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Gestion du risque industriel et conflits territoriaux, le cas de Saint-Fons / The management of industrial hazards and spatial conflicts : the case of Saint-Fons - article ; n°1 ; vol.71, pg 31-44

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Revue de géographie de Lyon - Année 1996 - Volume 71 - Numéro 1 - Pages 31-44
Pour Saint-Fons, petite commune industrielle du sud de l'agglomération lyonnaise, la mise en œuvre de la politique de maîtrise de l'urbanisation à proximité des sites industriels à risques est à l'origine de plusieurs années de conflits, puis de négociations entre l'administration locale et les représentants élus des collectivités locales. Si dans un premier temps, c'est l'expertise technique qui est sensée apporter la solution du problème de la confrontation risques/société avec la production d'une cartographie des dangers, la réalité sociale du territoire génère dans un deuxième temps de nouvelles marges de négociation et redéfinit les rapports de force entre les services de l'Etat et les élus.
For the small industrial town of Saint-Fons (located in the south of the Lyon metropolitan area) the implementation of a national policy to control urban development close to hazardous sites was the cause of several years of conflict, followed by negotiations, between government administrative services and elected representatives of the local authorities. Initially, the solution to the problem of conflicting logics between risks and society was sought through technical expertise and the mapping of dangerous zones. Subsequently, the area's social reality created a new negotiating 'space' within which the balance of power between state services and local politicians was redefined.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Langue Français
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Emmanuel Martinais
Gestion du risque industriel et conflits territoriaux, le cas de
Saint-Fons / The management of industrial hazards and spatial
conflicts : the case of Saint-Fons
In: Revue de géographie de Lyon. Vol. 71 n°1, 1996. pp. 31-44.
Résumé
Pour Saint-Fons, petite commune industrielle du sud de l'agglomération lyonnaise, la mise en œuvre de la politique de maîtrise
de l'urbanisation à proximité des sites industriels à risques est à l'origine de plusieurs années de conflits, puis de négociations
entre l'administration locale et les représentants élus des collectivités locales. Si dans un premier temps, c'est l'expertise
technique qui est sensée apporter la solution du problème de la confrontation risques/société avec la production d'une
cartographie des dangers, la réalité sociale du territoire génère dans un deuxième temps de nouvelles marges de négociation et
redéfinit les rapports de force entre les services de l'Etat et les élus.
Abstract
For the small industrial town of Saint-Fons (located in the south of the Lyon metropolitan area) the implementation of a national
policy to control urban development close to hazardous sites was the cause of several years of conflict, followed by negotiations,
between government administrative services and elected representatives of the local authorities. Initially, the solution to the
problem of conflicting logics between risks and society was sought through technical expertise and the mapping of dangerous
zones. Subsequently, the area's social reality created a new negotiating 'space' within which the balance of power between state
services and local politicians was redefined.
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Martinais Emmanuel. Gestion du risque industriel et conflits territoriaux, le cas de Saint-Fons / The management of industrial
hazards and spatial conflicts : the case of Saint-Fons. In: Revue de géographie de Lyon. Vol. 71 n°1, 1996. pp. 31-44.
doi : 10.3406/geoca.1996.4319
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_0035-113X_1996_num_71_1_4319:
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REVUE DE EOGP.APHIE DE LYON VOL 71 1/96 31
Emmanuel MARTINAIS
Gestion du risque industriel et conflits Doctorant E.N.T.P.E.
UMR 5600 "Environnement,
Ville, Société" territoriaux, le cas de Saint-Fons,
commune de l'agglomération
lyonnaise
La gestion urbaine du risque industriel suppose la chimique lyonnaise2. A l'occasion de la première
mise en œuvre de mesures susceptibles de réduire guerre mondiale, ces sociétés vont être appelées
les dangers inhérents à la présence d'industries à fortement investir pour tourner leur production
chimiques ou pétrolières dans la ville. L'une vers l'appareil de guerre, puis à l'issue du conflit,
d'entre-elles consiste à maîtriser la densité urbai elles se réorientent de façon définitive vers les
différentes branches de la chimie, "lourde" et ne dans l'environnement immédiat de ces indus
tries à risques. En effet, la loi du 22 juillet 19871, "fine". Les bords du Rhône de Saint-Fons devien
par l'intermédiaire d'un chapitre intitulé "maîtrise nent alors progressivement une gigantesque zone
de l'urbanisation", crée de nouvelles obligations industrielle de 136 hectares. Puis, dans les années
et inscrit les préoccupations de sécurité dans le cinquante, l'Etat intervient pour étendre cette
cadre de l'urbanisme. En l'occurrence, cette loi plate-forme industrielle vers le sud, jusqu'à Feyzin
fait de la prévention des risques un devoir pour et Solaize, façonnant ainsi le site du "couloir de
les collectivités territoriales, qu'elles doivent la chimie", qui, dans sa configuration actuelle,
honorer par l'inscription de ces mêmes risques s'étend sur 9 kilomètres depuis le port Édouard-
dans les documents d'urbanisme, schémas direc Herriot jusqu'à l'institut français du pétrole de
teurs et plans d'occupation des sols (P. O.S.). Solaize. En l'espace de 10 ans, le sud de Lyon
voit donc apparaître le canal du Rhône, l'autorout
En dépit du fait qu'elle réponde en partie à de e A7, la gare de triage de Solaize et, surtout, la
nouvelles préoccupations en terme de sécurité et raffinerie Elf qui permet à la chimie de bénéficier
de protection des populations, cette volonté ne des apports de la pétrochimie (fig.1).
