Le vote secret contre la démocratie américaine (1880-1910) - article ; n°22 ; vol.6, pg 69-83
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Politix - Année 1993 - Volume 6 - Numéro 22 - Pages 69-83
The secret vote against american democracy.
John Crowley. [69-83].
The secret ballot is generally regarded as a peculiarly democratic institution, challenged only by those who reject democracy itself. In the United States, however, the introduction of the secret ballot at the end of the nineteenth century (in the form of the so-called Australian ballot) was motivated by anti-democratic aims, which it was largely successful in achieving. This paradox can be explained only by taking into account the actual metbods of voting and the political and ideological context of the debates. In the American case, the secret ballot played the same role, in practice, as the public vote in otber variants of anti-democratic thought : to exclude from the political sphere the ignorant and the incompetent. Analysis of this episode sheds light on the more generai theoretical debate about tbe relations between tbe institutions of democracy and tbe democratie ethos.
Le vote secret contre la démocratie américaine.
John Crowley. [69-83]
Le vote secret est généralement considéré comme un mécanisme éminemment démocratique auquel ne s'opposent que ceux qui rejettent la démocratie elle-même. Pourtant, l'introduction du vote secret (sous la forme du suffrage dit australien) aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle avait des objectifs explicitement antidémocratiques, et les réalisa très largement. Ce paradoxe ne s'explique que si l'on tient compte des formes concrètes du suffrage et du contexte politique et idéologique dans lequel les débats s'inscrivirent. Dans le cas américain, le secret du vote joua en pratique le même rôle que son caractère public dans d'autres réflexions : exclure du champ politique les ignorants et les incompétents. L'analyse de cet épisode éclaire le débat théorique plus général sur les relations entre les formes institutionnelles de la démocratie et l'esprit démocratique.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1993
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Langue Français
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John Crowley
Le vote secret contre la démocratie américaine (1880-1910)
In: Politix. Vol. 6, N°22. Deuxième trimestre 1993. pp. 69-83.
Abstract
The secret vote against american democracy.
John Crowley. [69-83].
The secret ballot is generally regarded as a peculiarly democratic institution, challenged only by those who reject democracy
itself. In the United States, however, the introduction of the secret ballot at the end of the nineteenth century (in the form of the
so-called "Australian" ballot) was motivated by anti-democratic aims, which it was largely successful in achieving. This paradox
can be explained only by taking into account the actual metbods of voting and the political and ideological context of the debates.
In the American case, the secret ballot played the same role, in practice, as the public vote in otber variants of anti-democratic
thought : to exclude from the political sphere the ignorant and the incompetent. Analysis of this episode sheds light on the more
generai theoretical debate about tbe relations between tbe institutions of democracy and tbe democratie ethos.
Résumé
Le vote secret contre la démocratie américaine.
John Crowley. [69-83]
Le vote secret est généralement considéré comme un mécanisme éminemment démocratique auquel ne s'opposent que ceux
qui rejettent la démocratie elle-même. Pourtant, l'introduction du vote secret (sous la forme du suffrage dit "australien") aux Etats-
Unis à la fin du XIXème siècle avait des objectifs explicitement antidémocratiques, et les réalisa très largement. Ce paradoxe ne
s'explique que si l'on tient compte des formes concrètes du suffrage et du contexte politique et idéologique dans lequel les
débats s'inscrivirent. Dans le cas américain, le secret du vote joua en pratique le même rôle que son caractère public dans
d'autres réflexions : exclure du champ politique les ignorants et les incompétents. L'analyse de cet épisode éclaire le débat
théorique plus général sur les relations entre les formes institutionnelles de la démocratie et l'esprit démocratique.
Citer ce document / Cite this document :
Crowley John. Le vote secret contre la démocratie américaine (1880-1910). In: Politix. Vol. 6, N°22. Deuxième trimestre 1993.
pp. 69-83.
doi : 10.3406/polix.1993.2044
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1993_num_6_22_2044Le vote secret
contre la démocratie américaine
(1880-1910)
Institut d'études politiques John Crowley de Paris
IDENTIFIER LA PLACE SPECIFIQUE du vote secret dans les débats
américains sur les institutions démocratiques est une entreprise difficile.
L'une des particularités du fédéralisme américain ayant été de rejeter en
principe (et très largement en pratique, au moins jusqu'aux années I960)
toute définition fédérale des règles de suffrage, une analyse exhaustive devrait
s'intéresser à une multitude de débats locaux, souvent sans rapport entre eux,
s'étalant sur plus de trois siècles depuis les premiers temps de la période
coloniale. Par ailleurs, le vote secret n'a jamais été un thème majeur de débat
autour duquel seraient venus se placer deux camps idéologiques clairement
déterminés. Il faut, pour en retrouver la trace, fouiller aux interstices de
clivages portant sur des objets fort disparates.
Cette étude n'essaie pas de présenter une archéologie complète du vote secret
aux États-Unis. Je me limiterai à une courte période, correspondant à peu près
à ce qu'il est convenu d'appeler l'«Age de la Réforme»1, marquée par un débat
national sur les caractéristiques essentielles de la démocratie américaine. Dans
ce débat, animé aussi bien par les défenseurs de principes aristocratiques
(diversement définis) que par des mouvements attachés à une démocratisation
accrue, le vote secret a joué un rôle secondaire significatif. L'analyse présente
d'ailleurs un intérêt qui n'est pas seulement historique. On pourrait être tenté
de faire du secret du vote une exigence démocratique évidente, corollaire
naturel du suffrage universel, à laquelle ne s'opposeraient que les adversaires
de la démocratie elle-même. La manière dont les anti-démocrates américains
se sont appropriés le vote secret montre que les choses sont plus complexes,
et souligne par là la pertinence de l'ambivalence de Mill (l'un des principaux
inspirateurs des réformateurs américains du suffrage) sur la compatibilité du
suffrage universel avec la démocratie au sens plein du terme2.
Les débats de la fin du XIXe siècle intègrent un héritage institutionnel et
idéologique qui s'étend des premières colonies à la fondation de la
République. La diversité institutionnelle des (les règles de suffrage
n'étant à cet égard qu'un détail3) était considérable, d'autant plus que leur
1. L'étude classique est celle de Hofstadter (R.), The age of reform, New York, Random House, 1955-
2. Mill 0- S.), Considerations on representative government, 186l, chapitre X.
3. Pour des exemples de débat portant explicitement sur le caractère secret du vote, voir par
exemple Seymour (C), Frairy (D. P.), How the world votes : the story of democratic development
in elections , Springfield, C. A. Nichols Co, 1918, t. 1, p. 218-223 ; ainsi que Chute (M.), The first
liberty. A history of the right to vote in America 1619-1850, Londres, J.-M. Dent, 1970, p. 21-23.
Politix, n°22, 1993, pages 69 à 83 69 John Crowley
organisation était généralement, à l'origine, au moins ostensiblement non-
politique : communauté religieuse1 (le Massachusetts) ou société commerciale2
(la Virginie), par exemple. L'Angleterre n'a jamais cherché à imposer une
quelconque uniformité politique. Par ailleurs, on peut percevoir dès cette
période la tension constitutive entre démocratie (au sens de Tocqueville) et
aristocratie (importée d'Angleterre, dans les colonies royales du Sud, ou
théocratique en Nouvelle-Angleterre).
Cet héritage fut cristallisé par la fondation de la République. Le Bill of Rights
de 1776, par exemple, ne mentionnait le suffrage que pour préciser que «the
right of suffrage in the election for members of both houses shall remain as
exercised at present^. En ouvrant la possibilité d'une intervention fédérale
dans ces questions4, la Constitution de 1787 peut sembler représenter une
évolution significative. Les commentaires particulièrement autorisés de
Madison, Hamilton et Jay — rédigés au cours de la campagne pour la
ratification de la Constitution dans l'Etat de New York et rassemblés sous le
titre de Federalist Papers — suggèrent un jugement nuancé à cet égard.
L'intervention du Congrès dans les règles de suffrage enfreindrait sérieusement
le principe fédéral et ne saurait être admise qu'à titre exceptionnel, et encore
pour les seuls scrutins fédéraux5. On peut noter, dans le même sens, que les
principales modifications ultérieures du suffrage (concernant l'extension des
droits et non pas ses modalités pratiques) furent le fruit d'amendements
constitutionnels plutôt que de lois fédérales. C'est le cas de l'interdiction de
restrictions du droit de vote selon la race (15e amendement, 1870) ou le sexe
(19e amendement, 1920), ainsi que de l'abaissement de l'âge du vote à dix-huit
ans (26e 1971). Aujourd'hui encore, les Etats-Unis n'ont pas à
proprement parler de code électoral national. Cela ne signifiait nullement que
le vote secret ne fût pas un enjeu politique^, mais simplement que les
conditions institutionnelles d'un débat national faisaient défaut.
La période fondatrice perpétua également l'ambivalence idéologique du
système politique américain. La Constitution avait résulté d'un compromis
entre les positions parfois très différentes de Madison, Hamilton, Adams ou
Jefferson ; sa praüque devait, à partir de la présidence de Jefferson (1801-1808),
favoriser l'ascendance de sa variante «démocratique» mais sans pour autant
supprimer la tension entre celle-ci et la tendance aristocratique. Le point
culminant symbolique de cette phase de l'histoire politique américaine fut
l'élection en 1829 du président Jackson, dont le nom a été retenu par les
historiens pour la caractériser. Cette démocratie «jacksonienne» est également
celle qu'analysa Tocqueville. Son interprétation de Pégalitarisme très marqué
de la société américaine mit l'accent sur les bases sociologiques de la
démocratie : le caractère essentiellement rural de la société, l'existence des
immenses zones inhabitées de l'Ouest, les lois sur la succession (défavorables
1. Merriam (CE.), A history of American politcal theories, New York, MacmiUan, 1926, p. 1-37.
2. Chute (M.), The first liberty., op. cit.
3. Cité par M. Chute (Ibid., p. 192).
4. -The times, places, and manner of holding elections for senators and representatives, shall be
prescribed in each state by the legislature thereof : but the congress may at any time by law make
or alter such regulations, except as to the places of choosing senators- (article l(4)(i) de la
Constitution).
5. Voir en particulier les Federalist Papers n°52 (8 février 1788) et n°59 (22 février 1788).
6. Pour un exemple qui remonte à la fin du XVIIIe siècle, voir Pole Q. R.), «Constitutional reform
and election statistics in Maryland-, Maryland historical magazine, n°55, 1950.
70 Le vote secret contre la démocratie américaine
à la pérennité de la propriété foncière), l'influence de la religion
protestante1... Dans ce contexte idéologique favorable, le suffrage fut
rapidement étendu à l'ensemble de la population adulte (masculine et
blanche) et le principe d'électivité des fonctionnaires et des juges, fondé sur le
refus de considérer que l'exercice de fonctions publiques requérait une
compétence spécifique indépendante de celle à laquelle tout citoyen pouvait
prétendre, fut généralisé2. En pratique, la vie politique était caractérisée par
une concurrence peu idéologique (mais sévère) entre partis et un niveau de
fraude électorale très élevé^. Cette fraude était toutefois largement tolérée dans
la mesure où elle ne prenait appui sur aucun clivage societal fondamental. Les
laissés-pour-compte du «consensus» jacksonien — Noirs du Sud et dans une
moindre mesure prolétariat industriel encore embryonnaire — étaient
marginalisés de façon suffisamment efficace pour ne pas troubler le jeu établi.
Tout au plus subsistait-il également un élément aristocratique non négligeable,
issu du mouvement fédéraliste de la période constitutionnelle, qui était hostile,
par conviction idéologique, au principe même de la démocratie jacksonienne.
Devant le poids des structures sociales, sa marge de manœuvre face à la
«tyrannie majoritaire» était limitée. Mais cette classe n'en témoignait pas
moins d'un conflit latent, identifié avec prescience par Tocqueville.
«Au fond de cet enthousiasme de convention et au milieu de ces formes
obséquieuses envers le pouvoir dominant, il est facile d'apercevoir dans les
riches un grand dégoût pour les institutions démocratiques de leur pays. Le
peuple est un pouvoir qu'ils craignent et qu'ils .méprisent. Si le mauvais
gouvernement de la démocratie amenait un jour une crise politique, si la
monarchie se présentait jamais aux États-Unis comme une chose praticable, on
découvrirait bientôt la vérité que j'avance«4 .
La monarchie ne devint jamais un enjeu significatif dans le débat politique
américain, mais la prévision d'une réaction anti-démocratique se révéla
parfaitement exacte. Les fondements sociologiques de la démocratie
jacksonienne furent minés par quatre mutations essentielles, que l'on peut par
commodité rattacher au troisième quart du XIXe siècle : la guerre civile et
l'émancipation des esclaves, l'urbanisation et l'industrialisation, l'accélération
de l'immigration et enfin la fermeture progressive de la frontière intérieure
(prévisible dès les ruées vers l'or de la Californie à partir de 1848 et annoncée
de manière officielle et symbolique en 1890). Outre leur impact sur les
structures sociales, ces mutations — plus particulièrement la première —
eurent des conséquences idéologiques considérables. L'émancipation fit
éclater la fiction de la liberté et de l'égalité naturelles de «tous» les hommes
inscrite dans la Constitution au mépris de la réalité esclavagiste. Il était
impossible désormais d'esquiver des questions délicates mais capitales sur le
sens de la liberté, de l'égalité et de la communauté politique américaine5. Les
Blancs de l'ancienne Confédération, dans le même temps, étaient confrontés
au problème moins théorique mais tout aussi pressant du maintien de leurs
privilèges par delà la suppression de leur pilier central. Simultanément étaient
1. Tocqueville (A. de), De la démocratie en Amérique, t. 1, 1835, notamment 2e partie, chapitre D.
2. Williamson (C), American suffrage from property to democracy 1760-1860, Princeton,
Princeton University Press, I960 ; Merriam (C.A.), A history of American, op. cit., p. 143-175.
3. Seymour (C), Frairy (D.P.), How the world..., op. cit., t. 1, p. 247-249-
4. Tocqueville (A. de), De la démocratie...., op. cit., t. 1, 2e partie, chapitre II.
5. Pole (J.R.), The pursuit of equality in American history, Berkeley, University of California Press,
1978.
71 John Crowley
importées et popularisées les grandes idéologies de l'ère industrielle —
capitaliste (notamment la vulgate darwino-spencerienne) et socialiste — , alors
que se développait également (en partie par importation, mais avec une
contribution spécifiquement américaine importante) le racisme «scientifique».
Cette profonde mutation sociologique et idéologique déboucha
progressivement sur une remise en cause radicale des principes jacksoniens,
qu'il s'agisse de purifier, d'étendre, de restreindre ou de supprimer la
démocratie. De façon frappante et quelque peu surprenante, la question du
vote secret occupa dans tous ces débats une place centrale.
L'émancipation des esclaves et l'accélération de l'immigration eurent un effet
quasi-mécanique sur le système jacksonien. Même si Tocqueville avait loué les
«lumières- de l'Américain moyen, corruption et fraude étaient déjà courantes
à l'époque où il écrivait. Les bouleversements sociaux intervenus à partir de la
guerre civile, rendirent franchement criant le problème des irrégularités
électorales. Dans les villes en particulier (dont l'importance relative ne cessait
de croître), la mise en place des «machines» de partis renforça l'évolution.
Bourrage des urnes, achat pur et simple de voix, manipulation éhontée du vote
des illettrés par l'utilisation habile des bulletins (imprimés et distribués par les
partis politiques, et à leur frais), parfois l'intimidation physique la plus
ouverte : rien ne manquait à la panoplie.
Comme au Royaume-Uni, où certains de ces problèmes se présentaient de
façon analogue, les démocrates qui fondaient leur idéologie sur des
considérations d'ordre théorique et philosophique pouvaient difficilement
reconnaître dans un tel système la démocratie qu'ils cherchaient à
promouvoir. A partir des années 1870, apparut une association systématique
entre la volonté de purifier la démocratie et l'introduction aux États-Unis du
système de suffrage dit «australien».
La différence principale entre le vote secret stricto sensu et le suffrage
australien est que ce dernier met à la disposition des électeurs non seulement
un isoloir, mais aussi un bulletin de vote unique, préparé aux frais de l'autorité
publique, couvrant l'ensemble des candidats pour les postes à pourvoir. Ce
point avait pour les Américains une importance pratiquement égale à celle du
secret du vote. Le système traditionnel, de bulletins fournis par les candidats
eux-mêmes, outre les abus auxquels il donnait lieu, était en effet extrêmement
coûteux. De même qu'au Royaume-Uni la limitation des dépenses électorales,
la prise en charge publique de la préparation des bulletins de vote était
conçue comme un moyen d'égaliser l'accès à la candidature et de limiter le
rôle de l'argent dans le système politique. C'est ainsi qu'il faut comprendre
l'association systématique, dans le débat américain, du vote secret et du
bulletin public.
Ces considérations pratiques soulignent l'ambiguïté de la revendication de
«purification» et, partant, le caractère problématique de la mise en œuvre de
l'idéal démocratique. Dans ces débats sur le suffrage, on peut souvent lire un
écho inconscient (exceptionnellement explicite) de la problématique de
72 .
.
Le vote secret contre la démocratie américaine
Rousseau1. A la différence de la conception pluraliste du politique comme
agrégation d'intérêts privés qui devait devenir dominante au XXe siècle, le
XIXe siècle adopta généralement comme idéal une vision du politique comme
recherche commune du bien public. Que le suffrage se réduise à l'expression
d'intérêts privés (ceux de l'électeur, ou ceux qui lui sont imposés par d'autres)
apparaissait dès lors comme la négation, et non pas la réalisation, de la
démocratie. Savoir quelles formes de suffrage sont les plus propres à
promouvoir le bien public, voilà qui est en revanche plus difficile. Une
certaine lecture de Rousseau suggérerait d'insister sur l'atomisation du corps
électoral comme obstacle aux «factions», ce qui ferait de l'isoloir un
instrument potentiel d'éducation civique.
'The Australian ballot system is to me the most important [...]. I believe that if the
people can [...] exercise the intelligence [...] the intelligence itself will grow [...].
Under the Australian ballot a Man is obliged to exercise his intelligence [...J. He
goes into a room by himself, and he exercises his own good judgment in regard
to the Man he wants to vote for-2
On peut toutefois également penser — et ce n'est pas moins compatible avec
Rousseau — que seule la pression de l'opinion publique est susceptible de
promouvoir le souci de l'intérêt général, alors que l'isoloir, au contraire,
libérerait l'égoïsme. C'est très clairement la crainte de Mill : «The spirit of
vote by ballot — the interpretation likely to be put on it in the mind of an
elector — is that the suffrage is given to him for himself ; for his particular use
and benefit, and not as a trust for the public. [...]. Instead of opening his heart
to an exalted patriotism and the obligaion of public duty, it awakens and
nourishes in him the disposition to use a public function for his own interest,
pleasure, or caprice ; the same feelings and purposes, on a humbler scale,
which actuate a despot and oppressor»^. Ou encore, dans une version
américaine plus directe : -/ scarcely believe that we have such a fool in all
Virginia as even to mention the vote by ballot, and I do not hesitate to say
that the adoption of the ballot would make any nation a nation of scoundrels,
if it did not find them so4.
Mill est cependant le premier à reconnaître que l'objection de principe au
vote secret doit être évaluée de manière pragmatique. Les possibilités de
pression sur l'électeur créent le risque que le scrutin public ne conduise qu'à
l'hégémonie des intérêts particuliers les plus puissants ou les mieux organisés.
Les inconvénients du vote secret apparaîtraient alors comme un moindre mal.
• Since the ballot is the only means by which, in our republic, the redress of
political and social grievances is to be sought, we especially and emphatically
1. »Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les électeurs n'avaient aucune
communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté
générale, et la délibération serait toujours bonne- (Rousseau (J--J-), Du contrat social, 1762, livre II,
chapitre 3). Ou encore : -Quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur
demande n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est
conforme ou non à la volonté générale qui est la leur : chacun en donnant son suffrage dit son
avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale.- {Ibid., livre IV,
chapitre 2).
2. Discours du sénateur J. Bidwell en 1891, cité par Fredman (L. E.), The Australian ballot the story
of an American reform, East Lansing, University of Michigan Press, 1969, P- 67-68.
3. Mill Q. S.), Considerations..., op. cit., chapitre X.
4. Discours de l'homme politique virginien J. Randolph en 1847, cité par Seymour (C), Frairy (D.
P.), How the world..., op. cit., t. 1, p. 247.
73 John Crow ley
declare for the adoption of what is known as the Australian system of voting, in
order that the effectual secrecy of the ballot, and the relief of candidates for
public office from the heavy burdens now imposed upon them, may prevent
bribery and intimidation, do away with practical discriminations in favour of the
rich and unscrupulous, and lessen the pernicious influence of money in
politics'1 .
il est possible de considérer que les dysfonctionnements de la Enfin,
démocratie résultent directement des incohérences du suffrage universel.
Admettons, avec Rousseau et Mill, que la démocratie ne fonctionne que si
l'électeur y fait preuve de vertu. Admettons de surcroît qu'il y ait un lien entre
vertu (qualité intrinsèque) et compétence (fruit d'un apprentissage) — point
sur lequel la position de Rousseau est ambiguë, mais qui est parfaitement
conforme avec la pensée de Mill. On en conclut logiquement que, même si
l'universalité du suffrage doit être retenue comme idéal à long terme, la
purification de la démocratie requiert sans ambiguïté, dans l'immédiat, un
suffrage restreint.
'The [theory] that suffrage ought to be universal on the assumption that it is a
natural right has been very generally condemned by publicists as erroneous in
principle and dangerous in practice. [...]. Since it was they who put us on the
downward slope to perdition, the State governments [should] now put on the
brakes, by restricting the privileges of the ballot to persons qualified by
intelligence to use without abusing it...'2.
Dès lors que tout ceci est admis, il est aisé de faire un pas supplémentaire et —
en ajoutant aux arguments précédents un scepticisme de «bon sens» sur
l'égalité assez générale des capacités humaines intrinsèques et, donc, sur
l'efficacité que l'on peut attendre de l'éducation — d'abandonner la
démocratie au profit d'un idéal franchement aristocratique.
'There seems to be no doubt but the government of the best men is really the
best government ; and, since this is so, that a democratic government, where the
people are corrupt, is necessarily a bad government, because the vicious will not
only not elect the best, who will not stoop to their level, but, by virtue of the law
of affinity, will choose the baser sort of $
On sort ici du cadre de Mill, mais la facilité avec laquelle ses lecteurs
américains ont pu faire le pas souligne par contraste les ambiguïtés de sa
propre position.
Historiquement, ce scepticisme sur le suffrage universel — allant parfois
jusqu'au rejet affiché de la démocratie — a été associé à la défense du vote
public. Une particularité importante du débat américain est la rupture de cette
association à partir des années 1880. Pour comprendre comment le vote
secret a pu servir la cause anti-démocratique, il importe de prendre en compte
les modalités concrètes du scrutin.
1. Manifeste présidentiel du United Labour Party pour l'élection de 1888. Reproduit dans Poner (K.
H.), Johnson (D. B.), dir., National party platforms. 1840-1964, Urbana University of Illinois Press,
1966, p. 85-
2. Scruggs (W. L.), «Restriction of the suffrage-, North American review, n°139, 1884, p. 492 et 500.
3. Spalding Q.LJ), «The basis of popular government», North American review, n°139, 1884, p. 203-
204.
74 Le vote secret contre la démocratie américaine
Au XLXe siècle, comme aujourd'hui encore, le vote portait simultanément sur
une multiplicité de postes, allant de la présidence aux fonctions municipales
les plus mineures. L'électeur devait donc choisir en un temps très court
plusieurs dizaines de noms. Une méthode permettant de simplifier ce choix
serait de se fier à l'affiliation partisane des candidats secondaires, c'est-à-dire
de voter pour ce que les Américains appellent un ticket (ensemble de
candidats d'un même parti pour les différents postes à pourvoir). La
possibilité de le faire dépend cependant du bulletin et des règles de marquage.
Si, par exemple, le vote se fait (comme en France) par choix d'un bulletin,
sans marquage, il est impossible de voter pour un split ticket (de panacher).
Dans le cas rigoureusement inverse où les affiliations partisanes ne figurent
pas sur le bulletin, c'est le vote homogène pour un ticket qui est rendu presque
impossible, sauf pour l'électeur qui aurait suivi la campagne électorale avec la
plus grande attention. Entre ces deux extrêmes, une infinité de cas plus ou
moins favorables au panachage est concevable1.
Dans ces conditions, l'enjeu le plus important en pratique était le vote des
électeurs politiquement les moins informés, notamment des analphabètes,
nombreux dans les États du Sud, en particulier parmi les anciens esclaves. Le
système jacksonien avait produit des mécanismes destinés à favoriser le vote
des analphabètes : bulletins partisans distinctifs (par la couleur ou par des
symboles graphiques) et assistance à l'entrée (voire à l'intérieur) des bureaux
de vote apportée par les agents des partis. Inutile d'insister sur leur ambiguïté :
sous couvert d'aider l'électeur, ils permettaient surtout aux machines
partisanes de s'assurer le suffrage de communautés entières. On connaît, pour
ne prendre qu'un exemple, la domination exercée sur New York, pendant toute
la deuxième moitié du XLXe siècle, par le parti démocrate, fort de sa maîtrise
quasi-parfaite de la communauté irlandaise (par l'intermédiaire de
l'organisation dite de Tammany Halt).
Les critiques théoriques auxquelles s'exposait ce système sont évidentes. Loin
de refléter une prise en compte éclairée du bien public par chaque électeur,
ou même simplement un choix entre des programmes politiques argumentes,
la victoire électorale ne traduisait que l'efficacité de l'organisation partisane.
Et, concrètement, cette efficacité était mesurée par la capacité de distribuer
des faveurs (emplois municipaux, par exemple) conditionnelles à la fidélité
partisane, et de contrôler la conformité du vote à l'engagement de l'électeur.
Aux intellectuels démocrates américains du XIXe siècle, cette situation
paraissait indéfendable, de telle sorte qu'ils tendaient à se retrouver alliés de
fait avec les théoriciens de l'élitisme anti-démocratique, qui auraient pourtant
dû être leurs adversaires. En particulier, les deux courants pouvaient s'entendre
sur l'introduction du vote secret par marquage d'un bulletin unique, qui avait
pour effet de réduire l'électeur analphabète au choix entre l'abstention et le
vote aléatoire, et serait donc pratiquement équivalente à une restriction
explicite du suffrage selon un critère d'éducation, politiquement plus difficile à
mettre en œuvre.
Il était également possible, de manière plus cynique, de juger le système
jacksonien par ses effets pratiques. Par exemple, on imagine que tout
1. Pour une discussion concrète d'époque, voir Allen (P. L), -The multifarious Australian ballot-,
North American review, n°191, 1910, p. 602-611.
75 John Crowley
Républicain ou Socialiste candidat à New York devait regarder avec intérêt une
réforme susceptible de casser l'hégémonie démocrate. Si l'on retrouve
effectivement des traces de ces débats, c'est toutefois dans le Sud ex-confédéré
que l'enthousiasme opportuniste pour le vote secret joua le rôle le plus
important.
Dans leur souci de punir les Etats sécessionnistes du Sud et de transformer
radicalement leur structure sociale, les gouvernements républicains de l'Union,
victorieux de la guerre civile (1861-1865), commirent des maladresses qui se
révélèrent lourdes de conséquences. L'émanicipation des esclaves, devenue
explicitement l'un des enjeux majeurs du conflit, faisait trop de perdants —
plus, d'ailleurs, parmi les petits propriétaires blancs que parmi les grands —
pour ne pas susciter une opposition féroce. Il n'était sans doute pas habile,
dans ce contexte, d'essayer simultanément de prendre une revanche partisane.
Pendant la période dite de «Reconstruction» (les Etats confédérés étant
d'abord exclus de l'Union et occupés militairement, puis administrés
directement par Washington), les administrateurs républicains parachutés
(carpet-baggers) cherchèrent à exploiter leur monopole du suffrage noir pour
réorganiser définitivement le Sud et s'y garantir l'hégémonie politique. Cette
phase fut de courte duré, et les républicains radicaux qui la conduisaient virent
leur influence décliner bien avant que la Reconstruction trouvât officiellement
sa fin, avec le compromis Hayes-Tilden de 1877. Ses conséquences furent
toutefois considérables. Le sentiment profond d'aliénation que la
Reconstruction inspira à l'opinion sudiste anéantit tout espoir que
l'émancipation se déroulât harmonieusement, et plaça en haut de l'agenda
régional la suppression de fait des droits politiques que le 15e amendement
(1870) avait en principe garantis aux Noirs.
La politique sudiste n'était évidemment pas déconnectée de la politique
nationale, de telle sorte que le débat sur le suffrage noir devint rapidement
inséparable du débat général sur le suffrage universel. On doit donc distinguer,
au sein même du parti démocrate, un courant «suprémaciste» attaché à
rétablir la domination blanche, et un courant «aristocratique» pour lequel le
«petit blanc» analphabète était politiquement aussi indésirable que l'esclave
affranchi. Pour les deux courants, cependant, compte tenu de l'impossibilité
d'une législation ouvertement discriminatoire, le suffrage «australien» devint
très tôt une préoccupation majeure.
En termes d'influence intellectuelle, c'est le courant «aristocratique» qui fut
dominant pendant toute cette période. La systématisation contemporaine du
racisme à prétention scientifique a d'ailleurs joué — de façon en apparence
paradoxale — contre les thèses suprémacistes. Cela tient au passage de la
hiérarchisation simple, et d'autant moins problématique qu'elle recoupait
assez fidèlement le fait et le droit, à un racisme essentiellement mixophobe1.
