MARATHON DES SIGNATURES 2011 RECUEIL DES TEXTES

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  • cours - matière potentielle : eaux serpentant entre les couleurs
SF11C440 12 PERSONNALITÉS ONT ÉCRIT POUR LES PERSONNES EN DANGER DU MARATHON DES SIGNATURES 2011 MARATHON DES SIGNATURES 2011 RECUEIL DES TEXTES Milk, Coffee & Sugar • Gérard Mordillat Coline Serreau • Franck Pavloff Marc Kravetz • Dan Franck • Agnès Bihl Jean-Claude Guillebaud • Romain Goupil Nicolas Bonneau • Nicolas Lambert François Morel
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  • prison

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SF11C440
MARATHON
DES SIGNATURES 2011
RECUEIL DES TEXTES
12 PERSONNALITÉS ONT ÉCRIT
POUR LES PERSONNES EN DANGER
DU MARATHON DES SIGNATURES 2011
Milk, Coffee & Sugar • Gérard Mordillat
Coline Serreau • Franck Pavloff
Marc Kravetz • Dan Franck • Agnès Bihl
Jean-Claude Guillebaud • Romain Goupil
Nicolas Bonneau • Nicolas Lambert
François Morel2



Amnesty International France a demandé à des comédiens, écrivains,
compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel
sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des
Signatures, et tout au long de la campagne 12 personnes en danger 2012.

François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert,
Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl,
Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés
au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue
personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que
leur auteur, et ne représentent pas forcément le point de vue d’Amnesty
International.

Des textes d'une grande qualité, d'autres voix qui se joignent aux nôtres
pour exiger que justice leur soit rendue.

Un immense merci pour leur contribution remarquable et leur
engagement à nos côtés!
2
3SOMMAIRE

Corée du Nord : 50 000 Prisonniers du camp Yodok p. 6
Vue d’étoiles, par Gaël Faye de Milk, Coffee & Sugar p. 7

États-Unis : Christi Lynn Cheramie p. 9
Texte de Gérard Mordillat p. 10

Fédération de Russie : Natalia Estemirova p. 12
Natalia…, par Romain Goupil p. 13

Inde : Kartam Joga p. 15
Texte de Coline Serreau p. 16

Indonésie : Filep Karma p. 17
Texte de Franck Pavloff p. 18

Iran : Mohammad Sadiq Kabudvand p. 21
Kabudvand, Iranien et Kurde, en prison pour l’exemple, par Marc Kravetz p. 22

Kazakhstan : Oleg Evloev et Dmitri Tian p. 27
Texte de Dan Franck p. 28

Mexique : Inés Fernández Ortega et Valentina Rosendo Cantú p. 29
Texte d’Agnès Bihl p. 30

Nigéria : Les habitants des berges de Port Harcourt p. 32
Les déplacés de Port-Harcourt, par Jean-Claude Guillebaud p. 33

République du Congo : Germain Ndabamenya, Médard Mabwaka et Bosch Ndala p. 35
Traverser le fleuve, par Nicolas Bonneau p. 36

Sénégal : Khady Bassène p. 39
Texte de Nicolas Lambert p. 40

Turquie : Halil Savda p. 42
Objection ! Par François Morel p. 43

Les auteurs p. 45
3 4
4SOMMAIRE

Corée du Nord : 50 000 Prisonniers du camp Yodok p. 6
Vue d’étoiles, par Gaël Faye de Milk, Coffee & Sugar p. 7

États-Unis : Christi Lynn Cheramie p. 9
Texte de Gérard Mordillat p. 10

Fédération de Russie : Natalia Estemirova p. 12
Natalia…, par Romain Goupil p. 13

Inde : Kartam Joga p. 15
Texte de Coline Serreau p. 16

Indonésie : Filep Karma p. 17
Texte de Franck Pavloff p. 18

Iran : Mohammad Sadiq Kabudvand p. 21
Kabudvand, Iranien et Kurde, en prison pour l’exemple, par Marc Kravetz p. 22

