Mutations des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille (1970-1990) - article ; n°67 ; vol.17, pg 129-155
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Mutations des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille (1970-1990) - article ; n°67 ; vol.17, pg 129-155

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Politix - Année 2004 - Volume 17 - Numéro 67 - Pages 129-155
he Tranformation of Clientelistic Resources and the Construction of Political Notability in Marseille (1970-1990) Cesare Mattina In Marseille, the clientelistic distribution of public employments and social housing between 1960 and 1980 represented a factor of political and social regulation in the city. However the decreasing of those traditional public resources in two last decades strongly weakened this kind of regulation. One of the consequences is the change in the characteristics of elected representatives' notability. The difficulties to answer to the electors who ask preferential treatments have reduced the prestige of notability. Notables' function and rule are progressively transformed into those of symbolic broker.
Mutations des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille (1970-1990) Cesare Mattina A Marseille, la distribution des ressources publiques, en particulier des emplois municipaux et des logements sociaux entre les années 1960 et 1980, à travers des canaux familiaux et clientélaires, a représenté un véritable facteur de régulation politique et sociale de la ville. Cependant le rétrécissement de ces ressources dans les deux dernières décennies a fortement remis en question les mécanismes de régulation sociale à travers la redistribution clientélaire des ressources. Les processus et les parcours de notabilisation des hommes politiques en ont été par conséquent affectés. L'incapacité (ou la moindre efficacité) à répondre aux demandes incessantes des électeurs en termes de services et de faveurs personnels a fini par amoindrir le prestige notabiliaire. Le rôle et la fonction de médiation symbolique du notable ont donc pris une plus grande importance.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
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Langue Français
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Cesare Mattina
Mutations des ressources clientélaires et construction des
notabilités politiques à Marseille (1970-1990)
In: Politix. Vol. 17, N°67. Troisième trimestre 2004. pp. 129-155.
Abstract
he Tranformation of Clientelistic Resources and the Construction of Political Notability in Marseille (1970-1990)
Cesare Mattina
In Marseille, the clientelistic distribution of public employments and social housing between 1960 and 1980 represented a factor
of political and social regulation in the city. However the decreasing of those traditional public resources in two last decades
strongly weakened this kind of regulation. One of the consequences is the change in the characteristics of elected
representatives' notability. The difficulties to answer to the electors who ask preferential treatments have reduced the prestige of
notability. Notables' function and rule are progressively transformed into those of "symbolic broker".
Résumé
Mutations des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille (1970-1990)
Cesare Mattina
A Marseille, la distribution des ressources publiques, en particulier des emplois municipaux et des logements sociaux entre les
années 1960 et 1980, à travers des canaux familiaux et clientélaires, a représenté un véritable facteur de régulation politique et
sociale de la ville. Cependant le rétrécissement de ces ressources dans les deux dernières décennies a fortement remis en
question les mécanismes de régulation sociale à travers la redistribution clientélaire des ressources. Les processus et les
parcours de notabilisation des hommes politiques en ont été par conséquent affectés. L'incapacité (ou la moindre efficacité) à
répondre aux demandes incessantes des électeurs en termes de services et de faveurs personnels a fini par amoindrir le
prestige notabiliaire. Le rôle et la fonction de médiation symbolique du notable ont donc pris une plus grande importance.
Citer ce document / Cite this document :
Mattina Cesare. Mutations des ressources clientélaires et construction des notabilités politiques à Marseille (1970-1990). In:
Politix. Vol. 17, N°67. Troisième trimestre 2004. pp. 129-155.
