Les incertitudes des origines. Mai 58 et la Ve République - article ; n°47 ; vol.12, pg 27-62

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Politix - Année 1999 - Volume 12 - Numéro 47 - Pages 27-62
Uncertainty About Origins. May 1958 and the Fifth Republic.
Brigitte Gaïti [ 27-62].
This article examines the political and scientific debates about the origins of the Fifth Republic, challenging the focus on the opposition between legalist and illegalist factions and between coup and change of political regime respectful to the constitutional forms. These debates are often settled thanks to the end of the story : the independence as conclusion of the Algerian war and the democratie evolution of the Fifth Republic would make unnecessary any questioning on the events of May 1958 and the political identity of Charles de Gaulle. The article shows how this boundary between legal and illegal has been drawned and naturalized.
Les incertitudes des origines. Mai 1958 et la Cinquième République.
Brigitte Gaïti [ 27-62].
L'article se propose d'étudier les controverses politiques et scientifiques qui entourent les origines de la Ve République et notamment la focalisation des questions sur le partage qui s'opère entre factieux et légalistes, entre coup d'État et changement de régime dans les formes constitutionnelles. Cette controverse est souvent réglée dans l'issue : la fin du conflit algérien dans l'indépendance et l'avenir démocratique de la Ve République rendraient inutiles tout questionnement sur les événements de mai et l'identité politique de Charles de Gaulle. L'article veut montrer comment a été produite et naturalisée cette frontière entre le légal et l'illégal.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1999
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Brigitte Gaïti
Les incertitudes des origines. Mai 58 et la Ve République
In: Politix. Vol. 12, N°47. Troisième trimestre 1999. pp. 27-62.
Abstract
Uncertainty About Origins. May 1958 and the Fifth Republic.
Brigitte Gaïti [ 27-62].
This article examines the political and scientific debates about the origins of the Fifth Republic, challenging the focus on the
opposition between legalist and illegalist factions and between coup and change of political regime respectful to the constitutional
forms. These debates are often settled thanks to the end of the story : the independence as conclusion of the Algerian war and
the democratie evolution of the Fifth Republic would make unnecessary any questioning on the events of May 1958 and the
political identity of Charles de Gaulle. The article shows how this boundary between legal and illegal has been drawned and
naturalized.
Résumé
Les incertitudes des origines. Mai 1958 et la Cinquième République.
Brigitte Gaïti [ 27-62].
L'article se propose d'étudier les controverses politiques et scientifiques qui entourent les origines de la Ve République et
notamment la focalisation des questions sur le partage qui s'opère entre factieux et légalistes, entre coup d'État et changement
de régime dans les formes constitutionnelles. Cette controverse est souvent réglée dans l'issue : la fin du conflit algérien dans
l'indépendance et l'avenir démocratique de la Ve République rendraient inutiles tout questionnement sur les événements de mai
et l'identité politique de Charles de Gaulle. L'article veut montrer comment a été produite et naturalisée cette frontière entre le
légal et l'illégal.
Citer ce document / Cite this document :
Gaïti Brigitte. Les incertitudes des origines. Mai 58 et la Ve République. In: Politix. Vol. 12, N°47. Troisième trimestre 1999. pp.
27-62.
