Entre guerre et terreur : principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France

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La guerre au terrorisme, dans laquelle les dirigeants politiques de droite comme de gauche ont enlisé la société française, est un échec patent. La France s’entête pourtant dans des options guerrières et liberticides contreproductives. Ce texte soutient que la compréhension de ce phénomène est à rechercher moins dans des cadres théoriques traditionnels inspirés d’emblée par l’intérêt général que dans des références idéologiques spécifiques conférant à des groupes sociaux la capacité à faire accepter la défense de leurs intérêts propres comme la meilleure incarnation du bien collectif. En matière de défense et de sécurité, ces références idéologiques sont le militarisme et le sécuritarisme, deux modes de pensée instrumentalisant les troubles et les doutes d’une société française piégée entre guerre et terreur. Afin d’étayer cette hypothèse, ce texte procède en deux étapes. Il expose d’abord en quoi ces deux idéologies sœurs constituent les socles normatifs d’une stratégie perdante pour la France. Il examine ensuite les mécanismes et les groupes véhiculant ces deux modes de pensée illustrant au passage les manières qui assurent à un ensemble d’acteurs partageant une même normativité d’exercer leur emprise sur la société. La conclusion souligne à la fois l’effet de ces idéologies sur le bien commun et leur résilience dans le contexte hexagonal.

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Ajouté le 20 juillet 2016
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EAN13 ISSN:2492-248
Langue Français
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OSINTPOL
Note d’analyse
18 décembre 2015
Entre guerre et terreur : principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France
Fonds de dotation OSINTPOL
Yannick Quéau
OSINTPOL
Note d’analyse
18 décembre 2015
Entre guerre et terreur : principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France
Fonds de dotation OSINTPOL
Yannick Quéau
L’intelligence du bien commun
Le Fonds de dotation OSINTPOL est un laboratoire didées outhink tank. Il accomplit une mission d’intérêt général en soutenant la recherche et la diffusion d’analyses en science politique, notamment les domaines liés à la paix et aux relations internationales. Il agit dans lintérêt du bien commun en conformité avec les valeurs humanistes qui sont les siennes et les idéaux de justice et de liberté énoncés dans la Déclaration universelle des droits de la personne. Les travaux d’OSINTPOL sinscrivent pleinement dans les débats parcourant ses sphères dintérêt. La démarche est résolument critique et avant tout orientée vers la production et la diffusion aussi large que possible des savoirs relatifs à ses domaines dinterventions. OSINTPOL ne saurait accomplir efficacement sa missiond’information et de sensibilisation du public sans le soutien de donateurs motivés par la défense du bien commun. Rejoignez-nous sur osintpol.org.
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ISSN : 2492-248X
Photographies : 1) À gauche. La Tour Eiffel en bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau de la France, en ‘honneur des victimes des attaques terroristes du 13 novembre 2015 à Paris. Crédit : Éric Salard, CC BY 2.0. 2) En haut à droite. Je pense donc je suis (cogito, ergo sum, de René Descartes dans son ouvrage de 1647Le discours de la méthode), des verbes Penser et Être et pas Suivre. Montage d’après « Je suis Charlie ». Crédit : OSINTPOL,CC BY4.0.3) En bas à droite. L'intervention policière à Saint-Denis dans un logement de terroristesprésumés rue du Corbillon à Saint-Denis (région parisienne), le 18 novembre 2015. Vue de la rue de la République Saint-Denis. Crédit : Wikipedia, CC BY 4.0
Fonds de dotation OSINTPOL
Sommaire
Sommaire .......................................................................................... i
Liste des figures ................................................................................ ii
Biographie de l’auteur....................................................................... iii
Résumé ........................................................................................... iv
Abstract........................................................................................... iv
Introduction....................................................................................1
1.
Le militarisme et le sécuritarisme : socles idéologiques d’une stratégie perdante pour la collectivité .......................................4
1.1.L’intérêt du militarisme et du sécuritarisme : peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse......................................................... 5
1.2.Le bilan d’un entêtement.................................14.......................
1.3. Le syndrome du « couteau suisse cocardier » ........................... 18
2.
