La République et le coup d'État. Les crises de la IIIe République et la hantise du 18 Brumaire - article ; n°39 ; vol.10, pg 131-154

-

Français
25 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Politix - Année 1997 - Volume 10 - Numéro 39 - Pages 131-154
«The Republic and the coup d'État. The crisis of the Third Republic and the haunting memory of the 18th Brumaire».
Pierre Serna [131-154].
How to write the 18th and 19th of Brumaire from an historical point of view. How to place the coup d'Etat, between the death of Robespierre and the rise of Bonaparte, in the framework of the political crisis of the Directoire, too oftenly described in a teological manner ? A. Aulard, the first specialist of the history of the French revolution to teach in Sorbonne, answered to these two questions in different ways between 1885 and 1920. In a first period (1885-1914), the coup d'Etat is perceived in its «republican» dimension. But the upheaval of the First World War, the Bolchevic revolution and the rise of fascism in Italy have transformed deeply his perception of the 19th of Brumaire.
«La République et le coup d'État. Les crises de la IIIe République et la hantise du 18 Brumaire».
Pierre Serna [131-154].
Comment écrire l'histoire des 18 et 19 Brumaire ? Comment inscrire l'histoire du coup d'État, dans la crise politique du Directoire trop souvent interprétée de façon téléologique, entre la fin de Robespierre et l'avènement de Bonaparte ? A. Aulard, premier professeur d'histoire de la Révolution française en Sorbonne va, entre 1885 et 1920, apporter plusieurs réponses, parfois étonnantes, selon qu'il écrit dans des revues, livres ou journaux... Dans une première période (1885-1914), le coup d'État est perçu dans sa dimension «républicaine». Mais le bouleversement de la première guerre mondiale, la révolution bolchevique et la montée du fascisme en Italie, transforment radicalement sa façon de percevoir le 19 Brumaire, dont le caractère césarien et violent s'impose et change même sa manière d'écrire l'histoire de la fin du XVIIIe siècle, confrontée à la crise des années 20.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 30
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo
Signaler un problème

Pierre Serna
La République et le coup d'État. Les crises de la IIIe République
et la hantise du 18 Brumaire
In: Politix. Vol. 10, N°39. Troisième trimestre 1997. pp. 131-154.
Abstract
«The Republic and the coup d'État. The crisis of the Third Republic and the haunting memory of the 18th Brumaire».
Pierre Serna [131-154].
How to write the 18th and 19th of Brumaire from an historical point of view. How to place the coup d'Etat, between the death of
Robespierre and the rise of Bonaparte, in the framework of the political crisis of the Directoire, too oftenly described in a
teological manner ? A. Aulard, the first specialist of the history of the French revolution to teach in Sorbonne, answered to these
two questions in different ways between 1885 and 1920. In a first period (1885-1914), the coup d'Etat is perceived in its
«republican» dimension. But the upheaval of the First World War, the Bolchevic revolution and the rise of fascism in Italy have
transformed deeply his perception of the 19th of Brumaire.
Résumé
«La République et le coup d'État. Les crises de la IIIe République et la hantise du 18 Brumaire».
Pierre Serna [131-154].
Comment écrire l'histoire des 18 et 19 Brumaire ? Comment inscrire l'histoire du coup d'État, dans la crise politique du Directoire
trop souvent interprétée de façon téléologique, entre la fin de Robespierre et l'avènement de Bonaparte ? A. Aulard, premier
professeur d'histoire de la Révolution française en Sorbonne va, entre 1885 et 1920, apporter plusieurs réponses, parfois
étonnantes, selon qu'il écrit dans des revues, livres ou journaux... Dans une première période (1885-1914), le coup d'État est
perçu dans sa dimension «républicaine». Mais le bouleversement de la première guerre mondiale, la révolution bolchevique et la
montée du fascisme en Italie, transforment radicalement sa façon de percevoir le 19 Brumaire, dont le caractère césarien et
violent s'impose et change même sa manière d'écrire l'histoire de la fin du XVIIIe siècle, confrontée à la crise des années 20.
