Les architectes français et l
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Les architectes français et l'architecture islamique : les premiers pas vers l'histoire d'un style - article ; n°1 ; vol.9, pg 73-84

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Livraisons d'histoire de l'architecture - Année 2005 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 73-84
« Les architectes français et l'architecture islamique : les premiers pas vers l'histoire d'un style », par Lorraine Dedéty À peine l'architecture islamique est-elle découverte que certains architectes français tentent d'en fabriquer l'histoire. Cette curiosité naît lors d'un voyage en Orient et de la confrontation, fortuite ou désirée, avec cette architecture radicalement autre. Les architectes vont pourtant peu à peu se trouver dépossédés de ce nouveau savoir au profit des théoriciens puis des archéologues-orientalistes. Ces premières manifestations d'une histoire de l'architecture islamique sont fortement marquées par les diverses méthodes d'interprétation historique que tentent d'imposer l'École des beaux-arts d'une part et les architectes rationalistes de l'autre part, les uns et les autres utilisant de plus en plus systématiquement les mêmes outils conceptuels élaborés par les sciences naturelles et les sciences humaines. En dépit de ces différences méthodologiques (que reflète le type de représentation choisi), architectes et théoriciens assignent à l'histoire de l'architecture une fonction utilitaire, qu'elle soit d'ordre idéologique ou pratique. Ce n'est qu'au tournant du siècle, à l'instar des autres domaines de l'histoire de l'art, que l'étude de l'architecture devient une fin en soi et un objet de savoir désintéressé que s'attribuent archéologues et professeurs d'université et qui acquiert enfin un véritable statut scientifique.
French Architects and Islamic Architecture : First Steps towards the History of a Style, by Lorraine Decléty No sooner had Islamic architecture been discovered than French architects began to construct its history. Often, their curiosity was aroused by travels to the East and by first hand experience with a tradition that was radically other. Gradually, architects lost their monopoly on the study of Islamic architecture, first to theoreticians and later to archaeologists. The first histories of Islamic architecture are strongly marked by methods of interpretation that were derived from the natural sciences and humanities. In spite of their methodological differences, architects and theoreticians used the history of architecture for ideological ends. It was only at the turn of the century that the study of architecture became an end in itself and a matter of disinterested scholarship, attaining the status of a true academic discipline.
rationalistischen Architekten anderseits durchzusetzen bemüht waren. Ungeachtet dieser methodologischen Unterschiede, welche sich auch deutlich in den Formen der Darstellung widerspiegeln, unterwarfen sowohl Architekten als auch Theoretiker die islamische Architekturgeschichte einer starken Funktionalisierung, die im Spannungsfeld ideologischer Zielsetzungen und praktischer Nutzbarmachung verortet werden kann. Erst am Ende des Jahrhunderts wird die Architekturforschung wie viele andere Wissensbereiche zu einem objektiven Gegenstand des Wissens, dem die Archalogen und Professoren seinen wissenschaftlichakademischen Charakter verleihen.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2005
Nombre de lectures 61
Langue Français
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Exrait

Lorraine Decléty
Les architectes français et l'architecture islamique : les premiers
pas vers l'histoire d'un style
In: Livraisons d'histoire de l'architecture. n°9, 1er semestre 2005. pp. 73-84.
Citer ce document / Cite this document :
Decléty Lorraine. Les architectes français et l'architecture islamique : les premiers pas vers l'histoire d'un style. In: Livraisons
d'histoire de l'architecture. n°9, 1er semestre 2005. pp. 73-84.
doi : 10.3406/lha.2005.997
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lha_1627-4970_2005_num_9_1_997Résumé
« Les architectes français et l'architecture islamique : les premiers pas vers l'histoire d'un style », par
Lorraine Dedéty À peine est-elle découverte que certains architectes français
tentent d'en fabriquer l'histoire. Cette curiosité naît lors d'un voyage en Orient et de la confrontation,
fortuite ou désirée, avec cette architecture radicalement autre. Les architectes vont pourtant peu à peu
se trouver dépossédés de ce nouveau savoir au profit des théoriciens puis des archéologues-
orientalistes. Ces premières manifestations d'une histoire de l'architecture islamique sont fortement
marquées par les diverses méthodes d'interprétation historique que tentent d'imposer l'École des
beaux-arts d'une part et les architectes rationalistes de l'autre part, les uns et les autres utilisant de plus
en plus systématiquement les mêmes outils conceptuels élaborés par les sciences naturelles et les
sciences humaines. En dépit de ces différences méthodologiques (que reflète le type de représentation
choisi), architectes et théoriciens assignent à l'histoire de l'architecture une fonction utilitaire, qu'elle soit
d'ordre idéologique ou pratique. Ce n'est qu'au tournant du siècle, à l'instar des autres domaines de
l'histoire de l'art, que l'étude de l'architecture devient une fin en soi et un objet de savoir désintéressé
que s'attribuent archéologues et professeurs d'université et qui acquiert enfin un véritable statut
scientifique.
