Microsoft Word - Les Cahiers 17
24 pages
Français

Microsoft Word - Les Cahiers 17

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Les Cahiers d'Orient et d'Occident Lettre bimestrielle n°17 – novembre/décembre 2008 ____________________________________ Orient intérieur Ésotérisme occidental et oriental Romantisme allemand Documents littéraires rares ou inédits Libres destinations Tous droits réservés 2006-2008
  • merswin
  • intérieur du temple du graal
  • chevalerie templière spirituelle
  • première roche
  • lumières
  • lumière
  • temples
  • temple
  • dieux
  • dieu
  • temps
  • vies
  • vie
  • hommes
  • homme

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 22
Langue Français

Exrait


Les Cahiers
d’Orient et d’Occident

Lettre bimestrielle n°17 – novembre/décembre 2008

____________________________________


Orient intérieur
Ésotérisme occidental et oriental
Romantisme allemand
Documents littéraires rares ou inédits
Libres destinations
















Tous droits réservés
2006-2008



Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

DE L’ORIENT INTÉRIEUR


L’ENGAGEMENT MAÇONNIQUE DE HENRY CORBIN


« Tu possèdes la clé de ton propre Temple.
Elle est aussi la clé de tous les Temples. »
Marie-Madeleine Davy


De son vivant, Henry Corbin a tenu caché son engagement
maçonnique, n’en confiant les circonstances qu’à un tout petit
nombre de proches amis. C’était le vœu de Stella Corbin que cet
engagement demeurât secret, après sa mort, et sa volonté a été
respectée. Voici que l’on m’interroge aujourd’hui sur l’appartenance
de l’orientaliste au « Rite Écossais Rectifié ». Il ne servirait à rien de
la nier, Henry Corbin en ayant laissé des indices dans ses derniers
1travaux . Les années ont passé, Stella Corbin a disparu en 2003, et
ce n’est plus désormais trahir un secret que d’évoquer ici cet aspect
de la vie de Henry Corbin.

*

Sur la courbe de vie de Henry Corbin, quelques points singuliers
sont figurés par des livres. Le premier est bien connu, c’est La
Théosophie orientale de Sohravardî, dont Louis Massignon lui avait
offert, un jour de 1927/28, une édition lithographiée : « « Tenez, me
dit-il, je crois qu’il y a dans ce livre quelque chose pour vous. » Ce
quelque chose, ce fut la compagnie du jeune shaykh al-Ishrâq qui ne
2m’a plus quitté au cours de ma vie » . Quelque trente ans plus tard,
un autre ouvrage va jouer un rôle majeur : Der Gottesfreund vom

1 Par exemple, lorsqu’il évoque « un Ordre de chevalerie mystique, existant
encore, [qui] a pour grand maître un mystique « roi des Écossais » dont le
mode d’existence ne peut être compris qu’en se référant, comme pour le XIIe
Imâm, au ‘âlam al-mithâl ». Voir également sa longue étude (1975), intitulée
« L’Imago Templi face aux normes profanes », et plus spécialement au chapitre
VI, « L’Imago templi et la chevalerie templière ». Cf. Henry Corbin, Temple et
contemplation, Flammarion, 1980, pp. 344-385.
2 Henry Corbin, « Post-Scriptum à un Entretien philosophique », in Cahier de
l’Herne, 1981, pp.40-41.

2
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

3Oberland de l’anthroposophe Wilhelm Rath qui va le mettre sur la
piste de Rulman Merswin, de l’Ami de Dieu de l’Oberland, de « l’Ile
verte des Johannites de Strasbourg » ainsi que d’un mystérieux
poème inachevé de Goethe, Die Geheimnisse, qu’il commentera
longuement en relation avec les traditions shî’ites de l’Imâm et de
4ses compagnons . Un dernier ouvrage intéresse directement notre
propos : la publication par Antoine Faivre, en 1970, du livre de
René Le Forestier, La Franc-maçonnerie templière et occultiste aux XVIII-
5XIXe siècles . Cette fois, Henry Corbin est dirigé vers Jean-Baptiste
Willermoz et ses « instructions », qui lui apparaissent comme « le
textbook de la spiritualité du Temple ». Il se trouve confirmé ainsi
dans son idéal d’une « chevalerie templière spirituelle ».

