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  • cours - matière potentielle : la vie
  • cours - matière : philosophie
  • mémoire

 
 Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 1 sur 11 Lauréats du Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Organisé dans le cadre du Salon du Livre de Châtenay-Malabry du 27 au 29 mai 2011
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Langue Français

Exrait






Lauréats
du Concours de Correspondance 2011
« Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) »

Organisé dans le cadre du Salon du Livre de Châtenay-Malabry du 27 au 29 mai 2011











Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 1 sur 11



Premier Prix décerné à Anne Buhler

Lire mon amie


Chaque jour ou presque vous prenez place à la même table de ce petit café de la rue L. Elle ne
vous est pas réservée mais miraculeusement jusqu'à aujourd'hui elle a toujours été libre à votre
arrivée.
Je rêve de ce jour où je vais oser me glisser sur la banquette quelques minutes avant votre arrivée.

Chaque jour ou presque vous commandez un café puis un thé puis, si vous prolongez votre séjour,
un chocolat chaud ou un nouveau café. Quelques mots jamais trop, jamais plus,
échangés avec le garçon qui va de table en table.
Je rêve d'enfiler son gilet noir et tablier pour vous approcher, vous parler enfin.

Chaque jour ou presque vous venez lire dans ce café tranquille à cette heure où la plupart
travaillent. Vous partirez un peu avant midi quand l'agitation s'installe avec les préparatifs du
déjeuner. Un roman, plus rarement un journal, vous accompagne dans cette heure ou deux que
vous passez ici sans me voir, absorbée, happée par la lecture.
Je rêve d'être ces mots imprimés, couchés sur du vélin pour qu'enfin vos yeux se posent sur moi.

Chaque jour ou presque ... et cela fait des mois, dix mois.
Juin 2010 marque la fin de mon histoire professionnelle du moment, chômage, écrire des lettres,
rendez-vous attendus, espérés et puis à nouveau lire les journaux, pointer les annonces.
Je franchis la porte de ce café un peu par hasard, y trouve comme vous un havre de paix pour
parcourir la presse et préparer mes lettres. Je choisis de m'y installer par intermittence, recréant
sans en avoir conscience un rythme de vie "kiosque, café, maison" en lieu et place de mon ancien
"métro, boulot, dodo".

Je ne crois pas vous avoir vu les premières fois mais je vous ai certainement manquée car je
n'imagine pas cette table inoccupée, je devais être absorbée, toute encore à ma recherche,
consciencieuse, mettant toute mon application dans ma lecture, histoire de forcer le destin, trouver
enfin...
Mais les jours, les semaines se sont écoulées et j'ai lâché prise, dénoué la tension qui m'oppressait,
levé les yeux. Vous étiez là comme aujourd'hui, l'arrête du livre posée inclinée sur la table, vous
droite le dos appuyé à la moleskine de la banquette, le regard fixé, hypnotisé par les mots.

Difficile de vous donner un âge mais vos cheveux gris et blancs trahissent le nombre des années.
Ondulés et mi-longs, vous les lâchez de temps en temps, dénouant d'une main le chignon que
j'imagine vous avez mis du temps à fixer. Et cela sans quitter des yeux le livre que vous tenez de
l'autre main. Vos lunettes ombrent vos yeux que je devine sombres sans être noirs. Vêtue
sobrement vous portez avec élégance les lainages confortables ou le lin printanier.


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 2 sur 11

Mais ce qui frappe surtout c'est votre visage si doux et pourtant si concentré, où rien ne transparaît
des aventures, des horreurs ou des histoires d'amour que vous lisez. Je ne vous ai vu qu'une fois ou
deux esquisser un sourire, le récit devait être vraiment drôle.

Je suis un peu trop loin pour entendre distinctement le son de votre voix que seul le serveur
connaît. Vous ne parlez à personne et personne ne vient vous saluer. Dès votre manteau, votre
chapeau ou votre châle posé sur la chaise qui vous fait face, vous ouvrez votre sac, chaussez vos
lunettes et prenez votre livre. Là commence ce que j'imagine être votre meilleur moment de la
journée, votre regard glisse entre les pages et jamais il ne cherche quelqu'un ou quelque chose dans
la salle. Il ne quittera les lettres tracées que pour saluer le garçon venu prendre la commande.

