Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale. Le cas de la CFDT - article ; n°63 ; vol.16, pg 17-51
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Politix - Année 2003 - Volume 16 - Numéro 63 - Pages 17-51
Social Networks and Union Membership: The Case of the Confédération française démocratique du travail (CFDT) Bruno Duriez, Frédéric Sawicki This paper is based on results from a questionnaire sent to a sample of members of the French trade-union CFDT (Conféderation française et démocratique du travail, Nord-Pas-de-Calais branch). The survey was completed by a series of interviews about the logic of trade-union membership. It distinctly shows the importance of people-networking for any decision-making process on becoming a member. As one of various types of relationship, obviously work-connections do matter more than other connections, as with the voluntary sector, political parties or, to a lesser extent, family surroundings. This change is partly due to the way CFDT recruits its members. Since they gather persons who have few strong links - or at least few multiplex ones - with each other, trade-unions seem to have difficulties in being able to develop their own sociability. More than ever faith in the institution relies on activists' and local representatives' capacity to keep a relationship among members to a minimum.
Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale. Le cas de la CFDT Bruno Duriez, Frédéric Sawicki L'analyse d'une enquête par questionnaire menée auprès des adhérents de la CFDT du Nord-Pas-de-Calais, complétée par une série d'entretiens centrés sur les logiques de l'adhésion syndicale met clairement en évidence l'importance des réseaux relationnels dans le processus d'engagement. Parmi ceux-ci, les relations professionnelles l'emportent nettement aujourd'hui sur les relations extraprofessionnelles dans le cadre associatif, politique et, dans une moindre mesure, familial. Cette évolution est en partie le fruit de la politique de recrutement menée par la CFDT. En rassemblant des personnes qui ont peu de liens forts entre elles, ou en tout cas peu de liens multiplexes, les syndicats semblent difficilement être en mesure de développer une sociabilité propre. Plus que jamais la fidélité à l'institution repose sur la capacité des militants et des délégués de terrain à maintenir un minimum de liens, souvent ténus, entre les adhérents.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2003
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Langue Français
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Exrait

Bruno Duriez
Frédéric Sawicki
Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale. Le cas de la
CFDT
In: Politix. Vol. 16, N°63. Troisième trimestre 2003. pp. 17-51.
Citer ce document / Cite this document :
Duriez Bruno, Sawicki Frédéric. Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale. Le cas de la CFDT. In: Politix. Vol. 16, N°63.
Troisième trimestre 2003. pp. 17-51.
doi : 10.3406/polix.2003.1291
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2003_num_16_63_1291Résumé
Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale. Le cas de la CFDT
Bruno Duriez, Frédéric Sawicki
L'analyse d'une enquête par questionnaire menée auprès des adhérents de la CFDT du Nord-Pas-de-
Calais, complétée par une série d'entretiens centrés sur les logiques de l'adhésion syndicale met
clairement en évidence l'importance des réseaux relationnels dans le processus d'engagement. Parmi
ceux-ci, les relations professionnelles l'emportent nettement aujourd'hui sur les relations
extraprofessionnelles dans le cadre associatif, politique et, dans une moindre mesure, familial. Cette
évolution est en partie le fruit de la politique de recrutement menée par la CFDT. En rassemblant des
personnes qui ont peu de liens forts entre elles, ou en tout cas peu de liens multiplexes, les syndicats
semblent difficilement être en mesure de développer une sociabilité propre. Plus que jamais la fidélité à
l'institution repose sur la capacité des militants et des délégués de terrain à maintenir un minimum de
liens, souvent ténus, entre les adhérents.
Abstract
Social Networks and Union Membership: The Case of the Confédération française démocratique du
travail (CFDT)
Bruno Duriez, Frédéric Sawicki
This paper is based on results from a questionnaire sent to a sample of members of the French trade-
union CFDT (Conféderation française et démocratique du travail, Nord-Pas-de-Calais branch). The
survey was completed by a series of interviews about the logic of trade-union membership. It distinctly
shows the importance of people-networking for any decision-making process on becoming a member.
As one of various types of relationship, obviously work-connections do matter more than other
connections, as with the voluntary sector, political parties or, to a lesser extent, family surroundings.