Lorsqu’il prit sa retraite universitaire, en 1974, c’est donc vers
le « Rite Écossais Rectifié » qu’il se tourna. Sur la chronologie de
son engagement maçonnique, les témoignages peuvent diverger
(GNLF, dès 1969 ?). Nous nous référons ici au seul témoignage
(oral) dont nous disposons, à savoir celui de Marie-Madeleine Davy.
Selon cette dernière, il aurait « brûlé les étapes », du fait de ses
connaissances en matière d’ésotérisme islamique, jusqu’à atteindre
en peu de temps les plus hauts grades. Sur les circonstances elles-
mêmes de son engagement – qu’il n’y a pas de raison de rendre
publiques – on rapportera cette anecdote de Gilbert Durand : « Au
cours d’une conversation, en 1966, sous les Cèdres d’Ascona [lors
d’une session d’Eranos], alors que je lui demandais s’il n’avait jamais
été incliné à entrer dans une tariqâ musulmane et ne me répondant
pas directement, il me disait : « C’est une chose difficile lorsque tu
n’as pas été élevé dans le contexte religieux et culturel, mais sais-tu
ce qu’un Shayk [sic] m’a répondu à la même question que tu me
poses ? Ce serait très facile, m’a-t-il dit, si tu étais déjà initié par les
Francs-Maçons par exemple. » On ne peut s’empêcher de

3 De l’interprétation de Wilhelm Rath, Henry Corbin dira : « On reconnaît à
l’auteur, qui est anthroposophe, le mérite d’avoir perçu et sauvegardé la nature
propre du fait spirituel, sans recourir aux hypothèses de la supercherie littéraire
ou de la psychiatrie ». Henry Corbin En Islam iranien, tome IV, 1972, p.395,
n.72. La première édition de L’Ami de Dieu de l’Oberland est de 1930. C’est à la
seconde (Stuttgart, 1955) que se réfère Henry Corbin. L’ouvrage n’est toujours
pas traduit en français.
4 Idem, pp. 404-406.
5 Henry Corbin n’en est pas moins fort sévère : « Disons que cet ouvrage est
précieux par l’immense matériel qu’il met en œuvre. Malheureusement, l’esprit
de l’auteur étant complètement fermé à toute phénoménologie des événements
du monde imaginal, la mise en œuvre est manquée » Henry Corbin, Temple et
contemplation, op. cit., p.374, n.200.

3
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

rapprocher ce témoignage de ce que Nerval nous apprend, dans son
Voyage en Orient, à propos de son initiation auprès des Druzes du
Liban : « Les akkals druzes sont les francs-maçons de l’Orient »,
« La franc-maçonnerie a, comme tu sais, hérité de la doctrine des
templiers ; voilà le rapport établi, voilà pourquoi les Druses parlent
de leurs coreligionnaires d’Europe, dispersés dans divers pays, et
principalement dans les montagnes de l’Écosse (djebel-el-Scouzia). Ils
entendent par là les compagnons et maîtres écossais, ainsi que les
rose-croix, dont le grade correspond à celui d’anciens templiers.
Mais tu sais que je suis moi-même l’un des enfants de la veuve, un
louveteau (fils de maître) […]. Bref, je ne suis plus pour les Druses un
infidèle, je suis un muta-darassin, un étudiant. Dans la maçonnerie,
cela correspondrait au grade d’apprenti ; il faut ensuite devenir
compagnon (réfik), puis maître (day) ; l’akkal serait pour nous le
rose-croix ou ce qu’on appelle chevalier koddosh. Tout le reste a des
rapports intimes avec nos loges, je t’en abrège les détails. »

