La politique cinématographique de Jack Lang. De la réhabilitation des industries culturelles à la proclamation de l'exception culturelle - article ; n°61 ; vol.16, pg 123-149

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Politix - Année 2003 - Volume 16 - Numéro 61 - Pages 123-149
Jack Lang's Cinema Policy. From Rehabilitation of Cultural Industries to Proclamation of Cultural Exception
Jean-Francois Polo
This contribution aims at explaining how the French cinematographic policy, and particularly the standard of action which directed it, have changed since 1981. It highlights the role played by the French Minister for the Culture Jack Lang in this changing. By operating a rupture with the policy followed by its predecessors and by building a new sectoral standard more in adequacy with the market, Jack Lang has renewed the French cultural action. As an interventionist policy, the new French cinematographic policy has met the hostility of the EEC and GATT. The defense of this policy led to the building a new international standard, the cultural exception, which authorizes the French system of national assistance to the cinema.
La politique cinématographique de Jack Lang. De la réhabilitation des industries culturelles à la proclamation de l'exception culturelle
Jean-François Polo
Ces dernières années, le cinéma français a connu un véritable succès grâce à une politique qui a su s'adapter aux évolutions du marché cinématographique. Cette contribution vise à éclairer comment s'est transformée la politique cinématographique française, et particulièrement la norme d'action qui l'orientait, en se focalisant sur le rôle joué par J. Lang à partir de 1981. En opérant une rupture avec la politique menée par ses prédécesseurs et en construisant une nouvelle norme sectorielle plus en adéquation avec le marché, il participe au renouvellement de l'action culturelle française. La politique cinématographique rencontre alors l'hostilité de la CEE et du GATT, car elle reste de nature interventionniste. La défense de cette politique au niveau international conduit à construire une nouvelle norme, « l'exception culturelle », qui autorise la pérennisation du système d'aide.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2003
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Jean-François Polo
La politique cinématographique de Jack Lang. De la
réhabilitation des industries culturelles à la proclamation de
l'exception culturelle
In: Politix. Vol. 16, N°61. Premier trimestre 2003. pp. 123-149.
Abstract
Jack Lang's Cinema Policy. From Rehabilitation of Cultural Industries to Proclamation of Cultural Exception
Jean-Francois Polo
This contribution aims at explaining how the French cinematographic policy, and particularly the standard of action which directed
it, have changed since 1981. It highlights the role played by the French Minister for the Culture Jack Lang in this changing. By
operating a rupture with the policy followed by its predecessors and by building a new sectoral standard more in adequacy with
the market, Jack Lang has renewed the French cultural action. As an interventionist policy, the new French cinematographic
policy has met the hostility of the EEC and GATT. The defense of this policy led to the building a new international standard, "the
cultural exception", which authorizes the French system of national assistance to the cinema.
Résumé
La politique cinématographique de Jack Lang. De la réhabilitation des industries culturelles à la proclamation de l'exception
culturelle
Jean-François Polo
Ces dernières années, le cinéma français a connu un véritable succès grâce à une politique qui a su s'adapter aux évolutions du
marché cinématographique. Cette contribution vise à éclairer comment s'est transformée la politique cinématographique
française, et particulièrement la norme d'action qui l'orientait, en se focalisant sur le rôle joué par J. Lang à partir de 1981. En
opérant une rupture avec la politique menée par ses prédécesseurs et en construisant une nouvelle norme sectorielle plus en
adéquation avec le marché, il participe au renouvellement de l'action culturelle française. La politique
rencontre alors l'hostilité de la CEE et du GATT, car elle reste de nature interventionniste. La défense de cette politique au
niveau international conduit à construire une nouvelle norme, « l'exception culturelle », qui autorise la pérennisation du système
d'aide.