This change is partly due to the way CFDT recruits its members. Since they gather persons who have
few strong links - or at least few multiplex ones - with each other, trade-unions seem to have difficulties
in being able to develop their own sociability. More than ever faith in the institution relies on activists'
and local representatives' capacity to keep a relationship among members to a minimum.Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale
Le cas de la CFDT
Bruno DURIEZ
Frédéric Sawicki
« Chaque salarié est un adhérent
potentiel de la CFDT, sans examen
de passage. »
Nicole Notât1
Qu'elle soit envisagée comme une condition ou comme un résultat,
l'insertion dans des réseaux sociaux mettant en relation un individu
et des agents mobilisés est fréquemment présentée comme l'une des
variables explicatives de l'enrôlement dans une action ou une organisation
militante, en complément des variables « dispositionnelles2 ». En amont de
l'engagement, la famille, les amis, les collègues de travail ou les camarades
d'école, les voisins, etc. apparaissent non seulement comme des instances de
socialisation, mais comme les vecteurs de la prise de contact avec les
organisations ou les groupes agissant en faveur de la défense d'une cause.
Les relations et les informations qu'ils procurent et la contrainte qu'ils
1. « Visages et sens de l'engagement syndical », in Wieviorka (M.) et al., Raison et conviction :
l'engagement, Paris, Textuel, 1998, p. 142.
2. Cf. les articles fondateurs de Snow (D.A.), Zürcher (L.A.), Ekland-Olson (S.), « Social
Networks and Social Movements: A Microstructural Approach to Differential Recruitment »,
American Sociological Revieiv, 45, 1980 et Stark (R.), Brainbridge (W.S.), « Networks of Faith:
Interpersonal Bonds and Recruitment to Cults and Sects », American Journal of Sociology, 85, 1980.
Politix. Volume 16 - n° 63/2003, pages 17 à 51 Politix n° 63 18
exercent, dans un sens positif ou négatif (approbation, sollicitation ou
désapprobation, stigmatisation, voire ostracisme), facilitent ou au contraire
freinent le passage à l'acte. En ce sens, « [c]es interactions sociales [...]
servent de passerelle pour relier les structures à l'intention de l'acteur3 ». En
aval, les relations nouées au sein des organisations sont souvent analysées
comme des éléments forts du maintien de l'engagement, la fidélité à
l'institution étant en quelque sorte médiatisée par la fidélité aux personnes
qu'on y côtoie. Le terme « engagement » révèle ici toute sa portée
heuristique. S'engager, ce n'est pas seulement épouser une cause et y
consacrer une partie de son temps, c'est aussi endosser un rôle et une
identité sociale, s'inscrire dans un système d'échanges et d'obligations
réciproques, bref prendre des engagements à l'égard des autres4. Quand
ceux-ci sont devenus des amis, des proches, le désengagement devient
coûteux affectivement, identitairement et, pour tout dire, moralement, y
compris dans les situations de dissonance cognitive5. Ainsi peut-on faire
l'hypothèse que plus les liens au sein d'un groupe militant sont denses et
intenses, plus la fidélité à l'institution qu'il constitue sera forte6.
Ce scheme interprétatif général a bien des mérites. Il éclaire le rôle central de
certains milieux sociaux dans la production de l'adhésion et du militantisme
et permet de rapporter les niveaux de mobilisation des groupes à la densité
des relations sociales qui les sous-tend7. De fait, les milieux propices à
l'engagement se caractérisent souvent par un enchevêtrement de liens de
divers ordres (familiaux, amicaux, professionnels, syndicaux, associatifs,
politiques ou religieux) qui produisent de la solidarité et de la loyauté, et
3. Passy (F.), L'action altruiste, Genève, Droz, 1999, p. 80.
4. Sur ce point, cf. notamment Becker (H.S.), « Notes on the Concept of Commitment », American
Journal of Sociology, 66, p. 32-40 et Joule (R.-V.), Beauvois (J.-L.), La soumission librement consentie.
Comment amener les gens à faire librement ce qu'ils doivent faire ?, Paris, PUF, 1998, chap. 3 : « La
psychologie de l'engagement ».
5. Festinger (L.), Riecken (H.W.), Schachter (S.), L'échec d'une prophétie. Psychologie sociale d'un
groupe de fidèles qui prédisaient la fin du monde, Paris, PUF, 1993 [lre éd. : 1956].
