Le mouvement pour la protection des animaux aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Recrutement, idéologie et stratégie - article ; n°64 ; vol.16, pg 75-102

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Politix - Année 2003 - Volume 16 - Numéro 64 - Pages 75-102
The Animal Protection Movement in the United States and Great Britain. Recruiting, Ideology and Strategy Robert Garner Since the 1970s, associations for the protection of animals have seen a major return to strength in both the United States and Great Britain, and have at the same time become more radical. In both countries these organisations are now key players in the arena of social movement and pressure groups. Using the works of Mancur Olson as a basis, the article starts by looking at how such associations have managed to resolve their problems of recruiting militants and of organisational survival. These considerations encourage a move away from the Olsonian model and lead the author to try to identify the problems underlying the central debate which runs through the animal protection movement; a debate which, to simplify, opposes animal rights fundamentalists and those who favour a more pragmatic approach that involves reconciling the objective of gaining recognition for animal rights with the more immediate aims of promoting animal welfare. The author, who is himself involved in this debate between militants, discusses the position of the former whilst pleading on behalf of the latter for the continuation of strategies of reform.
Le mouvement pour la protection des animaux aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Recrutement, idéologie et stratégie Robert Garner Depuis les années 1970, les associations pour la protection des animaux ont connu aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne un très net regain de vitalité, en même temps que leurs actions se sont radicalisées. Ces organisations constituent désormais, dans ces deux pays, un acteur incontournable sur la scène des mouvements sociaux et des groupes de pression. Cet article s'attache dans un premier temps à examiner, en repartant d'une problématique inspirée par les travaux de Mancur Olson, de quelle façon de telles organisations ont réussi à faire face à leurs difficultés en matière de recrutement des militants et de survie organisationnelle. Ces considérations, qui incitent à une sortie du modèle olsonien, conduisent l'auteur, dans un second temps, à essayer de cerner les enjeux sous-jacents au débat central qui traverse le mouvement pour la protection animale et qui oppose, pour le dire schématiquement, les fondamentalistes des « droits de l'animal » aux partisans d'une approche plus pragmatique fondée sur la conciliation de l'objectif de reconnaissance de ces droits avec des buts plus immédiats de promotion du bien-être animal. L'auteur, lui-même impliqué dans ce débat entre militants, discute la position des premiers et plaide, aux côtés des seconds, pour la poursuite de stratégies réformistes.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2003
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Robert Garner
Le mouvement pour la protection des animaux aux Etats-Unis et
en Grande-Bretagne. Recrutement, idéologie et stratégie
In: Politix. Vol. 16, N°64. Quatrième trimestre 2003. pp. 75-102.
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Garner Robert. Le mouvement pour la protection des animaux aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Recrutement, idéologie
et stratégie. In: Politix. Vol. 16, N°64. Quatrième trimestre 2003. pp. 75-102.
doi : 10.3406/polix.2003.1310
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2003_num_16_64_1310Résumé
Le mouvement pour la protection des animaux aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Recrutement,
idéologie et stratégie
Robert Garner
Depuis les années 1970, les associations pour la protection des animaux ont connu aux Etats-Unis
comme en Grande-Bretagne un très net regain de vitalité, en même temps que leurs actions se sont
radicalisées. Ces organisations constituent désormais, dans ces deux pays, un acteur incontournable
sur la scène des mouvements sociaux et des groupes de pression. Cet article s'attache dans un
premier temps à examiner, en repartant d'une problématique inspirée par les travaux de Mancur Olson,
de quelle façon de telles organisations ont réussi à faire face à leurs difficultés en matière de
recrutement des militants et de survie organisationnelle. Ces considérations, qui incitent à une sortie du
modèle olsonien, conduisent l'auteur, dans un second temps, à essayer de cerner les enjeux sous-
jacents au débat central qui traverse le mouvement pour la protection animale et qui oppose, pour le
dire schématiquement, les fondamentalistes des « droits de l'animal » aux partisans d'une approche
plus pragmatique fondée sur la conciliation de l'objectif de reconnaissance de ces droits avec des buts
plus immédiats de promotion du bien-être animal. L'auteur, lui-même impliqué dans ce débat entre
militants, discute la position des premiers et plaide, aux côtés des seconds, pour la poursuite de
stratégies réformistes.
