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LA FRANCE ET L'EUROPE : CONTINUITÉ OU RUPTURE Renaud DEHOUSSE ...

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LA FRANCE ET LEUROPE : CONTINUITÉ OU RUPTURE
par Renaud DEHOUSSE (*)
La rupture a été le maître-mot de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy  une façon pour lui de mon trer quil nétait pas lhéritier de son prédécesseur, même sil appartenait à la même famille politique que Jac-ques Chirac. Dès son électio n, il na pas ménagé se s efforts pour remettre le train européen sur les rails, avec un certain succès, dailleurs, puisque le Conseil européen de juin 2007 a abouti à un accord sur la relance du pro-cessus de réformes mis en échec par le rejet du Traité constitutionnel. Faut-il en conclure que, après le coup darrêt marqué par le référendum du 29 mai 2005, la France a ainsi reno ué avec lengagement des débuts de la construction européenne ? La réalit é est beaucoup plus complexe. Pour mieux saisir la portée du changement, un retour sur le passé est nécessaire : il ne sagit pas seulement de comp rendre les raisons qui ont conduit léchec du projet de « Constitution européenne », mais aussi de voir comment la France sest positionnée dès les premières phases du processus dintégration.
Le paradoxe français
Si on veut comprendre lattitude de la France face à lintégration euro-péenne, il est nécessaire de partir du rô le de lEtat dans la société française. La France est un vieux pays, fortement centralisé. Le poids de Paris est tout aussi fort dans la vie économique et culturelle que dans la vie politi-que. Les élites  souvent issues de gran des écoles  sont fortement intégrées. Lappareil dEtat est lui- même dominé par un exécutif fort, qui affiche des ambitions dans de nombreux domain es. LEtat revendique ainsi un rôle important en matière de politique cult urelle ou de politique industrielle. Même à une époque où un « Etat modest e » est de mise, son retrait est sou-vent effectué en fonction dobjectif s stratégiques. Contrairement à ce qui sest produit dans dautres pays, par exemple, les privatisations nont pas eu pour seul objet de procurer des re ssources à un trésor public exsangue : elles se sont accompagnées dune tentative  plus ou moins réussie de for-
(*) Professeur des Universités titulaire de la chaire Jean Monnet et directeur du Centre détudes euro-péennes de lInstitut détudes politiq ues de Paris (Sciences-Po, France).
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mation de « noyaux durs » dactionnaires privés (1). Et lexécutif nhésite pas à intervenir dans la gestion de groupes privés. Hérité de lEmpire napoléonien, cet Et at fort a structuré les attentes de générations de Français. Dès quun problè me surgit, lexécutif est censé sen saisir. La demande de sécurité et de protection sociale y est particulière-ment forte. Cette dernière est même souvent citée comme un élément de lidentité nationale dans les enquêtes dopinion. Sur la scène internationale, enfin, le comportement de la France est en large mesure déterminé pa r son passé. La France a toujours été un acteur majeur en Europe. Ancienne puissance coloniale, elle a longtemps été sur un pied dégalité avec les autres « grands ». Elle garde le verbe haut, même si son importance économique ou militaire la confine aujourdhui au rang de puissance moyenne. Elle se targue auss i dune hégémonie culturelle, nhési-tant pas à rappeler que le français étai t autrefois la langue de la diplomatie ou que, berceau des droits de lhomme, elle se doit dexercer une fonction tribunicienne lorsque ceux-là sont menacés. Tous ces éléments contribuent nature llement à façonner une vision par-ticulière de lEurope. Cette dernière est souvent vue comme une extension du modèle français à léchelle cont inentale, une « grande France ». De lEurope, on attend au fond la même chose que de lEtat : quelle garantisse la sécurité et le bien-être de ses ci toyens. De cette vision découlent notam-ment lidée dune « Europe puissance », qui parvienne à faire entendre sa voix sur une scène mondiale où ses Etats pèsent moins quavant, et celle dune Europe protectrice, appelée de ses vux par Nicolas Sarkozy au soir de son élection. Ces particularités françaises explique nt aussi la position ambivalente de la France à légard du projet européen. Un Etat fort ne se dissout pas aisé-ment dans un ensemble plus large. De fait, la machine étatique donne limpression dêtre peu portée à linté gration, quelle naccepte souvent que du bout des lèvres, comme une nécess ité plutôt que comme un choix. La construction européenne est princi palement perçue comme une forme de collaboration entre gouvernements ; les transferts de pouvoir à des organis-mes supranationaux sont ressentis comme de douloureuses aliénations de la souveraineté nationale. Le s fonctionnaires qui eff ectuent un séjour au sein de ladministration communautaire sont peu ou mal utilisés à leur retour. Tout cela contribue au grand para doxe de la politique européenne française : alors quelle a toujours appelé de ses v ux une Europe forte, elle ne peut la concevoir que do tée dinstitutions faibles.