6. C'est ce que montre, parmi beaucoup d'autres, le témoignage de G. Belloin à propos du parti
communiste des années 1950-1970 (Mémoires d'un fils de paysans tourangeaux entré en
communisme. L'enfance dure longtemps, Paris, Editions de l'Atelier, 2000) dans lequel il admet être
resté au parti bien après avoir cessé d'en partager les orientations. C'est ce qui explique, par
contrecoup, le caractère passionnel ou affectif des scissions dans ce type de structure.
7. On rejoint ici l'idée qu'exprime la notion intraduisible de « catnetness », popularisée par
Ch. Tilly, qui associe les sociabilités volontaires {net) et les identités catégorielles (cat). Si l'on
s'en tient au cas français, ce phénomène est illustré par les recherches de F. Sawicki sur les
enseignants du Pas-de-Calais (Les réseaux du Parti socialiste. Sociologie d'un milieu partisan, Paris,
Belin, 1997) ou (avec L. Berlivet) sur les syndicalistes CFTC bretons de l'après-guerre (« La foi
dans l'engagement », Politix, 27, 1994) ; ainsi que celles de J.-P. Molinari sur les « matrices
ouvrières communistes » (Les ouvriers communistes, Thonon-les-Bains, L'Albaron, 1991), que
complète utilement la thèse récente de J. Mischi (Structuration et désagrégation du
communisme français. 1920-2002. Usages sociaux du parti et travail partisan en milieu
populaire, Thèse pour le doctorat de science politique, EHESS, 2002). Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale 19
rendent difficile la défection. Cette perspective rend en outre
compréhensible le maintien des engagements dans la durée, voire leur
réactivation après des périodes de latence8. Ce modèle relativise enfin, sans
la nier, l'importance des dimensions idéologique et cognitive de
l'engagement, la conformation idéologique apparaissant comme coproduite
par les réseaux sociaux et par l'institution9.
Mais le rôle de la sociabilité n'a de sens que s'il est historicisé. Il convient en
effet de spécifier les types de liens qui prédominent selon les groupes
sociaux, les contextes et les organisations10. Par exemple, dans le cas de
l'adhésion syndicale ou partisane, on peut poser l'hypothèse que les liens
familiaux et amicaux sont prépondérants dans les « conjonctures froides »,
c'est-à-dire de faible mobilisation, moments pendant lesquels les partis ou
les syndicats ont du mal à recruter en dehors de leurs cercles proches. De
manière générale, le contexte politique et institutionnel dans lequel agit
l'organisation ou le groupe concerné, en faisant varier les risques de
l'engagement, rend plus ou moins indispensable de pouvoir compter sur
des réseaux de soutien fondés sur des liens forts au sens de Mark
Granovetter11. Il faut aussi préciser les liens qui conduisent à rejoindre une
organisation ou une action collective et ceux qui à y demeurer
investi. Enfin, il faut distinguer, comme l'a bien fait Florence Passy, les
réseaux pertinents en fonction de l'intensité de l'engagement.
Pour autant, les « fréquentations militantes » ne sont pas toujours
nécessaires pour que se développe une mobilisation et pour qu'elle dure.
Une enquête récente menée auprès d'une association locale
d'environnement le confirme. Elle établit que si, à l'origine, les liens proches
(relations de voisinage, engagement syndical commun) ont facilité la
création de l'association, la prolongation de l'action n'a pu se faire que grâce
à l'arrivée de nouveaux membres, extérieurs aux réseaux personnels des
fondateurs, et motivés par les objectifs généraux de l'association, perçue
comme une opportunité inespérée pour régler les problèmes particuliers
auxquels ils étaient confrontés depuis de nombreuses années. Pour ces
derniers, la prise de contact avec l'association s'est faite à l'occasion de
8. Taylor (V.), « Social Movement Continuity: The Women's Movement in Abeyance », American
Sociological Review, 54, 1989.
9. La sociologie des mobilisations insiste de plus en plus souvent sur le fait que l'adhésion aux
valeurs et aux objectifs du groupe (les fameux « cadres »), suit souvent l'engagement plutôt
qu'elle ne le précède. Cf. Benford (R.D.), Snow (D.), « Framing Processes and Social Movements:
an Overview and Assessment », Annual Reviezu of Sociology, 26, 2000, ainsi que l'article
synthétique et critique de Mathieu (L.), « Rapport au politique, dimensions cognitives et
perspectives pragmatiques dans l'analyse des mouvements sociaux », Revue française de science
politique, 52 (1), 2002.