Abstract
"French Architects and Islamic Architecture : First Steps towards the History of a Style", by Lorraine
Decléty No sooner had architecture been discovered than French architects began to construct
its history. Often, their curiosity was aroused by travels to the East and by first hand experience with a
tradition that was radically "other". Gradually, architects lost their monopoly on the study of Islamic
architecture, first to theoreticians and later to archaeologists. The first histories of Islamic architecture
are strongly marked by methods of interpretation that were derived from the natural sciences and
humanities. In spite of their methodological differences, architects and theoreticians used the history of
architecture for ideological ends. It was only at the turn of the century that the study of architecture
became an end in itself and a matter of disinterested scholarship, attaining the status of a true academic
discipline.
Zusammenfassung
rationalistischen Architekten anderseits durchzusetzen bemüht waren. Ungeachtet dieser
methodologischen Unterschiede, welche sich auch deutlich in den Formen der Darstellung
widerspiegeln, unterwarfen sowohl Architekten als auch Theoretiker die islamische
Architekturgeschichte einer starken Funktionalisierung, die im Spannungsfeld ideologischer
Zielsetzungen und praktischer Nutzbarmachung verortet werden kann. Erst am Ende des Jahrhunderts
wird die Architekturforschung wie viele andere Wissensbereiche zu einem objektiven Gegenstand des
Wissens, dem die Archalogen und Professoren seinen wissenschaftlichakademischen Charakter
verleihen.Par Lorraine DeclétY
LES ARCHITECTES FRANÇAIS ET L'ARCHITECTURE ISLAMIQUE :
LES PREMIERS PAS VERS L'HISTOIRE D'UN STYLE
Au début du XIXe siècle, des pans entiers de l'histoire de l'art restent ignorés
et inexplorés, parmi lesquels l'architecture islamique, c'est-à-dire celle qui s'est
développée entre l'Espagne et l'Inde sous la domination musulmane à partir du
VIIIe siècle. Pour des raisons imputables à la distance géographique, culturelle et
linguistique, celle-ci est demeurée longtemps un objet de curiosité mal connu, que
représentèrent seuls quelques voyageurs téméraires1. À partir du XIXe siècle, cepen
dant, un ensemble de facteurs explique un début d'intérêt pour ce style qui ne se
démentira plus et à la fin du siècle, l'histoire de cette architecture s'institutionnalise
à travers son enseignement à l'École du Louvre. Dans cette contribution, nous ten
terons de reconstituer les premières étapes de l'historicisation de l'architecture isl
amique en nous interrogeant sur les modalités d'écriture de cette histoire et sur leur
évolution. À travers l'étude des premiers architectes et théoriciens qui représentè
rent cette architecture, des méthodes et des outils conceptuels utilisés et, enfin, des
finalités de cette écriture, nous essayerons de retracer et de comprendre le long
processus nécessaire à l'autonomisation de la nouvelle discipline.
Les «pionniers » de l'histoire de l'architecture islamique
En premier, les architectes
Des phénomènes culturels, politiques et techniques concomitants permettent
de comprendre le changement de perception de l'artiste, de l'architecte et de l'éru-
dit sur des architectures méconnues ou dédaignées qui intervient au tournant du
XVIIIe siècle. L'esprit encyclopédique hérité des Lumières duquel émerge un dis
cours historique sur l'histoire de l'art ainsi que l'esprit romantique qu'ouvre le nou
veau siècle les poussent à investir de nouveaux champs du savoir. Les architectes
apparaissent comme les précurseurs de cette nouvelle connaissance. Bien que très
hétérogènes, un point les rassemble cependant : la confrontation directe avec les
édifices islamiques, lors d'un voyage en Orient, constitue une expérience esthétique
forte et déterminante. Les conditions matérielles et intellectuelles de cette confron-
1. Les récits plus connus sont ceux du chevalier Chardin, Journal du voyage du Chevalier Chardin en
Perse et aux Indes orientales, qui parut pour la première fois en 1687 et fut régulièrement réédité et
de Cornelius de Bruyn, Voyage au Levant : c'est-à-dire dans les principaux endroits de l'Asie Mineure,
dans les isles de Chio, de Rhodes, de Chypre, dans les villes d'Egypte, de Syrie et de la Terre sainte,
Paris, Hachette, 1976 (reprod. de l'éd. de Delft, H. de Kroonevelt, 1700).