s'impose pas si facilement à la société "locale".
Elle est même bien souvent à l'origine de conflits La commune de Saint-Fons telle qu'elle existe
territoriaux, opposant les services de l'Etat et les aujourd'hui est donc, d'une certaine manière, le
représentants élus des collectivités locales. C'est résultat du développement de l'industrie chimique
ce que nous nous proposons d'illustrer dans un des bords du Rhône qui, au fil du temps, a contri
contexte particulier, celui de Saint-Fons, commune bué à l'urbanisation progressive des terrains
industrielle du sud de l'agglomération lyonnaise, vierges, et notamment ceux situés à proximité
où la représentation cartographique initiale du immédiate des unités de production. En fait, est la de entre plusieurs territoire Pour industrielle proximité des du et territoriaux, un RESUME c'est MOTS-CLES marges redéfinit ABSTRACT à l'administration Si risques/société expertise For logics to by hazardous of services government urban south a was which authorities. between Risque politicians representatives technical area) conflicts, chemical several the dangerous KEY Industrial forêt 1- risques production new mise les dans a Saint-Fons l'agglomération négociations the maîtrise deuxième problème la Cette negotiations, sensée collectivités dangers, area's national WORDS Saint-Fons, sought l'expertise sécurité contre the chimie les of development représentants élus. between problem negotiating industriel, de en small years un loi the and les années génère corridor, state implementation expertise, services est technique, negotiation, des hazard, majeurs. balance l'incendie social œuvre was sites du négociation apporter zones. premier de négociation, through Initially, civile, rapports administrative Lyon , policy la elected d'une of temps à (located sites the industrial relative sud Saint-Fons. l'urbanisation l'origine services of redefined. avec entre la risks technique réalité locale was conflict, between locales. dans petite de à reality cartographie, conflicting mapping, Subsequently, mapping confrontation metropolitan the of 'space' lyonnaise, et la to cartographie temps, close industriels territorial conflits conflits, de la technical élus protection the la and à power l'Etat Rhône control in solution sociale local la l'organisation commune et politique nouvelles and town de created force couloir followed the cause prévention to society within qui of local puis à de du of la Saint-Fons, qui est une petite commune par sa risque a dû être négociée, puis modifiée pour une
nécessaire prise en compte de contraintes superficie (606 ha pour 15 700 habitants en 1990),
sociales, politiques, économiques et géogra a dû subvenir aux besoins croissants de logements
phiques. ouvriers et répondre en même temps à l'extension
urbaine de Lyon, à une époque où les autorités
publiques n'étaient pas particulièrement préoccu
LA VILLE, L'INDUSTRIE ET LES RISQUES pées par la problématique du risque urbain. A
titre d'exemple, il existe à Saint-Fons plusieurs
Aujourd'hui, Saint-Fons est certainement la com établissements publics situés à proximité imméd
mune de l'agglomération lyonnaise qui accueille le iate des unités de production de Rhône-Poulenc
plus grand nombre d'industries chimiques. Cette (moins de 100 mètres) trois écoles, un collège, la
concentration tient des conditions d'implantation bibliothèque, la salle des fêtes, la mairie, l'église,
de la chimie lyonnaise à la fin du XIXe siècle. En un stade, un gymnase, etc.