Des idéologies véhiculées par une pluralité d’acteurs à la solidarité intéressée ................................................................23
2.1. Mécanique militariste et typologie des acteurs .......................... 24
2.2.Le sécuritarisme et l’instrumentalisation du couple sécurité-immigration.......................................................................... 33
2.3. Discréditer, marginaliser et contrer les résistances .................... 37
Conclusion : sortir de la toxicomanie ............................................41
Fonds de dotation OSINTPOL
OSINTPOL
Liste des figures
ii
ii
Figure 1 :nombre d’attaques terroristes et de morts imputables à ces actions, 2001-2014 14
Note d’analye|Principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France
iii
iiiBiographie de l’auteur
OSINTPOL
Yannick Quéauassure la direction d’OSINTPOL. Il se consacre également à la recherche, ses sphères d’expertise couvrant la sécurité internationale, les relations transatlantiques, les aspects industriels, stratégiques et économiques du commerce des armes, qu’elles soient classiques ou nucléaires, ainsi que les règles de contrôle s’y rapportant. Il est l’auteur de nombreuses analyses et rapports sur ces sujets qu’il couvre également par le biais de conférences. Il est par ailleurs chercheur associé au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP, Bruxelles). Il a auparavant travaillé au sein du Groupe de recherche sur l’industrie militaire et la sécurité (GRIMS, Montréal) et été rattaché à l’Observatoire de l’économie politique de la défense (OEPD, Montréal). Il a collaboré en tant que chercheur associé avec la Fondation pour la recherche stratégique (FRS, Paris) de novembre 2010 à août 2013. Il a aussi officié comme analyste au Technopole défense et sécurité à Valcartier (Québec, Canada), plus précisément, au Bureau de commercialisation et d’intelligence des marchés, ainsi que comme enseignant pendant 3 ans pour le compte du ministère de la Défense du Canada à Saint-Jean-sur-Richelieu (Canada). Il a aussi enseigné épisodiquement comme chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), à l’université Paris2 Panthéon-Assas et à Sciences Po Paris. Yannick Quéau est diplômé de l’UQAM (Canada) et de l’université de Bradford (Royaume-Uni).
Pour citer ce document
Yannick Quéau, « Entre guerre et terreur : principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France »,Note d’analysed’OSINTPOL, 18 décembre 2015.
Lire par ailleurs
Yannick Quéau : «L’intelligence d’OSINTPOL,14 juillet 2015.
du
bien
commun»,
Note
Note d’analyse|Principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France
d’analyse
OSINTPOL
Résumé
iv
iv
La guerre au terrorisme, dans laquelle les dirigeants politiques de droite comme de gauche ont enlisé la société française, est un échec patent. La France s’entête pourtant dans des options guerrières et liberticides contreproductives. Ce texte soutient que la compréhension de ce phénomène est à rechercher moins dans des cadres théoriques traditionnels inspirés d’emblée par l’intérêt général que dans des références idéologiques spécifiques conférant à des groupes sociaux la capacité à faire accepter la défense de leurs intérêts propres comme la meilleure incarnation du bien collectif. En matière de défense et de sécurité, ces références idéologiques sont le militarisme et le sécuritarisme, deux modes de pensée instrumentalisant les troubles et les doutes d’une société française piégée entreguerreetterreur.Afin d’étayer cette hypothèse, ce texte procède en deux étapes. Il expose d’abord en quoi ces deux idéologies sœurs constituent les socles normatifs d’une stratégie perdante pour la France. Il examine ensuite les mécanismes et les groupes véhiculant ces deux modes de pensée illustrant au passage les manières qui assurent à un ensemble d’acteurs partageant une même normativitéd’exercer leur emprise sur la société. La conclusion souligne à la fois l’effet de ces idéologies sur le bien commun et leur résilience dans le contexte hexagonal.
