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La résistance chinoise et ses incidences actuelles - article ; n°4 ; vol.11, pg 389-408

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Politique étrangère - Année 1946 - Volume 11 - Numéro 4 - Pages 389-408
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1946
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Langue Français
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Louis Yvon
La résistance chinoise et ses incidences actuelles
In: Politique étrangère N°4 - 1946 - 11e année pp. 389-408.
Citer ce document / Cite this document :
Yvon Louis. La résistance chinoise et ses incidences actuelles. In: Politique étrangère N°4 - 1946 - 11e année pp. 389-408.
doi : 10.3406/polit.1946.5468
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1946_num_11_4_5468LA RÉSISTANCE CHINOISE
ET SES INCIDENCES ACTUELLES
les « fleuves Là Chine qui est s'y une jettent. mer qui » sale tous
(Proverbe chinois.)
Depuis les temps les plus reculés, la Chine, de même que la Russie, a
toujours réagi avec succès contre ses envahisseurs. Réaction de masse, pro
fonde, lente, servie par le facteur géographique, et en premier lieu l'espace,
mais lente et informe parce que le plus souvent inorganisée et inconsciente.
Réaction toujours victorieuse en fin de compte et conduisant soit à l'absorpt
ion, soit au rejet pur et simple de l'envahisseur temporaire.
Conquise par les Mongols et organisée par eux, la Chine digère ses
conquérants, qui lui permettent de porter ses frontières jusqu'à l'océan
Indien et au delà aes sables khirgizes. Soumise à une dynastie mandc
houe, qui fige pendant deux siècles les caractères propres de sa civilisa
tion et manque de lui imposer, par faiblesse et sans contrepartie loyale,
des éléments étrangers disparates, la Chine réagit violemment en 1901.
Réaction menée, d'abord, à l'ancienne manière, sous l'influence et la direc
tion des sociétés secrètes, puis, après la proclamation de la République,
en 1911, sous l'influence de jeunes intellectuels et dirigeants politiques,
formés pour la plupart à l'étranger pour échapper aux rigueurs de la loi
mandchoue.
Rôle du parti Kouomintang.
Cette jeunesse intellectuelle, avide de s'instruire, en échappant aux
anciennes formes, avait été réveillée par la guerre sino-japonaise de 1 895,
les traités inégaux conclus avec les grandes puissances et sous leur pression,
et surtout la guerre russo- japonaise de 1905. Elle était ralliée aux idées pro
fessées par le D* Sun-Yat-Sen, alors réfugié au Japon, qui, déjà soucieux
de se tailler une place prépondérante sur le continent asiatique, avait ouvert LOUIS YVON 390
ses portes aux réfugiés politiques et aux étudiants qu'il instruisait dans
ses écoles militaires. Réunis par des liens secrets extrêmement actifs
entre universités de l'ancien et du nouveau monde, ces «jeunes Chinois»
constituaient le parti Ko-Min-Tang (parti de ceux qui déchirent le
pacte), transformé plus tard en parti Kouo-Min-Tang (parti national
populaire) sous l'égide du triple démisme (nation-peuple-esprit secial),
formule de ralliement lancée par le Dr Suh-Yat-Sen, fondateur de la doc
trine de la démocratie chinoise.
Le parti Kouomintang, qui préside encore actuellement aux desti
nées de la Chine, s'était donné dès l'époque pour mission de conduire la
nouvelle République vers de nouvelles voies de réformes sur le plan inté
rieur et international.
Dans l'ensemble, il n'a pas failli à cette mission ; si, au début, ses
premières manifestations furent à base d'exaspération nationaliste et
d'extrémisme xénophobe, ses dirigeants aperçurent bien vite l'avantage
de développer dans un sens humain, démocratique et international les
aspirations profondes de la Chine.
Toute son idéologie consiste à utiliser le pouvoir qu'il détient au nom
du peuple, et du peuple seul, en vue de hâter l'évolution de la Chine dans
le sens général de la marche de l'humanité. .Trait d'intelligence chinoise,
souci de ne plus rester en arrière, besoin de s'appuyer sur les forces démoc
ratiques pour agir, tel fut le souci constant des négociateurs et des juristes
chinois dans les diverses conférences avec les puissances qui suivirent la
première guerre mondiale, en particulier à Genève et à Washington.
