HISTOIRE DE LA GAULE

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HISTOIRE DE LA GAULE TOME IV LA CONQUÊTE ROMAINE ET LES PREMIÈRES INVASIONS GERMANIQUES CAMILLE JULLIAN PARIS. - 1909 CHAPITRE I. — LES ROMAINS DÉTRUISENT L’EMPIRE ARVERNE. I. Situation de l’Empire arverne dans le monde. — II. Des causes de l’intervention romaine. — III. — Les deux campagnes de Provence. — IV. La grande guerre contre Allobroges et Arvernes. — V. La création de la province de Gaule. — VI. Dislocation de l’Empire gaulois. — VII. Le déclin de la civilisation gauloise. — VIII. La ruine commence pour Marseille. CHAPITRE II. — LES CIMBRES ET LES TEUTONS. I. Le danger germanique. — II. Formation des peuplades germaniques. — III. Les Cimbres et les Teutons. — IV. Les Cimbres fugitifs dans l’Europe centrale. — V. Rome affaiblit les États celtiques. — VI. La victoire des Cimbres à Noréia. — VII. Le monde barbare en mouvement vers le sud. — VIII. Campagnes contre les Helvètes et les Volques. — IX. La bataille d’Orange. — X. La dévastation de l’Occident. — XI. Marius en Provence. — XII. La bataille d’Aix. — XIII. Conséquences de la bataille pour la Gaule. — XIV. La bataille de Verceil. — XV. Conséquences de la guerre pour l’histoire de Rome. CHAPITRE III. — SERTORIUS ET POMPÉE. I. Condition légale de la Province. — II. Le gouvernement de la Gaule au temps de Marius et de Sylla. — III. Sertorius. — IV. Le passage de Pompée en Gaule. — V. Le gouvernement de Fontéius en Gaule. — VI. La politique de Pompée en Occident. — VII. Les dernières résistances des Allobroges. — VIII. Hellénisme et latinité dans la Province romaine. CHAPITRE IV. — CELTILL L’ARVERNE. I. Celtill restaure l’Empire arverne. — II. L’empire belge des Suessions et la thalassocratie vénète. — III. Ruine des empires de Celtill et des Suessions. — IV. Les temps de l’anarchie. — V. Progrès de l’influence latine. — VI. Approche des Daces et des Suèves. CHAPITRE V. — ARIOVISTE ET CÉSAR. I. Burbista et Arioviste. — II. Arioviste au service des Séquanes. — III. La Gaule vaincue par Arioviste. — IV. — Le complot national. — V. Diviciac à Rome ; la politique du sénat. — VI. Jules César. — VII. Nécessité de l’intervention romaine. CHAPITRE VI. — LA CAMPAGNE CONTRE LES HELVÈTES. I. L’armée de César. — II. Rôle de la Narbonnaise pendant la conquête. — III. César arrive à Genève. — IV. Les Helvètes écartés de la Province. — V. La frontière franchie par César. — VI. Entente de César avec les Éduens. — VII. La poursuite des Helvètes et la ruine de Dumnorix. — VIII. La défaite des Helvètes. — IX. Conséquences de cette défaite. CHAPITRE VII. — LA CAMPAGNE CONTRE ARIOVISTE. I. La Gaule appelle César contre Arioviste. — II. La marche de l’armée vers le nord. — III. L’entrevue de César et d’Arioviste. — IV. La défaite d’Arioviste. — V. Conséquences de cette bataille. CHAPITRE VIII. — CONQUÊTE DE LA BELGIQUE. I. Mainmise de César sur la Celtique. — II. Assemblée des Belges et entente de César avec les Rèmes. — III. Combats sur l’Aisne. — IV. Soumission de la Belgique au sud des Ardennes. — V. Bataille de la Sambre. — VI. Conquête des Ardennes ; la forteresse des Aduatiques. — VII. Expédition de Crassus en Armorique. — VIII. L’annexion apparente de toute la Gaule. CHAPITRE IX. — CAMPAGNES PRÈS DES FRONTIÈRES. I. Erreurs et rêves de César. — II. L’affaire du Valais. — III. Soulèvements partiels en Gaule. — IV. Préparatifs de César : l’armée divisée en cinq corps. — V. Campagne navale contre les Vénètes. — VI. Campagne de Sabinus en Normandie. — VII. Conquête de l’Aquitaine par le jeune Crassus. — VIII. César en Flandre. — IX. Premier essai d’organisation de la Gaule. CHAPITRE X. — CAMPAGNES DE GERMANIE ET DE BRETAGNE. I. Motifs des guerres de Germanie et de Bretagne. — II. Le massacre des Usipètes et Tenctères. — III. Passage du Rhin. — IV. Débarquement en Bretagne. — V. Préparatifs de la conquête de la Bretagne. — VI. Hésitations et retards de César. — VII. La grande expédition de Bretagne. — VIII. Échec des grands desseins de César. CHAPITRE XI. —AMBIORIX FT LA RÉVOLTE GÉNÉRALE. I. Causes de l’échec des précédentes révoltes. — II. Le complot de 54 : Ambiorix. — III. Début de l’insurrection : le rôle des druides. — IV. La victoire d’Ambiorix et le massacre des légats. — V. Le siège du camp de Quintus Cicéron. — VI. La délivrance de Quintus Cicéron. — VII. Échec du soulèvement général. — VIII. Les représailles. — IX. Le second passage du Rhin. — X. La chasse à Ambiorix. — XI. César revient en Italie. — XII. La conjuration générale. CHAPITRE XII. — VERCINGÈTORIX : LA VICTOIRE. I. L’organisation de la révolte. — II. Adversaires et auxiliaires de Vercingétorix. — III. Le premier plan de Vercingétorix. — IV. Les opérations du retour de César. — V. De Sens à la frontière biturige. — VI. La nouvelle tactique gauloise. — VII. Le siège de Bourges : les opérations autour des camps. — VIII. Le siège de Bourges : les opérations devant la ville. — IX. Le lendemain du siège ; progrès de Vercingétorix. — X. Embarras et nouveaux plans de César. — XI. La campagne de Labienus autour de Paris. — XII. Le siège de Gergovie : fautes et mécomptes de César. — XIII. César repoussé de Gergovie. — XIV. César s’apprête à quitter la Gaule. — XV. Vercingétorix, chef de toute la Gaule. CHAPITRE XIII. — VERCINGÉTORIX : LA DÉFAITE. I. Mécontentement des Éduens. — II. Plan de campagne de Vercingétorix. — III. La rencontre décidée par Vercingétorix. — IV. La défaite de la cavalerie gauloise. — V. La retraite sur Alésia. — VI. Travaux de César devant Alésia. — VII. La préparation de l’année de secours. — VIII. L’attente à Alésia. — IX. Les deux premiers combats. — X. La dernière bataille d’Alésia. — XI. Vercingétorix se rend à César. CHAPITRE XIV. — LES DERNIÈRES RÉSISTANCES. I. Résultats pour César de la guerre de Vercingétorix. — II. Soumission de la Gaule centrale. — III. Plan des nouveaux conjurés. — IV. Campagnes contre les Carnutes et les Belges. — V. Campagnes de l’Ouest. — VI. La résistance d’Uxellodunum. — VII. La soumission de Comm. CHAPITRE XV. — LA CHUTE DE MARSEILLE. I. État de la Gaule. — II. La Gaule réduite en province. — III. César quitte la Gaule. — IV. Marseille résiste à César. — V. Les débuts du siège. — VI. La première victoire navale de Brutus. — VII. La seconde défaite navale des Marseillais. — VIII. Les opérations du côté de la terre. — IX. Marseille se rend à César. CHAPITRE I. — LES ROMAINS DÉTRUISENT L’EMPIRE ARVERNE1. I. — SITUATION DE L’EMPIRE ARVERNE DANS LE MONDE. Au milieu du second siècle avant notre ère, le peuple des Arvernes avait réussi à faire de toute la Gaule un seul État. Sa domination atteignait les limites naturelles de la contrée : elle touchait aux Pyrénées et aux Alpes, à l’Océan, au Rhin et à la Méditerranée. Les peuplades qui lui obéissaient n’étaient pas groupées