doi : 10.3406/polix.2004.1627
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2004_num_17_67_1627Mutations des ressources clientélaires
et construction des notabilités politiques
à Marseille (1970-1990)
Cesare Mäitina
Dans une grande partie de l'historiographie française, le notable a été
défini par son héritage familial et par sa position sociale à
l'intérieur d'une société locale. La domination politique du notable
découlait ainsi directement de sa domination sociale et économique sur un
territoire (le plus souvent un village ou une petite ville), l'élection ne faisant
que confirmer et légitimer cette domination1. D'un autre côté, la sociologie
des organisations a proposé une définition fonctionnelle du notable,
considéré comme le point de jonction entre la population locale et les agents
de l'Etat central2. Le notable a été envisagé dans ce cas en fonction de ses
capacités de tisser des relations avec les services étatiques en vue de la
défense des intérêts locaux3. En insistant sur la position sociale du notable et
sur sa fonction de relais « vertical » entre bureaucratie étatique et
population, ces types d'analyse ont laissé dans l'ombre deux éléments
1. Tudesq (A.), « Le concept de "notable" et les différentes dimensions de l'étude des notables »,
Cahiers de la Méditerranée, 47, 1993 ; Charle (C), « Légitimité en péril. Eléments pour une histoire
comparée des élites et de l'Etat en France et en Europe occidentale (XIXe-XXe siècles) », Actes de
la recherche en sciences sociales, 116-117, 1997.
2. Grémion (P.), Le pouvoir périphérique. Bureaucrates et notables dans le système politique français,
Paris, Le Seuil, 1976.
3. Worms (J.-P.), « Le préfet et ses notables », Sociologie du travail, 3, 1966.
Politix. Volume 17 - n° 67/2004, pages 129 à 155 Politix n° 67 130
influant lourdement sur les processus de notabilisation : les pratiques liées à
l'exercice du métier d'élu et l'inscription du notable dans des réseaux
relationnels, dans des environnements de contraintes et d'opportunités, au
sein d'une société localisée. Notre questionnement porte ici sur ces éléments.
Il ne s'agit pas tellement de s'interroger sur les raisons qui font qu'un
homme politique est ou devient un notable, mais plutôt sur la manière dont
la notabilité est alimentée et entretenue à travers l'exercice du métier
politique dans des territoires précis (quartiers, cités, circonscriptions,
secteurs urbains, etc.) ainsi que sur les modalités à travers lesquelles la
demande de services et de faveurs personnelles, adressée sans cesse par la
population vers les élus, influe sur l'exercice du métier politique et sur les
processus de la notabilisation. Les études historiques et la sociologie des
organisations apparaissent en outre plus adaptées à des contextes ruraux
qu'à des milieux urbains4. En revanche, dans des grandes villes telles que
celles que nous avons étudiées5, les stratégies et les parcours notabiliaires
s'insèrent souvent dans des structures partisanes et dans des machines
politiques municipales. Les ressources notabiliaires n'apparaissent pas
uniquement liées au prestige social, à la richesse économique et à la capacité
de nouer des relations avec les services de l'Etat. Elles dépendent aussi de la
capacité de s'assurer une carrière dans un parti et de la maîtrise, à l'intérieur
des collectivités locales, des leviers de la redistribution des biens publics
(emplois, logements sociaux, différentes allocations et subventions).
Afin d'analyser le processus de construction et d'entretien de la notabilité,
nous avons pris comme point d'observation privilégié un des aspects qui est
considéré comme typique de l'activité du notable : les pratiques d'échange
en relation avec la construction d'une clientèle politique. Notre
questionnement porte donc sur la façon dont les échanges clientélaires de
ressources à l'intérieur de divers cercles sociaux (groupe familial, cercles
d'amis ou de militants, électeurs, etc.) participent à la construction d'une
notabilité politique ainsi que sur la façon dont l'inscription des élus dans un
parti et leurs fonctions dans les institutions s'articulent avec les ressources
sociales (notoriété, prestige, etc.) qu'ils ont accumulées dans le cours de leur
carrière et qu'ils peuvent faire valoir dans les territoires au sein desquels ils
agissent. Notre étude a comme terrain la ville de Marseille dans la période
4. A propos de l'œuvre de Grémion, il a été par exemple remarqué que son « schéma ne
s'applique pas aux députés-maires, ni aux grandes villes, ni aux municipalités communistes ;
qu'il ne tient pas compte du pouvoir économique ; que son interprétation aussi convient
essentiellement à un espace départemental à dominante rurale » (cf. Mabileau (A.), « Les génies
invisibles du local. Faux-semblants et dynamiques de la décentralisation », Revue française de
science politique, 47 (3-4), 1997, p. 347).
5. Mattina (C), La régulation clientélaire. Relations de clientèle et gouvernement urbain à
Naples et à Marseille (1970-1980), Thèse pour le doctorat de science politique, IEP de Grenoble,
2003. Notabilités politiques à Marseille 131
comprise entre les années 1970 et les années 1990. Dans cette ville, la
distribution des ressources publiques (en particulier des emplois et des
logements sociaux) à travers des canaux familiaux et clientélaires a
représenté un véritable facteur de régulation politique et sociale à partir des
années I9606. La distribution prioritaire à certains individus et groupes
sociaux ou ethniques de ces biens a été un facteur souvent déterminant
d'ascension et d'intégration sociales. Contrairement aux hypothèses
culturalistes, les pratiques et les politiques clientélaires de redistribution
doivent être lues dans une optique institutionnelle. Le développement des
pratiques clientélaires n'est pas le produit de modèles comportementaux
figés inscrits dans une « culture » locale ; il est en étroite relation avec la
capacité des élus de disposer des ressources publiques et de les distribuer à
des segments de populations en quête d'ascension ou de consolidation de
leurs positions sociales. Le processus de notabilisation de nombreux élus
marseillais est dû à cette capacité du notable de s'ériger en relais essentiel
auprès des populations pour que les ressources publiques leur soient
destinées dans une logique particulière et personnalisée.
L'analyse de la construction d'une notabilité dans une société urbaine à
partir des pratiques clientélaires exige la prise en compte de trois facteurs.
Premièrement, la nécessité, consubstantielle au métier d'élu, d'entretenir et
d'élargir une clientèle politico-électorale, donc d'alimenter une notabilité à
travers des pratiques et des attitudes clientélaires. Deuxièmement,
l'inscription de l'élu dans un environnement de contraintes territoriales :
celles d'une demande sociale incessante d'ordre privé et particulier
provenant de son entourage et de la population localisée dans son quartier,
son canton, sa circonscription électorale, etc. Troisièmement, la capacité de
l'élu de distribuer des biens et des ressources rares aux différents groupes
sociaux et aux individus. Nous verrons que les transformations historiques
de cette capacité influent lourdement sur le métier d'élu et, par là, sur la
construction de la notabilité politique.
6. Je reprends dans cet article des éléments développés dans Mattina (G), La régulation
clientélaire..., op. cit. Les sources utilisées dans ce travail sont essentiellement de deux types : 1)
Des dossiers d'archives contemporaines obtenus suite à une dérogation. Ses dossiers
contiennent une grande quantité de courriers échangés entre des électeurs, des élus et des
techniciens du cabinet du maire de Marseille Ils témoignent clairement des pratiques de
recommandations, des services rendus et des logiques de redistribution clientélaires
particulièrement dans le domaine des emplois municipaux et des logements sociaux. 2) Une
série d'entretiens effectués entre 1999 et 2001 avec des élus de différents niveaux électifs dans le
but de comprendre leurs pratiques et leurs représentations face à aux sollicitations de leurs
électeurs. Politix n° 67 132
Métier d'élu et « clientélisation » des électeurs :
la notabilisation par les pratiques
« Quelqu'un qui s'occupe bien des gens et qui en plus réussit un peu ses
interventions est bien considéré. Un élu qui s'en fout, et qui tape en touche en
disant : "C'est pas à moi", honnêtement il est cuit7. »
En décrivant l'activité du notable français, Pierre Gremion avait déjà
remarqué que « l'immense majorité de ses interventions sont soit des
interventions portant au niveau des affaires de guichet (les personnes
physiques), soit des interventions ostentatoires destinées à affirmer son rôle
vis-à-vis de l'électorat8 ». Les démarches personnelles, les recommandations,
les « pistons », etc., font partie intégrante du métier d'élu. L'étude des
courriers adressés par des électeurs et des élus au cabinet du maire de
Marseille en vue de l'obtention d'un service ainsi que les entretiens avec des
hommes politiques mettent en lumière la dimension du phénomène. Que ce
soit dans les années 1970-1980 ou à une époque plus récente, les élus
marseillais reçoivent beaucoup de courriers et une grande quantité de
personnes les sollicite. A leurs permanences électorales ou dans les
différentes institutions dans lesquelles ils ont des mandats électifs, pendant
les visites de quartier et dans les différentes manifestations auxquelles ils
participent, ils sont constamment sollicités par des personnes venant leur
demander une aide, un emploi ou un logement HLM pour eux-mêmes ou
pour quelqu'un de leur famille. Même les élus qui, dans leurs discours et
dans leurs pratiques, sont le plus opposés aux démarches personnelles
savent qu'ils ne peuvent pas ignorer ou « snober » quelqu'un venant leur
demander une intervention. H est très rare qu'ils ne le reçoivent pas ou qu'ils
refusent de l'écouter.