Abstract
The Animal Protection Movement in the United States and Great Britain. Recruiting, Ideology and
Strategy
Robert Garner
Since the 1970s, associations for the protection of animals have seen a major return to strength in both
the United States and Great Britain, and have at the same time become more radical. In both countries
these organisations are now key players in the arena of social movement and pressure groups. Using
the works of Mancur Olson as a basis, the article starts by looking at how such associations have
managed to resolve their problems of recruiting militants and of organisational survival. These
considerations encourage a move away from the Olsonian model and lead the author to try to identify
the problems underlying the central debate which runs through the animal protection movement; a
debate which, to simplify, opposes "animal rights" fundamentalists and those who favour a more
pragmatic approach that involves reconciling the objective of gaining recognition for animal rights with
the more immediate aims of promoting animal welfare. The author, who is himself involved in this
debate between militants, discusses the position of the former whilst pleading on behalf of the latter for
the continuation of strategies of reform.Le mouvement pour la protection
des animaux aux Etats-Unis
et en Grande-Bretagne
Recrutement, idéologie et stratégie
Robert Garner*
II est clair que l'attention croissante que nos sociétés portent au bien-être
animal résulte de l'interaction de plusieurs facteurs1. Parmi ceux-ci,
toutefois, il en est un plus décisif que les autres : le rôle toujours plus
actif qu'ont joué ces dernières années les associations pour la protection des
animaux. La constitution d'organisations préoccupées par la condition
animale n'est certes pas un phénomène récent. Dans le cas des Etats-Unis et
de la Grande-Bretagne, on en trouve les premiers exemples au XIXe siècle.
Cependant, depuis un peu plus de deux décennies, les associations pour la
protection des animaux ont connu un très net regain de vitalité, en même
temps que leurs actions se radicalisaient. Ces organisations constituent
désormais un acteur incontournable sur la scène des mouvements sociaux et
des groupes de pression. Comme on pouvait s'en douter, l'émergence de ce
nouveau mouvement social majeur a stimulé de nombreuses recherches
universitaires. Notre objectif n'est pas ici de fournir une vision synthétique
* Le texte présenté ici est tiré du chapitre 3 de l'ouvrage de R. Garner, Political Animals. Animal
Protection Politics in Britain and the United States (London, McMillan, 1998). Traduction de
B. Gaïti et O. Fillieule, avec C. Lemieux.
1. Cf. Garner (R.), Animals, Politics and Morality, Manchester, Manchester University Press, 1993,
chap. 2.
Politix. Volume 16 - n° 64/2003, pages 75 à 102 Politix n° 64 76
et exhaustive des éléments que contiennent ces travaux. Cet article
s'attachera plutôt à approfondir deux points centraux que la littérature
consacrée au sujet a mis en lumière. Dans un premier temps, nous
reviendrons sur la question du recrutement des militants et de la survie des
associations, en essayant de cerner la spécificité des difficultés auxquelles est
confronté sur ce plan le mouvement pour la protection animale. Cela nous
conduira, dans un second temps, à cerner les enjeux sous-jacents au débat
central qui traverse le en question et qui oppose, pour le dire
schématiquement, les partisans d'une stratégie exclusivement axée sur les
« droits de l'animal » à ceux, plus pragmatiques, qui cherchent à concilier
des objectifs en termes de reconnaissance de droits avec des objectifs en
termes d'amélioration du bien-être animal.