Kazakhstan : Oleg Evloev et Dmitri Tian p. 27
Texte de Dan Franck p. 28

Mexique : Inés Fernández Ortega et Valentina Rosendo Cantú p. 29
Texte d’Agnès Bihl p. 30

Nigéria : Les habitants des berges de Port Harcourt p. 32
Les déplacés de Port-Harcourt, par Jean-Claude Guillebaud p. 33

République du Congo : Germain Ndabamenya, Médard Mabwaka et Bosch Ndala p. 35
Traverser le fleuve, par Nicolas Bonneau p. 36

Sénégal : Khady Bassène p. 39
Texte de Nicolas Lambert p. 40

Turquie : Halil Savda p. 42
Objection ! Par François Morel p. 43

Les auteurs p. 45
3 4
5CORÉE DU NORD : 50 000 PRISONNIERS DU CAMP YODOK Vue d’étoiles, par Gaël Faye de Milk Coffee & Sugar
Leur existence est niée, l’ensemble de leurs droits bafoué
Les images satellites nous sont rassurantes.
Bleu foncé des vastes étendues océaniques, zones planes, immobiles et sans Leur histoire
remous, loin des embruns et des tsunamis dévastateurs. Terre polie, lisse comme
Le ressortissant nord-coréen Oh Kil-man a demandé l’asile politique au
un galet, images d’aquarelle, limon de couches polychrome. Vert des forêts, blanc Danemark en 1986. Pour le punir, sa femme et ses deux filles sont envoyées à
des sommets enneigés, gris des villes et des déserts de cailloux. On y voit des
Yodok en 1987. Il reçoit des lettres de leur part en 1988 et 1989, des photos en
cours d’eaux serpentant entre les couleurs de ce tableau, fleuves lointains comme 1991. Il est le seul à avoir jamais reçu ce type d’information de la part de
le bruit des flots et le fracas des cascades. Les images satellites ne nous livrent prisonniers de camps. À la suite de leur transfert dans la zone de contrôle total
pas les aspérités du monde.
de Yodok, Oh Kil-man n’a plus jamais reçu d’informations à leur sujet.

À l’extrême orient d’un continent, les villes vues du ciel sont des essaims de
Environ 50 000 hommes, femmes et enfants sont actuellement détenus sans
lucioles. Depuis nos sémaphores sophistiqués, nous apercevons la Corée du Sud, jugement ou à la suite de procès iniques dans le camp de Yodok, l’un des six
la Chine et le Japon qui brillent de toute leur prospérité, ceinturant un vide
camps pour prisonniers politiques du pays. Les prisonniers sont torturés et forcés
énigmatique, un trou noir. La Corée du Nord.
à travailler dans des conditions dangereuses. Manque de nourriture, passages à
tabac, soins médicaux inappropriés et conditions de vie insalubres sont à l’origine
Les images satellites ne disent pas la vie au sol, la complexité fractale de la
de nombreux décès en détention. Des exécutions y ont lieu.
géographie. Elles ne zooment pas sur 23 millions d’âmes, sur les cœurs qui
battent et les poumons qui s’emplissent de l’air confiné d’un pays, dernier régime
Le gouvernement nord-coréen nie leur existence pourtant avérée par des photos
stalinien au monde. Elles n’entendent pas les haut-parleurs qui accompagnent satellite et des témoignages recueillis par Amnesty International. Parmi les
chaque citoyen sur son parcours d’existence : dans la rue, dans les transports, à prisonniers, il y a des personnes critiquant la famille dirigeante, ou s’adonnant à
l’école, à l’usine. Des haut-parleurs disséminés dans tout le pays qui, dès le réveil,
des activités « antigouvernementales », comme regarder des émissions
crachent une ritournelle que chacun doit reprendre, à la gloire du guide de la télévisées sud-coréennes.
nation, Kim Jong-Il, et de feu son père, Kim Il-Sung, président bel et bien mort