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Polo Jean-François. La politique cinématographique de Jack Lang. De la réhabilitation des industries culturelles à la
proclamation de l'exception culturelle. In: Politix. Vol. 16, N°61. Premier trimestre 2003. pp. 123-149.
doi : 10.3406/polix.2003.1259
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2003_num_16_61_1259La politique cinématographique
de Jack Lang
De la réhabilitation des industries culturelles
à la proclamation de l'exception culturelle
Jean-François POLO
Selon de nombreux commentateurs, l'audience remportée par le
cinéma français contemporain, tant à l'étranger qu'au niveau
national1, témoignerait - même si ce constat peut être relativisé2 - de
l'efficacité d'une politique d'aide publique qui a su s'adapter, dès la fin des
années 1970, à l'évolution constante de ce secteur et aux attentes du public.
Dans un contexte de mutation technologique (multiplication des chaînes de
télévision grâce au câble et au satellite), d'internationalisation (concurrence
des productions américaines, stratégie mondiale des groupes de
communication) et de libéralisation (pression pour une déréglementation
des systèmes audiovisuels nationaux, fin du monopole public de la
radiodiffusion), les signes d'un essoufflement de la politique menée étaient
alors visibles et témoignaient de la fragilité du secteur. C'est ce qui justifia, à
la faveur de l'alternance de 1981, un changement majeur de la politique
cinématographique française mise en place à la fin de la seconde guerre
mondiale, sur la base d'une relation étroite entre les professionnels du
1. Cf. « Films français à l'étranger : l'état de grâce », Le film français, 6 septembre 2002.
2. Cf. Assemblée nationale, Rapport Rogernont sur le cinéma, 20 février 2002 ; « S'armer face à la
mondialisation », entretien avec D. Kessler, directeur dû Centre national de la cinématographie
(CNC), Le film français, 26 avril 2002.
Politix. Volume 16 - n° 61/2003, pages 123 à 149 124 Politixn°61
secteur et les agents politico-administratifs3. Cet article vise à éclairer ce
changement, et notamment le changement de la norme d'action orientant les
décisions des pouvoirs publics, opéré sous l'impulsion du nouveau ministre
socialiste de la Culture, Jack Lang.
L'analyse de la contribution d'une personne à une politique publique pose la
question délicate de la place de l'individu dans les processus sociaux. Il peut
paraître aléatoire et périlleux de vouloir dégager de l'observation de son
action la logique intellectuelle qui a conduit J. Lang à valoriser le
développement des industries culturelles, alors que sa réflexion a
manifestement évolué au fur et à mesure de ses activités et de ses contacts.
De plus, la reconstruction a posteriori d'un parcours conduit parfois à trouver
une rationalité là où l'individu n'avait, au mieux, qu'une intuition, et où le
hasard aussi a pu jouer son rôle. Au-delà des pamphlets ou des
panégyriques4, un certain nombre de documents éclairent, cependant, le rôle
pris par Jack Lang dans le changement de la politique cinématographique
française.
Le projet d'une politique cinématographique centrée sur le soutien et la
promotion de l'économie du cinéma, invoqué depuis la fin des années 1970,
et revendiqué par des groupes de plus en plus nombreux (professionnels,
universitaires, etc.) va être réinvesti par le ministère Lang jusqu'à fonder
(dans une tout autre configuration) une ligne qui est souvent comprise
comme son exact contraire : celle de l'exception culturelle.
De la dénonciation de l'impérialisme à la défense des industries
culturelles : le renouvellement de l'action culturelle française
Depuis sa création par Malraux, le ministère de la Culture a essentiellement
poursuivi une mission de démocratisation de l'accès à la culture5;
cependant, les institutions culturelles publiques chargées de la mettre en
œuvre ne semblent pas avoir obtenu tout le succès attendu, alors que, dans
le même temps, le secteur privé des industries culturelles s'est parfois vu
3. Cf. Polo (J.-F.), « L'européanisation de la représentation des intérêts : la stratégie des lobbies
français du cinéma », Communication à l'atelier « Les groupes d'intérêts en France », Congrès
de l'Association française de science politique, Lille, 16-21 septembre 2002.