Le problème du recrutement des militants : en partant d'un point de vue
olsonien
La grande majorité des associations qui luttent pour la protection animale
peut être rangée dans la catégorie des groupes d'intérêt liés à une cause ou si
l'on préfère, des groupes d'intérêt public2 (pour reprendre un terme
couramment utilisé aux Etats-Unis). Une telle catégorie est adéquate, dans la
mesure où ces organisations visent l'obtention de bénéfices collectifs et non
pas la défense des seuls intérêts professionnels ou économiques de leurs
membres. Certes, pareille distinction, entre d'une part, des groupes qui
luttent pour la cause de la protection animale et d'autre part, des groupes
d'intérêt qui défendent les « usages des animaux » propres à leurs membres,
ne saurait être rigidifiée. Ainsi par exemple, ceux qui plaident pour
l'expérimentation animale dans la recherche biomédicale prétendraient sans
aucun doute qu'en agissant ainsi, ils servent l'intérêt public. De même, il est
patent que des organisations qui défendent le bien-être animal - par
exemple, des détaillants qui vendent des cosmétiques garantis non testés sur
les animaux, ou des œufs garantis de ferme, ou encore certaines
organisations vétérinaires - sont également des groupes qui ont face au
problème un intérêt professionnel ou économique particulier à défendre.
Néanmoins, dans la mesure où peu de ces avocats des animaux tirent un
bénéfice économique direct de leurs activités collectives, la distinction entre
groupes liés à une cause et groupes d'intérêt nous semble pertinente dans la
plupart des cas.
S'il importe d'opérer une distinction entre ces deux types de groupes
(groupes liés à une cause et groupes d'intérêt), c'est notamment en raison
des problèmes très spécifiques de recrutement et de gestion
2. Cf. Berry (].), Lobbying for the People. The Political Behavior of Public Interest Groups, Princeton,
Princeton University Press, 1977, p. 7. Le mouvement pour la protection des animaux 77
organisationnelle que rencontrent les groupes liés à une cause. Encore faut-il
préciser que l'idée que de tels problèmes puissent se poser à des associations
d'individus visant les mêmes buts est assez récente. Jusqu'au milieu des
années I960, le sens commun voulait plutôt qu'il fût tout à fait naturel que
des individus partageant les mêmes convictions s'organisent au sein de
groupements et ce, chaque fois que des intérêts communs, des griefs ou des
phénomènes de dépossession collective surgissaient et appelaient des
solutions d'ordre politique3. Comme on le sait, ce postulat a été sévèrement
ébranlé par la publication en 1965 du livre de l'économiste et politiste
Mancur Oison, La logique de l'action collective^.
Oison a remis en cause l'idée toute faite selon laquelle il serait naturel pour
les individus de participer à des groupements visant la poursuite de buts
collectifs. Son argument, rappelons-le, était le suivant : il est en réalité tout à
fait contraire à l'intérêt des individus de participer à la réalisation de tels
buts collectifs, que ces buts bénéficient aux membres d'un groupe spécifique
ou à la société toute entière. En effet, expliquait-il, l'individu rationnel
préférera toujours prendre un « ticket gratuit » (free ride) en réalisant qu'il est
inutile pour lui de payer les coûts exorbitants d'une participation, dans la
mesure où il profitera quoiqu'il arrive des bénéfices collectifs, qu'il ait ou
non été un membre actif du mouvement. Dans ces conditions, si Oison dit
juste, l'organisation d'un groupement et le recrutement d'adhérents
présentent d'énormes difficultés. Pour le chercheur, le problème devient
d'éclaircir les raisons pour lesquelles des groupes d'individus se mobilisent
malgré tout à travers des actions collectives. Car bien sûr, de tels groupes
existent. La solution qu'apporte Oison à cet apparent paradoxe est, comme
on le sait, la suivante : le recrutement d'adhérents est rendu possible parce
qu'il est parfois obligatoire (dans certains syndicats par exemple) ou encore
parce que ceux qui recrutent offrent des incitations sélectives réservées à
leurs membres seulement5.
