Prépa Sciences Po – Philo – IEP Paris – 10 sujets corrigés

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IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve Laurence Hansen-Løve Prépa Sciences Po (IEP Paris) 10 sujets corrigés Sommaire L’histoire n’est-elle qu’une suite d’événements ? .........................................................2 En quoi consiste ma dignité ? .....................................................8 Qu’est-ce qu’un esprit juste ?................................14 Une majorité exprime-t-elle une force ou un droit ?..................21 "La peur n’est pas une vision du monde" » Kurt von Hammerstein............................ 26 Qui est autorisé à me dire « tu dois » ?...................................................................... 34 L’homme démocratique peut-il se passer de dieux ?................. 38 Prendre la parole, est-ce prendre le pouvoir ? .......................................................... 48 Gouverner c’est prévoir ........................................................... 57 En quoi consiste ma dignité ?................................................... 62 1 IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve L’histoire n’est-elle qu’une suite d’événements ? Introduction L’histoire de l’humanité n’est pas une collection de faits. Ni les faits quelconques ni les faits dits « historiques » ne sont donnés dans une expérience brute qui constituerait la matrice d’une histoire objective et significative.

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IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve

Laurence Hansen-Løve
Prépa Sciences Po (IEP Paris)
10 sujets corrigés
Sommaire
L’histoire n’est-elle qu’une suite d’événements ? .........................................................2
En quoi consiste ma dignité ? .....................................................8
Qu’est-ce qu’un esprit juste ?................................14
Une majorité exprime-t-elle une force ou un droit ?..................21
"La peur n’est pas une vision du monde" » Kurt von Hammerstein............................ 26
Qui est autorisé à me dire « tu dois » ?...................................................................... 34
L’homme démocratique peut-il se passer de dieux ?................. 38
Prendre la parole, est-ce prendre le pouvoir ? .......................................................... 48
Gouverner c’est prévoir ........................................................... 57
En quoi consiste ma dignité ?................................................... 62

1 IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve

L’histoire n’est-elle qu’une suite d’événements ?
Introduction
L’histoire de l’humanité n’est pas une collection de faits. Ni les faits quelconques ni les faits
dits « historiques » ne sont donnés dans une expérience brute qui constituerait la matrice d’une
histoire objective et significative. Seuls sont retenus les faits qui « font événement », c’est-à-dire
ceux qui ont une importance certaine pour la communauté en raison de leur caractère
significatif, exceptionnel, ou jugé tel. Aussi les livres d’histoire tendent-ils à nous présenter le
récit de notre passé comme une suite d’événements, c’est-à-dire une série de faits ayant eu un
retentissement indéniable.
Cependant la détermination de ce qui constitue un événement revient-il à ceux qui en
furent les témoins ou les acteurs, ou bien la capacité d’identification rétrospective de ce qui
« fit événement » appartient-elle aux historiens, seuls en mesure de les considérer avec le recul
indispensable ? En d’autres termes, comment apprécier l’impact d’un événement sans le
contextualiser, c’est-à-dire sans le situer dans une époque et une structure définies après coup,
telle que « l’entre deux guerres » par exemple ? Car si l’issue d’une bataille annonce la chute
d’un empire - autre exemple - ceux qui y assistent ne peuvent pas anticiper ce qui viendra
ensuite ! En d’autres termes, comment ceux qui vivent l’histoire au présent pourraient-ils
articuler correctement les événements les uns aux autres, et suivant quel fil
conducteur peuvent-ils le faire ? Doit-on, plus fondamentalement, présupposer que l’histoire
comporte une trame intelligible, ou doit-on se contenter de regarder défiler des faits et les
événements en s’abstenant de les juger et de les hiérarchiser, comme on regarderait passer un
train ou bien tomber la pluie ?
I. L’histoire semble n’être constituée que d’une suite
d’événements
Nous parlons ici de l’histoire en tant que récit, c’est-à-dire de l’histoire qui figure dans les
livres d’histoire.
1. La représentation de l’histoire dans les livres d’histoire met en relief une série
d’« événements ».
Événement : du latin evenire, ce qui arrive et a quelque importance pour l’homme, fait
notable. Dans l’histoire traditionnelle, ce sont les débuts et les fins de règnes, les batailles
gagnées et perdues, les déclarations de guerres et les traités, les conquêtes et les catastrophes
naturelles etc.
Exemples d’événements majeurs : la découverte de l’Amérique (1492) par C. Colomb,
l’avènement d’Hugues Capet (987), la publication des Révolutions des orbites célestes de
2 IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve

Copernic en 1543, sa condamnation en 1516, le procès de Galilée (1633), le désastre de
Lisbonne (1755). Dans l’époque moderne : l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand
d’Autriche le 28 juin 1914 à Sarajevo, l’annexion des sudètes par Hitler en septembre 1938, les
accords de Munich de septembre 1938, le bombardement de Guernica le 27 avril 1937.
Dans tous les cas cités, le fait est reconnu comme événement ayant eu une portée
universelle. Mais chaque jour se produisent des événements qui sont jugés tels par ceux qui les
vivent (naissance, mariage etc..) sans avoir la moindre portée objective réelle. Entre les deux il
y a tous les événements qui ont une portée restreinte (l’assassinat du préfet Erignac ou la mise
en examen de Julien Dray, par exemple).
2. Tout ce qui ne fait pas événement sera oublié, mis de côté, refoulé
Hegel dit que ce qui n’est pas « historique » (c’est-à-dire ce qui est dénué de toute portée
universelle) est destiné à tomber dans les poubelles de l’histoire. C’est le cas de tout ce qui se
produit et que l’on peut classer dans de multiples catégories. Il y a les faits insignifiants (la
mort du petit chat, sauf que la mort d’un chat en Allemagne peut tout d’un coup faire
événement car il est porteur du virus H5N1) mais aussi les phénomènes diffus et plus ou moins
permanents (comme les crises prolongées), les évolutions lentes (démographie, économie,
mœurs), les phénomènes cycliques (saisons, rentrée scolaire) ou répétitifs (élections, grèves,
agitation sociale…), les progrès moraux et intellectuels (mouvement des Lumières).
Quant à tous ces faits qui ont « fait événement », dans quelle mesure s’agglomèrent-ils pour
constituer une procession linéaire ? « Suite » signifie tantôt « éléments qui se suivent dans le
temps », tantôt « ensemble de termes qui se suivent dans un ordre rationnel, tels que les
nombres ». Donc les événements qui se succèdent constituent-ils une « suite » ? Oui, peut-être,
au sens de série, d’enchaînement chronologique, mais pas au sens de « suite logique ». De plus,
il existe de nombreuses séries parallèles ou indépendantes et non une seule suite englobant
tous les événements suivant une trame unilatérale.
3. La notion d’« événement » pose elle-même problème !
Aujourd’hui on observe qu’un cas de grippe H1N1 découvert en Europe fait événement. Le
premier cas de grippe espagnole dans les années 20 n’a pas fait événement ! Le meurtre de
Ilan Halimi fait événement, mais cela tient à l’importance que nous lui accordons du fait de sa
connotation antisémite, de la publicité donnée à cet assassinat, publicité orchestrée par les
médias dans un contexte donné etc. Un fait comparable aurait pu passer relativement
inaperçu à une autre époque sans TV etc.. Idem pour les fameuses caricatures de Mahomet
(janvier 2005).
Au Moyen Âge, qu’est-ce qui faisait événement, en dehors des naissances et des mariages
princiers, des départs et retours de croisades ? En Europe ? Sur d’autres continents ?
La publication du livre de Copernic a-t-il fait événement ? Un premier cas de choléra est-il
un événement ?
3 IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve

Conclusion
L’événement doit être identifié, reconnu. Les événements ne se manifestent pas d’eux-
mêmes. Ils ne portent pas sur leur front leur statut d’événement.
L’identification des événements historiques est le fait de l’Histoire, et donc des historiens.
La conception de l’histoire-suite-d’événements est superficielle et illusoire (illusion :
prendre une apparence pour la réalité)
II. L’histoire n’est pas seulement une suite d’événements
Laissons l’histoire des historiens (ou des journalistes). Parlons tout d’abord de l’histoire en
tant que réalité.
1. Le présent
Avant d’être le passé, étudié par les savants, par les historiens, ce qui deviendra l’histoire
est notre vécu quotidien. De quoi est-elle constituée ? De ce qui importe aux yeux de ceux qui
la vivent. Il s’agit d’un magma de faits ou d’événements évidemment sans grand rapport avec
ce que les historiens retiendront.
De quoi est-elle faite ? D’un enchevêtrement de faits minuscules qui s’inscrivent dans une
toile par ailleurs commune à tous les membres d’une même communauté. Les mêmes faits (ou
événements) n’ont pas du tout le même sens ou la même portée suivant les individus ou les
communautés qui en prennent connaissance. Ce qui fait événement pour les uns n’est rien ou
peu de choses pour d’autres. Il y a donc bien des événements (les émeutes par exemple de
décembre 2005 en France), mais ils ne sont pas interprétés ni enregistrés de la même manière
par les uns et les autres. De plus ce qui paraît majeur aujourd’hui paraîtra mineur plus tard (le
Non à la constitution européenne par exemple si la Constitution remaniée est finalement
adoptée). Et inversement (un professeur poignardé, un scandale financier, un crime révélateur
d’un certain climat etc..)
Bref il n’y a pas d’événements objectifs, il n’y a que des faits qui font sensation pour des
raisons très aléatoires. Il y a par ailleurs des phénomènes massifs qui sont déterminants pour
notre avenir mais dont nous n’avons pas conscience et qui ne constituent jamais des
événements : il s’agit de l’apparition de nouvelles technologies, du changement climatique, de
la mondialisation etc.
4 IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve


2. Il n’y a d’Histoire, au sens de réalité intelligible, que pour les historiens
- Il faut du temps et du recul pour mesurer le temps et l’impact des événements (une
révélation sur la vie privée d’un chef d’État, une affaire de corruption, une décision du G20,
l’effet Obama etc..)
- L’évaluation rétrospective du sens des événements est constamment reprise et modifiée,
comme le montre l’exemple de la Révolution française « lue » par Albert Soboul en 1970 puis
par F. Furet 20 ans plus tard. Ou de la « guerre » d’Algérie revisitée aujourd’hui par les
historiens (à l’époque on disait « les événements » d’Algérie, pour minimiser en l’occurrence !)
3. L’histoire réelle pensée par les historiens est une structure et non une suite.
Structure, c’est-à-dire un édifice à trois dimensions et non pas une LIGNE.
Il y a un plancher, un sous-sol et un ou plusieurs étages.
La question du sous-sol, ou du soubassement, ou du socle, de l’histoire divise les
philosophes. Les idéalistes pensent que le moteur de l’histoire est l’Esprit, que c’est le progrès
de l’esprit ou de l’intelligence qui explique le mouvement.
Pour Hegel notamment (idéaliste), l’histoire comprend une « chaîne » et une « trame »,
comme un tapis. La trame c’est la base, c’est-à-dire la Raison, ou encore l’Esprit des peuples
qui gouverne l’histoire en profondeur. Même si les motifs apparents (ce qu’on voit) peuvent
apparaître chatoyants et mêlés, ils sont brodés suivant une trame secrète qui ordonne le
« tapis », mais en sous-main. En d’autres termes, ce sont les passions des hommes, et les
événements associés à ces passions, qui font avancer l’histoire mais en allant dans un sens
« voulu » par la Raison. Les hommes avancent inexorablement vers la liberté et favorisent sans
le savoir l’avènement de l’Universel.
Pour Marx au contraire le socle de l’histoire, ce sont les infrastructures économiques, le
rapport des hommes à la matière. Mais dans le cas de Hegel comme celui de Marx, l’essentiel,
c’est de comprendre qu’il n’y a d’« événement » que placé dans un contexte général qui lui
donne son sens. L’histoire n’est pas une suite d’événements mais un processus qui intègre et
même détermine les événements : « l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle
peut résoudre » (Marx). Si le passage de Napoléon à cheval à Iena décrit par Hegel est un
événement, c’est parce que Napoléon incarne à ce moment-là le mouvement de l’histoire, le
progrès universel, c’est-à-dire, en l’occurrence, l’extension à toute l’Europe des idéaux
révolutionnaires.
5 IEP Paris – Les sujets corrigés de Laurence Hansen-Løve


Conclusion
L’histoire événementielle n’est pas le tout de l’histoire, car elle ne contient pas ses propres
conditions d’intelligibilité. L’événement est une « idée inadéquate » au sens de Spinoza (idée
partielle « mutilée ») qui ne comprend pas ses propres causes.
III. Pourquoi l’histoire moderne relativise-t-elle l’importance
des événements ?
1. L’histoire événementielle est une histoire sensationnelle. En tant que telle, elle
est appelée à rencontrer un succès immédiat
C’est l’histoire des journaux populaires, des romans ou des revues historiques grand public,
aujourd’hui des grands médias tributaires de l’audimat. Les journaux télévisés découpent leur
temps suivant des tranches d’événements, les journaux à grand tirage font leur manchette sur
l’événement du jour. L’histoire événementielle est divertissante, spectaculaire, elle met l’accent
sur la vie des « people », sur les sentiments, les passions, l’imprévu, le romanesque (la
séparation Hollande/Ségolène Royal, les aventures conjugales et le malaise de N. Sarkozy en
juillet 2009).
Cette histoire-là doit être mise de côté par l’historien. Pourquoi ? Parce que la
multiplication des événements conduit à perdre le fil de l’histoire. Les journaux télévisés par
exemple noient les informations importantes dans un flux ininterrompu d’événements
interchangeables (agressions, crimes racistes ou non, voitures brûlées, attentats suicides à
Bagdad etc..). Si tout est événement, il n’y a plus d’événement.
2. « Des causes générales fécondées par des accidents » Tocqueville (Souvenirs
p. 71-73)
En réaction contre la futilité et l’irrationalité de l’histoire événementielle, les philosophes -
certains philosophes - cherchent à mettre à jour les mouvements continus, les causes générales,
profondes mais cachées de l’histoire apparente c’est-à-dire événementielle. Mais ils tombent
dans l’excès inverse : ils veulent intégrer tous les événements dans des « systèmes absolus » qui
contiendraient virtuellement tout le déroulé de l’histoire, les données factuelles, les
événements inattendus n’étant plus que des « épiphénomènes » (phénomène accompagnateur
mais non déterminant). Pour marxistes, par exemple, les idées et les décisions politiques, ne
sont que « surdéterminants » et non déterminants « en dernière instance » comme le sont les
données économiques (ainsi, quoi qu’on fasse, le « capitalisme doit s’auto détruire ». Aucun
événement ne peut l’empêcher !)
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