effet, un retour historique montre comment
l'industrie chimique, consommatrice d'eau et répu La configuration actuelle du site, sorte d'héritage
du passé, est donc particulièrement complexe. Elle tée dangereuse, s'est progressivement concentrée
sur les terrains maraîchers richement irrigués et présente un secteur industriel imbriqué dans un
peu urbanisés du sud de Lyon, et notamment sur tissu urbain particulièrement dense, enclavé entre
le Rhône et la voie de chemin de fer Paris-Lyon- la rive gauche du Rhône où passe encore la ligne
de chemin de fer Paris-Lyon-Marseille. Marseille, et traversé en son milieu par l'autorout
e du Soleil (A7)3. C'est peut-être un des rares
A l'aube du XXe siècle, les entreprises qui sites industriels français avec Pont-de-Claix en
deviendront les actuels Rhône-Poulenc, Atochem Isère où le problème de la présence des industries
à risque dans la ville se pose en ces termes. Sur ou Ciba-Geigy sont déjà implantées sur le hameau
de Saint-Fons, alors rattaché à la commune de Saint-Fons, on dénombre tout de même cinq ét
Vénissieux. C'est d'ailleurs sous la pression de ces ablissements visés par la directive Seveso et à
industriels, forts de leur nombre et de la quantité l'origine de mesures de protection les trois sites
d'ouvriers qu'ils emploient, que Saint-Fons devient Rhône-Poulenc (chimie, silicones, et Belle-Etoile)
et les deux établissements d'Atochem et de Ciba- commune indépendante en 1888 pour s'affirmer 2 -Sur cette question de l'implantation
de la chimie lyonnaise, voir le travail de par la suite comme une place forte de l'industrie Geigy (fig.1). :
32 RGL 71 1/96 Gestion du risque industrie! et conflit territoriaux
SAINTE-FOY
LES-LYON
Bouieva
FONŠ
Rhone-Poulenc chimie
\ 4,
Rhône-Poulenc silicones
Rhone-Poulenc
Air Liquide Feyzin
FEYZJN
Rhône Gaz Feyzin
Centre de recherche Elf
Urbanisation dense
Institut Français du Pétrole périphérique
Zone industrielle J
Etablissements à risques
Sources de risque
*• Limites communales
Figure 1 : Le sud de l'agglomération lyonnaise, le site industriel du "couloir de la chimie"
et les différents établissements à risques (sources I.G.N. et D.R.I.R.E. Rhône-Alpes). :
:
:
:
33
F. DUCHENE, 1994, Identité territoriale Or, suite à la loi du 22 juillet 1987 et à l'occasion Au niveau des industriels, il est identifié par le et territoires de la chimie, mémoire de biais des " études de dangers " (loi du 19 juillet de la mise en révision du plan d'occupation des DEA "Villes et sociétés", université Lyon
sols de Saint-Fons qui débute cette même année, 1976 relative aux installations classées pour la 2, E.M.T.P.E.
le préfet du Rhône attire l'attention des élus sur protection de l'environnement). Les services pré
les objectifs à atteindre en matière de prévention fectoraux et les inspecteurs des installations clas3-De plus, les conditions topogra
phiques et climatiques sont, elles aussi, à proximité des établissements à risques, et leur sées de la D.R.I.R.E. exercent ensuite un contrôle
particulières. En effet, le "couloir de la soumet un "porter à connaissance" qui précise la sur ces mêmes industriels, puis délivrent les autochimie" est encaissé entre deux coiiines, localisation et la nature des risques à considérer. risations d'exploitation. Le risque fait alors réféà l'est et à l'ouest, et soumis aux vents C'est en fait une synthèse des travaux d'identifi rence a des phénomènes bien particuliers et pardominants nord/sud.
cation et d'analyse des sources de dangers réali faitement localisés. Pour autant, c'est une
sés par les techniciens de la direction régionale définition parmi d'autres qui relève d'une pratique 4 -T. COAMUS, 1992, "La thématique
contemporaine au risque entre de l'industrie, de la recherche et de l'environne essentiellement technique. Le rôle des acteurs
demande sociale et recherche ment (D.R.I.R.E.) dans le cadre de la mise en techniques ne s'arrête d'ailleurs pas à la simple scientifique", Le risque en montagne. œuvre de la loi du 19 juillet 1976 relative "aux définition du risque. Car, pour répondre à la Les réalités et les images, éd. du installations classées pour la protection de l'env nécessité d'inscrire ce dernier dans les documents C.T.H.S.. p. 15.
ironnement". Selon les établissements en cause, d'urbanisme, les techniciens vont produire une
trois types de risques sont identifiés le "risque cartographie des espaces de matérialisation des 5 -M. MARIÉ, 1984, "Pour une
anthropologie des grands ouvrages. Le toxique" lié aux possibilités de dispersion de sub accidents envisagés, une cartographie des dan
canal de Provence", Les Annales de /a stances gazeuses dangereuses pour l'homme, le gers. A ce stade, nous serions tenté de reprendre Recherche Urbaine, nc 21, p. 5. "risque brûlure" lié à l'inflammation de stockages à notre compte la question que posait M. Marié à
de substances combustibles, et le "risque surpres propos de la réalisation du canal de Provence
sion" lié aux déflagrations occasionnées par "Peut-on continuer d'admettre le plus ingénument
l'explosion éventuelle d'appareillages sous pres du monde que ce qui doit s'adapter, c'est toujours
sion. En conséquence, et du point de vue de la la société (variable dépendante), jamais la tech
D.R.I.R.E., la commune de Saint-Fons est poten nique (variable indépendante), ou au contraire
tiellement exposée à ces trois types de risques s'autoriser à penser que la relation n'est pas aussi
univoque qu'on voudrait bien le dire?"5 Les ciindustriels.