J'ai tenté d'en savoir davantage, interrogé l'air de rien ce serveur qui par respect pour votre lecture
n'entame jamais avec vous de conversations légères et inutiles. Il ne connaît pas votre nom, mais
vous sait proche voisine. Veuve depuis peu vous avez pris l'habitude de vivre vos matins à cette
table où jamais auparavant on ne vous avait vu. Fuyez-vous la solitude de votre cuisine devenue
trop grande ou bien retrouvez-vous une habitude de jeunesse, quand
étudiante, vous hantiez un café pour lire vos classiques ?

Vos absences sont généralement de courte durée deux ou trois jours tout au plus qui me font
redouter de ne plus vous revoir, de ne pas avoir la chance de vous aborder. A chaque fois
l'angoisse me saisit et si l'envie vous prenait de déménager sans préavis ? Je crains la maladie qui
vous clouerait au lit, j'imagine le pire et regrette cent fois de ne pas avoir eu le cran de ce premier
pas.
Le café sans vous perd de son charme quand cette table un peu isolée reste désespérément
inoccupée. Ces jours-là je réécris à l'envie notre rencontre improbable. Vous presque arrivée, moi
au milieu du chemin de la vie, mais toutes deux liées par quelques feuilles de papier.

C'est votre concentration, qui n'a rien de sévère, qui m'a tout d'abord intriguée, puis émue.
Quelle force réside donc dans ces pages pour vous tenir ainsi captive ? Quel sortilège dessine
autour de vous ce rempart invisible qui fait que vous êtes là et pourtant si lointaine ?
Quelle alchimie vous offre ce don d'ubiquité, le corps ici, l'esprit ailleurs vivant une tout autre
aventure ?

Inexorablement votre présence me renvoie à mon enfance, ces après-midi allongée sur le lit de la
petite chambre toute occupée à dévorer un récit, découvrir une intrigue. En vain maman
m'appelle, mon frère m'invite aux jeux, je suis sourde mais surtout pas aveugle tant je brûle de lire
encore quelques lignes, finir la page puis une autre et encore...

Aujourd'hui encore mon compagnon envie cette capacité à me soustraire au monde quand je
plonge dans un roman. Les enfants chahutent, le voisin taille ses arbres, le téléphone sonne mais je
demeure insensible, toute entière dédiée à ces mots qui me font partager une autre vie, voyager,
pleurer, me révolter...

Et c'est sans aucun doute pourquoi je vous ai reconnue immédiatement, comme il suffit de croiser
on reflet dans le miroir pour se reconnaître. J'aime m'imaginer "être vous", jeu du temps,
distorsion magique qui me projette dans mon futur, vous êtes ce que je souhaite être, là, dans
quelques années perpétuer ce rite, intriguer, attirer. Etre passeur de cette passion de lecture.

Je m'inquiète, qu'adviendra-t-il si je romps le charme, si je m'approche, m'assois et prononce


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 3 sur 11
quelques mots ? Allez-vous disparaître mirage de mon esprit ? Allez-vous fuir pour ne pas revenir,
tels ces oiseaux dont on découvre le nid ?
J'ai peur... mais aujourd'hui mon désir est plus fort que mes craintes. Ce livre posé sur la petite
table de marbre devant vous me rend intrépide et courageuse.

Ce roman je l'ai lu, fini il y a quelques jours à peine et il m'a tant bouleversée que je brûle d'en
parler avec vous. Je comprends soudain que tout ce temps passé à vous contempler, je dialoguais
sans voix avec vous, écoutant votre silence qui me contait vos émotions de lecture.