Montrer sa disponibilité aux électeurs, les recevoir systématiquement lors
des permanences électorales, intervenir en leur faveur en écrivant des lettres
de recommandation, etc., tout cela représente pour beaucoup d'élus des
activités normales et courantes. La plupart des élus présentent ces activités
comme une contrainte dont, même s'ils le voulaient, ils ne pourraient pas se
défaire. Certains regrettent ces obligations et n'y voient pas d'alternative ;
d'autres les justifient au prisme du rôle social de l'élu. La fonction
d'« assistante sociale » ou d'« écrivain public », qu'ils mettent souvent en
avant pour qualifier certaines de leurs activités, sert à la fois à mettre en
évidence cette contrainte qui modifie sensiblement leur rôle et à valoriser
leur propre attitude d'écoute et de disponibilité. On retrouve là une véritable
7. Entretien avec un maire de secteur RPR à Marseille.
8. Gremion (P.), Le pouvoir périphérique. ..,op. cit., p. 236. Notabilités politiques à Marseille 133
« rhétorique du don de soi » et du sacrifice9, qui transparaît clairement dans
cet extrait d'entretien avec un conseiller général socialiste de Marseille :
« Les Marseillais, je crois, ils aiment bien le contact avec leur élu, la chaleur, je
dirais presque le paternalisme. Ils viennent voir leur élu un peu pour tout et
pour rien. Je crois qu'il faut savoir répondre présent, il faut savoir être
disponible, il faut savoir sacrifier beaucoup de choses, vie de famille, vie
professionnelle, vie associative, pour être à disposition des électeurs et des
habitants, je crois que c'est encore plus vrai à Marseille que dans d'autres
villes. [...] On est élu aussi pour ça, pour se mettre à l'écoute et à la
disposition des gens, c'est un sacrifice. C'est pas toujours facile d'écouter les
gens, de 9 heures du matin à 9 heures du soir, mais on est là pour ça. »
Pour répondre de manière systématique aux demandes privées et
personnelles, les élus sont obligés d'avoir une organisation performante.
Une députée socialiste - vice-présidente de la région Provence- Alpes-Côte-
d'Azur (PACA), conseillère municipale et conseillère d'arrondissement à
Marseille - dispose d'un bureau de permanence personnelle doté de moyens
humains importants. Le cumul des mandats locaux et nationaux lui permet
d'avoir une équipe élargie de permanents et de bénévoles, qui a la capacité
de répondre systématiquement aux demandes des citoyens. Tout courrier
est traité, toute personne qui demande un rendez-vous l'obtient assez
facilement. Une ligne de téléphone directe avec « votre député » permet un
accès simple et rapide à la permanence. Voici comment cette députée nous a
détaillé son organisation personnelle :
« Moi, j'ai cinq collaborateurs à plein temps : des collaborateurs qui dépendent
de l'Assemblée nationale, sous contrat officiel de l'Assemblée nationale. Puis,
j'ai des bénévoles en fonction de leurs compétences. J'ai une bénévole qui vient
tenir des permanences une fois par semaine pour les demandes de logement
parce qu'elle a des réseaux, etc. J'ai un bénévole sur le social, j'ai un bénévole en
matière sportive. Qu'est-ce que j'ai d'autre? J'en ai un ou deux en matière
d'éducation et en matière de femmes. Et ils tiennent des permanences. Il y a
plusieurs salles, donc, ils reçoivent à un jour fixe, à l'heure fixe, on leur prend
des rendez-vous. [...]. Quant aux autres, il y a bien sûr celle qui s'occupe
exclusivement de mon planning et des prises de rendez-vous et Dieu sait si c'est
un emploi à plein temps. Des filles, il y en a une, (plus une autre à mi-temps)
qui tape énormément de courriers, qui assure le suivi, qui fait le double des
dossiers, qui archive, etc. Il y a une qui est plus spécialement pointue sur les
relations avec l'Assemblée nationale et la culture; et j'ai mon directeur
territorial qui s'occupe de lancer le suivi des dossiers. Voilà. . . »
Les demandes pressantes et continues de la part des électeurs ont amené
plusieurs élus à instaurer au sein de leur permanence des structures stables
consacrées à la recherche d'emploi. Certains ont créé des associations ou des
9. Lefebvre (R.), « Etre maire à Roubaix. La prise de rôle d'un héritier », Politix, 38, 1997, p. 72. Politix n° 67 134
cellules spécialisées qui tiennent le rôle de véritables agences d'emploi. Ces
structures ont pour charge d'informer les électeurs sur les modalités des
épreuves des concours administratifs ainsi que de les mettre en relation avec
des entreprises privées susceptibles de les recruter. Un maire de secteur10
RPR - qui nous avoue n'avoir jamais pensé, avant d'être élu, devoir
