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L'après-guerre en Irak : le rôle des militaires au coeur du ...

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Alexandra de Hoop Scheffer, in Champs de Mars n°17 , La Documentation française, 2005.
Alexandra de Hoop Scheffer E-mail : alexandra dehoopscheffer@yahoo.fr _  
 L’après-guerre en Irak : le rôle des militaires au cœur du paradoxe de la stratégie américaine du shaping *                                                                      La phase transitoire qui marque le passage de la guerre vers les opérations de paix dans la période post-conflictuelle, est un status mixtus 1 , une zone grise, qui n’est ni guerre, ni paix : comme en témoigne la situation actuelle en Irak, la fin des « combats majeurs  ne signifie pas la fin des hostilités, mais le début d’une période plus complexe et incertaine, celle de la transition vers la paix, où la frontière entre les opérations militaires, les missions de reconstruction et de stabilisation devient floue. Ce « brouillard de la paix  ( fog of peace 2 ), caractéristique des situations d’après-guerre, a pour conséquence directe le « brouillage des missions  menées par les forces militaires déployées sur le terrain, rendues plus complexes et diverses. En effet, ces opérations mixtes requièrent une armée capable de passer rapidement des missions de combat aux missions post-conflictuelles, voire de mener les deux simultanément, dans le but de construire et de consolider la paix, après la victoire militaire. Cependant, « le paradoxe de la puissance américaine en ce début de 21 e siècle (…) est sa capacité remarquable à gagner les guerres et son équivalente incapacité à garantir la paix  3 . Force est de constater que cette contradiction est particulièrement visible dans l’Irak de l’après-Saddam Hussein, où la rapide et incontestable victoire militaire, marquée par la chute de Bagdad en avril 2003, fut suivie d’une phase beaucoup plus compliquée et incertaine, pour laquelle la puissance américaine est traditionnellement plus réticente ( reluctant sheriff  4 ), et où l’essentiel de son travail suppose non seulement la reconstruction du pays, mais aussi une œuvre d’ingénierie politique.
                                                * Stratégie américaine qui vise à la « mise en forme , la transformation politique des Etats dits « faibles  ou « voyous , afin de les réintégrer au sein de la communauté internationale. 1  Jessup Philip, “Should International Law recognize an intermediate Status between Peace and War ?”, in The American Journal of International Law , 1954, pp. 98-ss. 2 Rotermund Manfred, The Fog of Peace: Finding the End-State of Hostilities , SSI, 1999. 3  Cordesman Anthony, « What went wrong: The Iraq War and the Lessons of Conflict termination, Peacemaking, and Nation-Building, article non publié mais cité dans Record J., Dark Victory , Naval Institute Press, 2004.   4 Expression utilisée par Charles Krauthammer pour illustrer la réticence des Etats-Unis à mener des opérations extérieures, notamment après l’échec de leur expérience en Somalie (1992-94).
