il semble que l'exclusion n'ait pas ce genre de forme. Un exemple parlant
peut être tiré de La nouvelle question sociale, de P. Rosanvallon2 : «Les exclus
ne constituent pas un ordre, une classe ou un corps». Cette affirmation tend à
séparer radicalement l'exclusion des catégories socio-professionnelles. Elle
constituerait donc un nouveau type de catégorie qui aurait comme particularité
de ne pas être catégorielle — au sens où on peut parler par exemple
«d'intérêts catégoriels». La construction sociale «exclusion» équivalente à la
catégorie cognitive homonyme semble radicalement différente des autres
catégories établies sociologiquement selon cette même équivalence. Si l'on
s'accorde sur le fait que les PCS constituaient habituellement un des modes de
représentation de la société les plus institués, on peut se demander si
l'apparition de l'exclusion n'est pas un déni de leur puissance performative, et
par conséquent si elle n'est pas la marque d'un profond changement de la
société dans son ensemble. Notre problème est donc le suivant : décrivons
1. Un intérêt évident de cette hypothèse est qu'elle nous donne de très forts appuis
méthodologiques, les études sur les catégories étant déjà fort nombreuses. Cf. Rosch (E.), Lloyd
(B.), Cognition and Categorization, New York, Erlbaum, 1978, et les prolongements sociologiques
qui nous ont le plus inspiré : Boltanski (L), Les cadres, Paris, Minuit, 1982, et Desrosières (A),
Thévenot (L.), Les catégories socio-professionnelles, Paris, La Découverte, 1993-
2. Rosanvallon (P.), La nouvelle question sociale, Paris, Seuil, 1995, p. 204. De 4'exclusion» à l'exclusion
l'exclusion le mieux possible pour voir si elle dessine une nouvelle société, ou
si elle n'est qu'un nouveau mot dans la société des CSP.
Nous avons observé l'exclusion depuis trois points de vue complémentaires. nous sommes en premier lieu attaché à construire une généalogie de
l'exclusion. C'est-à-dire que nous avons dessiné trois parentés possibles et
logiques de cette notion. Nous appelons logique le fait qu'elles constituent des
systèmes sociaux cohérents et homogènes à partir desquels on peut poser la
question sociale. Nous avons ensuite examiné l'histoire de cette généalogie,
c'est-à-dire la façon par laquelle ces trois systèmes se sont mutuellement
influencés, mêlés au point d'avoir mis au monde une notion d'exclusion
unique et différente de chacun des trois pris séparément. Enfin, nous avons
clarifié les règles de l'usage du vocabulaire de l'exclusion, puisque celui-ci ne
peut être utilisé que dans certaines circonstances réelles que nous aurons à
cœur d'expliciter.
Trois modèles d'exclusion
Le vocabulaire de l'exclusion, en tant qu'il s'inscrit dans le problème plus
vaste de la question sociale pose celui de la société qui le rend possible. C'est-
à-dire que pour pouvoir parler d'exclusion, il faut aussi parler du monde dans
lequel elle sévit. Si celui qui prononce ce mot n'était en rien lié au monde
qu'il cherche à désigner, il ne le qualifierait même pas, il ne le verrait pas. Or,
l'ensemble des textes qui utilisent le vocabulaire de l'exclusion permettent de
dessiner trois modèles du monde qui permettent son existence. Ces modèles
sont la plupart du temps des implicites que personne ne prend la peine de
préciser. À ce titre, ils n'apparaissent que rarement dans des formes pures.
Mais il reste possible de les reconstruire en induisant les présupposés des
affirmations que nous rencontrerons1 et en revenant aux textes anciens.