Citer ce document / Cite this document :
Serna Pierre. La République et le coup d'État. Les crises de la IIIe République et la hantise du 18 Brumaire. In: Politix. Vol. 10,
N°39. Troisième trimestre 1997. pp. 131-154.
doi : 10.3406/polix.1997.1688
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1997_num_10_39_1688La République et le coup d'État
Les crises de la Ille République
et la hantise du 18 Brumaire
Pierre Serna
Université de Reims
LE DIRECTOIRE est devenu, dans une historiographie de la
Révolution française où les clichés ne manquent pas, le régime
repoussoir par excellence, concentrant tous les défauts, les vices,
et voué finalement aux gémonies de l'histoire pour s'être abandonné si
pitoyablement dans les bras de Bonaparte le 19 brumaire1. La période
s'impose comme une référence presqu'obligée de tous les régimes qui,
au XIXe ou au XXe siècle, ont connu une crise de type parlementaire
remettant en cause le lien constitutionnel entre les gouvernants et les
gouvernés, tous menacés par l'ombre du militaire. Benjamin Constant,
un des observateurs les plus lucides des journées de novembre 1799,
décrivait encore en 1830 dans la Revue de Paris cette «agonie du
gouvernement représentatif sous la République» et faisait le
«rapprochement» entre les «discussions de 1798 et les doctrines
ministérielles de 1830 [...] Même dédain pour la liberté des élections,
même acharnement contre les personnes, même nécessité prétendue de
préserver les électeurs de leur propre excès, même monopole de sagesse
et de lumières en faveur du pouvoir, même appel à un principe alors dit
républicain, occulte, indéfinissable, comme le principe dit aujourd'hui
monarchique [..,]»2. Plus tard, le coup d'État du 2 décembre, les
velléités du général Boulanger, le climat des élections de l'entre-deux-
guerres, et par certains aspects l'État français de Vichy constitueront
d'autres souvenirs traumatiques dans l'histoire républicaine ; ces
moments seront invariablement renvoyés à la genèse du coup de
Brumaire3.
L'ombre du jeune Corse n'est jamais très loin dans la vie politique
française4 : on se souvient qu'en 1958 le général de Gaulle écartait les
1. Bertaud (J.-P.), Bonaparte prend le pouvoir, Bruxelles, Complexe, 1987.
2. Constant (B.), La Revue de Paris, XI, 1830, p. 115, cité dans Aulard (A.), La Révolution
française, LXXIII, 1920.
3. Cf. Agulhon (M.), Coup d'État et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997.
4. Un tout récent exemple peut être rappelé : celui de la dissolution brutale de
l'Assemblée au printemps 1997 qui conforte un certain nombre d'analyses inscrivant le
[suite de la note page suivante]
Politix, n°39, 1997, pages 131 à 154 131 Varia
accusations de coup de force en invoquant sa différence d'âge avec
l'autre général. Ce qui n'empêchera pas l'expression d'inquiétudes,
feintes ou sincères, à l'encontre de la pratique gaullienne ; ce qui
n'empêchera pas non plus les recherches en paternité politique menées
par certains historiens : «Cette fin du XXe siècle nous montre le
consensus de l'opinion publique sur une nouvelle Constitution
désavouée au départ par la tradition républicaine, telle qu'elle était
issue du legs révolutionnaire et du XIXe siècle. Non seulement la Ve
République est née en 1958 d'une espèce de coup d'État, mais elle a
institué en 1962 l'élection du président au suffrage universel... et de
Gaulle semble avoir trouvé la clé de cette République monarchique qui
réconcilie, deux cents après, l'Ancien Régime et la Révolution»1.
Pour en finir avec la délégitimation du Directoire
De fait, l'historiographie, en concentrant l'étude des quatre années du
régime républicain et directorial dans les journées de Brumaire, a
présenté le Directoire sous une forme toute négative : le chaos de la vie
politique française de 1795 à 1799 fournit de ce point de vue
d'abondants matériaux. De plus, la répétition des expériences
césariennes dans la vie politique française offrira à certains des
arguments pour faire de ce moment une matrice interprétative. L'échec
de la période a fini par devenir emblématique des Républiques en
difficulté et le discrédit politique qui prédomine à partir de 1798 (le
«second» Directoire, après le coup de force du 18 fructidor) a été
constitué en catégorie scientifique, susceptible de fournir un modèle de
réflexion pour d'autres crises, inscrivant la logique du 19 Brumaire
dans une perspective téléologique, se substituant à la réalité
historique.