10. C'est ce que s'efforcent de faire, notamment, McAdam (D.), Paulsen (R.), « Specifying the
Relationship between Social Ties and Activism », American Journal of Sociology, 99 (3), 1993.
11. Granovetter (M.), « The Strenght of Weak Ties », Journal of 78 (6), 1973. Politix n° 63 20
réunions publiques ou d'articles lus dans la presse locale, à travers une
démarche volontariste. Par ailleurs, une fois constitué, ce groupe très
déterminé - ses membres sont tout sauf distanciés par rapport aux causes
qu'ils défendent -, s'est doté d'un mode de fonctionnement où la sociabilité
extra-militante est peu intense12.
Des cas de mobilisations et d'organisations durables ne reposant pas sur des
liens antérieurs entre les membres et parfois même exigeant la rupture de
ces liens, peuvent également être mentionnés, tels les mouvements
terroristes ou sectaires qui requièrent un engagement exclusif et dont les
adeptes sont souvent en butte à une forte condamnation de leurs proches13.
De leur côté, beaucoup d'ONG recourent actuellement, avec succès, à des
méthodes de marketing direct pour recruter leurs adhérents-cotisants, ou
aux services de cabinets spécialisés pour sélectionner leurs « bénévoles14 ».
Les campagnes de recrutement par voie de presse ou par courrier et, depuis
peu, par démarchage sur la voie publique (fund raising) s'avèrent souvent
efficaces pour ce type de groupement, comme le montre Sylvain Lefèvre à
propos de Greenpeace France dont les effectifs ont triplé depuis que ce
programme a été mis en place15. Au demeurant, ce dispositif fournit
l'occasion aux « recruteurs » d'une première prise de contact avec
l'organisation, propédeutique à un investissement plus durable. Ainsi
beaucoup d'étudiants ou de jeunes chômeurs embauchés pour collecter des
adhésions sur la voie publique et gagner par ce biais un peu d'argent, sans
engouement préalable pour la cause environnementale, finissent-ils par se
prendre au jeu et devenir des militants dévoués de l'organisation.
Le risque est donc grand de faire des liens sociaux et de la sociabilité
qu'ils génèrent une variable autonome et univoque16, valable pour tous les
groupements, et de se retrouver par là même prisonnier d'une vision
12. Sawicki (F.), « Les temps de l'engagement. A propos de l'institutionnalisation d'une
association de défense de l'environnement », in Lagroye (].), dir., La politisation, Paris, Belin,
2003.
13. C'est par exemple le cas de la secte Hare Krishna cité par Snow (D. A.), Zürcher (L. A.),
Ekland-Olson (S.), « Social Networks and Social Movements... », art. cité ou encore de certains
militants d'extrême-droite, comme le montre D. Bizeul dans son récent ouvrage : Avec ceux du
FN. Un sociologue au Front national, Paris, La Découverte, 2003.
14. Cf. notamment Jordan (G.), Maloney (W.), The Protest Business ? Mobilizing Campaign Groups,
Manchester, Manchester University Press, 1997 et Dauvin (P.), Siméant (J.) et CAHIER, Le travail
humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po, 2002.
15. Lefèvre (S.), Collecte de fonds, militantisme et marketing : le programme Direct Dialogue à
Greenpeace, Mémoire de DEA de science politique, CERAPS, Lille II, 2003. Dans ce cas,
l'engagement financier demandé n'est pas d'un montant négligeable.
