Paroles publiques et figures du public en France dans la première partie du XVIIe siècle - article ; n°26 ; vol.7, pg 51-66
17 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Paroles publiques et figures du public en France dans la première partie du XVIIe siècle - article ; n°26 ; vol.7, pg 51-66

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
17 pages
Français

Description

Politix - Année 1994 - Volume 7 - Numéro 26 - Pages 51-66
Public discourse and forms of the public in France during the first part of the 17th Century.
Hélène Merlin. [51-66]
During the 17th Century, the absolutist structure of the power is consolidated in France, and, according to R. Koselleck, this structure is based on the dissociation between the public and the private. Les Belles Lettres, a public activity of the private, is in a position to break this rational division of things : by publishing the private and by projecting the public into a number of representations, the «literary- activity separates itself from the private and the public sphere but at the very moment when these two spheres are dissociated : the literary activity accompanies and help this dissociation, producing a form of the public which is both part of this new socio-political configuration and of the old model of the political body.
Paroles publiques et figures du public en France dans la première partie du XVTIe siècle.
Hélène Merlin. [51-66]
Le XVIIe siècle voit en France se consolider la structure absolutiste du pouvoir dont R. Koselleck a montré qu'elle repose sur la scission du public et du particulier. Les Belles Lettres, activité publique du particulier, se trouvent en position de perturber ce partage rationnel : en publiant le particulier, en projetant le public dans des représentations variées, l'activité 'littéraire» se détache et de la sphère privée et de la sphère publique mais de façon contemporaine à leur scission même, c'est-à-dire en l'accompagnant et en la travaillant, pour produire une figure du public qui tient à la fois de la nouvelle configuration socio-politique et de l'ancien modèle du corps politique.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1994
Nombre de lectures 35
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Hélène Merlin
Paroles publiques et figures du public en France dans la
première partie du XVIIe siècle
In: Politix. Vol. 7, N°26. Deuxième trimestre 1994. pp. 51-66.
Abstract
Public discourse and forms of the public in France during the first part of the 17th Century.
Hélène Merlin. [51-66]
During the 17th Century, the absolutist structure of the power is consolidated in France, and, according to R. Koselleck, this
structure is based on the dissociation between the public and the private. Les Belles Lettres, a public activity of the private, is in a
position to break this rational division of things : by publishing the private and by projecting the public into a number of
representations, the «literary- activity separates itself from the private and the public sphere but at the very moment when these
two spheres are dissociated : the literary activity accompanies and help this dissociation, producing a form of the public which is
both part of this new socio-political configuration and of the old model of the political body.
Résumé
Paroles publiques et figures du public en France dans la première partie du XVTIe siècle.
Hélène Merlin. [51-66]
Le XVIIe siècle voit en France se consolider la structure absolutiste du pouvoir dont R. Koselleck a montré qu'elle repose sur la
scission du public et du particulier. Les Belles Lettres, activité publique du particulier, se trouvent en position de perturber ce
partage rationnel : en publiant le particulier, en projetant le public dans des représentations variées, l'activité 'littéraire» se
détache et de la sphère privée et de la sphère publique mais de façon contemporaine à leur scission même, c'est-à-dire en
l'accompagnant et en la travaillant, pour produire une figure du public qui tient à la fois de la nouvelle configuration socio-politique
et de l'ancien modèle du corps politique.
Citer ce document / Cite this document :
Merlin Hélène. Paroles publiques et figures du public en France dans la première partie du XVIIe siècle. In: Politix. Vol. 7, N°26.
Deuxième trimestre 1994. pp. 51-66.
doi : 10.3406/polix.1994.1841
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1994_num_7_26_1841Paroles publiques et figures du public
en France dans la première partie du XVIIe siècle
Hélène Merlin
Université de Flandres-Artois
TOUTES SORTES DE QUESTIONS traversent aujourd'hui la réflexion sur
l'espace public, sous la forme d'une inquiétude à la fois politique et
théorique : si d'un côté la démocratie de masse a affecté la nature de
l'opinion publique, si de l'autre les collusions de la scène politique et de
la scène médiatique a provoqué une crise générale de la représentation, si
l'usage de la télévision implique à la fois l'extension maximale de l'horizon du
commun et le repli parallèle sur les plus étroites préoccupations du propre, si
enfin de façon générale le lien social apparaît considérablement fragilisé à la
fois par la crise économique et l'absence de projet politique capable de
susciter adhésion et débat, peut-on encore penser ces phénomènes qui
affectent nos sociétés à partir du «concept normatif» de V espace public tel que
J. Habermas l'a dégagé dans son livre majeur, L'espace public. Archéologie de
la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise1 ?