Abstract
The war on terror in which French political leaders from both the right and left wings of the political spectrum have mired the French society is a patent failure. France stubbornly persists in counterproductive war-like and freedom-destroying options. This text argues that an understanding of this phenomenon is to be searched less in traditional theoretical frameworks inspired by the general interest than in ideological references granting social groups the capacity to impose the promotion of their specific interests and present them as the embodiment of the collective good. In matters of defense and security, these ideological references are militarism and securitarism, two ways of thinking that instrumentalize social troubles and doubts within a French society trapped betweenwar andterror. To support this hypothesis, this text proceeds in two steps. First, it details how the sisters ideologies of militarism and securitarism constitute the normative bases of a self-defeating strategy for France. Second, it examines the mechanisms and the groups conveying these two ways of thinking, illustrating the type of means favored and employed to assure a set of actors sharing the same normative matrix their hold on society and policy. The conclusion emphasizes the impacts of these ideologies on the common good and their resilience in France context.
Note d’analye|Principes et acteurs du militarisme et du sécuritarisme en France
Introduction
Pour les chaînes d’information en continu, la nouvelle est certainement un produit à vendre, mais les surenchères dans les qualificatifs guerriers pour décrire l’horreur d’un acte terroriste sans précédentne sont ni nécessaires, ni justifiées. Selon des mots prononcés sur le plateau de la chaîne d’information en continuI-Télé dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015, les victimes des attentats de Paris seraient ainsi des «soldats morts au champ d’honneur» alors qu’elles ne savaient pas qu’elles étaient en guerre, les rues de la capitale française et de Saint-Denis le théâtre d’une guerre… La guerre, encore et encore.Ce dont il s’agit, c’est d’une opération lâche visant délibérément des civils innocents dans une métropole occidentale malheureusement habituée (et de plus en plus) à composer avec le terrorisme; une action cruelle et spectaculaire ayant pour objectif de susciter la division au sein de la société. L’intensité dramatique de ces mots ne suffit manifestement pas puisqu’il faut l’enrober d’un verbiage guerrier participant d’une entreprise de travestissement de l’information autant que de conditionnement (volontaire ou non) de l’opinion publique.
La qualification des attaques de Paris en acte de guerre dépasse la simple querelle linguistique. On peut légitimement penser que les rhétoriques et les actions se réclamant du Jihad, toutcomme le fait d’apporter une réponse guerrière au terrorisme (se prévaloir des dispositions d’alliances militaires et sécuritaires, déployer des soldats…) participent concrètement à établir la 1 guerre, mais ce n’est pas leseul effet.Le recours au vocabulaire guerrier n’est pas neutre. Il tend à occulter la complexité et la dimension protéiforme du défi que posent actuellement les pires représentants du fondamentalisme religieux musulman aux sociétés du monde entier. Il conduit surtout à focaliser l’attention sur les appareils militaires etsur le rôle des chefs comme acteurs et moyens de la sécurité. Or ceux-ci ont fait la démonstration tout au long de la guerre globale au terrorisme (Global War on TerrorGWOT), débutée il y a plus de 14 années déjà, de leur inefficacité à contrer les groupes extrémistes, mais aussi du fait que leurs actions contribuent à nourrir la bête qu’ils tentent de combattre, tant au Moyen-Orient et en Afrique que sur le territoire national.
Au moment où sont publiées ces lignes, on sait déjà que la France est tombée dans les mêmes pièges que ceux dans lesquels elle s’est précédemment précipitée avec plus ou moins d’entrain sous la conduite de présidents, de gouvernements et d’experts militaro-sécuritaires aux bilans pourtant bien loin d’être convaincantsen matière de lutte contre le terrorisme. Alors que le parcours de la société américaine aurait pu et dû servir de mise en garde aux
1 Voir Christian Choquet, «Le terrorisme est-il une menace de défense ?»,Cultures & Conflits, o n 44, hiver 2001, p. 19-44.
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2dirigeants français, elle a fait office de modèle à suivre. Les avertissements ne manquaient pourtant pas. Didier Bigo, par exemple, écrit en 2001 :
Nous ne savons rien, ou à peine, sur les auteurs des attentats du 11 septembre 2001. Nous ne savons toujours pas ce quil en est de la relation entre ces attentats et la campagne danthrax qui créa sans doute plus danxiété que les premiers. En effet ceux-ci, loin de terroriser la population et les institutions comme le voudrait la définition tautologique du terrorisme, ont certes créé un moment de panique puis la crainte de prendre lavion, mais ils ont bien plus sûrement généré une réaction hypernationaliste prenant des tonalités de revanche guerrière, et une mobilisation émotionnelle qui laisse peu de place au débat raisonnable, sauf dans quelques cercles limités. La colère a de loin dépassé la terreur dans le lexique 2 des émotions.