mais toujours en exercice. Constitutionnellement éternel. Des proches de personnes soupçonnées d’infractions sont envoyés à Yodok,
selon le principe de la « culpabilité par association ». Tous les camps possèdent
Les images satellites ne révèlent pas les couleurs chatoyantes de la propagande. des zones de contrôle total, d’où les prisonniers ne sont jamais libérés sauf
Les panneaux et affiches plantés à flanc de montagne, devant les champs, le long exceptions. Les enfants qui y naissent y sont emprisonnés à vie.
des routes, sur les places, sur le toit des gares et des édifices publics. Rien sur

cette réclame omniprésente d’un socialisme anachronique. Rien sur le drapeau
que l’on honore. Sur les statues devant lesquelles on se courbe. Sur les poèmes
que l’on récite. Sur les chansons que l’on entonne.

Père, nous n’avons rien à envier au reste du monde.
Les satellites occultent les coupures d’électricité, les pénuries, les hôpitaux
mouroirs, les usines sans production, les citoyens sans droit d’expression, de vote,
d’association, de rassemblement, de culte. Sans liberté autre que celle d’honorer,
de servir et de mourir pour le guide.

5 6
6CORÉE DU NORD : 50 000 PRISONNIERS DU CAMP YODOK Vue d’étoiles, par Gaël Faye de Milk Coffee & Sugar
Leur existence est niée, l’ensemble de leurs droits bafoué
Les images satellites nous sont rassurantes.
Bleu foncé des vastes étendues océaniques, zones planes, immobiles et sans Leur histoire
remous, loin des embruns et des tsunamis dévastateurs. Terre polie, lisse comme
Le ressortissant nord-coréen Oh Kil-man a demandé l’asile politique au
un galet, images d’aquarelle, limon de couches polychrome. Vert des forêts, blanc Danemark en 1986. Pour le punir, sa femme et ses deux filles sont envoyées à
des sommets enneigés, gris des villes et des déserts de cailloux. On y voit des
Yodok en 1987. Il reçoit des lettres de leur part en 1988 et 1989, des photos en
cours d’eaux serpentant entre les couleurs de ce tableau, fleuves lointains comme 1991. Il est le seul à avoir jamais reçu ce type d’information de la part de
le bruit des flots et le fracas des cascades. Les images satellites ne nous livrent prisonniers de camps. À la suite de leur transfert dans la zone de contrôle total
pas les aspérités du monde.
de Yodok, Oh Kil-man n’a plus jamais reçu d’informations à leur sujet.

À l’extrême orient d’un continent, les villes vues du ciel sont des essaims de
Environ 50 000 hommes, femmes et enfants sont actuellement détenus sans
lucioles. Depuis nos sémaphores sophistiqués, nous apercevons la Corée du Sud, jugement ou à la suite de procès iniques dans le camp de Yodok, l’un des six
la Chine et le Japon qui brillent de toute leur prospérité, ceinturant un vide
camps pour prisonniers politiques du pays. Les prisonniers sont torturés et forcés
énigmatique, un trou noir. La Corée du Nord.
à travailler dans des conditions dangereuses. Manque de nourriture, passages à
tabac, soins médicaux inappropriés et conditions de vie insalubres sont à l’origine
Les images satellites ne disent pas la vie au sol, la complexité fractale de la
de nombreux décès en détention. Des exécutions y ont lieu.
géographie. Elles ne zooment pas sur 23 millions d’âmes, sur les cœurs qui
battent et les poumons qui s’emplissent de l’air confiné d’un pays, dernier régime
Le gouvernement nord-coréen nie leur existence pourtant avérée par des photos
stalinien au monde. Elles n’entendent pas les haut-parleurs qui accompagnent satellite et des témoignages recueillis par Amnesty International. Parmi les
chaque citoyen sur son parcours d’existence : dans la rue, dans les transports, à prisonniers, il y a des personnes critiquant la famille dirigeante, ou s’adonnant à
l’école, à l’usine. Des haut-parleurs disséminés dans tout le pays qui, dès le réveil,
des activités « antigouvernementales », comme regarder des émissions
crachent une ritournelle que chacun doit reprendre, à la gloire du guide de la télévisées sud-coréennes.
nation, Kim Jong-Il, et de feu son père, Kim Il-Sung, président bel et bien mort