uniquement par la force. Elles avaient une origine et des traditions communes ; elles adoraient des dieux semblables et parlaient une seule langue. D’étroites relations de commerce et d’amitié les réunissaient. On sentait chez toutes la même confiance en leur race, le même orgueil du nom d’alliance. La nation qui leur commandait était la plus riche et la plus forte ; sa situation centrale faisait d’elle le lien naturel de toutes les régions de son vaste empire. La Gaule présentait les conditions nécessaires pour vivre d’une vie originale et forte, et pour créer une patrie durable. Par malheur, de nombreuses causes de faiblesse pouvaient enrayer la croissance de cette grande nation, et mettre en péril son existence même. Dans les régions naturelles de la France, il s’était formé des peuplades distinctes, ayant leurs intérêts et leurs caractères propres : chacune se querellait avec ses voisines, et toutes, sans doute, jalousaient la peuplade souveraine. A l’intérieur de ces petits États, le cours régulier de la vie publique était troublé par les menées des grands. Ardents, inquiets, batailleurs, d’humeur changeante et d’un incurable amour-propre, les Celtes et les Belges s’accommodaient mal de ce régime d’unité, qui suppose une entente continue, des sacrifices réciproques, la pratique monotone des travaux de la paix. Des rancunes de peuples et des ambitions de chefs s’agitaient sans cesse à l’intérieur de l’Empire arverne. — D’autres périls le menaçaient à ses frontières. Au nord, il touchait aux Barbares de la Germanie. Les causes qui avaient jadis entraîné les Celtes et les Belges vers ce côté du Rhin étaient de celles qui durent toujours : le désir d’un ciel plus gai et de terres plus riches2, une population trop nombreuse3, l’habitude de demander à la guerre les moyens de vivre1, les 1 De Catel, Mémoires de l’hist. du Languedoc, 1633, p. 432 et suiv. ; Bouche, La Chorographie de Provence, I, 1664, p. 407 et suiv. ; Devic et Vaissette, Hist. gén. de Languedoc, n. éd., I, 1872, p. 71 et suiv. ; [des Ours de Mandajors], Hist. crit. de la Gaule Narbonnaise, 1733, p. 87 et suiv. ; de Fortia d’Urban, Antiquités... de Vaucluse, I, 1808, p. 241 et suiv. ; Amédée Thierry, I, p. 550 et suiv. ; Fischer, Rœmische Zeittafeln, 1846, p. 146 et suiv. ; Zumpt, Studia Romana, 1859, p. 15 et suiv. (de Gallia Romanorum provincia) ; Mommsen, Rœmische Geschichte, II (Ire éd., 1855), p. 159-164 ; Herzog, Galliæ Narbonensis... historia, 1864, p. 43 et suiv. ; Vogel, De Romanorum in Gallia Transalpina gestis ante... Cæsarem, Friedland, 1873 (insignifiant) ; Desjardins, Géographie, II, 1878, p. 270 et suiv. ; Neumann, Geschichte Roms, I, 1881, p. 277 et suiv. ; de Witte, Bull.... des Ant. de Fr., 1882, p. 342-3, 348 ; G. Ritter, Untersuchunger zu dem Allobrogischen Krieg, Hof, 1885 (progr.) ; Lebègue, Fastes de la Narbonnaise (Hist. gén. de Languedoc, n. éd., XV, 1893), p. 5 et suiv. ; Klebs dans l’Encyclopädie Wissowa, III, 1897, c. 546-8 ; Münzer, ibid., V, 1903, c. 1322-4 ; (Bullock) Hall, The Romans on the Riviera, 1898, p. 81 et suiv. 2 César, De b. G., I, 31, 11 ; Tacite, Hist., IV, 73. 