doi : 10.3406/polix.1999.1792
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1999_num_12_47_1792Les incertitudes des origines
Mai 1958 et la Ve République
Brigitte Gaïti
Groupe d'analyse des politiques publiques
Université de Poitiers
LE 4 SEPTEMBRE 1958, le général de Gaulle présente
solennellement son projet de Constitution place de la République
à Paris. Tout ici a pu être entendu comme symbolique : le nom de
la place qui affiche la continuité républicaine, comme en réponse aux
soupçons sur la nature des nouvelles institutions ; la date, encore, qui
évoque la proclamation de la République après la défaite de Sedan le 4
septembre 1870. Voilà bien, toute désignée dans cette mise en scène
éclatante, la naissance glorieuse d'un régime nouveau qui n'attend plus
que la consécration du suffrage. Elle sera triomphale trois semaines
plus tard. Le 4 septembre 1958 pouvait donc dire l'origine et les temps
nouveaux1. Pourtant, cette date, officielle, est concurrencée par une
autre, qui situe autrement le retour du général de Gaulle au pouvoir : le
13 mai et les semaines qui suivirent signifient plus que tout autre, le
temps du basculement. La date, cette fois, n'a pas la belle clarté des
moments officiels et rejoint les périodes troublées de l'histoire
gaullienne aux côtés de la guerre d'Algérie dont elle est un épisode, aux
côtés de la période du RPF2 ou encore de mai 1968. Mai 1958 est en
effet toujours susceptible de rappeler le baptême du régime sous les
auspices d'une manifestation de foule et d'une rébellion militaire.
Cette origine là fait davantage l'objet de controverses tant politiques
que scientifiques : certains ont raillé cette prise d'assaut du
1. Ici, le 4 septembre fait partie d'un ensemble de dates qui marquent la naissance de la
Constitution de la Ve République, à savoir le 28 septembre date de son approbation par
référendum et le 4 octobre, date de sa publication officielle. B. François, revenant sur
cette représentation héroïque et planifiée de l'écriture de la Constitution, a mis au jour
les conflits, les contingences, les bricolages propres à cette «entreprise de formalisation
de l'ordre politique» (Naissance d'une Constitution, Paris, Presses de Sciences Po, 1996).
Sur ^accomplissement ex nihilo» que réalise la Constitution, voir Lacroix (B.), «Les
fonctions symboliques des constitutions», m Seurin (J.-L.), dir., Le constitutionnalisme
aujourd'hui, Paris, Economica, 1984.
2. «Cette période écrit O. Guichard, fut dans la vie du général une parenthèse un peu
floue et il est souhaitable que cette impression demeure» (Un chemin tranquille, Paris,
Flammarion, 1975, p. 70). Le même rappelle que «Pour les historiens, les politiques, et
même pour la plupart des gaullistes - si l'on en juge d'après leur discrétion sur cette
période -, le RPF fut une erreur» (Mon général, Paris, Grasset, 1980, p. 297). O. Guichard
qui fut directeur de cabinet de Ch. de Gaulle de 1951 à 1958, se montre fort peu disert lui
même sur les événements de mai 1958
Politix, n°47, 1999, pages 27 à 62 Changer de régime
gouvernement général d'Alger emmenée par un leader étudiant en
tenue de parachutiste ; d'autres ont ironisé sur des conjurés grotesques,
nostalgiques de la Cagoule, généraux paranoïaques ou colonels
fascisoïdes, improvisant un plan rocambolesque de débarquement en
France après une prise folklorique de la préfecture de la Corse. Mai
1958 devient cette révolution-farce dans laquelle s'effondre un régime
vermoulu. On connaît cette version du suicide, voire de l'euthanasie de
la IVe République, thèse historienne qui rejoint la formule reprise par
le général de Gaulle selon laquelle le pouvoir n'était, à l'époque, pas à
prendre mais à ramasser. Pour d'autres, il s'agit d'une péripétie
nécessaire : «S'il n'y avait pas eu le 13 mai, écrit Michel Debré qui en
fut un des protagonistes les plus actifs, il y aurait eu un 14 juin ou un
15 juillet ou un 16 août... C'est la guerre d'Algérie qui a révélé qu'il n'y
avait plus d'État. Je le savais depuis dix ans»1. Il y a bien là une
réduction de l'événement à l'accessoire d'un destin qui s'accomplit
inéluctablement.
