Saisir le mal
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  • cours - matière potentielle : culture générale
  • leçon - matière potentielle : philosophique sur le mal
1 Saisir le mal Réflexions sur l'intitulé du programme Références bibliographiques Le Mal en GF : introduction un peu fourre-tout et qui reste en surface, mais qui offre quelques bonnes pistes ainsi que des repères de culture générale. Anne Crigon Le Mal, GF collection « Corpus » : une anthologie des grands textes philosophiques sur la question assortis de commentaires introducteurs, le tout précédé d'une introduction philosophique générale au thème.
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Langue Français

Exrait

Saisir le mal
Réflexions sur l’intitulé du programme

Références bibliographiques
Le Mal en GF : introduction un peu fourre-tout et qui reste en surface, mais qui offre
quelques bonnes pistes ainsi que des repères de culture générale.
Anne Crigon Le Mal, GF collection « Corpus » : une anthologie des grands textes
philosophiques sur la question assortis de commentaires introducteurs, le tout précédé d’une
introduction philosophique générale au thème.
Le mal, éditions Atlande, collection « clefs concours » : l’introduction relève du cours
de culture générale, mais c’est léger sur le plan philosophique.
Le Mal, éditions Dunod, collection « J’intègre », excellente introduction au thème par
Florence Chapiro, d’une très bonne tenue sur le plan philosophique, à la fois pour les entrées
conceptuelles du programme et les mises au point sur les principales positions philosophiques
des grands auteurs.
Leçon philosophique sur le mal, par Frédéric Laupies, PUF, collection « major »,
2000, cours très clair, approfondi et stimulant, avec une partie posant les grandes
problématiques (question de l’unité, de l’essence et du sens du mal), et l’autre les solutions
proposées par les principaux philosophes sur la question.

Saisir le mal peut signifier à la fois en appréhender l’essence, attraper le mal lui-
même, soit quelque chose qui se dérobe, car le mal, nous le verrons, se caractérise par une
essentielle négativité et ne peut être perçu qu’indirectement à travers des actes mauvais ou des
personnes « méchantes », mais aussi en déterminer la signification, et pour finir s’en emparer
pour tenter de l’éradiquer ou de le neutraliser. Trois entreprises (cerner l’essence, interpréter
la signification, s’emparer du mal pour le faire disparaître) qui apparaissent également
difficiles, et paraissent relever de la gageure.

I) Le mal dans la langue française
1) Etymologie et histoire de la langue
Le mot serait entré dans la langue française vers 980, à peu près au moment où celle-ci
s’émancipe du bas latin, et vient du latin malum, qui signifie d’après le Gaffiot 1) le mal plutôt
corporel et subi (au pluriel corporis mala : les maux du corps) 2) le malheur, la calamité 3) la
1 dureté, la rigueur ou le mauvais traitement (donc plutôt le mal commis) 4) la maladie. Le
substantif lui-même est en fait dérivé de l’adjectif malus, mauvais.
Le mot est par ailleurs à l’origine de multiples dérivés qui ont tous maille à partir avec
le mal : maladie, malheur, mauvais, malin, malaise, malveillance, maudit, etc. Ils seront
évidemment intégrés à notre réflexion à mesure que nous les rencontrerons dans les textes.
Le fait que le mal soit d’abord un adjectif et un adverbe, en latin comme en français,
est révélateur : l’adjectif et l’adverbe ont besoin d’un support pour signifier. Ils signifient
donc que le mal serait d’abord de l’ordre de l’accidentel (faire mal, agir mal, c’est mal, etc.) et
non de l’ordre de l’essence (« le mal », qui préexisterait à toute vie humaine, à toute action).
L’idée d’une substance « le mal » est historiquement postérieure à l’idée de quelque chose qui
survient de manière accidentelle à un homme ou à une action. Nous pourrons nous appuyer
sur cette remarque pour nous défaire de l’idée d’un mal-substance, et en tous cas pour
distinguer les prises de positions philosophiques à ce sujet.