16. Dans un article déjà ancien sur les associations de quartiers à Baltimore, M. A. Crenson avait
déjà mis en évidence que les personnes les plus au courant et les plus concernées par les
problèmes du quartier et celles qui étaient les plus investies dans les associations avaient une
sociabilité essentiellement extérieure au quartier (« Social Networks and Political Processes in
Urban Neighborhoods », American Journal of Political Science, 22, 1978). Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale 21
enchantée, communautaire, de l'engagement, typique de certains milieux
et de certaines conjonctures historiques. Ce risque est d'autant plus grand
lorsqu'on étudie le syndicalisme dont nombre d'études ont dépeint
l'encastrement dans des réseaux de sociabilité denses reliant l'univers de
l'atelier et celui du quartier17. Le lien causal est alors vite établi entre
déclin de ces formes de sociabilité, notamment ouvrières, et déclin du
militantisme18. L'idée que la fin des « communautés ouvrières » et la
privatisation concomitante des modes de vie populaires19 débouchent
immanquablement sur le rejet des de résistance collectifs n'est rien
moins qu'évidente. La désyndicalisation qui affecte de façon différentielle
les secteurs professionnels et les syndicats tient autant aux
transformations du marché du travail et des relations professionnelles, et
aux stratégies par lesquelles les syndicats y ont répondu, qu'elle n'est une
conséquence mécanique du changement des modes de vie. Elle n'est
d'ailleurs pas une tendance univoque et inéluctable, comme le prouvent le
maintien de forts taux de syndicalisation dans de nombreux pays
occidentaux et, comme on le verra, la remontée du nombre de syndiqués
depuis les années 1990, pour ne rien dire des différents mouvements
sociaux de ces dernières années. De manière générale, à trop se focaliser,
comme l'ont fait les chercheurs depuis les années 1980, sur la
désyndicalisation et l'institutionnalisation du syndicalisme, on laisse dans
l'ombre la question des logiques de l'adhésion et de la mobilisation
syndicales, alors même que la syndicalisation demeure l'une des
principales attaches collectives des Français - même si, à la différence de
ce qui se passe dans d'autres pays proches, elle reste très minoritaire -, en
tout cas loin devant les partis politiques ou les associations défendant des
causes morales, environnementales ou civiques20. Il faut ici déplorer que
17. Parmi beaucoup d'autres, cf. l'étude emblématique de J. Deniot sur la sociabilité ouvrière
dans une usine nantaise au cours des années 1960-1970 : Usines et coopération ouvrière. Métiers,
syndicalisation, conflits aux Batignolles, Paris, Anthropos, 1983, ou encore le travail de Molinari (].-
P.), Les ouvriers communistes, op. cit.
18. Certaines analyses de la désyndicalisation y font référence : Andolfatto (D.), Enquête sur la
désyndicalisation : l'évolution d'une section CFDT dans une grande entreprise métallurgique de
Grenoble, Rapport de recherche, Grenoble, CERAT, 1989 ; Labbé (D.), Croisât (M.), La fin des
syndicats ?, Paris, L'Harmattan, 1992 ; Mouriaux (R.), Crises du syndicalisme français, Paris,
Montchrestien, 1998. La plupart des chercheurs insistent cependant principalement sur les
causes institutionnelles et politiques du phénomène. Pour D. Labbé, « le déclin du mouvement
syndical doit d'abord être considéré comme la conséquence des changements internes aux
organisations ». R. Mouriaux et G. Groux estiment pour leur part que « la crise du syndicalisme
français est d'abord une crise de son rapport à l'Etat et de son institutionnalisation par la loi,
crise d'un rapport que n'ont pu - encore ? - suppléer les nouvelles formes de négociation et de
privé" » (« Syndicalisme sans syndiqués : dimensions et dilemmes », in Perrineau (P.), "contrat
dir., L'engagement politique. Déclin ou mutation ?, Paris, Presses de la FNSP, 1994, p. 77).
19. Cf. notamment Schwartz (O.), Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris,
PUF, 1990.
20. Heran (F.), « Un monde sélectif : les associations », Economie et Statistique, 208, 1988. Politix n° 63 22
l'étude du militantisme, en plein renouveau en France, ait ainsi tourné le
dos au syndicalisme au profit des « nouveaux mouvements sociaux » ou
du militantisme de solidarité, réputés plus « altruistes ».
Sans nier les obstacles et les difficultés auxquels sont confrontées les
organisations syndicales depuis la fin des années 1970, ce constat nous a
donc conduits à rouvrir le chantier des logiques de l'adhésion syndicale.
Profitant de contacts privilégiés avec l'Union régionale interprofessionnelle
(URI) CFDT du Nord-Pas-de-Calais, elle-même intéressée et disposée à
nous ouvrir son fichier et à prendre en charge une partie des frais
d'enquête, nous avons pu entreprendre, au cours de l'année 2001, une
première étude, avec l'espoir de la voir élargie à FO et à la CGT21.
