Progrès technique et progrès moral

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les rapports de la technique et de la
morale ou, si l’on veut, les rapports du progrès technique et du progrès moral,
c’est en somme la même question que celle de la civilisation européenne ou
occidentale. Suivant la conception que l’Europe et le monde occidental se feront
de leur civilisation, la destinée de celle-ci sera entièrement différente.

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Ajouté le 21 juillet 2011
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Langue Français
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@ RENCONTRES INTERNATIONALES DE GENÈVE TOME II (1947) PROGRÈS TECHNIQUE ET PROGRÈS MORAL André SIEGFRIED - Nicolas BERDIAEFF Emmanuel MOUNIER - Eugenio D’ORS SIDDHESWARANANDA - Marcel PRENANT Théophile SPOERRI - J. B. S. HALDANE Guido DE RUGGIERO Progrès technique et progrès moral Édition électronique réalisée à partir du tome II (1947) des Textes des conférences et des entretiens organisés par les Rencontres Internationales de Genève. Les Éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1948, 488 pages. Collection : Histoire et société d'aujourd'hui. Promenade du Pin 1, CH-1204 Genève 2 Progrès technique et progrès moral TABLE DES MATIÈRES (Les tomes) Avertissement erAndré SIEGFRIED : Historique de la notion de progrès, Conférence du 1 septembre. Marcel PRENANT : Le progrès humain vu par un biologiste. Conférence du 2 septembre. Eugenio D’ORS : Du paternel et du fraternel. Conférence du 3 septembre. PREMIER ENTRETIEN, le 3 septembre. Nicolas BERDIAEFF : L’homme dans la civilisation technique. Conférence du 4 septembre. DEUXIÈME ENTRETIEN, le 4 septembre. TROISIÈME ENTRETIEN, le 5 septembre. J. B. S. HALDANE : Influence du progrès technique sur le progrès moral. Conférence du 6 septembre. Guido DE RUGGIERO : La fin et les moyens. Conférence du 8 septembre. QUATRIÈME ENTRETIEN, le 9 septembre. Théophile SPOERRI : Éléments d’une morale créatrice. Conférence du 10 septembre. Swami SIDDHESWARANANDA : La conscience humaine et l’angoisse de la civilisation. Conférence du 11 septembre. CINQUIÈME ENTRETIEN, le 11 septembre. SIXIÈME ENTRETIEN, le 12 septembre. Emmanuel MOUNIER : Le christianisme et l’idée de progrès. Conférence du 13 septembre. SEPTIÈME ENTRETIEN, le 13 septembre. * APPENDICES : Interventions deFrancesco FLORA — Charles LEHRMANN : Le point de vue du judaïsme. * Index : Participants aux entretiens. @ 3 Progrès technique et progrès moral AVERTISSEMENT @ Dès leur institution, LesRencontres Internationales de Genève,p.007 rencontres annuelles autour de quelque problème essentiel de notre temps, ont obtenu une audience telle qu’il n’est plus nécessaire de rappeler ce que sont ces vastes confrontations de penseurs venus de toutes les latitudes géographiques et spirituelles pour exprimer leurs vues dans des conférences, les discuter au cours d’entretiens publics. Les secondes Rencontres, en septembre 1947, ont eu un retentissement tout particulier, que suffirait à justifier l’urgence du problème examiné, celui des rapports entre progrès technique et progrès moral, qui est peut-être le problème actuel, mettant en cause le sort de nos civilisations, le sort même de l’homme — sa « magnification », selon le mot de J.B.S. Haldane, ou sa déchéance. Il paraissait d’une grande importance que soient publiés les textes «in extenso » de ces conférences et de ces entretiens. Le présent volume en constitue l’édition originale. L’on a cru opportun de maintenir dans le texte de certaines conférences de courts passages que leurs auteurs, pressés par l’horaire, ont dû se résigner à ne pas prononcer. Ces adjonctions ne modifient en rien le sens ou la teneur des exposés, mais rendent plus aisée l’intelligence de la pensée exprimée. @ 4 Progrès technique et progrès moral ANDRÉ SIEGFRIED 1HISTORIQUE DE LA NOTION DE PROGRÈS @ Le sujet que les Rencontres internationales ont choisi de discuter cettep.009 année n’est pas moins actuel que celui qui était discuté l’an dernier, et dans ma pensée, c’est le même sujet, parce que les rapports de la technique et de la morale ou, si l’on veut, les rapports du progrès technique et du progrès moral, c’est en somme la même question que celle de la civilisation européenne ou occidentale. Suivant la conception que l’Europe et le monde occidental se feront de leur civilisation, la destinée de celle-ci sera entièrement différente. Je vais donc tenter aujourd’hui, puisque je suis le premier des conférenciers, de vous donner en quelque sorte une conception générale du problème, sans essayer d’apporter des solutions, car les solutions ne doivent survenir qu’à la fin, si même elles surviennent ; d’ailleurs je ne me sens pas l’autorité de donner des conclusions, et si j’en donne, ce sera simplement pour vous suggérer des 2opinions ou des impressions personnelles . Les victoires de la technique moderne sont éclatantes : l’ingénieur résout tous les problèmes qui lui sont posés, il semble que désormais rien ne lui soit impossible. Mais, au même moment, l’homme d’affaires, l’homme d’Etat, le moraliste se voient bien obligés de constater que les solutions de la technique sont elles- mêmes génératrices de nouveaux problèmes, devant lesquels p.010 l’homme d’affaires, l’homme d’Etat, le moraliste se sentent désemparés et découragés. L’homme, incontestablement, est devenu plus efficace, plus puissant, il se croit même maître de la nature ; mais, en devenant plus puissant, il n’est pas devenu er1 Conférence du 1 septembre 1947. 