4. Pour les consécrations, cf. entre autres, Colin (J.-P.), L'acteur et le roi. Portrait en pied de Jack
Lang, Genève, Georg Editeur, 1994 ; Desneux (R.), jack Lang. La culture en mouvement, Paris,
Favre, 1990. Parmi les écrits polémiques, cf. notamment Fumaroli (M.), L'Etat culturel. Essai sur
une religion moderne, Paris, Edition de Fallois, 1991 ; Schneider (M.), La comédie de la culture, Paris,
Le Seuü, 1993 ; Caune (].), La culture en action. De Vilar à Lang : le sens perdu, Grenoble, PUG,
1992. Pour une lecture critique et heuristique de ces deux derniers ouvrages, cf. Dubois (V.),
« Politiques culturelles et polémiques médiatiques », Politix, 24, 1993.
5. Cf. Dubois (V.), La politique culturelle. Genèse d'une catégorie d'intervention publique, Paris, Belin,
1999 ; Urfalino (P.), L'invention de la politique culturelle, Paris, La Documentation française, 1996. La politique cinématographique de Jack Lang 125
reconnaître un certain avantage en la matière6. Pourtant, toute remise en
cause de la norme d'action publique en matière de culture est longtemps
restée inacceptable pour les milieux culturels et on voudrait essayer de
comprendre comment le ministère Lang, est parvenu à réconcilier culture et
économie.
La problématique de la démocratisation de la culture n'a pas été une priorité
de l'action de J. Lang ; c'est davantage par le biais de la question du potentiel
économique des industries culturelles et de l'élargissement de l'intervention
publique à des domaines encore peu considérés (la bande dessinée, le rock,
le rap, les « arts de la rue » comme la dance street, le tag, etc.) qu'il poursuivra
cet objectif. Si en 1980, J. Lang refusait, publiquement, de considérer le
cinéma comme une industrie7, cinq années plus tard, il fait l'éloge de ce qu'il
nomme les industries des « biens immatériels8 ». Ce revirement n'est
cependant pas aussi abrupt, ni aussi surprenant qu'on pourrait l'imaginer. Il
est l'aboutissement d'un double processus : tant les liens de J. Lang avec les
milieux culturels que la réappropriation de certaines idées par le ministre,
vont rendre possible, dans le contexte de l'alternance politique, la
transformation de la norme d'action du ministère de la Culture9.
Un acteur multipositionné et une capacité de ralliement
Au cours de sa trajectoire professionnelle et politique, J. Lang a fréquenté et
parfois appartenu à différents milieux concernés par la gestion de la culture,
ce qui lui a permis d'abord de se familiariser avec les réalités du secteur,
d'établir une complicité avec les professionnels et de rassembler autour de
sa personne le soutien des artistes à la candidature de François Mitterrand à
la présidentielle de 1981. A ce titre, il symbolise la figure de l'acteur
multipositionné tel que le définissent les analyses de politiques publiques en
termes de réseau10.
6. Ainsi A. Girard, directeur du Service des études du ministère de la Culture écrivait en 1978 :
« Le progrès de la démocratisation et de la décentralisation est en train de se réaliser avec
beaucoup plus d'ampleur par les produits industriels accessibles sur le marché qu'avec les
produits subventionnés par la puissance publique. » (cité par Farchy (J.), La fin de l'exception
culturelle ?, Paris, CNRS Editions, 1999, p. 176). De même, J.-P. Lecat, prédécesseur de J. Lang,
tirait la conclusion dans un article retentissant des Nouvelles littéraires (4 octobre 1979), qu'il
« serait absurde, dans un régime capitaliste, de ne pas fonder la diffusion de la culture sur des
mécanismes de type capitaliste [...]».
