La sculpture religieuse néo-gothique des frères Aimé et Louis Duthoit entre 1840 et 1870, en Picardie - article ; n°1 ; vol.12, pg 21-31
14 pages
Français
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

La sculpture religieuse néo-gothique des frères Aimé et Louis Duthoit entre 1840 et 1870, en Picardie - article ; n°1 ; vol.12, pg 21-31

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
14 pages
Français

Description

Livraisons d'histoire de l'architecture - Année 2006 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 21-31
The Neo-Gothic religious sculpture by the Duthoit brothers — Aimé and Louis — between 1840 and 1870 in Picardy (north of France), by Raphaële Delas. The Duthoit brothers are important representatives of the XlXth century French Neo-Gothic sculpture, from the 1830's to the 1870's. Following the example of the imagiers du Moyen Age, as Viollet-le-Duc used to call them, they sculpted a large number of pieces, figured at 1200 reliefs and statues, mainly located in Picardy. Most of them are religious pieces of sculpture and these commissions took place within the context of the restoration or the construction of churches. One of the most representative example of dieir works is to be found in the Amiens Cathedral. Their career in restoring and creating Neo-Gothic art may be explained by the policy in favour of the restoration of the monumental national heritage and by the Romantic sensibility of the Duthoit brothers that is especially manifest in their graphic works and in their collaboration with the Baron Taylor. Raised in a family of sculptors, they surrounded themselves with a large group of practitioners who would assist them with their abundant and varied traditional creation. The example of the Duthoit brothers is very telling about the underrated designing sculpting profession in the XlXth century. Regarding the quality of their Neo-Gothic work, their Neo-Classical and Neo-Baroque work should also be taken into consideration and, to some extent, as for sculpture matters, the value of pastiche could thus be reasserted.
« La sculpture religieuse néo-gothique des frères Aimé et Louis Duthoit entre 1840 et 1870, en Picardie », par Raphaële Delas. Les frères Aimé et Louis Duthoit sont d'importants représentants de la sculpture néogothique en France au XIXe siècle, des années 1830 à 1870. À l'instar des « imagiers du Moyen Age », comme les appelait Viollet-le-Duc, ils ont réalisé un nombre considérable d'œuvres, estimé à 1 200 reliefs et statues et majoritairement localisés en Picardie. Il s'agit pour l'essentiel de sculptures religieuses, exécutées dans le cadre de la restauration ou de la création d'églises. L'intervention des deux artistes à la cathédrale d'Amiens est emblématique de leur travail. Leur intérêt pour la restauration et la création néo-gothique s'explique par la politique nationale de restauration du patrimoine et par la sensibilité romantique des frères Duthoit, manifeste à travers leur œuvre graphique et leur collaboration avec le baron Taylor. Issus d'une dynastie de sculpteurs, ils se sont entourés d'un grand atelier, composé de praticiens qui les ont secondés pour une production artisanale, abondante et diversifiée. Le cas des frères Duthoit est ainsi très éclairant quant au métier méconnu de sculpteur ornemaniste au XIXe siècle. La qualité de leur oeuvre néo-gothique devrait inciter à se pencher aussi sur leur oeuvre néo-classique et néo-baroque, et contribuer ainsi à revaloriser la notion de pastiche en sculpture.