(1) Mario D eaglio , « Francia e Italia nellera postglobale », contribution présentée à la Conférence CER-VED «La France et lEurope », Paris, 15 juin 2007.
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Les deux ames de la politique française
Ce paradoxe doit aussi beaucoup à une autre donnée. Contrairement à la Grande-Bretagne, dont la ligne politique europée nne na pas varié depuis 1948  dabord dire « non », quitte à se rallier ensuite, comme la reconnu Tony Blair dans un mémorable discours (2) , la France a constamment été tiraillée entre deux écoles de pensée. Cest de France que sont venus bien des « grands projets » qui ont jalonné la construction européenne. Lidée de pool  charbon-acier, lancée par Robert Schuman dans le Salon de lhorloge du Quai dOrsay, avait été préparée par Jean Monnet et ses proches collaborate urs. Le projet avorté de Commu-nauté européenne de défense a été la ncé par René Pleven, alors Président du Conseil. Cest un autre Français, Ja cques Delors, qui a su remettre en mouvement la machine communautaire avec son projet de « grand marché européen ». Et cest lui qui, avec la co mplicité active de François Mitterrand et dHelmut Kohl, a largement contribué à dessiner les contours de lunion économique et monétaire. Les Français nont pas été en reste dans lentreprise de définition dun « modèle communautaire » appelé à renouveler les relations entre Etats. Monnet et ses conseillers ont insisté pour que lidée de transferts de pouvoir à une institution « supranationale »  le mot était ainsi lancé  figure dans la Déclaration Schuman, afin que ceux qui adhéraient au pool charbon-acier en acceptent demblée le principe (3). Un autre Français, lancien ministre MRP Robert Lecourt, a jo ué un rôle décisif dans la jurisprudence auda-cieuse de la Cour de justice au dé but des années 1960 : cest à lui quon attribue la paternité de larrêt « Van Gend en Loos », qui donna au principe deffet direct des traités une ampleur inattendue, car cest lui qui présidait la Cour lorsque celle-là proclama la primauté du droit communautaire sur le droit national en cas de conflit. A linverse, cest aussi de France que st venue la première critique systé-matique de la « méthode communautaire ». De Gaulle, qui navait accepté quà contrecur le Traité de Rome, si gné un an avant son retour au pou-voir, a très tôt manifesté son impatience à légard des « fonctionnaires apatrides » de Bruxelles, auxquels lopposait sa vision dune Europe qui reposerait avant tout sur la coopération entre Etats, au départ de laxe cen-tral constitué par la coopération franco -allemande. Même de nos jours, cette vision reste un élément essentiel de la culture politique française. Le dis-cours dominant, au sein de lappareil fr ançais, est plein de dédain pour « la Commission de Bruxelles » et dindiffé rence pour le Parlement, comme si
(2) Prononcé à Varsovie le 6 octobre 2000, ce discours figure en annexe de Renaud D ehousse  (dir.), Une Constitution pour lEurope ? , Presses de Sciences Po , Paris, 2000, pp. 253-265. (3) Cest dailleurs parce quil ne pouvait sy résoudre que le gouvernement britannique choisit de ne pas participer aux négociations.