s'occuper de questions d'emploi - nous raconte de quelle façon il s'est
organisé pour répondre à la demande :
« Moi, je m'occupe beaucoup d'emploi. Donc on a créé deux choses : d'abord,
une cellule emploi au niveau de la mairie de secteur qui permet
d'informatiser tous les CV, de conseiller les gens et de répondre rapidement
aux offres qu'on aurait par des entreprises privées ; et nous avons, dans notre
secteur municipal [...] créé la première maison de l'emploi. C'est une maison
de quartier dans laquelle ne siègent que des associations et des
administrations qui touchent à l'emploi. C'est une première à Marseille, et ça
a été chez nous. Alors, on a dans ces locaux une ANPE décentralisée, on a des
permanences de la Mission locale, des associations [...] qui s'occupent des
cadres en difficulté. Tout ça pour montrer, si vous voulez, que même si, dans
le cadre administratif pur de la loi PLM, les mairies de secteur n'ont pas de
compétences en matière d'emploi, on se donne les moyens de s'en occuper. »
Un autre élu, député-maire de secteur et membre à l'époque de l'entretien de
Démocratie libérale, qui a créé une association similaire, nous a décrit en ces
termes ses activités :
« J'ai créé une petite association [. . .] qui gère les demandes d'emploi des gens.
On a créé un petit système qui vient en aide aux gens en difficulté. Donc les
gens sont reçus et c'est hors de la mairie. D'ailleurs, c'est pas ici, c'est dans
mon bureau, dans ma permanence, parce que j'ai une permanence
personnelle depuis toujours. Donc là, cette association reçoit les gens, les
écoute. On organise par catégories socioprofessionnelles des groupes
d'individus et on envoie régulièrement des demandes à des entreprises, en
disant: "Voilà, nous disposons de chaudronniers, de..." Voilà. Eux, ils ont
l'inventaire des demandeurs dans leur spécialité et on a comme ça des
résultats qui ne sont pas négligeables. Mais c'est une entreprise bénévole [...].
On fait comme l'ANPE, on envoie les listes de demandeurs d'emploi
systématiquement sur les grandes entreprises de la région. Il y en a où je
connais ; j'en connais pas beaucoup, eh. . . Mais, si je sais qu'à tel endroit on
fait telle chose, régulièrement, tous les trimestres, on envoie des listes de
candidatures. Il s'avère qu'après, finalement, ça fidélise les chefs d'entreprise
ou les directeurs des ressources humaines qui, des fois, nous appellent pour
dire : "Tiens ! Est-ce que vous n'auriez pas un électromécanicien", ou des
choses comme ça. »
10. La mairie de secteur regroupe à Marseille deux arrondissements. Il y a à Marseille huit
mairies de secteur pour les seize arrondissements de la commune. Notabilités politiques à Marseille 135
Ces deux exemples illustrent la manière dont l'activité de réponse
systématique à la demande privée et personnelle influence fortement les
caractéristiques de l'articulation entre le bureau de permanence de l'élu et
son mandat institutionnel (local et/ou national). Les demandes d'emploi
que l'élu reçoit à sa permanence institutionnelle (à la mairie de secteur dans
le premier cas, à la mairie de secteur et au conseil général dans le second)
sont transmises aux associations parallèles créées à l'initiative de ces mêmes
élus. Ainsi, en ce qui concerne le député-maire de secteur, les demandes
d'emploi recueillies dans les institutions sont transmises à une association
strictement liée à l'élu, qui n'est rien moins qu'une émanation de son bureau
de permanence électorale. Permanents, salariés et bénévoles traitent
systématiquement les problèmes et essayent de trouver des emplois pour les
demandeurs. Dans le cas du maire de secteur RPR, il n'y a même aucune
séparation apparente entre son rôle institutionnel et son activité de réponse à
la demande privée et personnelle des électeurs. La création d'une « cellule-
emploi» auprès de la mairie d'arrondissement répond à l'exigence
d'institutionnaliser ce type d'activité et de l'insérer dans un cadre d'action
publique en lien avec d'autres institutions s'occupant des mêmes problèmes
liés à l'emploi (Mission locale, ANPE). L'institutionnalisation de cette
activité d'insertion sert en effet à pallier l'absence de compétence des mairies
de secteur en matière d'emploi. Face à la demande pressante de la
population, les élus ont jeu facile à justifier la création de structures qui sont
de facto illégitimes si l'on s'en tient aux attributions des mairies. Leur
problème est de réussir à s'imputer le mérite d'une démarche en matière
d'emploi. Même la demande d'emploi adressée de manière générique à la
mairie doit donc pouvoir être rapportée à une action personnelle du maire
en tant que leader politique.