Le Kouomintang demandait : le remplacement des traités inégaux par
la libre collaboration, la suppression des privilèges étrangers et en parti*
culier du droit d'exterritorialité, le paiement des taxes et des impôts
par tous les étrangers installés en Chine, la suppression du régime des
concessions et des douanes et leur remise à la Chine.
Autrement dit, la Chine tendait, par des moyens légaux, à s'affranchir de
ce qu'elle considérait comme une tutelle étrangère.
Mais, très vite, elle fut amenée à faire cadrer ses revendications avec les
grandes lignes de la politique mondiale suivie par les grandes puissances
et avec l'appui de leurs élites intellectuelles.
Les ambitions japonaises.
C'est qu'en effet, depuis 191 5 et le dépôt par le Japon des vingt et une
demandes, qui, en fait, plaçaient la Chine sous protectorat japonais, les dir
igeants du Kouomintang avaient reconnu que, pour résister aux ambi- RÉSISTANCE CHINOISE ^ 391 LA
tions d'un tel voisin, mieux valait se ranger du côté des Alliés, pour que la
Chine fût présente lors du règlement des comptes. En 1916, elle déclarait
la guerre à l'Allemagne. Le Japon, par son ambition, son rêve de dominat
ion panasiatique, venait de se montrer pour la Chine plus redoutable
que n'importe quelle autre puissance étrangère, et la «Terre des Fleurs»
lui semblait une proie facile au moment même où les Alliés étaient occupés
en Europe et où les États-Unis ne paraissaient pas encore décidés à entrer
en guerre. Dès lors, la résistance chinoise se cristallisa face aux ambitions
japonaises et rechercha les amitiés étrangères, soucieuse « d'harmoniser
les intérêts particuliers de la Chine avec les intérêts du monde entier ».
Après la conférence de Washington, la pratique de la porte ouverte et
de l'égalité des chances en Chine par les États-Unis, la diplomatie améri
caine entrait de plus en plus dans le jeu chinois.
Les Chinois sont patients. Les Japonais étaient pressés. Après une
longue période d'anarchie, de rivalités entre « grands seigneurs delà guerre »,
ou chefs provinciaux, d'intrigues étrangères de toutes sortes, séquelle
presque obligatoire du réveil d'un aussi grand pays, aussi peuplé et aussi
divers, les efforts d'organisation poursuivis par le Kouomintang de 1925
à 1 927 commençaient à porter leurs fruits.
Les Japonais n'avaient pu profiter de ces troubles comme ils l'avaient
projeté. Les armées de Tchang-Kaï-Shek — on disait à l'époque les armées
sudistes — étaient entrées à Pékin. Le réveil nationaliste était manifeste, et
la Chine menaçait de s'unir, par entente entre grands chefs nordistes et
sudfetes, sous le drapeau bleu à soleil blanc du Kouomintang. En 1931,
tes Japonais occupèrent la Mandchourie ; en 1 932, la province du Jéhol ;
en 1 933, le Chahar, menaçant Pékin et coupant ainsi les seuls moyens de
communication entre la Chine du nord, la Mongolie et la Mandchourie.
Les Chinois protestèrent de manière énergique et demandèrent l'arbi
trage de la Société des Nations. Ils prétendirent, avec habileté, et les événe
ments leur ont donné raison, que les garanties offertes par le pacte de la
Société des Nations ne devaient être transgressées en aucun cas et que toute
atteinte qui leur serait portée compromettrait le succès de Y ensemble.
Ainsi l'universalité du droit international était affirmée une fois de plus.
Des juristes éminents prirent à l'époque la défense du point de vue chi
nois. Ils ne furent écoutés que dans la mesure où leurs protestations ne
gênaient pas.
La commission Lytton ne trancha pas contre l'agresseur, et les Japonais
continuèrent à porter atteinte un peu partout aux droits souverains de la
Chine.
