LES ETUDES D'HISTOIRE

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L’Algérie par M. le baron Baude Saint-Marc Girardin
Revue des Deux Mondes 4ème série, tome 27, 1841 Études d’histoire comparée sur l’Afrique/L’Algérie par M. le baron Baude
[1] J’interromps un instant les études d’histoire comparée que je veux faire sur l’Afrique septentrionale pour m’occuper du livre de M. Baude sur l’Algérie. Aussi lien, ce livre ne m’écartera pas beaucoup du but de mes recherches, et, en l’examinant, j’aurai encore l’occasion de citer quelques traditions curieuses de l’antiquité sur l’Afrique septentrionale.
M. Baude, autrefois commissaire du roi en Afrique, a pu voir beaucoup de choses et les bien voir ; mais ce qu’il a surtout étudié, ce sont les rapports établis par la géographie entre l’Afrique septentrionale et ses voisins, les migrations européennes, le mélange des populations la vitalité qu’elles gardent ou qu’elles perdent sous le climat de l’Afrique septentrionale, selon toutes ces influences enfin qui sont hors du pouvoir de l’homme, quoiqu’elles aient l’homme pour sujet. Il a cherché à reconnaître dans l’Algérie ce qui tient à l’homme et ce qui tient à l’action de la nature, action puissante, quoique cachée, et qui corrige doucement les bévues de la sagesse sociale. Les sociétés, en effet, périraient souvent par ce qu’elles font, si elles n’étaient sauvées par ce qu’elles laissent faire.
J’ai déjà signalé cette loi de la destinée qui semble lier l’Afrique septentrionale au sort de l’Europe. La géographie, de ce côté, rend le même témoignage que l’histoire. A considérer sur la carte l’Afrique septentrionale, placée entre la Méditerranée, l’Océan atlantique et le grand désert, trois mers qui l’entourent, elle forme, pour ainsi dire, une grande île entre l’Europe et la véritable Afrique. Aussi les [2] géographes orientaux l’appellent-ils l’île d’Occident . De même que la partie de l’Asie qui penche vers la Méditerranée, l’Asie mineure, se rattache à l’Europe par sa géographie et par son histoire, de même l’Afrique septentrionale, qui pourrait aussi s’appeler l’Afrique mineure, penche vers l’Europe, et s‘y rattache par sa configuration géographique et par sa destinée historique. A l’ouest, elle touche presque à l’Espagne, dont elle n’est séparée que par le détroit de Gibraltar. A l’est, du haut du cap Bon, l’ancien promontoire de Mercure, on aperçoit les montagnes de la Sicile ; le cap Rosso, près de Bone, correspond à la pointe méridionale de la Sardaigne ; et l’Espagne, la Sicile et la Sardaigne, qui sont les vis-à-vis géographiques de l’Afrique septentrionale, sont liées aussi à son histoire d’une manière fort étroite. Le climat, les animaux, la végétation de l’Afrique septentrionale, témoignent de la même parenté entre le nord de l’Afrique et le sud de l’Europe. Au-delà du Sahara seulement commence un autre monde, le véritable monde africain. Là, tout est différent de l’Afrique septentrionale et de l’Europe, hommes, animaux, climat, végétation ; enfin, comme si la nature elle-même avait voulu exprimer aux yeux cette opposition, les escarpemens les plu abruptes de l’Atlas sont du côté du désert, et l’Atlas s’élève en face du Sahara comme un mur inaccessible, où s’entrevoient à peine quelques défilés, quelques portes laissées ouvertes du côté du monde nègre, tandis qu’au nord et vers la Méditerranéen l’Atlas s’abaisse plus complaisamment et descend par étages, comme pour appeler et admettre les peuples de l’Europe. Ceux-ci n’ont point manqué de répondre à cet appel.
[3] Cette vocation européenne de l’Afrique septentrionale, qui fait que, dans les fables même du vieil Atlas , il n’y a rien qui ne vienne de l’Europe, est remarquable sous le pouvoir même des Turcs. Ce ne sont plus alors les Européens qui possèdent et gouvernent le pays, comme pendant quinze cents ans, depuis la fondation de Carthage jusqu’à la conquête des Arabes ; cependant c’est une population européenne qui encore alors fait la force de l’Algérie. M. Baude a essayé de déterminer le nombre des esclaves chrétiens à Alger au commencement du XVIIe siècle, et, d’après l’Africa illustratade Cramaye, publiée en 1622, il porte ce nombre à trente-cinq mille esclaves. Il faut ajouter à ce chiffre de la population européenne deux mille familles de Maures d’Espagne récemment [4] chassées des royaumes de Grenade, de Murcie, de Valence et d’Aragon ; plus (toujours selon Cramaye) six mille familles de renégats. D’après ces évaluations, la population européenne à Alger atteignait le chiffre de soixante-quinze mille ames environ, et la population générale de la ville n’allait guère au-delà de cent mille ames. L’Europe, sur ce chiffre, avait donc les trois quarts, et encore cette population européenne était celle qui travaillait aux jardins, aux métiers, à la marine, celle enfin qui faisait la puissance d’Alger. J’ajoute que, parmi les esclaves européens, le plus grand nombre appartenait à l’Espagne, à l’Italie et à la France méridionale, [5] puisque c’était surtout dans la Méditerranée et sur les côtes de cette mer que les corsaires d’Alger faisaient leurs expéditions .
Je trouve le même résultat dans un état de la marine algérienne en 1588, donné par Pierre Dan dans sonHistoire de Barbarie et de [6] ses corsaires. Cette marine se composait alors, outre quelques frégates, de 35 galères ; et, sur ces 35, et cité par M. Baude galères, 14 seulement avaient pour propriétaires des Turcs et des Algériens ; 20 appartenaient à des renégats européesn, dont 13 italiens, 3 grecs, 2 espagnols, 1 hongrois, 1 français ; une seule appartenait à un juif. Ainsi la marine algérienne était européenne pour moitié au moins.
Quand aux renégats, ils serait curieux de chercher comment l’Europe a, pour ainsi dire, renouvelé et entretenu elle-même, par ses renégats, les puissances mahométanes voisines et ennemies de l’Europe, et quelles sont les nations qui ont fourni le plus de recrues dans ce contingent. Ce que je remarque, c’est que la Turquie et les états barbaresques, qui se recrutaient ainsi de renégats européen, n’ont jamais, par cela même, été des puissances purement orientales, ni qui tirassent toute leur force de l’Orient ; c’était des puissances intermédiaires entre l’Europe et l’Asie, empruntant quelque chose aux deux pays, à l’Asie sa religion, et à l’Europe, par l’apostasie, l’activité de sa race ambitieuse. Les janissaires, cet antique soutien de l’empire turc, étaient, au temps surtout de leur fondation, des enfans chrétiens élevés au métier des armes et dans l’islamisme. Ces enfans chrétiens étaient en général enlevés dans la Macédoine et dans la Thessalie, dans la Servie et dans la Bulgarie, dans l’Albanie surtout, où l’apostasie est en quelque sorte une institution du pays, et où l’homme passe tour à tour du christianisme au mahométisme et du mahométisme au christianisme, sans aucun souci ni aucun scrupule. C’était sans doute aussi de la Macédoine, de la Thessalie, de l’Albanie, etc., que venaient ces six mille familles de renégats que Cramaye comptait à Alger, car il les désigne comme venant de la Turquie. Je vois, il est vrai, treize renégats italiens parmi les patrons des galères algériennes en 1588 ; mais cela tient à ces nombreux rapports établis