rconstances sont différentes, mais la question nous
Le "risque technologique" est souvent présenté semble pertinente dans un contexte de gestion du
comme un fait de nos sociétés modernes, indust risque, car c'est bien la technique qui est censée
rielles et techniques. C'est probablement vrai, résoudre le problème de la confrontation des dan
mais encore faut-il s'entendre sur le sens à don gers industriels avec la ville de Saint-Fons. Il est
ner à la notion de risque. De notre point de vue, toutefois nécessaire de comprendre en quoi l'él
le risque renvoie à un éventuel accident, plus ou aboration de la cartographie du risque peut reposer
moins prévisible, c'est en quelque sorte l'image sur un savoir-faire et des connaissances tech
virtuelle d'un événement qui n'a pas eu lieu. C'est niques.
une notion subjective, et son appréciation est la
rgement déterminée par un mode de représenta
tions propre à chacun. Le risque industriel n'aura LA PLANIFICATION DE L'INCERTITUDE
donc pas la même signification pour le travailleur
de la chimie, pour le riverain d'une industrie dan L'élaboration des zonages, qui consiste à cartogra-
gereuse, ou pour le technicien chargé de son éva phier une notion aussi virtuelle que le risque, pré
luation. Les expériences vécues, la mémoire d'une sente un certain nombre de difficultés, notamment
histoire industrielle, les relations quotidiennes pour les techniciens. Il s'agit d'abord d'identifier
les risques en présence pour ne garder que ceux avec le danger, la position technique ou scienti
fique, la position institutionnelle, l'appartenance à qui devront être pris en compte pour l'élaboration
tel ou tel groupe social ou professionnel, sont des mesures de protection, puis d'évaluer les dan
autant de paramètres qui, selon nous, peuvent gers qu'ils représentent, notamment au regard des
modifier sa perception. Le risque en tant que tel populations riveraines, et enfin, de les restituer
au moyen de périmètres (fig. 2). Autant d'étapes n'a pas de sens, il n'existe que "relativement à
un individu, un groupe social ou professionnel, obligées, autant de décisions à prendre, qui sont à
une communauté, une société qui l'appréhendent chaque fois l'occasion d'opérer des choix. La
(par des représentations mentales) et le traitent chose n'est pas simple car les phénomènes en
(par des pratiques spécifiques)."4 cause sont complexes, et dépassent parfois l'état
des savoirs. Lors d'un entretien, un ouvrier de
Or, dans la situation qui nous intéresse, ce sont Rhône-Poulenc nous confiait cette réflexion toute
les industriels et les ingénieurs de la D.R.I.R.E. qui personnelle "la chimie, c'est aussi de l'alchimie".
Il faisait alors référence à certains accidents tota- imposent l'identification et la définition du risque. :
34 RGL 71 1/96 Gestion du risque industriel et conflit territoriaux
lement inexpliqués et inexplicables, vécus au Réglementation Recherche Expérience cours de sa carrière. Du coup, le technicien en
quête de certitude va devoir affronter ce qui lui
échappe en partie, ce qu'il ne sait pas mesurer IDENTIFICATION ET ANALYSE DES RISQUES EN PRESENCE
parfaitement l'incertitude.