7. Le Monde, 3 septembre 1980.
8. Le 2 décembre 1985.
9. Sur cet aspect, cf. Surel (Y.), « Quand la politique change les politiques. La loi Lang du 10 août
1981 et les politiques du livre », Revue française de science politique, 47 (2), 1997.
10. Cf. Müller (P.), Surel (Y.), L'analyse des politiques publiques, Paris, Montchrestien, 1998, p. 93. Politix n° 61 126
Avant d'entamer sa carrière politique, J. Lang s'est intéressé aux activités
culturelles et notamment au théâtre. Après avoir suivi une formation de
comédien au conservatoire d'art dramatique de Nancy, c'est dans
l'organisation, puis l'administration du théâtre qu'il s'est révélé le plus actif.
Etudiant à la faculté de droit de Nancy, il crée en 1958 la troupe du Théâtre
universitaire de Nancy, au sein de laquelle il met en scène et joue des pièces
modernes et politiquement engagées ; la politique est en effet son second
centre d'intérêt et il nourrit une forte admiration pour Pierre Mendès France
qu'il va suivre du parti radical au PSU en 1961. En 1962, il crée le Festival
international de théâtre universitaire qui, en l'espace de quelques années, va
devenir une manifestation d'ampleur internationale. A partir de 1965, il ne
se consacre plus désormais qu'à l'administration du théâtre. Il crée un
Centre universitaire de formation et de recherche dramatique et une revue
trimestrielle Théâtre et université. Parallèlement à ces activités, il soutient une
thèse de droit public sur les aspects juridiques de l'action culturelle intitulée
L'Etat et le théâtre. A la fin des années 1960, le festival de Nancy est devenu
« un événement mondain, un passage obligé pour le Tout-Paris11 ». En 1972,
il est nommé directeur du théâtre national de Chaillot à Paris12.
Outre ses rapports réguliers avec P. Mendès France, J. Lang rencontre, au
cours de cette période, Michel Rocard et François Mitterrand. Lors du
festival de Nancy de 1975, il organise un colloque sur L'inacceptable sous-
développement culturel français et invite F. Mitterrand à prononcer le discours
inaugural. La rencontre annonce une coopération croissante entre les deux
personnages. Son engagement politique va peu à peu supplanter ses
investissements dans les univers du théâtre ou de l'université (il avait été élu
entre-temps doyen de la faculté de droit). En 1977, F. Mitterrand lui propose
de se présenter sur la liste du parti socialiste pour les élections du Conseil de
Paris, puis lui confie l'organisation de la campagne socialiste aux élections
européennes de 1979. Désigné délégué à la culture du Parti socialiste à
l'issue du congrès de Metz en 1979, il a notamment pour mission de rajeunir
l'image des socialistes et de rapprocher de F. Mitterrand les créateurs,
jusqu'alors davantage tournés vers le Parti communiste.