Longtemps, dans une perspective positiviste, il a été demandé à
l'historien, à défaut d'anticiper sur le temps, de savoir lire dans le
présent, au nom de sa science du passé, les signes précurseurs de
rupture brutale2. Ce magistère lourd de responsabilités, n'est plus de
mode ; devant les catastrophes du XXe siècle et l'humilité qu'elles
imposent, l'historien se garde bien d'assumer ce rôle ancien et entend
rester simplement conscient des conditions objectives qui rendent
l'énoncé du passé techniquement faisable. Pris dans une actualité dont
il est un acteur social, l'historien s'appuie sur une représentation du
gaullisme et son chef- ici J. Chirac - dans la filiation bonapartiste. Le commentaire de J.-
L. Bourlanges à propos d'une biographie de J. Chirac écrite par P. Jarreau {Chirac. La
malédiction, Paris, Stock, 1997), est à cet égard explicite {Le Monde, 26 septembre 1997).
1. Furet (F.), Ozouf (M.), Dictionnaire critique de la Révolution française, préface à la
seconde édition, Paris, Flammarion, 1992, p. 22-23. Du 22 au 24 mai 1997, s'est tenu à
Clermont-Ferrand un colloque sur le Directoire, dont les actes sont à paraître en 1998
sous la direction de P. Bourdin et B. Gainot. Il semble que de nouvelles perspectives de
recherche s'ouvrent, qui permettront d'aborder plus sereinement cette période.
2. Prost (A.), Douze leçons sur l'histoire, Paris, Seuil, 1996 (voir notamment «Les usages
sociaux de l'histoire au XIXe siècle», p. 18-26).
132 Pierre Serna
monde en constante évolution, sans cesse affectée par ce qu'il perçoit du
temps présent, par sa connaissance des événements révolus et enfin
par ce qui définit sa pratique professionnelle1. Cela étant, les
spécificités du métier d'historien définies par Marc Bloch - «comprendre
le présent par le passé» et «comprendre le passé par le présent» -
demeurent2. Les questions, les angles d'approche, les centres d'intérêt
historiens sont renouvelés, stimulés par le temps présent. Des
interrogations originales induisent des éléments de réponses d'autant
plus rigoureux et novateurs qu'ils nécessitent le maniement de séries
d'archives ou de supports documentaires auparavant délaissés ou tout
simplement ignorés. Il en va ainsi pour le Directoire en général, méprisé
pendant longtemps par des historiens marxistes et critiques de la
Révolution française qui se sont focalisés sur le sens à donner aux
années 1789, 1793 et 1794, laissant tacitement comprendre que la
partie «intéressante» de la Révolution se terminait le 10 thermidor au
matin. Au début des années 1990, la crise du politique qui est réputée
affecter la société française va contribuer à la ré-ouverture de la
discussion sur cette histoire négligée qui était celle du régime issu de la
Constitution de l'an III. N'est-ce pas ce que signifie de façon saisissante
Marcel Gauchet lorsqu'il affirme : «Les démocraties sont reparties à la
recherche d'elles-mêmes, dans une direction imprévue. C'est cette quête
où nous sommes emportés qui nous permet de retrouver, loin en arrière,
le sens de ces textes de la Révolution qui s'acharnent à en traquer
l'insaisissable. Voici un quart de siècle, ils nous seraient restés lettre
morte. Les incertitudes où nous sommes jetés leur redonnent vie»3.
Les nouvelles formes d'une crise durable et générale sont ainsi en
relation avec la transformation des questionnements et des pratiques
de l'historien4 ; c'est ce dont témoigne le réinvestissement de cette
période longtemps occultée pour des raisons idéologiques mais aussi
pour des raisons conjoncturelles - la Ve république gaullienne ayant
plutôt stimulé des travaux sur l'héritage jacobin centralisateur et
disqualifié toute recherche sur les errances d'un Directoire, dont les
traits de ressemblance avec la IVe République ne pouvaient inciter à la
1. Viola (P.), // Crollo dell'antico regime. Politica e antipolitica nella Francia délia
Rivoluzione, Roma, Donzelli, 1993. En toute lucidité, l'historien italien reconnaît dans
l'introduction que son intérêt pour l'étude de l'effondré ment d'un régime il y a deux
cents ans tient à l'actualité qu'il est en train de vivre : celle de l'écroulement de la
première République italienne (p. XIX).