mais toujours en exercice. Constitutionnellement éternel. Des proches de personnes soupçonnées d’infractions sont envoyés à Yodok,
selon le principe de la « culpabilité par association ». Tous les camps possèdent
Les images satellites ne révèlent pas les couleurs chatoyantes de la propagande. des zones de contrôle total, d’où les prisonniers ne sont jamais libérés sauf
Les panneaux et affiches plantés à flanc de montagne, devant les champs, le long exceptions. Les enfants qui y naissent y sont emprisonnés à vie.
des routes, sur les places, sur le toit des gares et des édifices publics. Rien sur

cette réclame omniprésente d’un socialisme anachronique. Rien sur le drapeau
que l’on honore. Sur les statues devant lesquelles on se courbe. Sur les poèmes
que l’on récite. Sur les chansons que l’on entonne.

Père, nous n’avons rien à envier au reste du monde.
Les satellites occultent les coupures d’électricité, les pénuries, les hôpitaux
mouroirs, les usines sans production, les citoyens sans droit d’expression, de vote,
d’association, de rassemblement, de culte. Sans liberté autre que celle d’honorer,
de servir et de mourir pour le guide.

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7eKim Jong-il, soleil du XXI siècle. ÉTATS-UNIS : CHRISTI LYNN CHERAMIE
Les satellites ne disent pas non plus l’absence de médias indépendants, Mineure emprisonnée à vie depuis l’âge de 16 ans pour un crime qu’elle
d’oppositions politiques, de syndicats. Pire que ça, ils taisent les famines à nie avoir commis
répétition, les millions de morts, les ventres vides, les enfants décharnés, les corps

hagards à la recherche de quelques grains de riz, à quatre pattes dans la boue Son histoire
raclant le sol d’hiver. Les satellites ne racontent jamais les ténèbres.
En 1994, Christi Lynn Cheramie, âgée de 16 ans, est condamnée, à
l’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle, pour avoir
Ils ne disent rien des purges, des arrestations arbitraires pour « outrage à plaidé coupable dans le meurtre de Mildred Turnage, grande tante de Gene
l’autorité des dirigeants ». Il suffit d’une phrase au détour d’une beuverie, d’une
Mayeux, son fiancé à l’époque. Aujourd’hui âgée de 33 ans, elle nie avoir commis
confidence, d’un lapsus, d’un avis, d’une opinion. le meurtre, assurant avoir plaidé coupable afin d’échapper à la peine de mort.

L’enfance de Christi fut difficile. Abusée sexuellement par son beau père, elle fit
Arrêté, emprisonné pour avoir osé rêver, d’un changement, d’un ailleurs. Oser ne deux tentatives de suicide et fût hospitalisée en psychiatrie. Selon ses avocats,
plus être l’automate d’un régime. Ne plus marcher au pas, inventer sa propre son fiancé l’emmena chez sa grand-tante, qu’il tua de deux coups de couteau
chorégraphie, imaginer une autre musique.
pour lui voler son argent.