L'enquête repose sur l'envoi d'un questionnaire à deux échantillons
d'adhérents22 doublé d'une série d'entretiens centrés sur les raisons de la
syndicalisation et du choix particulier de la CFDT (N=16). Seul un pan de
cette recherche sera exploité ici, celui concernant l'insertion dans des
réseaux sociaux préalables à l'adhésion et, dans une moindre mesure, la
sociabilité résultant de celle-ci. De même l'exploitation des données
quantitatives sera privilégiée, les entretiens étant surtout utilisés pour
illustrer tel ou tel point de l'analyse. Tout en révélant l'enchevêtrement
des processus qui conduisent à l'adhésion, ces derniers donnent à voir
l'existence de « carrières » typées. Par quels canaux entre-t-on en contact
avec la CFDT ? L'adhésion syndicale passe-t-elle encore par l'insertion
dans des réseaux sociaux structurés dans et hors travail (via l'inscription des familiaux, la socialisation dans des organisations de
jeunesse, le prolongement de l'engagement le domaine associatif,
etc.) et, si oui, lesquels ? La densité des contacts antérieurs avec des
syndiqués prédispose-t-elle à prendre des responsabilités et à devenir un
militant de l'organisation ? L'appartenance syndicale est-elle le vecteur
d'une sociabilité propre ou se dirige-t-on de plus en plus vers un
syndicalisme de service avec des membres sans liens entre eux ? Tend-on
à passer d'une forme d'engagement englobant les différentes sphères de la
21. Cette recherche s'inscrit dans un programme plus vaste cofinancé par le CNRS et la Région
Nord-Pas-de-Calais dans le cadre de l'IFRESI (Institut fédératif de recherches sur les sociétés
industrielles), intitulé « Actions collectives, mobilisation, militantismes » et animé par B. Duriez
et F. Sawicki.
22. Un même questionnaire a été adressé à deux échantillons aléatoires de 750 personnes chacun
(le premier auprès de l'ensemble des adhérents, le second uniquement auprès de ceux de moins
de 35 ans). Les taux de réponse, respectivement de 49 % et 37 %, peuvent être considérés comme
satisfaisants. La différence entre les deux taux s'explique pour partie par une relance
supplémentaire. Nos effectifs sont donc de 366 individus pour l'ensemble et de 277 pour les
moins de 35 ans. Les vérifications menées sur la localisation géographique et la fédération
d'appartenance font apparaître une bonne représentativité des répondants. Pour pouvoir
comparer les caractéristiques des adhérents à celle des dirigeants nous avons par ailleurs réalisé
une enquête auprès des délégués du congrès régional de la CFDT en juin 1999 sur la base d'un
questionnaire moins développé (N = 181). Réseaux de sociabilité et adhésion syndicale 23
vie, à un engagement ponctuel, fondé sur un lien lâche avec le groupe,
labile, quasi-instrumental, comme Jacques Ion en fait l'hypothèse23 ?
Telles sont les questions auxquelles on s'efforcera d'apporter un début de
réponse.
Ces questions se posent avec d'autant plus d'acuité à propos de la CFDT
que celle-ci connaît depuis le début des années 1990 une progression
importante de ses effectifs, principalement dans le secteur privé, y
compris en dehors de ses bastions traditionnels (notamment dans le
bâtiment, les transports et les sociétés de service). En 1997, selon le rapport
préparatoire au congrès de Lille, la confédération connaissait sa neuvième
année consécutive de progression, soit une hausse de 42 % en dix ans24
(723 500 adhérents). Cinq ans plus tard, fin 2002, la CFDT fait état de
889 160 adhérents, égalant ainsi son record historique de 1976. La chute
des années 1980 semble un lointain souvenir. Le Nord-Pas-de-Calais,
région de tradition industrielle (charbonnage, chimie, sidérurgie,
métallurgie, textile, verre, etc.) et d'ancienne implantation de la CFDT25,
connaît une augmentation des effectifs plus importante que la progression
nationale après, il est vrai, avoir connu une baisse plus marquée au début
des années 1980 (tableau 1). En 2000, l'Union régionale affiche
publiquement 53 282 adhérents. Comme au niveau national, la croissance
y est très inégale d'un secteur à l'autre, même si la tendance générale est à
la hausse, y compris là où l'emploi a fortement reculé (textile, chimie,
métallurgie). La fédération des services y connaît une croissance
spectaculaire (+243 % entre 1991 et 1997), deux fois plus rapide que dans
le reste du pays. Sa montée en puissance ne remet toutefois pas en cause le
leadership des deux grosses fédérations de l'industrie que sont la
métallurgie et la chimie-électricité. C'est en partie ce qui explique que le
taux de féminisation y est inférieur à la moyenne nationale26 (35 % au lieu
de 44 %).