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seuls comptaient la concertation et les rapports entre Etats au sein du Con-seil des ministres. Ce explique lattit ude française lors du Conseil européen de Nice par exemple : seul importait aux yeux de la délégation française lenjeu symbolique constitué par la pari té au sein du Conseil ; en revanche, loctroi dun nombre plus élevé de pa rlementaires européens à lAllemagne en reconnaissance de sa primauté démo graphique na pas posé de problème. La suite devait montrer quil sagissa it dun marché de dupes, puisque la parité a été abandonnée quelques années plus tard au profit dun principe de « double majorité »  dEtats et de la population  pour les votes au Con-seil, mais lépisode en dit long sur linfl uence persistante de la vision inter-gouvernementale de lEurope au se in de lappareil dEtat français. La coexistence de ces deux visions co ntradictoires  lune supranationa-liste, lautre résolument in tergouvernementale  a mis la France en position charnière dans la construction euro péenne. Celle-là a connu un coup darrêt à chaque « non » français : refus de la Communauté européenne de défense en 1954 ; politique de la « chaise vide » pr atiquée par de Gaulle en 1965 ; oppo-sition systématique à la plupart des élargissements successifs  à commen-cer bien sûr par lhostilité gaullienne à la dhésion britannique  ; rejet, enfin, du Traité constitutionnel par le peupl e français en mai 2005. A linverse, lintégration a pu progresser lorsque la France était disposée à laccepter : le départ de De Gaulle a permis que so it levé le veto opposé à la Grande-Bretagne ; larrivée de Valéry Giscar d dEstaing, lélection du Parlement européen au suffrage universel ; et ce nest que progressivement, sous la pré-sidence de François Mitterrand, que la France a renoncé au « Compromis de Luxembourg », qui avait consacré le ma intien du veto dans les domaines où le vote à la majorité es t théoriquement possible. La France a ainsi pu jouer un rôle pivot tout au long de lhisto ire de la construction européenne. Son apport, plus que celui dun autre Et at, a été décisif à chaque avancée. De tout temps, lambivalence française à légard du projet européen a constitué une donnée majeure de la po litique française. Très souvent, les deux écoles de pensée  supranationa liste et intergouvernementale  ont  coexisté. Lors de la négociation de lActe unique européen de 1986 par exemple, la France a appuyé les projets de relance européenne élaborés par la Commission Delors, tout en propos ant un traité séparé en matière de « coopération politique », lancêtre de la politique étrangère commune. A Maastricht, elle a accept é larchitecture fédérale de lUnion monétaire pro-posée par le Comité Delors pour apai ser les craintes allemandes ; mais, dans le même temps, elle a joué un rôle déci sif dans la mise en place de la struc-ture « en piliers » du Traité de lUnion européenne, la coopération dans des domaines régaliens comme la politique étrangère, la justice ou la police étant soustraite à linfluence des instit utions supranationales. Chose plus remarquable encore, les mêmes person nes ont souvent été porteuses de ces deux visions alternatives.
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Il en va ainsi notamment du nouveau Président de la République. Tout au long de sa carrière ministérielle, la pratique de Nicolas Sarkozy a été à lenseigne dune vision intergouvernem entale des plus classiques : ministre de lEconomie et des Finances interv entionniste, soucieux de préserver les « champions nationaux », il na pas hési té à sopposer aux « technocrates des Bruxelles » ; au ministère de lIntérieur , il a été le chantre dune collabora-tion directe entre les grands pays, cette forme de directoire représentant à ses yeux la meilleure façon de faire av ancer lEurope. A linverse, dans le discours très remarqué quil a prononcé à Bruxelles, le 8 septembre 2006 (4), il sest résolument prononcé en fa veur dune vision communautaire de lEurope de demain, dénonçant la pa ralysie engendrée par la décision à lunanimité et reprenant à son compte la vision avancée par Jacques Delors dune Commission investie par le su ffrage universel, autonome comme le sont les gouvernements nationaux ; dans le même élan, il appellait même à un développement des partis politique s et des ressources financières de lUnion. Gardons-nous cependant dy voir une conversion totale, car, tout au long de la campagne présidentielle , le candidat Sarkozy a soufflé sur ce terrain le chaud et le froid, ré exhumant le fantôme du « Compromis de Luxembourg » et multipliant les critique s de la Banque centrale européenne. Comment expliquer ces volte-face ? Par une considération fort simple : pour la plupart des responsables po litiques nationaux, lEurope nest quun enjeu secondaire. Ce nest pas sur ce terrain-là quune élection se gagne ; tout au plus peut-elle sy perdre. Da ns un tel contexte, avoir recours à une doctrine figée est un choix contre-pro ductif : mieux vaut adapter son dis-cours à son auditoire. Et la coexistenc e, au sein des élites politico-adminis-tratives françaises, de deux visions nett ement distinctes de la construction européenne est évidemment de natu re à entretenir cette ambivalence.
La fracture référendaire
En dépit de cette ambivalence, il est vraisemblable que si la ratification du projet de Traité constitutionnel euro péen sétait faite par la voie parle-mentaire, le « oui » français aurait été franc et massif. La France a en effet joué un rôle essentiel dans ce projet. Jacques Chirac avait été lun des pre-miers responsables européens à se rallier à lidée dune constitution, lancée par le ministre allemand de s Affaires étrangères Jo schka Fischer, en mai 2000, et il a obtenu la présidence de la Convention chargée délaborer le projet pour son vieux rival Valéry Gi scard dEstaing, ainsi écarté de la scène politique parisienne. De laveu général, ce dernier a imprimé sa mar-que sur le projet, avançant des propos itions qui reflétaient souvent les pré-
(4) « Discours sur lEurope à la bibliothèque Solvay », disponible sur le site Internet www.friendsofeu-rope.org.
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férences des grands Etats, quil sagis se de la présidence de lUnion ou de la réforme du vote au Conseil. Le compro mis final allait plutôt dans le sens dun renforcement du pouvoir des Etats que dans celui dune Europe fédé-rale, dont peu de monde parle de no s jours (5). Les principaux partis  lUMP, le PS et lUDF, qui totalisaient ensemble plus de 90 % de la repré-sentation parlementaire  étaient tous favorables au projet. Cependant, tous ont également appuyé lidée de soumettre ce dernier à un référendum, à un moment où un vote favorable semb lait acquis. La suite de lhistoire est connue : le 29 mai 2005, le « non » lemportait avec 54,7 % des votes. Comment comprendre cet écart entre les électeurs et la classe politique ? Tout abord, le référendum a fait o ffice d« élection de second ordre », dans la mesure où il a permis dexprimer une réaction à la politique nationale. Une majorité des partisans du « non » dé claraient sêtre prononcés en consi-dération des problèmes nationaux plut ôt que denjeux européens. Lanalyse de la composition partisane des élec torats du « oui » et du « non » confirme également lexistence dun vote-sanctio n. A loccasion du référendum sur Maastricht, une ample majorité délec teurs socialistes avait approuvé le traité qui leur avait été soumis par François Mitterrand. En 2005, seuls 48 % dentre eux ont appuyé le projet de Traité constitutionnel, infligeant un camouflet cinglant à la direction de leur parti, qui avait choisi dappuyer le « oui ». Le « non » était aussi majoritaire parmi les sympathisants des autres formations de lopposition de gauche, avec des scores qui allaient de 59 % pour les Verts à 91 % pour le Parti communiste. Il était de 82 % parmi les sympathisants du Front national. En revanche, les sympathisants des for-mations de la majorité parlementair e ont massivement appuyé le projet de Traité constitutionnel (6). En dautres termes, le « Non » était clairement de gauche : 54,5 % de ses partisans se disa ient proches de la gauche parlemen-taire ou de lextrême gauche, contre 36,5 % à la droite  dont 19,5 % au Front national (7). Leffet vote-sanction a naturellement profité aux formations populistes et protestataires. Le « non » à la Constitution avait un parfum anti-système dautant plus prononcé que les élites  politiques, médiatiques et intellec-tuelles  étaient largement favorables au « oui ». Sans surprise, le « non » a enregistré ses meilleurs sc ores en France dans les départements où lextrême gauche et lextrême droite sont les mieux implantées (8). Et pourtant, ce « non » ne se voulai t pas nécessairement hostile à linté-gration. On sait le rôle déterminant quont joué dans la campagne électorale
(5) Sur tout ceci, cf. Renaud D ehousse , La Fin de lEurope , Flammarion, Paris, 2005. (6) Données tirées du sondage «Sortie des urnes» de CSA, « Le vote au référendum sur le Traité constitu-tionnel européen : explication du vote et pe rspectives politiques», CSA, 29 mai 2005. (7) Sondage IPSOS, 29 mai 2005. (8) Pascal P errineau , « Le référendum français du 29 mai 2005. Lirrésistible nationalisation dun vote européen », in Pascal P errineau  (dir.), Le Vote européen 2004-2005 , Presses de Sciences Po, Paris, 2005, p. 237.
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française les responsables socialiste s qui, à linstar de Laurent Fabius, se sont prononcés pour un « non pro-euro péen ». Une nette majorité des Fran-çais qui ont voté « non » se déclaraien t dailleurs « favorables à la poursuite de la construction européenne » (9), le s deux tiers dentre eux considérant même quune constitution est indispensable dans ce processus (10). Avec un peu doptimisme, on pourrait en conclu re que le même texte, présenté à un autre moment par dautres gouverneme nts, aurait eu plus de chances de succès, comme la laissé entendre Valé ry Giscard dEstaing (11). Il serait toutefois dangereux de sen tenir là, ca r le débat et le vote ont mis au jour des perceptions de lEurope qui pourra ient annoncer dautres déboires si elles restent sans réponse. Même si on accepte lidée que la sanction était essentiellement nationale, il faut co mprendre pourquoi lEurope a été utili-sée comme bouc émissaire. Depuis plusieurs années, lintégratio n européenne, longtemps associée à lespoir dun avenir meilleur, est deve nue une source dinquiétude pour un nombre grandissant de citoyens. Au moment du référendum français, 52 % des personnes interrogées et plus des trois quarts des partisans du « non » se déclaraient inquiets ou hostiles à légar d de lEurope. Depuis dix ans, le nombre des personnes inquiètes dépass e régulièrement celui de celles qui se déclarent confiantes (12). Cette situation sexplique aisément. Dans un monde en proie à des muta-tions rapides et radicales, les sentimen ts dinsécurité tendent à saccroître et à se diversifier et on attend de s pouvoirs publics une protection contre des risques de plus en plus variés. Dans ce contexte, la tentation du repli, alimentée par les discours xénophobes de certains mouvements, devient naturellement forte. Or, lEurope rest e avant tout perçue comme un grand marché, dans lequel les ambitions en ma tière de sécurité ne sont pas néces-sairement à la hauteur des attentes du public. La mise en place dun espace européen semble dautant plus porteu se de risques nouveaux que cet espace tend à sétendre sans limit es précises. La libre ci rculation des personnes ne profite pas seulement aux étudiants, ma is aussi aux immigrants, et lexpo-sition à la concurrence, si elle est po ur certains source de richesse accrue, peut aussi conduire à des fermetures d entreprises. De plus, lEurope impose aux gouvernements nationaux des con traintes qui peuvent amoindrir leurs moyens daction. Lélimination des co ntrôles aux frontières et laustérité budgétaire imposée par le Pacte de stabilité limitent les possibilités, pour lEtat, dassurer les fonction s de garant de la sécurité qui lui sont tradition-nellement dévolues, sans pour autant que lEurope ne les reprenne pleine-ment à son compte. On voit bien le s dangers qui peuvent découler de ce
(9) Sondage IPSOS, 29 mai 2005. (10) «La Constitution européenne. Post-référendum en France », Euro-Baromètre Flash n° 71, juin 2005, p. 6, disponible sur le site Internet www.europa.eu.int/. (11) «Réflexions sur la crise de lopinion à légard du vote»,  Le Monde, 14 juin 2005. (12) Sondage CSA, 29 mai 2005.
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décalage. Limpression  ju stifiée ou non  que les at tentes de la population en la matière ne sont pas adéquatement prises en compte a clairement joué un rôle dans les votes « anti-système » quon a enregistrés au cours des der-nières années dans plusieurs pays européens. Servis par une actualité sociale mo rose, amplement relayée dans les médias (13), les partisans du « non » ont su tirer profit de cette situation pour imposer leur agenda en attisant les cr aintes de larges segments de la popu-lation. Lors de la campagne française, les réformes institutionnelles, qui constituaient pourtant la principale ra ison dêtre du projet de Constitution, ont été complètement éclipsées par le grand thème de la campagne, à savoir le caractère libéral de la construction européenne. Le libéralisme a été perçu comme la quintessence de toutes les menaces. Plutôt que de réfléchir à larticulation entre le marché et les politiques sociales, les leaders  du « non » ont délibérément cherché à opposer ces deux notions : « lEurope sera libérale ou sociale », déclarait Laurent Fabius au quotidien communiste lHumanité le 17 mai 2005. Le message a été ente ndu : le mécontentement à légard de la situation économique et sociale fi gurait largement en tête des motiva-tions des tenants du « non », qui étaien t 40 % à juger la Constitution « trop libérale sur le plan économique » (14). Des facteurs identitaires ont égale-ment pesé : aux inquiétude s engendrées par la situ ation économique sajou-tait un sentiment de « déclassement so cial » parmi la tranche de la popula-tion qui ne bénéficie que de qualif ications moyennes (15). La peur de lautre, quil soit salarié des pays de lEst ou immigrant turc, a été un puis-sant levier dans la campagne : 67 % des électeurs pour qui « il y a trop détrangers en France » ont voté contre le Traité constitutionnel, tandis que lopposition à ladhésion de la Turquie à lUnion européenne constituait une motivation déterminante pour 35 % des partisans du « non » (16). Le sentiment dinsécurité a accentué une stratification sociale du vote que les études antérieures de lopinion européenne avaient mise en lumière. Le « non » était largement majoritaire da ns la plupart des classes actives de la population : 79 % chez les ouvriers, 67 % chez les employés. Grâce à une progression de 19 points depuis le vote sur le Traité de Maastricht, il est même devenu majoritaire parmi les cl asses moyennes. Même constat pour la répartition par catégorie de revenus : le « oui » ne lemporte que dans les foyers où les revenus mensuels sont supérieurs à 3 000 euros (17).
(13) Christophe P iard / Jacques G erstlé , « Le cadrage du référendum sur la Constitution européenne », in Annie L aurent /Nicolas S auger  (dir.), Le Référendum de ratification du Traité constitutionnel européen , Cahier du CEVIPOF, n° 47, 2005, pp. 42-73. (14) IPSOS, « Les motivations du vote selon la proximité syndicale », 2 juin 2005, p. 4. (15) Pascal P errineau , op. cit. , p. 238. (16) IPSOS, « Les motivations », op. cit. , p. 4. (17) IPSOS, « Le non des classes actives, des classe s populaires et moyennes et du peuple de gauche », 30 mai 2005.
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Ces données peuvent en partie être expliquées par des facteurs conjonc-turels. Traditionnellement, le soutien de lopinion à lintégration est sensible à la situation économique : il faiblit quand la courbe du chômage sélève ou en période de ralentissement de la cr oissance (18). Dans ces conditions, com-ment sétonner que la gauche ait été séduite par le « non » dans le contexte morose de 2005 ? On peut aussi y voir lébauche dune fracture sociale durable. Dun côté, des groupes sociaux regroupant des i ndividus éduqués, ouverts au multicul-turalisme, pour lesquels louverture su r lEurope et le monde constitue une occasion délargir leur espace perso nnel et professionnel et qui regardent lavenir avec confiance. De lautre, ce ux qui voient leur mode de vie menacé par les mutations économiques, la montée de la précarité, la réduction des services publics et qui sont confrontés de façon quotidienne à la présence dune population immigrée imparfaite ment intégrée. Ceux-là ont perdu toute confiance dans les partis politique s traditionnels ; ils sont pessimistes quant à leur futur et à celui de le urs enfants (19). Une des clefs du vote français, qui fait la principale différ ence par rapport à celui de Maastricht, tient au basculement dune partie im portante des classes moyennes, bien représentées dans lélectorat du Parti so cialiste, de la première à la seconde catégorie, celle de linquiétude et donc du « non ». Plus quune victoire du souverainisme, le référend um traduit lémergence dun mouvement qui nest pas nécessairement hostile à la constr uction européenne, mais plutôt à la façon  jugée trop « libérale »  dont celle-là a été conduite (20).