Gene fut arrêté et accusa Christi du meurtre. Christi, interrogée à deux reprises Que disent les satellites de ces prisons dans la prison ? De ces camps de
sans la présence d’un adulte ou d’un avocat, avoua. Elle fut traduite devant une concentration où l’on vous envoie au beau milieu d’une nuit. Des Kwanliso, ces
cour pour adulte, sans tenir compte de son jeune âge et de sa fragilité « centres de contrôle et de gestion » où l’on écope toujours de la perpétuité avec
psychologique liée aux violences subies. ses enfants, ses parents et sa fratrie pour extirper « le sang impur » qui court sur
trois générations. Ces camps où l’on finit toujours par mourir, sous les balles d’un Aux États-Unis, en 1994, en violation des lois internationales, la peine capitale
peloton d’exécution, accusé par exemple d’avoir cueilli et mangé des baies lors de pouvait être requise contre un mineur dans ce type de crime. Les jurés qui sont
travaux forcés pour tromper l’espace d’un instant une faim qui finira de toute contre la peine de mort sont exclus du procès par l’accusation. Christi plaida
façon par vous enterrer. Rien non plus sur les tortures pratiquées pendant des coupable de meurtre au second degré, accusation non passible de la peine de
mois pour extirper des informations que l’on finit par inventer sous l’aberration mort. Le juge imposa la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle.
de la douleur infligée. Rien des viols par les gardiens, des humiliations publiques, Aux Etats-Unis, 2500 mineurs au moment des faits sont aujourd’hui emprisonnés
des enfants prisonniers, des nourrissons nés dans ces camps donc condamnés à vie.
d’office à perpétuité. Les satellites taisent l’horreur.
En 2001, Christi chercha à faire annuler sa décision : « J’étais terrifiée. Tout ce
que je savais c’est que je risquais la peine de mort pour quelque chose que je Vu du ciel on ne voit pas cet homme au sol, prisonnier d’un système délirant,
n’avais pas fait ». Sa requête fut rejetée ainsi que les suivantes.
d’une machine qui broie chacune de ses aspirations à être libre. On ne voit pas
Détenue considérée comme « modèle » par les directeurs de prison, elle a passé cette femme qui survit dans le chaos d’un raisonnement absurde, dans une
son bac et un diplôme universitaire d’études agronomiques. société qui n’en est pas une. On ne voit pas cet enfant, jouet, que l’on utilise au
lieu de l’élever, que l’on manipule au lieu de l’éveiller. On n’entend pas ces êtres En Louisiane, la loi permet, après quinze ans de réclusion, de
humains partagés entre l’idéal qu’on leur a vendu et auquel ils veulent croire et la déposer un recours auprès du Comité des Grâces dont les
tourbe immonde d’un réel qui leur échappe. Dans le secret de leurs nuits membres sont nommés par le gouverneur. Le Comité fait des
corporelles, ils lèvent eux aussi les yeux au ciel pour comprendre le sens d’une vie. recommandations pour le gouverneur, seul habilité à
Et les lumières qu’ils aperçoivent ne sont pas des étoiles. Ce sont nos satellites. accorder ou non la grâce. Christi a déposé un recours le 30
novembre 2011, l’audience est prévue devant le Comité des
Grâces en janvier 2012.
7 8
8eKim Jong-il, soleil du XXI siècle. ÉTATS-UNIS : CHRISTI LYNN CHERAMIE
Les satellites ne disent pas non plus l’absence de médias indépendants, Mineure emprisonnée à vie depuis l’âge de 16 ans pour un crime qu’elle
d’oppositions politiques, de syndicats. Pire que ça, ils taisent les famines à nie avoir commis
répétition, les millions de morts, les ventres vides, les enfants décharnés, les corps

hagards à la recherche de quelques grains de riz, à quatre pattes dans la boue Son histoire
raclant le sol d’hiver. Les satellites ne racontent jamais les ténèbres.
En 1994, Christi Lynn Cheramie, âgée de 16 ans, est condamnée, à
l’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle, pour avoir
Ils ne disent rien des purges, des arrestations arbitraires pour « outrage à plaidé coupable dans le meurtre de Mildred Turnage, grande tante de Gene
l’autorité des dirigeants ». Il suffit d’une phrase au détour d’une beuverie, d’une
Mayeux, son fiancé à l’époque. Aujourd’hui âgée de 33 ans, elle nie avoir commis
confidence, d’un lapsus, d’un avis, d’une opinion. le meurtre, assurant avoir plaidé coupable afin d’échapper à la peine de mort.

