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Un mode d'engagement singulier au Front national. La trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur - article ; n°57 ; vol.15, pg 183-211

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Politix - Année 2002 - Volume 15 - Numéro 57 - Pages 183-211
A Pecular Commitment to National Front. The scholar path of a miner's son Ivan Bruneau This contribution seeks to explain the process by which a miner'son gets involved in politics through the Front National. Known by the author at secondary school before he got his A-degree, he went then to University in order to study history and was at the time a « member » of the Renouveau Etudiant (RE). He was unemployed at the time of the interviews. First of all, the author distinguishes his interviewee's political speech from the speech of other young FN students, RE leaders, used as a checking variable. He analyses the impact of his political socialization on the type of his involvement, that is to say, a singular, away-from-the-party involvement. Secondly, through the study of his school years and the books he read, the author aimed at understanding the relationship between a « success » at school within the working class - which means the prospect of a rise in the social scale - and his concern for the Front National, together with the made-up identity of an extraordinary bachelor character named Adolf. Finally, the reconstitution of his academic, social and political experience as a student enables to explain his academic failure and his political loneliness , which keeps him away from the group of the FN militant students.
Un mode d'engagement singulier au Front national. La trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur Ivan Bruneau Cet article cherche à décrypter le processus de politisation frontiste d'un fils de mineur, bachelier - camarade de lycée de l'enquêteur, puis étudiant en histoire, alors « membre » du Renouveau étudiant, au chômage au moment des entretiens. Dans un premier temps, l'auteur distingue son discours militant de celui d'autres jeunes étudiants frontistes et analyse l'impact de sa « familiarisation » à la politique sur son type d'engagement, individuel, à distance du parti. Dans un deuxième temps, à travers l'étude de sa trajectoire scolaire et de ses lectures, il s'agit de comprendre les mécanismes qui ont fait coexister une « réussite » scolaire en milieu populaire, la perspective d'une remarquable ascension sociale et son entrée frontiste en politique, associée à la construction identitaire d'un personnage lycéen extra-ordinaire, Adolf. Enfin, la restitution de l'expérience étudiante de l'enquêté, à la fois scolaire, sociale et politique, permet d'expliquer aussi bien son échec universitaire que son isolement politique, qui le maintient en dehors du groupe des étudiants-militants du Front national.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 2002
Nombre de lectures 31
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Ivan Bruneau
Un mode d'engagement singulier au Front national. La
trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur
In: Politix. Vol. 15, N°57. Premier trimestre 2002. pp. 183-211.
Citer ce document / Cite this document :
Bruneau Ivan. Un mode d'engagement singulier au Front national. La trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur. In: Politix.
Vol. 15, N°57. Premier trimestre 2002. pp. 183-211.
doi : 10.3406/polix.2002.1214
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_2002_num_15_57_1214Résumé
Un mode d'engagement singulier au Front national. La trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur
Ivan Bruneau
Cet article cherche à décrypter le processus de politisation frontiste d'un fils de mineur, bachelier -
camarade de lycée de l'enquêteur, puis étudiant en histoire, alors « membre » du Renouveau étudiant,
au chômage au moment des entretiens. Dans un premier temps, l'auteur distingue son discours militant
de celui d'autres jeunes étudiants frontistes et analyse l'impact de sa « familiarisation » à la politique sur
son type d'engagement, individuel, à distance du parti. Dans un deuxième temps, à travers l'étude de sa
trajectoire scolaire et de ses lectures, il s'agit de comprendre les mécanismes qui ont fait coexister une
« réussite » en milieu populaire, la perspective d'une remarquable ascension sociale et son
entrée frontiste en politique, associée à la construction identitaire d'un personnage lycéen extra-
ordinaire, Adolf. Enfin, la restitution de l'expérience étudiante de l'enquêté, à la fois scolaire, sociale et
politique, permet d'expliquer aussi bien son échec universitaire que son isolement politique, qui le
maintient en dehors du groupe des étudiants-militants du Front national.
Abstract
A Pecular Commitment to National Front. The scholar path of a miner's son
Ivan Bruneau
This contribution seeks to explain the process by which a miner'son gets involved in politics through the
Front National. Known by the author at secondary school before he got his A-degree, he went then to
University in order to study history and was at the time a « member » of the Renouveau Etudiant (RE).
He was unemployed at the time of the interviews. First of all, the author distinguishes his interviewee's
political speech from the speech of other young FN students, RE leaders, used as a checking variable.
He analyses the impact of his political socialization on the type of his involvement, that is to say, a
singular, away-from-the-party involvement. Secondly, through the study of his school years and the
books he read, the author aimed at understanding the relationship between a « success » at school
within the working class - which means the prospect of a rise in the social scale - and his concern for
the Front National, together with the made-up identity of an extraordinary bachelor character named
Adolf. Finally, the reconstitution of his academic, social and political experience as a student enables to
explain his academic failure and his political loneliness , which keeps him away from the group of the
FN militant students.Un mode d'engagement singulier
au Front national
La trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur
Ivan BRUNEAU
CJ est grâce à un « hasard biographique » que nous nous sommes
intéressé à la question du Front national et notamment aux
conditions qui rendent possible une adhésion soit militante soit
électorale à ce parti politique1. L'enquêté A, personnage central de cet
article, a été un camarade de lycée de l'enquêteur avant d'être « un cas
sociologique ». Comment le qualifier sans trop le typifier ?
L'enquêté A est un homme, âgé de 27 ans, célibataire, au chômage depuis
janvier 1997. Après l'obtention du baccalauréat en juin 1993, il commence
des études d'histoire à l'université de Caen ; pendant trois ans il suit les
cours de la première année de DEUG, mais passe les examens sans
réussite. Dès son arrivée à la fac, il rejoint le Renouveau étudiant et il
« s'encarte » au Front national pendant un an. En septembre 1996, il
s'inscrit en première année d'anglais puis décide d'arrêter ses études après
la mort de son père en janvier 1997. Son père est décédé des suites d'une
1. Cet article s'appuie sur un mémoire réalisé en 1999 dans le cadre du DEA « Politiques
sociales et société » (Paris I-Institut des sciences sociales du travail) : Ecole et rapport à la
politique chez des étudiants-militants du FN. Trajectoire biographique d'un fils de mineur.
B. Pudal, qui dirigeait ce mémoire, a inspiré notre recherche et nous a aidé à rédiger cet article.
Nous tenons également à remercier S. Beaud et E. Le Dœuff pour leurs conseils et leurs
encouragements.
Politix. Volume 15 - n° 57/2002, pages 183 à 211 Politix n° 57 184
maladie, certainement liée au métier qu'il a exercé jusqu'en 1992 (date à
laquelle il a été « mis en préretraite »). Le père de notre enquêté était
mineur, dans le Calvados (mines de fer) jusqu'en 1989, en Lorraine de 1989
à 1992. Sa mère, qui ne « travaillait » pas, a quitté le foyer familial en 1993.
L'enquêté A est « d'origine polonaise », son arrière-grand-père paternel et
sa femme ont quitté la Pologne dans les années 1920 pour venir s'installer
dans cette petite commune du Calvados. Son grand-père paternel, né en
1917 en Prusse Orientale, a été mineur dans ces mines où ira travailler son
fils (le père de l'enquêté A) quelques années plus tard. Notre enquêté est
l'aîné de trois enfants, il habite avec son frère dans la maison de mineur où
ils ont grandi, dans une ancienne cité minière2. Leur sœur (la plus jeune)
habite avec leur mère près de Caen. L'enquêté A touche le RMI depuis
novembre 1998.
Nous faisions partie du même groupe de lycéens en Première et en
Terminale. Il revendiquait déjà son « frontisme » et se voulait le porte-
parole d'une idéologie que l'auteur de cet article ne pouvait que refuser.
Nous ne nous sommes revus qu'en janvier 1998, plus de quatre ans après
le baccalauréat, il intégrait alors notre corpus d'enquêtes, en tant
qu'« électeur du Front national d'origine populaire » : plus politisé et plus
compétent politiquement que les autres électeurs, il se distinguait par un
« vote militant et idéologique3 ». Mais un entretien d'une heure et demie
avec lui ne nous avait pas permis de « comprendre » comment ce fils d'un
mineur syndiqué CGT « à une époque » avait pu accepter d'endosser le
surnom d'« Adolf » dans la cour du lycée.
Cette fois, nous nous sommes appuyé sur cette relation privilégiée
(connaissance personnelle de l'enquêté), et nous avons misé sur cette
opportunité dans le cadre d'une enquête, pleinement qualitative, fondée
sur l'entretien ethnographique4, lequel nous semblait approprié pour
pénétrer cet univers culturel populaire et dépasser la barrière du discours
raciste, xénophobe et antisémite de notre enquêté. Afin de comprendre ce
processus de politisation frontiste, nous avons décidé de porter notre
attention sur l'expérience scolaire (au sens large5) de l'enquêté A. Nous ne
2. D'après les chiffres du dernier recensement, cette commune compte aujourd'hui 1 700
habitants contre 1 776 en 1990.
3. Cf. Bruneau (I.), Le « vote FN » des classes populaires : un vote dominé ?, Mémoire de l'IEP
de Rennes dirigé par E. Neveu, 1998. Dans un premier temps, en nous référant à une
conception « légitime » de la politique (comme activité symbolique pratiquée et imposée par le
champ politique) et du « vote FN », nous avions mis en évidence le continuum suivant : vote
« d'exclusion politique » — > vote « paradoxal » — > vote partisan — > vote militant et
idéologique.
4. Sur ce point, cf. Beaud (S.), « L'usage de l'entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour
1' "entretien ethnographique" », Politix, 35, 1996.
5. En tant que trajectoire scolaire objective (carrière scolaire, parcours scolaire des parents et
grands-parents, investissement des parents sur la scolarité de leur enfant, attitude des à Un mode d'engagement singulier au Front national 185
faisions que prolonger la piste de recherche ouverte par les analyses
soulignant l'importance de la variable « niveau de formation » dans
l'attitude des jeunes électeurs à l'égard du Front national. Ainsi, d'après
Nonna Mayer, « les effets du diplôme jouent surtout chez les jeunes
électeurs. [...] En 1988, le niveau du vote pour Le Pen des jeunes non
bacheliers est supérieur de 10 points à celui des jeunes diplômés, en 1995
l'écart est de 16 points et en 1997 de 18 points. Aux dernières législatives,
les jeunes qui n'ont pas le bac ont voté trois fois plus souvent pour les
candidats du FN que les jeunes bacheliers6 ». Ces statistiques révélant la
sous-représentation des diplômés parmi 1' elector at jeune du Front national
peuvent laisser penser qu'un parcours scolaire conforme à la norme
actuelle de « réussite scolaire » (obtention du baccalauréat et études
supérieures) favoriserait le développement d'un « esprit critique et (d'une)
vigilance à l'égard de toutes les formes de manipulation et de
totalitarisme7 ».
Comment cet étudiant d'origine populaire a-t-il pu devenir un « électeur-
militant8 » du Front national ? C'est dans cette perspective que nous avons
voulu étudier les mécanismes par lesquels « l'Ecole démocratisée » et ses
effets sociaux paradoxaux9 avaient pu contribuer, même très
indirectement, à sa politisation frontiste. A travers l'analyse de deux
étapes successives de sa trajectoire scolaire, antérieure et postérieure à
l'obtention du baccalauréat, nous verrons que son accession au monde
étudiant, contrairement à ce à quoi l'on pourrait s'attendre, provoque chez
lui une radicalisation du discours qui l'isole socialement et politiquement.
Nous avons donc effectué trois entretiens non directifs avec l'enquêté A, à
son domicile10. Il a parfaitement joué le jeu de l'entretien, dans une relation à
l'enquêteur fondée sur 1'« entre soi ». Il se réjouissait de revoir un ancien
camarade du lycée, et rares sont apparemment ceux qui sont restés en
contact avec lui. De plus, nous lui avons donné la possibilité de parler de ses
deux « passions », les animaux et la Seconde guerre mondiale. En revanche,
nous ne nous attendions pas à ce qu'il s'exprime aussi facilement sur son
l'égard des enseignants et autres représentants de l'école) et trajectoire scolaire subjective
(regard que porte a posteriori l'enquêté sur son parcours scolaire).
6. Cf. Mayer (N.), Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999, p. 68-69.
7. Cf. le rapport Meirieu, Quels savoirs enseigner dans les lycées ?, Rapport remis au ministre
de l'Education nationale en avril 1998, cité par Mayer (N.), Ces Français qui votent Le Pen, op. cit.,
p. 65.
8. A ce stade de l'analyse, nous utilisons cette expression pour signifier que, lorsque nous
avons effectué nos entretiens, l'enquêté A était plus qu'un « simple électeur » du FN sans pour
autant en être un militant.
9. Pour une étude exhaustive, cf. Beaud (S.), L'usine, l'école et le quartier. Itinéraires scolaires et
avenir professionnel des enfants d'ouvriers de Sochaux-Montbéliard, Thèse de doctorat de
sociologie, EHESS, 1995.
10. Le 3 janvier 1999 (deux heures et demie), le 23 avril 1999 (deux heures, non enregistré), le
12 juin 1999 (deux heures, enregistrement discontinu). Politix n° 57 186
parcours scolaire, à ce qu'il fasse preuve d'une mémoire scolaire aussi
affûtée. Sans prétendre l'avoir incité à une « auto-analyse », nos
interrogations ont probablement rencontré des sentiments et des réflexions
qui doivent le traverser en temps ordinaire.
Conscient des risques sociologiques que présente une méthode biographique
pouvant dériver vers le « récit de vie », nous avons cherché à encadrer
l'itinéraire individuel de notre enquêté par des études concernant les
relations objectives entre « l'Ecole » et les classes populaires, entre les
cultures populaires et la politique, mais également par des entretiens
biographiques avec d'autres jeunes militants du FN et du MNR, dans le but
de confronter la trajectoire de l'enquêté A à celle d'autres étudiants (ou
anciens étudiants), avec pour arrière-plan le caractère atypique des jeunes-
électeurs-frontistes-bacheliers. Comme la revendication d'un vote FN ou
MNR n'assure en rien une distinction positive dans le monde étudiant, ces
militants sont restés invisibles jusqu'à ce que nous nous adressions aux deux
principales structures en mesure de les rendre visibles, le Front national de
la jeunesse (côté Le Pen) et le Renouveau étudiant (côté Mégret).
Nos interlocuteurs, devant la nécessité de contrôler la sortie de parole
partisane hors des frontières du parti, nous ont mis en relation avec des
étudiants du RE (ou anciens du RE), ayant des responsabilités au sein du
parti et dotés d'un curriculum vitae militant bien rempli, dont l'origine sociale
n'avait apparemment rien de populaire, alors que nous l'avions demandé
(voir infra le tableau des enquêtes). Ces militants d'un type particulier, dont
trois ont eu un rôle dirigeant au sein du RE, en quelque sorte « l'école des
cadres » du parti, biaisaient d'entrée notre échantillon. Cela étant, les
enquêtes B, C, D et E, utilisés comme variable de contrôle de la trajectoire de
l'enquêté A, présentent un intérêt non négligeable : ils autorisent une
comparaison entre le processus de politisation frontiste d'un « outsider » de
la politique et le parcours différent d'« insiders », tout en n'essentialisant pas
a priori certains traits culturels populaires. Un mode d'engagement singulier au Front national 187
Tableau 1. Caractéristiques des enquêtes
Dernière Occupation Lien avec le FN Enquêtes Sexe Age profession Carrière scolaire actuelle ou le MNR du père
Après deux
redoublements Aucun au moment (CM2 et de l'entretien. A Terminale), il Mineur « fait partie du RE » obtient un Bac A2. A M 26 Chômeur pendant trois ans, a (décédé) Il fait ensuite trois été « encarté » au « lre année
FN pendant un an. d'Histoire »
àCaen.
Après deux
redoublements
(CP et 5e), il Attaché A fondé le RE à
décide de ne pas parlementaire Orléans, a été garde
passer pas son au groupe du corps de Mégret. 26 Indépendant B M Bac A2. FN de la Il est aujourd'hui
Deux ans après, il région un militant
fait une Capacité Centre. infatigable du FN.
en Droit à
Orléans.
Aujourd'hui à la
Bac Al, études Direction Nationale
d'Histoire : du RE (MNR). Elle
DEUG (en 4 ans) adhère au FNJ à
et Licence à Etudiante l'âge de 17 ans, à 20 C F 25 Cadre
ans elle devient Nantes,
aujourd'hui en responsable FNJ et
RE en Loire- Maîtrise à Paris.
Atlantique.
BacC, A été l'adjoint de Hypokhâgne et Samuel Maréchal au Khâgne au Lycée FNJ. Lors de la Lakanal, II scission, il rejoint D M 22 Cadre enchaîne par une Etudiant les mégrétistes. Licence et une Aujourd'hui, il est Maîtrise directeur national d'Histoire à la adjoint du MNJ. Sorbonne.
Après deux Aujourd'hui à la
redoublements Direction nationale A travaillé (3ème et du MNJ. A l'âge de pour Serge 18 ans, il dirige la Terminale), Bac B, Expert- Martinez M 28 DEUG de Droit. Il structure FNJ dans E comptable (MNR) au n'a pas eu sa la Manche, puis il moment de Licence. Ecole devient l'un des la scission. privée de clerc de leaders du RE à
notaire. Caen. Politix n° 57 188
L'impact de la « familiarisation» à la politique :
un processus de politisation populaire
A un premier niveau d'analyse, nous avons identifié quelques
caractéristiques communes à tous nos enquêtes, qui pourraient
éventuellement accréditer l'idée de l'existence d'une « jeunesse frontiste ». Ils
découvrent très tôt le discours lepéniste, à l'âge de 14-15 ans, ils sont
manifestement d'abord attirés par l'image d'un « parti pas comme les
autres11 ». Ils s'éveillent à la politique à un moment où le FN remporte des
« victoires » électorales, à une époque où « le phénomène Le Pen » est
« sur médiatisé12 ». L'affaire de Carpentras produit chez l'enquêté D « une
impression de manipulation » : « Quand on a 15-16 ans et qu'on essaie d'être
politiquement incorrect, on saute sur l'occasion pour dire qu'il y a quelque
chose qui ne va pas. » Ils ne vont pas rester des convaincus silencieux, ils
vont rapidement revendiquer une visibilité frontiste. Les enquêtes C et E,
alors militants du FNJ, distribuent des tracts à la sortie du lycée et font
pénétrer la parole frontiste au sein de la classe en contestant le contenu des
enseignements, essentiellement en histoire et en philosophie. Leurs
expériences lycéenne et étudiante, moments de construction d'une identité
militante, sont fondatrices d'un processus de différenciation positive, qui
permet l'intériorisation et l'expression d'une « autre manière d'être jeune ».
A la fac, dans une arène restreinte où les affrontements sont violents, non
médiatisés, leur position minoritaire comme « étudiants du Front national »
conduit à une stigmatisation publique de leur engagement, ils retournent
alors le stigmate. La majorité stigmatisante devient pour eux majorité
« déviante », ils prétendent incarner « une autre image de la jeunesse »
(enquêtée C13). Enfin, par rapport aux différents indicateurs établis par
Daniel Gaxie14, cette « jeunesse frontiste » peut être définie comme
compétente politiquement. Ils ont appris à parler de politique et à aimer
parler de politique, ils ont d'ailleurs saisi l'occasion de l'entretien pour
mettre en valeur leur connaissance du programme du parti et la mettre au
service de la justification, personnelle, réfléchie mais orthodoxe, de leur
engagement. Néanmoins, ce constat de l'acquisition progressive par
11. Pour des exemples, nous renvoyons à notre mémoire de DEA.
12. Tous nos enquêtes ont fait part de l'intérêt et du plaisir qu'ils avaient à regarder
l'émission politique « L'heure de vérité ». Le Pen en a été l'invité à plusieurs reprises et, à
l'évidence, il se montrait à son avantage face à des journalistes à la fois désorientés et fascinés
par l'attitude et les propos de cet « animal politique » hors du commun.
13. Orfali (B.), « Le droit chemin ou les mécanismes de l'adhésion politique », in Mayer (N.),
Perrineau (P.), dir., Le Front national à découvert, Paris, Presses de Sciences po, 1996, p. 122 :
« Dans la mesure où le FN est minoritaire, il permet à celui qui s'y associe de se distinguer. [. . .]
Les qualités d'anticonformiste et d'original sont reconnues à tout inscrit. La stigmatisation
dont les adhérents font l'objet donne par ailleurs au groupe sa force et sa cohésion ».
14. Gaxie (D.), Le cens caché, Paris, Le Seuil, 1978. Un mode d'engagement singulier au Front national 189
affiliation militante d'une compétence politique, technique et statutaire15,
voile plus qu'il ne met en lumière les conditions, spécifiques à chacun de nos
enquêtes, dans lesquelles elle a été acquise.
Si nos enquêtes reprennent tous à leur compte les prises de position du Front
national, ils ne les expriment pas de la même manière. L'enquêté A parle son
propre « frontisme », personnel, cru, violent. Il n'a « rien à cacher », il n'a
« pas honte de le dire », il est « raciste », contre « le mélange des races »
provoqué par « l'invasion de la France par les Noirs et les Arabes ». Il se
déclare « antisémite », hanté par la vision du Juif conspirateur et dominateur
(« ben, les Juifs, ils baisent le monde quoi »). A l'inverse, les enquêtes B, C, D
et E proposent une version sophistiquée, euphémisée et donc légitimante. Ils
disent ne pas avoir a priori de sentiments négatifs contre les immigrés, « ce
n'est pas une question de couleur de peau » (pour l'enquêtée C), ils doivent
cependant « mériter d'être français ». De toute façon, selon l'enquêté D, ce
sont les immigrés « les plus malheureux et les premières victimes de
l'immigration ». Aucun ne se considère raciste, puisqu'ils ne croient pas « en
la supériorité d'une race sur une autre », et ils déclarent solennellement
qu'ils ne sont pas antisémites : « Une fois de plus, si on se base au sens
propre et biologique de la race, je ne suis pas antisémite » (enquêté E).
Cependant, ce « frontisme » épuré, qui trouve ses origines dans un travail de
maîtrise de la parole frontiste réalisé au sein du parti, semble parfois
recouvrir des représentations qui sont finalement assez proches de celles de
l'enquêté A. Par exemple, l'enquêtée C affirme ne pas être antisémite, alors
qu'elle avoue être « antisioniste au sens d'impérialisme juif » et parle d'un
« mythe juif » en ces termes : « Le problème du révisionnisme n'a pas été
tranché. » Elle condamne la loi Gayssot, qui « empêche les gens de parler » et
elle cite évidemment « Faurisson, quelqu'un qui dérange ». De même, elle ne
serait pas raciste, mais « plutôt ethno-différentialiste16 ».
Pourquoi l'enquêté A parle-t-il ce « frontisme dialectal », non officiel, non
reconnu par le parti (hors du parti) ? Certes, il connaissait l'enquêteur et
pouvait s'exprimer plus librement que les autres enquêtes, il n'était plus lié
au FN au moment des entretiens, ce qui autoriserait une telle
individualisation du discours, mais il a « fait partie » du Renouveau étudiant
pendant trois ans à l'université de Caen, il y a côtoyé des étudiants comme
l'enquêté E, il a été membre du parti pendant un an et il reçoit depuis
longtemps le journal interne du FN, Français d'abord ! Dans la mesure où son
expérience militante ne paraissait pas avoir bouleversé la construction de
son discours militant, nous avons recherché, à travers sa socialisation
15. Bourdieu (P.), La distinction, Paris, Minuit, 1979, chap. 8.
16. Sur cette « reformulation différentialiste du racisme », cf. Taguieff (P.-A.), « La
métaphysique de Jean-Marie Le Pen », in Mayer (N.), Perrineau (P.), dir., Le Front national à
découvert, op. cit. Politix n° 57 190
politique17 et le contexte de son « entrée en politique », les facteurs
structurants de cette politisation individuelle.
Au cours de nos entretiens, l'enquêté A a toujours affirmé ne jamais avoir
parlé de politique avec ses parents et ne jamais les avoir entendus aborder
un problème politique (posé comme politique par les partis politiques). Dans
les familles des enquêtes B, C, D et E, à l'inverse, on s'intéresse à la politique,
on parle de politique, parfois on s'engage politiquement. Ces jeunes militants
du Front national sont de fidèles héritiers, leur adhésion au FN s'inscrit en
conformité avec des références politiques familiales ancrées à droite, voire à
l'extrême-droite. L'enquêté A a lui « hérité » d'une distance objective à la
politique, telle qu'elle est définie et pratiquée au sein du champ politique.
L'événement déclencheur de sa politisation frontiste, celui dont il se
souvient, confirme cette impression.
D'ailleurs ma vocation de Front national, ça m'est arrivé au collège, en
Quatrième. Tu passes du gentil p'tit gars au parfait fasciste.
- Ça, c'est pas une reconstitution après coup ? A l'époque tu l'as vraiment ressenti
comme ça ?
Ouais, parce que y'avait Malik Oussekine qu'avait été tué et ça me faisait mal
d'arrêter les cours pour un bougnoule.
- Tu l'as vraiment ressenti comme ça ?
Ouais. C'est comme ça que je suis devenu un électeur du Front national.
[Sourire]
- Non, mais sérieux !
Ah non mais c'est vrai, cent pour cent. Arrêter les cours pour un bougnoule
qu'on a tué, non...
- T'en parlais avec des gens à cette époque-là ?
Non, ça a été le coup de départ en moi-même, après j'en ai parlé. Bon y'a
peut-être aussi eu une influence de la part de mon grand-père français
(maternel) qu'était un peu raciste. Il était gaulliste, mais bon il a travaillé à la
SAVIEM avec des bougnoules...
- Il en parlait avec toi ?
Ouais. Mon grand-père polonais aussi, il avait un bon fond d'antisémitisme.
- Tu parlais de politique quand t'étais jeune avec tes grands-pères par exemple ?
Non, c'est venu après le coup de Malik Oussekine.
- C'est à ce moment-là que t'as commencé à t'intéresser à la politique ?
Ouais, ouais.
- Et qu'est-ce que tu trouvais scandaleux là-dedans ?
17. Sur l'importance de la socialisation politique initiale, cf. Percheron (A.), « Point de vue »,
Cahier du PIRTTEM, 2, 1990, p. 79 : « L'essentiel se joue avant douze/ treize ans. Une des
caractéristiques des années de jeunesse consiste dans la mise à l'épreuve des systèmes de
valeurs et des prédispositions formés lors de la socialisation initiale ».

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