Vaste problème, que je ne prétends pas résoudre ici. Je partirai cependant
d'un constat : même si toutes sortes d'analyses en ont renouvelé l'approche, le
XVIIIe siècle reste une référence obligée pour toute réflexion menée sur le
public, comme si quelque chose de décisif et d'originel se nouait là pour notre
modernité — comme si le siècle des Lumières fournissait le chantier définitif
de toutes les questions possibles concernant à la fois les modalités de
formation d'une opinion publique fondée sur une éthique de la discussion et
de la publicité et les mises en scène ou les modes d'apparition de la
communauté.
Il est notamment frappant de constater à quel point le XVIIe siècle français est
ignoré par cette réflexion, sauf à le considérer comme un moment-étape dans
le processus de genèse de la sphère publique bourgeoise. Deux textes
fondateurs autorisent cette perspective : Le règne de la critique de Reinhardt
Koselleck2 et le livre de Jürgen Habermas, déjà mentionné. Dans Le règne de
la critique, R. Koselleck a montré comment les guerres civiles de religion
avaient débouché sur une solution politique de compromis, la solution
absolutiste qui, réservant au souverain le monopole de la décision politique,
décharge les sujets de toute responsabilité à l'égard de l'État et exige d'eux
désormais une obéissance passive et extérieure qui n'engage pas leur
conscience ; en retour, le souverain leur concède la liberté d'opinion :
«L'homme se coupe en deux : une moitié privée et une moitié publique ; les
1. Habermas (J.), L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la
société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.
2. Koselleck (R.), Le règne de la critique, Paris, Minuit, 1979-
Politix, n°26, 1994, pages 51 à 66 51 Hélène Merlin
actions et les actes sont soumis sans exception à la loi de l'État, la conviction
est libre, in secret free»1 .
Au XVIIIe siècle, «la morale qui aspire à la politique sera le grand thème du
XVIIIe siècle»2 et la conscience privée réinvestira le public dans l'oubli des
conditions historiques qui avaient rendu nécessaire une telle dichotomie.
Analyse capitale. En insistant sur la logique du secret développée par la
scission du public et du particulier — secret de la décision politique, secret de
la conscience privée — elle semble toutefois induire l'idée selon laquelle il ne
saurait y avoir au XVIIe siècle ni parole publique — parole dotée d'une
fonction publique — ni évidemment figure de public.
L'espace public renforce cette perspective. J. Habermas y analyse en effet les
facteurs socio-historiques qui font émerger la «sphère publique bourgeoise» au
XVIIIe siècle par différenciation de «la sphère publique de représentation». En
opposant à l'Etat l'ensemble de leurs intérêts communs, les personnes privées
ouvrent un espace de communication par lequel, dans un mouvement auto-
réflexif, elles se posent comme public capable d'exprimer, par le libre usage
unificateur de leur raison, une opinion publique transcendant les différences et
les différends particuliers.
Dans l'analyse de J. Habermas, la «sphère publique de représentation»
apparaît essentiellement comme le négatif de la sphère publique bourgeoise :
simulacre ou mystification, elle sert essentiellement à manifester et à légitimer
l'autorité. Elle vaut en quelque sorte comme un pseudo-fondement : «Cette
sphère publique structurée par la représentation ne se constitue pas tel un
domaine social, comme la sphère de ce qui est public : au contraire, si l'on
peut encore y appliquer ce terme, c'est qu'elle joue, à peu de choses près, le
rôle d'être signe caractéristique d'un statut [...]. Cette sphère publique
représentative [...] est liée à l'existence concrète du seigneur, et [...] donne à
son autorité une certaine aura»3.
Or cette notion de «sphère publique de représentation»4 pose autant de
problèmes qu'elle en résout : pour Habermas, malgré des réaménagements
notables, elle semble s'étendre du Moyen Âge au XVIIe siècle. Sous Louis XIV,
avec l'institution de la Cour, écrit même Habermas, «les grandes lignes de la
sphère publique fondée sur la représentation ne se contentent pas d'être
simplement conservées, elles ressortent même davantage et plus nettement»^.