L’enfance de Christi fut difficile. Abusée sexuellement par son beau père, elle fit
Arrêté, emprisonné pour avoir osé rêver, d’un changement, d’un ailleurs. Oser ne deux tentatives de suicide et fût hospitalisée en psychiatrie. Selon ses avocats,
plus être l’automate d’un régime. Ne plus marcher au pas, inventer sa propre son fiancé l’emmena chez sa grand-tante, qu’il tua de deux coups de couteau
chorégraphie, imaginer une autre musique.
pour lui voler son argent.

Gene fut arrêté et accusa Christi du meurtre. Christi, interrogée à deux reprises Que disent les satellites de ces prisons dans la prison ? De ces camps de
sans la présence d’un adulte ou d’un avocat, avoua. Elle fut traduite devant une concentration où l’on vous envoie au beau milieu d’une nuit. Des Kwanliso, ces
cour pour adulte, sans tenir compte de son jeune âge et de sa fragilité « centres de contrôle et de gestion » où l’on écope toujours de la perpétuité avec
psychologique liée aux violences subies. ses enfants, ses parents et sa fratrie pour extirper « le sang impur » qui court sur
trois générations. Ces camps où l’on finit toujours par mourir, sous les balles d’un Aux États-Unis, en 1994, en violation des lois internationales, la peine capitale
peloton d’exécution, accusé par exemple d’avoir cueilli et mangé des baies lors de pouvait être requise contre un mineur dans ce type de crime. Les jurés qui sont
travaux forcés pour tromper l’espace d’un instant une faim qui finira de toute contre la peine de mort sont exclus du procès par l’accusation. Christi plaida
façon par vous enterrer. Rien non plus sur les tortures pratiquées pendant des coupable de meurtre au second degré, accusation non passible de la peine de
mois pour extirper des informations que l’on finit par inventer sous l’aberration mort. Le juge imposa la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle.
de la douleur infligée. Rien des viols par les gardiens, des humiliations publiques, Aux Etats-Unis, 2500 mineurs au moment des faits sont aujourd’hui emprisonnés
des enfants prisonniers, des nourrissons nés dans ces camps donc condamnés à vie.
d’office à perpétuité. Les satellites taisent l’horreur.
En 2001, Christi chercha à faire annuler sa décision : « J’étais terrifiée. Tout ce
que je savais c’est que je risquais la peine de mort pour quelque chose que je Vu du ciel on ne voit pas cet homme au sol, prisonnier d’un système délirant,
n’avais pas fait ». Sa requête fut rejetée ainsi que les suivantes.
d’une machine qui broie chacune de ses aspirations à être libre. On ne voit pas
Détenue considérée comme « modèle » par les directeurs de prison, elle a passé cette femme qui survit dans le chaos d’un raisonnement absurde, dans une
son bac et un diplôme universitaire d’études agronomiques. société qui n’en est pas une. On ne voit pas cet enfant, jouet, que l’on utilise au
lieu de l’élever, que l’on manipule au lieu de l’éveiller. On n’entend pas ces êtres En Louisiane, la loi permet, après quinze ans de réclusion, de
humains partagés entre l’idéal qu’on leur a vendu et auquel ils veulent croire et la déposer un recours auprès du Comité des Grâces dont les
tourbe immonde d’un réel qui leur échappe. Dans le secret de leurs nuits membres sont nommés par le gouverneur. Le Comité fait des
corporelles, ils lèvent eux aussi les yeux au ciel pour comprendre le sens d’une vie. recommandations pour le gouverneur, seul habilité à
Et les lumières qu’ils aperçoivent ne sont pas des étoiles. Ce sont nos satellites. accorder ou non la grâce. Christi a déposé un recours le 30
novembre 2011, l’audience est prévue devant le Comité des