Il résulte de ce rapprochement, pour Henry Corbin, que, faute
d’avoir été franc-maçon dans sa jeunesse, comme Nerval, et aussi
parce que sa famille (et Stella Corbin) était protestante, il ne put être
initié dans l’ismaélisme réformé d’Alamût. Mais, on peut en déduire
tout aussi bien que s’il devint franc-maçon sur le tard, ce fut faute
d’avoir pu ou voulu être initié à cette branche de l’ismaélisme qui
avait sa préférence. Telle est même notre conclusion : l’engagement
maçonnique de Henry Corbin fut par défaut.
Toutefois, si l’on considère que sa fondation, la même année
(1974), de l’Université Saint-Jean de Jérusalem (USJJ), en référence
6à Rulman Merswin et à l’Ile verte de Strasbourg, s’inscrit
logiquement dans « [ses] cheminements à l’intérieur du Temple de
Sainte-Sophie comme à l’intérieur du Temple du Graal », on peut
estimer, enfin, que l’engagement maçonnique de Henry Corbin
constitue la face cachée, l’ésotérisme en quelque manière, de son
initiative en faveur d’un « foyer commun, qui n’a encore jamais
existé, pour l’étude et la fructification spirituelle de la gnose
7commune aux trois grandes religions abrahamiques » . En cela, il

6 « Pour Rulman Merswin comme pour les « Amis de Dieu » de l’époque, la
chevalerie spirituelle marquait un état spirituel qui « n’est ni celui de clerc ni
celui du laïque, parce que, pensait-il, « le temps des cloîtres était passé ». De
même aujourd’hui, après la débâcle entraînée par la trahison des clercs, il nous
faut concevoir un état de l’homme spirituel qui n’est ni celui du clerc ni celui
du laïque » Henry Corbin, « Post-Scriptum à un Entretien philosophique »,
op.cit., p.53.
7 Idem.

4
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

acquiert sa légitimité, même s’il faut se demander pour finir s’il
répondait pour Henry Corbin, à une réelle nécessité (intérieure).

*

De l’Orient à l’Occident, Henry Corbin apparaît d’abord
comme un « passeur ». Par conséquent, il n’y avait pas de raison à
ce qu’il accomplisse le chemin de l’Occident vers l’Orient, comme
René Guénon par exemple, ni même qu’il demeure au « terrain de
contact spirituel entre le christianisme et l’Islam », à la manière de
Louis Massignon.
« L’Orient, écrivait-il, en 1978, désigne le monde spirituel qui est
l’Orient majeur auquel se lève le pur soleil intelligible, et les
« Orientaux » sont ceux dont la demeure intérieure reçoit les feux
de cette éternelle aurore ». Henry Corbin était lui-même un de ces
« Orientaux » ; il ne fut ni un initié sinon, de son propre aveu, un
8Ishrâqî , ni un mystique, mais un de ces « hommes de lumière »
dont parle Marie-Madeleine Davy, et dont la mission, somme toute,
est de délivrer au monde quelque chose de cette Lumière de
l’Orient majeur.
Et si l’on devait à tout prix approcher de son secret, ce ne
serait ni du côté de l’ismaélisme réformé d’Alamût, ou du « Rite
Écossais Rectifié », ni même du côté de la « chevalerie templière
spirituelle » qu’il faudrait chercher, mais plutôt du côté de la Fidélité
d’amour. En ce qui nous concerne, nous tenons que la vocation
orientale de Henry Corbin aura été celle d’un fidèle d’amour :
« Stellae consorti dicatum ».

Dès lors, son engagement maçonnique, s’il n’est certes pas
anecdotique, demeure un épisode secondaire dans le cheminement
intérieur de ce « pèlerin venu d’Iran ».

Jean Moncelon



8 « Au cours de ces années [1939-1945], pendant lesquelles je fus le veilleur du
petit Institut français d’archéologie [à Istanbul] mis en veilleuse, j’appris les
vertus inestimables du Silence, de ce que les initiés appellent la « discipline de
l’arcane » (en persan Ketmân). L’une des vertus de ce Silence fut de me mettre
seul à seul en compagnie de mon shaykh invisible, Shihâboddîn Yahyâ
Sohravardî, mort martyr en 1191, à l’âge de trente-six ans, l’âge que j’avais moi-
même alors », Henry Corbin, « Post-Scriptum à un Entretien philosophique »,
op.cit., p.46.

5
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

DOCUMENTS D’ORIENT ET
D’OCCIDENT



Avec le présent article de Charles Schmidt, paru dans La Revue d’Alsace, en
1856, se poursuit la publication des rares documents consacrés à la vie de
Rulman Merswin et de l’Ami de Dieu de l’Oberland.