La théorie olsonienne a d'importantes implications pour notre
compréhension du caractère et des perspectives du mouvement pour la
protection des animaux et plus généralement de tout groupe protestataire lié
à une cause. Les groupes d'intérêt s'avèrent en effet bien mieux adaptés que
les groupes liés à une cause, pour offrir à leurs membres des incitations
sélectives. En fait, si l'on suit Oison, les capacités d'influence des grandes
organisations économiques résultent directement de leur capacité à offrir de
telles incitations sélectives. En conséquence de quoi, du fait de leur meilleure
capacité à mobiliser, ces grandes organisations économiques - parmi
lesquelles on compte la plupart des opposants à la cause animale - devraient
détenir un avantage crucial. Pensons par exemple aux nombreux bénéfices -
3. Cf. par exemple Truman (D.), The Governmental Process, New York, Alfred Knopf, 1951.
4. Olson (M.), The Logic of Collective Action, Cambridge, Harvard University Press, 1965.
5. Ibid., p. 132-133. Politix n° 64 78
assistance légale, conseil technique, plan de retraite, police d'assurance,
équipement à prix réduit, etc. - que les organisations agricoles du type
National Farmers Union (NFU) en Grande-Bretagne ou American Farm
Bureau Federation (AFBF) aux Etats-Unis sont en mesure d'offrir à leurs
adhérents. Un exemple parmi d'autres : l'usage de la « marque du lion » sur
les œufs, valable seulement pour ceux qui ont souscrit au British Egg
Industry Council. Comme les gros détaillants tendent à n'acheter que les
œufs portant la marque, l'adhésion des producteurs au Council devient de
facto obligatoire6.
En comparaison avec les groupes d'intérêt, les groupes liés à une cause se
montrent tendanciellement incapables de fournir des incitations sélectives
substantielles à leurs membres. Ainsi, les biens que peuvent offrir les
associations de défense de la cause animale à leurs adhérents - par exemple,
des magazines ou toute autre littérature - sont en général peu nombreux et
se révèlent bien souvent d'un coût inférieur aux cotisations d'adhésion. En
outre, ils sont ouverts également aux non-membres et ne constituent
donc en rien des « privilèges ». Voilà qui suggère qu'en matière d'avantages
à attendre d'une organisation, mieux vaut être peu - comme dans les
grandes organisations économiques - que beaucoup - les
groupes liés à une cause7. A ce propos, un autre facteur est à souligner : le
fait que beaucoup de groupes d'intérêt favorables à l'exploitation animale
sont également des groupements ou des associations professionnels qui
captent à ce titre des adhésions de nature institutionnelle plutôt
qu'individuelle. De telles organisations ont de ce fait un net avantage sur les
groupes de défense animale dans la mesure où elles disposent toujours
d'importantes ressources captives en termes de matériel et de main-d'œuvre.
Etant donné de tels avantages, on ne sera guère surpris d'apprendre que pas
moins de 70 % de l'ensemble des organisations présentes à Washington sont
des groupes d'intérêt industriels, tandis que les groupes d'intérêt public ne
représentent que 4 % de ce même ensemble8.
Les difficultés de recrutement et de financement sont une caractéristique
majeure des groupes d'intérêt public. Considérons par exemple les
associations créées dans le but spécifique de défendre le principe du recours
à l'expérimentation animale. On sera peut-être étonné d'apprendre que les
plus grosses universités américaines ne règlent qu'à peine deux mille dollars
de cotisation annuelle à la National Association for Biomédical Research9
(NABR). De même, on se souvient des obstacles rencontrés par le Research
6. Entretien avec M. Ring, 17 août 1994.
7. Cf. McFarland (A. S.), « Interest Groups and Theories of Power in America », British Journal of
Political Science, 17, 1987, p. 131.
8. Cf. Schlozman (K.), « What Accent the Heavenly Chorus ? Political Equality and the
American Pressure System », Journal of Politics, Mb, 1984, p. 1013.
9. Entretien, 9 avril 1996. Le mouvement pour la protection des animaux 79
Development & Statistics (RDS) qui, considéré au début des années 1980
comme « périphérique » par la communauté des chercheurs, a dû se bâtir
pas à pas une « crédibilité » avant de parvenir à persuader quelques
individus et institutions d'adhérer. Sans doute existe-t-il toute une série de
raisons pour expliquer ce genre de difficultés à recruter. A commencer par le
fait que les chercheurs sous-estiment en général la menace que représentent
pour leurs activités professionnelles le mouvement pour la protection des
animaux ou encore qu'ils ne sont pas prêts à descendre dans l'arène
publique en ayant à affronter la véhémence des adversaires du recours à
l'expérimentation animale. Mais on peut aussi se demander, dans une
optique olsonienne, si la réticence des chercheurs à s'impliquer n'était pas -
et n'est toujours pas - au moins en partie, un effet de la croyance qu'ils
pouvaient laisser cela à d'autres puisqu'ils gagneraient dans tous les cas,
sans avoir à payer les coûts - en termes par exemple de stigmatisation par
les défenseurs des animaux - qu'entraînerait vraisemblablement leur
engagement. On comprend que ce n'est pas un hasard si aussi bien la NABR
que le RDS offrent de plus de plus d'incitations sélectives (conseils
juridiques ou media-training, par exemple) réservées à leurs seuls membres.
Choix rationnel et préférence pour les intérêts humains
II apparaît que le problème de recrutement auquel a à faire face le
mouvement pour la protection des animaux est encore redoublé du fait de la
nature de la cause qu'il défend. Si, comme le soutiennent certains théoriciens
du choix rationnel dont Oison, les individus ont des comportements de
maximisation de leurs intérêts propres, alors une cause qui tente de
promouvoir les intérêts d'autres espèces que l'espèce humaine et qui, de
surcroît, est décrite à tort ou à raison comme susceptible de nuire à certains
intérêts humains, a fort à faire. C'est certainement sur ce point que le
mouvement de protection animale se distingue le plus nettement de
n'importe quel autre mouvement social. Ainsi, bien que l'on puisse rappeler
que certains militants du des droits civils ou du mouvement
féministe par exemple, n'ont jamais eu à souffrir eux-mêmes de
discrimination raciale ou sexuelle, ces deux mouvements, du moins, sont-ils
concernés par des intérêts humains. Dans le cas de la protection des
animaux, on ne saurait envisager une solidarité de ce type - même si une
des raisons pour lesquelles les campagnes de défense de mammifères
« supérieurs » non humains tendent à être plus réussies est précisément que
nous leur reconnaissons une proximité plus forte avec l'espèce humaine10.
10. Tel était le cœur de la stratégie poursuivie par les participants au « Projet grand singe »
(Great Ape Project). Cf. Cavalieri (P.), Singer (P.), The Great Ape Project, London, Fourth Estate,
1993. Egalement Tester (K.), Animals and Society. Humanity of Animal Rights, Routledge,
1991. Politix n° 64 80
De ce point de vue, les écologistes radicaux rencontrent un problème très
similaire à celui des défenseurs des animaux quand ils cherchent à protéger
la nature en référence à sa seule valeur intrinsèque - et non pas en référence
à la valeur qu'elle peut prendre à nos yeux. C'est précisément en raison de la
difficulté propre à cette position que la plupart des campagnes
environnementales qui ont bien marché auprès du public, ont été celles qui
mettaient l'accent sur les coûts humains de la dégradation de
l'environnement.
Cette propension des êtres humains à se sentir davantage concernés par les
causes qui bénéficient à leur propre espèce peut nous aider à comprendre
pourquoi la préservation de la faune sauvage constitue l'un des thèmes les
plus populaires liés à cet enjeu. On sait que les politiques publiques de
protection de la faune ont été considérablement étendues ces dernières
années et qu'elles sont devenues, dans certains cas, particulièrement
rigoureuses. De fait, à la Chambre des communes comme au Congrès
américain, l'intérêt pour la protection de la faune sauvage l'emporte de loin
sur toutes les autres questions liées à la cause animale. Les associations qui
défendent ce type de cause réunissent dans l'ensemble un plus grand
nombre de militants et prospèrent davantage que, par exemple, les groupes
qui sont attachés à la défense des animaux de laboratoire ou à celle des
animaux élevés en batterie. Une explication simple et convaincante de la
popularité rencontrée par les associations de défense de la vie animale
sauvage est qu'elles servent également, en définitive, les intérêts humains.