Grâces en janvier 2012.
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9Christi Lynn Cheramie ne veut pas mais comme pour le viol elle n'a le droit qu'à la
fermer. Elle ne compte pas. Elle ne compte jamais. Elle est une chose, un objet Christi Cheramie par Gérard Mordillat
vidée de son humanité par le viol, par la peur. Le 12 février 1994, sur le coup de
neuf heures du soir, quand Gene muni d'un couteau de chasse poignarde sa
La vie de Christi Lynn Cheramie fait peur. Elle fait peur. Christi Lynn Cheramie ne grand-tante, elle la ferme. Elle se tait, elle se terre, s'enfonce dans le silence,
fait pas peur, mais sa vie fait peur. C'est encore une enfant quand son beau-père l'horreur.
la viole. La viole encore, la viole toujours, la viole, la viole…
La viole pendant trois ans. La police n'aura pas de mal à la retrouver Christi Lynn.
Elle ne compte pas pour le shérif, pour les juges, pour les jurés qui la condamnent
Elle n'en a même pas quinze et le monde se tait. C'est une vie qui ne compte pas. à perpétuité sans possibilité de libération pour un crime qu'elle n'a pas commis.
Une vie de non vie. Une vie de viols répétés par un type qui ne sera jamais Ils la condamnent sans savoir, sans réfléchir. Ils la condamnent parce qu'elle doit
inquiété. Le viol, c'est la vie de Christi Lynn Cheramie, c'est son ordinaire. Sa vie être condamnée. Parce qu'elle n'est pas allée à l'école. Parce qu'elle ne peut pas
c'est sa mort. Elle veut mourir. Elle le veut par deux fois. Deux fois la vie la comprendre. Parce qu'elle n'a pas droit à la parole. Parce qu'elle est la peur
rattrape par les cheveux. incarnée et que cette peur fait peur aux citoyens. Ils la condamnent pour un crime
qu'elle n'a pas commis parce qu'ils sont lâches et effrayés. Parce que les globules
Pour elle la vie, la mort, c'est la même chose. Son corps est mort même si elle vit. blancs de la justice américaine sont un cancer qui tue à l'aveugle. Un cancer qui
Sa tête est morte, même si elle vit. Elle est viol et rien d'autre. On l'interne. Pour depuis dix sept ans tue Christi Lynn Cheramie mineure au moment des faits,
son bien et celui de la société qui ne veut pas entendre le mot viol, qui refuse de le enfermée à vie dans l'attente.
voir sur le corps sacrifié de Christi Lynn Cheramie. De viol répétés qui la tuent. Qui
tuent en elle toute volonté de vivre, de parler, d'être. Christi Lynn Cheramie est
une morte vivante. Elle sort. Elargie, comme on dit. Libérée de l'asile.

Elle a quinze ans quand elle rencontre Gene Mayeux. Elle a cent ans, elle a mille
ans, elle est hors d'âge. Gene Mayeux lui fait peur. Il lui fait peur comme son
beau-père lui faisait peur. Ce serait donc ça l'amour. La peur, le viol, le viol, la
peur ? Christi Lynn Cheramie ne sait rien de la vie. La sienne n'existe pas, n'a pas
de réalité. Elle est un corps violé qu'occupe tour à tour celui qui veut l'occuper.
Gene et Christi Lynn Cheramie se fiancent.

Le fiancé emmène sa promise à Marksville en Louisiane. Ce n'est pas vraiment un
voyage de noces. C'est un voyage, un trip. Un voyage au bout de la solitude, du
viol, de la peur, de la folie. Un voyage au bout du crime. Gene Mayeux a ses
habitudes en Louisiane. Il y va chez sa grand-tante pour voler de l'argent. Christi
Lynn Cheramie est chargée de détourner l'attention de la vieille pendant que
Gene retourne le matelas et se sert dans la cachette. Ils y sont déjà allés. Une fois,
deux fois. Gene veut y retourner. Y retourner encore une fois faire la peau de sa
grand-tante qui maintenant se méfie de ses visites. Il veut.

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