2. Bloch (M-), Apologie pour l'histoire, Paris, A. Colin, 1974, 7e éd., p. 47. «Cependant pour
ne pas expliquer tout le présent, faut-il croire que le passé soit inutile à son explication ?
[...] l'ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent ; elle
compromet, dans le présent, l'action même» (p. 45).
3. Gauchet (M.), La Révolution des pouvoirs. La souveraineté, le peuple et la
représentation 1789-1799, Paris, Gallimard, 1995, p. 51. Ce sont ici les signes d'une crise
politique qui seront pris en compte, sans préjuger de l'importance des situations vécues
comme des crises dans d'autres domaines, l'économie, le marché du travail ou le
sentiment identitaire français.
4. Noiriel (G.), Sur la «crise» de l'histoire, Paris, Belin, 1996.
133 Varia
sympathie1. De ce point de vue, la répétition des alternances politiques
depuis 1981 a sans doute contribué à brouiller la représentation du
régime fondé en 1958, obligeant ainsi à repenser la notion de crise
politique dans une dimension nouvelle.
La crise n'est plus analysée comme ce moment de désordre irrationnel
menant inéluctablement à un dénouement négatif ; elle devient un
moment à part entière, susceptible d'analyses spécifiques2, dans lequel
des acteurs calculent, prennent des risques, font alliance ou défection et
tentent de négocier des solutions de sortie. La notion même de crise a
été considérablement élargie et «réhabilitée» : existe-t-il une seule
période de l'existence des cinq Républiques qui n'ait pas été perçue, qui
ne se soit pas perçue, comme critique, à commencer par la République
gaullienne, depuis le conflit algérien jusqu'à mai 68 ? Poser le problème
de l'origine de la crise serait donc partir à la recherche d'un objet
introuvable qui occulterait le véritable sujet de recherche, soit la nature
même du mode de régulation des tensions constitutives et essentielles
à la survie du régime démocratique3. Loin d'être la pathologie
inévitablement associée à l'idée et aux pratiques républicaines, la crise
serait analysable comme une tension créatrice d'un débat public. Les
traits objectivement définis d'un dysfonctionnement du système ne
conduiraient pas invariablement à la rupture du contrat républicain ou
n'induiraient pas une simple répétition cyclique et négative des faits
pensée dans la logique d'une histoire régressive.
Travailler sur le Directoire, c'est donc réfléchir sur les conditions qui
rendent une République mortelle et qui semblent inscrire le principe
démocratique dans une finitude forcément inquiétante. Les indicateurs
utilisés dans l'analyse nous sont familiers : l'incompétence ou la
corruption des élites et de l'État ; le désintérêt des citoyens, marqué
par leur apathie - la fameuse lassitude du peuple, leitmotiv des
rapports de commissaires à partir de l'An IV, la «conspiration de
l'indifférence» dont parle Martin Lyons4, à propos du refus des citoyens
de marcher à la rencontre de l'État qu'il s'agisse d'aller voter, de partir
à la guerre ou de payer les impôts ; le repli des citoyens sur des formes
de réalisations individuelles susceptibles de défaire le tissu social - les
enrichissements spectaculaires de quelques-uns dans un contexte de
misère provoquant l'exaspération d'autres comme l'indique la critique
babouviste durant l'hiver de l'An IV ; la vaine recherche d'un parti du
centre et l'apparition de groupes structurés contestataires, à droite (les
1. Cf. Rioux (J.-P.), La France de la Ne République. L'expansion et l'impuissance 1952-
1958, Paris, Seuil, 1983. La conclusion de l'ouvrage pose la question de la façon dont
l'historien peut traiter un régime dont le discrédit demeure ancré dans une mémoire
collective. A bien des égards, l'historien du Directoire se trouve une situation
similaire.
2. Cf. Dobry (M.), Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Science Po, 1986.
3. Cf. l'entretien entre E. Morin et B. Lefort, «Démocratie : à réinventer», Cahiers
d'Europe, 2, 1997 («De la démocratie que faire ?»).