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Contextualisation de l’après-guerre en Irak : la contradiction entre la culture stratégique américaine et la multiplication d’interventions politico-militaires de « shaping   La genèse des contradictions inhérentes à la phase post-conflit en Irak s’inscrit au cœur d’un phénomène de décalage, depuis la fin de la guerre froide, entre d’une part, la sophistication croissante de la pensée stratégique militaire américaine menée dans le cadre de la « transformation  de la puissance militaire (révolution dans les affaires militaires - RAM), et d’autre part, la banalisation de nouvelles formes d’interventions politico-militaires menées par les Etats-Unis, dans les Etats labellisés «faibles  ou « voyous , avec l’objectif affiché de réformer leurs systèmes politiques. En effet, développée par le Pentagone depuis les années 1990, et impulsée par les néoconservateurs et notamment D. Rumsfeld, la réflexion doctrinale sur la transformation de l’armée de terre en particulier, tend à une restructuration des capacités militaires, en privilégiant les nouvelles générations de systèmes d’armes fondées sur les technologies de l’information, ainsi que le recours massif à l’armée de l’air ( airpower) , afin de limiter le déploiement de troupes au sol ( landpower ). Cette doctrine formalise un modèle de projection de puissance militaire avec des troupes plus légères, réduites et entraînées pour le combat de haute intensité, et se fonde sur une vision « court-termiste  de la « victoire , assimilée, dans le cas de l’intervention en Irak, au renversement du régime en place par la force militaire, au détriment des objectifs plus larges mis en jeu, à savoir la réalisation du changement de régime. Cette dichotomie de la stratégie américaine se trouve entérinée dans le Quadrennial Defense Review Report 5  de 2001 ainsi que dans le dernier rapport du Pentagone 6  de mars 2005, qui distinguent le concept de « défaite rapide  ( swift defeat ) de celui de « victoire décisive  ( decisive victory ). Le premier implique la capacité à projeter la puissance militaire et gagner la guerre ; le deuxième traduit une phase plus complexe qui requiert une intégration des opérations militaires et de stabilisation, afin d’entreprendre le changement politique visé par l’intervention militaire. La RAM a montré son efficacité dans la première partie de l’intervention en Irak, mais il n’en fut pas de même pour la deuxième phase, dite « Phase IV  dans le jargon du Pentagone, à savoir la phase de stabilisation et de reconstruction. En effet, si un des objectifs de la RAM est de permettre aux militaires américains de dissiper le « brouillard de la guerre                                                  5  Quadrennial Defense Review Report, 30 septembre 2001 6  The National Defense Strategy of the United States of America , mars 2005.
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( fog of war ), en favorisant d’importantes innovations en termes de capacités de combat, on observe une nette réticence à développer les mêmes capacités pour la phase de reconstruction post-conflit, parce que ces missions requièrent un entraînement spécialisé et des règles d’engagement qui sont contraires à celles nécessaires pour le combat high tech . Les militaires américains sont d’autant plus réticents à assumer de telles missions, qu’ils sont imprégnés du double « syndrome  du Vietnam et de la Somalie, cette dernière expérience ayant donné naissance à la notion de mission creep , qui traduit l’idée d’« enlisement , de « glissement de la mission  initiale des militaires vers des tâches civiles, lorsque les objectifs politiques de l’intervention sont modifiés, les obligeant ainsi à assumer des missions en dehors de leur sphère de compétences. Or, depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis ont dû redéfinir et adapter leur rôle sécuritaire dans le monde et réajuster leur puissance et leur stratégie militaires à ce que Kissinger appelait «l’infinie complexité du système international de l’après-guerre froide , où la « déviance  des Etats les « moins intégrés  ( lesser includeds  7 ), au sein de la communauté internationale, labellisés « faibles  ou « voyous , est interprétée comme une transgression du système de normes dont les Etats-Unis se portent garants. La définition que James Rosenau donne de l’intervention qui « vise à changer la structure de l'autorité politique de l’Etat ciblé  8 , s’inscrit au cœur de l’objectif des interventions post-bipolaires. En effet, les affaires intérieures des Etats, y compris la nature de leur régime, sont devenues une menace pour la paix internationale au même titre que le comportement extérieur des Etats, ce qui légitime, pour les Etats-Unis, une intervention – y compris militaire – dans ces « Etats déviants , afin de « transformer  ( shaping ) leur régime et les « resocialiser  au sein d’un ordre international en accord avec leurs intérêts stratégiques.  Il est ici éclairant de relire Gulliver Empêtré de Stanley Hoffmann qui, se fondant sur l’expérience américaine au Vietnam, montre que l’intervention militaire peut être décidée pour la poursuite d’« objectifs de milieu , dans le sens où les Etats-Unis « tiennent avant tout à donner forme aux « environnements  intranationaux qui influent sur les affaires internationales . 9 Il s’agit là de la définition même de la stratégie américaine du shaping , à la fois instrument de projection de puissance , rationalisant un « souverainisme asymétrique , où les Etats-Unis interviennent directement dans les affaires intérieures des Etats « voyous ,
                                                7 Barnett Thomas, The Pentagon’s New Map: War and Peace in the Twenty-First Century , Putnam’s, 2004. 8 Rosenau James, “The Concept of Intervention”, in Journal of International Affairs , vol. 22 n°2, 1968. 9 Hoffmann Stanley, Gulliver empêtré, – Essai sur la politique étrangère des Etats-Unis , Paris, Seuil, 1971.  