Dès lors, les Chinois apprirent à ne compter provisoirement que sur eux-
jnê.mes et commencèrent à se préparer au conflit inévitable, pour lequel 392 LOUIS YVON
ils étaient loin d'être prêts. Le slogan « le plus d'amis possible, un seul
ennemi : le Japon » devint le mot de ralliement de la résistance chinoise,
résistance armée en 1 932 à Shanghaï, puis toute morale jusqu'à l'agression
japonaise de 1 937, que d'aucuns s'obstinèrent longtemps à ne connaître
. que sous la qualification « d'incident de Chine ». Simple euphémisme, rendu
commode parce que le pacte Kellogg interdisait le recours à la guerre et que
personne ne se souciait de déclarer celle-ci, les Japonais encore moins que
quiconque.
De même que le maréchal Tchang-Kaï-Shek, les dirigeants de l'Union
soviétique ne s'y trompèrent pas. Cette guerre inavouée et non déclarée
devait être le prélude inévitable, et la résistance chinoise une simple phase
du conflit mondial qui s'annonçait.
Première période. — Retraite des armées chinoises.
Ce fut d'abord, dans une première période, l'incident de Loukouchiao,
près de Pékin, le 7 juillet 1937. Les Japonais, qui avaient porté de 2 000 à
20 000 hommes l'effectif de la garde de leur ambassade, consenti par le
protocole boxer de 1901, en profitèrent pour occuper, avec leurs armées
descendues de Mandchourie, les provinces chinoises du Hopeï, du Shansi
et du Shantoung, et cela presque sans coup férir, les armées chinoises gou
vernementales se retirant au sud du fleuve Jaune. Evénement important
au point de vue de l'unité chinoise, dont les conséquences se font plus que
jamais sentir dans ces provinces du nord-est, abandonnées à elles-mêmes
pendant près de dix ans (l'a Mandchourie depuis plus de vingt ans).
L'état-major de l'armée nipponne, désireux de procéder par bonds et
soucieux de ne s'engager dans le magma chinois qu'une fois la sécurité bien
assurée du côté soviétique, s'en serait volontiers tenu là, en limitant son
occupation au fleuve Jaune. Mais, dès le mois d'août 1 937, les incidents de
Shanghaï, provoqués par la marine japonaise, obligèrent les troupes japo
naises à descendre beaucoup plus loin qu'il n'avait été envisagé tout d'abord.
Plan de la marine japonaise, ou habileté chinoise, les Japonais furent de ce
fait engagés dans des complications internationales, qui devaient, par la
suite, conduire à un conflit généralisé et, en fin de compte, donner à la Chine
les alliés qui lui manquaient.
Si le but de l'armée japonaise continuait à être d'isoler la Chine de la
Russie et, au besoin, de refouler celle-ci jusqu'au Baikal, les objectifs de
la marine japonaise devenaient les routes maritimes ou terrestres reliant la
Chine aux centres de production d'armement ou de matériel occidentaux
ou américains. RÉSISTANCE CHINOISE 393 LA
II apparut également, dès cette époque, au cours de la résistance offerte
aux Japonais, au nord de Shanghaï, par trois divisions chinoises bien armées
et encadrées par les officiers allemands de la mission von Falkenhausen,
chargée de l'organisation de l'armée chinoise, que le Chinois pouvait faire
un excellent soldat lorsqu'il était bien commandé. Il était malheureusement
trop tard pour doter l'armée chinoise d'une organisation moderne. Les
Japonais s'employèrent à faire rappeler la mission allemande par Hitler,
et les armées chinoises durent céder un peu partout. Progressant le long
des grands axes, routes, fleuves ou voies ferrées, les détachements japonais
s'emparèrent de Nankin et mirent la ville à sac dans des conditions atroces
(décembre 1937).
. Deux de leurs armées compromirent gravement la résistance chinoise :
l'armée japonaise de Chine du nord, qui descendait le long du chemin de
fer Tien-Tsin-Poukow, et l'armée du centre ou de Shanghaï, qui essayait
de remonter le Yang-Tsé. La jonction devait s'opérer vers Souchow. Là,
en 1938, à Taierschwang, se produisit un événement qui devait. impres
sionner profondément les milieux militaires chinois. Deux divisions japo
naises furent encerclées pendant près de vingt-quatre heures par une armée
chinoise commandée par le général Li-Tsun-Jen. Elles réussirent pénible
ment à se dégager, et le Doïhara, qui les commandait, échappa
de justesse.