ETUDES DE DANGERS En France, la gestion institutionnelle du risque Modélisation des accidents prévisibles et quantification des dangers
urbain est fondée sur une approche déterministe I et normative. L'objectif poursuivi est de clarifier Scénarios références la présence du risque d'une manière très suggesti
ve, de le matérialiser en précisant l'étendue sur Modification de la RÉDUCTION DU DANGER CARTOGRAPHIE DES RISQUES laquelle le danger est potentiellement présent. La nature du risque à la source (loi de 1976) pour la maîtrise de l'urbanisation
cartographie du risque industriel urbain représente
alors les zones d'influence d'accidents "virtuels",
MAITRISE DE L'URBANISATION mais toutefois envisageables, compte tenu de (loi de 1987) confrontation l'ensemble des dangers générés par les sites du risque au contexte social
industriels, chimiques ou pétroliers, à proximité
desquels se pose la question de la maîtrise de
RÉDUCTION DES PÉRIMÈTRES INITIAUX l'urbanisation. Pour identifier et répertorier les Prise en compte de la configuration du site et multiples sources de risque, les techniciens et de certaines contraintes sociales et économiques
autres experts établissent un recensement le plus
précis possible des accidents susceptibles d'inter CARTOGRAPHIE venir et de menacer directement l'environnement "MAITRISE DE L'URBANISATION" immédiat des sites industriels en cause. Selon les
techniciens chargés de ce travail, il faut envisager
Modification de la MODIFICATION DU POS INFORMATION tous les scénarios possibles, du dysfonctionnement Servitudes d'urbanisme DU PUBLIC structure urbaine d'un process de production jusqu'à la chute d'une
grue sur une canalisation de chlore. Pour autant, Figure 2 : Schéma simplifié du processus de gestion des risques industriels c'est une méthode d'investigation a posteriori, qui dans le sud de l'agglomération lyonnaise. s'appuie sur les phénomènes accidentels effectiv
ement survenus, les possibilités d'anticipation étant
particulièrement limitées à ce niveau de l'analyse. 6 - Boiling Liquid Expanding Vapor Par conséquent, le choix des sources de risque est Même si les techniques d'analyse de fiabilité d'un Explosion. indéniablement dépendant d'une connaissance procédé industriel permettent de projeter le comempirique des potentialités accidentelles d'un proportement futur d'une nouvelle unité de product cess industriel donné. Et, actuellement, cette ion, de mettre en évidence les points faibles, les connaissance ne permet pas d'identifier toutes les défaillances et les dysfonctionnements, elles ne sources de risque. De plus, ce choix est pour parpermettent pas encore de tout prévoir. tie lié à l'état du savoir scientifique et technique
sur la question, qui ne permet pas aujourd'hui
d'anticiper sur l'apparition de nouvelles "espèces" De fait, seuls les phénomènes déjà observés -en
France ou ailleurs- sont pris en compte, et en d'accidents. C'est la première incertitude avec
particulier ceux, suffisamment bien connus et ana laquelle les experts de la sphère industrielle et de
l'administration locale doivent composer. lysés, dont les effets dommageables sont
aujourd'hui prévisibles avec une précision plus ou
moins grande. A priori donc, et sans vouloir L'évaluation des risques, ou autrement dit, la
remettre en cause la bonne foi des experts et quantification des dangers, va révéler un second
leurs capacités d'imagination, il est techniquement niveau d'incertitude. Pour tenter de définir les
et scientifiquement difficile de prétendre envisa zones d'influence des accidents préalablement
ger tous les accidents. D'autant plus que les tech définis, les industriels et les agents de la
nologies mises en œuvre par les industriels sont D.R.I. R.E. élaborent conjointement ce qu'ils appel
perpétuellement modifiées et améliorées, suivant lent les "scénarios références". Ce sont des hypo
en cela les progrès techniques et les évolutions thèses maximales de sinistres pour lesquelles les
"défenses actives" du site d'exploitation ne sont technologiques, ce qui nous permet de penser qu'à
pas prises en compte. Ces "scénarios références" cette occasion de nouveaux types de phénomènes
sont susceptibles d'apparaître. Ce fût le cas de constituent aussi la première cartographie du
l'accident de Feyzin, en 1966, qui "permit" de risque à partir de laquelle les périmètres de maît
découvrir le phénomène de B.L.E.V.E.6 rise de l'urbanisation seront établis. :
:
:
:
71 1/96 Gestion du risque industriel et conflit territoriaux 35 RGL
nuage de gaz toxique provenant du site Rhône- En ce qui concerne la méthode utilisée pour éva
luer les niveaux de dangers, prenons l'exemple Poulenc de Pont-de-Claix, dans la région grenob
d'un risque lié à la dispersion dans l'atmosphère loise, avait parcouru plusieurs kilomètres, avant
d'un gaz ou d'une substance hautement toxique de retomber au coeur du Vercors, où de nombreus
pouvant provoquer de graves troubles physiques e personnes s'étaient plaintes de troubles divers.