RULMANN MERSWIN,

LE FONDATEUR DE LA MAISON DE SAINT-JEAN DE
STRASBOURG.

II

9Dès 1351, Nicolas de Bâle engagea Merswin à écrire des traités
pour le bien de la chrétienté. Merswin, laïque et dépourvu de

9 [L’hypothèse selon laquelle Nicolas de Bâle aurait été l’Ami de Dieu de
l’Oberland à qui Rulman Merswin avait confié sa vocation en Dieu fut
rapidement abandonnée par Charles Schmidt lui-même. Partout il faut
remplacer Nicolas de Bâle par l’Ami de Dieu de l’Oberland dont l’identité, à ce
jour, reste énigmatique. N. de l’E.]

6
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

connaissances théologiques, hésita longtemps à suivre ce conseil ;
mais Nicolas pensait que des livres en langue vulgaire seraient très-
utiles au peuple, quand même les auteurs en seraient des laïques; si
les prêtres, disait-il, veulent en empêcher la lecture, on ne doit pas
leur obéir ; des livres inspirés du Saint-Esprit sont bons, quelle que
soit la main qui les a rédigés ; les prêtres ne peuvent s’y opposer que
par cupidité ou par ambition. Merswin se rendit à ces observations
et entreprit d’écrire un livre. Il se proposa de faire un tableau des
vices des hommes de toutes les conditions, et du triste sort qui en
est la suite, en y opposant la peinture de la félicité dont jouissent
ceux qui s’attachent à Dieu. L’ouvrage, intitulé : Le Livre des neuf
rochers, a été longtemps attribué faussement au dominicain souabe
10Henri Suso . Il est en forme de dialogue entre l’acteur et la vérité
éternelle, et développe d’une manière en général assez monotone et
avec beaucoup de redites, des allégories dont plusieurs cependant
ne manquent ni d’éclat ni de poésie. Merswin débute en racontant
que dans l’Avent de 1351 il eut une vision, dans laquelle la vérité,
c’est-à-dire Jésus-Christ, lui annonça qu’il allait lui dévoiler la
corruption de la chrétienté et les dangers de l’Église, en lui
ordonnant d’écrire tout ce qu’il verrait paraître devant son regard
spirituel. Merswin supplia le Seigneur de lui épargner la douleur de
parler des vices et des misères des hommes ; car, dit-il, à quoi cela
leur servira-t-il ? Ils ont des livres et des docteurs en grand nombre
et néanmoins chaque parole qu’on leur dit est emportée par le vent,
nul ne s’en soucie. Mais le Christ le menace de sa colère s’il refuse
d’obéir ; saisi de terreur, il se soumet. Alors lui apparaissent des
tableaux qui l’effrayent de plus en plus. Il voit d’abord une haute
montagne, au sommet de laquelle il y a un lac d’une eau limpide et
parfaitement transparente ; ce lac est habité par des poissons
nombreux. Un ruisseau qui en sort se précipite en cascades sur les
rochers, qui garnissent le flanc de la montagne. Les poissons
suivent le torrent et tombent, de rocher en rocher, jusque dans la
vallée où les eaux les entraînent vers la mer ; au bord se trouvent
des hommes munis de filets, de sorte qu’un petit nombre seulement
des poissons parviennent à l’Océan. Arrivés là, ils veulent revenir au
fleuve pour le remonter jusqu’au lac où est leur origine ; mais

10 Ce livre se trouve dans toutes les éditions et traductions de Suso. Merswin ne
s’étant pas nommé comme auteur, on comprend aisément que l’ouvrage ait pu
être attribué à un prêtre, célèbre alors par ses écrits mystiques, plutôt qu’à un
laïque peu connu en dehors de sa ville natale. L’analyse que nous donnons du
livre est faite d’après un des manuscrits conservés à la bibliothèque de
Strasbourg, et plus complets que la version imprimée ; le texte original
mériterait bien d’être publié. [Charles Schmidt le publiera finalement en 1859, à
Leipzig. Note de l’É.]