Tout se passe comme si le constat d'un défaut (la «sphère publique de
représentation» manque de tout ce qui apparaît comme les caractéristiques
non seulement positives mais indispensables de la «sphère publique
bourgeoise») suffisait à identifier des rapports au politique et à la
représentation publique pourtant forts différents voire opposés : ainsi,
1. Koselleck (R.), Le règne de la critique, op. cit., p. 31
2. Ibid., p. 32
3. Habermas (J.), L'espace public. .., op. cit., p. 19-
4. Dans la préface de la 17e édition allemande de L'espace public, J. Habermas reconsidère son
analyse à partir des recherches ou critiques ultérieures à sa rédaction, sans pour autant revenir à
l'analyse de la «sphère publique de représentation- tout en maintenant la notion ("L'Espace
public, trente ans après», Quaderni, n°18, automne 1992.
5. Habermas (J.), L'espace public..., op. cit., p. 21.
52 Paroles publiques et figures du public
contrairement à R. Koselleck, J. Habermas néglige la rupture des guerres de
religion. Téléologique, son analyse échoue à capter, non seulement la
complexité d'un passage, mais aussi l'importance d'une conscience aiguë
(mais qui n'est pas une conscience critique au sens des Lumières), à la fois
confuse et agissante, de ce passage entre un avant et un après comme d'un
problème crucial du présent historique.
En effet, ni l'analyse d'Habermas, ni vraiment celle de Koselleck ne laissent
entrevoir que la question du public est centrale au XVIIe siècle, et qu'elle l'est
véritablement comme question : non pas tant débattue de façon frontale
qu'abordée constamment comme ce sur quoi butent ou s'appuient les
pratiques sociales et tout particulièrement les pratiques d'écriture. Et si elle est
centrale, c'est en effet à cause de cette mutation décisive dans le rapport entre
particulier et public, qu'a accélérée la crise ouverte par les guerres de religion.
Mais cette mutation est encore hautement problématique. Les contemporains
ont conscience qu'elle témoigne d'une rupture dans le public : pour le
déplorer ou au contraire pour le justifier, plus généralement pour réussir à y
agir, à y inscrire des pratiques. Les contemporains évaluent ce présent
bouleversé par rapport à un modèle, celui du corps politique et mystique.
Qu'ils le projettent dans un passé mythifié ou le renvoient ironiquement dans
le ciel des Idées, ce modèle hante leur réflexion, il leur sert à réfléchir leur
présent. Cette co-présence d'un modèle passé ou défaillant et d'un réel
problématique interdit de poser, dans sa permanence, une seule «sphère
publique de représentation» : elle indique que différentes conceptions du
public (de la respublica, de l'État) entrent en concurrence à la fois reflexive et
pratique.
Si, en France, la question du rapport critique entre public et particulier se
trouve agitée dès les guerres de religion, c'est parce qu'elles ont fini par
apparaître comme le signe et le résultat d'un dérèglement irréversible du
modèle ontologique du corps politique, puisque chaque parti, chaque
particulier, en se battant par «zèle» pour le bien public, en inversait la fin, le
but, et désagrégeait le corps politique en le livrant aux violences insensées des
luttes intestines et aux appétits dissolvants des particuliers. L'idée finira par
prévaloir que le modèle ontologique, où tout particulier se définissait dans sa
consécration entière au public, ne peut plus être restauré — que son
dérèglement l'a invalidé. D'où la «solution absolutiste» : la stricte obéissance
extérieure que les sujets désormais vont devoir à l'État n'implique aucune
participation ontologique au politique.
Or, cette désimbrication, cette désincorporation, implique aussi une nouvelle
scène ou scénographie du politique. Scène dédoublée, paradoxale, marquée
par une dissociation complexe : si le Prince détient désormais le monopole
de la décision politique, celle-ci se prend dans le secret du cabinet. Les sujets
n'ont aucun droit de regard sur ce nouvel espace du politique. Mais ils
disposent d'un espace particulier propre : c'est le lieu emblématique du
cabinet particulier. Ainsi se font face, mais à l'aveugle, comme offrant l'un à
l'autre leurs murs aveugles, cabinets des particuliers et cabinet du Prince, sans
communiquer, sans représentation commune. Parallèlement, l'espace public,
(l'espace des représentations communes) est vidé de toute substance : il est
devenu l'espace des «cérémonies extérieures», des représentations illusoires
53 .