Il me faut savoir. Avez-vous aussi succombé au charme de cette grand-mère qui ouvre le récit pour
découvrir quelques chapitres plus loin ce monstre qu'elle était ? Et que faire de cette affection
ressentie aux premières lignes une fois l'horreur dévoilée ? Avez-vous tremblé pour la jeune fille
souhaitant plus que tout que jamais la voiture noire ne parvienne à mettre fin à sa fuite ? Quand
avez-vous cessé d'espérer une fin heureuse à ce récit si noir ?

Pour ce livre reconnu combien d'autres j'ignore encore. J’ai tenté parfois d'identifier un auteur, de
deviner un titre. Sans voix je réagis à vos choix, si vous aimez celui-ci, celui-là est fait pour vous.
Et puis connaissez-vous... Quelle joie ce serait de découvrir avec vous l'auteur rare, celui dont on
veut tout lire. Apprendre comment tel récit croise votre histoire personnelle et pourquoi vous ne
pourrez jamais lire cet autre. Vous entraîner sur des chemins de traverses, ces autres littératures où
dessins et textes se mêlent intimement et apprendre avec vous à aimer la poésie.

Je veux savoir, pour goûter différemment ces phrases lues. Partager pour faire vivre ces mots.
Connaître le soir alors que s'achève un récit, l'impatience de vous retrouver au matin pour en
quelques phrases vous inciter à un nouveau voyage littéraire. Attendre votre arrivée, ou vous
rejoindre alors que vous quittez ce café. Au début n'évoquer que les livres et puis peu à peu se
confier. Lire côte à côte sans parler pendant une heure, lever les yeux et voir en l'autre son propre
plaisir. Amour de lire.

Je ne peux me résigner à courir le risque d'une déception, je ne supporterai pas de vous entendre
poliment dire quelques banalités refus à peine déguisé d'aller plus loin dans la rencontre.

Mon premier pas sera donc de papier, cette lettre vous surprendra un matin courageux, remise
avec la complicité du serveur ou simplement posée sur votre table. Si mon message est compris
vous lèverez les yeux. Il faudra sans doute vous y reprendre à deux fois pour capter mon attention
puisque pas très loin de vous, la tête appuyée sur ma main tenant une mèche de cheveux, absorbée,
absente à ce monde : je lis.













Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 4 sur 11
Second Prix décerné à Delphine Coulbois

Une vie à t’attendre

A toi l'ami qui m'ignore encore.
A toi que, peut-être, j'ai frôlé sans voir, je connais sans reconnaître.
Je te cherche. Je t'espère.
Je t'attends, impatiemment.
Toi, le seul à qui je donnerai sans rien attendre en retour. Toi, qui seras là, même au plus profond
des silences, même dans la plus douloureuse des absences. Toi, qui devineras les larmes qui ne
coulent plus depuis si longtemps. Les larmes qui refusent de se déverser tant que tu ne seras pas là
pour les recueillir. En t'attendant, elles ont séché à l'intérieur de mon corps. Elles sont devenues
aussi fragiles et coupantes que la glace, prêtes à casser, à me briser d'un moment à l'autre.
Je t' attends, doucement.
Toi qui me comprendras sans jamais me juger. Toi qui, lorsque les parents partiront, deviendras le
seul être capable de dénuder mon âme d'un simple regard. Toi qui happeras les émotions, les
sentiments et les ressentiments que je refuse de dévoiler. Tu me connaîtras mieux que moi-même.
Tu m'accepteras avec simplicité, sans refouler les pans de ma personnalité les plus vils.
Je t'attends, intensément.
Nous partagerons des rires sans fard, des conversations impudiques, des chagrins sans lendemain,
des doutes infondés, des récréations enfantines. Nos secrets échangés nous porteront, nous
transformeront. Nous laisserons flotter les silences, qui, au lieu de nous gêner, ne feront que
renforcer notre complicité et notre proximité.
Je t'attends, douloureusement.
La vie sans toi n'est qu'un long soupir. Elle s'écoule à moitié, laissant une partie d'elle perdue à
jamais.
Où es-tu? Pour quelle raison tardes-tu à te démasquer? Mon empressement à te rencontrer
t'effraie-t-il ?
Bien sûr, l'amitié ne se décrète pas. Elle se mérite. Elle s'approche, pas à pas. Elle se provoque
aussi. La patience qu'elle exige devient une aberration, une anomalie dans notre société où tout
s'obtient instantanément et sans effort. Dans le flot ininterrompu de rencontres, de contacts
toujours plus faciles et rapides que le monde d'aujourd'hui suscite, ton absence est rassurante : elle
témoigne de la singularité de l'amitié. Elle est effrayante aussi, en me prouvant chaque jour mon
incapacité à te conquérir et te reconnaitre. Ton absence est à la fois un miracle et un non-sens.
Je t'attends, inlassablement.
Le chemin pour te trouver est bien long. Lorsque tu apparaitras comme une évidence, la suite sera
d'une douce simplicité. Car l'amitié se révèle bien plus facile à préserver que l'amour.
Elle ne souffre pas du quotidien. Elle ne connaît pas la délitescence des sentiments. Au contraire,
elle se renforce avec le temps. Elle survit aux maladresses et aux approximations.
Elle ne s'évanouit qu'avec la trahison.
Je t'attends, longuement.
Je suis à la fois vide et lourde de ton manque.
Je suis vide des moments non partagés, de tes souffrances que je n'ai pu estomper, de nos joies
insoupçonnées et de nos plaisirs ridicules inconnus. Je suis vide de ton absence qui résonne, tel un
caillou que deux murs se renvoient inlassablement. Comme lui, je finis par m'effriter.
Et je suis lourde des secrets enfouis, des mots qui débordent de toute part et qui ne demandent