7
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

beaucoup se perdent dans l’immensité de la mer, d’autres sont pris
par ceux qui les guettent au passage ; d’autres encore, qui
triomphent de la difficulté de remonter le courant, retombent dans
la vallée d’où ils ne reviennent plus ; bien peu seulement ont assez
de vigueur pour s’élancer de rocher en rocher et pour rentrer au lac
tranquille d’où ils étaient sortis. Le sens de cette allégorie est assez
clair pour n’avoir pas besoin d’une interprétation ; celle-ci se trouve
du reste dans la vision qui suivit cette première et dont il sera parlé
plus bas.
Affligé du spectacle qu’il vient de voir, Merswin offre sa vie en
expiation à Dieu, pour qu’il prenne pitié des hommes et que la
chrétienté se convertisse. Jésus-Christ lui répond : Que servirait ton
sacrifice, quand moi-même j’ai souffert une mort sanglante, sans
que les hommes aient voulu s’en approprier le fruit ? Peu s’en faut
que tous ne m’aient oublié ; s’ils se souviennent de moi, ce n’est que
pour me blasphémer. Là-dessus il fait passer devant les yeux de
Merswin tous les membres de l’Église, depuis son chef jusqu’aux
habitants des campagnes. Il censure l’ambition des papes, l’orgueil
des cardinaux, la vie mondaine des évêques, les mœurs dépravées
des moines et des nonnes, l’insouciance et la vanité des docteurs ; il
s’élève contre les empereurs et les rois qui ont oublié Dieu ; contre
la tyrannie des nobles, contre la légèreté et l’avarice des bourgeois
des villes, contre la rudesse des paysans ; sa peinture de l’impudicité
des femmes achève le tableau d’une corruption tellement profonde
que, si Dieu voulait punir le monde, il ne pourrait faire autre chose
que l’exterminer.
Après cela Merswin aperçut une montagne d’une hauteur
extraordinaire ; elle se composait de neuf rochers s’élevant en
gradins les uns derrière les autres, et habitée par les membres de la
chrétienté. Cette vision rappelle le poème du Dante ; dégagée des
répétitions qui en entravent le récit, elle témoigne d’une imagination
brillante et riche, à laquelle il ne manquait que des études et du goût
pour produire une œuvre plus accomplie. Le Christ saisit Merswin
par la main et le transporte sur la plus basse des neuf roches, assez
haute déjà pour que le regard pût embrasser toute l’étendue du
globe. Il vit un énorme réseau couvrant la terre et d’où ne surgissait
que la montagne. Une multitude d’hommes se mouvaient sous le
réseau ; c’étaient ceux qui avaient commis des péchés mortels ;
d'autres, d’un aspect livide, comme s’ils avaient été longtemps
ensevelis, passaient leurs têtes à travers les mailles, et parvenaient à
gravir la première roche ; c’étaient ceux que le repentir avait délivrés
du pouvoir des démons, mais qui étaient encore tièdes, se bornant à
ne pas commettre de grands crimes. Pour cette raison ils retombent