Lenoir : les exclus
René Lenoir a publié en 1974 un ouvrage intitulé Les exclus2 qui a connu un vif
succès. On peut, à partir de ce texte, dessiner un premier modèle de
l'exclusion dans la mesure où d'une part la pensée de R. Lenoir est fortement
assise sur des convictions cohérentes, et où d'autre part elle a été reprise et
réutilisée dans de nombreux autres textes. Le trait principal de ce modèle est
de considérer que les exclus constituent une catégorie, c'est-à-dire un
ensemble d'individus qui se ressemblent sous un certain rapport et qui, à ce
titre, méritent d'être regroupés. La caractéristique essentielle de cette catégorie
est que les personnes qui la constituent sont inadaptés. Les mots de l'exclusion
n'apparaissent en effet que quatre fois dans l'ensemble de l'ouvrage (titre
compris) et chaque fois qu'on les y attend, on trouve à leur place ceux
d'inadaptés ou d'inadaptation. R. Lenoir donne une définition de cette notion :
«Dire qu'une personne est inadaptée, marginale ou asociale, c'est constater
simplement que, dans la société industrielle et urbanisée de la fin du XXe
siècle, cette personne, en raison d'une infirmité physique ou mentale, de son
comportement psychologique ou de son absence de formation, est incapable
de pourvoir à ses besoins, ou exige des soins constants, ou représente un
1. Thévenot (L), «L'économie du codage social», Critique de l'économie politique, 23-24, 1983.
2. Lenoir (R.), Les exclus. Un français sur dix, Paris, Seuil, 1974. Emmanuel Didier
danger pour autrui, ou se trouve ségréguée soit de son propre fait soit de celui
de la collectivité» (p. 30). On peut avancer que cette notion vient de la
tradition lamarckienne qui postule une «adaptation active aux circonstances»
des espèces animales et un succès des individus les plus adaptés à
l'environnement dans lequel ils se trouvent1.
Le modèle repose sur un fort déterminisme qui étend aux faits sociaux le
schéma causal des sciences de la vie, et, en arrière plan, de celles de la
matière. Les personnes concernées subissent un ensemble de causes qui, en fin
de compte, les exclut. Voici un exemple de ces mécanismes que décrit
R. Lenoir :
«Quand ils atteignent l'âge de la majorité, ces adolescents font donc presque
tous partie, d'entrée de jeu, des catégories sociales et professionnelles
défavorisées, et beaucoup ont un comportement affectif qui leur fera reproduire
le modèle familial qu'ils ont connu dans leur enfance. Tout naturellement, ils
fréquentent des garçons et des filles ayant un comportement analogue au leur,
soit issus de l'aide sociale à l'enfance, soit en rupture avec leur famille. Les
unions qui en résultent ne sont pas solides et réalimentent par la base les
effectifs de l'ASE [Aide Sociale à l'Enfance^. Le cas des filles est caractéristique :
elles jouissent, à leur majorité, d'une liberté totale ; beaucoup sont enceintes
avant d'avoir contracté mariage. Dans les hôtels maternels, elles représentent près
de 30% des effectifs, alors que leur proportion, dans la population, est inférieure
à 4%. La plupart de ces jeunes mères célibataires n'ayant pas les moyens
économiques d'élever leur enfant, le confient à l'Aide sociale et la boucle se
ferme de la sorte [...]. Ainsi donc, au départ, des enfants parfaitement sains sur le
plan physique comme sur le plan mental seront devenus des inadaptés et
provoqueront eux-mêmes des réactions en chaîne» (p. 53)
On remarque que rien ne résiste à ces processus qui peuvent traverser les
générations et devenir héréditaires, au même titre que la couleur des yeux ou
la taille. Dans ce modèle, les exclus sont donc ceux qui ont été entraînés dans
l'ouragan du malheur, qui emporte aussi bien les caractères physiques que
sociaux des personnes. Les jeunes filles qui sont présentées dans le passage cité
ci-dessus ne sont pas accusées de perversité ou de méchanceté : elles font
comme le monde les force à faire. Elles ne sont pas qualifiées de fautives, mais
elles sont prises par quelque chose qui les dépasse, contre laquelle elles ne
peuvent rien. Personne n'est accusé : l'Aide sociale ou les hôtels maternels, eux
aussi, font ce qu'ils peuvent, sans se rendre indignes de la tâche qui leur a été
confiée. Mais personne n'est efficace : lorsque les déterminismes sont installés,
rien ne leur résiste. C'est pourquoi, en même temps qu'est décrite la catégorie
des exclus, un moyen de lutte contre les méfaits des processus qui la
constituent est proposé. Il serait inconcevable de les décrire sans se
préoccuper d'en défendre les victimes. Mais, étant donné l'adversaire, la force
de ces déterminismes, la meilleure chose à faire est de les empêcher de
s'installer. Une fois que des individus sont exclus, on est impuissant, la nature
est la plus forte. En revanche, on peut empêcher que les mécanismes qui
excluent ne se pérennisent, et cela s'appelle la prévention.