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 5 sur 11
qu'à se répandre dans le creux d'une oreille bienveillante.
Sans toi, je ressens ce manque immense que rien ne parvient à combler. Au lieu de s'estomper peu
à peu, il grandit et se nourrit de lui-même. J'ai peur qu'il finisse par m'envahir et m'emporter.
Je t'attends, sans doute trop tardivement.
Longtemps, je n'ai accepté ni de donner, ni de recevoir. J'ai préféré vivre recluse dans ma solitude,
laisser ma coquille rétrécir tout autour de moi, jusqu'à m'emprisonner. Oui, longtemps, j'ai préféré
sombrer dans mon carcan, pour ne plus endurer l'indicible.
Car j'ai connu l'Amitié. Celle qui ne se raconte pas. Celle qui doit se vivre pour en comprendre
l'intensité, la nécessité. L'amie-soeur est arrivée sans crier gare, au temps de l'insouciance. Elle
s'est posée sur moi comme un oisillon doux, chaud et fragile au creux de mon épaule. Nous nous
sommes apprivoisées. Nous avons partagé la même bulle. Nous l'avons faite grandir pour y
déposer nos craintes et nos espoirs. Nous l'avons laissée avancer, sans nous méfier. Nous avions la
certitude que rien ne pourrait l'ébranler, malgré sa fragilité.
Mais la bulle a éclaté. Elle s'est fracassée à l'aube de nos dix-sept ans contre un pylône au bord
d'une route un soir de fête, en emportant la vie de mon amie-soeur avec elle.
Pourquoi faut-il que la préciosité et la rareté des sentiments se dévoilent lorsqu'ils sont perdus
à tout jamais ? J'ai pris conscience de toute la richesse des moments partagés lorsque mon amie-
soeur s'est envolée, lorsque le manque m'a envahie et noyée peu à peu.
Je t'attends, inexorablement.
Peut-être étais-tu là, prêt à rester à mes côtés dans cette période de trouble. Mais je t’ai rejeté, toi
et les autres. Je ne voulais plus que des moments suspendus dans la grâce s'écrasent dans le sang et
les larmes. Je survivais, je ne pouvais plus prendre le risque de tomber à nouveau.
Je t'attends, éperdument.
Aujourd'hui, je suis prête à te rencontrer. J'ai pris conscience que le risque de te perdre serait une
souffrance bien moindre que de continuer à vivre dans cette solitude immense. Alors je me suis
ouverte. Je me suis offerte. A chaque connaissance, une nouvelle chance de te trouver. Je me suis
préparée à ta rencontre comme à un premier rendez-vous amoureux. Je n'ai essayé de montrer que
le meilleur de moi-même, de laisser bien au fond de moi mes démons pour ne pas t'effrayer.
Je me suis égarée dans cette quête. A force d'impatience, j’ai sombré dans la facilité. Je n'ai
embrassé que ton ombre.
J'ai préféré repousser ces faux semblants au goût amer. Le manque ne doit pas conduire à la dérive.
Je t'attends, âprement.
Dès que je tente de rebondir pour me libérer, je retombe encore plus profondément dans le
gouffre. Le gouffre que j'avais d'abord creusé pour me cacher de toi, et que je ne parviens plus à
surmonter pour t'atteindre. Tu es en haut, comme un soleil dont l'approche me réchauffe. Mais tu
t'éloignes un peu plus à chacun de mes pas.
Tu as raison de ne pas venir me chercher. Après t'avoir rejeté, ignoré, c'est à moi de me hisser
jusqu'à toi, de te montrer les obstacles que je suis prête à franchir pour m’affranchir du passé.
Je t'attends, rapidement.
Le temps ne passe plus, il court, il fuit, il s'enfuit. Il me rappelle chaque jour ton absence, les
souvenirs que nous ne fabriquerons pas ensemble. Viens vite, approche doucement. Je parle de
moi sans cesse, mais sache que je suis avant tout prête à donner. Je te rassurerai, je te secouerai, je
t'écouterai, je te regarderai. Tu n'imagines pas les affres que je suis prête à affronter pour te
soulager, les épreuves que je franchirai avec toi. Je serai ta béquille lorsque tu vacilleras, ta bougie
lorsque tu sombreras. Mais n’aie crainte : je ne t'envahirai pas. Je saurai m'effacer lorsqu'il le
faudra.
Je t'attends, attentivement.
A trop t'espérer, je t'ai idéalisé. A trop t'idéaliser, je t'ai manqué. Cela fait une éternité que je
t'imagine. Tu es devenu un idéal. Mais la perfection n'est pas de ce monde. Au lieu d'exiger de toi
l'impossible, j’aurais dû me contenter de savourer avec gourn1andise les opportunités qui se


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 6 sur 11
faisaient jour.
Je t'attends, inconsciemment.
La vie ne s'apprend pas, elle s'improvise. Chaque instant, chaque virage, chaque décision
représentent un risque ou une chance, une perte ou un gain, une défaite ou une victoire. Mais
toujours un choix. Je me suis certes trompée de chemin, puisque je n'ai pas croisé le tien.
Je ne peux pour autant passer ma vie à regarder en arrière, à la revisiter avec remords. J'oublie de
vivre depuis trop longtemps. Je dois maintenant avancer, avec toi dans la lumière, ou sans toi dans
l'obscurité.
Je t'atteins, furtivement.
Je te sens à portée de mots, caché derrière ces lignes. T'écrire te rend presque accessible.
C'est pour ce mirage que je le fais. Pour t'accompagner durant quelques pages, te sentir à mes
côtés fugacement.
L'écriture est puissante. Elle a le don de faire revivre ceux qui ont disparu, de faire resurgir les
moments précieux enfouis, d'esquisser les êtres espérés, de rendre possible l'inaccessible.
Elle est une petite musique d'espérance qui flotte et m'enveloppe. Puis, couchée sur la page
blanche, elle m'ouvre un monde inconnu, et me fait croire à ta réalité.
J'aimerais t'attendre, encore.
Car l'attente est un moment sacré, pendant lequel on oublie le passé qui fait mal, et on espère les
jours à venir, convaincu qu'ils seront meilleurs.
Mais je vais bientôt tourner la page. Avec elle, mes illusions vont se dissiper.
Au revoir l'ami que je n'ai jamais connu. Adieu l'ami que je n'attends plus.

















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Troisième Prix décerné à Patrice Malavieille

Paladine


Paladine,

C'est ainsi qu'il me faut t'appeler : Paladine. Il te va bien d'ailleurs ce nom que je t'ai donné alors
que j'étais encore dans l'émotion. Trois syllabes que je prononce en les détachant comme pour
profiter plus longtemps de leur son, de leur sensation dans ma bouche lorsque la langue vient au
contact du palais. Paladine, entre malice et mystère des légendes anciennes.
Depuis ce jour de pluie ou je t'ai aperçue, ton nom, celui que je t'ai donné, a envahi ma tête, ne me
laissant pour seul répit que le sommeil dans lequel je sombre après ces journées à parcourir la ville
sans jamais te rencontrer.

« Véhicule propre et climatisé ». Les lettres se détachent sur la bande bleue qui court le long de ce
bus aux proportions inhabituelles. Le Paladin. La pluie a cessé de tomber mais les vitres ont
conservé leur réseau de fines gouttelettes. Peut-être aussi une buée qui estompe légèrement les
têtes sagement alignées. C'est ainsi que je t'ai aperçue pour la première fois.
Sage profil, nuque dégagée, épaules bien droites refusant l'appui du siège, peut-être un livre dans
les mains. Mon regard s'est arrêté sur toi, curieux sans doute de cette élégance, mais rien encore ne
distinguait cet instant. Toi assise dans le Paladin. Moi passant distrait d'un trottoir pluvieux.
J'étais encore dans l'avant.

C'est étrange le hasard. Je dis hasard car je n'aime pas le mot destin. Avec le destin il me semble
ne pas être d'égal à égal, manquer de liberté, être soumis à quelque fatalité obscure.
Non, c'est le hasard dont je veux te parler. Celui qui rend inégaux les grains du temps qui s'écoule.
Voici un instant qui ne porte aucun avenir particulier. Voici un autre qui va bouleverser cette ligne
en zigzag qu'on appelle la vie. C'est ainsi qu'en sortant du lycée Emmanuel Mounier j’ai décidé de
prendre un chemin différent de celui qui d'ordinaire me ramène à la maison. Il me semble encore
percevoir cette hésitation muette, bref instant d'indécision. Pas envie de rentrer tout de suite, oui,
mais la pluie... tant pis ce sera le chemin le plus long. Changement d'idée, changement de trottoir,
changement du cours de la vie, mes pas croiseront la route du Paladin, la tienne.

Je suis ce passant solitaire qui regarde ton profil à travers la fenêtre embuée d'un bus à l'arrêt.
Tu lis un livre sans doute posé sur tes genoux. Que se passe-t-il à cet instant pour que tu décides
d'abandonner ta lecture ? Doucement, ta tête pivote. C'est un ralenti de cinéma. Je suis le
mouvement jusqu'à ce que ton regard rencontre le mien.

Lorsque j'étais petit, mes parents nous emmenaient, mon frère et moi, en vacances sur les plages
de la Manche. Nos jeux nous absorbaient tant qu'il était difficile de nous faire rentrer pour le
dîner. Nous réalisions des châteaux de sable compliqués et rien ne pouvait me distraire de cette
activité intense lorsqu'un de ces projets était en cours. Pourtant, je levais un jour la tête pour
rencontrer le regard brillant d'une enfant plantée devant mon œuvre. C'était il y a longtemps et
j'avais certainement moins de dix ans, mais par un raccourci étrange de la mémoire, il m'a semblé
que cette enfant c'était toi et que nous venons de nous retrouver.


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 8 sur 11

Dans le mouvement circulaire de ton regard accompagnant celui de ta tête, tu as croisé le mien et
j'ai su que tu me voyais. Tu n'as pas cherché à éviter. Tes yeux sont restés plantés dans les miens.
Nous étions à deux dans ce regard, accrochés l'un à l'autre par je ne sais quel souvenir, quelle
émotion. Je l'ai compris à cette urgence qui t'a fait te retourner lorsque le bruit de fermeture des
portières a annoncé le départ imminent du Paladin. Je l'ai su à ta main qui s'est plaquée contre la
vitre. Je l'ai su aussi au tremblement qui m'a saisi alors que je restais immobile le cœur battant,
insensible à la pluie qui s'était remise à tomber.

Paladine... Toi la passagère mystérieuse, c'est ainsi que je t'ai nommée alors, certain que j'allais te
rechercher. Ligne 11, station Hélène Roederer. Pourquoi n'ai-je pas pensé courir dans l'espoir que
tu descendrais à la prochaine ? Trop étonné encore de ce qui m'arrivait.
Incapable d'imaginer que tu puisses envisager un tel geste. Ce n'est que longtemps après que j'ai
appris par hasard que tu avais exactement fait cela. Sans doute as-tu repris le Paladin suivant,
déçue peut-être, ne comprenant guère cette urgence qui t'avait poussée.

Il faut que je te parle des jours de Lycée qui ont suivi. Incapable de me concentrer durant les cours,
c'est ce lent mouvement de ta tête se tournant vers moi que je revoyais sans cesse, alors que les
trois syllabes du nom que je t'ai donné se formaient involontairement sur mes lèvres.
Même le cours de philosophie, mon préféré, ne parvenait pas à m'extraire de cette tourmente.
Une question me tenaillait : comment te retrouver ? Un soir j'étais dans l'exaltation des recherches
que j'allais entreprendre dès que le Lycée me laisserait un peu de répit. Le lendemain effondré à
l'idée que tu étais passée là par pur hasard et repartie très loin, peut être dans une autre ville, et
qu'il me faudrait attendre très longtemps, des années sans doute, avant que nos routes ne se
recroisent. Car il fallait qu'elles se recroisent.

Me voici à Robinson, point de départ de la ligne 11, à bord du Paladin. Les Terrasses, Anatole
France, Georges Sand, Chateaubriand, les stations se succèdent mais leur parcours littéraire ne
parvient guère à me rassurer dans mon entreprise. Je scrute avidement des trottoirs vides, des
jardins inhabités. Mais je m'accroche au moindre espoir. Je ferrai la boucle complète de la ligne 11
et qui sait si tu ne vas pas soudain monter dans ce Paladin pour venir t'asseoir à mon coté.
Pendant un instant, nous resterons silencieux, émus, regardant droit devant nous. Et puis, nous
nous tournerons lentement l'un vers l'autre et nos regards retrouveront cette magie...

J'ai du m'endormir un instant, sauter une station sans m'en apercevoir. Furieux contre moi-même
je descends à l'arrêt suivant. Je suis devant l'entrée du parc qui abrite la maison de Chateaubriand.
Romantisme ? Est-ce cela qui m'anime ? Derrière moi les arbres magnifiques de l'Arboretum.
Bombé de la rue, murs à l'ancienne, herbe des bas-côtés, on se croirait à des centaines de
kilomètres de Paris. Je me décide à rejoindre à pieds la station précédente. Pas question de
manquer une seule partie du parcours. Plus tard, la boucle complète terminée, je rentre à pied,
vaincu, le cœur au bord des lèvres, désemparé par cet échec.

Pourtant, après quelques minutes de marche, voici la petite musique qui revient dans ma tête.
Les trois syllabes s'enchainent merveilleusement : Pa-la-dine, Paladine... Je vais te chercher et je te
trouverai. Après tout, qu'espérai-je ? La réussite juste après ce petit tour de manège ?
La réussite sans effort, dès le premier jour ? Non, les miracles, il ne faut pas compter dessus !
Voici, chère Paladine, comment a commencé toute cette histoire et la longue recherche qui a
précédée la lettre que je te destine.

C'est une lettre que j'écris à la fois dans la ferveur et dans la peur. Je sais que c'est le seul lien ténu


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 9 sur 11
qui me relie à toi et cette fragilité m'angoisse. Je sais l'importance de l'enjeu. Parfois il me semble
que tout cela est folie, que mon imagination m’égare, que ces lignes te laisseront incrédule, que tu
riras de ma présomption. Qui suis-je pour croire que quelques secondes ont pu te bouleverser et
pour seulement penser que tu en as gardé le souvenir ? Pourtant, il y a eu ton regard et c'est lui qui
me guide maintenant. .

Quelques grammes de papier et des mots qui s'alignent sur cette feuille... Bien peu de choses au
fond, et pourtant je crois à la force des mots, en leur pouvoir. J'ai toujours aimé lire. Aussi loin que
je puisse me souvenir, il me semble que les livres m'ont toujours accompagné, toujours été source
de plaisir. Pour tout dire, je pense même qu'ils m'ont construit. Souvent quelque chose
d'informulé existe en moi, encombre mon esprit sans que rien ne puisse s'exprimer. Alors survient
une phrase, une simple phrase lue dans un livre. Et cette phrase exprime avec la plus grande
précision exactement ce qu'il y avait en moi. Cette phrase à elle seule vaut tout le livre et en même
temps elle me fait enrager de ne pas avoir su la formuler.
C'est une énergie qui se libère, un point d'appui qui permet d'avancer, d'aller plus haut, de
comprendre, de regarder, d'aimer. Alors voici mes mots qui te disent mon émotion, voici mes
messagers, me voici.

Il aura fallu ce long détour. Heures passées en vain à la station Hélène Roederer, celle de notre
rencontre. Kilomètres de rues parcourues, centaines de fenêtres scrutées, pavillons, résidences,
jardins observés en silence. Soirées de découragement. Espoir fou lorsque je t'aperçois enfin dans
cette foule du marché, un dimanche. Espoir déçu, bien sûr, ce n'était qu'une ressemblance. Le plus
dur peut-être a été de ne pouvoir rien partager. Comment s'ouvrir à d'autres d'une semblable folie
? Comment affronter l'incompréhension, la moquerie sans doute, pour une chose qui m'était si
précieuse ? Non, il fallait conserver tout cela à l'abri des jugements, des raisonnements, de la
rationalité. A la maison on s'étonnait de mes longues sorties. Au lycée, mes professeurs se
plaignaient de mes étourderies. Mes camarades ne me reconnaissaient plus.

Aujourd'hui, je sais que je vais te retrouver. Le temps, subitement est devenu mon allié. Le hasard
est aboli, vaincu. Me voici. Non pas moi, pas tout de suite, mais par cette lettre qui me précède.
Car si j'ignore encore ton nom, que tu demeures Paladine, je sais maintenant comment t'atteindre.
Mon impatience est énorme, mais je ne la laisserai pas me dérouter de mon plan. Il me faut te
conter cette histoire jusqu'au bout, attendre que tu lises cette lettre.

C'est lui que j'ai vu en premier. Par sa taille il attirait le regard. Il tenait sa main gauche sur ton
épaule. Lorsque je t'ai reconnue mon cœur a du s'arrêter de battre. Comment n'avais-je pas
imaginé un seul instant que cela puisse être ainsi, qu'un autre te tiendrait par l'épaule?
C'était soudain l'évidence même. Vous veniez vers moi, marchant lentement, et je me suis
écarté afin de ne pas être vu. Une chose toutefois m'a étonné: votre ressemblance. Même forme du
visage, même port de tête. Mon cœur s'est remis à battre. Frère et sœur, voilà ce que vous étiez.
Jumeaux peut-être tant cette ressemblance était frappante.

Je vous ai suivi jusqu'à cette maison où tu habites et c'était pour moi comme être arrivé au bout
d'un long voyage. J'ai marché jusqu'à ta porte qui venait de se refermer et c'est alors que je me suis
rendu compte que si tu ouvrais, aucun mot ne pourrait être le juste messager de ce que je
ressentais. Une véritable peur m'a saisi, m'obligeant à m'éloigner rapidement. Exalté, je l'étais,
mais face à une impasse. Je savais où te trouver, mais j'ignorais comment t'aborder pour que
l'instant soit à la hauteur de mes sentiments.

C'est ainsi qu'est née l'idée de cette lettre, le moyen de me présenter à toi, d'être exactement là où


Concours de Correspondance 2011 « Lettre à un(e) ami(e) inconnu(e) » Page 10 sur 11

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