3 Plutarque, Marius, 11. grandes querelles nationales, qui finissaient souvent par des expulsions de tribus entières2. L’instabilité et la sauvagerie du monde germanique en faisaient un voisinage fort incommode ; et, de temps à autre, des bandes d’hommes, pressées par la faim, l’envie ou la défaite, se présentaient en armes aux passages du Rhin3. Au sud, les Gaulois confinaient à l’Empire romain, sur les routes des Alpes, des Pyrénées et de la nier Intérieure. De ce côté, c’était un État compact, civilisé, aux pratiques régulières et à la politiqué suivie. Mais, pour être de nature différente, ce voisinage présentait plus de dangers encore que celui de la frontière germanique. L’histoire des cent dernières années (218-133) avait montré qu’aucune force au monde ne pouvait résister à celle de Rome, ni les vastes royaumes de l’Orient, Macédoine, Syrie ou Égypte, ni les tribus indomptables de l’Occident, Ligures ou Celtibères, ni le courage obstiné et intelligent des villes antiques et patriotes, Syracuse ou Carthage. Elle avait triomphé dans les campagnes les plus longues, sur les champs de bataille les plus disputés, devant les murailles les plus fortes. Si elle songeait à la conquête de la Gaule, celle-ci était d’avance abandonnée par les dieux. Et de cette même histoire il résultait également que les Romains, pour satisfaire une convoitise ou une rancune, n’avaient jamais été arrêtés par des scrupules de droit ou de religion : le jour où ils voudraient la Gaule, ils trouveraient les prétextes pour intervenir. L’Empire arverne avait donc à se prémunir contre les ambitions des Méditerranéens et contre les brigandages des Barbares du Nord. Et ce fut, dans tous les temps et sur tous les continents, la condition incertaine et périlleuse des nations qui s’efforcent de vivre entre les confins des vieux États civilisés et la lisière des pays sauvages : elles n’ont souvent que le choix entre deux manières de mourir. Il semblait cependant, vers l’an 150 avant notre ère, que l’Empire arverne ne courait pas encore les plus graves dangers sur l’une et l’autre de ses frontières. Il ne venait de la Germanie que des troupes isolées, faciles à écarter ou à loger ; dans les grandes vallées du Nord, trois peuples vigoureux barraient la route aux invasions, les Nerviens, au seuil de Vermandois, les Trévires, le long de la Moselle, les Séquanes, des deux côtés de la trouée de Belfort. Ce qui tenait à distance le peuple romain, ce n’étaient pas les Alpes et les Pyrénées : car ses légions pourraient les franchir sans peine, et elles les avaient déjà tournées en débarquant à Marseille. Mais le sénat semblait maintenant s’interdire de nouvelles entreprises. Les révoltes de la Macédoine, de la Grèce et de l’Asie, l’empire espagnol de Viriathe le Lusitan, la résistance opiniâtre des Celtibères dans Numance, venaient de lui montrer qu’avant de s’étendre à nouveau, il fallait s’assurer pour toujours la fidélité de l’immense empire (148-133)4. D’ailleurs, Rome et l’Italie souffraient alors de tous les maux qu’entraînent des conquêtes trop rapides, et la tâche principale des chefs était de remédier à ces maux. Le plus célèbre et le plus sage de tous, Scipion Émilien, renonçait à la vie des camps et se vouait à la réforme de l’État5. 1 Tacite, Germanie, 14 ; César, De b. G., VI, 21, 3 ; 22, 3 ; 23, 6. 2 César, IV, 4, 2 ; Tacite, Germanie, 33. 3 César, I, 31, 10 ; 33, 3 ; 37, 3 ; 54, 1 ; IV, 4, 2 ; VI, 35, 6. 4 Cf. Mommsen, Rœmische Geschichte, II, l. IV, ch. 1. 