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en faisant abstraction de leur souveraineté, et instrument de régulation  des relations internationales, puisqu’elle permet de maîtriser et de contrôler la déviance des Etats, par leur transformation politique et leur réintégration au sein de la communauté internationale. La période de l’après-guerre froide fut ainsi marquée par l’implication croissante et régulière des Etats-Unis dans des interventions militaires dans les Etats dits « faibles  ou « voyous , avec l’objectif affiché de réformer et de refaçonner leurs systèmes politiques (de la Somalie à l’Afghanistan, en passant par Haïti, jusqu’à l’Irak).    La stratégie du « shaping , de l’après-guerre froide à la « doctrine Bush  : des militaires de plus en plus impliqués dans des missions de (ré)invention du politique  La multiplication de ces interventions a, par conséquent, rendu plus complexe le rôle des militaires, orienté de plus en plus vers des activités de maintien de la paix, de tâches humanitaires, de reconstruction d’Etats effondrés, de lutte contre le terrorisme, bref des missions de plus en plus « mixtes , qui requièrent, comme le souligne la National Military Strategy de 2004, des forces militaires capables de passer rapidement du combat aux missions post-conflit ( multi-mission capable 10 ), voire de « synchroniser opérations de combats majeurs et opérations de stabilisation  11 . Les troupes qui mènent les opérations de combats doivent également assurer le rôle de « gardiens de la paix  dans la phase post-conflit, alors que ces troupes ont été entraînées, dans le cadre de la RAM, pour le combat de haute intensité et non pour mener des opérations de police et de maintien de la paix . Ainsi, il ne s’agit plus seulement pour les militaires de répondre à une menace sécuritaire en menant des opérations de combats, mais aussi de (re)construire, de refaçonner l’environnement dans lequel ils interviennent ( environment shaping missions 12 ) et s’y adapter stratégiquement. Le Small Wars Manual de janvier 2004, qui réactualise celui de 1940 à la lumière de l’après-guerre en Irak, montre comment tout le paradoxe réside dans le fait que les Etats-Unis ont conduit les opérations de post-conflit et combattu des insurrections de « basse intensité  avec des forces militaires qui sont entraînées et équipées pour un déploiement et des défaites « rapides  et réticentes à s’impliquer dans ce qu’elles appellent les « opérations militaires
                                                10  The National Military Strategy of the United States of America , 1997. 11  The National Military Strategy of the United States of America, 2004. 12  Kugler Richard, Changes Ahead: Future Directions for the US Overseas Military Presence , Santa Monica, Californie, Rand Corporation, 1998.