:
Hélène Merlin
d'un corps politique en trompe-l'œil. Le peuple-public est devenu à la fois
spectateur-acteur du faux et objet inconscient du gouvernement politique1. De
même, on assiste à l'interdit de l'éloquence publique, à l'exclusion de
l'éloquence encomiastique (discours de louange) : en ce sens, il n'est plus, à
un premier degré d'analyse, de parole publique. Voici comment en 1590
Guillaume du Vair, projetant les guerres de religion dans un temps plus
logique qu'historique, expose nostalgiquement la situation, qui prive
d'orateurs-acteurs historiques :
«Notre État français a dès sa naissance été gouverné par les Rois, la puissance
souveraine desquels ayant tiré à soi l'autorité du gouvernement, nous a à la
vérité délivré des misères, calamités et confusions qui sont ordinairement es États
populaires ; mais nous a aussi privés de l'exercice que pouvaient avoir les
braves esprits [...]. Car le Prince dévouant ses veilles et son soin à notre salut, et
se mettant comme en continuelle garde pour nous, a alenti le cours de nos
esprits et les a comme relégués au loin et à la conduite de leurs familles
particulières»2
Comment maintenir l'éloquence et la liberté dont elle est le signe si aucune
scène publique ne lui correspond plus ? Guillaume du Vair préconise une
imitation des anciens qui est une participation différée à leur vertu :
•II nous faut si nous aspirons de parvenir à quelque gloire [...] hanter avec les
morts, et bien que la face de leur éloquence, comme ensevelie dans leurs livres,
soit destituée de l'action et du mouvement qui l'animaient, retirer de mortes
effigies et comme des statues de leurs tombeaux les plus beaux traits de leur
science. Et par les charmes de l'amour de leur vertu, évoquer à nous les grands et
puissants génies qui ont heureusement et glorieusement conduit leurs esprits
jusques au solstice de l'Éloquence»^.
Se représentant imaginairement sur une scène publique inactuelle, l'homme
de lettres plie à son usage particulier, c'est-à-dire pour un exercice non
politique, non public, des paroles initialement publiques, des actions
publiques d'un passé exemplaire où chacun était membre organique du corps
politique. Mais cet usage particulier/présent de paroles publiques/passées
donne lieu à une publication : celle du livre. Aussi rationnel qu'apparaisse le
modèle de la scission du particulier et du public dégagé à juste titre par R.
Koselleck, la pratique «littéraire» s'est donc trouvée, par son histoire, ses
références et ses conditions même d'existence, en mesure de le perturber,
voire le contester. La publication-représentation littéraire a permis de faire
durer, à travers références et débats incessants, une idée ou même une forme
de public dans l'espace des particuliers, par lesquelles la personne fictive d'un
public littéraire a pu finir par se dégager. Avant de donner quelques exemples
des mécanismes complexes qui ont pu susciter une telle figure, il faut se
souvenir en effet que le mot de public au XVIIe siècle ne désigne pas ce que
1. J. Habermas fait donc l'amalgame entre deux ordres de visibilité publique, que les
contemporains distinguent absolument l'un, manifestant l'être du public, fait de l'espace des
signes un espace ontologique ; l'autre renvoie les signes à un vouloir-dire artiste qui cherche à
maintenir la fiction du corps politique comme fiction nécessaire au peuple — c'est-à-dire
nécessaire à la cohésion de la communauté politique : l'espace des signes est un espace
d'institution.
2. Du Vair (G.), De l'éloquence française , in Les Œuvres, Genève, Balthazard l'Abbé, 1610, p. 639-
640.
3. Ibid., p. 648.
54 Paroles publiques et figures du public
nous entendons aujourd'hui par public, mais renvoie au paradigme entier (et
jusqu'aux guerres de religion, insécable) de la respublica : il signifie tout à la
fois peuple, État, domaine public et même bien public ; il ne signifie ni le
destinataire collectif d'une œuvre ni le Sujet critique source d'une opinion
publique rationnelle1.