5 Cicéron, Samnium Scipionis, 2, 12, 12 ; Tite-Live, Épit., 59. Pour maintenir la sécurité de ces temps de trêve, la Gaule n’avait qu’à imiter le peuple romain : ne point se chercher d’ennemis au delà de ses frontières, tricher de se guérir de ses vices intérieurs. Au prix de beaucoup de prudence, elle pourrait s’assurer une longue vie. II. — DES CAUSES DE L’INTERVENTION ROMAINE. Mais c’était trop demander à des Gaulois que de ne point provoquer un peuple voisin et que de vivre d’accord entre eux. Vers l’an 125 avant notre ère, à ce que racontent les historiens anciens, la peuplade des Salyens ravagea les terres des Marseillais, et les légions romaines vinrent à leur secours1. — Elles ne seraient peut-être pas sorties de la Provence si, vers l’an 121, un nouvel incident ne les avait entraînées plus au nord : les Allobroges et les Arvernes s’étaient brouillés avec les Éduens, et ceux-ci, menacés chez eux, appelèrent l’armée du sénat2. — A coup sûr, les Romains durent accepter avec joie les nouvelles occasions qui s’offraient à eux de se battre et de conquérir : mais ce sont les Gaulois eux-mêmes qui les leur présentèrent, par leurs bravades imprudentes et leurs éternelles jalousies. Il est d’ailleurs probable qu’ils ont eu, pour attaquer Marseille, des, motifs plus sérieux que leur besoin de tracasser. Il y avait près de trois siècles que les Celtes et la colonie des Phocéens se trouvaient en rapport : et c’était la première fois qu’ils se querellaient. Autant le voisinage des tribus ligures avait été gênant pour les Grecs, autant ils n’avaient cessé de se louer des Gaulois. Marseille trouvait chez eux des hôtes, des clients et des soldats. Par égard pour elle, ils firent bon accueil aux Romains de Publius Scipion, et quelques-uns même se battirent, pour le service du consul, contre les gens d’Hannibal. Ils étaient les plus constants des philhellènes, et, durant huit générations, rien n’était venu troubler l’amitié réciproque de la fille de Phocée et des nations gauloises. Pour qu’elle se soit si complètement rompue, pour que Marseille ait redouté ses anciens amis au point de vouloir contre eux le secours immédiat des légions, il faut qu’on ait eu à leur reprocher plus que de simples brigandages, et qu’une cause profonde soit venue briser l’antique alliance. On peut chercher cette cause dans les évènements mêmes qui ont précédé la rupture. Et ce sont la formation de l’Empire arverne, l’adhésion des Salyens de Provence à cet empire, son extension jusqu’aux portes de Marseille. La ville grecque ne se trouvait plus dans les mêmes conditions pour vivre et commercer ; ses habitudes séculaires étaient menacées. Au lieu d’avoir à ses frontières une peuplade ou quelques tribus, faciles à contenir ou à acheter, elle touchait à un vaste royaume, riche en hommes et en ambitions, et qui tenait désormais tous les chemins et tous les marchés de la Gaule. A son gré, il pouvait les lui interdire ou ne les lui ouvrir qu’à prix d’or3 ; le commerce de la cité et sa sécurité même étaient à la merci de ses voisins. Elle avait sous les yeux l’exemple de Phocée, si 1 Tite-Live, Epit., 60 : Salluvios Gallos, qui fines Massiliensium populabantur ; Florus, I, 37 [III, 2], 3. 2 Tite-Live, Épit., 61 (ne parle que des Allobroges) ; Florus, 1, 37, 4 (parle des Arvernes et des Allobroges). 