4. Lyons (M.), France under the Directory, Cambridge University Press, 1975.
134 Pierre Sema
royalistes de l'An V) et à gauche (les républicains démocrates de l'An VI
et de l'An VII), ou parfois confondus volontairement dans l'invention du
complot «royaliste à bonnet rouge» ; la déliquescence possible des
mythes républicains fondateurs, que souligne la difficile mise en place
d'un rituel commémoratif pris entre le souvenir des journées d'avant
1794 souvent violentes et le nécessaire retour au calme, sans lequel il
n'est pas de paix sociale solide1. Tous ces éléments politiques
apparaissent d'autant plus déstabilisants pour le régime républicain
qu'ils sont associés au désordre économique, à la peur sociale des
propriétaires de biens nationaux qui redoutent plus que tout d'avoir à
partager ou à rendre, et bien sûr aux vicissitudes et aux aléas de la
politique étrangère et guerrière. C'est la somme de ces facteurs qui
permet d'appréhender la délégitimation progressive des principes
inscrits dans la Constitution de l'An III, principes qui étaient censés au
contraire prévenir toute crise majeure, terminer la Révolution et
défendre la République.
Reste à penser et à expliquer comment l'expérience républicaine a été
par la suite totalement expliquée par cette issue qu'a pu constituer le
coup d'État2. Reste à expliquer encore ce statut exemplaire (même si
l'exemple joue comme repoussoir) des 18 et 19 Brumaire qui offre une
interprétation toute prête de la fragilité des principes républicains, de
la remise en cause du lien social, ou de la crainte face à l'émergence des
formes diverses et radicales de contestation3.
Le souvenir de Brumaire va en tout cas hanter nombre des
protagonistes engagés dans la mise en place d'une culture républicaine
et démocratique entre 1880 et la première guerre mondiale. Forts de
leur expérience douloureuse du Second Empire, avec son mélange
1. Cf. Ozouf (M.), «De Thermidor à Brumaire. Le discours de la Révolution sur elle-
même», Revue historique, 1, 1970.
2. Pour une analyse critique de cette posture historienne qui consiste à penser
l'événement à partir de l'issue, voir, sur une autre période, Dobry (M.), «Février 1934 et la
découverte de l'allergie de la société française à la "Révolution fasciste"», Revue
française de sociologie, 30 (3-4), 1989.
3. Il est à ce titre particulièrement intéressant d'étudier les différentes entrées qui
concernent le coup d'État de Bonaparte dans le Dictionnaire critique de la Révolution
française de F. Furet et M. Ozouf (op. cit.). Dans la première édition, il y a bien un article
«Coup d'État». Il est signé D. Richet. L'historien des institutions de l'Ancien régime
signale justement qu'«on a parlé de coup d'État dès le début du XVIIe siècle mais il a fallu
le XIXe siècle - et surtout le 2 décembre 1851 - pour que l'expérience révolutionnaire fût
assimilée et pût avoir son droit d'entrée dans le vocabulaire politique» (p. 64). Dans la
seconde édition, F. Furet et M. Ozouf justifiaient le rajout d'un nouvel article («Dix-huit
Brumaire»), en plus de celui de «coup d'État», pour signifier la fin véritable des
événements révolutionnaires. En ne laissant à personne d'autre qu'à lui-même le soin de
rédiger les deux articles «Bonaparte» et «Dix-huit Brumaire», F. Furet montre
l'importance qu'il accorde dans l'histoire politique française à celui en qui il voit une
incarnation possible, mais non exclusive, de la Révolution, et à l'événement qui prendra
sens dans les deux siècles suivants de menace d'une rupture «du gouvernement
représentatif et du libéralisme politique» (p. 101-121). Au travers d'un portrait saisissant
de Sieyès et de Bonaparte lucidement observé par Constant, F. Furet retrouve et éclaire la
préhistoire des deux familles de la droite française, divisée entre orléanisme et
bonapartisme.
135 Varia
d'héritage démocratique (le maintien du suffrage universel masculin) et
bonapartiste (le coup d'État du 2 décembre), les Républicains de la Ille
République, naissante puis consolidée, interrogent avec constance les
rapports qui lient le régime surgi de 1789 avec celui issu de 1799.
Certains historiens engagés dans la fondation républicaine joueront un
rôle important dans la fourniture de repères historiques nouveaux
réputés constituer autant de guides pour l'action et l'interprétation du
présent. Dans l'affaire, c'est aussi la lecture de la période
révolutionnaire qui sera considérablement renouvelée.