« Die religiöse neogotische Skulptur der Gebrüder Aimé und Louis Duthoit in der Picardie zwischen 1840 und 1870 », von Raphaële Delas Das Werk der Gebruder Aimé und Louis Duthoit ist besonders repräsentativ fur die neogotische Skulptur im Frankreich des 19. Jahrhunderts von 1830 bis 1870. Genau so wie die « imagiers du Moyen Age » (Bildermacher des Mittelalters) so der Ausdruck Viollet-le- Ducs, hinterliefien diese Künstler eine Anzahl von Werken, ungefähr 1200 Reliefs und Statuen, die meistens in der Picardie zu finden sind. Es handelt sich hauptsächlich um religiose Werke, die im Rahmen der Restaurierung oder des Neubaus von Kirchen ausgefuhrt wurden. Die Kathedrale von Amiens bietet ein hervorragendes Beispiel ihrer Arbeit. Die Gebruder Duthoit arbeiteten im neugotischen Stil bei Restaurierungen und Neuschaffungen aufgrund der damaligen Anforderungen des französischen Denkmalschutzes sowie aus ihrer persönlichen Neigung fur die Romantik heraus. Letzteres lässt sich an ihrem grafischen Werk und ihrer Zusammenarbeit mit dem Baron Taylor erkennen. Da sie aus einer Familie von Bildhauern stammten, verfugten sie über ein Atelier mit vielen Handwerkern, welche ihnen bei ihrer zahlreichen vielseitigen Produktion eine grofie Hilfe waren. Das Beispiel der Gebrüder Duthoit gibt also einen Einblick in den verkannten Beruf der Dekorationsbildhauer im 19. Jahrhundert. Am Beispiel der ausgesprochenen Qualität ihrer neogotischen Werke wurde sich die Studie ihrer neoklassischen und neobarocken Werke besonders lohnen und wahrscheinlich dazu beitragen, den Begriff des Pasticcio in der Skulptur neu zu bewerten.
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 2006
Nombre de lectures 47
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Raphaële Delas
La sculpture religieuse néo-gothique des frères Aimé et Louis
Duthoit entre 1840 et 1870, en Picardie
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°12, 2e semestre 2006. pp. 21-31.
Citer ce document / Cite this document :
Delas Raphaële. La sculpture religieuse néo-gothique des frères Aimé et Louis Duthoit entre 1840 et 1870, en Picardie. In:
Livraisons d'histoire de l'architecture. n°12, 2e semestre 2006. pp. 21-31.
doi : 10.3406/lha.2006.1046
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lha_1627-4970_2006_num_12_1_1046Abstract
"The Neo-Gothic religious sculpture by the Duthoit brothers — Aimé and Louis — between 1840 and
1870 in Picardy (north of France)", by Raphaële Delas. The Duthoit brothers are important
representatives of the XlXth century French Neo-Gothic sculpture, from the 1830's to the 1870's.
Following the example of the "imagiers du Moyen Age", as Viollet-le-Duc used to call them, they
sculpted a large number of pieces, figured at 1200 reliefs and statues, mainly located in Picardy. Most
of them are religious pieces of sculpture and these commissions took place within the context of the
restoration or the construction of churches. One of the most representative example of dieir works is to
be found in the Amiens Cathedral. Their career in restoring and creating Neo-Gothic art may be
explained by the policy in favour of the restoration of the monumental national heritage and by the
Romantic sensibility of the Duthoit brothers that is especially manifest in their graphic works and in their
collaboration with the Baron Taylor. Raised in a family of sculptors, they surrounded themselves with a
large group of practitioners who would assist them with their abundant and varied traditional creation.
The example of the Duthoit brothers is very telling about the underrated designing sculpting profession
in the XlXth century. Regarding the quality of their Neo-Gothic work, their Neo-Classical and Neo-
Baroque work should also be taken into consideration and, to some extent, as for sculpture matters, the
value of pastiche could thus be reasserted.
Résumé
« La sculpture religieuse néo-gothique des frères Aimé et Louis Duthoit entre 1840 et 1870, en Picardie
», par Raphaële Delas. Les frères Aimé et Louis Duthoit sont d'importants représentants de la sculpture
néogothique en France au XIXe siècle, des années 1830 à 1870. À l'instar des « imagiers du Moyen
Age », comme les appelait Viollet-le-Duc, ils ont réalisé un nombre considérable d'œuvres, estimé à 1
200 reliefs et statues et majoritairement localisés en Picardie. Il s'agit pour l'essentiel de sculptures
religieuses, exécutées dans le cadre de la restauration ou de la création d'églises. L'intervention des
deux artistes à la cathédrale d'Amiens est emblématique de leur travail. Leur intérêt pour la restauration
et la création néo-gothique s'explique par la politique nationale de restauration du patrimoine et par la
sensibilité romantique des frères Duthoit, manifeste à travers leur œuvre graphique et leur collaboration
avec le baron Taylor. Issus d'une dynastie de sculpteurs, ils se sont entourés d'un grand atelier,
composé de praticiens qui les ont secondés pour une production artisanale, abondante et diversifiée. Le
cas des frères Duthoit est ainsi très éclairant quant au métier méconnu de sculpteur ornemaniste au
XIXe siècle. La qualité de leur oeuvre néo-gothique devrait inciter à se pencher aussi sur leur oeuvre
néo-classique et néo-baroque, et contribuer ainsi à revaloriser la notion de pastiche en sculpture.