2 Dans le texte de M. Siegfried figure en petits caractères le compte rendu sténographique de développements oraux apportés au cours de la conférence. 5 Progrès technique et progrès moral meilleur. Les années terribles que nous venons de traverser pourraient même, à bon droit, nous laisser penser qu’il devient pire. Une question se pose ainsi : la technique travaille-t-elle pour l’homme ? Est-elle génératrice, soit de progrès moral, soit de perfectionnement spirituel, soit de développement culturel ? Le seul fait de poser pareile question, surtout d’avoir à la poser, n’est-il pas le signe d’une crise de notre civilisation, que nous choisissions de l’appeler civilisation européenne, ou d’un terme plus large, civilisation occidentale ? I. La crise de la civilisation occidentale Il me semble que notre civilisation repose sur le triple fondement d’une certaine conception de la connaissance, d’une certaine conception de l’homme, enfin d’une technique de la production. Notre conception de la connaissance nous vient des Grecs ; elle comporte un usage conscient, parfois presque agressif, de la raison, dégagée de toute forme de superstition. L’Occidental est objectif, à la fois dans l’observation, le raisonnement et la conclusion ; il est capable d’un entier désintéressement dans la recherche de la vérité et, de ce point de vue, le besoin de connaître, de comprendre est pour lui une sorte de religion. Partout où l’on rencontre cette attitude à l’égard de la connaissance, on est en Occident. Il n’est pas très sûr, puisque nous parlons de progrès, que cette conception de la connaissance ait progressé depuis 1500 ans. Il est possible que, depuis 150 ou 200 ans, et au moins depuis deux générations, elle soit en régression. Notre conception de l’homme, nous la tenons également des Grecs, mais aussi du christianisme. Nous considérons l’individu 6 Progrès technique et progrès moral comme un esprit libre, indépendant, capable de raisonner et de juger par lui-même, méritant d’être respecté en tant que tel et de recevoir de la société des garanties à cet effet. L’homme ainsi conçu n’estp.011 pas un instrument, mais un but en soi. Cette notion, qui s’opposait dans l’esprit des Grecs au manque de liberté des Asiatiques, l’évangile lui a donné un nouvel épanouissement dans la conception e ede la personne humaine, âme immortelle. Le XIII siècle, le XVIII (que Michelet ne craignait pas d’appeler le grand siècle) sont autant d’étapes splendides sur la voie royale qui a conduit notre civilisation aux merveilleuses réalisations de notre âge. Quant à notre technique de la production, elle s’exprime dans cette transformation, proprement révolutionnaire, que l’on est convenu d’appeler la révolution industrielle moderne. Peut-être, dans les lointains de son origine, la devons-nous aussi aux Grecs, mais c’est la machine qui, permettant à l’homme européen de mettre à son service toutes les énergies de la nature, lui a conféré une puissance extraordinaire, grâce à laquelle il s’est d’abord rendu maître de la planète, puis est en train de reculer pour ainsi dire indéfiniment les limites de sa souveraineté. Cette révolution — car c’en est une au sens propre du terme — transforme les conditions de la vie, plus encore sans doute que ne l’avaient fait les âges antérieurs de l’humanité ; elle transforme aussi l’homme lui-même, dont tous les rapports, soit avec la nature, soit avec la société, soit avec lui-même, ont besoin d’être révisés. L’épanouissement est magnifique, mais, selon le mot de Valéry, c’est peut-être aussi une grande aventure. On peut suggérer que notre civilisation avait, dès avant sa troisième phase, atteint un lumineux sommet. La Grèce ancienne, e eRome, le moyen âge de saint Louis, le XVII et le XVIII siècles 7 Progrès technique et progrès moral sont des époques de la plus haute civilisation, de réalisations dont l’humanité peut à bon droit s’honorer. Or la technique n’y tenait qu’une place secondaire et, de notre point de vue, rudimentaire. Cependant, notre civilisation actuelle n’a été pleinement elle- même que depuis le développement mécanique, lié notamment avec la machine à vapeur, qui lui a conféré une qualité nouvelle, l’efficacité. Une sorte d’optimum s’est alors établi, résultant d’une coopération harmonique entre le savoir, l’individualisme et la puissance industrielle : la grandeur de la race blanche en a été la conséquence. Dès l’instant que cette race avait son foyer