La période active des opérations contre l'armée régulière chinoise se
termina par l'attaque générale de l'armée japonaise sur les hauteurs envi
ronnant Hankéou, à une centaine de kilomètres au nord et à l'est, de sep
tembre à décembre 1 938, et par le débarquement d'une armée japonaise à
Bias Bay et à la prise de Canton, en octobre 1938.
Les Chinois étaient désormais coupés de la mer. En janvier 1939, les
Japonais occupaient Hainan, surveillant ainsi Hong-Kong et le Tonkin,
et commençaient le blocus effectif de tous les ports chinois.
Devant cette invasion japonaise qui menaçait de tout submerger, ne
disposant plus que de bandes armées sans cohésion et dépourvues d'armes
modernes, la Chine aurait pu s'incliner, d'autant plus que les déceptions du
côté des puissances intéressées au maintien de son intégrité ne lui manq
uaient pas.
Sous l'impulsion énergique du général Tchang-Kaï-Shek, le gouverne
ment du Kouomintang décida de résister envers et contre tout et se
retira de Hankéou à Tchoung-King, couvert, à la limite des plateaux et
de la plaine, par les armées chinoises repliées sur des positions reconnues
et préparés depuis un an. Ce repli de Tchang-Kaï-Shek en plein centre
de la Chine fut capital dans l'histoire de la résistance chinoise, et un
trait de génie au même titre que celui du repli de Ataturk à Ankara. Les - LOUIS YVON 394
organes gouvernementaux recommencèrent à fonctionner à Tchoung-King
dès la fin de 1 938. Les représentants des puissances étrangères, qui avaient
un moment cru que le grand drame chinois allait tourner couit, revinrent
peu à peu auprès du généralissime. Il fut permis de constater, dès l'époque,
que la Chine tiendrait. Tchang-Kaï-Shek réussit à maintenir son gou
vernement comme le seul gouvernement légal et, en plein accord avec le
Kouomintang, à conserver autour de lui les grands chefs militaires chinois,
tandis qu'un gouvernement « puppet » s'installait à Nankin, en zone occu
pée, sous la présidence de Wang-Ching-Weï, entièrement soumis aux
Japonais et discrédité, dès son apparition, dans les masses chinoises.
Deuxième période. — Stabilisation et organisation.
Et ce fut la deuxième période de « l'incident de Chine », vocable sous
lequel les Japonais continuaient à trouver commode de poursuivre la guerre
camouflée, non pas seulement contre la Chine de Tchang-Kaï-Shek, qu'une
propagande enfantine essayait de représenter comme un rebelle, mais le
peuple chinois tout entier, brûlant les villages et les récoltes, coulant de
pauvres jonques de pêcheurs, bombardant sans motif valable des villes
ouvertes et particulièrement les universités. Période de stabilisation et
d'attente du côté chinois, qui dura de décembre 1 938 à décembre 1941 , où
les Chinois furent seuls à supporter tout le poids de la guerre du Paci
fique, à se réorganiser complètement, à faire face aux divers problèmes
d'industrialisation, de ravitaillement et d'hébergement de plus de
25 millions de réfugiés.
Tous ceux qui ont vécu ces années à Tchoung-King, et, à cette époque,
les représentants étrangers y étaient peu nombreux, peuvent témoigner des
souffrances du peuple chinois, de l'ingéniosité des dirigeants du Kouomint
ang pour « reconstruire » un Etat, une armée et une économie de guerre
viables. Tout en exaltant le patriotisme des provinces de l'ouest, jusqu'alors
assez peu perméables aux idées apportées par les nouveaux venus (les
« gens d'en-bas », comme disaient les vieux setzchouanais), ils entrete
naient, chose essentielle en zone occupée, l'espoir de la libération et la foi
dans les destinées de la Chine.
Tchang-Kaï-Shek et les hommes du Kouomintang réalisèrent ce para
doxe. Isolés du monde entier, ne communiquant plus avec les grandes
capitales du monde que par radio et par avion — la route de Birmanie
n'étant ouverte qu'au milieu de 1940, alors que devait se fermer celle
d'Indochine, déjà très handicapée par la surveillance japonaise ; ou reliés
avec la Russie des Soviets par la « route rouge » du Gobi, mais d'un rende- Ih RÉSISTANCE CHINOISE 395
ment négatif (20 litres d'essence dépensés pour en amener un à Long-
Tchéou), — les Chinois firent front, et leurs appels finirent par être entendus.
Mais l'indifférence dans laquelle ils furent maintenus au cours de ces
années ne fut pas sans réagir sur leurs exigences à la fin du conflit. L'année
1 939 fut marquée par l'extension de 1'oecupation japonaise au sud de
Shanghaï et au nord du Kiangsi (prise de Nanchang en avril). En sep
tembre 1939, le débarquement d'une armée japonaise à Pakhoï et la prise
de, Narming, aux portes de l'Indochine, vinrent rappeler que l'Axe et le pacte
dntikomintern étaient pour le Japon une réalité tangible, En 1940, les
bombardements de Tchoung-King continuèrent et firent de la ville un
amas, de décombres. En j'uin, les Japonais s'emparèrent d'Itchang et fran
chirent le fossé marqué par le fleuve Bleu.
L'année 1941 fut la plus pénible, mais elle marqua un tournant décisif
dans l'histoire du conflit du Pacifique et de la résistance chinoise. Déçus
par les négociations de Moscou, en avril 1941 (accord Staline-Matsuoka),
lea Chinois protestèrent, dès l'été de 1941, contre les conversations qui
avaient eu lieu à Tokio entre représentants, américains et japonais, au
sujet de fournitures d'essence, Ils réussirent à intéresser de plus en plus
l'opinion américaine, déjà favorable à la cause chinoise, et leur attitude
ne fut pas sans influer sur le raidissement des relations entre les Etatsr
Unis et le Japon en octobre-novembre 1941. Le 8 décembre 1941, ce fut
l'attaque brusquée de l'aviation japonaise sur « Pearl Harbour », et la
déclaration de guerre de la « plus grande Asie », entraînant la rupture des
relations aériennes avec Hong- Kong et la menace d'interruption complète
de la route de Birmanie, à la suite de la prise de Singapour.
Mais désormais la Chine n'est plus seule. Elle joua son rôle de
partenaire dans le grand drame de l'Asie, en retenant sur son front près
de deux millions de guerriers japonais, un matériel et une aviation consi
dérables. Dès la fin de 1941, son territoire se couvrit de bases, aéronaut
iques pour la grande offensive projetée contre le Japon (bases d'ailleurs
qui se révéleront plus tard trop lointaines et trop peu sûres et que la straté
gie américaine remplacera, dès 1943, par des bases insulaires).
Troisième période. — La Chine devient un des cinq Grands.
Enfin, la Chine prit part aux grandes conférences internationales :
Québec, en août 1 943, Le Caire, en novembre, où le maréchal Tchang-Kaï-
Shek se rendit lui-même et où il obtint le commandement du front nord-
est jusqu'au parallèle de Tourane.
Désormais, la cause de la résistance chinoise contre le Japon est gagnée. LOUIS YVON 396
Elle a joué et continuera de jouer un rôle important dans le conflit génér
al. Sans doute, il ne fut pas toujours possible aux Alliés d'intégrer complè
tement les plans proposés par l'état- major chinois dans leurs plans de guerre
(à Québec, en particulier, les Chinois auraient insisté pour faire passer le
théâtre des opérations du Pacifique avant celui de l'Atlantique), mais la
valeur politique et stratégique de la résistance offerte par les Chinois à
l'agresseur japonais ne saurait être niée.
Les bases de cette résistance chinoise reposèrent donc sur les circons
tances, le sentiment très vague et très confus au début d'opposition à
l'étranger, quel qu'il fût, puis un nationalisme exacerbé par les rigueurs
inutiles et cruelles infligées par les Japonais à un peuple au demeurant
paisible, et enfin une vague notion de collectivité chinoise et un sentiment
national et patriotique, déterminant un recul de l'individualisme.
Mais les principaux éléments de cette résistance en furent le maréchal
Tchang-Kaï-Shek lui-même, ses généraux et le parti Kouomintang, qui
réussirent à imposer leurs vues au peuple des militaires et des fonction
naires ; le terrain particulier, où put se développer la résistance et en pre
mier lieu la guérilla, et enfin les Chinois eux-mêmes : troupes régulières
obligées, faute d'approvisionnements et de matériel, de se disperser pour
vivre et combattre; partisans et, parmi eux, au premier plan, communistes
hinois des provinces du centre et du nord-ouest. La résistance fut égale
ment favorisée par la forme de l'occupation japonaise, qui, faute d'effectifs
se contenta de tenir les villes fermées, les voies ferrées et, en réalité, n'occupa
jamais la campagne ; par la forme particulière du front, qui, du fait de son
étendue, ne constitua jamais un front continu et autorisa une osmose ini
nterrompue entre zone occupée et zone libre.