En l624 paraît le premier recueil des Lettres de Balzac. La postface de La
Motte Aigron situe toute l'ambiguïté de leur publication et de leur enjeu, à la
fois contournement et confirmation de cette scission absolutiste du public et
du particulier. Tout d'abord, dit-il en se livrant au même constat que Du Vair,
le genre de la lettre est imposé par l'interdit du débat politique, interdit qui
induit l'abandon de la grande éloquence deliberative :
«Nous ne sommes en ce temps-là, où l'on accusait publiquement le
gouvernement de l'État, et que les orateurs faisaient rendre compte de leur
charge aux lieutenants généraux des armées, et [...] par conséquent il n'y a plus
moyen d'être éloquent de cette sorte»2.
Le genre de la lettre n'est pas pour autant par nature inférieur aux actions
publiques ■.
«Véritablement c'est se tromper que de croire que les grands sujets doivent être
bannis de toutes les lettres ; que l'éloquence même n'y doive paraître que
lâchement, et que la majesté des deux soit seulement réservée pour les chaires et
les harangues, tout de même certes que si la vaillance ne se montrait que dans
les batailles, et qu'aux combats de seul à seul elle fût inutile pour avoir moins de
témoins, et être moins regardée»5.
Il s'agit donc, comme pour G. du Vair, d'un déplacement : mais, au lieu de
«hanter avec les morts», c'est-à-dire de transporter en représentation sa
personne particulière sur une scène publique passée, les Lettres de Balzac
inventent une nouvelle scène, de moindre visibilité, certes, mais non de
moindre poids, telle qu'elle capte toute la valeur de l'éloquence publique dans
l'échange particulier. Car quoique fiction d'une communication familière, les
lettres de Balzac s'adressent pour la plupart à des personnages publics et La
Motte Aigron poursuit :
«Et qui pourrait douter que Cicéron ayant à haranguer en particulier devant César
après le changement de la République, n'appréhendât davantage [...] que s'il
n'eût dû avoir à faire qu'à cette bête à cent têtes qu'il avait menée si souvent à sa
fantaisie» ^.
Et VApologie pour M. de Balzac (1627) ira jusqu'à justifier l'entreprise en ces
termes :
«II n'a tenu qu'à la fortune que ce qu'on appelle lettres n'ait été harangue ou
discours d'État»5.
1. Je me permets, sur cette question de renvoyer à mon livre, Le public dans les Lettres. Histoire
d'un transfert (à paraître aux éditions des Belles Lettres).
2. Guez de Balzac (J.-L), Les premières Lettres. 1618-1627, édition critique par H. Bibas et K. T.
Butler, Paris, Droz, 1933, vol. 1, p. 238.
3. Ibid.
4. Ibid., p. 241.
5. Ogier (F.), Apologie pour M. de Balzac, Paris, 1627.
55 Hélène Merlin
En vertu de la scission du public et du particulier, la fortune, la conjoncture
historique, interdisent le «discours d'État». Celui-ci vient se glisser, transformé,
dans l'échange particulier, si bien qu'à lui seul l'échange particulier peut
prétendre valoir pour le public — peut prétendre le représenter.
De fait, cette mise en avant du particulier — à la fois comme personne et
comme catégorie — et sa prétention à absorber à lui seul le public % justifié,
lors de la longue querelle qui suivit la publication des Lettres, le surnom de
«Narcisse» donné à Balzac par ses adversaires, et l'on peut mesurer le
scandale de cette position d'énonciation en comparant par exemple les
propos de la postface de La Motte Aigron avec l'avertissement du libraire au
lecteur placée en tête de l'un des textes hostiles aux Lettres, les Lettres de
Phyllarque à Ariste. Cet avertissement développe une fiction qui dramatise —
pour la justifier — la publication du texte en la faisant résulter, non de la
décision particulière de son auteur, mais au contraire, à l'insu de ce dernier,
de l'avis convergeant d'un certain nombre de lecteurs : rencontrant chez le
libraire Ariste qui leur lit les lettres de Phyllarque, ils se trouvent ainsi placés
par hasard en position de premiers récepteurs du texte et peuvent figurer
des membres exemplaires du corps politique, incarnant de façon totalement
désintéressée le public — le bien public de la chose publique :
«Mais enfin, Ariste s'étant laissé vaincre aux raisons et aux prières de ses amis,
s'obligea de parole de mettre toutes les lettres qu'il avait reçues jusques alors
entre mes mains pour en faire un présent au public, se promettant de satisfaire à
l'auteur, à qui il aimait mieux demander pardon de la faute que non pas la
permission de la faire, sachant que Phyllarque ne pourrait trouver bon que ses
écrits fussent publiés, qu'après qu'il n'y aurait plus moyen de les tenir renfermés
dedans une étude»1.