enp.012 eEurope, celle-ci n’a pas eu de peine, au XIX siècle, à se rendre économiquement maîtresse du monde. Si aujourd’hui le centre de gravité de la civilisation occidentale tend à se déplacer vers l’Ouest, c’est cependant toujours la race blanche qui demeure, dans le monde, l’agent véritable du progrès. Attention, toutefois, sa suprématie pourrait être menacée, moins peut-être du dehors que de l’intérieur, si l’harmonie dont nous parlions tout à l’heure entre la connaissance, l’homme et sa technique venait à se perdre, faisant place à un dérèglement et à un déséquilibre. Certains signes inquiétants se dessinent à cet égard. La connaissance, ou si l’on veut la science, était surtout, chez les Grecs, une curiosité désintéressée, un désir de savoir, de pénétrer les secrets de la nature : on se rappelle, à ce sujet, les excuses d’Archimède pour avoir fait servir l’ingéniosité de sa technique à des fins utilitaires. Or la science devient trop souvent entre nos mains, non plus seulement clef de vérité, mais instrument de puissance. D’apollinienne, comme eût dit Nietzsche, elle devient dionysiaque, et à ce titre elle se charge d’une passion, grandiose sans doute, mais dont nous ne manquons pas d’être 8 Progrès technique et progrès moral intoxiqués. Dans ces conditions la Science, telle que la concevait par exemple un Renan, ne se reconnaît plus, sous la forme d’une technique intéressée, plus préoccupée de force que de lumière. Cette crise va plus loin que la science ou que la technique elles- mêmes, car l’homme lui-même y est impliqué. Cette ivresse l’égare, compromet sa liberté d’esprit, lui retire son désintéressement. L’Etat moderne, dans sa recherche éperdue de la force, tend à ne plus considérer l’individu comme un but en soi, mais comme un instrument, utilisé dans une œuvre qui l’écrase. La machine, à l’origine, est faite pour l’homme, mais trop souvent l’homme devient le serviteur, le servant de la machine ; la puissance publique, dans une démocratie, ne devrait être que l’agent de la communauté, mais ne voyons-nous pas l’Etat, maître absolu, devenir le tyran des individus ? Le secret qui entoure, en ce moment même, les recherches relatives à l’énergie atomique n’est-il pas le signe d’une perversion de la science ? On risque ainsi de glisser, d’une civilisation d’inspiration grecque etp.013 chrétienne, à une civilisation technique, d’inspiration utilitaire, susceptible finalement de se détruire elle-même. II. Problèmes se posant de ce fait L’homme, disions-nous, n’est pas devenu meilleur en devenant plus puissant. Sa puissance semble avoir multiplié sa capacité de faire le mal plus encore que sa capacité de faire le bien. On dirait même qu’intoxiqué par les armes prestigieuses dont il dispose, une barbarie initiale, qu’on croyait dépassée, le ressaisit. Cette barbarie, servie par des moyens inconnus hier et démesurément accrus, n’apparaît que plus barbare et l’on se dit que la science, ainsi comprise, a déchaîné plus de haine que d’amour. 9 Progrès technique et progrès moral J’ai connu, dans mon enfance, une époque où tout le monde croyait au progrès. Chacun croyait que la génération suivante serait plus heureuse, plus riche, plus pacifique que la précédente. Alors qu’auparavant on avait vu le eparadis perdu dans un passé lointain, les gens du XIX siècle voyaient le paradis dans l’avenir. Et aujourd’hui, aux Etats-Unis, qui sont à ce point de vue une e esurvivance du XIX siècle et plus encore du XVIII , il est extrêmement fréquent de trouver un pareil optimisme qui n’est pas justifié par les faits, mais qui survit sentimentalement à ce qui l’a fait naître. De ce fait se pose ce problème : la technique est-elle contraire à la morale ? On peut se demander cependant si la technique n’est pas en somme compatible avec la morale ? Avec quelque optimisme ne pourrait-on suggérer que la technique puisse être favorable à la morale ? Cette série de questions se rapporte à la plus immédiate actualité, car toute notre tradition repose sur un courant d’antique moralité, cependant que notre présent dépend essentiellement, et même de plus en plus, de notre technique. Il faut, je crois, pousser plus loin encore, ou, si l’on veut, plus profond. Embarqués que nous sommes dans la poursuite technique, qui n’est après tout qu’un moyen, ne risquons-nous pas de perdre de vue le but essentiel — ne faudrait-il même pas dire : la seule chose nécessaire — qui est le perfectionnement moral, spirituel, culturel de l’homme ? La culture et la technique sont choses différentes et il est prudent de se dire que la seconde ne conduit pas nécessairement, ni même normalement, à lap.014 première. Ainsi se pose le problème des rapports de la technique et de la culture, dont les termes rappellent, parallèlement, les rapports de la culture et de la morale : la technique, demanderons-nous donc, est-elle favorable à la culture ? Est-elle au moins compatible avec elle ? Ne pourrait-on enfin soutenir que la technique conduit naturellement à la culture ? 10