2) Définitions
a) Variété morphologique
Même si l’intitulé du programme est donc « le mal », sans majuscule, soit le substantif
précédé de l’article défini, il nous faut rapidement passer en revue les autres catégories de
mots auxquels le mal appartient, car elles se rattachent étroitement au substantif.
● En tant qu’adverbe, « mal » va signifier d’une manière défavorable, fâcheuse,
incorrecte ou défectueuse : écrire mal, travailler mal, parler mal. A chaque fois, donc,
l’adverbe permet d’exprimer une modalité de l’action qui écarte cette dernière d’une certaine
norme, soit physique (« aller mal », c’est expérimenter un écart par rapport à un bon état de
santé), soit conventionnelle (« parler mal », justement, c’est s’écarter d’un registre de langue
supposé convenable), soit morale (« agir mal »).
● En tant qu’adjectif, « mal » est en français actuel surtout connu en position d’attribut
du sujet. « C’est mal », ce qui suppose une intention ou une action contraire là encore à la
morale ou aux bienséances.
Mais il faut savoir que l’adjectif a existé également en tant qu’épithète, s’accordant
donc en genre et en nombre avec le mot qu’il qualifie. Issu de malus, ce mot a été substitué
par son doublet (=exact synonyme dérivé d’un même étymon) « mauvais » en français
moderne. Il signifie funeste, pernicieux, et on le retrouve par exemple dans l’expression
littéraire « mourir de male mort ». Mais il faut savoir qu’il a aussi servi à former de nombreux
2 mots dans la langue : le malheur, c’est le mauvais heur, c’est-à-dire l’absence de chance. La
malchance, c’est la mauvaise chance, etc.
b) Variété sémantique
Le substantif « le mal » semble donc né d’une volonté de substantialiser,
d’essentialiser (transformer en essence autonome, en substance à part entière) ce qui est
d’abord compris comme une simple modalité de l’être ou de l’action, renvoyant d’ailleurs
toujours à l’envers du bien, de la norme, de la bienséance ou de la santé, donc compris
toujours négativement –ce qui ne favorise guère la dissipation du mystère !
Cette volonté de substantialisation est encore plus manifeste lorsque le mot est écrit
avec une majuscule. Le Mal avec un grand M favorise une personnification du concept, au
point que le mal entretient d’ailleurs des rapports avec le Malin, c’est-à-dire le diable, l’esprit
du Mal par excellence.
Quoi qu’il en soit, l’intitulé du programme privilégie tout de même l’article défini, le
mal, lequel connote une unité, une identité immédiatement repérable et dont nous avons tous
fait l’expérience à propos de nos actes ou des actes d’autrui. Mais le mot peut également être
déterminé par un indéfini (un mal, qui serait peut-être une manifestation singulière du mal en
général, et qui renvoie souvent à un mal subi, une épreuve, une souffrance, une affliction, une
peine, ainsi « c’est un mal bénin »). En outre, il peut être introduit par le partitif, du (qui
semble donc prélever du mauvais sur la substance préexistante « le mal », et qui articule très
exactement mal commis et mal subi dans l’expression « tu m’as fait du mal » : tu l’as commis,
je l’ai subi → on reviendra sur le caractère rare de cette articulation exacte entre commettre et
subir le mal). Le mot peut même se passer d’article dans certaines expressions lexicalisées
« prendre mal », « avoir mal ». Enfin, « mal » peut être mis au pluriel, que cela soit avec un
article défini (« Les maux de la civilisation ») ou avec un article indéfini (« des maux
inévitables »), ce qui tend à souligner la multiplicité des apparitions du mal, et pose le
problème de son unité.
Le Petit Larousse, dans son entrée consacrée au substantif mal, ne distingue pas moins
de six champs sémantiques différents, quoique entretenant parfois des liens entre eux.
1. Ce qui est contraire au bien, à la vertu ; ce qui est condamné par la morale.
Deux remarques ici : le mal entre souvent en couple notionnel avec le bien, mais d’une
part nous verrons que si l’on définit le mal comme le contraire du bien, le bien n’est pas plus
universellement définissable, ce qui nous conduit dans une aporie ; d’autre part, nous verrons
que « bien » et « mal » entretiennent des relations bien plus complexes que de simple
opposition. Un mal peut se réveiller un bien et vice-versa, une bonne intention peut être
3 catastrophique sur le plan de l’action, une bonne action peut être discréditée par l’immoralité
de l’intention qui lui préside.
Par ailleurs, il faudra bien montrer que ce qui est appelé « bien », ou « morale », ou
« vertu », justement, est le plus souvent le produit d’une norme socio-historique et donc
fluctuante, ce qui tend à réduire en partie le mal (ainsi, le concubinage a pu apparaître comme
un mal dans une société qui fait de l’union conjugale une norme, mais quand cette dernière
disparaît et que le concubinage est banalisé, il n’apparaît plus comme un mal).
2. Ce qui est susceptible de nuire, de faire souffrir : faire du mal à quelqu'un (= faire
souffrir quelqu'un, lui nuire), dire du mal de quelqu'un : dénigrer, calomnier quelqu'un.
Remarque : dans cette définition apparaissent des liens assez nets entre mal commis et
mal subi, l’action néfaste s’exerçant sur autrui et se répercutant chez lui sous la forme d’une
douleur, ou d’un dommage.
3. La souffrance physique (maux de dents, d'estomac, avoir mal, le mal des transports,
etc.) ou la maladie (« le mal a progressé », « le grand mal » : épilepsie généralisée classique,
dont les crises comportent une perte de conscience, une chute et des convulsions).
4. La souffrance morale (langueur, nostalgie, mélancolie) : le mal du pays, être en mal
de quelque chose : souffrir de l'absence de quelque chose, le mal du siècle : mélancolie et
désenchantement de la jeunesse, à l'époque romantique (XIXe s.)
Il faudra évidemment interroger les rapports qui existent entre mal physique et mal
moral, qui paraissent complexes.
Les deux dernières définitions semblent moins nettement entrer dans les
préoccupations du programme :
5. La peine, travail : se donner du mal.
Remarque : cette définition peut conduire à une revalorisation du mal, dans une morale
de l’effort, qui donnerait du prix à une entreprise à proportion de la souffrance physique ou
morale (le travail, la persévérance, l’endurance) qu’elle a engagée.
6. Le mauvais côté de quelque chose : prendre une chose en mal (= s'offenser de
quelque chose).