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autres que la guerre  ( MOOTW  -Military Operations Other Than War) , devenues synonymes de toute entreprise de nation-building réalisée par les militaires. Cette contradiction dans la stratégie militaire américaine est d’autant plus accentuée par l’institutionnalisation progressive, depuis le début des années 1990, de la doctrine du « shaping  comme ligne directrice de la politique étrangère américaine, et qui requiert, pour sa mise en pratique, une implication importante et durable des forces militaires. Dès 1993, Cheney soulignait la fonction stratégique des opérations de shaping , en mettant notamment l’accent sur le rôle des Etats-Unis de « façonner l’environnement sécuritaire futur  13 et encourageait les forces militaires à y contribuer en remplissant les rôles « non-traditionnels  des opérations de peacekeeping , afin d’élargir la zone de « paix démocratique . Le président Clinton développa cette doctrine dans le cadre de sa politique d’ « engagement et d’élargissement  de la zone démocratique 14 ; la transformation préemptive des régimes des Etats voyous était déjà évoquée en 1992 : « les démocraties peuvent intervenir préemptivement dans les affaires intérieures d’une autocratie afin d’y construire des structures politiques démocratiques  15 . Cette idée fut notamment appliquée au cas de l’Irak et fut formalisée dans l’ Iraq Liberation Act  de 1998 16 , qui fut entérinée par l’administration G.W. Bush. En effet, la doctrine du « changement de régime  est devenue la ligne directrice explicite de la politique étrangère américaine sous l’administration G.W. Bush, envers les Etats labellisés « voyous , et notamment vis-à-vis de l’Irak. Dès le Quadrennial Defense Review Report , dont la plus grande partie du texte fut écrite avant les attentats du 11 septembre 2001, D. Rumsfeld évoque la possibilité de « changement de régime dans un autre Etat ou l’occupation d’un territoire étranger jusqu’à ce que les objectifs stratégiques des Etats-Unis soient réalisés  17 . Comme le résume R. Haass en juin 2002, les attentats du 11 septembre ont obligé les Etats-Unis à passer du rôle du « shérif hésitant  ( reluctant sheriff ), marqué par un engagement sélectif dans le contexte d’après-guerre froide, après l’échec de l’intervention en Somalie et les difficultés en Bosnie, à celui de « shérif volontariste  ( resolute sheriff ) : les
                                                13  Defense Strategy for the 1990s : The Regional Defense Strategy , janvier 1993, p.8. 14  The National Military Strategy of the United States of America , 1997 : “US Armed Forces advance national security by applying military power to shape the international environment and respond to the full spectrum of crises”. 15 Lake David, « Powerful Pacifists : Democratic States and War , in American Political Sciences Review , vol. 86, n°1, mars 1992. 16  Iraq Liberation Act: to establish a program to support a transition to democracy in Iraq , 1998. 1 7  Quadrennial Defense Review Report , 30 septembre 2001, p.13.
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Etats-Unis doivent désormais réaffirmer leur rôle sécuritaire unique dans le monde 18 , et s’engager sur la scène internationale, le 11 septembre se présentant comme l’« opportunité historique  que les Etats-Unis doivent saisir. Dans ce nouveau contexte stratégique, la première fonction de l’armée américaine est de s’engager dans des « opérations d’intervention, de stabilisation et de transformation  ( Intervention, Stabilization and Transformation –IST- Operations ), qui consistent à « projeter la puissance américaine en intervenant dans les Etats instables du monde, afin de les stabiliser rapidement, pour ensuite entreprendre la longue transformation de cet Etat en une entité stable respectant les normes de la communauté internationale  19 , bref une stratégie de socialisation par le hard power . La « doctrine Bush  du shaping  innove en mettant l’accent sur la vertu de la puissance militaire et sa fongibilité , c’est-à-dire sa possible transformation en une autre source de puissance (politique, économique), et sur la vertu de l’instabilité, c’est-à-dire l’inacceptabilité du statu quo : si le leitmotiv de la politique de Bush père était de préserver la « stabilité  de l’Irak avant tout, l’actuelle administration G.W. Bush a opté pour la « déstabilisation , la remise en cause du statu quo  en Irak par le conflit, pour « finir le travail , à savoir capitaliser