Dans toutes ces interprétations, la liaison opérée entre mai 1958 et le
nouveau régime se distend. Tout porte à valider cette dissociation :
sinon, comment faire le lien entre les tumultes, les incertitudes de mai
et la stabilité, la durée que va connaître la Ve République ? Comment
penser ensemble l'investiture gaulliste de juin par des députés agissant
sous la menace du coup de force militaire et la légitimité toute
démocratique d'une Constitution massivement approuvée par les
électeurs en septembre ? Comment établir une continuité sociologique
entre les militaires ou les activistes d'Alger et les fonctionnaires ou les
barons du gaullisme qui vont finalement peupler les institutions du
nouveau régime ? Bref, comment faire tenir ensemble ce qui se
rapproche par certains aspects d'un coup d'État et l'évolution reconnue
comme démocratique du régime ? Après tout, à partir de 1960, les pires
ennemis du régime et du gaullisme ne se trouvent-ils pas parmi les
protagonistes du 13 mai eux-mêmes ?
Cette «déliaison» entre le 13 mai et la Ve République a été dénoncée
sur le mode du ressentiment par les perdants de l'histoire, activistes
algérois, militaires ou hommes politiques qui se sont «obstinés» dans la
défense de l'Algérie française : pour eux, l'évolution de la Ve République
ne dédouane pas, bien au contraire, les dirigeants gaullistes. Dès 1960,
les principaux acteurs du printemps 1958 dénoncent la trahison du
mouvement né à Alger ; ils rappelleront sans faiblir ce péché originel
dans leurs mémoires, dans les procès, dans les journaux, à la tribune
de l'Assemblée. Dans leurs versions, les gaullistes ont utilisé si ce n'est
suscité la violence et la menace ; ils sont les véritables promoteurs d'un
coup d'État dont le seul objectif était la prise du pouvoir finalement
réalisée au prix de la confiscation du sens du mouvement et de la
1. Debré (M.), Trois Républiques pour une France. Mémoires, t. 2, Paris, Albin Michel,
p. 292.
28 Brigitte Gaïti
trahison de ceux qui les avaient soutenus. Les versions dénonciatrices
ne proviennent pas seulement des anciens tenants de l'Algérie
française : sans parler des communistes, on sait qu'un François
Mitterrand ou un Pierre Mendès France ont fait de 1958 une des clés
de compréhension de la nature du régime nouveau. La controverse n'est
pas close ; elle n'est pas seulement politique. Des travaux d'historiens
ou de journalistes ont interrogé cet événement, travaillant sur sa
matière trouble allant parfois jusqu'à s'engager dans une perspective
de dévoilement du mythe gaullien, érigeant les conditions du
changement de régime en «autre grand tabou de l'histoire
contemporaine, après celui de Vichy»1.
Mais ces dénonciations semblent vouées à ne guère porter ; dans
certains cas, c'est qu'elles proviennent d'acteurs disqualifiés mais plus
largement, c'est parce qu'elles contredisent un cadre d'interprétation
qui sélectionne les intrigues vraisemblables2 ; certains enquêteurs
peuvent publier des documents faisant état des plans de
débarquement militaire ; certains témoins auront beau assurer avoir
entendu le général de Gaulle donner une caution aux préparatifs de
coups de force. Rien n'y fait : le coup d'Etat devient une interprétation
impossible au regard de l'évolution démocratique de la Ve République ;
et le général de Gaulle, s'il a été informé d'un certain nombre de
complots et de manœuvres, ne peut, dans cette logique, y avoir été
directement mêlé tant il montrera par la suite son indépendance à
l'égard de sa base charismatique algéroise, tant il semble devenir
finalement ce qu'il prétend être, l'arbitre et le recours contre la guerre
civile. La IVe République ne meurt que de son «inaptitude à vivre»3 et
le 13 mai devient un épisode à la fois spectaculaire et sans effet sur la
suite, indispensable pour ce qu'il permet et inutile pour ce qu'il
contient. Ainsi, l'analyse du 13 mai est de fait soumise à la définition
que l'on accepte du nouveau régime et à l'évolution des politiques
suivies. L'événement est rapporté à une issue qui, seule, peut trancher
les incertitudes de son interprétation. Une naturelle et inéluctable
en ces temps de crise : l'effondrement d'un régime impuissant et le
rappel au pouvoir du général de Gaulle.