Cette préface ne fait que reprendre, en les radicalisant de façon polémique, les
topoï habituels des pièces liminaires : s'il y a bien, ici publication du texte, ce
n'est pas simplement parce qu'il est divulgué, diffusé. C'est parce qu'il devient
public, utile à tous, fait pour le bien public. Seule l'intervention d'un tiers
garantit que l'auteur particulier ne publie pas pour sa propre gloire, pour
«éblouir» plutôt que pour «publier». Il s'agit souvent d'un ami qui, lui aussi
lecteur accidentel, vient supplier l'auteur de «donner au public» ce qui jusque
là n'était conçu que pour son usage particulier. Dans l'avertissement
précédent, l'auteur particulier n'est pas même persuadé : il est quasiment volé.
Entièrement sacrifié à l'idée prééminente du public, il consentira d'autant
plus, dans l'après-coup, à l'avoir servi qu'il n'aura jamais été interpellé comme
particulier mais d'emblée et par l'intermédiaire de membres du public, ravi à
lui-même, c'est-à-dire considéré uniquement comme membre de ce public.
Pour les Lettres de Phyllarque à Ariste, le modèle sur lequel repose la
destination textuelle est celui du corps mystique : la scission absolutiste du
public et du particulier est ignorée.
Si l'on voulait résumer la querelle des Lettres en effet, on pourrait dire qu'elles
furent attaquées en vertu de tout ce qu'elles révélaient du démembrement du
corps mystique : certes, affirme La Motte Aigron en substance, les Lettres se
tiennent, à plus d'un titre, à la frontière du public et du particulier, comme
pour maintenir une perspective de communication entre les deux cabinets,
1. Lettres de Phyllarque â Ariste, Paris, N. Buon, 1627, p. 8-9-
56 Paroles publiques et figures du public
cabinet du Prince et cabinet des particuliers, en freiner la séparation. Mais en
entremêlant des sujets particuliers aux figures du public, elles décomposent le
public, brouillent ses enjeux, dissolvent sa réalité ontologique. On peut
comprendre pourquoi Richelieu — l'un des destinataires des Lettres, le plus
prestigieux, le plus public — a pu soutenir l'entreprise de ¥>2\z2lQ : désacralisant
la parole publique1 — c'est-à-dire la faisant passer du côté du jeu d'écriture — ,
les Lettres peuvent servir à divertir les particuliers d'un désir de participation
au public, car elles focalisent leur intérêt sur le jeu littéraire tout en leur
laissant le plaisir illusoire, non de participer, mais de regarder quelque chose
du public se refléter dans le particulier. En ce sens, elles accompagnent
activement le processus absolutiste de scission du public et du particulier.
Pourtant, si l'on suit à la fois la carrière de Balzac et certaines de ses
réflexions, les choses apparaissent beaucoup moins simples, et l'imbrication
du public et du particulier moins servir la scission que s'en servir pour glisser
une action publique véritablement publique dans les interstices de l'éloquence
particulière.
Les textes de Balzac font en effet valoir, de façon éparse, l'existence ou même
la nécessité d'une pratique de la dissimulation qui s'appuie notamment sur les
catégories du public et du particulier. C'est dans La Conversation des Romains
que l'on trouve l'exposé le plus clair et le plus rigoureux de cette logique, qui
permet de soupçonner une véritable rhétorique de la dissimulation inversant
la contrainte du retrait dans le particulier en avancée à couvert dans le public.