S’il est parfois couvert par les invectives des uns et des autres,le débat d’idées existe encore dans l’hexagone. On observe tout de même, à ce jour, que la réaction de l’État français aux attentats du 13 novembre 2015 est faite quasi exclusivement de bombardements, de déclaration d’État d’urgence et d’annonces de mesures policières et militaires supplémentaires. Cette attitude tient davantage du réflexe conditionné par les prescriptions explicites ou implicites du concept de GWOTque par une analyse s’efforçant de tirer froidement les enseignements des expériences passées. En s’enfermant dans une logique guerrière et répressive rognant à la fois les libertés et les espaces permettant de faire valoir des alternatives aux options actuellement prônées, la 3 France ne faitqu’accepter l’invitation au Jihadlancée par l’organisationÉtat 4 islamiquetout en reniant une partie de ses valeurs. Il ne faut pas s’y tromper,
2 Didier Bigo, «La voie militaire de la guerre au terrorisme et ses enjeux»,Cultures & Conflits, o n 44, hiver, 2001, p. 5. 3 Voir David Van Reybrouck, «Monsieur le Président, vous êtes tombé dans le piège !», Lemonde.fr, 16 novembre 2015. 4 Le choix du termeorganisation État islamiqueest volontaire. Il permet d’appeler ce groupe terroriste par le nom qu’il s’est lui-même donné tout en opérant une distinction avec le concept d’État. Le termeDaech, que le gouvernement français souhaite voir repris, participe d’une position normative visant à la fois à nier à l’organisation ses prétentionsà incarner un État, mais aussi à se réclamer de l’islam; le qualificatif islamique disparaissant alors. C’est aussi une entreprise de propagande puisque le termeDaechest phonétiquement proche en arabe dedaesqui signifie «celui qui écrase de ses pieds» et deDahes, «celui qui sème la discorde ou la zizanie» qui ont chacun une connotation injurieuse. C’est donc autant par souci de précision et d’indépendance vis-à-vis des États qui se croient habilités à orienter le sens des analyses ou à dicter les termes du débat démocratique que ce texte opte pour la dénominationorganisation État islamique. C’est d’ailleurs le choix de nombreux médias francophones. Voir Nassim Nasr, «EI, EIIL, Daech, comment appeler les jihadistes en Irak et en Syrie ?»,France24.com, 17 septembre 2014 et Pierre-Yves Crochet, «Pourquoi la diplomatie française utilise le terme
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en dépit des gestes de solidarité observés, les forces centrifuges (g3roupes extrémistes, populistes et/ou réactionnaires)à l’œuvre au sein la société française et dans le monde musulman ont de quoi se montrer largement satisfaites de la situation et de la réaction des décideurs hexagonaux.
Comment expliquer la trajectoire française et l’entêtement de sesdirigeants politiques depuis 14 ans dans une option guerrière et liberticide qui constitue manifestement un échec? Ce texte soutient que la réponse à cette question est à rechercher moins dans des conceptions traditionnelles inspirées d’emblée par l’intérêt général, que dans des références idéologiques conférant à des groupes sociaux bien spécifiques la capacité à faire accepter la défense de leurs intérêts propres comme la meilleure incarnation du bien collectif. En matière de défense et de sécurité, ces références idéologiques sont le militarisme et le sécuritarisme, deux modes de pensée rejoignant une même cause et instrumentalisant les troubles et les doutes d’une société française piégée entre guerreetterreur.
Afin d’étayer cette hypothèse, ce texte procède en deux étapes. Il expose d’abord en quoi ces deux idéologies sœurs constituent les socles normatifs d’une stratégie perdante pour la France. Il examine ensuite lesmécanismes et les groupes véhiculant ces deux modes de pensée, illustrant au passage les manières qui assurent à un ensemble d’acteurs partageant une même matrice normative d’exercer leur emprise sur la société. La conclusion souligne à la fois l’effet deces idéologies sur le bien commun et leur résilience dans le contexte hexagonal.
Daesh, plutôt qu’État islamique ?»,SudOuest.fr, 16 octobre 2014, modifié le 14 novembre 2015.
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