Chargé d'élaborer le programme culturel du futur président de la
République, il va fortement personnaliser le dossier culturel. Grâce à la
mobilisation de ses connaissances dans ces milieux, il parvient à rallier le
soutien d'un grand nombre de professionnels de la culture à la candidature
de F. Mitterrand. Il prépare ainsi des manifestations et des rencontres entre
des membres du PS et des artistes, comme les Assises européennes pour le
cinéma et l'image à Hyères en juin 1980 et le Symposium de l'UNESCO pour
11. Hunter (M.), Les jours les plus Lang, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 60.
12. En 1974, il sera remercié par le ministre de la Culture de l'époque, M. Guy. Notons qu'il
recevra le soutien d'artistes comme M. Piccoli, M. Bellochio, J. Losey ou P. Chéreau que l'on
retrouvera ultérieurement à ses côtés lors de la campagne présidentielle de 1981. La politique cinématographique de Jack Lang 127
la science et la culture à Paris en mars 1981. A Hyères, devant une centaine
de réalisateurs, acteurs, experts, économistes, responsables d'institutions
cinématographiques de onze pays, F. Mitterrand présente un ensemble de
propositions concrètes qui dessinent les contours de la politique culturelle
qu'il entend mener s'il est élu13. Elles intègrent un certain nombre de
revendications professionnelles comme le renforcement du rôle de l'Etat, des
modifications des systèmes d'aides, l'amélioration des relations entre le
cinéma et la télévision, le contrôle du prix des places14. Elles reçoivent, bien
entendu, un franc soutien de la part des professionnels présents à ces
manifestations15. Par ailleurs, J. Lang prend des positions sur des thèmes
porteurs comme la dénonciation de la domination culturelle américaine ou
des pressions européennes pour une suppression des aides nationales au
cinéma.
Ainsi, les prises de position du candidat Mitterrand16 et de son futur
ministre de la Culture au cours de cette campagne sont en phase avec celles
des professionnels, surtout en ce qui concerne les difficultés du cinéma et les
symptômes de cette crise. J. Lang peut dans ces conditions se positionner
comme le représentant et le défenseur des intérêts du secteur.
La captation des idées
Au cours de ses multiples contacts avec les spécialistes du secteur culturel
des cercles universitaires, professionnels et administratifs, J. Lang s'est
approprié un certain nombre d'idées allant dans le sens d'un rapprochement
de la culture et de l'économie.
Exemple parmi d'autres : en 1976, il est membre d'un jury de thèse de
sciences économiques soutenue à l'université de Paris-I, intitulée L'initiative
culturelle en économie de marché : l'exemple du cinéma^7. Son auteur, René
Bonnell, qui deviendra professeur d'université puis directeur des
programmes à Canal Plus, dresse un bilan sévère de la politique française du
cinéma. Dans un paragraphe au titre évocateur, « Un libéralisme douillet »,
il écrit : « Le libéralisme de l'industrie cinématographique n'a, malgré ses
allures modernistes, pas grand-chose de conquérant ni de réellement
13. P. Fleischmann, réalisateur allemand et membre fondateur de la Fédération européenne des
réalisateurs de l'audiovisuel, raconte qu'il avait déjà rencontré J. Lang avant cette époque et
qu'il lui avait expliqué comment un fonctionnaire allemand dénommé Bieberstein avait
organisé à Dortmund des rencontres entre des scientifiques, des artistes, des créateurs et
W. Brandt avant que celui-ci ne soit élu. Entretien avec P. Fleischmann, Beaune, octobre 1999.
14. Cf. Le film français, 17 avril 1981 et Le Monde, 17 et 24 avril 1981.
15. Entretien avec P. Fleischmann, Beaune, octobre 1999.
16. Le Monde, 23 juin 1980.
17. La thèse de R. Bonnell a été publiée sous le titre Le cinéma exploité, Paris, Ramsay Poche
cinéma, 1986 [lre édition : Le Seuil, 1978]. Politix n° 61 128
innovateur. Grandi dans un univers corporatiste et protégé, sous la
bienveillante tutelle de l'Etat qui rythmait paternellement ses efforts, il a
commencé à chercher à l'extérieur de la profession l'origine des maux qui
frappaient le cinéma18. » Et l'auteur de conclure : « Avide de protection,
friand de novations sécurisantes, réagissant en contre-dépendance d'un
interventionnisme pourtant bienveillant, le cinéma français est bien
caractérisé par un libéralisme douillet qui modèle son fonctionnement et
conditionne ses produits19... » Corporatisme, frilosité entrepreunariale,
protectionnisme : tels sont les handicaps du cinéma en France. On peut
retrouver la teneur de ce diagnostic implacable établi par R. Bonnell dans
certains discours ou écrits de J. Lang. Ainsi, dès 1978, il écrit : « En guise
d'un réexamen radical de notre culture, on se réfugie trop souvent dans la
célébration verbale de la décentralisation, de l'autogestion, et -nouveau
vocable à la mode- de l'expérience sociale. Qui nierait leurs vertus
révolutionnaires ? Et pourtant, si les structures qui gouvernent la formation
des esprits ne sont pas attaquées à la dynamite, et continuent à être
douillettement entretenues par l'alliance du corporatisme et de la
bureaucratie, quel vrai changement espérer20 ? » Sans oser rompre
totalement avec le fonds idéologique d'une politique culturelle de gauche, il
reprend et formalise l'idée que le changement doit venir d'une remise en
cause des fondements de l'action culturelle. Ainsi la rupture opérée sous
J. Lang sera double : rupture avec le référentiel de la politique culturelle
française menée par ses prédécesseurs, mais rupture aussi avec la
philosophie d'inspiration freudo-marxiste (relayée par une mouvance
gauchiste), qui dénonce la marchandisation de la culture, le dévoiement par
le capitalisme des fonctions désintéressées et primaires de l'œuvre d'art et
des productions culturelles21.