sur l'homme. Pour déterminer les zones d'influen
ce d'un tel accident, les techniciens utilisent des Pour reprendre l'exemple du risque toxique, les modèles mathématiques de dispersion et de pro résultats d'études américaines sur la toxicité de
pagation de substances gazeuses dans l'atmosphèr certains gaz vont permettre la définition de deux
e. Ceci étant, même si l'efficacité et la puissance seuils un premier seuil de début d'atteinte pour
de ces modèles est reconnue, au moins par les l'homme au-delà duquel les conséquences physcientifiques, il reste que les phénomènes de dis siques d'une exposition prolongée peuvent être persion sont particulièrement complexes, car sou irréversibles et, en se rapprochant de la source, mis à de nombreux paramètres influents turbu un second seuil au-delà duquel il y a possibilité
lences, mouvements ascendants, vitesse et de mortalité. L'individu devient l'indicateur, et les
direction des vents, variations de températures, techniciens vont alors implicitement considérer etc. Ces paramètres ne sont d'ailleurs pas tou que, tant qu'il n'est pas irréversiblement atteint, il jours bien maîtrisés car difficilement modélisables, n'y a pas lieu de prendre des mesures de protectet certains d'entre eux ne sont même pas expli ion. Telle doit être la réalité du risque, une sourqués. En conséquence, les résultats obtenus ne ce génératrice d'accident et deux zones concent
sont que des approximations du phénomène, par riques, parfaitement circulaires, dans lesquelles
tiellement inexactes, et il serait hasardeux de l'homme est susceptible d'être atteint physiquecroire que les techniciens ont une parfaite vision ment, et au pire, d'y perdre la vie (fig. 3). de ce qui pourrait se passer dans de telles ci
rconstances, et qu'ils sont capables d'avancer des En revanche, en dehors de ces zones, il ne doit distances précises, à partir desquelles les effets pas y avoir de risque, ce qui, objectivement, est de l'accident ne seraient plus ressentis. Compte inexact. En tout cas rien ne permet de l'affirmer. tenu de cette marge d'incertitude, le technicien Dans cette situation d'évaluation, le technicien a doit nécessairement raisonner en terme d'inter donc recourt à des représentations dont les fondevalles et de probabilités. Il est contraint de déve ments ne sont plus seulement scientifiques. Ces lopper une logique d'approximation. Auquel cas, la représentations se manifestent principalement retranscription sur une carte de ce résultat défini lorsqu'il opère des choix qui peuvent être perçus par intervalles est un passage délicat. Il s'agit de comme arbitraires choix d'une méthode, de porter un trait -et un seul-, ce qui est manifeste modèles mathématiques ou physiques, de réfément incompatible avec le manque de certitude rences, de seuils. Ce sont des choix parmi tant qui caractérise l'analyse de ce type de phénomèn d'autres pour tenter de représenter une situation e. Le technicien est alors amené à "refouler" ses de risque. D'un certain point de vue, on passe incertitudes, pour affirmer, avec l'autorité que lui d'un système de justification à dominante techconfère sa position institutionnelle et sociale, que nique, à un système de justification à dominante la zone d'influence de l'accident envisagé aura tel sociale, et ce, parce qu'une grande part d'incertirayon. tude subsiste sur l'ensemble de la démarche.
Rappelons qu'à cette époque la prise en compte
des risques dans les documents d'urbanisme est Notre intention n'est pas de discréditer le travail
une préoccupation réellement nouvelle, et sachant de formalisation du risque entrepris à l'époque par
que la loi de 1987 ne dit rien sur la façon de pro les ingénieurs de la D.R.I.R.E. Nous sommes même
prêts à croire que la méthode choisie est la plus céder, les ingénieurs de la D.R.I.R.E. ont dû imagi
ner et construire leur propre méthodologie. De satisfaisante, et que la solution est séduisante,
fait, compte tenu des appréciations obtenues, ils étant donné les moyens dont ils disposent et l'état
ont souhaité définir deux périmètres circulaires, actuel du savoir sur cette question. A ce propos,
l'administration locale se défend de proposer une ou deux zones d'effets distincts, autour d'une
même source de risque. L'idée plus ou moins réponse partielle et tend à masquer ces zones
intuitive ainsi développée est la suivante plus on d'ombre et d'incertitude en prétextant qu'une
s'éloigne de la source, moins le danger est grand, approche normative et dimensionnante, qui consi
et plus il est envisageable de diminuer les dère les accidents les plus pénalisants, va détermi
contraintes d'urbanisme. Aussi intuitif soit-il, ner des périmètres qui devraient englober les
notons que ce principe ne se vérifie pas à chaque zones d'influence des risques résiduels, atténuer
les conséquences d'un oubli pur et simple de cer- fois. Par exemple, il y a quelques années, un I
I
I
:
I
I
I
36 RGL 71 1/96 Gestion du risque industriel et conflit territoriaux
Figure 3 : Zonage relatif aux
risques toxiques dans r-
le "couloir de la chimie",
déterminé à partir SAINTE-FOYf' / / *V. " LES-LYON • / / des scénarios références
( I / (source D.R.I. R.E.
Rhône-Alpes - 1990).