23. Ion (J.)/ La fin des militants ?, Paris, Editions de l'Atelier, 1997. Cf. aussi la lecture critique de
cet ouvrage que propose A. Collovald en conclusion du livre publié sous sa direction :
L'humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de « solidarité
internationale » en faveur du tiers monde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.
24. Cette hausse est particulièrement forte dans le secteur privé (+64 %) et auprès des femmes
qui représentent en 1997 44 % des effectifs, soit pratiquement la part qui est la leur au sein de la
population salariée (45 %). De tous les syndicats français, la CFDT est celui dont la structure
socioprofessionnelle est la plus proche de celle de l'ensemble du salariat. « La CFDT, une
force », Syndicalisme hebdo, supplément au n° 2709, 3 septembre 1998. Cf. aussi les données citées
par Andolfatto (D.), Labbé (D.), Sociologie des syndicats, Paris, La Découverte, 2000, chap. 4.
25. On trouvera des éléments sur l'histoire et l'évolution de la structure de la CFDT régionale
dans Hubert (M.), La production de l'unité syndicale : Etude de l'Union régionale CFDT Nord-
Pas-de-Calais, Mémoire de DEA de science politique, CRAPS, Lille-II, 1997.
26. A titre d'indication, 90 % des ouvriers ayant répondu à notre enquête sont des hommes. Politix n° 63 24
Croissance Part relative de la Part relative de la Evolution
1991/1997 fédération en 1997 fédération en 1994 Fédérations nationale
N-P-de-C (1) N-P-de-C (2) France entière (3) (1988-1998) (4)
FGA +19 % 3,6% 7,2 % +35,1 % (agro-alimentaire)
FNCB +67 % 4% 2,9 % +117,8 % (construction-bois)
FGMM (métallurgie- +52 % 11,2 % 93% +40,1 % mines)
HACUITEX
(habillement-cuir- +13 % 1,5 % +18,0 % 4,8 %
textile)
FCE 8,8 % +9% 11,0% +282,8 % (chimie-électricité)
Services27 +243 % 9,6 % 6,8 % +116,3 %
FEP (enseignement +94 % 3,0 % 2,6 % +105,4 % privé)
INTERCO28 +44 % 8,2 % 11,0 % +2,1 %
-3% 2,4 % FEAE (arsenaux) 0,3 % -3,9 %
Finances +15 % 1,4 % 2,2 % +24,6 %
FUPT +5% 3,1 % 5,3 % +21,4 % (postes-télécoms)
SGEN (enseignement +40 % 8,4 % 7,9 % +110,5 % public)
Santé-sociaux +65 % 10,4 % 11,6 % +62,0 %
FGTE (transports- +55 % 8,8 % 7,9 % +84,3 % équipements)
FTILAC
(communication- +80 % 1,1 % 1,2 % +29,9 %
culture)
+23 % 4,3 % Banques 4,8 % +23,9 %
PSTE (protection
+32 % 3,1 % 3,1 % +9,3 % sociale, travail,
emploi)
Total +45 % 100,0 % 100,0 % +52,3 %
* Sources : (1) et (2) : URI CFDT Nord-Pas-de-Calais, nombre de timbres mensuels vendus. (3) :
Labbé (D.), Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, Paris, L'Harmattan, 1996, p. 135.
(4) CFDT Magazine, n° 248, mai 1999.
Tableau 1. Evolution des effectifs des fédérations de la CFDT dans le Nord-Pas-de-Calais
et dans la France entière au cours des années 1990
27. La fédération Interco regroupe les fonctionnaires territoriaux, les fonctionnaires d'Etat de la
Justice, de la Police, des Affaires étrangères, des préfectures et des Affaires sociales, les salariés
des services de distribution de l'eau, des services funéraires et des HLM et OPAC.
28. La fédération des services regroupe les salariés du commerce, des assurances, des chambres
consulaires, des services aux entreprises, des salariés des agences de travail temporaire, de
l'hôtellerie, du tourisme et de la restauration, de la propreté, de l'immobilier, les employés du
secteur de la prévention et de la sécurité, les employés de maison, les salariés du secteur
associatif, et les membres des professions judiciaires.

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