L'attitude de disponibilité et la réponse systématisée aux demandes
personnelles et privées s'accordent bien avec une rhétorique, de plus en plus
présente dans le discours de beaucoup d'élus, de la présence « sur le
terrain » et de la valeur de la « proximité ». Certains parlementaires ne se
limitent pas uniquement dans ce domaine à leur propre circonscription ; ils
répondent aux demandes provenant de tous les arrondissements de
Marseille ou même des communes avoisinantes. Le bruit peut se répandre
facilement : on sait qu'un député reçoit convenablement, qu'il écoute les
gens et qu'il arrive même à obtenir des résultats. Et le public afflue aux
permanences. L'action de certains élus ne se limite pas au traitement de la
demande reçue de la part de la population ; elle peut aller jusqu'à stimuler
cette demande et à la rechercher, comme le montre par exemple l'action
envers les communautés ethniques et religieuses de Marseille qu'une
députée socialiste de la ville nous a décrite en ces termes :
« J'ai des très bons rapports avec les communautés [. . .] parce que je visite tous
les cultes. D'abord, j'ai toujours été passionnée par les religions, d'une
manière générale [...]. En conséquence, moi, le dimanche ou le samedi, je fais Politix n° 67 136
tous les cultes ; je fais les mosquées, tous les cultes protestants, je fais toutes
les fêtes. Moi, chez eux, je me sens chez moi et ils peuvent se sentir chez eux
chez moi. Je trouve ça très intéressant et je pense qu'il est important de
prendre du temps à rencontrer les gens dans leur prière et de voir comment
ils pratiquent, d'abord. . . Parce que l'élu a du temps, les gens ont du temps, et
puis on se voit avec un regard différent et de temps en temps en dehors de la
semaine, c'est plutôt agréable. Et puis, comme les gens sont plutôt repliés sur
eux-mêmes, c'est une façon de voir comment ils considèrent la foi, la
solidarité, etc. ; et puis, comme ils ne sortent pas, parce que souvent on est
enfermé aussi, je vais vers eux. Donc, il est important aussi d'aller vers eux,
parce que ces gens-là ils ne viendraient pas aux permanences. Ces gens, vous
ne les verrez pas dans la rue forcément [...]. Moi, j'ai trois pagodes
bouddhistes, les trois pagodes bouddhistes de Marseille sont chez moi ; ils
n'avaient jamais vu un élu de leur vie, eh. Ah, jamais, jamais un élu est allé les
rencontrer, je suis la première. . . »
La recherche et la stimulation de la demande sociale, la réponse
systématique à ce type de demande, sont autant d'éléments qui révèlent
chez certains élus une attitude de « clientélisation des électeurs ». La
clientélisation est la mise en œuvre de la part d'un élu d'un ensemble de
comportements et de stratégies destinés à afficher une grande disponibilité
vis-à-vis des électeurs et à répondre à leurs demandes d'aide concernant des
questions privées et personnelles (obtention d'un emploi ou d'un logement
social, promotion ou mutation, aide administrative, etc.). L'objectif d'une
telle clientélisation est de fidéliser les électeurs : l'élu cherche à créer les
conditions pour construire avec chaque électeur un rapport constant et
répété dans le temps, fait d'échanges de biens et de services (symboliques et
matériels), fondé sur la confiance, l'interconnaissance, parfois sur l'amitié.
La clientélisation, la recherche d'un rapport répété dans le temps avec des
électeurs à travers des échanges de ressources est un des éléments
fondamentaux du processus qui alimente et soutient la notoriété et la
notabilité d'un élu.
Les contraintes socio-spatiales de la notabilité :
l'élu face à la demande privée et personnelle
A l'instar de beaucoup d'autres activités de l'élu, celle qui consiste à
répondre aux demandes privées et personnelles n'est aucunement separable
de son souci de réélection11. Cependant, les intérêts qu'il défend lorsqu'il
11. A propos des maires français, il a été remarqué que « le travail de mobilisation ne s'effectue
pas uniquement durant la période électorale précédant les élections mais bien avant. Les élus
municipaux et ceux qui aspirent à le redevenir travaillent à se forger sans cesse des réseaux de
consolidation et des clientèles durables qui leur permettent plus aisément d'emporter la victoire
lors du prochain scrutin et de continuer à jouer » (Le Bohec (].), « Le travail de mobilisation Notabilités politiques a Marseille 137
rend un service à l'un de ses proches, à un ami ou à un électeur ne sont pas
non plus séparables de ses intérêts affectifs et symboliques à satisfaire les
demandes qui lui sont adressées. Si les théories de la professionnalisation
politique12 et celles qui assimilent les élus à des « entrepreneurs
politiques13 » ont le mérite de saisir des processus de longue durée et de
dévoiler les intérêts matériels des élus, elles finissent par négliger d'autres
aspects, en particulier l'influence de l'environnement dans lequel ils
agissent. L'analyse de la construction d'une clientèle politique demande en
effet une analyse localisée du politique14 : la prise en compte conjointe de
l'action d'un élu et de sa position dans un contexte socio-spatial et historique
caractérisé par des contraintes et des opportunités.
Les territoires de la notabilité : la famille Guerini et le quartier du Panier
Quand on observe de près la scène politique marseillaise, on ne peut qu'être
frappé de voir la quantité de familles - essentiellement socialistes - dont les
membres font de la politique et occupent, depuis plusieurs générations, des
charges électives. Sylvie Andrieux, jeune députée socialiste est la fille
d'Antoine Andrieux, ancien adjoint de Gaston Defferre et leader
d'envergure de la SFIO puis du PS. Christophe Masse, élu député en 2002 et
conseiller général de Marseille, est le quatrième élu consécutif de la famille
Masse après marias (encore aujourd'hui conseiller général). Jean et un autre
Marius, tous deux conseillers généraux avant la seconde guerre mondiale.
Dans le seizième canton de Marseille, nous en sommes à la troisième
génération de conseillers généraux socialistes appartenant à la famille
Weygand (Félix ayant succédé à son père Lucien, lequel avait pris la suite de
son père également prénommé Félix). Le poids politique et l'importance
historique de ces familles soulèvent des questions quant aux relations entre
les parcours notabiliaires, les modalités de construction des clientèles
politiques et les milieux partisans (notamment celui du socialisme
marseillais) localisées dans des territoires électoraux et sociaux (cantons,
secteurs municipaux et quartiers).
L'exemple que nous allons évoquer ici est celui de l'actuel président du
Conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guerini et de sa famille,
électorale et de dénégation de leur intérêt effectué par les maires », in Fontaine (J.) Le Bart (C),
dir., Le métier d'élu local, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 191).
12. Offerlé (M.), « Professions et profession politique », in Offerlé (M.), dir., La profession
politique. XIXe-XXe siècles, Paris, Belin, 1999 ; Gaxie (D.)/ La démocratie représentative, Paris,
Montchrestien, 1993.
13. Garraud (P.), Profession : homme politique, Paris, L'Harmattan, 1989.
14. Briquet (J.-L.), Sawicki (F.), « L'analyse localisée du politique. Lieux de recherche ou
recherche de lieux ? », Politix, 7-8, 1989.

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