Alphonse Aulard,
historien républicain de la Révolution en Sorbonne
Alphonse Aulard (1849-1928), premier titulaire de la chaire d'histoire
de la Révolution française à l'université de la Sorbonne1 est un acteur
de première importance de cette entreprise de lecture croisée des
expériences de crises politiques. Entre 1885 et 1925, il publie de
nombreux travaux. Le personnage, par la place stratégique qu'il occupe
dans une université républicaine qui tente de reconquérir et de former
les jeunes élites, par l'importance de ses parutions scientifiques, mais
aussi par son engagement de militant radical-socialiste et de citoyen
adhérent à la Ligue des droits de l'homme, par la reconnaissance qu'il
reçoit lors de sa réception à la Société des nations pour son œuvre en
faveur de la paix, apparaît comme le mandarin-type d'une université
républicaine triomphante. Il est une des figures exemplaire de ce groupe
qui, à sa manière, a contribué à l'emporter sur l'instituteur allemand et
à forger une idéologie républicaine intégrant un héritage révolutionnaire
contrasté, fait à la fois de patriotisme proclamé et de projet affirmé de
paix universelle. Aulard dirige les premières recherches universitaires
sur la Révolution française, et assume une activité journalistique
importante où les allusions, les références fourmillent et se veulent
démonstratives. Sa position d'historien - et pour certains, d'historien
officiel - d'une période reconnue et célébrée dans et par ses valeurs
fondatrices lui confère un magistère réel et un savoir référentiel qui a
grandement contribué à la construction d'une représentation de la
Révolution perçue tel un bloc à l'intérieur duquel les événements
seraient indissociablement liés, 89 avec 93, la théorie des circonstances
imposant une causalité imparable. Mais c'est surtout sa, ou plutôt ses
lectures du 18 Brumaire tout autant que les usages qu'il en fait pour
interpréter les événements du monde où il vit qui nous retiendront.
L'œuvre d'Aulard pose directement une question qui reste centrale tout
au long du XIXe siècle et qui prendra un tour nouveau dans les conflits
du début du XXe : celle des rapports entre la République et le
coup d'État ou, pour le dire sous une forme renouvelée, celle des
1. Wolikow (C), «Centenaire dans le bicentenaire : 1891-1991. Aulard et la transformation
du cours en chaire d'histoire de la Révolution française à la Sorbonne», Annales
historiques de la Révolution française, 4, 1991.
136 Pierre Serna
relations entre les sociétés démocratiques et la violence. Ce qui importe
ici est d'interroger les variations de l'interprétation du Directoire et du
coup d'Etat dans l'œuvre d'Aulard. Ces variations sont repérables à
trois niveaux, liés les uns aux autres. Variations dans la mise en récit
pour commencer : durant plus de trente ans (entre 1894 et 1928),
Aulard n'a cessé de raconter, en multipliant les angles d'approche, les
journées de novembre 1799. À la fin de sa vie, il ira jusqu'à suggérer
que la version officielle de ces journées ne sont qu'une vaste
reconstruction de la propagande bonapartiste servant à discréditer
l'ensemble de l'œuvre - positive selon lui - du Directoire. Il y a là
matière à interroger la pratique de l'historien Aulard et la capacité
interprétative que révèlent ses réécritures successives du même
événement. Variations liées aux préoccupations du temps présent
enfin : de ce point de vue, le récit aulardien offre une rupture nette.
Avant la première guerre mondiale, Aulard hésite entre deux versions :
certes, Bonaparte trahit la République mais après tout, il s'inscrit dans
une culture politique du coup d'État et ne remet pas de suite en cause
l'acquis républicain. Finalement, le 18 Brumaire est un accident de
l'histoire, la manipulation d'un peuple encore peu formé à la
démocratie : quasiment un non-événement, en tout cas un événement
qui n'est ni fatal, ni irréversible. Après le déferlement de violence au
cours de la première guerre mondiale et dans le contexte de la crise des
jeunes démocraties européennes, Aulard prend la mesure des rapports
étroits entre guerre, violence, délégitimation républicaine, culture
militaire et coup d'État. La vision de Brumaire s'assombrit et Mussolini
devient une figure déformée et angoissante du jeune général. Pour finir,
à un troisième niveau, ces variations se lisent dans les modes d'écriture
de l'histoire : la lecture des articles d'Aulard montre bien comment sa
compréhension de la crise des régimes parlementaires a influencé sa
vision et ses révisions du passé et inversement comment ces dernières
ont fourni un guide interprétatif des événements contemporains.