Livraidotu d'hiàtoire de l'architecture na 9 74 LORRAINE DECLÉTY
tation diffèrent pourtant considérablement : pour les premiers architectes, la découv
erte de l'architecture islamique n'est que la conséquence du voyage. Alors que la
plupart partent en Egypte, en Sicile ou en Syrie pour étudier l'architecture antique,
l'architecture moderne musulmane s'impose à eux dans les villes et les campagnes
qu'ils traversent. Deux publications importantes illustrent de façon emblématique
ce décalage entre l'objectif initial du voyage et la découverte d'une architecture qui
n'intéressait pas encore. Jacques Ignace Hittorff (1792-1867), secondé par l'archi
tecte allemand Ludwig von Zanth (1789-1857), entreprend un voyage en Sicile en
1823-1824 pour étudier les monuments antiques. Deux publications suivront : une
première consacrée exclusivement à ces derniers et une seconde, publiée sept ans
plus tard, réunissant des relevés d'édifices modernes, parmi lesquels des représenta
tions d'architecture médiévale islamique2. Quelques années plus tard, ce processus
se reproduira pour l'architecture persane3. Ces exemples illustrent la priorité encore
accordée, pendant la première moitié du XIXe siècle, à l'architecture antique, mais
celle-ci ne signifie plus pour autant un désintérêt prononcé pour les autres formes
architecturales.
Pour d'autres architectes, la rencontre a lieu à l'occasion d'un séjour prolongé
en Orient, pendant des années passées au service du pouvoir ottoman, en Egypte
ou en Turquie ou lors d'une mission commanditée par les autorités françaises. De
l'expérience quotidienne de l'architecture islamique naît un intérêt qui encourage
certains d'entre eux à s'y intéresser avec un regard d'architecte et non plus d'étran
ger. Grâce à ses fonctions d'architecte et ingénieur de Mehmet Ali, Pascal Coste
obtint l'autorisation de dessiner et de mesurer les monuments du Caire et fut ainsi
le premier à en offrir des vues complètes et précises dans son Architecture arabe*1.
Un demi-siècle plus tard, Jules Bourgoin (1838-1907) découvre à son tour l'a
rchitecture du Caire alors qu'il est envoyé en Egypte par le ministère des Affaires
étrangères pour la construction du consulat français d'Alexandrie. Il y séjourne trois
années pendant lesquelles il dessine avec avidité. À son retour en France en 1866,
2. Jacques Ignace Hittorff, Ludwig von Zanth, Architecture moderne de la Sicile, recueil des plus beaux
monumens religieux et des édifices publics et particuliers les plus remarquables de la Sicile, Paris, publié
par J.-I. Hittorff, 1835, 66 p., 7 A pi. Les auteurs justifient leur choix au motif que «plusieurs
édifices modernes [...] nous parurent offrir assez d'intérêt, soit par rapport à leur caractère, à leur
grandeur ou à leur perfection, soit relativement à l'histoire de l'art, pour nous engager à les recueillir
et à compléter par leur publication nos recherches sur l'architecture de la Sicile », n. p.
3. Lors d'une mission en Perse, Pascal Coste et Eugène Flandin sont chargés de relever les monuments
antiques. La moisson de cette mission se présente sous la forme de deux publications, l'une répon
dant aux recommandations de l'Institut et l'autre résultant du désir de Coste de faire connaître les
monuments modernes, Eugène Flandin, Voyage en Perse de MM. Eugène Flandin, peintre et Pascal
Coste, architecte, Paris, Gide et Baudry, 1851-1856, 6 vol. et Pascal Coste, Monuments modernes de
la Perse, Paris, Firmin-Didot, 1867, 60 p.
4. Comme dans tous les pays musulmans à cette époque, les monuments étaient inaccessibles aux
étrangers qui devaient ainsi se contenter d'étudier l'extérieur des édifices. Pour cette raison, les
représentations d'intérieur de mosquées lui valurent un succès considérable ; Pascal Coste, L'Archit
ecture arabe ou les Monuments du Kaire, mesurés et dessinés de 1818 à 1825, Paris, Firmin Didot,
1839, 52 p.