Zusammenfassung
« Die religiöse neogotische Skulptur der Gebrüder Aimé und Louis Duthoit in der Picardie zwischen
1840 und 1870 », von Raphaële Delas Das Werk der Gebruder Aimé und Louis Duthoit ist besonders
repräsentativ fur die neogotische Skulptur im Frankreich des 19. Jahrhunderts von 1830 bis 1870.
Genau so wie die « imagiers du Moyen Age » (Bildermacher des Mittelalters) so der Ausdruck Viollet-le-
Ducs, hinterliefien diese Künstler eine Anzahl von Werken, ungefähr 1200 Reliefs und Statuen, die
meistens in der Picardie zu finden sind. Es handelt sich hauptsächlich um religiose Werke, die im
Rahmen der Restaurierung oder des Neubaus von Kirchen ausgefuhrt wurden. Die Kathedrale von
Amiens bietet ein hervorragendes Beispiel ihrer Arbeit. Die Gebruder Duthoit arbeiteten im
neugotischen Stil bei Restaurierungen und Neuschaffungen aufgrund der damaligen Anforderungen des
französischen Denkmalschutzes sowie aus ihrer persönlichen Neigung fur die Romantik heraus.
Letzteres lässt sich an ihrem grafischen Werk und ihrer Zusammenarbeit mit dem Baron Taylor
erkennen. Da sie aus einer Familie von Bildhauern stammten, verfugten sie über ein Atelier mit vielen
Handwerkern, welche ihnen bei ihrer zahlreichen vielseitigen Produktion eine grofie Hilfe waren. Das
Beispiel der Gebrüder Duthoit gibt also einen Einblick in den verkannten Beruf der Dekorationsbildhauer
im 19. Jahrhundert. Am Beispiel der ausgesprochenen Qualität ihrer neogotischen Werke wurde sich
die Studie ihrer neoklassischen und neobarocken Werke besonders lohnen und wahrscheinlich dazu
beitragen, den Begriff des Pasticcio in der Skulptur neu zu bewerten.Par Raphaële DELAS
LA SCULPTURE RELIGIEUSE NÉO-GOTHIQUE
DES FRÈRES AIMÉ ET LOUIS DUTHOIT
ENTRE 1840 ET 1870, EN PICARDIE
Aimé Duthoit (1803-1869) et Louis Duthoit (1807-1874) sont des artistes de
talent, amiénois de naissance. Ces deux frères, dont la vie et l'œuvre se confondent,
furent les « derniers imagiers du Moyen Âge », selon les mots élogieux de Viollet-
le-Duc avec qui ils collaborèrent étroitement durant une vingtaine d'années. Au
Moyen Age, on désignait ainsi les peintres ou sculpteurs, des faiseurs d'images en
quelque sorte dont la plupart ne signaient pas leurs créations. Mais que recouvre
cette belle formule pour désigner des artistes du XIXe siècle ? Sont-ils d'aimables
survivants d'une tradition artistique lointaine, déphasés par rapport à leur époque ?
Ou ont-ils apporté une contribution originale à l'histoire de la sculpture néo-gothique
en France, et plus particulièrement en Picardie où se trouve leur ville d'Amiens ?
« Les derniers imagiers du Moyen Age »
À l'état-civil de l'histoire de l'art, les frères Duthoit figurent en bonne place
parmi les sculpteurs néo-gothiques français du XIXe siècle1. Il suffit de feuilleter les
dictionnaires des artistes2 puis de parcourir leurs livres de comptes3 ainsi que leurs
portefeuilles de dessins4 pour constater qu'ils réalisèrent au moins 1 200 œuvres
5 Ce pour les églises de Picardie (essentiellement dans le département de la Somme)
chiffre évoque une production féconde d'œuvres religieuses, réalisées pour l'essent
iel entre 1840 et 1870. En réalité, ce n'est qu'une partie de leur œuvre sculpté.
Ils furent également de remarquables sculpteurs ornemanistes dans le domaine civil
(décoration d'hôtels particuliers, d'édifices publics, de magasins et d'un passage
couvert), et aussi bien dans le style néo-gothique que néo-classique.
1. Voir à ce propos Guillaume Peigné, La sculpture néo-baroque en France de 1872 à 1914, Bruno
Foucart dir., thèse, Paris, université de Paris IV, 2005.
2. En particulier Eugène Lami, Dictionnaire des sculpteurs de l'école française du XLX' siècle, Paris, t. II,
vol. 6, p. 279-280 ; Saur, Allgemeines KunstUr-Lexicon, Miinchen-Leipzig, 2002, vol. 31, p. 273-275.
3. 10 livres de comptes conservés dans des archives privées.
4. 21 albums, 10 cahiers, environ 6 000 dessins et 150 carnets de croquis conservés au musée de
Picardie d'Amiens. Voir Matthieu Pinette, « Descriptif sommaire du fonds Aimé et Louis Duthoit
dans les musées d'Amiens », catalogue d'exposition Aimé et Louis Duthoit. Derniers imagiers du Moyen
Age, Amiens, musée de Picardie, 13 septembre-30 novembre 2003, p. 152-154.
5. Un inventaire de leurs réalisations est en cours et sera proposé dans notre thèse de doctorat.
Lwraiâoru d'b'utoire de l'architecture n° 12 22 RAPHAËLE DELAS
Leur œuvre néo-gothique religieux nous intéresse tout particulièrement parce
que c'est à lui que s'identifient traditionnellement les frères Duthoit. Plutôt qu'en
treprendre un fastidieux inventaire, essayons de mieux le connaître.
Aperçu de l'œuvre néo-gothique des frères Duthoit
C'est avant tout dans le domaine de la restauration des sculptures architecturales
que les frères Duthoit ont travaillé. Les réalisations se confondent régulièrement
avec des créations néo-gothiques, comme on s'en doute. Le travail ne manquait
pas, sur cette terre du gothique qu'est la Picardie. On le constate en survolant les
principaux édifices religieux où ils intervinrent. À Amiens, ils travaillèrent plus de
cinquante ans à la cathédrale (sculpture ornementale et statuaire), ainsi qu'aux églises
Saint-Leu, Saint-Germain, Saint-Honoré et Saint-Pierre. À Abbeville, ils s'employèrent
à la collégiale Saint- Vulfran, aux églises Saint-Gilles et du Saint-Sépulcre. À Saint-
Riquier, ils restaurèrent l'abbatiale ; à Gamaches, à Long-sur-Somme, à Montdidier,
à Péronne, à Rue, à Thœufifles, les églises gothiques et à Rue, la remarquable chapelle
du Saint-Esprit. On pourrait encore citer quelques chapelles privées et tombeaux
néo-gothiques, tel celui des Clermont-Tonnerre à Bertangles. Ce sont là leurs chant
iers majeurs.
L 'exemple emblématique de la cathédrale d'Amiens
Le chantier de la cathédrale d'Amiens est particulièrement parlant. D'une part,
parce qu'il montre que bien avant l'arrivée de Viollet-le-Duc en Picardie (en 1849)6
Aimé et Louis Duthoit étaient les principaux sculpteurs de la région d'Amiens inté
ressés à la restauration de monuments médiévaux, Aimé en tant que sculpteur,
entendons sculpteur-ornemaniste, et Louis plutôt en tant que statuaire. On gardera
toutefois à l'esprit que cette frontière ne fut jamais complètement étanche dans leur
association artistique, surtout si l'on se place du point de vue de Louis.
Les deux frères commencèrent réellement leurs interventions vers 1838, sous la
direction de l'architecte néo-classique Auguste Cheussey7. Architecte scrupuleux et
économe, il fit appel aux Duthoit ainsi qu'à un autre sculpteur, Théophile Cau-
dron8. Ce dernier reçut d'ailleurs la part du lion9 mais il n'est pas aisé de distinguer
les mains. À l'intérieur de la cathédrale, ils se partagèrent en particulier les restaura
tions des clôtures du chœur, magnifiques hauts-reliefs de pierre racontant l'histoire
de saint Firmin (bas-côté sud, fin du XVe siècle) et de Saint-Jean-Baptiste (bas-côté
nord, début du XVIe siècle), ainsi que les treize médaillons trilobés et historiés en
6. E. Viollet-le-Duc est nommé architecte diocésain à Amiens, le 20 mai 1849. Voir Arch. dép.
Somme, série V 431, et Arch, nat., F19 7599 et 7600.
7. Auguste Cheussey (Sarrelouis, 1781-Amiens, 1857), élève de Durand, grand prix de Rome en archi
tecture. Nommé architecte de la ville d'Amiens en 1814. Une thèse est en cours sur cet architecte.
8. Voir Raphaële Delas, Théophile Caudron (1805-1848), sculpteur romantique, mémoire de maîtrise
d'histoire de l'art, université Charles-de-Gaulle-Lille 3, sous la dir. de Frédéric Chappey, 2000.
9. Arch. dép. Somme, V 431, devis des restaurations de sculpture de 1838, 1840 et 1842.
IAvraiàoiw d'h'utoire de l'architecture n° 12 LA SCULPTURE RELIGIEUSE NÉO-GOTHIQUE DES FRÈRES AIMÉ ET LOUIS DUTHOIT 23
bas-relief, aux soubassements de ces ensembles. Leur travail consista surtout à réta
blir de nombreuses têtes de personnages, décapités par les révolutionnaires, ainsi
que des détails — bras, mains, éléments végétaux10... Si l'on prend l'exemple des
hauts-reliefs, force est de constater l'habileté des restaurations. Les têtes sont bien
raccrochées aux troncs, expressives, et ne se distinguent pas des originales. Seules
quelques petites notes de style troubadour trahissent la main du XIXe siècle, pour
les vêtements notamment. Fidèles à la tradition des imagiers du Moyen Âge, les
frères Duthoit se sont donc effacés devant le projet d'ensemble, sans chercher à
singulariser leur création, et se sont totalement soumis aux directives de l'architecte
responsable des restaurations.
Les Duthoit et Caudron eurent tantôt recours aux mastics à l'huile, tantôt au
mortier et à la pierre, pour les parties les plus remarquées, comme les têtes et les
bras. Ils se conformaient en cela aux méthodes de l'époque, suivies avec discern
ement par l'architecte Cheussey. Quant au style, une étude comparative très fine
nous confirmerait dans l'idée que les Duthoit bridèrent autant que Caudron leur
goût pour le pittoresque du style troubadour.
Avec Viollet-le-Duc, qui remplaça Cheussey dans ses fonctions d'architecte dio
césain à partir de 1849, les frères Duthoit eurent l'exclusivité du travail sculpté11.
Furent-ils de simples exécutants du célèbre architecte ? La réponse est nuancée. Les
tombeaux de l'évêque Simon de Gonscans (mort en 1325) et celui du chanoine
Thomas de Savoie (décédé en 1335), œuvres du début du XIVe siècle, adossées au
flanc nord de la chapelle axiale de la cathédrale, étaient extrêmement abîmés avant
que Viollet-le-Duc n'en décidât la restauration, à partir de 1855 (ill. 1). L'archi
tecte demanda aux Duthoit de concevoir de nouveaux soubassements fidèles aux
originaux. Ce qu'ils firent, dans leur atelier, après avoir relevé au calque les si
lhouettes presque effacées des huit petits pleurants qui s'alignaient au soubasse
ment12. Restauration ou création néo-gothique ? Les deux se mêlent étroitement,
comme souvent. De fait, ces soubassements (au moins celui de Thomas de Savoie)
(ill. 2) sont avant tout l'œuvre de Louis Duthoit, auteur des dessins et des modèles
(disparus). Livres de comptes, devis et albums nous l'apprennent13.
Une semblable impression se dégage en observant le mobilier des trois chapelles
absidiales : chapelle Sainte-Theudosie (1853-1854), de la Vierge (1859-1862) et du
10. Voir le procès-verbal de réception des travaux, 7 janvier 1839, Arch. dép. Somme, V 431. L'examen
direct des sculptures est délicat du fait des restaurations ultérieures, notamment dans les années
1970.
11. Arch, priv., copie du Mémoire récapitulatif des travaux de sculpture, 1853-1863 — cathédrale d'Amiens,
par les frères Duthoit entrepreneurs, daté du 23 mars 1864. Pour une vue complète, voir Arch. dép.
Somme et Arch, nat., et Jacques Foucart-Borville, « Viollet-le-Duc et la cathédrale d'Amiens », Bull
etins de la Société des Antiquaires de Picardie, LIX, 1981-1982, p. 172-231.
12. Arch, priv., livre de comptes n° 10, 29 avril 1855, tombeau Thomas de Savoye, « calque 3 francs ».
L'autre tombeau n'a pas encore été retrouvé dans les comptes.
13. Arch, priv., ibid. Louis Duthoit est mentionné 9 fois, entre mai et octobre 1855, pour un total de
222,50 francs (salaire ?). La mise au point est réalisée par un ouvrier, Thierry.
Ltvrauoru d'histoire de l'architecture n° 12 :
.
:
:
24 RAPHAHLF DHL
Illustration non autorisée à la diffusion
111. 1 Anonyme, Fragment Ли soubassement du lombeau Thomas de S.ivoie, representant trois pleu
rants sous arcature. provenant de la cathédrale d'Amiens, début \IV siècle. Pierre calcaire. Dimension1
non communiquées. Amiens, Musée de Picardie (inv. MP 992.4.24). Cl. Musée de Picardie.
111. 2 Louis Duthoit, Soubassement du tombeau de Thomas de Savoie, representant hi. plein. иг
sous arcature, situé au bas-côté nord de la chapelle axiale de la cathédrale d'Amiens, vers 18^ Piern.
H. 80 L. 228 ; P. 43,5 cm. Cl. Raphaële Delas.
Livra ичто iYhwUure àe l'architecture iC 12 ;
LA SCUU'TURIÏ RELIGIEUSE NÉO-GOTHIQUE DES ERÈRES AIMÉ ET LOUIS DUTHOEf 25
Sacré-Cœur (1867-1869) ''. Les autels, sculpture comprise, ont été dessinés par
Viollet-le-Duc. D'ailleurs, la ressemblance est frappante entre l'autel de la chapelle
de la Vierge et le prototype de la cathédrale de Clermont-Ferrand1^. Pour la sculp
ture, on y reconnaît la main de Louis Duthoit comme on peut l'observer pour les
deux anges thuriféraires de la chapelle Sainte-Theudosie et les deux porteurs de
flambeaux de la chapelle de la Vierge (ill. 3). Leur silhouette élancée et androgyne,
avec des visages légèrement joufflus et la chevelure capricieusement frisée, correspond
à un type d'ange particulier, propre à Louis Duthoit. La particularité se retrouve
aussi dans le traitement des robes. La retombée des plis tuyautés ou en à-plat est
ample, souple et lourde, épousant la forme du corps dont elle suggère la cuisse ou
l'épaule. Les robes tombent mollement sur les pieds qu'elles recouvrent entière
ment, mais sans alourdir l'élégance de l'ensemble. Tous ces anges se rapprochent
d'un modèle type mais chacun se singularise par quelques subtiles variantes, dans
les vêtements mais aussi dans les poses. Ainsi la silhouette incurvée des anges thuri
féraires suggère le mouvement de balancier des ostensoirs, tandis que le léger contra-
posto des anges porteurs de flambeaux indique l'effort dû au poids des flambeaux.
Illustration non autorisée à la diffusion
111. 3: Louis Duthoit, deux anges porteurs de flambeau, 1862. Plâtre et bois. D.b.g. [18]62 sur le
second. H. 62 L. 16 ; Ep. 16 cm. Collection particulière. Il s'agit des modèles conçus par Louis Duthoit
pour l'autel de la chapelle axiale de la cathédrale d'Amiens. Cl. Musée de Picardie.
14. Seuls les anges thuriféraires sont des Duthoit, dans cette dernière chapelle ; en février 1868, fatigués,
les Duthoit démissionnent.
15. Voir les travaux de }ean-Michel Leniaud, notamment Les Cathédrales au XIXe siècle, Paris, Économica,
1993, 988 p., et l'article de Jacques Foucart-Borville, « Viollet-le-Duc et la cathédrale d'Amiens »,
op. cit.
n° 12 Li\>raLton,i à'huiloirc ас l'architecture 26 RAPHAËLE DELAS
Quant à ceux du Sacré-Cœur, agenouillés, ils semblent prêts à bouger, du fait de
leurs ailes rejetées en arrière. Cette statuaire est une création néo-gothique originale
et d'une grande qualité plastique.
Mais pourquoi les frères Duthoit devinrent-ils, indépendamment de Viollet-le-
Duc, les ambassadeurs du néo-gothique en Picardie ? Pourquoi s'adonnèrent-ils autant
à la restauration et à la création d'œuvres religieuses néo-gothiques ?
Comment devient-on les « derniers imagiers du Moyen Age » ?
La politique de restauration des édifices religieux au XIXe siècle
Les frères Duthoit comptent parmi les sculpteurs pionniers de la politique de
restauration du patrimoine, qui se développe sous la monarchie de Juillet et se
poursuit sous le Second Empire. L'histoire en est bien connue16. Pour mémoire,
rappelons qu'en 1834, fut créé un Comité des travaux historiques, qui s'appellera
bientôt en 1 837 Comité des arts et monuments. Sa tâche était prométhéenne puis
qu'il s'agissait d'établir un inventaire des édifices jugés dignes, d'un point de vue
historique ou artistique, d'être classés et restaurés. Pour accomplir cette mission, on
recourut à des correspondants, généralement choisis parmi les membres des sociétés
savantes locales. Aimé Duthoit fut un de ces membres correspondants, nommé en
1838. Son inséparable frère Louis n'eut pas cet honneur mais il se lança également
dans l'aventure de l'inventaire. Ils furent remarqués au regard d'un double atout.
D'une part, Aimé Duthoit était membre de la société des antiquaires de Picardie,
depuis 183617. D'autre part, son atelier était unique en son genre à Amiens, et les
deux frères étaient réputés pour leur sérieux, leur expérience et leur modestie. L'ate
lier était aussi florissant parce qu'Amiens offrait un perpétuel chantier depuis les
années 1810, du fait de son expansion économique. Grâce à l'afflux des commandes
publiques, religieuses et privées, l'atelier « Duthoit frères » fonctionnait suffisa
mment bien pour qu'ils achetassent en indivis un terrain proche du centre-ville, où
il firent construire leur maison et un nouvel atelier, dès 183418. Les frères Duthoit
étaient donc des sculpteurs expérimentés et indispensables dans la Picardie amié-
noise.
Mais pourquoi cette fébrilité, et surtout à partir des années 1840, pour inventor
ier, restaurer ou créer des sculptures de style gothique ?
La génération romantique et le goût du Moyen Age
S'ils se sont orientés avec enthousiasme vers la restauration des édifices religieux
du Moyen Age, c'est selon nous parce qu'ils appartenaient à la génération des artistes
romantiques. Dès les années 1825 en effet, on trouve dans leur fonds graphique
16. Françoise Bercé, Des Monuments historiques au Patrimoine, du XVIII' siècle à nos jours, ou « Les égare
ments du cœur et de l'esprit », Paris, Flammarion, 2000, 226 p.