Plus qu'une référence livresque, la Révolution fonctionne pour Aulard et
ses contemporains à l'instar d'un patrimoine identitaire dont on a
oublié aujourd'hui l'intensité, mais qui pour bien des hommes de leur
génération, était de l'ordre de l'évidence et de la proximité : Aulard a un
arrière grand-père, capitaine de l'An II, général d'Empire et tué à
Waterloo1. Son père, professeur de philosophie avant de devenir
inspecteur d'Académie, est un fervent défenseur de l'expérience de
1848 ; il avait fait connaître à son fils un vieux conventionnel,
Thibaudeau, «un Rouge, comme dit la bonne» qui n'avait pas paru si
effrayant à l'enfant. Avant d'être un objet intellectuel, la Révolution
1. Bien qu'une biographie de qualité sur Aulard fasse défaut, il est possible de se reporter
à Belloni (G.), Aulard, historien de la Révolution française, Paris, PUF, 1949. L'ouvrage
est largement hagiographique mais fourmille d'informations. Voir aussi Godechot (J.),
Un jury pour la Révolution, Paris, Robert Laffont, 1974, p. 231-281. Par ailleurs Aulard,
dans ses articles de presse, ou parfois au détour d'un article scientifique, ne renonce pas
à s'épancher sur son parcours universitaire ou existentiel.
137 Varia
reste une réalité vécue, souvent avec passion. Elle est l'événement
fondateur d'une modernité et donc du présent de la fin du XIXe siècle.
Aulard l'affirme dans la leçon d'ouverture de son cours en Sorbonne le
12 mars 1886, tout en prenant une précaution méthodologique : «Quel
ridicule n'y aurait-il pas à vouloir en temps de liberté, chercher dans le
passé des allusions au présent et mettre la Révolution française au
service d'un parti», mais il ajoute plus loin «Tout notre siècle, sous
toutes ses formes, est en germe dans la Révolution française»1. Avant
d'en arriver là, Aulard avait rendu hommage à la méthode proposée par
Edgar Quinet «qui a le premier initié à une critique de la Révolution
française». La «science historique» ainsi entendue, est l'examen solide
des sources qui permettent d'établir d'abord la véracité des faits
avancés, ensuite de penser la cohérence de la causalité en histoire et
enfin de donner à l'analyse de la chronologie une pertinence. Ainsi
l'historien est le détenteur légitime, dans la perspective qui est celle des
études historiques positivistes de la seconde moitié du XIXe siècle, de
la faculté de comprendre l'enchaînement des faits à défaut de penser
des lois en histoire.
Dès le début de sa carrière, Aulard a ouvert très largement l'étude de la
Révolution, prenant soin de ne pas oublier la «deuxième période» qui va
de 1795 à 1799. Certes, Aulard, entre 1895 et 1905, a participé et
organisé la publication des collections de documents concernant les
archives des Jacobins ou celles du Comité de salut public... mais il l'a
fait également pour ce qui concernait Paris durant la réaction
thermidorienne, le Directoire et le Consulat ou encore l'état de la France
en l'An VIII et en l'An IX2. Publier les documents authentiques n'allait
pas sans faire des choix et sans les expliciter au regard d'une
historiographie révolutionnaire souvent passionnée. Parmi la liste des
historiens qu'Aulard recense, indépendamment donc de Quinet, le
critère du choix des bornes chronologiques de la période semble très
important pour apprécier la qualité historienne : Thiers est ainsi
distingué par Aulard dès 1886, parce qu'il est le seul qui «ait embrassé
la période de mai 1789 au 18 Brumaire, alors que Michelet l'arrête au
9 Thermidor, et Louis Blanc à la dernière séance de la Convention»3.
Le ton est alors donné et Aulard explique ainsi ses propres choix : «J'ai
étudié à fond et en plusieurs années, certaines périodes comme la
Convention et le Consulat... C'est peut-être l'occasion de dire que je ne
conçois pas les bornes de mon enseignement comme fixées en 1799 ou
en 1804, ou en 1815. Je ne croirais pas sortir de l'histoire de la
Révolution, s'il m'arrive de faire des excursions dans notre siècle
jusqu'en 1848 ou en 1870, ou dans le siècle précédent en remontant
1. Aulard (A.), «Leçon d'ouverture de M. Aulard à la Sorbonne», La Révolution française,
X, 1886, p. 887.