Par ailleurs, dans le secteur professionnel, la politique menée par Daniel
Toscan du Plantier à la tête de Gaumont symbolise, pour le ministre,
l'exemple d'un mariage réussi entre ambition culturelle et rentabilité
économique22. Dans un point du vue exprimé dans le quotidien Le Monde, à
la veille de l'élection présidentielle et en plein festival de Cannes, le
producteur rappelle qu'une « caractéristique du cinéma tient à sa nature
18. Ibid., p. 279-280.
19.p. 285.
20. Bredin (J.-D.), Lang (J.), Eclats, Paris, J.-C. Simoën, 1978, p. 216.
21. Cf. Adorno (T.W.), Horkheimer (T.), La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974 (et
notamment le chapitre sur « La production industrielle de biens culturels ») ; Mattelard (A.),
Multinationales et systèmes de communication. Les appareils idéologiques de l'impérialisme, Paris,
Anthropos, 1977 ; Mattelard (A.), Piemme G--M.), Télévision. Enjeux sans frontières, Grenoble,
PUG, 1980.
22. Cf. Toscan du Plantier (D.), Les enfants d'Al Capone et de Rossellini, Paris, Editions Mazarine,
1981. La politique cinématographique de Jack Lang 129
économique23. » II déclare alors : « Au moment où, une fois de plus, les
partisans de chaque bord revendiquent l'appropriation du fait culturel, il me
semble donc nécessaire de rappeler que la puissance du cinéma tient,
essentiellement, à l'exercice du libéralisme. » Cette croisade libérale n'est pas
dirigée contre J. Lang. Les liens d'amitié et de complicité qui lient ces deux
personnages24, leur vision commune de ce que doit être le cinéma amènent
J.-M. Frodon à considérer que l'action du ministre ressemble à bien des
égards à la démarche mise en œuvre dans le domaine du cinéma par le
producteur25. Lors d'un entretien au Monde, on lui a même demandé : « En
quoi votre politique se distingue-t-elle de celle de Gaumont26 ? »
Enfin, avant l'alternance, des hauts fonctionnaires du ministère de la Culture
de gauche, comme D. Wallon ou F. Beck, que l'on retrouvera plus tard dans
les cabinets de J. Lang, sont également favorables à la réconciliation de la
culture et de l'économie27. De même, J. Sallois, directeur du premier cabinet
Lang avait développé cette idée, en piochant dans les écrits de l'économiste
américain Fritz Machlup, prix Nobel d'économie en 1966, qui, plutôt que
lancer l'anathème contre la marchandisation de la culture, préférait mesurer
l'impact de celle-ci dans le PNB28.
Un formalisateur stratège
Reste à voir comment le nouveau ministère est parvenu à opérer ce virage.