Certes, il est toujours possible d'affirmer que nous voulons protéger la faune
parce que nous en reconnaissons la valeur intrinsèque - ce qui implique que
nous la traitions avec respect par principe. Mais à côté de ce type
d'argument, on voit se développer surtout toute une série de justifications
plus anthropocentriques, fondées sur l'idée que nous, humains, pouvons
vouloir continuer à apprécier la valeur esthétique de certaines espèces
animales, ou que nous reconnaissons une valeur économique - en termes de
tourisme ou de préservation de sources de profit - à la protection de
certaines espèces.
Le fait que la plupart des associations qui luttent aujourd'hui pour la
conservation de la faune justifient leur action par des arguments
anthropocentriques non dissimulés a été à l'origine de conflits ouverts avec
certains écologistes radicaux. C'est également pour cette raison qu'il existe
peu de liens formalisés entre mouvements écologistes et associations pour la
protection de la faune. En réalité, les sources historiques du mouvement
pour la protection animale remontent au réformisme social du XIXe siècle -
lequel recouvrait des enjeux tels que l'abolition du travail des enfants,
l'amélioration des conditions de travail pour les prolétaires urbains ou
encore, l'abolition de l'esclavage. Comme c'est encore le cas aujourd'hui
pour les mouvements de défense des animaux, l'accent était mis sur Le mouvement pour la protection des animaux 81
l'exploitation des individus11. De fait, le mouvement de défense des
animaux constitue bien plus, historiquement, qu'un mouvement de défense
de l'environnement : il se veut un mouvement radical de justice sociale,
inscrit dans la lignée des grands mouvements créés pour la défense d'une
longue série de groupes exploités - que ce soit en fonction de leur race, de
leur sexe, de leurs pratiques sexuelles ou de leur classe12. La seule
différence, mais elle est cruciale, entre la cause animale et les mouvements
sociaux dans la tradition desquels elle s'inscrit, est que les bénéficiaires, cette
fois, ne sont plus des humains. Ce fait a eu tendance, jusqu'à présent, à
freiner l'établissement de liens transversaux entre les différents mouvements
progressistes et la cause animale13.
On l'a dit, le poids des intérêts humains est dominant dans le débat public
sur la protection de la faune sauvage. Ainsi, bien qu'un tel débat oppose des
points de vue fort divergents - avec d'un côté les écologistes et les
protecteurs des animaux et de l'autre, tous ceux qui ont à perdre
financièrement dans l'affaire, comme les exploitants forestiers, les
promoteurs immobiliers et d'autres groupes professionnels encore -, les
termes de la confrontation restent assez consensuels, qui tendent moins à
opposer les intérêts des humains à ceux des animaux que différents intérêts
humains entre eux. On en trouve une illustration frappante dans le fait
qu'alors même qu'a été votée aux Etats-Unis une très abondante législation
relative à la protection de la vie animale, il n'existe pas une seule loi ou
réglementation fédérale sur la manière dont, concrètement, les animaux pris
au piège doivent être tués.
Le rôle-clé de l'entrepreneur de cause
Le point de vue d'Oison a changé beaucoup de choses dans les
préoccupations des chercheurs travaillant sur les groupes d'intérêt. Il les a
incités à placer au cœur de leurs analyses la question de savoir comment
11. Pour un exemple classique comparant délibérément l'exploitation humaine et l'exploitation
animale, cf. Spiegel (M.), The Dreaded Comparison. Human and Animal Slavery, Philadelphia, New
Society, 1988.