2. Aulard (A.), L'état de la France en l'An VIII et en l'An IX, Paris, Société de l'Histoire
de la Révolution, 1889.
3. Aulard (A.), «Leçon d'ouverture...», op. cit., p. 870.
138 Pierre Sema
jusqu'au début du règne de Louis XV. Je considère l'histoire de la
Révolution française comme ayant pour objet tout le XVIIIe siècle et
tout le XIXe siècle, mais en insistant de préférence sur la période
critique qui va de 1789 à 1799» 1. Dans son œuvre maîtresse publiée
dans les années 1899-1900, ce souci d'élargir les bornes de la période
est explicité dans le titre L'Histoire politique de la Révolution française.
Origines et développement de la démocratie et de la République (1 789-
1804). La liste des intitulés des cours donnés en Sorbonne jusqu'en
1913 confirme l'intérêt porté à cette seconde période de la Révolution et
ses liens avec l'Empire : 1900-1901, «L'histoire politique du Consulat» ;
1901-1902, «Les institutions du Premier Empire» ; 1903-1904, «La
Réaction Thermidorienne» ; 1904-1905, «La Convention et la
séparation de l'Église et de l'État» ; 1905-1906, «Taine, historien de la
Révolution française »; 1906-1907, même sujet et extension à
«L'histoire générale de la Révolution française» ; 1907-1908, «L'esprit
public sous Napoléon 1er» ; 1908-1909, «Les historiens de la Révolution
française. Thiers, Michelet» ; 1909-1910, «L'Université impériale» ;
1910-1911, «Le gouvernement de Napoléon, les ministres, les préfets,
le Conseil d'État, le Tribunal, le Corps législatif et le Sénat» ; 1911-
1912, «L'œuvre de la Convention nationale» ; enfin, en 1912-1913,
«L'histoire de l'abolition du régime féodal sous la Révolution». Lui-
même évoquera cette inclinaison à l'étude de la «fin» de la Révolution :
«On remarquera dans ces douze dernières années, que je me suis
beaucoup plus occupé de la période napoléonienne. C'est d'abord parce
qu'elle est, pour l'histoire intérieure, plus mal connue que la période
proprement révolutionnaire. C'est aussi et surtout parce que, plus
j'avance dans mes études, plus j'ai le sentiment que ces deux périodes,
la période de la Révolution et la période napoléonienne sont
historiquement inséparables»2. On pourrait encore ajouter que Aulard
dirige bon nombre de mémoires et de thèses sur les quatre années du
Directoire, à commencer par celle de Mathiez sur la théophilanthropie.
En tant que professeur, il donne, pendant une dizaine d'années, des
cours directement ou indirectement liés à la période de 1795 à 1799.
Bref, Aulard contribue à imposer le Directoire comme une période clé
pour comprendre l'ensemble de la Révolution et de l'Empire... Face
cachée ou méconnue de la période révolutionnaire, elle est mobilisée par
lui pour réfléchir sur les crises de tout type que vient de traverser la
jeune Ille République (violences anarchistes, crise économique, affaire
Dreyfus, scandales financiers, problème des relations entre l'Église et
l'État) et tenter d'en comprendre la genèse. Aulard partage là cette
préoccupation des pères fondateurs de la Ille République que Claude
Nicolet a bien relevée : «Un fait intéressant à noter est le destin dans la
1. Aulard (A.), Études et leçons sur la Révolution française, septième série, Paris, Félix
Alcan, 1913 (p. 233-259). Suit dans l'article qui présente les cours du professeur, un
lapsus, vraisemblablement editorial mais savoureux : en 1899-1900 est annoncée L'histoire
politique de la Ille République : le Directoire (!).
2. Aulard (A.), Études et leçons..., op. cit., p. 240-246.
139