La Conversation des Romains est la seconde dissertation d'un ensemble de
trois discours consacrés aux Romains et adressés à Mme de Rambouillet, parus
en 1644. La première, intitulée Le Romain, présente, sur le mode anhistorique,
non pas des Romains particuliers mais le modèle commun à tout Romain, le
Romain comme exemple même du citoyen et surtout du chef au sein d'un
corps politique parfaitement unifié : le Romain y est donc décrit comme lui-
même un, représentant exemplairement l'exemplarité du Tout — bref, comme
membre exemplaire d'une respublica conçue comme corps mystique. Mais La
Conversation des Romains révèle que ce mode anhistorique était aussi en
quelque sorte un mode préhistorique, engloutie par la dégradation historique.
Désormais inaccessible, l'exemplarité première des romains finit même par
disparaître dans le texte au profit d'une seconde exemplarité, relative, c'est-à-
dire pratique et praticable, possible pour le siècle, et dont Balzac situe
l'avènement entre Scipion et Auguste.
Aussi, alors que la scène du Romain était la scène même où se jouait le destin
de la patrie — au sénat, ou à la guerre — , c'est-à-dire la scène de son auto
présentation, de sa manifestation-révélation, la scène qu'explore La
1. Balzac procède à ce que C. Jouhaud nomme une "délocalisation' de l'éloquence : avec les
Lettres, discours qui n'est qu'un livre, la rhétorique se trouve transférée de ses institutions
traditionnelles — Parlement, États généraux, chaire — à un espace social sans pouvoir ni
délimitation institutionnelle, celui des lecteurs particuliers, des cabinets de lecture, salons
mondains ou académies privées : Jouhaud (Ch.), La main de Richelieu ou le pouvoir cardinal,
Paris, Gallimard, 1991, p. 76-82, et -Power and Literature : the Terms of the Exchange (l624-l642>,
à paraître in Burt (R.), dir., Policing the Public Sphere : Political Criticism and the Administrations
of Aesthetics, University of Minnesota Press, 1994.
57 Merlin Hélène
Conversation des Romains est celle, dissimulée, du cabinet1, qui est autant le
cabinet du Prince que le cabinet des particuliers :
«Je ne doute point qu'après les avoir vus tonner et mêler le Ciel et la Terre dans
la tribune aux harangues, ce ne fut un changement de plaisir très agréable, de les
considérer sous une apparence plus humaine... C'était là par exemple, Madame,
où Cicéron n'était ni sophiste, ni rhétoricien, ni idolâtre de celui-ci, ni furieux
contre celui-là, ni de l'un ni de l'autre parti. Il était là le vrai Cicéron, et se
moquait souvent en particulier, de ce qu'il avait adoré en public»2.
Particularisé ici par un nom propre — celui du modèle de l'orateur — , le
Romain, en s'historicisant, s'est politisé. Il a désormais deux visages : l'un,
public ; l'autre, particulier. Deux sortes de sens circulent donc : l'un, pour le
public, l'État ; l'autre, dans les relations de société entre particuliers. Le
premier relève d'une nécessité politique qui fait sa vérité. L'autre relève de la
vérité intime. Ainsi l'Être se divise, tant celui de l'individu que celui de Rome,
qui désormais diffèrent d'eux-mêmes à la fois dans la temporalité historique et
dans l'espace socio-politique. La communauté n'est plus une, «peuple de
personnes extraordinaires» : traversée d'opacité, atomisée, elle n'offre plus la
transparence d'une même vertu partagée. Le romain n'est plus univoque — il
n'est plus le Romain de la première dissertation — , mais, littéralement,
équivoque : Balzac projette donc sur l'histoire romaine le partage absolutiste
du public et du particulier.
Selon la logique de cette dissociation, la vérité publique n'est pas la vérité
particulière. Balzac va jusqu'à les présenter dans un véritable rapport
d'inversion : en changeant de scène, la louange — publique — s'inverse en
blâme — particulier — : «Cicéron [...] se moquait souvent en particulier, de ce
qu'il avait adoré en public».
Or, la simplicité apparente de ce schéma pose autant de problèmes qu'elle en
résout : car si l'on voit bien la nécessité et le double destinataire d'une
louange publique — l'homme politique, d'un côté, objet de la louange, et le
peuple, de l'autre, qui doit adhérer à l'éloge — , à quelle nécessité peut bien
répondre le «blâme particulier» suspendu dans la louange ? Qui peut en être
le destinataire ? Qui vise-t-il ?