12. Le seul moyen de rapprocher l'écologie de cette tradition consisterait à imputer une valeur
intrinsèque au monde naturel afin qu'il puisse être classé à son tour dans la catégorie des
exploités. De fait, c'est ce que cherchent à faire un certain nombre d'écologistes.
13. Pour un aperçu des travaux qui traitent des relations entre les mouvements de protection
animale et la gauche, cf. Sanbonnatsu (].), « Animal Liberation. Should the Left Care ? »,
Z Magazine, octobre 1989 ; Benton (T.), Natural Relations. Ecology, Animal Rights and Social Justice,
London, Verso, 1993 ; Charlton (A.), Francione (G.), « The American Left Should Support
Animal Rights: A Manifesto », The Animals' Agenda, janvier-février 1993. Pour un aperçu de ces
travaux envisagés d'un point de vue féministe, cf. Adams (C), The Sexual Politics of Meat, New
York, Continuum, 1990, ainsi que du même auteur, NeitherMan Nor Beast. Feminism and the
Defense of Animals, New York, Continuum, 1995. Politix n° 64 82
réussissent à naître et à se maintenir de telles organisations. Cette
problématique concerne directement le mouvement pour la défense des
animaux. On peut tenter d'y répondre d'au moins deux façons. Que les
associations pour la protection animale aient réussi des deux côtés de
l'Atlantique à survivre et même dans certains cas à prospérer - comme l'ont
fait, par ailleurs, beaucoup d'autres groupes d'intérêt public - peut ainsi
conduire à penser : soit que le modèle du choix rationnel d'Oison est erroné
et que, par conséquent, il nous faut chercher ailleurs les explications du
recrutement et du maintien de ces groupes; soit que de tels groupes se
montrent capables de compenser d'une certaine façon, qu'il faut essayer de
préciser, leur incapacité à offrir des incitations sélectives.
Une des façons de rendre compte de la création et du maintien
« surprenants » des groupes d'intérêt public, tout en restant dans la ligne
d'un raisonnement olsonien, consistera ainsi à mettre l'accent sur le rôle des
élites de l'organisation. C'est là une position qui repose sur deux arguments
conjoints. Le premier est que les dirigeants du groupe « apprennent à se
débrouiller avec le dilemme des biens publics, non seulement en parvenant à
convaincre un grand nombre de membres d'adhérer par la manipulation de
bénéfices sélectifs mais encore en captant des ressources supplémentaires
qui n'impliquent pas l'adhésion directe14 ». Ainsi les groupes cherchent-ils à
attirer de larges dons individuels ou des subventions de la part de
fondations afin de surmonter le problème d'un trop faible nombre
d'adhérents payant leur adhésion. Ces groupes capables de réunir de tels
fonds peuvent alors tolérer un plus grand nombre de free riders. Un second
élément de l'argumentation met l'accent sur le rôle des individus
entrepreneurs, prêts à payer de leur poche les coûts de la mise en place des
organisations et capables d'offrir un ensemble de ressources susceptibles
d'attirer des adhérents. En retour, ces « investisseurs » chercheront à obtenir
une position de dirigeant au sein de l'organisation. Le point crucial est, si
l'on suit ces deux lignes d'argumentation, que l'activité de la plupart des
groupes « a peu à voir avec les efforts faits pour influencer les politiques
publiques mais est davantage en lien avec l'échange interne des ressources
par lesquelles le groupe s'organise et se maintient15 ».
Ces deux lignes argumentatives semblent posséder un certain pouvoir
explicatif pour ce qui est du mouvement pour la protection animale. Dans ce
domaine, en effet, beaucoup de groupes se sont appuyés - et certains
continuent à le faire - sur un petit nombre de grosses donations, provenant
de legs ou de subventions de fondations. Pour prendre un seul exemple,
seulement 50 % du budget total de Humane Society of the United States
14. Walker (].), « The Origins and Maintenance of Interest Groups in America », American
Political Science Review, 77, 1983, p. 387.
15. Salisbury (R.), « An Exchange Theory of Interest Groups in America », American Political
Science Review, 13, 1969, p. 20.