17. Louis Duthoit sera nommé membre correspondant de la Société d'émulation d'Abbeville en 1850.
18. Nous l'étudions dans notre dièse de doctorat, d'après les archives privées et départementales de la
Somme.
Lwrauoiu d'h'wtoirc de l'architecture n° 12 SCULPTURE RELIGIEUSE NÉO-GOTHIQUE DES FRÈRES AIMÉ ET LOUIS DUTHOIT 27 LA
de nombreux dessins de la Picardie médiévale. Leurs « vues de monument », réalisées
dans la tradition des paysagistes romantiques, en témoignent, comme la dizaine de
dessins sur le cimetière et le cloître de Saint-Denis d'Amiens, datant de la fin du
XIVe siècle, où les éléments sculptés sont privilégiés19. Ces dessins et d'autres sont
des œuvres de jeunesse, réalisés pour le plaisir, en amateurs. Louis se met aussi à
lithographier plusieurs de ses dessins dès le début des années 1830, participant en
cela à l'engouement des artistes romantiques pour ce procédé technique.
Autre exemple probant qui montre la participation des frères Duthoit à l'e
nthousiasme général de redécouverte du Moyen Age : leur participation aux Voyages
pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, édités par le baron Taylor. Entre
1838 et 1844, Aimé et Louis réalisèrent environ 126 dessins pour les volumes
consacrés à la Picardie20. Ce ne sont pas les planches majeures de l'album. Les
Duthoit interviennent plutôt comme « petites mains », laissant à Adrien Dauzat,
artiste préféré du baron Taylor, et aux Anglais les « grandes vues ». Ce qui est inté
ressant, c'est la sobriété de leurs dessins, la maîtrise de l'émotion et de la mélancolie
romantique, pour des dessins où « la main ne tremble pas », pour reprendre les
mots de Bruno Foucart21. Autrement dit, un regard d'archéologue soucieux d'exac
titude et d'information, guide la main de ces artistes (et non de simples tireurs de
lignes) épris d'art médiéval.
Ainsi, le contexte national offrait de nouveaux débouchés au métier de sculp
teur, avec la restauration des monuments dits historiques. Et cette voie permettait
aux frères Duthoit de concilier exigences professionnelles - il faut bien vivre de son
art ! - avec leur attrait pour le Moyen Âge. C'était d'autant plus cohérent que la
Picardie était encore très gothique, au XIXe siècle. Mais une autre question surgit :
comment ces deux « imagiers » travaillaient-ils ? Comment ont-ils pu produire
autant d'oeuvres, alors qu'ils s'inscrivaient dans une tradition artisanale ?
Des artistes entre tradition et modernité
Les Duthoit, une dynastie de sculpteurs du nord de la France
En qualifiant Aimé et Louis de « derniers imagiers du Moyen Age », on s'attend
à ce qu'ils se soient inscrits dans la pure tradition du métier de sculpteur, avec des
méthodes artisanales et des matériaux traditionnels (le plâtre, la pierre et le bois),
et un métier exercé de père en fils.
De fait, les deux frères sont issus d'une véritable dynastie de sculpteurs. C'est
leur père, Louis-Joseph Duthoit (Lille, 1766-Amiens, 1824) qui fut leur maître
19. Cène série est en partie reproduite dans le catalogue d'exposition Aimé et Louis Duthoit. Derniers
imagiers du Moyen Age, op. cit., p. 74, 132-133.
20. Étude qui s'inscrira dans notre thèse, réalisée d'après les livres de comptes et le fonds Duthoit du
musée de Picardie d'Amiens.
21. Conférence de Bruno Foucart au musée de Picardie d'Amiens, 4 avril 2003, sur Les Duthoit et les
Voyages pittoresques... (non publiée).
IÀvraiâoiu d'histoire de l'architecture n° 12