En effet, alors que Jean-Philippe Lecat, ministre de la Culture et de la
Communication, de 1978 à 1981, avait tenté d'intégrer des préoccupations
économiques dans son action, il avait subi la critique virulente de la
« gauche culturelle », son discours étant interprété comme un moyen de
justifier le désengagement financier de l'Etat et l'abandon de la culture aux
23. « L'exercice du libéralisme », Le Monde, 23 avril 1981.
24. Comble d'ironie, D. Toscan du Plantier quittera la Gaumont suite à la pression des
actionnaires qui lui reprochent une politique pas assez rentable, trop tournée vers la recherche
de production de films de prestige. Après son licenciement début 1985 (Le Monde, 2 et 5 mars
1985), il devient, avec le soutien du président de la République et du ministre de la Culture,
directeur d'Unifrance Film, organisation publique chargée de la promotion du cinéma français à
l'étranger.
25. Frodon (J.-M.), L'âge moderne du cinéma français, Paris, Flammarion, 1995, p. 560.
26. Le Monde, 5 mai 1983. J. Lang répondait à cette question de la façon suivante : « Nous ne
sommes pas des producteurs, Dieu merci ! Notre rôle est tout différent. Il est de multiplier les
chances de création au bénéfice de l'ensemble des créateurs connus ou inconnus. Notre souci est
de mêler les uns et les autres, et d'aider à la découverte de nouveaux talents en France et dans
d'autres pays. »
27. Cf. Dubois (V.), « L'administration culturelle entre légitimation technique et dénégation
technocratique », in Dubois (V.), Dulong (D.), dir., La question technocratique. De l'invention d'une
figure aux transformations de l'action publique, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg,
1999, p. 214.
28. Entretien avec un membre du cabinet Lang, Paris, CNC, 24 septembre 1999. Politix n° 61 130
forces du marché. J. Lang, quant à lui, va parvenir à formaliser ce
rapprochement entre économie et culture, et surtout à le rendre acceptable à
la faveur de la victoire de la gauche en 1981.
Le entre culture et économie
Dès sa prise de fonction, J. Lang va marteler la nécessité de réconcilier la
culture et l'économie. Lors de son allocution devant l'Assemblée nationale
précédant le vote du budget de la culture, il déclare : « La culture n'est pas la
propriété d'un seul secteur, fut-il le secteur public. Le secteur privé de la
culture recouvre des activités nombreuses et essentielles : le livre, le disque,
le cinéma, les métiers d'art, le mobilier urbain, la création industrielle, la
mode, l'art de l'habitat, la photographie, la facture instrumentale, le marché
de l'art. Faut-il abandonner ces activités à leur propre sort, et assister, passif,
au déclin de certaines ? [...] Au moment où, grâce à votre vote, je l'espère,
l'Etat va retrouver sa grande tradition de mécénat public, il peut sans
complexe se tourner vers le secteur privé et entretenir avec lui des relations
adultes et sereines. Au fond, c'est une véritable politique de filières - je vous
demande de m'excuser d'employer ce mot qui peut choquer quand on parle
d'art et de culture - qui devra être négociée, branche par branche, secteur
par secteur29. »
Mais tout en affirmant comme nécessaire la transformation des structures
politico-administratives gérant la culture pour prendre davantage en compte
l'environnement extérieur en les adaptant si nécessaire aux règles implicites
du marché économique, J. Lang rappelle qu'il ne s'agit pas d'abandonner la
culture au marché. En effet, il s'emploie à démontrer qu'investir dans la
culture, c'est investir dans les emplois de demain. Le signe d'égalité entre
l'économie et la culture est également justifié par l'impact potentiel des
dépenses culturelles sur la croissance. La crise économique internationale
accroît un peu partout le chômage qui touche en France 1 700 000
demandeurs d'emplois en 1981. La crédibilité de la gauche est engagée sur
ce terrain. Dès lors la capacité du secteur à créer des emplois, des dépenses
et des revenus, justifie l'intervention publique. Ainsi, le lien entre économie
et culture se construit selon l'algorithme : si le secteur de la culture (qui
intègre dans ce cas précis les industries culturelles) est un vecteur potentiel
de création d'emplois dans une économie en crise, il faut que l'Etat
intervienne et soutienne son développement.