1. Pour citer le quatrième de couverture de l'ouvrage de C. Nick, acolyte de P. Péan, qui
fait de mai 1958 le théâtre d'un coup d'État «d'un type nouveau perpétré avec le concours
de l'extrême droite et des forces de sécurité du pays». Ce livre dont Le Monde évoquait la
publication en première page s'appuie notamment sur le document militaire exposant le
plan de débarquement des troupes d'élite sur Paris {Résurrection. Naissance de la Ve
République, un coup d'État démocratique, Paris, Fayard, 1998).
2. Nous avions fait la même hypothèse à partir de l'analyse d'un autre événement, à savoir
la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, événement qui semble voué à
resurgir régulièrement sur le mode du pathologique et de l'extraordinaire, tant il est
difficile de le penser dans le cadre de la politique d'indépendance négociée qui est menée
dans le même temps par le gouvernement de M. Debré. Cf. Gaïti (B.), «Les ratés de
l'histoire. Une manifestation sans suites. Le 17 octobre 1961 à Paris», Sociétés
contemporaines, 20, 1994.
3. Pour reprendre la formule dH. Beuve-Méry (Le Monde, 29 mai 1958).
29 Changer de régime
Dans ce travail, il ne s'agira pas tant de mobiliser un savoir nouveau
sur la période ; tous les protagonistes ou presque ont aujourd'hui donné
leur(s) version(s) de l'événement dans des mémoires, des journaux, des
dépositions judiciaires, des entretiens avec des historiens. Le dernier
gros travail publié sur la question1 met en avant un document inédit, à
savoir «le rapport du chef d'escadron Vitasse, chargé de mission pour
l'organisation en France de l'opération "Résurrection"» mais ce
document était déjà connu pour l'essentiel. C'est du problème de
l'interprétation courante des matériaux disponibles dont nous
voudrions traiter ici, c'est-à-dire la manière dont la plupart des
analyses ou des témoignages partent à la recherche des intentions
«réelles» des uns et les autres, des principes qu'ils défendent, des
informations qu'ils détiennent, des stratégies adoptent, pour
finalement recréer un ordre de l'événement (la fatalité de la chute d'une
IVe République impuissante et le retour nécessaire du général de
Gaulle au pouvoir dans ces temps de crise), une nature du changement
de régime (fondamentalement légitime et démocratique, en dépit
d'entorses à la légalité liées à l'exceptionnel de la situation), et une
identité essentielle des protagonistes (de Gaulle républicain et arbitre
dominant des militaires factieux et des hommes politiques dépassés).
Confrontés aux basculements et aux incertitudes de ce moment troublé
de l'histoire contemporaine, les analystes semblent s'en remettre à des
versions héroïques (de Gaulle, stratège capable de maîtriser à la fois
activistes, militaires et dirigeants de la IVe République) ou
téléologiques (l'évolution de la politique algérienne et du régime après
1958 démontre que mai 1958 n'est pas un coup d'État mais l'appel à
un arbitre capable de dénouer démocratiquement la situation).