politiquement le succès militaire, en renversant S. Hussein pour ensuite y créer la stabilité par la construction d’un régime démocratique. D où l’idée de «destruction créatrice , selon l’expression de M. Leeden : le cas de l’Irak serait la matérialisation du mythe de la « reconstruction par le vide , dans le but à long terme de « resocialiser  l’Irak au sein de la communauté internationale. Cette « stratégie du désordre  proactive qui vise à créer le « désordre  par la force (la phase offensive fut appelée « shock and awe ), dans le but de refaçonner le régime politique en Irak, sous-tend ainsi des objectifs politiques à long terme, qui requièrent donc une implication américaine large et durable dans la phase décisive de reconstruction. En effet, en intervenant militairement en Irak, dans le but de transformer son système politique, la puissance américaine repose désormais autant sur ses capacités de projection, de victoire militaire rapide et sur sa « puissance de feu  ( firepower ), que sur le maintien de ses capacités de projection ( staying power ) après la victoire militaire, de contrôler le « désordre  créé par l’intervention et la chute du régime de S. Hussein, dans le but de réaliser les objectifs politiques de l’intervention militaire. Le staying power est la capacité des troupes à s’adapter à l’environnement local, aux stratégies des acteurs locaux qui peuvent être hostiles à leur                                                 18 ibid., p.1. 19 ibid., p.46
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présence, de garder la main sur les événements, jusqu’à ce que leurs objectifs stratégiques soient atteints, et faire en sorte que cette capacité soit perçue comme telle par l’adversaire mais aussi par la population locale, de façon à la rallier à leur mission en Irak. Or, comme le souligne Ghassan Salamé, dans son dernier ouvrage, « obsédée par le fire power plutôt que le staying power , l’administration Bush était arrivée au pouvoir avec une nette répulsion pour tout déploiement durable sur les sols étrangers  20 . Pourtant, le but affiché de « changement de régime  a contraint les Etats-Unis, dès le début de l’intervention, à se montrer responsables de ce que Bush père n’était pas prêt à assumer en 1991, à savoir la reconstruction politique et économique de l’Irak, et surtout à s’engager dans une « occupation transformatrice , qui consiste à repenser et reconfigurer entièrement tout le cadre institutionnel irakien, une fois le régime renversé. Dans un discours à l’American Enterprise Institute  en février 2003, G.W. Bush n’évoquait pas seulement le désarmement et le changement de régime en Irak mais aussi la transformation politique du Moyen-Orient, considérant la reconstruction politique de l’Irak comme un levier pour ce projet plus englobant et ambitieux.  Dana Priest relève tout le paradoxe à vouloir « utiliser les opérations militaires pour réaliser la réforme politique  21 de l’Irak, que soutient notamment Paul Wolfowitz : en effet, force est de constater que les civils et les militaires responsables de la planification de l’intervention en Irak et qui ont conçu la doctrine du shaping , se sont montrés, paradoxalement, réticents à s’impliquer durablement dans un processus de nation-building , en adoptant une approche finalement très pragmatique dans leur gestion de l’après-guerre. C’est la volonté de « réparation  et de reconstruction rapides ( quick fix ) qui prime une fois le régime renversé. Comme le souligne le rapport Play to Win de la Commission bipartisane sur le post-conflit, c’est souvent « l’approche minimaliste de la gouvernance comme stratégie de sortie  22 qui caractérise les opérations de paix menées par les Etats-Unis, alors que l’objectif fixé au départ était plus ambitieux. Cette contradiction se trouve projetée sur le terrain irakien, et puise sa source, avant tout, dans le défaut de cohérence dans la planification de l’après-guerre en Irak.                                                    20 Salamé Ghassan, Quand l’Amérique refait le monde , Paris, Fayard, 2005. 21 Priest Dana, The Mission, Waging War and Keeping Peace with America’s Military , Londres, Norton, 2004. 22  « Play to Win , Final Report of the bi-partisan Commission on Post-Conflict Reconstruction , Center for Strategic and International Studies & The Association of the US Army, Janvier 2003.
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Alexandra de Hoop Scheffer, in Champs de Mars n°17 , La Documentation française, 2005.