3 Strabon (IV, 1, 5) constate que Marseille était dès lors impuissante à contenir les Barbares. heureuse au temps de Gygès et de Crésus1 devenue esclave et misérable lorsque le royaume de Lydie ne fut plus qu’une satrapie de l’Empire perse. Les villes helléniques étaient faites pour voisiner avec des tribus barbares ou de bons rois marchands, comme Crésus ou Arganthonios, et leurs pires ennemis furent les grands empires militaires, aux chefs ambitieux de gloire et aux peuples avides de butin. L’État des Arvernes ne pouvait donc inspirer que de la défiance aux Marseillais. Il est possible que sa création ait suscité chez les Gaulois cet enthousiasme et ces désirs fous qui leur étaient familiers2. Leur orgueil de race a dû prendre une vigueur nouvelle ; c’est vers ce temps–là, semble-t-il, que les emblèmes de leur religion remplacent sur les monnaies les copies des types grecs. Peut-être les Arvernes ont-ils dit que la présence de cette cité étrangère était humiliante pour leur empire ; peut-être ont-ils voulu, à Arles ou à Narbonne, créer de grands ports nationaux. En tout cas, à la première attaque gauloise, Marseille prit peur et recourut aux mesures extrêmes. Trente ans auparavant, les Romains avaient déjà protégé contre les indigènes ses colonies de Nice et d’Antibes, et, la besogne faite, ils s’étaient rembarqués. Marseille pouvait encore attendre d’eux qu’ils la sauveraient du péril gaulois, sans prendre pied dans l’arrière-pays. Elle les appela. Mais Rome, en ce moment, changeait une fois de plus de politique. Le premier essai de réforme sociale, celui de Tiberius Gracchus, avait abouti à une sorte de révolution (134-2), et le sénat craignait pour l’avenir tout à la fois une guerre civile et une tyrannie. Or, une expédition lointaine était un moyen de dériver les esprits et d’occuper les ambitions3. Scipion Émilien venait de mourir (129) : il n’était plus là pour guider son peuple vers son idéal de justice et de raison. D’autre part, le problème le plus urgent était de trouver des terres pour les pauvres, et on ne s’en procurait en Italie qu’au prix de querelles sans fin. Mieux valait en chercher à l’étranger, et prendre celles de l’ennemi que du sénateur. — L’appel des Marseillais fut donc écouté. On chargea de l’expédition le consul Marcus Fulvius Flaccus4, un des chefs du parti populaire, l’ami de Caïus Gracchus et le plus ardent de ses collaborateurs5. Il était donc à prévoir que ce ne serait pas seulement une guerre de secours, mais aussi de conquête et d’annexion. Marseille avait été aussi folle que la, Gaule. Toutes deux couraient ensemble au-devant d’un destin commun. 1 Cf. Radet, La Lydie et le Monde grec au temps des Mermnades, 1892, p. 169 et suiv., p. 273 et suiv. 2 César, VII, 29, 6 ; Tacite, Hist., IV, 54. 3 Cf. Zumpt, Studia, p. 15-16. 4 Tite-Live, Épit., 60 ; Ammien, XV, 12, 5. 5 Valère Maxime, II, 5, 1 ; Appien, Civilia, 1, 21 et suiv. ; etc. — Aucun texte n’établit formellement un lien entre ces expéditions et le programme du parti démocratique. Il me paraît cependant indéniable qu’elles s’y rattachent : remarquez comme l’œuvre des Romains en Transalpine de 122 à 118 (fondation de villes et construction de routes) cadre avec les entreprises et projets de Caïus Gracchus (Appien, Civ., I, 23, 1 ; etc.). Dans le même sens, Mommsen, II, p. 164. III. — LES DEUX CAMPAGNES DE PROVENCE. Depuis la guerre d’Hannibal, l’Occident n’avait point vu de lutte plus grave. D’un côté, le peuple romain, souverain incontesté des contrées de la mer Intérieure. De l’autre, le seul grand empire qu’aient pu fonder des Barbares, et cet Empire arverne, le plus puissant des États gaulois de l’Europe, et comme le champion de ce nom celtique contre lequel Rome