La personnalité du maréchal Tchang-Kaï-Shek tient le premier plan de
la résistance chinoise. Il avait depuis longtemps prévu cette guerre contre
le Japon et la forme qu'elle revêtirait. Dans une série de conférences faites
à un cours d'officiers généraux et supérieurs, à Kouling, sur le fleuve Bleu,
en 1 934, quelque temps après l'invasion du Jéhol par les Japonais et avant
l'ouverture de la campagne contre l'armée rouge communiste, alors en
pleine voie d'organisation, le maréchal exprimait ses idées sur la conduite
de la guerre à venir :
« La Chine n'est pas prête en fait de préparation économique et militaire ; au
point de vue intérieur, elle présente l'image d'une nation politiquement désor
ganisée et désunie. Ce n'est pas un État moderne. Une déclaration de guerre de
la Chine au Japon équivaudrait à un suicide politique, car ce serait livrer la
Chine à l'anarchie politique, dont seuls profiteraient l'étranger et des politi
ciens sans vergogne. » LA RÉSISTANCE CHINOISE 397
«Les militaires japonais sont convaincus qu'ils pourront occuper la Chine sans
grande difficulté, mais ils savent aussi qu'ils ne maintenir cette occupat
ion qu'une fois réglés à leur profit la question de l'hégémonie en Asie et le pro
blème du Pacifique. »
Le maréchal conti ue en proclamant la nécessité d'une « régénération
nationale » avant de se lancer dans un conflit armé, et il en pose les condi
tions comme suit : exaltation des forces morales ; organisation du pays et
du terrain ; utilisation de toutes les ressources et même des armement*
désuets.
« La Chine, dit-il, a un génie qui lui est propre et des facultés particulières.
L'ennemi a du matériel et une organisation ; la Chine n'en a pas. Mais elle pos
sède son intelligence. Il faut lui donner les forces morales qui lui permettront
de vaincre l'ennemi.
L'histoire fournit des exemples où la résistance morale des nations a réussi à
venir à bout d'adversaires formidablement armés. La tactique des armées révo
lutionnaires de la Russie soviétique a réussi à vaincre les forces coalisées du
Japon, de l'Angleterre, dé l'Amérique et de la France qui bloquaient leur pays.
Une armée révolutionnaire qui attaque une armée antirévolutionnaire, de même
qu'un pays envahi qui attaque son envahisseur seront toujours vainqueurs en
définitive, à condition d'employer une tactique spéciale et de mener la guerre
dans un esprit particulier, en utilisant toutes les forces populaires. »
Le maréchal préconise une organisation très poussée du terrain, la forti
fication de tous les points forts des diverses régions par les troupes en gar
nison ou en déplacement.
«S'il a fallu six mois à l'ennemi pour organiser une province, il lui faudra plus
de trois ans pour occuper les dix-huit provinces de la Chine. Pendant ce temps,
la situation internationale aura pu changer. C'est cette puissance de résistance qui
sauvera la Chine.
» Les connaissances, les ressources matérielles et les forces militaires chinoises
ne suffisent pas pour résister contre l'ennemi ; dans ce domaine, nous sommes
très en retard par rapport à lui. Ce sont les qualités traditionnelles chinoises
qui en viendront à bout. »
Dans une deuxième conférence, le généralissime indique des procédés
d'ordre pratique pour se préparer au conflit : « Préparation intellectuelle,
lutte contre l'inertie. » II souligne l'absence d'armement :
« La question du matériel moderne ne doit pas nous préoccuper outre mesure
pour lutter contre le Japon. Il n'est pas absolument nécessaire de disposer d'aussi
gros canons, d'avions aussi rapides et aussi nombreux, d'armes d'un modèle aussi
réceut. Si nous ne comptons que sur ce matériel nouveau, nous ne pourrons pas
plus arriver au niveau du Japon dans deux ou trois ans, que dans trente ou cin
quante ans. »
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