Ces déterminismes excluent car ils mènent au malheur. En effet, il serait
incongru de penser qu'ils mènent au bonheur. Ainsi, R. Lenoir écrit dès
1. Rostand Q.), Hommes de vérité J. Lamarck, J. Mendel, J. -H. Fahre, Paris, L'École des loisirs, 1979,
p. 23. »l'exclusion» à l'exclusion De
l'introduction : «II faut affronter la réalité douloureuse» (p. 28). Cependant,
cette douleur n'est l'objet d'aucune théorisation : ce qui est décrit comme
douloureux dépend bien plus des convictions morales de l'auteur que d'une
éventuelle construction rationnelle. Ainsi, R. Lenoir aborde-t-il par exemple le
point suivant : «Vouloir sauver une vie humaine à tout prix n'a aucun sens. La
vie n'a de prix que pour celui qui en jouit. La société a son mot à dire dans la
vie et la mort des hommes puisqu'ils se tournent vers elle pour subvenir à une
partie croissante de leurs besoins. Mais quel sens a le maintien en vie de
l'individu qui n'est que souffrance ou est totalement inconscient et dont la
contribution au bien commun est nulle ? [...] J'ai pris dans mes bras et j'ai
cajolé des arriérés profonds ; j'ai senti leur besoin de tendresse. Je comprends
que des parents puissent s'attacher à eux ; j'admets que la société puisse les
héberger dans des établissements dont le prix de journée varie entre 150 et
200 francs, si cela permet aux autres frères et sœurs de mieux vivre. Mais j'ai vu
aussi dans ces mêmes des enfants décérébrés qui ne peuvent
plus avoir ni pensée ni sensation ; que l'on doit nourrir par des sondes et
vider par des pompes. [...] Comment peut-on, dans le même temps, dépenser
des sommes considérables pour maintenir en vie un mort- vivant [...] et refuser
à des enfants légèrement handicapés la possibilité de retrouver tous leurs
moyens physiques ou intellectuels ?» (p. 130). Ce raisonnement repose
assurément sur une certaine définition ce qu'est un homme. En effet, les
enfants hydrocéphales ne sont pas comptés comme tels, sans quoi les laisser
mourir serait un crime, et il pèserait trop lourd du côté des dépenses dans ce
raisonnement en termes de coût/bénéfice, et le rendrait intenable. Ainsi, dans
ce modèle, les chaînes causales sont-elles très fortement établies, mais l'état
auquel elles mènent dépend fortement des convictions de l'auteur. Il n'y a pas
de douleur propre à l'inadaptation en dehors de présupposés moraux.
Wrésinski : l'exclusion sociale
Le père Joseph Wrésinski est le fondateur du mouvement ATD-Quart Monde.
Son rôle a été important dans la construction de l'exclusion car son modèle a
influencé la plupart des instances gouvernementales. Comme la notion qu'il
utilise le plus souvent est «l'exclusion sociale», nous la retenons comme
formule éponyme. Au contraire de R. Lenoir, sa pensée est entièrement
socialisée, on est très loin ici de la référence aux sciences de la nature. Ce
modèle repose sur une conception de la culture, ou de la civilisation ; ici ces
termes sont synonymes. La culture est l'instance la plus globale par laquelle on
peut définir une société.
«Comme l'a rappelé madame Georgina Dufoix lors de son audition devant la
section des affaires sociales du Conseil économique et social le 4 février 1986, la
culture est à entendre dans son sens le plus large : «les moyens donnés à un
homme pour comprendre la société qui l'entoure et pour jouer un rôle dans son
fonctionnement».!...] De très nombreux témoignages recueillis dans le cadre des
universités Quart-Monde montrent ceci : quand on ne peut comprendre
l'enchaînement des causes proches et lointaines qui pourraient expliquer la
position sociale où l'on se trouve, on n'a d'autres recours que de l'attribuer à la
fatalité, à sa propre indignité ou infériorité. On est même porté à projeter sur ses
proches la responsabilité de son état. Quand, au contraire, on peut développer
avec ceux de son propre milieu une pensée commune, une analyse des
situations analogues à celles que l'on vit, on devient alors pourvu de lumières et
de forces pour envisager des changements à promouvoir et pour multiplier des
solidarités. Didier Emmanuel
Une des plus grandes injustices exprimées à des équipes d'action est de ne pas
avoir les moyens de comprendre et de participer à l'avenir de la société, de ne
pas exister socialement pour d'autres au-delà du cercle familial, de ne pas
apporter une contribution à un développement social plus solidaire. Cette
absence de sollicitations extérieures (par l'entreprise, l'école, l'église, la vie
associative locale, la vie politique et syndicale...) est peut-être ressentie comme la
marque d'exclusion la plus grave»1.
La culture est définie ici comme l'ensemble des choses qui relient les individus
à leur société. Ces choses sont d'une part des processus cognitifs
(«comprendre») et d'autre part des pratiques («jouer un rôle») des
individus ; elle sont partagées par tous les membres de la société. Ce modèle
est donc proche de ce que l'on pourrait appeler la conception du monde des
Lumières, dans la mesure où la société est comprise comme étant constituée
d'individus vivant sur un territoire unifié par le partage d'un caractère
commun, ici la culture. Mais la citation se termine par le mot «exclusion». Il y
a donc un dysfonctionnement possible dans cette société. C'est ce que le mot
désigne. En effet, il est possible que certaines personnes ne participent pas du
tout de cette culture. C'est, par exemple, le verdict de J. Wrésinski lorsqu'il est
confronté au camp des sans-logis à Noisy-le-Grand en 1957 : «Le camp, qui
n'existe plus aujourd'hui, était un rassemblement d'igloos indescriptibles à la
porte duquel s'arrêtait la route. Un bidonville hors les murs de la civilisation»2.
Ce spectacle lui suggère que la société peut être radicalement coupée en deux,
que certaines portions du territoire ne partagent en rien sa culture.
Ce dont on est exclu est maintenant facile à nommer : il s'agit en premier lieu
de la culture de la société dans laquelle on devrait se trouver, et par
conséquent de cette société elle-même. Mais cette société peut être divisée en
sous-ensembles et le manque d'appartenance à la culture en général peut ne
provoquer une exclusion que de certains de ces sous-ensembles. C'est ainsi
que J. Wrésinski peut parler de l'exclusion du marché de l'emploi ou du
système scolaire par exemple. Mais ce ne sont que des cas particuliers de
l'exclusion sociale. Une des sphères essentielles dont on est exclu, pour
J. Wrésinski, est celle des droits. En effet, «des droits fondamentaux sont violés ;
à travers l'irrespect des droits fondamentaux, c'est en définitive au droit de
vivre dans la dignité qu'il est porté atteinte»3. Nous voyons donc que le déni
de droit mène à l'indignité. Or, on peut voir dans le long extrait cité plus haut
que l'indignité est une des étapes qui mènent assurément à l'exclusion4. Il nous
semble donc que cette sphère est essentielle dans la mesure où l'impossibilité
de «participer» à l'un des domaines dont on peut être exclu est envisagé
comme le déni du droit d'y participer.
Un caractère important de l'exclusion sociale est alors qu'elle est à la fois un
processus et un état. En effet, les façons de penser de ceux qui la subissent sont
différentes de celles de la civilisation, en ce sens ceux-là sont en état
d'exclusion. Mais, en même temps, leurs pratiques visant à entrer en contact
1. Wrésinski (J.), Grande pauvreté et précarité économique et sociale, Rapport au Conseil
économique et social, 1987, p. 57.
2.(J.), -Dans nos murs le défi du quart monde», Preuves, 3e trimestre 1973, p. 18.
3. Wrésinski (J)» Grande pauvreté et précarité économique et sociale, op. cit., p. 94.
4. Voici un autre exemple du raisonnement qui mène de l'indignité à l'exclusion : si l'on
s'accorde sur le fait que la compréhension lave de l'indignité, «l'éducation aux droit de l'Homme
et une compréhension de la vie des plus pauvres» sont «des nécessaires solidarités pour vaincre
l'exclusion sociale» {ibid., p. 100).
10 De »l'exclusion' à l'exclusion
avec ceux de la civilisation sont toujours brimées, il s'agit donc d'un processus,
car on parle ici d'actions, sans cesse renouvelé. «[Une grande mutation]
entraîne des exclusions définitives du marché de l'emploi difficilement
acceptables. Quelles questions cela pose-t-il sur les relations entre citoyens
d'un même pays, entre citoyens exclus et le reste du corps social ? Le
problème déjà bien connu des inégalités est doublé de celui d'une société où
certains ne sont plus seulement en situation d'inégalités mais en état
d'exclusion permanente»1. Cet extrait montre bien cette dualité de valeur
puisqu'on y parle en même temps d'un «état d'exclusion» et du mouvement
qui exclut du marché de l'emploi. Il n'est en aucun cas possible de parler
uniquement de catégorie.
Ce flottement dans l'objet qui est signifié par l'exclusion est d'ailleurs porté
par le suffixe -ion, lequel a été ajouté par J. Wrésinski aux exclus de R. Lenoir.
Pour mieux comprendre cette capacité d'un mot à signifier deux notions
contradictoires, nous nous sommes aidé de l'ouvrage de Benveniste, Noms
d'agents et noms d'action en indo-européen2. En ce qui concerne les noms
d'action, qui nous intéressent ici, Benveniste remarque qu'en grec, ils existent
sous deux formes qui sont repérables par leur suffixe. Les uns sont en -tus (tvQ,
les autres en -sis (<n0. Or, remarque-t-il, les sens de ces suffixes diffèrent. Les
noms en -tus «marquent la disposition et l'aptitude, l'exercice de la notion
comme capacité de celui qui l'accomplit, en un mot la "destination"
subjective et en général la "fonction" au sens propre, de la notion
étant considéré comme la de celui qui la pratique» (p. 74). Ainsi,
par exemple, le mot agoritus (ayopriTvÇ) désigne l'aptitude à parler, le don de
parole. Au contraire, les noms en -sis indiquent «la notion abstraite du procès
conçu comme réalisation objective, retranché de tout rapport avec
l'opérateur» (p. 80). Autrement dit le premier suffixe pointe sur une
disposition, une potentialité du sujet, et le second sur la réalisation objective
de ce procès. Et Benveniste précise que «les abstraits de cette classe [en -sis] se
comportent vis-à-vis du nom régi au génitif comme une forme verbale
transitive de son régime d'objet, alors que la relation des noms en -tus
et de la forme nominale qui en dépend est celle de la forme verbale avec son
sujet» (p. 81).
Le but du présent travail n'est pas de retracer l'histoire du suffixe français -ion,
il n'est donc pas question de trouver de filiation entre lui et les suffixes grecs
étudiés par Benveniste. La seule chose que nous voudrions montrer est que
chacune de ces valeurs peut être retrouvée successivement dans les usages du
mot exclusion. Il ne s'agit donc en aucun cas ici de linguistique diachronique,
mais de nous appuyer sur une distinction qui s'applique à notre objet, et donc
le clarifie. Pour commencer, on remarquera que deux formules qui semblent
similaires «l'exclusion des pauvres» et «l'exclusion du marché de l'emploi» se
transforment différemment si l'on suit Benveniste. En effet, si on transforme le
nom exclusion en son verbe (exclure), les places des deux génitifs ne sont
alors pas les mêmes. La transformation de «les pauvres excluent...» n'a pas de
sens de même que «exclure le marché de l'emploi». Nous sommes obligés de
le transformer en les pauvres», qui place donc le génitif dans la
fonction d'objet, et en «le marché exclut...» qui le place en sujet. Dans le
1. Ibid., p. 25.
2. Benveniste (É.), Noms d'agents et noms d'action en indo-européen, Genève, Maisonneuve,
1993.
11 Didier Emmanuel
premier cas (qui correspond au -sis) l'exclusion désigne la réalisation
objective d'un procès, sans rapport avec un quelconque opérateur, puisqu'il
n'en désigne même pas. Dans le second cas, l'exclusion est au contraire une
potentialité du marché de l'emploi, qui repousse hors de lui-même, sans
résultat objectif signifié. L'exclusion peut donc être ou bien le potentiel de
quelque chose, elle est alors le processus que nous décrivions plus haut ; ou
bien le résultat objectif d'un autre mouvement, auquel cas elle est plus proche
de ce que nous appelons une catégorie.
L'une des conséquences de ceci est qu'il n'est guère possible de comprendre
la cause pour laquelle certains ne partagent pas la culture de la société car
cette question mène à un paradoxe : si certains subissent une exclusion, ce ne
peut être que par la faute de la société puisqu'elle fonctionne mal, mais si on
accuse la société, on accuse ce qui est désirable. Il n'y a donc pas d'issue à
cette question. En fait, ce modèle de l'exclusion a la caractéristique d'être
extrêmement performatif : il force à agir pour la faire disparaître. En effet, si
certaines personnes vivant sur le territoire de la société subissent l'exclusion,
ils sont malheureux et il serait insupportable de les laisser dans leur malheur.
Mais surtout elles sont le signe de la désagrégation de la société tout entière. Si
la culture n'est plus unificatrice, c'est que la société elle-même est en train de
se corrompre, le principe unificateur est inadéquat, et la société ne repose plus
sur rien. C'est pourquoi l'exclusion sociale est une très vive injonction à faire
en sorte que les victimes de et la «civilisation» entrent en contact.
L'INSEE : L'exclusion de. . .
Il est difficile d'attribuer ce troisième modèle à une personne, car il est
construit à partir des textes de nombreux auteurs. On l'attribue donc à l'INSEE
car cette institution est un point commun entre l'ensemble de ceux-ci. Ce
modèle repose sur la notion de marché. Et ici, la société est un ensemble de
marchés juxtaposés. Sur chacun, les individus entrent en relation. Mais chacun
n'est pas nécessairement sur chaque marché. En d'autres termes, un marché
est une variable qui permet d'affecter à chaque individu une valeur en fonction
de l'intensité des actions auxquelles il se livre sur lui. Il faut garder à l'esprit
que le code d'une personne (sa valeur) peut aussi être «sans objet», par
exemple, dans le cas d'une personne inactive sur le marché de l'emploi. La
société est donc un ensemble de segments sur lesquels les individus sont
rendus comparables selon le point de vue du marché considéré.
Regardons par exemple l'enquête Condition de vie des ménages, de l'INSEE,
qui a été menée à trois reprises, la première en 1974, puis en 1985 et 1993.
Dans cette enquête, on définit un grand nombre de dimensions de la vie
(l'emploi, les revenus, les contacts avec d'autres personnes, etc.) à propos
desquelles on pose des questions, qui permettent de construire un indicateur
par domaine. Cet indicateur permet d'ordonner toutes les personnes de
l'échantillon en fonction de l'intensité de leur intervention sur le marché (une
personne ayant un revenu égal à mille aura une valeur plus grande que celle
dont le revenu est égal à cent). Il est clair alors que les personnes qui
n'interviennent jamais sur l'un des marchés ont le rang le plus bas. Sur chacun
des marchés, c'est-à-dire sur chaque indicateur, on construit un seuil qui
permet de scinder l'ensemble des individus en deux groupes : de ceux dont le
code est supérieur à ce seuil, on ne dit rien, et des autres, on dit qu'ils ont un
12 4'exclusion' à l'exclusion De
handicap. La construction de ce seuil est sujette à de multiples controverses,
mais là n'est pas la question.
L'exclusion apparaît alors : elle désigne l'ensemble des processus qui
empêchent durablement certaines personnes d'intervenir sur un ou plusieurs
marchés. Les exclus sont les qui subissent ces processus. Un
exemple est celui de l'expression «chômage d'exclusion». Il semble qu'elle ait
été utilisée d'abord par Claudine Offrédi dans son article «Pauvreté et
précarité : repères»1. Il «correspond à une classe d'âge : celle des 55-65 ans» et
il est ainsi nommé parce que les personnes de cet âge qui connaissent le
chômage n'ont presque plus aucune chance de retrouver un emploi : ils sont
exclus du marché du travail. Ou bien on parlera de «vivre exclu du marché du
travail comme de certains quartiers»2. Le marché de l'emploi est d'ailleurs
celui qui supporte le plus souvent l'expression d'exclusion et c'est aussi le
premier à propos duquel ce vocabulaire a été utilisé ; elle ne lui est pas
uniquement attachée, mais c'est le cas le plus fréquent. Dans ce modèle, un
complément de nom est donc presque toujours adjoint à l'exclusion car on
doit indiquer le marché auquel on se réfère.
Ce modèle de l'exclusion est différent du premier car il n'implique pas
réellement de causalité naturelle : il sert surtout à décrire des situations. Il
diffère aussi du second car il ne hiérarchise pas les domaines de la vie : la
culture n'y est pas le fondement de toute l'activité sociale. Le plus souvent, elle
entre dans ses composantes (au moyen de variables comme «nombre de
livres lus dans l'année» ou «fréquence de fréquentation des lieux de spectacle»,
ce qui signifie qu'il s'agit ici de la culture savante, et non de la culture
entendue dans un sens proche de civilisation), mais son importance est
identique à celle des autres marchés. Cependant, la particularité de ce modèle
est surtout d'instrumentaliser la notion d'exclusion. L'exemple de l'enquête
«Condition de vie des ménages» montre bien qu'il est assez aisé de rigidifier
les différents marchés, d'établir des critères permettant de les distinguer les
uns des autres et ainsi, par exemple, de compter les exclus. C'est ainsi que M.-
C. Combes et S. Zilberman ont pu construire une catégorie d'exclus dans une
enquête sur les jeunes travailleurs3.
Le vocabulaire de l'exclusion a donc fleuri sur le terreau de trois modèles
sociaux qui reposent sur trois notions différentes : celles d'inadaptation, de
culture et de marché. Ces trois modèles sont incompatibles, c'est-à-dire que si
l'on s'inscrit dans l'un d'eux, on est obligé de considérer que les deux autres
sont des illusions (ou pire, des erreurs). En effet, il ne peut y avoir de monde
qui reposerait à la fois sur une nature n'acceptant que des déterminations, une
culture qui libère les personnes et enfin une absence d'unité compensée par
une multitude de proximités. Cependant, si nous historicisons les modèles que
nous venons de décrire, nous pouvons observer que, malgré leur
incompatibilité logique, ces modèles s'entremêlent dans les discours des
acteurs.
1. Revue française des affaires sociales, 2, 1985-
2. Debonneuil (M.), -Les familles pauvres d'une ville moyenne», Économie et statistique, 105,
1978.
3- Combes (M.-C), Zilberman (S.), «Les deux premières années de vie active des jeunes sortant de
l'enseignement secondaire», Données sociales, Paris, INSEE, 1990.
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