avait protégé le monde méditerranéen. En franchissant les Alpes, les légions allaient poursuivre sur la terre gauloise même, et dans le berceau de la race, la revanche de l’Allia, du Capitole et de Delphes. Et leur victoire signifierait que les Barbares du Couchant et du Nord auraient désormais à compter, comme autrefois les villes et les royaumes du Midi et du Levant, avec la volonté du peuple romain. Toutefois, la lutte ne prit point d’abord ce caractère de grandeur et de solennité. Rome ne provoqua pas- tout de suite les Arvernes, elle limita son action aux terres les plus voisines de Marseille. Les Arvernes, d’autre part, n’intervinrent pas aussitôt pour défendre ces terres, soit que des embarras intérieurs les aient retenus, soit qu’ils n’aient pas cru à de sérieuses menaces du côté des Romains. Il en résulta que ceux-ci eurent le temps de se débarrasser des peuplades les plus proches, et de se préparer pour les campagnes décisives. Jamais guerre, dans l’histoire de Rome, n’a été conduite avec moins de mécomptes et sur un plan plus régulier. Fulvius Flaccus, en 1251, se borna à tâter l’ennemi2 par une démonstration hardie. Il franchit les Alpes, je crois au col du mont Genèvre3, et on lui fit plus tard la gloire d’avoir, le premier des Romains, imité Hannibal4. Sur sa route, le long de la Durance, il traversa ou soumit sans peine les tribus ligures et gauloises5. Puis il marcha contre les Salyens, ce qui était le but principal de l’expédition. Les Romains l’avaient bien dirigée, ne laissant rien au hasard. Pendant que l’armée s’avançait, on avait négocié avec les Salyens, sans doute par l’entremise de Marseille. Elle avait dû garder des amis parmi les chefs. L’un d’eux, Craton, rendit de grands services à la cause romaine6. Comme à l’ordinaire, les chefs d’une peuplade gauloise ne pouvaient se décider à marcher d’accord, même contre l’ennemi. Lorsque les légions se présentèrent, elles ne trouvèrent qu’une faible résistance. On se battit juste assez pour mériter à Flaccus les honneurs du triomphe. Le consul se contenta de cette première leçon infligée aux Gaulois : il 1 Qu’il ait commencé la guerre comme consul, en 125, cela semble résulter, mais sans certitude, d’Obsequens, 30 [90], et de Plutarque, Caïus, 15 : cf. Tite-Live, Ép., 60 ; Fastes triomphaux, C. I. L., I, 1, 2e éd., p. 49. 2 Galliæ... primo temptatæ per Fulvium, Ammien, XV, 12, 5. 3 Cela parait résulter de l’ordre dans lequel sont placés les peuples qu’il a vaincus (cf. deux notes plus bas) ; de même, Ritter, p. 5. 4 Prima trans Alpes arma, Florus, I, 37 [III, 2], 3 ; primus Transalpinos, Tite-Live, Ép., 60 ; cf. Strabon, IV, 6, 3. 5 C. I. L., I, 1, 2e éd., p. 49 : [De Li]guribus [alpes Cottiennes et Embrunois ? cf. Transalpinos Ligures, Tite-Live, Ép., 60], Vocontieis [associés aux Tricores de Gap et aux Tritolles de Sisteron ? cf. Strabon, IV, 1, 3] Salluveisq. ; Obsequens, 30 [90] : Ligures Sallyes trucidati. 6 Diodore, XXXIV, 23. Il semble que ce Gaulois ait pris un nom grec. n’est point dit qu’il ait détruit leurs villes, saccagé leurs terres et annexé leur territoire1. Il fut évident que c’était partie remise. Peu de mois après, un nouveau chef, le consul Caïus Sextius Calvinus, arrivait en Gaule, et une seconde campagne commençait (124)2. Elle ressembla d’abord à la première. Sextius suivit la même route que son prédécesseur, rencontra et battit les mêmes ennemis, Ligures, Voconces et Salyens. Mais les combats furent plus nombreux et les résultats plus décisifs3. Les Salyens résistèrent mieux, et même les chefs favorables à Rome se laissèrent entraîner dans la lutte4. Elle prenait peu à peu un caractère national. Les rois salyens furent vaincus5, le siège fut mis devant la principale ville forte de la peuplade, Entremont près d’Aix. Elle fut prise, la population vendue à l’encan, et c’est à peine si les amis de Rome obtinrent la vie sauve (121)6. Marseille n’avait plus rien à craindre de ses voisins. Mais cette fois, Rome travailla pour elle. Sextius resta deux ans en Provence comme proconsul (123-122). Il donna quelques terres aux Marseillais7, et il prit pour son peuple le territoire des Salyens, sans doute aussi celui des Voconces de la Drôme et de quelques tribus gauloises de la Durance8. Une province fut ébauchée entre le Rhône, les Alpes et la mer. L’arrière-pays de Marseille devint une partie de l’Empire romain. Pour, mieux marquer qu’il s’agissait d’une annexion définitive, Sextius construisit une forteresse et installa une garnison près des bords de l’Arc, au pied même de la ville salyenne, à demi détruite, et il donna à sa fondation un nom romain, Aquæ Sextiæ, les Eaux de Sextius, aujourd’hui Aix-en-Provence (122)9. Le site était charmant : des eaux chaudes, 1 Tite-Live, Ép., 60 (ne parle de combats que contre les Ligures) ; Fastes triomphaux, C. I. L., I, 1, 2e éd., p. 49 (le triomphe eut lieu en 123) ; Velleius, II, 6, 4 ; Plutarque, Caïus, 15. Le peu d’importance de cette campagne résulte encore de ce qu’a dû faire Sextius. 2 Que la guerre de Sextius ait commencé sous son consulat, 124, cela parait résulter, sans certitude, de Diodore (XXXIV, 23). Zumpt (p. 16) a tort d’accepter le texte d’Eutrope (IV, 22), qui attribue la guerre aux deux consuls de 124. 3 Fastes triomphaux, C. I. L., I, 1, 2e éd., p. 49 ; Tite-Live, Ép., 61 ; Ammien, XV, 12, 5 ; Velleius, I, 15, 4 ; Strabon, IV, 1, 5 ; et, pour les détails de la lutte avec les Salyens, Diodore, XXXIV, 23. Strabon, lorsqu’il parle des Salyens, divisés en dix parties, et levant de la cavalerie et de l’infanterie (IV, 6, 3), fait, je crois, allusion à cette guerre. 4 Cela parait résulter de Diodore, XXXIV, 23. 5 Notamment leur roi Teutomalius (var. Teutomotulus, Teutomolus) ; Tite-Live, Ép., 61 ; Appien, Celtica, 12. Il y eut peut-être une grande bataille sur l’emplacement d’Aix (Velleius, I, 15, 4). 6 Diodore, XXXIV, 23. Diodore ne nomme pas cette ville : mais il s’agit bien, d’après son récit, du principal oppidum, et je ne doute pas que ce ne soit Entremont. — Je crois cependant, contrairement à Clerc (La Bataille d’Aix, p. 238), qu’Entremont subsista comme bourg principal des Salyens. — La fameuse inscription du lac Fucin, Caso, Cantovio, etc. (Zvetaief, n° 45), n’a, quoi qu’on ait dit, aucun rapport avec les campagnes des Romains en Provence. 7 Strabon, IV, 1, 5. 8 Sisteron et Gap ; les Gaulois de Chorges et Embrun, les Ligures de Briançon et Suse, semblent avoir été laissés indépendants (cf. Pline, III, 137). 9 Cassiodore, Chronica, p. 131, Mommsen ; Tite-Live, Ép., 61 ; Strabon, IV, 1, 5 ; cf. Velleius, I, 15, 4. — Quoique l’Épitomé prononce le mot de colonia, ce ne fut qu’un simple castellum ( φρο υρά, Strabon), c’est-à-dire un poste fortifié, avec quelques soldats, sans doute aussi quelques colons civils et un marché, mais rien qui ressemblât à une ville