La politique européenne de Nicolas Sarkozy : rupture ou continuité ?
Deux ans plus tard, cest pourtant un candidat au discours résolument libéral que les Français ont élu. De tous les candidats, Nicolas Sarkozy est celui qui avait été le plus clair en ce qui concerne ses projets pour lEurope. A maints égards, son discours sécartait des prises de position de son pré-décesseur. Une solution pragmatique deva it être trouvée pour sortir rapi-dement de limpasse créée par les « non » français et hollandais, mais il con-venait pour cela déviter lécueil du référendum, dont on a pu mesurer les effets dévastateurs. Conscient des a nxiétés générées par lélargissement, Nicolas Sarkozy a également choisi de poser la question des frontières : si
(18) Bruno C autrès , « Les attitudes vis-à-vis de lEurope », in Pierre B réchon / Bruno C autrès  (dir.), Les Enquêtes Eurobaromètre  Analyse co mparée des données socio-politiques , LHarmattan, Paris, 1998, pp. 112-113. (19) Ce dont les partis dextrême droite ont largement bénéficié : cf. Pascal P errineau (dir.), Les Croisés de la société fermée ,  Editions de lAube, Paris, 2001. (20) Nicolas Sauger , Sylvain Brouard  et Emiliano Grossmann  parlent à ce propose d« UE-scepticisme ». Cf. leur ouvrage : Les Français contre lEurope. Les sens du référendum du 29 mai 2005 ,  Presses de Sciences Po, Paris, 2007, p. 115.
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elle ne veut pas saffaiblir, lEurope n a pas vocation à sélargir à linfini et il est inconcevable que la Turquie, gr and pays asiatique, puisse y adhérer. Cette attention pour les questions eu ropéennes devait être confirmée dès les premiers jours de son mandat. Un des premiers gestes du nouveau Pré-sident, après la visite rituelle à Berl in, a été de se rendre à Bruxelles, où il a été reçu par José Manuel Barroso et la Commission. Cétait une première significative dans la politique frança ise : N. Sarkozy entendait indiquer de la sorte que la France était « de retour en Europe », comme il lavait affirmé au soir de son élection. Par la suite, il sest lancé dans une tournée des capi-tales destinée à vendre à ses part enaires son projet de relance. Ce projet, dont la paternité est géné ralement attribué à lun de ses con-seillers, le député européen Alain Lamass oure, consistait pour lessentiel à reprendre dans un traité « s implifié » la plupart des innovations institution-nelles du projet de Traité constitutionnel, qui avaient fait lobjet dun large consensus durant la campagne référenda ire. Le texte devait être présenté comme un simple amendement du Traité de Nice ; toute rhétorique consti-tutionnelle devait en être proscrite, afin de perm ettre une ratification par voie parlementaire. Cette solution astucieuse se situait à mi-chemin entre les partisans du Traité constitution nel  comme lAllemagne  et ceux qui en souhaitaient labandon pur et si mple  comme la Grande-Bretagne. Ayant annoncé son plan tôt dans la campagne, avant dêtre élu conforta-blement, le nouveau Président pouvait légitimement se targuer davoir reçu un mandat pour le mettre en uvre. De surcroît, il na pas ménagé ses efforts avant et pendant le Conseil européen de juin, défendant sa proposi-tion au cours de négociations parallèles avec les leaders  des principaux Etats membres. Avec le Chancelier a llemand, il apparaît donc comme le grand artisan de la relance, puisque laccord final a largement suivi les orientations quil avait définies. Reprenant les principales innovation s du projet de Constitution euro-péenne, le Traité de réforme approuvé à Lisbonne en octobre 2007 prévoit entre autres : un système plus simple de prise de décision par le Conseil des ministres  en dépit de lopposition à outrance du gouvernement polonais ; lextension du vote à la majorité qualif iée à certains aspects de la justice, de la politique migratoire et à la lutte contre le crime organisé; une extension sensible des