Livraiàoru d'histoire de l'architecture n° 9 ARCHITECTES FRANÇAIS ET L'ARCHITECTURE ISLAMIQUE 75 LES
il obtient une souscription du ministère de l'Instruction publique pour publier
ses résultats5. Emile Prisse d'Avennes (1807-1879) et Léon Parvillée (1830-1885)
profitèrent également des années qu'ils passèrent, le premier au Caire6, le second
en Turquie7, pour rassembler les matériaux nécessaires à des ouvrages sur l'architec
ture islamique.
Pour les derniers, enfin, l'étude de l'architecture islamique constitue la raison
même du voyage en Orient. La première destination et la première architecture à
exercer un tel attrait furent l'Espagne et les monuments laissés par les musulmans
en Andalousie. Girault de Prangey (1804-1892) en 1832-1833, puis Owen Jones
(1809-1874) l'année suivante passèrent plusieurs mois en Andalousie pour étudier
minutieusement les principaux édifices de Seville, Cordoue et Grenade8. Enfin, des
architectes comme Edmond Duthoit (1837-1889) ou Henri Saladin (1851- ?) sont
envoyés en mission par le gouvernement français, le premier en Algérie dès 1872,
le second en Tunisie à partir de 1881, pour effectuer des relevés d'architecture isl
amique en vue de conserver ceux des monuments les plus menacés. Les nombreuses
restaurations qu'ils dirigent en tant qu'architectes des monuments historiques leur
confèrent une compréhension fine des édifices, qu'ils restituent dans des rapports
ou des publications9.
La concurrence des professionnels du savoir
Dans les dernières décennies du siècle, l'écriture de l'histoire de l'architecture
islamique échappe pourtant aux architectes et devient de plus en plus l'apanage des
théoriciens et des orientalistes-archéologues. Ce processus débute beaucoup plus tôt
en Allemagne 10 qu'en France où peu d'auteurs se lancent dans une histoire univers
elle de l'architecture. Il faut attendre les années 1880 et 1890 pour lire de tels
5. Jules Bourgoin, Les Arts arabes, architecture, menuiserie, bronze, plafonds, revêtements, marbres, pave
ments, vitraux, etc., Paris, Vve Morel, 1867, 28 p., 91 pi.
6. Emile Prisse d'Avennes (1802-1879), archéologue, architecte, ingénieur, devient conseiller militaire
et ingénieur de Mehmet Ali entre 1832 et 1836. Il publia beaucoup plus tard un recueil de dessins,
fruit de ses observations sur l'architecture du Caire : L 'Art arabe d'après les monuments du Caire
depuis le VII' jusqu'à la fin du XVIII' siècle, Paris, Vve Morel, 1877, 396 p.
7. Après une première expérience à Istanbul pour la construction d'un palais entre 1851 et 1853,
Parvillée retourne en Turquie et se voit confier, en 1863, la restauration des monuments de Bursa
(Brousse) détruits par un tremblement de terre. Il publie en 1874 L'Architecture et la décoration
turques au XVe siècle, Paris, Morel, 1874, 16 p.
8. Philibert-Joseph Girault de Prangey, Monuments arabes et mauresques de Cordoue, Seville et Grenade,
mesurés et dessinés en 1832 et 1833, Paris, 1837, 24 p. Owen Jones, Plans, elevations, sections and
details of the Albambra, from drawings taken on the spot in 1834 with Jules Gouty, Londres, 1842-
1845, 2 vol.
9- Edmond Duthoit, Rapport sur une mission scientifique en Algérie, Archives des missions scientifiques
et littéraire, 3e série, 1878, p. 305-342 ; Henri Saladin et René Gagnât, Les Monuments historiques
de la Tunisie, Paris, E. Leroux, 1898-1899, 2 vol.
10. Franz Kugler, Geschichte der Baukunst, Stuttgart, 1859-1867 ; Wilhelm Liibke, Geschichte der Archi
tektur von den altesten Zeiten bis aufdie Gegenwart, Leipzig, 1855, 2 vol.
d'h'utoire de l'architecture n° 9 76 LORRAINE DECLÉTY
travaux sous la plume de Daniel Ramée ou d'Auguste Choisy11. Ces deux auteurs
intègrent dans leur Histoire l'ensemble de l'architecture islamique en compilant les
travaux de leurs prédécesseurs et en s'appuyant sur le vaste corpus iconographique
disponible. À coté de ces théoriciens, des scientifiques comme Gustave Le Bon étu
dient la civilisation et l'architecture musulmanes en ethnologues 12. Enfin, en même
temps que l'art islamique devient un champ d'étude scientifique avec les premières
collections d'objets d'art et un enseignement propre, les archéologues en monopolis
ent peu à peu le savoir. Ce mouvement est amorcé en Orient avec Gaston Migeon
et se poursuit dans l'Occident musulman, entre autre avec Henri Saladin, qui
se qualifie d'archéologue lorsqu'il entreprend la rédaction du premier tome du
Manuel d'art musulman, premier exposé en français consacré exclusivement à l'a
rchitecture islamique I3.
Ainsi, le voyage, qui entraîne l'architecte bien au-delà de l'Italie et de la Grèce,
et la politique extérieure de la France, depuis l'Expédition d'Egypte jusqu'à l'entreprise
coloniale en Afrique du Nord, élargissent le champ d'exploration des architectes-
archéologues et, par conséquent, le domaine de la connaissance. Cet élargissement
provoque également un processus de distanciation entre l'architecte et l'historien
pour la connaissance des arts du passé.
La fabrication de modèles architecturaux
Ces premières études sur l'architecture islamique sont toutes des monographies
consacrées à une ville ou une région, les plus nombreuses étant consacrées à l'E
spagne et à l'Egypte. Les auteurs étudiés accordent une place et un nombre de pages
très variables suivant les architectures mais celles du Caire et de l'Andalousie se
trouvent toujours les mieux dotées14. L'architecture de la Syrie, de la Perse, de la
Turquie, de l'Inde ou de l'Asie centrale ne jouissent pas d'un tel engouement et
les bibliographies contenus dans le Manuel de Saladin ou le livre de Le Bon reflè
tent cette disproportion15. L'étude de l'architecture de l'Afrique du Nord constitue
un cas particulier puisqu'elle dépend très étroitement de la politique coloniale16.
11. Daniel Rainée, Histoire générale de l'architecture, Paris, Amyot, 1860-1885, 3 vol. Auguste Choisy,
Histoire de l'architecture, Paris, Gauthier-Villars, 1899, 2 vol.
12. Gustave Le Bon, La Civilisation des Arabes, Paris, Firmin-Didot, 1884, 508 p.
13. Gaston Migeon, Henri Saladin, Manuel d'art musulman. L'architecture, Paris, Picard, 1907, 595 p.
14. Jules Gailhabaud, dans la partie consacrée aux monuments arabes des Monuments anciens et
modernes, ne mentionne que la mosquée de Cordoue, l'Alhambra, les mosquées d'Ibn Tulun, de
Sultan Hassan et d'El-Moyyed du Caire.
15. La même disparité se retrouve dans Die Baukunst des Islam, publié en 1887 par Julius Franz-Pacha.
Sur les soixante-huit références que comptent sa bibliographie, dix sont consacrés à l'architecture
en Espagne et dix autres à celle de l'Egypte, contre cinq pour la Perse, deux pour l'Empire ottoman
et quatre pour l'Inde.
16. Voir à ce sujet Nabila Oulebsir, Usage du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en
Algérie (1830-1930), Paris, MSH, 2004, 411 p.
Livrabonà d'hiàtoire de l'architecture n° 9 LES ARCHITECTES FRANÇAIS ET L'ARCHITECTURE ISLAMIQUE 77
Comment expliquer ce décalage ? Quelles raisons encouragent les architectes ou
théoriciens à s'intéresser à telle architecture plutôt qu'à telle autre ?
On pourrait tenter d'invoquer des explications d'ordre matériel : ces pays
négligés sont trop éloignés, trop difficiles d'accès pour y mener des explorations ou
y envoyer des missions ; les auteurs ont reculé devant la tâche immense de jeter les
premières pierres de la connaissance scientifique et ont préféré s'appuyer sur les
travaux de leurs prédécesseurs. Ces explications, si elles ont pu jouer un rôle, se
heurtent cependant à un phénomène caractéristique du siècle, la boulimie intellec
tuelle, l'effervescence scientifique. Il faut donc en chercher les raisons ailleurs.
Les auteurs justifient cette préférence envers les architectures médiévales du
Caire et de l'Andalousie par leurs qualités architecturales ou décoratives qui les his
sent au sommet de la hiérarchie des styles. Elles sont perçues comme les manifestat
ions du « style arabe pur » 17 tandis que les autres résultent d'un mélange d'influences
et ne présentent pas l'originalité des premiers. Cette supériorité tient à différentes
raisons. Selon les auteurs, l'architecture du Caire se distinguerait par ses qualités
constructives et par sa monumentalité. La mosquée de Sultan Hassan ou le complexe
de Kaït Bey, par exemple, se définissent par le soin apporté à la construction allié à
un sens de la décoration, qualités rarement réunies dans les édifices islamiques ; les
éléments architectoniques, comme l'arc en ogive, y « jouent un rôle sérieux et capit
al », ce sont des « systèmes de construction » (termes peu employés pour qualifier
l'architecture islamique en général), la coupole y occupe une place centrale. Ces
éléments lui confèrent une certaine similitude avec l'architecture occidentale et
expliquent, en partie, ces commentaires élogieux. Quant à d'Andalous
ie, c'est son exceptionnel système décoratif qu'architectes et théoriciens admirent
sans retenue. Cette fascination débute avec Jones et Girault de Prangey et sera
relayée par tous ceux qui écriront sur l'architecture islamique, y compris chez un
de ses détracteurs comme Daniel Ramée18. La parenté que Duthoit et Saladin éta
blissent entre l'architecture de l'Espagne et celle de l'Afrique du Nord, le dévelop
pement d'institutions patrimoniales et scientifiques (commission des monuments
historiques, musées, universités) contribuent à l'invention du concept d'« Occident
musulman » qui permet dès lors d'élever cette architecture au rang des édifices tant
admirés de l'Andalousie19. Tous ces édifices témoignent également de l'âge d'or
que connut la civilisation musulmane au Moyen Age et que les auteurs se plaisent
à comparer aux siècles obscurs de l'Europe médiévale. En outre, on retrouve dans
la valorisation d'une période donnée la volonté, propre aux architectes-théoriciens
17. Dans La Civilisation des Arabes, Gustave Le Bon a établi une classification de l'architecture isl
amique et a défini quatre styles : Le style arabe antérieur à Mahomet, le style byzantin-arabe, le style
arabe pur et le style arabe mélangé. Pour Saladin, tant les monuments cairotes du XIVe siècle que
ceux d'Espagne témoignent de l'affranchissement de toutes influences extérieures, tant asiatiques
que byzantines, Manuel d'art musulman, op. cit., p. 138 et 186.
18. « Dans cette troisième époque [du XIVe siècle à. 1492], l'ornementation des monuments arrive à
une richesse et à une splendeur vraiment féeriques. C'est à Grenade que l'on retrouve les édifices
le plus remarquables », Daniel Ramée, op. cit., p. 1147.
19. Nabila Oulebsir, op. cit., p. 240.
Lwrauoiu d'bùtoire de l'architecture n° 9 78 LORRAINE DECLÉTY
proches de l'école rationaliste (Duthoit et Parvillée), d'ériger un type d'architecture
en modèle parfait qui aurait conjugué perfection esthétique et constructive, et
adaptation aux besoins de la société.
À ces deux styles, succède, dans l'échelle d'appréciation, l'architecture de la
Perse. Celle-ci a été plusieurs fois relevée, représentée20 mais en dépit des qualités
que lui reconnaissent ses défricheurs, elle n'obtient qu'une place secondaire dans
les écrits. Quant à l'architecture ottomane, elle tarde à trouver son rang et est tout
simplement absente de l'ouvrage de Gustave Le Bon ! Les théoriciens ne prêtent
aux Turcs aucune propension à l'architecture et ne voient dans l'art de ces régions
qu'une pâle imitation de l'architecture byzantine. Saladin ressent ainsi la nécessité
de justifier, en conclusion, les nombreuses pages qu'il accorde à ce style en en van
tant les mérites et l'intérêt contre l'indifférence, voire le mépris général21.
Ainsi, deux styles d'architecture ont principalement intéressé architectes et
théoriciens au XIXe siècle, laissant aux historiens allemands ou anglais le soin
d'écrire l'histoire de l'architecture persane, indienne ou ottomane. Cependant, la
manière de regarder ces architectures a considérablement évolué au fil du siècle. Il
apparaît important d'examiner les méthodes et les outils scientifiques de chacun et
replacer la réflexion sur l'architecture islamique dans le processus global d'écriture
de l'histoire.
Quelles méthodes au service de l'histoire de l'architecture ?
Regarder sans comprendre
Les premiers architectes à s'intéresser à l'architecture islamique ont en commun
leur formation académique. Qu'il s'agisse de Coste, Girault de Prangey ou Charles
Texier, ils ont tous suivi l'enseignement de l'École des beaux-arts. Trahissant l'i
nfluence de cet enseignement, leurs écrits dépendent étroitement de paradigmes
hérités du XVIIIe siècle. Tout d'abord, l'histoire de l'architecture telle qu'elle s'or
ganise dans la première moitié du siècle, est une histoire des formes. La démarche
de ces premiers architectes-historiens consiste essentiellement à décrire le plan, l'él
évation et la décoration des édifices les plus remarquables et à les comparer entre
eux. Toute tentative d'historicisation est généralement exclue de cette approche for
melle et comparative22. Cette histoire des formes s'écrit en outre à l'aide de certains
présupposés : il semble ainsi inconcevable de retracer l'histoire d'une architecture
sans présenter préalablement la civilisation et les conditions matérielles, sociales et
20. En plus de Coste et Flandin, il faut en effet ajouter la publication de Charles Texier, Description
de l'Asie mineure, de la Perse et de la Mésopotamie, Paris, Firmin-Didot, 1842, 2 vol.
21. « Cet art a été, pendant trop longtemps, injustement confondu avec les productions assurément
inférieures de l'art bâtard du XVIIIe siècle. Je voudrais avoir réussi à en faire comprendre la gran
deur », Henri Saladin, op. cit., p. 537.
22. Girault de Prangey se démarque sur ce point de ses contemporains puisque, dans son Essai sur
l'architecture des Arabes et des Mores en Sicile, en Espagne et en Barbarie, Paris, Hauser, 1 84 1 , 2 1 0 p.,
il tend à élaborer une chronologie de l'architecture mauresque et à définir ses traits distinctifs.
Livraiàonà d'hùtoire de l'architecture n° 9 LES ARCHITECTES FRANÇAIS ET L'ARCHITECTURE ISLAMIQUE 79
morales dans lesquelles a été produite cette architecture. Ceci n'est pas simplement
un exercice littéraire mais renvoie à la conviction que le caractère d'un peuple et
le degré de sa civilisation déterminent le caractère et l'état de son art et de son
architecture. L'introduction de Y Essai sur l'architecture des Arabes et des Mores de
Girault de Prangey et celle des Monuments du Kaire de Coste rassemblent tous ces
éléments. Coste commence ainsi en invoquant l'étroite relation qui existe entre un
peuple et son architecture puis fait suivre cette affirmation préliminaire par des
considérations sur le caractère des Arabes, peuple de nomades « ne cultivant que la
poésie, le métier des armes et [sa] langue » et qu'il « fallut arracher à son sol natal
pour qu'il pût se donner aux arts ». De ces remarques proto-ethnographiques ne
sont pas encore tirées les conclusions sur l'essence de la race sémitique que n'hésite
ront pas à avancer les architectes-théoriciens de la deuxième moitié du siècle. Elles
doivent seulement se faire l'écho de certains poncifs et permettre de comprendre
comment l'architecture des Arabes devint « cette poésie d'invention et cette merv
eilleuse élégance de formes ».
Un autre paradigme issu de la théorie classique nourrit cette première histoire
de l'architecture islamique, celui de l'évolution cyclique des civilisations et des arts,
de leur naissance à leur décadence. L'architecte-historien hiérarchise ces grandes
phases en s'appuyant sur l'étude des formes. Coste situe ainsi l'apogée de l'architec
ture égyptienne sous les règnes des sultans mameluks, entre les XIIIe et XVe siècles.
Quant à l'architecture mauresque, pour Girault de Prangey, c'est évidemment avec
l'Alhambra qu'elle atteint « le plus haut degré de perfection »23.
L'histoire de l'architecture au début du siècle ne se fixe pas encore comme
objectif d'interpréter. Il s'agit avant tout de décrire en détail chaque édifice en agr
émentant le discours de quelques dates. Lors de l'examen de l'édifice, l'auteur
cherche tout au plus à confirmer la beauté plus ou moins grande de telle ou telle
œuvre ; les hypothèses d'interprétation sont rarement mises en avant24 et les quelques
explications que l'on trouve dans ces ouvrages s'apparentent davantage à des convic
tions a priori que l'auteur cherche à imposer, qu'à l'aboutissement d'une étude
approfondie.
La quête des principes
Dans le compte-rendu qu'il donne de L'Art arabe de Bourgoin dans la Gazette
des Architectes et du Bâtiment, Viollet-le-Duc expose en quelques lignes ce qui
différencie Coste des architectes-théoriciens ultérieurs. Le premier « donne tout
bonnement ses dessins au public [...], une description, quelques faits historiques
23. Le recours à ces grilles d'analyse font de Girault de Prangey un héritier de la pensée néo-classique,
malgré l'originalité de certaines hypothèses formulées dans son Essai à propos de la rupture essent
ielle entre l'architecture mauresque des IXe-Xe et celle des XIIe-XIVe siècles.
24. Coste dit ainsi à propos de la mosquée d'Amr, une des premières du Caire : « Je ne chercherai pas
à expliquer comment et pourquoi [l'arc en ogive] paraît d'abord dans l'architecture arabe », Pascal
Coste, op. cit., p. 31. Girault de Prangey pose des questions, s'interroge sur l'émergence soudaine
de l'architecture mauresque au XIIe siècle, mais « par prudence », n'apporte pas de réponses arrêtées.
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[...] puis c'est tout ». À l'inverse, Bourgoin « fait partie de cette seconde génération
d'explorateurs qui ne se contentent plus des apparences, qui veulent découvrir les
causes et en tirer les conséquences »25. Pour parvenir à cette nouvelle intelligence
de l'architecture, l'architecte doit recourir à d'autres sciences que celle de bâtir.
Viollet-le-Duc et ses épigones sont ainsi redevables des thèses de Cuvier, Geoffroy
Saint-Hilaire et Darwin en ce qu'elles leur ont fourni une nouvelle méthodologie
analytique. Selon une démarche analogique et non plus seulement comparative,
celle-ci leur permet dès lors de déterminer des règles universelles qui structurent
des ensembles construits disparates26. L'histoire de l'architecture cesse alors d'être
une histoire des formes pour devenir une histoire des principes et des procédés
constructifs.
Les études sur l'architecture islamique menées pendant les années 1870-1880
suivent cette évolution. Bourgoin, Duthoit et Parvillée pensent l'architecture selon
la démarche analytique propre aux rationalistes. Leurs nombreux séjours en Orient
leur permettent une étude directe très minutieuse des monuments du Caire, Tlem-
cen ou Bursa qu'ils dissèquent, décomposent et recomposent. Tous trois parvien
nent à des résultats analogues : ils démontrent l'existence de règles de composition
fondées sur la géométrie élémentaire qui sont autant de principes générateurs de
formes architectoniques et décoratives harmonieuses27. Ces architectes s'approprient
ainsi la conception technique de l'architecture diffusée par les écrits des rationalistes
que l'on retrouve dans une moindre mesure chez des auteurs ultérieurs (Le Bon,
Franz-Pacha) qui organisent l'étude de l'architecture autour de l'analyse des différents
« éléments caractéristiques de l'architecture arabe », mélange de procédés construct
ifs et de formes architecturales28.
En plus des théories naturalistes, ces travaux puisent dans les concepts élaborés
par les sciences humaines. Sous l'effet du positivisme, le rôle de la race, du milieu
et du moment ne cesse de se renforcer et le rapport déjà topique entre le caractère
d'une civilisation, déterminé entre autre par la langue, la religion, et les arts,
devient désormais prétexte à une hiérarchisation des races. On retrouve ainsi chez
Bourgoin à la fois le déterminisme du milieu et celui de la race, les deux se combi-
25. Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, « Les arts arabes », Gazette des Architectes et du Bâtiment, 1868,
p. 17-20.
26. Thierry Mandoul a ainsi très bien montré l'influences des théories évolutionnistes de Geoffroy
Saint-Hilaire et de Darwin sur Auguste Choisy, Thierry Mandoul, « L 'Histoire de l'architecture »
d'Auguste Choisy. Entre utopie et réalité, thèse de doctorat soutenue sous la dir. de Jean-Louis
Cohen, Université de Paris- VIII, 2004, tapuscrit, p. 84, 104 et suivantes.
27. Bourgoin affirme ainsi que l'art arabe est « un système tout entier fondé sur l'ordre et la forme
géométrique ». Quant à Duthoit, il a découvert « les procédés utilisés par les artisans de [l'Algérie],
procédés qui dérivent d'une application de la géométrie élémentaire ». Enfin Parvillée, à l'aide des
études de Viollet-le-Duc, a retrouvé « d'une façon exacte [...] une fraction des principes avec le
squels les artistes du XVe siècle procédèrent dans ces contrées ».
28. Gustave Le Bon, op. cit., p. 569-577. Il fait suivre cet exposé par une « Étude comparée des divers
monuments de l'architecture arabe » suivant les pays. On aboutit alors à une combinaison des
méthodes interprétatives.
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