Le débat interne à l’administration américaine sur l’après-guerre en Irak, comme prisme d’analyse du paradoxe de la doctrine du « shaping      S’il y avait un fort consensus au sein de l’administration Bush pour renverser S. Hussein, il existait, en revanche, des divisions idéologiques entre le Pentagone d’une part, et le Département d’Etat et la CIA d’autre part, quant aux objectifs et le degré d’implication des Etats-Unis dans la réforme politique de l’Irak post-Saddam, c’est-à-dire la mise en oeuvre de la doctrine du shaping . Paul Wolfowitz personnifie le groupe des « civils du Pentagone  néoconservateurs, qui adoptent une approche macro-transformiste ou «globaliste démocratique, afin de convertir l’Irak en une démocratie, et qui enclencherait une « vague démocratique  au Moyen-Orient. Colin Powell incarne la deuxième approche, celle dite réaliste, pragmatique ou « minimaliste , prenant en compte les coûts d’un engagement à long terme des Etats-Unis en Irak et visant à rétablir la stabilité par le « changement limité , en remplaçant les échelons les plus élevés de l’élite au pouvoir tout en laissant les institutions de base intactes (« changement de leadership  au lieu du « changement de régime ). Ainsi, deux réflexions sur l’après-Saddam Hussein ont été menées parallèlement : le Département d’Etat a élaboré ses propres plans pour l'après-guerre en Irak, dans le cadre du Future of Iraq Project , dès avril 2002, impliquant un grand nombre d'exilés irakiens, représentant tout l'éventail politique, ainsi que des experts du Proche-Orient, au département d'Etat et à la CIA. Le Pentagone, de son côté, a notamment travaillé avec le Conseil National Irakien (CNI) ,  dirigé par A. Chalabi et les think tanks  néconservateurs, en particulier l’ American Enterprise Institute et le Project for the New American Century  (PNAC). Ces derniers préconisent depuis la fin de la guerre du Golfe en 1991, le changement de régime en Irak par la force militaire 23 , et rassemblent une grande partie des néoconservateurs (D. Rumsfeld, P. Wolfowitz, J. Woosley) qui, une fois installés au sein de l’administration Bush, ont œuvré pour la mise en application militaire de la doctrine du shaping en Irak. En signant la directive présidentielle NSPD 24 ( Post-War Iraq Reconstruction) le 20 janvier 2003, G.W. Bush met officiellement à l’écart le Département d’Etat ainsi que ses projets d’après-guerre, au profit d’un basculement institutionnel en faveur du Pentagone qui a finalement été chargé de la supervision de la planification de l'après-guerre. Ainsi, malgré une réflexion préalable pertinente, les tensions internes à l’administration Bush ont empêché de planifier avec cohérence le post-conflit en Irak :                                                 23 Voir la lettre du 26 janvier 1998, adressée par les membres du PNAC, au Président Clinton, pour le convaincre de changer de politique en Irak et d’intervenir militairement pour y changer le régime.
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Alexandra de Hoop Scheffer, in Champs de Mars n°17 , La Documentation française, 2005.