pouvoirs de codécision du Parlement européen; un président à plein temps pour le Conseil européen; lamélioration du statut de Haut-Représentant de lUE pour la politiq ue étrangère, bien que le titre de «ministre des Affaires étrangères de lU E» lui ait été refusé; loctroi dun sta-tut juridique contraignant à la Charte des droits fondamentaux. Tant dattention pour les questions européenne s peut sexpliquer par deux séries de facteurs. To ut dabord, la France se voit traditionnellement comme un leader  naturel du processus de construction de lEurope. Elle aime à se présenter comme le pays qui, avec lAllemagne, a été « le » grand
la france et leurope : continuité ou rupture 99
promoteur de lintégration. Peu impo rte que ce récit occulte les coups darrêt dont elle était responsable : ce tte vision a structuré la perception de générations de responsables français. Pour les élites pro-européennes, le résultat du référendum a été perçu comme une humiliation : la France se retrouvait sur le siège arrière, contrain te de laisser le volant aux autres. Pire encore : après lélargissement, elle a découvert que ses préférences tra-ditionnelles ne rencontraient quun faib le écho au Conseil, quil sagisse de lindépendance par rapport aux Etats-Unis ou de la protection des services publics. La décision de réunir les 18 pa ys qui ont ratifié la Constitution à Madrid au printemps 2007 a été perçue à Paris comme un signal quil était temps de restaurer le crédit de la France en Europe. Ensuite, sur le plan national, M. Sarkozy a fait campagne sur un pro-gramme de rupture visant à modernis er léconomie française. Il sait que cest probablement sur ce terrain-là que son action sera jugée par les élec-teurs et que seront déterminées se s chances dobtenir un second mandat. Cependant, les réformes so nt politiquement coûteuse s et la dernière chose quil souhaite est de les voir entravées par des décisions prises au niveau européen. Un énième débat sur le futur de lEurope ne peut avoir quun effet délétère sur la capacité de réfo rme de la France. Doù la volonté pré-sidentielle de résoudre dans les meille urs délais lépineuse question de la réforme des institutions, tout en év itant le recours au référendum. Dit autrement, cest parce que les questions européennes étaient secondaires quelles devaient être traitées durgence. Fort de lincontestable succès remporté sur le terrain de la réforme des institutions, le nouveau Président ses t efforcé de définir les contours dune politique européenne qui fasse la synt hèse entre les ambitions européennes des tenants du « oui » et les craintes des partisans du « non ». Daprès lui, lidentité de cette Europe en constru ction ne doit plus être perçue comme une menace, mais plutôt comme un élément-clef de lidentité française, dont il a fait une des clefs de voûte de laction gouvernementale : « il ny a pas de culture française qui regarde co mme étrangers Faust, Don Quichotte ou Hamlet. La pensée française est lhérit ière de Kant, de Spinoza autant que de Montaigne, de Pascal ou de Desca rtes. Nous avons un devoir vis-à-vis de lEurope parce que  lEurope, cest une part de nous-mêmes sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes, parce que la conscience européenne,  cest notre conscience, parce que la culture européenne, cest notre culture, parce que le destin de lEurope, cest notre dest in, parce que lidentité de lhomme euro-péen, cest notre identité » (21). De cette volonté de synthèse déco ulent également lopposition à ladhé-sion de la Turquie et la revendication dune Europe « protectrice », qui a con-
(21) Discours prononcé à Strasbourg, le 3 juillet 2007, di sponible sur le site Internet www.elysee.fr/elysee/ elysee.fr/francais/interve ntions/2007/juillet/allocution_du_president_de_l a_republique a l occasion de la _ _ _ _ _ _ grande_reunion_publique_sur_le_ theme_de_l_europe.78984.html.
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