A 43
\
/
rayon D'ATTEINTE max. ZONE : environ IRREVERSIBLE 2000 m
rayon ZONE max. D'EFFETS : environ MORTELS 1000 m
\
> CORBAS
Le "panache" hachuré représente
la zone d'influence d'une émission
soumise à un vent du Nord. La zone circulaire est en fait la
somme de tous les "panaches". 1000 m Elle représente donc la zone d'i
nfluence potentielle d'une émission toxique, sans tenir compte des
conditions géographiques et mé Urbanisation dense téorologiques particulières. périphérique
Zone industrielle Sens du vent ж Sources de risque toxique
tains types d'accidents, d'éventuelles erreurs de construite sur un grand nombre d'incertitudes. A
calcul ou de mauvaises approximations dans l'util ce sujet, P. Roqueplo parle d'un pouvoir symbol
isation des modèles mathématiques et physiques. ique et d'un quasi-monopole idéologique de la
"Technique". C'est exactement l'expression de
Pour autant, dans le processus décisionnel, cette cette idée que nous constatons quand "en évo
position de technicien leur confère une place de quant pour justifier leurs activités gestionnaires
choix, celle qui permet de mettre en avant une les techniques et les sciences dans lesquelles ils
rationalité fortement légitimante. Pour le coup, la sont sensés être experts, les membres de la
"technostructure" utilisent justement la science et représentation du risque qu'ils proposent et ten
tent d'imposer doit aller de soi, même si elle est la technique pour justifier idéologiquement non ■'96 iustrieí lit гегптопаи/ 37
7 -P. ROQUEPLO, 1983, Penser la seulement telle ou telle décision, mais leur propre œuvre cette politique de prévention, et ne tenant technique pour une démocratie concrète, pouvoir décisionnel, qui doit être accepté comme aucun compte de l'avis des services de la préfecSeuil, coll. "Science Ouverte", p. 56. allant de soi, comme aussi "naturel" qu'était en ture, la révision du P. O.S. est soumise à enquête
1789 le droit de propriété !"7 La technique est un publique début 1989, sans qu'aucune prescription 8 -D'après Y. Barel, le "code" est une véritable enjeu de pouvoir, en ce sens qu'elle est relative aux risques technologiques ne soit intémise en ordre de l'action et de ia pensée
qui prétend s'abstraire de particularités perçue comme le seul moyen de dire et de décrire grée au projet.
spatiales et temporelles, au moins le réel. Et les résultats des scénarios, présentés partiellement. A ce titre, nos périmètres comme la restitution graphique des risques en Toutes proportions gardées, cela illustre ce représentent sûrement une forme de "territoire" est alors l'anti- présence, ont tendance à donner un caractère de qu'Yves Barel appelle la "crise de la modernité", code. Et le
code, la force négatrice du code. Sur le c'est-à-dire le point de conflit entre un "code" et certitude à ce qui n'est que le résultat d'hyposujet, voir Y. Barel, 1981, "Modernité, thèses et de choix largement discutables, mais un "territoire", "où le premier menace d'éliminer code, territoire", Annales de la Recherche non discutés, en tout cas hors de la sphère de le second"8. La volonté du préfet d'imposer des Urba/ле, nc 10-11, p. 3.
l'expertise technique. Notons que dans le contexte périmètres de sécurité au P. O.S. d'une commune
comme Saint-Fons est d'emblée ressentie comme qui nous intéresse, cette "force idéologisante de 9 -La pression des communes est la technique" est sûrement renforcée par une une menace, en particulier au niveau des repréjustifiée par le fait qu'une diminution des
dangers entraîne, a priori, une réduction "force idéologisante de l'administration". En effet, sentants locaux, au sens où la logique administratdes périmètres. le technicien de la D.R.I.R.E. est aussi un fonction ive est perçue comme allant à rencontre des
naire d'Etat et, à ce titre, il dispose d'une autre intérêts spécifiques présents au sein de la société
qualité, que lui seul détient, celle de l'agent locale. Un espace urbanisé est porteur d'his
"désintéressé", garant de l'intérêt général et de toires, de mémoires, de cultures, de représentat
la sécurité publique, et adossé à la loi. ions, soumis à des impératifs de production et de
reproduction. Sa soumission immédiate à un pro
Cela dit, nous avons constaté que cette démarche cessus de normalisation n'est qu'une vue de
d'analyse des risques industriels n'était valable l'esprit, elle ne peut être que théorique. Le terri
qu'un temps, celui où cette cartographie pouvait toire en question ne reste pas passif. Au souhait
totalement s'abstraire des conditions spatiales en de la préfecture de voir les périmètres devenir
ne considérant que la source et le type de risque. une réalité, les élus locaux vont opposer une
En réalité, le problème devient subitement différent autre celle d'une commune industrielle de
lorsqu'il s'agit de confronter ces périmètres avec la la périphérie de Lyon.
réalité sociale et géographique du territoire.