« l’unité de commandement , indispensable pour mener efficacement la phase des combats et surtout la phase de stabilisation-reconstruction – car impliquant des missions multiples effectuées par des départements et organisations diverses – a été mise à mal, au profit de l’idéologie qui l’emporta sur le pragmatisme. John Keegan, montre très bien comment cette appréhension idéologique de la question irakienne au sein de l’administration Bush fut projetée sur le terrain irakien dans l’immédiat après-guerre : il montre que si les Britanniques dans le sud de l’Irak, par leur expérience impériale, ont donné priorité à la restauration de l’ordre et des services essentiels, en travaillant avec ceux qui se montraient coopératifs, les « Américains adoptent une approche idéologique : impulser la transformation immédiate de l’Irak d’une tyrannie en démocratie  24 , une pensée imprégnée d’un néo-développementalisme idéologique, qui consiste à croire en l’accélération de la « fin de l’Histoire  dans certains Etats dits « voyous , par la force militaire. Elle fut mise en pratique en Irak par la décision de dissoudre l’appareil militaire et de sécurité du régime de S. Hussein, et par la « débaasification , au nom d’une reconstruction ex-nihilo d’un régime démocratique. Cette approche de l’après-guerre adoptée par l’administration Bush en Irak se traduit aussi par l’« amnésie institutionnelle  au sein du Pentagone, et en général, au sein du gouvernement américain, qui consiste à ne pas mettre en place les institutions nécessaires pour mener les tâches de reconstruction et de stabilisation, pour gérer les relations civilo-militaires en post-conflit, et à préférer des structures ad hoc et temporaires, qui reflètent une culture politique américaine réticente à planifier l’occupation, doublée d’une « culture de l’impatience  25 que le Small Wars Manual de 2004 met en évidence. Cela reflète tout le paradoxe de la mise en pratique de la doctrine du shaping , caractérisée par le décalage entre le projet de réinventer le système politique en Irak et une méfiance profonde à l’égard du nation-building , dans lequel les Etats-Unis ne veulent pas s’engager. Ainsi, le Bureau de reconstruction et d’assistance humanitaire ( Office of Reconstruction and Humanitarian Assistance  - ORHA), fut créé huit semaines seulement avant l'intervention en Irak. Le défaut d’expérience du Pentagone en matière de gestion de situations post-conflits se traduit par la dissolution, 16 jours plus tard, de cette institution et le remplacement de J. Garner par P.Bremer et la Coalition Provisional Authority (CPA), en mai 2003, puis en octobre 2003, par le « Groupe de stabilisation de l’Irak  qui dépend du Conseil National de Sécurité.                                                 24 Keegan John, The Iraq War , New York, Knopf, 2004, p.209. 25 US Marine Corps, Small Wars Manual, janvier 2004, p. 35.
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Alexandra de Hoop Scheffer, in Champs de Mars n°17 , La Documentation française, 2005.
Ces changements institutionnels montrent qu’il y avait une grande incertitude quant à la façon de gérer la transition du régime de l’après-Saddam Hussein. Si l’opération militaire Iraqi Freedom  avait été minutieusement préparée par les stratégistes américains, les débats sur la situation post-conflit n’ont pas abouti à l’élaboration d’une « stratégie claire , ce que G.W. Bush ne cessera pourtant de réitérer. Le Colonel Peter Herrly souligne à juste titre que « l’effort de guerre n’était pas centré sur la reconstruction post-conflit, mais sur la simple occupation physique de l’Irak  26 , négligeant les aspects à plus long terme de l’après-guerre. Déjà en 1963, Roger Hilsman écrivait à propos de la guerre du Vietnam que les Etats-Unis avaient  « très peu ou pas réfléchi au genre de pays qui devrait sortir, à long terme, de la victoire, ou à ce qu’il fallait faire dans l’immédiat pour contribuer à atteindre cet objectif à plus long terme  27 . Plus de quarante années plus tard, cette observation est parfaitement transposable en Irak.  La projection de la dichotomie entre stratégie militaire et objectifs politiques sur le terrain irakien : « le capital-feu et la maîtrise du temps court (…) commandent le travail politico-militaire et le temps long   Dès lors, l’effondrement précoce du régime de S. Hussein a créé un contexte propice à l’improvisation, autant sur le plan politique que militaire : il est utile, à ce propos, de lire le rapport de retour d’expérience de la 3 e  Division d’infanterie, qui couvre l’ensemble des opérations menées depuis l’intervention militaire jusqu’à la phase d’après-guerre : « Le quartier général supérieur n’a pas fourni de plan à la 3e Division d’infanterie pour passer de la phase des combats aux opérations de stabilisation et de reconstruction. Résultat : la 3 e DI est passée à la Phase IV sans instructions. Il n’y avait aucune instruction pour restaurer l’ordre à Bagdad, ni pour créer un gouvernement intérimaire, ni pour embaucher des employés pour les services essentiels. (…) La 3 e DI n’avait pas les forces suffisantes ni les règles d’engagement 28 adéquates pour contrôler les pillages civils dans la ville . Les scènes de pillage qui succédèrent immédiatement après la chute du régime de S. Hussein marquèrent le passage brutal de la phase de guerre à celle des post-hostilités, ce qui amena D. Rumsfeld à déclarer le 11 avril 2003 : « Freedom’s untidy , afin de justifier cette violence « expressive , organisée pour retarder les efforts de reconstruction de la                                                 26 Entretien avec le Colonel Peter Herrly, de l’ Association of the United States Army , à Paris, mai 2005. 27 Hilsman R., To Move a Nation: The Politics of Foreign Policy in the Administration of John F. Kennedy , New York, Dell, 1968. 28 US Army, Third Infantry Division (Mechanized) After Action Report - Operation Iraqi Freedom , juillet 2003, p.17-18.