Or, il ne s'agira pas ici d'opposer une histoire officieuse faite de
retournements, de secrets, de ruses et de complots à une histoire
officielle, transparente, naturelle et naturalisée - celle qui sera
transmise par les vainqueurs -, mais de rappeler que la frontière entre
le coup d'État et le changement de régime en forme de révision
constitutionnelle, entre le dictateur et le démocrate, n'a pas cette belle
consistance éternelle et que, sans doute, dans ces moments de troubles
politiques, elle devient un enjeu premier de négociation entre les
différents protagonistes. Mieux, cette frontière, c'est l'hypothèse que
nous développerons ici, est sans cesse reconstruite : d'abord par les
acteurs de l'événement - qu'ils soient comploteurs, militaires,
activistes, membres de l'entourage gaulliste de la rue de Solférino ou de
l'antenne gaulliste d'Alger, autorités institutionnelles, hommes
politiques, journalistes ou qu'il s'appelle Charles de Gaulle - qui, dans
leurs interactions, leurs prises de position, leurs initiatives et leurs
alliances produisent tout au long du mois de mai ces frontières qui
séparent le coup d'État de la passation légale des pouvoirs, la
manipulation du consentement. La plupart d'entre eux vont participer
1. Nick (C.)> Résurrection..., op. cit.
30 Brigitte Gaïti
d'une manière ou d'une autre, sans maîtriser toujours le sens et la
portée de cette participation, à la fois aux processus de déstabilisation
et de régularisation de situations perçues par eux comme dangereuses
ou incontrôlables. Cette ligne de partage est sans cesse reproduite,
dans l'après coup, par et dans les interprétations postérieures,
commandées par l'évolution du nouveau régime et des alliances
politiques, affectées surtout par la redistribution des chances et des
bénéfices politiques qui définissent la Ve République. La fracture entre
les comploteurs et les légalistes, entre les apprentis dictateurs et les
vrais républicains sera redéfinie, au cours de diverses confrontations -
procès des généraux putschistes, référendum sur l'élection du président
de la République au suffrage universel - ouvrant d'autres querelles sur
le contrôle et le sens des mobilisations anciennement engagées1.
Historiens et analystes relanceront à leur tour le dossier dans d'autres
conjonctures. L'interprétation de mai 1958 est devenue un enjeu de la
qualification du régime et de ses dirigeants.
Les incertitudes du mouvement de mai
Si l'on veut résoudre cette question controversée de la nature des
événements de mai 1958 et du passage de la IVe à la Ve République
en allant au plus près de l'action et en reconstituant minutieusement
les journées qui vont du 13 mai au 2 juin, toute réponse semble
progressivement se diluer dans l'enchevêtrement des intrigues, des
complots, au fil des retournements des uns, des basculements et des
initiatives des autres. Au bout du compte, s'il faut conclure et sauf à
faire acte de foi militante2, on restera généralement sur le fil. «Il s'en
sera fallu de peu», écrit par exemple Jean Lacouture qui titre son
chapitre sur ces événements de mai «Le 17 Brumaire», chapitre dans
lequel il reste très circonspect : «Les arguments pour et contre
l'illégitimité des origines de ce pouvoir se contrebalancent à l'infini»3.
Même prudence ou même embarras chez Jean-Pierre Rioux qui évoque
le «parcours de l'événement» tout «en méandres», et dont la «rectitude
dégagée a posteriori cherche sur le terrain des points de repère» ; si
l'auteur fait de la IVe République un régime impuissant, indéfendable
et indéfendu, une «République désincarnée», le jugement sur de Gaulle
dans l'affaire est plus nuancé : «Sa bonne foi n'est pas en cause quand
il persévère dans ses dénégations d'avoir été mêlé à l'émeute et aux
complots d'Alger», en revanche, «qu'il ait su tergiverser en ne
condamnant pas des factieux dont il connaît les intentions, qu'il ait
joué avec le pire pour forcer la décision, est incontestable»4. Dans le
1. On rejoint ici les hypothèses de M. Dobry dans Sociologie des crises, Paris, Presses de
laFNSP, 1986.
2. C'est le terme qu'emploie R. Rémond dans «Le 13 mai 1958» in L'Histoire. Études sur la
France de 1939 à nos jours, Paris, Seuil, 1985, p. 292.
3. Lacouture (J.), De Gaulle, t. 2, Le politique, Paris, Seuil, 1985, p. 447 et p. 488.
4. Rioux (J.-P.), La France de la IVe République. L'expansion et l'impuissance. 1952-1958;
Paris, Seuil, p. 150 et p. 163.
31 Changer de régime
même sens, si Odile Rudelle part à la recherche d'une «réalité cachée»,
expliquant tout à la fois le démenti infligé à ces «clichés funestes qui,
traditionnellement, accompagnent les exemples d'abdication de la
puissance législative entre les mains d'une gloire militaire» et cette
«capacité» proprement gaullienne à «réorienter» l'événement «de la
subversion de ses origines vers une fondation riche d'avenir», elle
convient que tout a commencé comme un «mauvais pastiche du 18
Brumaire ou du 2 décembre» ; que «trois semaines plus tard, le vote,
sous la menace des parachutistes, des pleins pouvoirs constitutionnels
au général de Gaulle laissait le champ libre à des comparaisons non
moins fâcheuses», rajoutant que «de Gaulle lui-même, admettra
toujours ce qu'il pouvait y avoir de "légitime" dans les suspicions
entretenues à l'égard du rôle de la force militaire en 1958» 1.
Concessions et balancements désignent un épisode embarrassant,
marqué par l'exceptionnel et le pathologique, peu intégrable dans
l'histoire gaullienne de la Ve République.
Devant ce qu'il ressent comme une impossibilité d'éprouver la validité
des diverses interprétations, René Rémond s'écarte, quant à lui, d'une
lecture téléologique de l'événement pour en rappeler la contingence («La
IVe République n'était pas inéluctablement condamnée») et restitue
l'enchaînement circonstanciel pour mieux saisir la transformation des
rapports de force et les moments de production de l'irréversible2. De la
même façon, les balancements de l'interprétation nous invitent à
tourner le questionnement (en dernière instance, s'agissait-il d'un coup
d'État ou encore de Gaulle agit-il à ce moment en apprenti dictateur ou
en démocrate républicain ?) et à interroger les modalités de définition
de la situation qui émergent au cours même de l'événement, informant
par là même les perceptions et les calculs des acteurs, leurs registres
d'action, leurs objectifs, et leurs principes proclamés. On verra alors que
ces questions liées à la régularité des opérations engagées, à
l'acceptable et à l'inacceptable, à l'identité même des protagonistes, à
leurs intentions, à la nature de la confrontation qui les rassemblent,
sont à la fois les enjeux et les produits des controverses qui surgissent
tout au long du mois de mai.
L'instabilité des définitions de l'événement
Les protagonistes des événements de mai 1958 se sont trouvés pris
dans une situation de concurrence d'autant plus inextricable et
incontrôlable qu'ils n'avaient au départ de l'action aucun projet
commun, aucune alliance stabilisée, aucun répertoire d'action partagé ;
l'événement mêle en effet les acteurs provenant des univers les plus
1. L'auteur ajoute que de Gaulle espérait que ces «préventions tomberaient avec le temps»,
concluant : «Et c'est exactement ce à quoi nous assistons aujourd'hui» (Mai 1958. De
Gaulle et la République, Paris, Pion, 1988, p. 283-284 et p. 289).
2. Le retour de de Gaulle, Bruxelles, Complexe, 1987, p. 13-14.
32 Brigitte Gaïti
divers, dirigeants de la IVe République, journalistes, colonels
parachutistes, commandement militaire, activistes algérois, militants
gaullistes de choc. La compétition pour le sens des situations affrontées
a acquis une intensité rarement égalée, se déployant autour d'un
ensemble d'oppositions radicales qui font les unes des journaux de
l'époque : coup de force ou expression de la colère algéroise, insurrection
légitime ou fascisme rampant, de Gaulle allié des généraux factieux ou
arbitre sauveur, les militaires prêts à retourner dans la discipline ou
décidés à risquer le tout pour le tout, etc.
Les résultats de ces compétitions pour le sens sont extrêmement
instables, sensibles aux coups d'éclat, aux rumeurs, aux interventions
de nouveaux acteurs, aux silences, messages ou communiqués. Ainsi,
après le spectaculaire de la manifestation d'Alger et de la constitution
d'un comité de salut public, la configuration avait semblé d'abord se
resectoriser dans le cadre d'un accord déjà expérimenté entre le
commandement militaire et le gouvernement. Or, ce premier résultat et
les anticipations et calculs qu'il avait fait naître, va perdre toute
pertinence du fait de la mobilisation d'«activistes» et de cadres
intermédiaires de l'armée qui dénoncent avec succès ces premiers
compromis. Un matériau nous donne à lire sur toute la durée du mois
de mai la fluctuation des définitions de la situation pour un ensemble
de protagonistes précisément définis : il s'agit des procès verbaux des
réunions du groupe socialiste1. On peut prendre là une mesure de cette
instabilité des configurations et évaluer la perte des repères qui
s'ensuit. Et d'abord, dans l'explicitation croissante d'un sentiment
d'impuissance qui se comprend comme une extrême dépendance à des
événements sur laquelle les parlementaires ont si peu de prise qu'ils ne
peuvent bientôt plus se permettre de les interpréter publiquement.
Cette remarque de Félix Gouin le 14 mai résonne par exemple
étrangement pour un dirigeant politique : «La liberté du parti en ce qui
concerne sa décision future n'est plus entière. Ce sont malheureusement
les événements qui commandent» (14 mai) ; de même, cette crainte
exprimée par Alain Savary le 23 : «Nous sommes ballotés par les au lieu de les dominer. De concessions en concessions, ne
va-t-on pas vers une capitulation complète ?» ; et jusqu'à l'inhibition
qui, à la fin du mois de mai, fait office de ligne politique : ainsi,
Ramadier le 28, pour éviter les revirements de prises de positions qui
déconsidèrent le groupe socialiste, se dit «ennemi d'un communiqué qui
reviendrait sur les événements passés ou qui anticiperait sur les
événements que nous ne connaissons pas et qui se produiront dans les
heures qui vont suivre».
Les activités d'interprétation de la situation qui sont l'ordinaire des
réunions politiques, deviennent au sein du groupe socialiste si intenses
et concurrentielles que cela justifiera une mise à l'écart des règles de
1. Archives privées FNSP.
33 Changer de régime
base puisque, pour finir, la liberté de vote est accordée pour la séance
d'investiture du général de Gaulle (le précédent invoqué est celui de
1940 !) de même que la liberté de participation au gouvernement qu'il
formera. Même en ce cénacle fermé qui rassemble des agents proches
par les principes qu'ils défendent et les trajectoires qui les spécifient,
les alternatives évoluent sans cesse, définissant les conduites les plus
opposées : péril communiste ou péril fasciste, le front populaire ou le
gouvernement des colonels, de Gaulle ou la guerre civile. Certaines
solutions - la mobilisation de la classe populaire, la consolidation d'un de front républicain, l'appel sous conditions à de Gaulle
- s'affrontent tout au long du mois de mai, portées par des
protagonistes eux mêmes hésitants ou fluctuants.
Les glissements et les affrontements
des définitions de la situation
(Réunions du groupe socialiste, du 14 mai au 2 juin)
- Le péril fasciste supérieur à Alger au péril communiste, (Mazier, le
14 mai).
- Le danger du péril communiste se trouve lié intimement au péril
fasciste (Degrond, le 14).
- De Gaulle ne peut que couvrir la rébellion (Pineau, le 18).
- Si le choix est donné entre de Gaulle et la République, nous avons
gagné. Si le choix est entre de et les communistes,
perdu (Mollet, le 19).
- danger du front populaire plus important qu'un front gaulliste
(Notebart, le 19)
- Le grand danger, ce n'est pas l'émeute armée. C'est beaucoup plus
la désintégration intérieure du régime par l'intoxication, par fausses
nouvelles ou la lâcheté de certains [...] Le groupe doit faire savoir
qu'il a pris la décision de voter contre le général de Gaulle [...] La
maladresse suprême consiste à laisser croire qu'on est entre le
pouvoir unique et le communisme (Depreux, le 23).
- De Gaulle, danger pour la République (Defferre, le 24).
- On nous place dans une situation telle que maintenant, c'est de
Gaulle ou la guerre civile (Mollet, le 27).
- De Gaulle, factieux d'un nouveau genre qui veut prendre la
direction du mouvement contre la légalité républicaine (Darou, le 27).
- Peur du pronunciamiento des colonels. La République, ce n'est pas
le spectacle de la démocratie parlementaire, c'est la prépondérance du
pouvoir civil sur le pouvoir militaire. [...] Ce qui se joue
actuellement, c'est l'unité de la patrie (Lejeune, le 28).
- Beaucoup d'hommes en Algérie après avoir utilisé le nom de de
Gaulle se demandent maintenant s'ils ne sont pas des fous (Mollet, le
2 juin).
L'exploration des solutions
(Réunions du groupe socialiste, du 14 mai au 2 juin)
- Gouvernement de défense républicaine (Lejeune, le 14).
- Constituer des réseaux clandestins de résistance (Lussy, le 16).
- Arrestations de Biaggi et Soustelle (Bouhey, le 17).
- Prises de contact avec les groupes républicains et mobilisation
antifasciste (Commin, le 18).
34 Brigitte Gaïti
- Ne pas faire de comités avec le PC, mais ne pas claquer la porte
(Verdier, le 18).
- Répondre aux communistes en les incitant à la discrétion (Guibert,
le 18).
- Ne pas rejeter l'épreuve de force (Depreux, le 18).
- Une réforme d'urgence de nos institutions... On peut faire que la
IVe République se perpétue en se transformant (Mollet, le 19).
- Si nous sommes fermes, de Gaulle sera obligé de prendre le pouvoir
par la force (Le Bail, le 27).
- Il faut jeter des ponts avec la CGT et le parti communiste
(Rincent, le 27).
- On nous a dit : mieux vaudrait de Gaulle que les colonels [...] On
doit faire confiance à la classe ouvrière et non en avoir peur
(Notebart, le 28).
- Le groupe doit être d'accord pour que tout ce qui sortirait de la
légalité soit exclu pour tout le monde (Mollet, le 28).
- Trois solutions : un gouvernement de type parlementaire mais
assez large pour imposer sa volonté (les chances s'envolent chaque
jour), un gouvernement dirigé par de Gaulle dans les voies légales,
un des colonels. Guy Mollet dit qu'il préférerait
encore de Gaulle par les voies légales que le régime franquiste dont
on ne sort jamais (Mollet, le 28).
- La première hypothèse est éliminée. Restent l'hypothèse de Gaulle
et le pronunciamiento (Mollet, le 29).
- Si de Gaulle n'était pas investi, ce serait l'aggravation de la
situation actuelle (Tanguy Prigent, le 29).
L'instabilité des évaluations et des appréciations laisse deviner la
fragilité des positions prises par le groupe et expliquent la brutalité de
certains basculements. On connaît le plus décisif : le groupe
parlementaire socialiste qui, à une quasi unanimité, le 27 mai, avait
exclu dans un communiqué public le recours à de Gaulle se divisera
quelques jours plus tard lors du vote d'investiture en deux parts
presqu'égales. Plus généralement, on comprend dans ces conditions que
le mois de mai 1958 soit riche en retournements les plus improbables ;
ils sont le produit de l'instabilité des confrontations qui structurent ces
conjonctures de mobilisations multisectorielles. Pour avoir du poids, il
convient de nouer des alliances avec les représentants d'autres secteurs
mobilisés ; or, ces sont toujours susceptibles de devenir
obsolètes sous l'effet de mobilisations et de regroupements concurrents.
De Gaulle, en ce sens, est loin d'être le seul à avoir «deux fers au feu»1 ;
on pourrait même ajouter que ceux qui restent sur une ligne immuable
durant le mois de mai vont être marginalisés s'il ne l'étaient pas au
départ de l'action ; n'ayant pu - ou voulu - s'allier avec d'autres, ils ne
pèseront pas sur le cours des choses, sauf - et en ce sens, c'est loin
d'être négligeable - comme repoussoirs ou menaces éventuelles : ce sera
le cas des communistes qui maintiendront tout au long de la crise - et
plus tard - leur dénonciation du coup de force, du putsch fasciste ou du
général factieux, appelant sans faiblir à un rassemblement de la
1. Pour reprendre l'expression de J.-P. Rioux dans La France de la IVe République..., op.
cit., p. 163.
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