Pour P. Urfalino, la nouvelle orientation que Lang veut imprimer à son
ministère devient socialement et politiquement compatible avec les
évolutions de l'action du gouvernement socialiste à partir de 1982, car elle
met en phase « la politique culturelle avec Yaggiornamento naissant du
29. Discours de présentation du premier budget du ministère de la Culture prononcé à
l'Assemblée nationale le 17 novembre 1981. La politique cinématographique de Jack Lang 131
discours socialiste sur l'économie. [...] Quant au discours sur les industries
culturelles qui marque définitivement la consécration des liens entre
économie et culture, il date de mai 1983, c'est-à-dire qu'il coïncide avec le
tournant de la rigueur30. » A partir de l'année 1983, le ministre de la Culture
place la nécessité d'investir dans les industries culturelles comme une des
priorités de son action.
Une politique rendue acceptable et légitime
J. Lang va justifier ce rajustement en insistant sur la culture comme étendard
du rayonnement de la France et en dénonçant l'impérialisme culturel
américain. Mais il va également joindre les actes au discours en menant une
bataille pour obtenir le doublement du budget de la culture.
Tout d'abord, J. Lang ne cesse d'accompagner ce processus par des discours
plaçant la culture au centre de la société et du rayonnement de la France31.
Dans son allocution du 17 novembre 1981 devant la chambre des députés, il
proclame que tout est culturel : « Culturelle, l'abolition de la peine de mort
que vous avez décidée ! Culturelle, la réduction du temps de travail !
Culturel, le respect des pays du Tiers monde ! » Dès lors, son raisonnement
glisse vers le secteur de la culture comme domaine d'intervention : « II n'y a
pas, d'un côté, la grande aux mains propres, celle du secteur public
et, de l'autre, la culture aux mains sales, celle des entrepreneurs d'industries
culturelles32... » J. Lang reprend à son compte certains des thèmes favoris
des milieux professionnels, et notamment des cinéastes, comme celui de la
dénonciation de la domination culturelle américaine. Déjà, à Hyères en 1980,
il s'interrogeait : « Face à la puissance de l'industrie cinématographique
américaine et à sa pénétration sur le continent européen, face à l'économie
de profit, comment assurer la survie et le développement de l'art
cinématographique en Europe ? » Devenu ministre, J. Lang a réitéré, dans
une mise en scène dramatique, sa condamnation de l'impérialisme
américain, notamment à travers deux événements largement médiatisés. Il a
d'abord refusé de se rendre au Festival du film américain de Deauville en
septembre 1981, déclenchant à cette occasion une polémique de taille33.
30. Urfalino (P.), L'invention de la politique culturelle, op. cit., p. 322.
31. Dans sa thèse de droit, J. Lang écrivait déjà : « Le rayonnement national exige qu'un pays
comme le nôtre (dont la puissance militaire et économique est insuffisante à nourrir l'ambition
patriotique) ait des auteurs de théâtre à exporter ou des innovations scéniques à proposer aux
autres nations. » Cité par Hunter (M.), Les jours les plus Lang, op. cit., p. 66.
32. Notons que parmi le public qui assiste aux débats, sont présentes des personnalités du
spectacle comme M. Piccoli, N. Garcia, L. Terzieff, A. Resnais, Costa-Gavras, R. Hanin.
33. Cf. les débats dans Le Monde des 12, 19 septembre et des 10, 24 octobre 1981. Cet événement
sera aussi souligné dans la pétition lancée par le Comité pour l'identité nationale, rassemblant
près de 120 personnes parmi lesquelles on trouve des personnalités et des professionnels du
cinéma (cinéastes, critiques, journalistes et universitaires), créé pour remettre en question « la