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Alexandra de Hoop Scheffer, in Champs de Mars n°17 , La Documentation française, 2005.
Coalition. Le vacuum sécuritaire qui a résulté de la chute de Bagdad mit en doute le staying power des Etats-Unis en Irak. Ces pillages sont, en effet, symptomatiques des difficultés à sécuriser militairement l’Irak après la victoire militaire et plus généralement du décalage entre la stratégie de « transformation  de l’armée américaine et celle du shaping ; cette contradiction se traduit, sur le terrain, par le défaut de personnel adéquat, en particulier la police militaire et les experts en affaires civiles, qui, par leur expérience en administration publique, en sécurité publique, en affaires culturelles, sont pourtant indispensables aux tâches de l’après-guerre, servant notamment d’intermédiaires entre les militaires et la population locale.  Le pillage de l’immédiat après-guerre est illustratif d’une observation plus générale : dû au manque de cohérence dans la phase de planification de l’après-guerre et à la vision court-termiste de la « victoire  inhérente à la RAM, la doctrine du shaping n’a cessé d’évoluer, de se transformer avec les événements post-conflictuels, suivant les « tâtonnements  et les décisions improvisées par les militaires déployés sur le terrain et par l’administration Bush à Washington : un mois après la chute de Bagdad, D. Rumsfeld déclara : « les tâtonnements et l’expérimentation y auront leur part 29 . Et Colin Powell d’ajouter : « On nous teste politiquement et militairement en Irak 30 . En effet, lorsque les objectifs à long terme sont flous et incertains (démocratisation de l’Irak et projet du Grand Moyen-Orient) et remplacent la politique, le court terme, et donc l’approche pragmatique, « l’improvisation dans l’urgence , prennent le dessus. Ce sont les événements et non les décisions de l’administration Bush qui semblent assigner aux problèmes un ordre hiérarchique, dans la phase post-conflictuelle en Irak. Il est utile ici de rappeler que différentes temporalités interagissent dans l’après-guerre en Irak : comme le souligne le rapport Guiding Principles for U.S. Post-Conflict Policy in Iraq 31 , les militaires ont une double tâche à mener en Irak : poursuivre les opérations militaires de contre-insurrection, afin de rétablir l’ordre et la sécurité à court terme, tout en aidant la Coalition à réaliser son objectif de plus long terme, à savoir « gagner les cœurs et les esprits  de la population irakienne et atténuer l’image de « force occupante . Or, l’intégration des différents objectifs politiques et militaires dans une stratégie cohérente en Irak est entravée par l’approche pragmatique adoptée par l’administration Bush, qui tend à
                                                29 Rumsfeld Donald, « Core Principles for a Free Iraq , in Wall Street Journal , 27 mai 2003. 30 Powell Colin, in Le Monde , 19 novembre 2003. 31  Council on Foreign Relations and the James A. Baker III Institute for Public Policy,  Guiding Principles for U.S. Post-Conflict Policy in Iraq, Council on Foreign Relations Press, 2003
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