1. Pour ne citer qu'une formulation représentative : -... Fusion is forbidden by natural laws, and
white repugnance has a permanent and scientifc basis. TJ?e human family is marked off by colour
into three grand divisions — white yellow and black. It is altogether probable that fusion between
varieties of same colour is beneficial, but that fusion across the colour line is lowering, the
blending of different white bloods makes, in every way, a stronger race ; but every instance of between white and black has proven adverse, creating, in the end, a half-breed race
below the pure African ancestry' (Giliiam (E. W.), «The African problem», North american review,
n°139, 1884, p. 425). Dans le même sens, voir par exemple Gardiner (C. A.) et al., «The future of the
[suite de la note page suivante]
76 .
Le vote secret contre la démocratie américaine
L'analyse de cette évolution dépasserait le cadre de cette étude, mais il faut au
moins noter que, tout en intégrant la nouvelle science européenne, elle colla
en même temps aux changements sociaux et juridiques. La mixophobie nous
intéresse toutefois ici surtout par ses conséquences idéologiques. Le caractère
ostensiblement égalitaire du différentialisme (rarement pris au sérieux dans les
écrits du Sud américain de la fin du XIXe siècle, mais tout de même affirmé en
1896 dans la célèbre doctrine «séparées mais égales» élaborée par la Cour
Suprême à l'occasion de l'affaire Plessey v. Ferguson) est évidemment un
leurre1. L'abandon de la hiérarchisation raciale explicite, qui implique une
échelle de classification uni-dimensionnelle (où le plus petit Blanc serait donc
au-dessus du Noir le plus haut placé), n'en ouvre pas moins la possibilité d'une
hiérarchisation plus complexe intégrant une dimension additionnelle
imparfaitement corrélée avec la race (la capacité intellectuelle, par exemple).
La dichotomisation de cette hiérarchie (les gens «éclairés» et les autres) ne
séparera pas les races, puisque bon nombre de Blancs se retrouveront avec
l'immense majorité des Noirs du «mauvais côté», et qu'inversement la fraction
la plus éclairée de la population noire sera admise par dérogation dans le
groupe supérieur. Il ne s'agit nullement d'affirmer que le racisme mixophobe
pseudo-égalitaire conduit nécessairement à un tel brouillage des démarcations
économiques et politiques, mais c'est bien ainsi que la configuration
idéologique américaine semble s'être présentée.
'There never was any question more befogged with demagogism than that of
manhood surage. Let us apply ourselves to the securing of some more reasonable
and better basis for the suffrage. Let us establish such a proper qualification as a
condition for the possession of the elective franchise as shall leave the ballot only to
those who have intelligence enough to use it as an instrument to secure good
government rather than to destroy it. In tahng this step we have to plant ourselves
on a broader principle than that of a race qualiSication. It is not merely the negro, it
is ignorance and venality which we want to disfranchise . If we can disfranchise
these we do not need to fear the voter, whatever the color. At present it is not the
negro who is disfranchised, but the white. We dare not divide-2
A partir des années 1880, les réformateurs «aristocratiques» découvrirent que
le vote secret, qui au Royaume-Uni passait pour un instrument de démocratie,
pouvait dans le contexte américain servir leur cause. Les débats restaient
cependant complexes, dans la mesure où les partis de gauche continuaient à
réclamer le suffrage australien au nom de la démocratie, et où les
suprémacistes le voyaient comme un moyen d'exclure les seuls Noirs du
champ politique. Les aristocrates (terme qui reflète bien par son étymologie le
souci du gouvernement des «meilleurs») étant partout en minorité, ils ne
purent mettre en œuvre leur programme qu'avec le soutien d'alliés aux
objectifs assez différents. La réforme du suffrage ne peut donc s'interpréter de
manière simplement anti-démocratique.
Cependant, si la diversité des mouvements qui faisaient campagne pour le
suffrage australien, et la complexité des leurs alliances, excluent toute
généralisation nationale sur le sens de leur succès politique — la réforme fut
Negro, North American review, n°139, 1884, p. 78-84, 96-98 ; et Page (T. N.), «A Southerner on the
Negro question-, North American review, n°154, 1892, p. 401-413-
1. Sur le rôle du différentialisme -égalitaire- dans le racisme contemporain, voir Taguieff (P. -A.),
La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1987.
2. Page (T. N.), -A Southerner...-, op. cit., p. 412.
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