Table ronde animée par François Clerc (Direction départementale de l'Agriculture et de la Forêt), avec la participation de : Paul Bairoch (Université de Genève), Pierre Barrai (Université de Nancy II) et Michael Tracy (Institut Européen d'Administration Publique, Maastricht) - article ; n°1 ; vol.184, pg 51-62

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Économie rurale - Année 1988 - Volume 184 - Numéro 1 - Pages 51-62
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1988
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Table ronde animée par François Clerc (Direction
départementale de l'Agriculture et de la Forêt), avec la
participation de : Paul Bairoch (Université de Genève), Pierre
Barrai (Université de Nancy II) et Michael Tracy (Institut
Européen d'Administration Publique, Maastricht)
In: Économie rurale. N°184-186, 1988. pp. 51-62.
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Table ronde animée par François Clerc (Direction départementale de l'Agriculture et de la Forêt), avec la participation de : Paul
Bairoch (Université de Genève), Pierre Barrai (Université de Nancy II) et Michael Tracy (Institut Européen d'Administration
Publique, Maastricht). In: Économie rurale. N°184-186, 1988. pp. 51-62.
doi : 10.3406/ecoru.1988.3890
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_1988_num_184_1_3890ÉCONOMIE n° 184-185-186, RURALE mars-août 1988
MEUNISME OU PROTECTIONNISME : ATOUTS OU FREINS
Table Ronde*
croissance des pays en voie de développement, et plus FRANCOIS CLERC
précisémment sur la place que peut tenir un certain DDAF
protectionnisme agricole. Ceci est d'actualité quand on
songe aux idées tendant à accroître la circulation des «... Pour discuter du thème qui nous est imparti, le
produits agricoles entre nos contrées tempérées et les protectionnisme, atout ou frein, chacun d'entre nous
pays plus défavorisés qui se trouvent au Sud. est pleinement conscient que se trouvent réunis, à ma
gauche et à ma droite, les principaux auteurs qui aient Sur le premier point, je donne d'abord la parole à écrit sur le sujet. Ce n'est pas la peine de vous présenter M. Tracy. Sur ce thème du mélinisme, il a des propos M. Tracy, parce que vous seriez impardonnables, qui ne manquent pas d'alacrité, et nous serions heureux depuis que son livre est paru en français, de ne pas avoir d'en profiter. » lu : L'Etat et l'Agriculture en Europe occidentale.
Crises et réponses au cours d'un siècle, aux éditions MICHAEL TRACY "Économica". Ceux d'entre vous qui ont fait quelque Institut Européen d'Administration Publique
étude en matière d'histoire rurale, ont, comme beau
coup d'autres, médité ligne après ligne le livre de « II me sera difficile de rentrer dans votre cadre dans
M. Barrai sur Les Agrariens français de Méline à la mesure où le jugement que je porte sur la période de
Pisani. Et quant à ceux qui se sont intéressés à la place la fin du XIXe siècle tient compte dans une assez large
de l'agriculture dans la croissance industrielle, et, de mesure de ses effets à long terme. Autant dire que je
façon plus large, à l'évolution du Tiers-Monde, au rôle rends responsables, dans une assez large mesure, les
de l'industrialisation et à celui de l'agriculture dans son politiques suivies à la fin du XIXe siècle de l'échec des
développement, ils connaissent naturellement les agricoles actuelles, notamment de la Polit
ouvrages de M. Bairoch. ique Agricole Commune Européenne. Mais je vais faire
de mon mieux, et me limiter pour l'instant aux effets à
Cette table ronde, donc, va se centrer, dans une court terme. première partie, sur un problème, largement discuté en
France, qui est celui du mélinisme. Dieu sait le nombre Je voudrais rappeler les principales thèses que j'ai
de fois où ce pauvre Méline est accusé d'être à l'origine avancées, notamment dans mon ouvrage, et que
de tous les maux que l'agriculture française a connus, et M. Clerc a eu la gentillesse de citer tout à l'heure
c'est le fondateur précisément de la SFER, Michel (M. Tracy, 1986 : 1). Vers la fin du XIXe siècle, se
Augé-Laribé, qui, le premier, a développé cette thèse produirent des réactions différentes à la crise agricole
avec beaucoup de force et de vigueur. Il a été contredit provoquée par l'arrivée des céréales nord-américaines
très heureusement. Le sujet a été repris, et nous allons bien meilleur marché qu'elles ne l'étaient auparavant.
pouvoir en débattre avec la chance d'avoir comme Réactions défensives de la part notamment de la
intervenants sur ce problème français deux personnes France et de l'Allemagne, maintien de la politique du
venant l'une d'Outre-Jura, et l'autre d'Outre- libre-échange et laisser-faire côté britannique, et adap
Quiévrain, qui vont nous permettre d'avoir une vue tation positive, du côté danois et néerlandais.
plus large sur le problème. Ce sera la première partie de
Effets à court terme : la protection en France et en cette table ronde, tournée vers le passé. Mais il est un
Allemagne a freiné les importations et a permis de protectionnisme du présent en matière agricole, il
maintenir les prix au-dessus des prix mondiaux. Mon s'appelle la politique agricole commune. Il serait tout à graphique n° 1, indique que jusque vers la fin des fait judicieux, me rappelant en particulier les important
années 1 880, l'évolution des prix est à peu près parallèle es responsabilités que M. Tracy a exercées auprès du
dans les différents pays européens, mais ensuite, avec la Conseil des Ministres des Communautés Européennes,
baisse des prix américains, arrivant en Europe, les prix de nous demander en tant qu'économistes et historiens,
continuent à baisser en Angleterre, à cause du libre- ce que l'on peut tirer du protectionnisme agricole du
échange, en suivant de très près la courbe américaine, passé comme enseignement vis-à-vis de ce protection
alors que les courbes pour la France et l'Allemagne nisme agricole du présent, lequel d'ailleurs me paraît
divergent de presque exactement le montant des droits fortement remis en cause. Ce sera le deuxième temps de
de douane. Dans ces deux pays, les revenus agricoles ce débat.
ont sans doute été soulagés par ces effets protectionnist
Enfin, dans un troisième temps, profitant plus es. Comment, cependant, ce bénéfice a-t-il été réparti ?
spécialement de la présence de M. Bairoch, il nous On peut supposer que c'était les grands céréaliers qui en
faudra mondialiser nos perspectives. Nous pourrons profitaient le plus, les petits éleveurs beaucoup moins
nous interroger sur le rôle du protectionnisme dans la ou pas du tout.
* Le Comité de rédaction remercie chaleureusement M™ Isabel BOUSSARD et Jean-Pierre BOMPARD pour la transcription et la mise au point du
compte-rendu de cette table ronde.
-51 - Graphique n° 1 — Droits de douane et prix du blé Graphique n° 2 — Population agricole active
50 % ALLEMAGNE *•
r
49 X I « -I
Î 5
S 3
GRANDE-BRETAGNE
1870 1875 1880 1885 1890 1895 1900 1905 1910
Les pourcentages se réfèrent à la part de la population active agricole dans la
population active totale.
Sources : M. Tracy (1986 : l)
Tableau 1. — Prix de vente au détail en 1905
Indices, Angleterre = 100
France Allemagne
Pain blanc 115
Farine de blé 153 140
Sucre 144 119
Pommes de terre 100 88
Lait 71 75
Beurre 94 105
Viande bovine 109 122 de porc 118 123 1370 1880 1690 1900 1910
Les prix sont exprimés en moyennes mobiles sur cinq ans. Sources Cost of Living : Board in of French Trade, Towns, Cost of Cd. Living 4512, in 1909. German Towns, Cd. 4032, 1908 ; et Sources : Board of Trade (1909), British and Foreign Trade and Industry ;
complété des sources nationales.
Les effets des politiques agricoles sur l'économie
Du point de vue démographique, les statistiques générale sont un sujet très important, et c'est ici que je
pour la France ne me semblent pas très convaincantes, vais entamer le dialogue avec le Professeur Bairoch.
bien que Toutain (1961 et 1963) ait rassemblé beaucoup Dans le cas de l'Allemagne, le protectionnisme agricole
de chiffres : elles indiquent une augmentation de la a été ressenti très nettement du côté industriel comme
population agricole active en France, entre 1890 et un obstacle au développement, surtout parce que 1895 (graphique n° 2). Je ne sais pas si c'est exact, mais l'industrie cherchait à multiplier des accords commerc
probablement, pendant cette période-là, la population iaux avec des pays tiers. Et il y a eu un débat très
agricole de la France n'a pas diminué alors qu'en important autour du thème Agrar-oder Industriestaat.
Grande-Bretagne elle a poursuivi sa baisse. Il est En fin de compte, la protection a été très mitigée par des
certain qu'en France, comme en Allemagne, les struc traités commerciaux. En France, un débat théorique
tures agricoles ont peu évolué. n'a presque pas eu lieu. Les thèses mélinistes domin
aient, préconisant le "retour à la terre" (Méline, 1912), Les revenus agricoles au Royaume-Uni ont souffert alors que l'industrialisation était conçue plutôt comme de la crise, quoique là encore il y ait eu des différences une menace, un faux diagnostic ayant sur-accentué les entre les types d'agriculture et les régions, les grands risques du chômage. céréaliers des régions du Sud étant les plus touchés.
Je voudrais maintenant aborder quelques controversEn ce qui concerne la consommation, les études
es et d'abord faire référence aux travaux du Professeur réalisées par le Board of Trade (tableau 1) indique
Barrai (1968). M. Barrai a été plus positif à l'égard de raient que les consommateurs du Royaume-Uni ont pu
Méline que Michel Augé-Laribé (1950) : il considère, profiter de prix alimentaires nettement plus bas que les
en effet, que Méline était conscient de la nécessité consommateurs français ou allemands.
d'entreprendre des réformes fondamentales, et qu'il eût
Cependant, ce n'est pas le modèle britannique que je une action de promotion, notamment du crédit agri
préconise : le Danemark a toujours été mon modèle cole. Je suis plutôt observateur dans ce débat : toutef
préféré. Là, une adaptation positive a permis une ois, même si Méline avait de bonnes intentions à
amélioration de la situation du revenu dans l'agricul réalisé quelques actions utiles, c'était bien la protection
ture apportant une contribution importante au déve tarifaire, avec toutes ses conséquences, qui reste son
loppement économique en général. intervention la plus importante.
-52- il y a les thèses avancées notamment par Il est bien certain que le ministre Méline est le Ensuite,
MM. Gervais (dans Duby-Wallon, 1976) et Servolin protagoniste central de la protection douanière à la fin
(1985) qui interprètent cette période selon la thèse de du siècle. Il n'y a pas d'injustice à dire qu'il en a été le
l'exploitation capitaliste. Ceci m'apparaît comme une champion parlementaire : il a été le rapporteur général
tentative pour faire cadrer les faits avec une théorie du débat sur la loi douanière de 1892 et il en est resté
marxiste des événements, et je ne peux pas partager très fier. On peut ajouter qu'il est au départ un
cette approche. Par ailleurs, M. Servolin a avancé une protectionniste industrialiste. Il est élu de Remiremont,
autre explication — reprise par M. Marloie (1986) — une circonscription dominée à l'époque par le tissage
qui situe plutôt l'explication dans un "pacte social" du coton, et, par ses liens familiaux, il est lié aux
— une alliance entre la bourgeoisie et la paysannerie. industriels. Quand il entre au Parlement, il se fait
Je ne pense pas cependant qu'un tel "pacte social" ait d'abord nommer dans la Commission douanière et
existé dans les faits, et même comme interprétation a rédige un rapport pour la défense de l'industrie du
posteriori, je ne la trouve pas très satisfaisante. coton. On voit très bien dans son cas personnel, comme
on l'a montré pour les Allemands, que le protectionJe me tourne maintenant vers M. Bairoch, qui dans nisme est d'abord industriel et que, ensuite seulement, il
son important ouvrage de 1976, a contesté les avanta s'élargit au monde agricole. ges du libre-échange par rapport au protectionnisme,
indiquant surtout que les phases de croissance écono C'est assez curieux parce qu'on pourrait dire, dans la
mique rapide ne correspondaient pas à celles du logique du problème que posait M. Tracy tout à
libre-échange. Ces thèses ont été contestées par Asse- l'heure, que l'intérêt des industriels serait que les prix
lain, Desaigues et Messerlin (1985), qui considèrent des produits alimentaires soient bas. Car les agrariens
que M. Bairoch a exagéré la discontinuité des périodes espèrent bien que les produits agricoles se vendront
de libre-échange et de protectionnisme, que son analyse plus cher en France ou en Allemagne qu'ils ne se
est trop globale, que les variations statistiques ne sont vendent en Angleterre. Pourquoi les industriels
pas significatives, etc.. J'aimerais connaître la réponse l'acceptent-ils ? Probablement parce qu'ils cherchent
de M. Bairoch à ces critiques. En ce qui me concerne, je avant tout une alliance plus large. Ils veulent la
ne partage pas la conclusion de M. Bairoch qui est, protection pour eux et ils convainquent les agrariens de
d'une manière générale, favorable au protectionnisme, les imiter. En 1883, quand Jules Ferry forme son
et qui en tire des conséquences, notamment pour la second gouvernement, il fait appel à Méline, qui est un
situation actuelle des pays en voie de développement. ami personnel. Les journalistes croient que Méline va
Je doute en effet que les circonstances du XIXe siècle se devenir Ministre du Commerce. Mais comme il a une
prêtent à des conclusions relatives aux pays en voie de position protectionniste, ce serait trop provoquant, et
développement actuels, et M. Bairoch ne tient pas Méline devient Ministre de l'Agriculture. Jusqu'alors,
compte de toutes les conséquences du protectionnisme, il était considéré comme ne connaissant pas ces ques
notamment les effets à long terme ainsi que les effets sur tions. Il déclare, dans sa première intervention, que
les consommateurs. » l'agriculture est une industrie de premier ordre, ce qui
montre bien sa démarche intellectuelle, et qu'il est
heureux d'être à la tête du département de l'Agricul
FRANCOIS CLERC ture, la seule chose qui ne divise personne. Et aussitôt, il
fait voter les premières lois de protection des blés. Il « Je crois que vous avez bien lancé la discussion, ne deviendra un véritable monument de l'agriculture serait-ce que parce que vos deux voisins se trouvent
française. Jusqu'à sa mort, en 1925, à 87 ans. interpellés. Est-ce que je peux demander au Professeur
Barrai de nous dire ce qu'il pensait en écoutant les Cependant, il faut comprendre les raisons de cette propos de M. Tracy ? » option. Je crois que le monde politique français ne
pouvait pas faire autrement en 1890 que d'adopter le
protectionnisme. On peut présenter des raisonnements PIERRE BARRAL
pour soutenir que les hommes politiques se sont Université de Nancy II
trompés. Mais je crois que ce n'est pas un égarement
« Ma réaction est celle d'un historien, et d'un histo passager. Il y avait des raisons de fond qui jouaient
rien politique, qui écoute avec attention les interven dans ce sens. On les retrouve d'ailleurs en Allemagne,
tions des économistes. Ils sont beaucoup plus intell en Italie, en Belgique, etc. Les seules exceptions, j'en
igents que nous, ils trouvent des logiques qui nous suis d'accord, ce sont la Grande-Bretagne qui sacrifie
aident à comprendre ce que nous, nous observons au son agriculture et le Danemark qui réussit une adap
ras des faits. Mais quelquefois, et c'est un peu le cas ici, tion dans des conditions géographiques qui n'étaient
nous constatons, nous autres historiens, un décalage pas les mêmes ailleurs. Il y a un mouvement de fond
entre les intentions attribuées aux acteurs politiques, et dans les masses rurales, au moins après 1880, pour
ce que nous croyons observer de la réalité. Alors, la demander le protectionnisme agricole. Puisqu'on rend
représentation que je me fais de Méline et de son action hommage aux hommes du CNAM, il y a Lecouteux
est plus nuancée, que celle de M. Tracy. Je ne pense pas dans cette chaire du CNAM, qui a une audience très
qu'on puisse parler, comme vous l'avez fait dans la grande par le Journal d'Agriculture Pratique, et qui
conclusion de votre rapport, d'un agrarisme aveugle et agit dans ce sens. Mais il y a aussi une adhésion
excessif. paysanne. Et je ne serai pas d'accord avec une phrase de
-53- Tracy disant que la vente du blé n'intéressait que les M. résistance. Et hier, quelqu'un me disait qu'au fond, le
grands producteurs. Je crois qu'en 1890, le gros de la raisonnement s'était confirmé, car ce sont bien effect
paysannerie française, à tort ou à raison, attachait de ivement des soldats paysans qui ont tenu le front en
l'importance au prix du blé, et désirait que le blé se 1914 : il suffit de voir les monuments aux morts des
vendît bien. régions rurales.
Je ferai la comparaison entre le prix du blé et le Autre critère, le critère budgétaire. Pour les ministres
nombre des chômeurs d'aujourd'hui. C'est un indica des Finances, la protection a l'avantage merveilleux de
teur de la conjoncture et toute la polémique porte ne pas coûter d'argent, mais d'en rapporter. Si l'on crée
quotidiennement là-dessus. Aujourd'hui, tout électeur un ministère de l'Agriculture, on ne veut pas qu'il
un peu attentif, je ne dis pas spécialiste, connaît le dépense. Et on ne peut guère imaginer qu'une politique
chiffre pour le chômage mais personne ne sait, en agricole aurait pu prélever en 1890 des sommes import
dehors des professionnels, combien vaut le quintal de antes sur le budget. Le revenu national était limité,
blé. A l'époque, au contraire, tout le monde a en tête un beaucoup plus qu'aujourd'hui, et la défense nationale
prix de 30 francs l'hectolitre qui aurait été celui du semblait comporter toute la priorité.
Second Empire (ce n'est pas tout à fait vrai parce que
Enfin, il y a le point de vue culturel. Si le regard cela dépendait des années), et constate un prix de
rétrospectif des économistes éclaire l'historien, je pense 20 francs. On considère donc qu'il y a une baisse de
qu'il y a anachronisme à opposer aux gouvernants de 33 % sur une génération. C'est un élément de polémi
1880 un raisonnement de macro-économie d'auque, sans cesse repris et notamment évoqué dans la
jourd'hui. Ils n'en ont pas les éléments. Ils n'en ont grande campagne électorale de 1885.
même pas l'idée. Il n'existe pas de comptabilité natio
Droite et gauche font de la surenchère sur ce sujet. nale. Si on dispose de quelques données statistiques, on
Les bonapartistes, qui sont influents en 1885, répètent n'en tire pas d'agrégats. Seuls quelques chercheurs
qu'au temps de l'Empereur, le blé se vendait beaucoup d'avant-garde s'efforcent d'évaluer la fortune natio
mieux. Les républicains sont sur la défensive à cet nale. On est convaincu du principe du libéralisme
égard. Et il ne faut pas oublier que nous sommes dans économique, et cela surtout pour l'agriculture et pour
un système de suffrage universel, où le gouvernement les exploitants agricoles. Le ministère de l'Agriculture
dépend du parlement, et où le parlement dépend des n'imagine pas du tout en 1890 qu'il devrait concevoir
électeurs. Toute une série de mécanismes, qu'on pourr une politique agricole. Il définit son action comme celle
ait étudier en détail, donne à l'électeur rural un poids d'encouragement à l'agriculture. Ce mot "encourage
plus grand que l'électeur urbain, à cause de la structure ment", qui figure dans tous les textes de l'époque, est
du Sénat, à cause du découpage des circonscriptions, à très significatif. Il s'agit de certaines aides, non d'une
cause d'une certaine image qualitative de la paysanner responsabilité centrale. Dans la mesure même où il y a
ie. Et par conséquent, la grande majorité des parle une réflexion intellectuelle, les économistes avaient été
mentaires n'imaginent pas un instant qu'ils ne pour des libéraux, jusque vers 1880. Mais alors des auteurs
raient pas répondre à ce qui leur paraît être la demande comme Cauvès remettent ces thèses en question. Il
fondamentale de toute la classe paysanne. Dans les semble plus moderne d'être protectionniste que d'être
débats sur le tarif douanier de 1892, il y a bien une libéral.
opposition au protectionnisme, mais les parlementair
Enfin une remarque, sur les conceptions de Méline es qui l'expriment se définissent géographiquement.
lui-même. On découvre, avec un peu de curiosité dans D'une part, ce sont les élus de Paris, qu'ils soient
les débats parlementaires, qu'il aperçu l'insuffisance du socialistes ou qu'ils soient bourgeois, et d'autre part ce
protectionnisme. Quand il a demandé en 1883 les sont les élus des ports, surtout de Marseille et du Havre
premiers tarifs sur les blés, il a comparé la protection évidemment favorables au commerce d'importation.
douanière à ce qu'il appelait un cordial , (nous dirons Mais les quatre cinquièmes des parlementaires, non
un whisky peut-être aujourd'hui), à un stimulant qui seulement ceux des circonscriptions proprement rural
doit apporter à l'agriculture un soulagement immédes, mais même ceux des petites et des moyennes villes,
iat ; quand vous l'aurez ranimée, réconfortée, vous sont des partisans du protectionnisme.
aviserez à lui donner un régime raisonné et suivi. Il
Ajoutons d'autres tendances de fond. Le nationa pensait donc que la protection, une formule provisoire,
lisme de l'époque fait que la protection semble la devait préparer une rationalisation de l'agriculture.
solution patriotique, non seulement par égoïsme natio Car, dit-il, "il faut que notre agriculture améliore ses
nal (on a une fierté très grande par rapport à l'étranger), méthodes, perfectionne ses procédés, il faut qu'elle
mais aussi par volonté de posséder une année forte. La devienne scientifique". Qu'a-t-il fait concrètement dans
défense de la patrie nécessite une paysannerie solide, ce sens ? Certainement pas assez. Mais je ne crois pas
car les paysans sont les meilleurs soldats, et il n'y aura qu'on puisse dire rien du tout. Notamment, l'action de
pas de paysannerie solide si le blé ne se vend pas bien. Méline est à l'origine du Crédit Agricole, et les travaux
Cette logique peut nous paraître scandaleuse, mais c'est d'André Gueslin ont montré le développement continu
celle qui règne dans les esprits à l'époque. Pendant la de celui-ci depuis l'initiative modeste de 1 890 jusqu'à la
puissance actuelle. On n'imaginait pas un système guerre, Clémentel, pourtant plutôt industrialiste, fera
l'éloge de Méline comme l'homme d'État dont la bancaire aussi triomphant, mais il y a une continuité
clairvoyance a sauvé notre agriculture et préparé ainsi dans ce sens.
pour l'heure du danger l'élément le plus solide de notre
-54- grâce à un "coup d'État" de Napoléon III, qui suit Il parlait aussi de l'enseignement agricole. Il était
certains économistes, en contrarie d'autres et court- même très satisfait de ce qui avait été fait, alors que
pour nous aujourd'hui, c'est tout à fait ridicule. Il est circuite le Parlement. A ce moment-là, même les
évident que si l'on compare les réalisations concrètes de protectionnistes étaient d'accord pour que l'agriculture
la IIIe République à celles, contemporaines, d'Allema ne soit pas protégée. Le désarmement douanier pour
gne notamment, c'est très inférieur. l'agriculture a été non seulement plus rapide mais
beaucoup plus complet que le désarmement douanier
Par ailleurs, les améliorations dans le secteur de pour l'industrie. Par exemple, dès les années 1860, on
l'hydraulique aboutissent en 1918 à la création du passe à 0 % de droits de douane sur les produits
Génie Rural, qui est un secteur important du ministère agricoles alors que pour l'industrie on maintient des
de l'Agriculture. Mais ce n'est pas un équipement droits de 20, 30, 40 %, voire davantage.
d'ensemble.
Il se passe alors des événements que l'on ne pouvait
Ainsi Méline est devenu prisonnier de son person pas prévoir. On ne pouvait pas prévoir qu'il y aurait
nage, comme il arrive à des hommes politiques, extr une très forte baisse des coûts de transport. Si on ne
êmement vénérés et respectés. A partir de 1900, il croyait craignait pas les produits agricoles d'Outre-Mer, c'est
qu'il avait tout résolu et que notamment le renforce parce que, avant 1860, ces coûts étaient tellement
ment du régime douanier en 1910 ne se justifiait plus. prohibitifs qu'on pouvait bien sûr importer des céréales
Mais il n'était pas le seul à penser ainsi. Car nous en cas de danger de pénurie mais pas régulièrement. On
connaissons les phrases d'Augé-Laribé dans son livre ne pouvait pas prévoir non plus que la productivité
de 1950. Mais j'ai regardé à la Bibliothèque Nationale dans les pays d'Outre-Mer serait trois fois plus forte
tous les textes de cet auteur sur le problème. En 1924, que la productivité des pays développés européens,
jeune expert, il a accepté de préparer un programme d'où cette arrivée massive de blé.
agricole pour le Parti Radical-Socialiste lors des élec
tions du Cartel. Et bien, le jeune Augé-Laribé défend la Et là je rejoins la question de M. Barrai : pourquoi y
protection douanière, en 1924, moment qui n'est pas le a-t-il eu alliance entre ruraux et industriels pour
plus dramatique pour l'agriculture française. préconiser, malgré la hausse du prix du blé qui devait
en résulter, une protection agricole ? Je crois qu'il y a
Alors j'admets que le mélinisme n'est certainement quand même une explication. Ce que les industriels
pas un système permanent idéal et que sa transposition perdaient en salaire plus élevé, ils le gagnaient en au XXe siècle serait tout à fait déplacée. Mais je pense débouchés plus importants dans l'agriculture et le
que si on veut l'apprécier exactement, l'économiste doit monde rural. N'oublions pas qu'à l'époque, le monde
tenir compte d'un certain nombre de circonstances, et rural, c'est encore 50 à 60 % des consommateurs, et le
notamment comprendre que les hommes politiques de fait que l'ouvrier coûtait plus cher, on le rattrapait deux
l'époque, à mon avis, ne pouvaient guère faire autre ou trois fois plus par un débouché additionnel que le
ment. Ils étaient d'ailleurs extrêmement fiers de ce monde rural pouvait fournir.
qu'ils avaient réalisé dans ce domaine. »
Venons-en maintenant à l'aspect Méline. Je n'ai PAUL BAIROCH
personnellement travaillé que sur les effets du protecUniversité de Genève
tionnisme et du libre-échange, et sur le développement
Je vais peut-être essayer d'embrayer sur ce qu'a dit de l'Europe. Pour moi la France était seulement un
M. Barrai. Il faut être conscient de ce que, dans la aspect du problème. J'ai cherché à généraliser, parce
pensée économique dominante, (et quand je dis domi que c'est en généralisant qu'on peut arriver, peut-être, à
nante ça veut dire 99 % des économistes), le mot des éléments de réponse plus concrets. Quand on
protectionnisme est un tabou. Mais c'est un tabou regarde la période des années 1890 et 1910, effectiv
tellement fort qu'on ignore les faits que je vais rappel- ement, la France connaît une croissance sensiblement
ler. D'abord, le protectionnisme, tant agricole qu'in plus faible en productivité que le Danemark : entre
dustriel, sous la forme du mercantilisme, est une 1890 et 1910, 1 % pour la France, 1,4 % pour le
pratique du XVIIIe siècle à laquelle l'Angleterre a Danemark. Mais, en Allemagne, la productivité agri
totalement adhéré. L'Angleterre, qui commence à se cole croit de 2,6 % et en Italie de 1,8 %. Or ces pays
développer au XVIIIe siècle n'a abandonné son protec sont, eux aussi, protectionnistes en matière agricole. Il
tionnisme agricole et industriel qu'en 1846. Donc ça ne faut donc pas croire que ce protectionnisme agricole
veut dire un siècle et demi après le début de son a été entièrement négatif. Mais ce que je cherche à
démarrage moderne. Voici le premier élément qu'il faut montrer, c'est que ce agricole a été
garder en mémoire. Le second est que le protection positif, dans la mesure où il faut intégrer l'agriculture
nisme, (je parle maintenant du protectionnisme dans le contexte général. Ceci nous ramène à la
moderne qui vient de Hamilton et a été développé par discussion de ce matin : on ne peut pas isoler l'agricul
F. List), a toujours considéré qu'il s'agissait des mesur ture du reste de l'économie. Et il est d'autres faits
es temporaires pour rattraper le retard pris par tous les incontestables : aucun historien ne mettra en doute la
pays d'Europe et du futur monde développé par grande dépression des années 1870 et 1890, dans un
rapport à l'avance anglaise. C'est cela l'élément essent contexte plutôt libéral ; et personne ne peut mettre en
iel. C'est pourquoi d'ailleurs, et c'est un paradoxe, le doute l'expansion de 1890 à 1910, en pleine période
protectionnisme agricole est ignoré par List et Hamilt protectionniste. On a beau triturer les chiffres, la réalité
on. L'Europe, imitant l'Angleterre, devient libérale, est là.
-55- Il y a le cas danois, bien sûr. A ce propos, je n'ai des Pays-Bas et de l'Angleterre. Cette dernière connaît
jamais écrit que la France ne pouvait pas suivre le alors une période assez négative qui va continuer dans
modèle danois parce qu'elle n'avait pas assez d'éleveurs les années 1920-30. Les années 1890 et la première
spécialisés ; j'ai simplement dit qu'on ne pouvait pas décennie du XXe siècle correspondent en Europe à une
extrapoler le modèle danois à la France parce que, pour période d'expansion considérable. C'est la fin de la
que les Anglais puissent absorber tout le beurre et le grande dépression. Or cette expansion est surtout
bacon que les Français auraient produits, ils n'auraient rapide dans les pays d'Europe continentale qui retour
dû manger que du beurre et du bacon, et seraient donc nent au protectionnisme, alors qu'au contraire en
morts avant l'âge de 20 ans parce qu'ils auraient tous eu Angleterre la croissance est plus lente. Dans la recher
un taux de cholestérol énorme. che d'explications à ce phénomène, on ne discute pas le
phénomène tarifaire, c'est tabou en Angleterre. On Mon messaga, peut-être en le gonflant un peu, c'est cherche donc d'autres raisons, et je ne dis pas que la de faire disparaître ce mythe : protectionnisme égale seule soit d'origine tarifaire, bien que je sois convaincu décroissance, protectionnisme égale crise économique. que si Chamberlain avait gagné contre Marshall, Parce que ne l'oublions pas : le mythe va loin. On a dit l'Angleterre aurait abordé l'après 1919 dans une meilque le a entraîné la crise des années leure position. Mais il n'en reste pas moins indiscutable 1930 alors que c'est le contraire. C'est la crise qui a que tous les pays, qui sont retournés au protectionamené le protectionnisme. Et cela va si loin qu'il y a nisme, ont connu une croissance économique, et que les quelques mois, j'écoutais la "Voix de l'Amérique" qui pays qui sont restés libéraux à l'époque, par obligation, transmettait une discussion entre les tenants et les ce sont les futurs pays du Tiers-Monde. Ainsi, on a ce opposants de la nouvelle politique protectionniste. Le paradoxe, paradoxe pour les économistes qui croient libre-échangiste disait au protectionniste : écoutez, que au dogme du libre-échange, que le protectionnisme a serait devenue l'Amérique si elle avait été protectionn été une période de croissance économique, et que le iste dans son histoire ? Et l'autre n'a pas pu répondre libéralisme, en tout cas à partir de 1867/69 et jusqu'en car il ignorait que les États-Unis, jusqu'en 1946, était le 1889/91, a été la période de "grande dépression europays, à l'exception de la Russie et du Brésil, dont les péenne". Dépression européenne, et pas américaine. droits de douane sur les articles manufacturés étaient Justement les États-Unis, qui ont renforcé leur protecles plus élevés. tionnisme en 1865, connaissent la phase de croissance
économique la plus rapide qu'ils n'aient jamais eu de Ceci explique d'ailleurs l'impact négatif de la polit
leur histoire. » ique libérale en Europe. L'Europe achetait des céréales,
et ne pouvait vendre des articles manufacturés à
l'Amérique. Pour 1 dollar de céréales qu'ils vendaient, MICHAEL TRACY les États-Unis n'achetaient que 1 ou 12 cents de
produits manufacturés en Europe. D'où la création « M. Bairoch, je crois que vous serez d'accord sur le
d'un excédent commercial et une perte de pouvoir fait que les causes et les effets ne sont pas nécessaire
d'achat de l'ensemble de l'économie. On ne peut pas ment à déduire d'une comparaison de périodes tarifai
isoler l'agriculture, et il était de l'intérêt de l'industrie res et de taux de croissance du PNB ou du commerce.
d'avoir une protection agricole. » Dans ce cadre général, parmi ces pays qui ont connu
une forte expansion dans la période en question, se
trouve l'Allemagne. J'ai été frappé en observant dans MICHAEL TRACY votre ouvrage de 1976 que, sauf erreur de ma part, vous
ne mentionniez nulle part les accords commerciaux « J'aurais quelques points à débattre ; M. Bairoch
passés pendant cette période-là, qui ont pourtant été n'a pas répondu à toutes mes remarques. En parti
considérés par les industriels allemands de l'époque culier, il n'a pas repris les critiques d'auteurs, tels que comme un élément indispensable à leur expansion. » Asselain et Desaigues, qui contestent la possibilité de
découper des périodes de libre-échange et de protec
tionnisme. De même, M. Bairoch attache, semble-t-il,
trop d'importance à de faibles variations peu significa PAUL BAIROCH tives compte tenu de l'imprécision des statistiques.
« Ce que je veux essentiellement, c'est atténuer la Autre remarque : le protectionnisme agricole ne relation simpliste inverse qui dit que protectionnisme serait pas entièrement négatif. Je suis prêt à l'admettre. égale stagnation et recul. Si vous estimez que le fait
Encore faut-il voir dans quelles conditions ces effets qu'il y ait eu concordance entre périodes protectionnistpositifs ont pu se manifester. Vous avez parlé d'une es et croissance, et concordance entre périodes libéra
période d'expansion entre 1890 et 1910. S'agit-il de les et stagnation, n'implique pas nécessairement que le plusieurs pays ou d'un seul ? » protectionnisme soit positif, l'inverse est à fortiori
encore plus vrai. Et c'est ce contre quoi je m'insurge. On
ne veut même pas analyser l'option protectionniste. J'ai PAUL BAIROCH
assisté au congrès des économistes de langue française,
« II s'agit de tous les pays européens qui sont il y a quelques années. J'ai lancé là un pavé dans la mare
retournés au protectionnisme, quelles que soient leurs lorsque j'ai contredit quelqu'un ayant expliqué qu'avec
institutions, c'est-à-dire toute l'Europe, à l'exception le protectionnisme, personne ne se serait développé,
-56- que c'était uniquement une question de facteurs natur explicite et conscient entre des forces personnalisées
els, etc. Or, comment l'industrie japonaise aurait-elle qui négocient, alors qu'il n'y a absolument rien de ce
pu développer après la guerre le secteur automobile genre. Je crois même, contre les auteurs marxistes, qu'il
n'ayant ni charbon, ni passé technique, s'ils n'avaient n'y a pas un accord pour accroître l'exploitation de la
pas fermé totalement leurs frontières ? Ce que je veux classe ouvrière, etc. Ce que je pense, en revanche, c'est
simplement, c'est exorciser le terme « protection que les républicains ont très fortement une volonté
nisme ». C'est une option valable pour certain pays, d'entente des classes sociales. L'idéologie républicaine,
pour certaines périodes, et qui peut, parmi d'autres c'est l'idéologie de l'entente du bourgeois, de l'ouvrier,
facteurs, entraîner une croissance. du paysan, c'est une idéologie de conciliation sociale au
nom de la solidarité comme a dit Léon Bourgeois un Il en est de même du libéralisme. Il n'est pas exclu, et peu plus tard. Tout le système scolaire de Jules Ferry j'en suis convaincu, que le libéralisme dans certains cas, repose sur l'idée que les citoyens ont leur place dans la notamment dans l'après-guerre, ait permis une expan société, que la République doit unir les différentes sion économique plus forte que si des politiques catégories sociales et que, par conséquent, le paysan a protectionnistes avaient été adoptées. Mais, simple le droit de bien vendre son blé, l'ouvrier a le droit de ment, il ne faut pas écarter complètement l'option voir sa situation améliorée et le bourgeois a le de protectionniste. » défendre sa propriété. J'ai entendu un jour Madeleine
Rebérioux faire une comparaison qui m'a paru très
forte, entre le christianisme social, le catholique et le MICHAEL TRACY protestant, et cet idéal d'entente des classes, qui était le
fait des républicains, laïcs, anti-cléricaux, mais proches « Je crois que c'est une précision très utile.
des chrétiens sur ce point. Dans ce sens-là, je veux bien Merci. »
dire que la protection douanière est un accord entre
groupes sociaux. Mais ce n'est pas le pacte systémati
FRANCOIS CLERC que qu'on reconstruit après coup. »
« Je demanderais à M. Tracy s'il n'a pas trouvé dans
les propos de M. Barrai une réponse à la question qu'il FRANCOIS CLERC se posait sur le concept de pacte social que M. Marloie
a développé. Parce que je crois que M. Barrai a dit un « Je relie ce que vous dites à ce qu'écrivait et disait
peu la même chose avec d'autres mots me semble-t-il. Il tout à l'heure M. Tracy : dans le pays qui n'a pas fait de
a dit : « la République venait de s'instaurer, au temps protectionnisme agricole, a savoir l'Angleterre, les
de l'Empire le blé était cher, puis il a baissé d'un tiers, et agriculteurs ont souffert. Imposer de telles souffrances
la République fait comprendre aux paysans qu'elle est aux français, d'ailleurs incontestablement
capable de faire au moins aussi bien que l'Empire pour plus nombreux, aurait été politiquement impossible ou
le niveau du prix du blé ». C'est, ce qu'en termes en contradiction en tout cas avec cette vision harmon
savants, j'appellerais un pacte social. Quand une ieuse de la société. »
puissance, l'Etat ou on pourrait imaginer une autre
institution, qui a des électeurs, qui a des adhérents, fait
PIERRE BARRAL comprendre que sa politique sera cela et que les
partenaires s'en laissent convaincre, il y a une sorte de « Sans connaître l'Angleterre comme M. Tracy, j'ai fondement, pas toujours exprimé, à l'alliance qui se l'impression que la politique anglaise a été de renoncer crée. A partir de 1 880, les masses rurales commencent à à la défense de l'exploitation agricole (il n'y a même pas apporter leur appui à la République. C'est, je pense, le de mot anglais, pour désigner la "paysannerie"). C'était sens que l'on pourrait donner aux propos de justement ce que ne voulaient pas les hommes politM. Marloie. » iques français. Leur grand argument était que les
anglais n'avaient pas de quoi se nourrir. Et si le blocus MICHAEL TRACY sous-marin a été tellement dramatique pour les Anglais
en 1916, c'est le résultat de cette politique agricole. » « Je ne suis pas en désaccord : ce que vous dites est
juste et j'ai été très intéressé par ce que M. Barrai a
évoqué. Je ne sais pas cependant si M. Marloie, et
FRANCOIS CLERC auparavant M. Servolin, ne donnaient pas à cette
expression "pacte social" une connotation qui va un « En quelle année le suffrage universel a-t-il été
peu plus loin. Mais comme ils ne sont pas là pour introduit en Grande Bretagne ? »
s'expliquer, il est difficile de continuer. On peut
demander à M. Barrai peut-être si l'expression : "pacte
social" correspond à son interprétation des choses. » PIERRE BARRAL
« Sous sa forme complète en 1918. Mais dès 1885, la
PIERRE BARRAL répartition de la population était telle que les agricul
teurs étaient une petite minorité du corps électoral
« Ce qui gêne un historien, dans l'expression "pacte britannique. » social", c'est qu'elle donne l'impression d'un accord
-57- FRANCOIS nombre de prévisions ont été fausses. Si on reprenait CLERC
par exemple l'histoire de la sidérurgie lorraine... Il y a
« Et par conséquent, cette phase, douloureuse pour eu des prévisions, il y a eu des décisions qui ont été
l'agriculture britannique, d'adaptation au libre- inspirées par une volonté à long terme. Elles n'ont pas
échange s'est faite à une période où probablement ils forcément été toujours les meilleures, parce qu'il y a eu
n'avaient pas grand droit de vote, alors qu'en France, aussi des erreurs. »
où le suffrage universel existait depuis 1848...
FRANCOIS CLERC
PIERRE BARRAL
« Puisqu'on passe maintenant à la perspective lon
« Oui. Cependant, il faut voir que les campagnes se gue, elle nous conduit, dans la période contemporaine,
sont tranformées au XVIIe siècle, à une époque, où le à cette Politique Agricole Commune. Je donnerai sur
problème ne se posait pas de cette façon-là. » ce point la parole à M. Tracy. J'ai eu l'impression que,
dans les effets à long terme du protectionnisme du
XIXe siècle, il y a hélas un enfant tardif et mal venu qui MICHAEL TRACY s'appelle la Politique Agricole Commune. »
« Un autre élément qu'on néglige parfois, c'est que
les grands propriétaires fonciers anglais étaient aussi, MICHAEL TRACY souvent, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, de
grands industriels. Ils possédaient des « Oui. Evidemment on ne peut pas sauter tout d'un mines de charbon, des participations aux chemins de coup de la fin du XIXe siècle à notre époque contempor
fer, etc. Il n'y avait donc pas un lobby pro-agricole aussi aine. Il s'est passé un certain nombre de choses entre unifié qu'en France. temps, et notamment les années 1930 qui étaient la
grande période de formation des politiques agricoles. Sur la question des souffrances du monde rural Pendant la crise des années 1930, tous les pays ouest- anglais à l'époque, c'est exact pour une partie de cette européens ont fait quelque chose pour protéger les population, mais je trouve difficile de porter un agriculteurs. Mais le réflexe protectionniste a joué plus jugement sans tenir compte de ses effets à long terme, vite en France et en Allemagne, où on est allé beaucoup sur lesquels on n'a pas encore discuté. Par exemple, plus loin dans le sens d'une intervention sur les dans l'East Anglia beaucoup de grands exploitants marchés. Au Royaume-Uni, ou au Danemark, il fallait céréaliers ont dû abandonner, mais leurs exploitations trouver moyen de concilier un soutien aux agriculteurs ont été reprises, notamment par des Écossais qui avec l'imbrication dans le commerce mondial. Ce étaient habitués de toute façon à un niveau de vie moins n'était pas une chose facile, et en conséquence le soutien élevé et qui, par la suite, sont devenus des agriculteurs n'est jamais allé très loin. extrêmement efficaces sur de grandes exploitations. »
Ensuite, à partir de 1945, il s'agissait surtout de
donner aux agriculteurs des garanties qui leur permettPIERRE BARRAL
aient de développer leur production : des garanties de
« La démarche de M. Tracy est tout à fait argumen- prix, parfois de revenus. Mais une fois ces
tée mais en même temps typique de ce que ne peut être accordées, il est difficile de les reprendre. Pour faire
une démarche d'historien. Premièrement, il sait bref, au début des années 1960, au moment des grandes
comment cela finit, cent ans après ! Alors, que l'histo décisions sur la Politique Agricole Commune, les six
rien doit comprendre la responsabilité de l'homme premiers États-membres de la Communauté proté
politique au moment de la décision. Vous pourrez geaient leur agriculture d'une façon ou d'une autre ; il
toujours raconter dans trois ans la campagne électorale fallait donc trouver un système commun de soutien et
de 1988, mais actuellement vous ne savez pas si de protection. L'erreur initiale fut de fixer les prix à un
Mitterrand sera ou ne sera pas candidat ! Deuxième niveau trop élevé. On était confronté à des situations
ment, même si Ferry et Méline avaient connu l'avenir, agricoles très diverses. Notamment en France et en
quel homme politique, dans n'importe quels pays du Allemagne, la situation de l'agriculture n'était guère
monde, à n'importe quel moment, va se décider en satisfaisante, avec une population active agricole
fonction de ce qui arrivera quatre-vingts ans plus encore en surnombre par rapport à la contribution de
tard ? » l'agriculture au produit national brut. Ce qui, du reste,
est toujours le cas. FRANCOIS CLERC
J'ai remarqué que M. Bairoch, ce matin, a dit que la
« Nous sommes quand même aujourd'hui plus exi situation de la France est rentrée plus ou moins dans les geants pour nos dirigeants politiques, nous leur deman normes des pays développés. Cependant, le tableau dons de prévoir l'avenir, de stimuler les investiss utilisé à cet égard fait une comparaison entre la France ements, de créer les systèmes scolaires, etc. » et l'Allemagne, mais en fait ce sont les deux Allema-
gnes, l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest, et
le chiffre réel du pourcentage d'actifs agricoles dans la PIERRE BARRAL
population active masculine totale pour l'Allemagne
fédérale est inférieur aux 6 % que vous mentionnez- « Nous le faisons depuis 1950 à peu près. Or, après
quarante ans d'expérience, nous voyons qu'un certain là. »
-58- PAUL BAIROCH difficile de s'en débarasser. Et je ne parle pas simple
ment de chiffres. Je parle d'une attitude d'esprit, de la « Bien sûr, on passe de 9 à 30 % respectivement pour création chez les paysans de dépendance le Royaume-Uni et le reste de l'Europe en 1950, à 4 % et à l'égard des pouvoirs publics ; une telle attitude n'est 9 % aujourd'hui. L'écart entre les situations s'est pas seulement le fait de Méline, mais persiste parmi considérablement rétréci : presque de 4/ 1, ou en tout beaucoup d'hommes politiques, beaucoup de soi- cas de 3/ 1, a simplement le double. » disant représentants des intérêts paysans. Les écono
mistes ont souvent été considérés par les représentants
agricoles comme leurs ennemis. Ce n'est pas vrai. MICHEL TRACY Seulement, nous avons cherché à dire la vérité, et si on
« En ce qui concerne la tendance, je ne fais pas nous avait écoutés, il y aurait beaucoup de paysans qui
d'objections mais en ce qui concerne le rapport entre les maintenant seraient dans une meilleure situation qu'en
chiffres pour la période plus récente, j'aimerais mieux écoutant ceux qui étaient censés les représenter. »
une comparaison avec la République Fédérale plutôt
qu'avec l'Allemagne de l'Est. Pour le Royaume-Uni, je FRANCOIS CLERC constate que vous avez supprimé l'indépendance de
l'Irlande, puisque votre chiffre la comprend. » « Avons-nous à ajouter quelque chose sur ce pro
blème de la réforme de la politique agricole commune ?
Dans le passé, l'abandon du protectionnisme s'est situé PAUL BAIROCH dans une période où les gens auxquels l'agriculture ne
procurait plus un revenu satisfaisant, avaient d'autres « II faut que les chiffres soient comparables. »
possibilités. C'est le cas en Grande-Bretagne, avec une
phase d'industrialisation et d'émigration. Est-ce possi
MICHAEL TRACY ble, dans l'Europe d'aujourd'hui, avec la crise que nous
connaissons, de provoquer une migration plus grande
« Mais vous avez-là inclus un pays fortement agri en provenance de l'agriculture à destination des autre
cole avec un pays fortement industrialisé, et le chiffre secteurs de l'économie ? Je dis une migration plus
pour le Royaume-Uni est inférieur à 3 % alors que, grande parce que les choses sont telles que d'ores et déjà
maintenant, ce dernier est auto-suffisant à 80 %. Si on on voit se dessiner une population active très réduite,
songe qu'aux États-Unis, qui sont fortement exportat spontanément, dans le cadre du protectionnisme
eurs net, le pourcentage de la population active actuel. Alors, est-il possible, pour des hommes politi
agricole est de l'ordre de 4 % aussi, on voit qu'un pays ques, d'accélérer cette évolution, faut-il qu'ils l'accom
avec une agriculture productive peut très bien avoir pagnent de différentes mesures à caractère social,
quelque chose comme 4 % de sa population active dans peut-on faire subir aux agriculteurs la mutation psy
l'agriculture. Donc la France n'est pas encore dans une chologique que vous attendez, à savoir ne plus dépen
situation équilibrée, je dis équilibrée dans le sens d'un dre des pouvoirs publics ? Je ferai une remarque au
équilibre qui permettrait d'accorder aux agriculteurs passage, c'est que les agriculteurs ne sont pas les seuls
des revenus équitables. » agents économiques qui entendent que les pouvoirs
publics aient une politique d'encadrement, de stimula
tion ou de protection. C'est vrai en matière de protecPAUL BAIROCH sociale, c'est vrai aussi pour un certain nombre
d'activités économiques. J'arrête-là mes questions. » « Cela montre que la France est l'empire du milieu.
Ce n'est pas le Royaume-Uni, ce ne sont pas les
États-Unis, mais ce n'est pas non plus l'Espagne, ni MICHAEL TRACY l'Italie, ni la Russie. J'aurais peut-être dû maintenir ce
titre. » « En effet, l'adaptation est maintenant très difficile,
mais il aurait été beaucoup plus facile pendant les annés
1950 et 1960 de promouvoir le transfert de main- MICHAEL TRACY d'œuvre de l'agriculture à d'autres emplois - pas
« Ce point étant éclairci, nous connaissons tous les nécessairement vers les villes, mais à d'autres emplois
problèmes actuels de la Politique Agricole Commune. qui pouvaient aussi être dans les régions rurales. »
Parfois, je me demande si on prend suffisamment
conscience de l'ampleur de la crise. Je peux imaginer FRANCOIS CLERC comment on pourrait résoudre le problème sur le plan
économique, mais je ne vois pas sur le plan politique « Cela s'est beaucoup fait. »
comment nos institutions, nos procédures de prise de
décision permettent de prendre les mesures nécessair
es. » MICHAEL TRACY
Pour revenir à notre thème d'aujourd'hui, on peut se « Cela s'est beaucoup fait, mais étant donné le
nombre qui existait au point de départ, malheureusepermettre le rapprochement entre notre problème
actuel et les mesures de la fin du XIXe siècle. Une fois le ment, on ne pouvait pas aller assez loin. Maintenant,
protectionnisme instauré à cette époque-là, il est assez depuis la crise et le chômage, c'est devenu beaucoup
-59-