A l'échelle de la commune de Saint-Fons, les
conséquences de l'imposition des périmètres sont
LA CARTOGRAPHIE loin d'être négligeables. En premier lieu, les
A L'EPREUVE DU TERRITOIRE importantes restrictions imposées vont d'une cer
taine manière figer une partie de l'espace commun
L'action de maîtrise de la densité urbaine à proxi al, limitant de fait les potentialités de dévelop
mité des sites industriels à risque, telle qu'elle a pement du site. A ce titre, le cas de Saint-Fons
été définie localement par les services préfecto est préoccupant, dans la mesure où les périmètres
raux et la D.R.I.R.E., consiste à fixer des mesures sont susceptibles de recouvrir l'ensemble de la
contraignantes d'urbanisation dans les limites des commune, comme le souligne J. Donze dans ce
périmètres préalablement élaborés. Et comme même numéro.
nous le disions en préambule, la loi fait explicit
ement obligation aux communes concernées d'inté D'autre part, et d'un point de vue strictement éco
grer ces périmètres dans leurs plans d'occupation nomique, l'existence de ces périmètres est suscept
des sols, ce qui ne va pas sans soulever de ible de remettre en cause les conditions d'inser
sérieux problèmes. tion des industries dangereuses dans l'espace
"médiatiser" urbain. En effet, le une caractère telle gestion nocif du et risque nuisible tend des à Durant les trois années qui suivent la mise en
révision du P. O.S. de Saint-Fons, le préfet pours entreprises, ce qui leur pose d'évidents problèmes
uit ses recommandations à l'attention des élus d'image, capables de se répercuter sur le marché
en leur précisant sans cesse que la loi doit être de la consommation, à une époque où il est préfé
respectée. Pour ce faire, en novembre 1988, il rable d'acheter et d'utiliser des produits dits "éco
met à leur disposition un dossier sur les établiss logiques" ou naturels. Parallèlement, sous la pres
ements à risques, comprenant en particulier la car sion des inspecteurs des installations classées et
tographie des risques en présence (fig. 3 et fig, 4 des communes9, et dans une perspective de réduct
et 5 présentant les zonages relatifs aux risques ion des risques, les industriels sont amenés à
"brûlures" et "surpressions"). Mais les élus font modifier les conditions de fonctionnement de leurs
preuve d'une certaine réticence à mettre en activités avec la mise en place de dispositifs et I
I
:
38 RGL 71 1/96 Gestion du risque industriel et conflit territoriaux
Figure 4 : Zonage relatif aux
risques brûlures dans
le "couloir de la chimie",
déterminé à partir
des scénarios références
(source D.R.I.R.E.
Rhône-Alpes - 1990).
Urbanisation dense périphérique
la -.- I Zone industrielle
Sources de risque brûlure
d'équipements de sécurité. L'investissement que ment dangereuse, au sens où les activités des
cela représente, qu'ils sont seuls à supporter, n'est industries menacent directement la vie de ceux qui
pas négligeable et peut mettre l'entreprise devant résident à proximité, n'est certainement pas sans
de sérieuses difficultés financières. conséquences profondes sur la ville. D'une part,
"l'étiquetage" d'un territoire, d'une commune, ou
Une autre question à laquelle il est toutefois diffi d'une partie de l'agglomération lyonnaise -le "coul
oir de la chimie"- peut provoquer une stigmatisacile de répondre, pour l'observateur extérieur, mais
aussi et surtout pour les acteurs eux-mêmes, tion avec laquelle les élus locaux devront inévit
concerne les effets d'un affichage public du risque. ablement composer par la suite. D'autre part,
Déclarer que telle ou telle zone est n'oublions pas les incidences psychologiques sur les I
:
I
71 1/96 Gestion du risque industriel et conflit territoriaux 39 RGL
Figure 5 : Zonage relatif
aux risques surpressions dans
le "couloir de la chimie",
déterminé à partir SAINTE-FOY/ , / } LES-LYON i - -' des scénarios références
(source D.R.I. R.E.
Rhône-Alpes - 1990).
Urbanisation dense périphérique
d] Zone industrielle
if Sources de risque surpression
populations riveraines. La peur inévitable, suscitée elle pas tendance à paupériser certains quartiers
pour en faire des sortes de "friches" par l'affichage du risque, est susceptible de générer urbaines, avec
des comportements peu contrôlables et placer les tous les problèmes sociaux que cela suppose? Ce
individus dans des situations intolérables. Il est ne sont que des hypothèses, mais elles concernent
les élus qui ont en charge le développement et effectivement peu appréciable de s'imaginer vivre,
jour après jour, à proximité d'une bombe qui menac l'avenir de leur commune.
e d'exploser, Pour le coup, la tentation n'est-elle
pas de quitter la région pour s'installer ailleurs? Et En fait, l'application des périmètres place les élus
devant un double paradoxe. D'une part, pour augune vague de départ des populations, cumulée avec
une éventuelle perte de valeur du foncier, n'aurait- menter la sécurité des habitants de la commune