8
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

souvent dans le réseau fatal, séduits par Satan qui, semblable à un
monstre horrible, serait assez fort pour tirer après lui le monde
entier attaché à sa chaîne, si quelques saints hommes n’étaient là
pour l’en empêcher. Plusieurs de ceux qui atteignent le premier
rocher parviennent aussi au second, où ils sont entourés déjà de
tant de clarté, que Merswin peut à peine en supporter la vue ; ce
sont les hommes qui domptent leur chair et qui se détournent du
monde, mais qui n’ont pas encore complètement renoncé à l’amour
du moi. C’est ainsi qu’il y a une ascension progressive de roche en
roche, à travers une longue série de purifications ; sur chaque roche
l’homme dépose une erreur ou un vice ; elles deviennent de plus en
plus hautes et difficiles à aborder, mais aussi de plus en plus
splendides, l’éclat de la lumière augmente en même temps que le
nombre des habitants diminue ; il y en a bien peu qui aient assez de
force pour résister jusqu’au bout aux tentations du démon, qui ne
cesse de leur tendre ses pièges. Le neuvième rocher enfin est d’une
hauteur si prodigieuse, que de son sommet il touche le ciel ; il est
plus vaste et plus magnifique que tous les autres ensemble ; c’est ici
qu’est la porte qui conduit à l’origine d’où sont émanées toutes les
créatures du ciel et de la terre. Les habitants de ce plateau
resplendissent comme les anges ; la grâce dont Dieu les orne est si
grande, qu’elle rayonne autour d’eux sans qu’ils le sachent, et leur
renoncement est si parfait, qu’ils ne désirent pas même le savoir.
Leur nombre est petit, mais ils sont les piliers sur lesquels repose la
chrétienté ; s’ils n’étaient pas, Dieu permettrait à Satan d’entraîner le
monde dans son réseau. Ils entrevoient l’origine éternelle, et cette
contemplation les remplit de tant de lumière et de joie, qu’ils ne
connaissent plus ni le temps ni les espaces.
Du faîte de ce rocher, il est permis à Merswin de jeter un
regard dans le fond même de l’origine, c’est-à-dire dans l’Être
absolu, infini, ineffable de la Divinité ; ce regard ne dure qu’un
moment, après quoi le Christ lui fit envisager une dernière fois les
neuf degrés et le réseau étendu à leur base. Il y vit deux hommes,
dont l’un était beau et brillant comme un ange, l’autre noir et
semblable à Satan. Celui-ci avait aussi habité la neuvième roche,
mais ayant voulu être quelque chose par lui-même, il fut précipité
dans l’abîme où, dans son orgueil, il se fit le père des erreurs et des
hérésies. L’autre, après avoir joui de l’aspect de l’Origine, fut rempli
de tant d’amour et de compassion pour ses frères, qu’il descendit
volontairement sous le réseau, afin de sauver les pécheurs et de les
ramener à Dieu. Dans les premiers temps de l’Église de pareils
hommes n'étaient pas rares, tandis que plus tard ils se sont de plus
en plus perdus dans la foule impie. Merswin prie de nouveau que

9
Les Cahiers d’Orient et d’Occident Bulletin bimestriel n°17
_____________________________________________________________

Dieu prenne pitié des hommes ; mais il reçoit toujours la même
réponse : pourquoi aurais-je pitié d’eux ? Je les ai avertis par les
fléaux de la peste, de la famine et de la guerre, et ils ont refusé de
m’entendre ; le temps de ma vengeance est venu. En prononçant
ces désolantes paroles, le Christ se retire, la vision cesse, et Merswin
est laissé en proie à une anxiété profonde.
Ce livre était destiné à réveiller la chrétienté de son sommeil
spirituel, en lui dépeignant son état et les dangers dont la menaçait
la Justice divine. Cependant, par une contradiction bizarre, Merswin
le tint caché aussi longtemps qu’il vécut. Il en fut de même d’un
autre ouvrage qu’il écrivit peu de temps après. En 1353 Nicolas de
Bâle, qui dans sa jeunesse avait été négociant comme Merswin et
qui comme lui avait aimé le monde, lui remit le récit de sa propre
conversion en l’invitant à écrire ce qui s’était passé en lui pendant
les quatre années de ses luttes spirituelles. Merswin le refusai jusqu’à
ce que Nicolas lui commandât d’obéir en lui rappelant sa promesse
d’abdiquer sa volonté. C’est de ce livre, dont le manuscrit
autographe existe encore, que nous avons extrait les données sur la
conversion et sur le commencement de la vie mystique de Merswin.
Sur l’ordre de Nicolas, il en fit deux copies, dont Nicolas emporta
l’une en Suisse ; l’autre, Merswin la scella de son sceau et la déposa
dans un coffret, pour que personne ne la trouvât pendant sa vie.


[Suite dans le prochain numéro des Cahiers.]





HYPÉRION OU L’ERMITE EN GRÈCE,

PAR JEAN-CHRÉTIEN-FRÉDÉRIC HŒLDERLIN

[Xavier Marmier]

Il est bon d’avoir une bibliothèque à soi et de la passer en revue de
temps en temps. Cela ramène à d’anciens amis qu’on avait eu le tort
d’oublier pour des nouveaux-venus qui ne les valent pas. Or, dans
la dernière inspection que j’ai faite de ma bibliothèque, je suis
tombé sur deux modestes volumes qui avaient produit sur moi, il y

10