Dans La conversation des Romains, Balzac présente l'homme de lettres dans
la familiarité du Prince. On peut donc comprendre que, la louange étant
fausse, le Prince ne doit pas, dans le secret du cabinet, obéir ou croire au
modèle qu'elle développe, sauf à tomber sous le coup d'un blâme que, dans le
particulier, l'homme de lettres pourrait adresser au Prince. Le Prince
s'entendant avec l'homme de lettres, ne serait pas dupe de l'éloge de ce
dernier . Tel est le sens d'un autre passage de Balzac :
1. Balzac prête en effet à sa destinataire, Mme de Rambouillet, le désir de connaître cette zone
cachée de l'activité des Romains: «Vous désireriez, Madame, que je vous montrasse les romains
quand ils se cachaient, et que je vous ouvrisse la porte de leur cabinet» (Guez de Balzac (J--L-), De
la conversation des romains, in Les Œuvres, Paris, Louis Billaine, vol. II, 1665, p. 429).
2. Ibid., p. 435-
58 :
Paroles publiques et figures du public
«Auguste n'était pas fâché qu'on lui dédiât des temples : mais il recevait ces
sortes d'honneurs, sans les demander. Je dis bien davantage il se moquait de
cette belle religion, quand il était en son particulier, et avec ses confidents»1.
Ici, l'énoncé appliqué à Cicéron est reporté sur Auguste : l'un et l'autre se
moquent en particulier d'une manifestation publique : Cicéron, d'un discours
d'«adoration» dont il est l'auteur ; Auguste, d'une dévotion dont il est l'objet.
Donc, tant le Prince — l'homme politique — que le particulier partagent le
même clivage, la même scénographie dissociée, et se rencontrent selon deux
modes hétérogènes : dans le semblant des cérémonies publiques, d'un côté ;
dans la sincérité efficace de la relation particulière, de l'autre. La dissimulation
est partagée, elle repose sur une complicité structurelle entre l'homme
politique et l'homme de lettres. En même temps, cette complicité efface, pour
eux-mêmes, dans leur sphère propre, la scission du public et du particulier.
Car dans cette société minimale du Prince et de ses familiers, le Prince
devient un simple particulier, tandis que, promu au rang de conseiller autorisé
au blâme, le particulier s'approche au plus près de la décision politique.
Mais dans la fiction historique de La Conversation des Romains, aucune
activité ne ressemble à celle des Lettres, qui, publiant une scène de
communication particulière, offrent pourtant (ou de ce fait) des éloges des
destinataires, mais où, selon La Motte Aigron, tout se passe comme si Cicéron
devait haranguer devant César : où soudain s'embrouillent «tribune aux
harangues» et «cabinet», éloquence publique et conversation : «louange
publique» et «blâme particulier» ? Autrement dit : qu'en est-il d'une
connivence qui se publie ? Qu'en est-il du public visé par une telle
publication ?
On peut sans doute mesurer la menace, pour le pouvoir, d'une telle stratégie
de partage de la dissimulation à partir de l'échec du Prince, livre d'éloge de
Louis XIII par lequel Balzac semble avoir espéré se mettre définitivement au
service de Richelieu. Le Prince en effet scandalisa les dévots et mécontenta
Richelieu. Si l'on connaît, notamment grâce au célèbre pamphlétaire de la
Reine-mère, Mathieu de Morgues, les motifs de la condamnation du Prince par
les dévots, en revanche on ne connaît pas exactement les raisons pour
lesquelles Le Prince déplut à Richelieu2. On peut toutefois les deviner.
Si l'on en croit Balzac répondant à la critique des dévots, le texte qui se
présente sous la forme d'une louange en apparence univoque, contient
pourtant, sinon un blâme, du moins un avertissement dissimulé. Voici en effet
l'un des arguments de sa défense :
«Je ne pense pas avoir perdu ma liberté pour avoir loué le plus louable roi qui
fût au monde, avant les désordres de la Maison Royale, et l'absence de la Reine
1. Balzac, Dissertations politiques, Diss. XII, chapitre second, in Les Œuvres, op. cit., vol. II, p. 497.
2. Sur la question, cf. Jouhaud (Ch.), La main de Richelieu ou le pouvoir cardinal, op cit.
3. Balzac, chrétiennes et morales Apologie contre le docteur de Louvain, in Les
Œuvres, op. cit., p. 290.
59

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents