Jean-Louis Crémieux-Brilhac - Crémieux- Brilhac
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Langue Français

Exrait

21
à bâtons rompus avec …
LE PATRIOTE RÉSISTANT
847
- novembre 2010
Après une carrière de fonctionnaire, notamment à la direction de la Documentation française, et de conseiller d’Etat, Jean-Louis Crémieux-Brilhac s’est
consacré à l’histoire, publiant en 1990
Les Français de l’an 40
, et à celle de la France libre en particulier. Une histoire à laquelle il fut intimement mêlé après avoir
rejoint le général de Gaulle à Londres. Rencontre avec un témoin-historien qui travaille actuellement à la réédition des textes des émissions françaises de
la BBC.
- Vous avez vécu la grande aventure de la France
libre et vous êtes aujourd’hui l’auteur d’ouvra-
ges historiques de référence sur cette époque.
Comment le témoin peut-il prendre la distance
qui est nécessaire à l’historien ?
- C’est un exercice difficile. Il est certain qu’ayant
été Français libre, ayant éprouvé pour de Gaulle
gratitude et admiration, le livre que j’ai consa-
cré à la France libre n’était pas neutre. Ce n’était
pas possible et je l’ai indiqué dès les premières
pages. Mais l’historien doit à la fois éviter l’ex-
cès d’enthousiasme ou d’indignation et s’effor-
cer de retracer les faits, en les expliquant et les
mettant en relation les uns avec les autres. Sans
rien affirmer qui ne soit fondé, justifié par des
documents, qui eux-mêmes doivent être soumis
à un examen critique. Les témoignages sont très
importants mais la mémoire nous trahit, je m’en
rends compte moi-même, on reconstruit cer-
tains événements tels qu’on aurait voulu qu’ils
se passent et l’on peut même s’attribuer des ac-
tions que l’on n’a pas faites. Mais mon ouvrage
La France Libre
, paru en 1996, n’a pas été contesté
par les jeunes historiens qui ont continué à tra-
vailler sur ce thème.
- La vérification par le document est indispen-
sable, mais le document n’existe pas toujours ou
ne dit pas tout ou peut être interprété de diverses
façons. Aussi peut-on se passer du témoignage ?
Certains témoins sont amers parce que leur récit
n’est pas toujours pris en compte.
- Cette amertume est plus présente du côté des
résistants de l’intérieur, qui souvent n’ont pas été
compris, que chez les Français libres. Il est évi-
dent que relater les événements qu’on a vécus,
avec des personnages qu’on a connus facilite le
récit. D’autre part, on garde de l’expérience vé-
cue une tonalité particulière, l’atmosphère de
l’époque, la couleur du ciel, le son de la voix de
certains des acteurs. Par exemple on ne peut se
représenter ce qu’a été la France libre de la fin 42
après que Darlan eut été intronisé en Afrique du
Nord par les Américains et la passion furieuse
des jeunes Français libres, déchaînés d’indigna-
tion contre cet amiral traître qui avait tourné sa
casaque après être allé rendre hommage à Hitler à
Berchtesgaden. On ne peut se représenter ce qu’a
été la France libre sans comprendre, sans avoir
vécu cette révérence et cette admiration pour de
Gaulle qui nous unissait autour de lui.
- Dans quelles circonstances l’avez-vous re-
joint ?
- Je préparais l’agrégation d’histoire à la Sorbonne
quand la guerre est arrivée. J’y ai participé com-
me aspirant au 47
e
régiment d’infanterie puis j’ai
connu la captivité en Allemagne et l’évasion vers
l’Union soviétique, où nous avons été internés,
mes camarades et moi, durant huit mois. Cette
expérience de l’antichambre du Goulag nous a
malgré tout permis de rallier ensuite l’Angle-
terre et de nous engager comme nous le sou-
haitions dans les Forces françaises libres. J’ai
eu l’extraordinaire chance de me trouver af-
fecté à des postes qui étaient près des centres
de décision politique, concernant notamment
la Résistance intérieure. Au Commissariat na-
tional intérieur en 1942, auprès d’André Philip,
d’Emmanuel d’Astier et de Georges Boris, j’ai
vécu pendant deux ans et demi cette relation
difficile, faite quelquefois d’incompréhension
et jalonnée de drames entre la France libre et la
Résistance intérieure.
Les relations avec la Résistance compre-
naient les allers et retours des agents qui allaient
encadrer la Résistance, ceux qui allaient se mettre
au service de Jean Moulin pour essayer d’étoffer
une Délégation générale clandestine qui coor-
donnerait la Résistance. C’était l’envoi de délé-
gués militaires, à partir de 1943, pour préparer
les combats de la Libération et faire la liaison en-
tre les états-majors londoniens et les formations
résistantes, c’était l’envoi des officiers régionaux
d’opération qui se chargeaient d’organiser tous
les départs clandestins par avion ou par bateau,
de recueillir les parachutages et les parachutés…
Nous avons vécu à Londres au rythme des lu-
naisons puisque surtout les atterrissages ne pou-
vaient se faire que dans les périodes de pleine
lune. Liaisons clandestines, départs, télégrammes
annonçant l’arrestation, la déportation de l’un
de nos camarades, la tragédie d’un Brossolette
se jetant par la fenêtre pour ne pas parler ou de
Bingen croquant sa pilule de cyanure… tout cela
nous le vivions au jour le jour.
- C’est dans ce cadre que vous avez œuvré au sein
du Comité exécutif de propagande, chargé notam-
ment des émissions françaises de la BBC ?
- Au Commissariat national intérieur, j’ai
d’abord été chargé de recueillir une documen-
tation sur la France intérieure puis de super-
viser la mise en œuvre du Service d’écoutes
radiophoniques de la France libre. Son but était
d’enregistrer les émissions diffusées depuis la
France, Radio-Paris, Radio-Vichy, les émis-
sions allemandes en langue française ainsi que
celles de Radio-Moscou, d’Afrique du Nord,
de Brazzaville… Ce service nous permettait de
connaître exactement ce qui avait été dit par la
propagande ennemie et d’y répondre immédia-
tement dans les émissions françaises de la BBC.
C’est ainsi que le 22 juin 1942, quand Laval a fait
ce discours affreux :
« Je souhaite la victoire de
l’Allemagne »
, j’ai entraîné Maurice Schumann
au Service d’écoutes pour le lui faire entendre et
une heure et demie plus tard, il était en mesure de
répliquer sur les ondes de la BBC en disant que
Laval s’était mis hors de la nation et qu’il serait
condamné à mort par la France. Autre exem-
ple, le « dialogue » dramatique, au-dessus de la
Manche, entre les représentants de la France li-
bre et Philippe Henriot, le porte-parole plein de
talent et très écouté du gouvernement de Vichy,
qui avait prêté serment à Hitler.
- Ces émissions françaises de la BBC, quels es-
poirs n’ont-elles pas suscité en France occupée !
- Oui, elles ont d’abord soutenu l’espoir et le
moral des Français en témoignant que l’Angle-
terre résistait et qu’une France libre existait en-
core. Puis, à partir de 1942, les émissions de la
BBC sont devenues une arme de guerre, elles
se sont développées au point d’atteindre cinq
heures et quart de diffusion par jour. La gran-
de émission du soir était écoutée au printemps
1944 par 70 % des foyers français ! Nous avions
ainsi la possibilité non seulement de réconfor-
ter les Français et de les informer mais aussi de
leur donner des consignes et des ordres pour les
combats de la Libération. Puisque nous parlons
d’information, il faut mentionner une autre ac-
tivité dont j’étais responsable, qui consistait en
la rédaction et l’envoi d’un courrier documen-
taire mensuel à la Délégation générale clandesti-
ne, à la demande de Jean Moulin et de Christian
Pineau. La Résistance étant coupée de toute in-
formation sérieuse et abreuvée de propagande
vichyste et allemande, elle avait besoin de ren-
seignements sur l’action de la France libre,
la vie des pays de la coalition, etc. Ce cour-
rier, qui pouvait comporter jusqu’à 200 pa-
ges, était en 1944 expédié à 27 destinataires,
c’est-à-dire à la Délégation générale clandesti-
ne, aux principaux mouvements et aux jour-
naux clandestins. En février 1944 j’ai pu leur
transmettre une analyse très poussée de ce
que l’on savait à Londres sur l’extermination
des juifs en Europe, pays par pays. Les sour-
ces accessibles à ce moment-là indiquaient
que trois millions de juifs environ avaient été
exterminés en Europe centrale et orientale.
Déjà en 1942 sur les ondes de la BBC, nous
avons informé très largement et condamné
de façon continue et violente les persécutions
antijuives, notamment lorsque nous avons
appris que Laval avait donné son accord aux
Allemands pour leur livrer 10 000 juifs de la
Zone non occupée. Il est vrai qu’en 1943 et
1944 cette campagne a faibli et n’a pas été
suivie avec la même intensité. Je crois que la
préoccupation majeure de tous était de pré-
parer la Libération qui précisément mettrait
fin aux persécutions.
- Le souvenir de cette épopée des
« Français
parlant aux Français »
ne va pas disparaître
puisque, après la publication en 1975 de la collec-
tion
Les Voix de la Liberté, Ici Londres
, que vous
avez dirigée à la Documentation française, on peut
dorénavant trouver en libraire une nouvelle édi-
tion de ces textes
(1)
. En quoi consiste-t-elle ?
- La première collection était très sélective et
c’est pourquoi nous avons entrepris cette année
avec Jacques Pessis de publier une édition bon
marché comprenant la presque totalité des tex-
tes. Le premier des cinq tomes de 1 100 pages
- en petits caractères ! - est paru et a été bien ac-
cueilli, le second sortira au début de 2011. Nous
travaillons sur les textes dactylographiés, qui ont
été conservés, parce que toutes les émissions de-
vaient être écrites, la BBC n’acceptant pas de dif-
fuser des émissions improvisées pour des raisons
de sécurité évidentes en période de guerre. J’ai
retrouvé ces textes dans les caves de la BBC vers
1970. Ils ont été microfilmés en deux exemplai-
res dont l’un se trouve à l’Institut d’histoire du
temps présent à Paris et l’autre à la Bibliothèque
de documentation internationale contemporaine
de Nanterre et c’est d’après ces microfilms que
nous établissons l’édition actuelle.
- Peut-on dire que les résistants ont été les pre-
miers historiens de l’histoire qu’ils ont vécue ?
- Oui, les premiers historiens sont les
acteurs de cette histoire. En général,
ils ont raconté leur guerre, leur aventure, c’est-à-
dire un fragment de l’épopée globale, sans qu’ils
aient les moyens d’en faire la synthèse. Ceux qui
se sont battus en France n’ont pas gardé de docu-
ments ou très peu de documents, par sécurité. La
collecte des documents de la Résistance après la
guerre n’a pas été toujours facile. C’est seulement
dans les années 1970 qu’Henri Noguères a publié
sa grande
Histoire de la Résistance
, contenant
beaucoup de documents mais qui restait encore
fragmentaire et pas facilement utilisable.
- Comment analysez-vous l’intérêt actuel des
historiens comme du grand public pour cette
époque ?
- J’y vois plusieurs raisons. La première est
matérielle car bon nombre de documents n’ont
été ouverts que tardivement à la recherche, en
1995 pour les archives du BCRA, et encore sous
dérogation, et en 2000 pour celles du général de
Gaulle, voire 2004-2005 pour certaines d’entre
elles. Ce qui fait que les historiens ont encore du
grain à moudre. En ce qui concerne la Résistance
intérieure, le fait qu’elle ait existé un peu partout
en France, pousse en province les professeurs
d’universités à faire explorer minutieusement
tout ce que l’on peut retrouver encore sur cette
époque - alors que disparaît la génération des ac-
teurs - et d’en faire une série de synthèses provi-
soires sur l’activité régionale et locale.
En dehors de ces raisons purement techni-
ques, je vois deux autres raisons à cet intérêt.
L’une est que le drame vécu par la France est
un phénomène sans précédent dans notre his-
toire et qu’il a marqué vraiment très profondé-
ment les consciences françaises. D’autre part, la
grandeur du personnage de De Gaulle résistant
peut être analysée de façon plus sereine mainte-
nant que les dissensions partisanes ayant trait
à son activité politique entre 1958 et 1969 sont
plus ou moins apaisées. L’épopée du courage
et de l’intelligence organisatrice qu’ont été la
France libre d’un côté et la Résistance de l’autre
contraste avec la médiocrité ou les incertitu-
des et inquiétudes de la période actuelle. C’est,
je pense, une réassurance dans la grandeur de
la France que de se raccrocher à ce passé. Il est
très curieux en particulier que les célébrations
du 70
e
anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940,
qui, à coup sûr, ont été un peu instrumentali-
sées par le gouvernement, mais qui ont suscité
une multitude d’émissions, d’articles, d’inter-
views, de publications… soient si nettement en
contraste avec la commémoration du 50
e
anni-
versaire en 1990, où peu de choses avaient été
faites. Qu’un tel intérêt soit porté, 70 ans après,
aux événements de cette époque, en enjambant
la guerre d’Algérie dont on ne tient pas tellement
à se souvenir, est un phénomène psychologique
tout à fait remarquable.
Propos recueillis par Irène Michine
(1)
Les Français parlent aux Français
,
1940-1941
,
2010, Éditions Omnibus (lire notre critique page
suivante).
Jean-Louis
Crémieux-
Brilhac
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