3) Quelque expressions lexicalisées éclairantes
A ce stade de la réflexion apparait donc déjà une pluralité de manifestations du mal,
posant la question de l’unité de celui-ci, mais aussi de son origine (physique ou morale,
naturelle ou intentionnelle), et de son essence.
4 Quelques expressions lexicalisées peuvent nous aider à creuser encore nos premières
intuitions et nous lancer sur des pistes nouvelles.
● Vouloir du mal à quelqu’un
L’expression renvoie à l’idée que le mal se situe dans l’intention mauvaise, plus
encore que dans l’action, qui n’est que le reflet de cette première volonté de nuire. Elle
articule nettement le mal commis et le mal subi et montre que le mal n’est jamais qu’une
modalité de la volonté ou de l’action, qu’il se manifeste sur le mode de la relation à l’autre.
Elle implique enfin l’idée d’une pulsion de destruction dans l’homme, qui sera confirmée par
les découvertes de la psychanalyse.
● Rendre le mal pour le mal
L’expression renvoie à une conception archaïque de la justice, et équivaut à peu près à
la loi du talion telle qu’elle s’exprime dans l’Ancien Testament sous la formule « œil pour
œil, dent pour dent ». Elle témoigne du désir de compensation ressenti par l’humanité face à
l’atrocité incompréhensible du mal : il y aurait possibilité d’une réparation du mal subi par un
mal commis, lequel en serait l’équivalent. Un équivalent dans la justice de ce principe serait
par exemple la peine de mort, destinée à punir les homicides, et qui tente de fonder sa
légitimité sur ce principe de compensation : prendre la vie d’un homme, en guise de châtiment
pour la vie qu’il a prise à un autre. En réalité, le mal subi ne peut jamais être effacé, et encore
moins compensé, en raison de son incommensurabilité (deux maux ne sont jamais
identiques) : « rendre le mal pour le mal » conduirait bien plutôt qu’à effacer le mal subi à
ajouter au premier mal un deuxième mal, et serait donc un principe de propagation bien plus
que d’apaisement, comme on le voit dans toute guerre civile.
● Dans tout mal il y a un bien qui sommeille/C’est un mal pour un bien
Ces préceptes faussement rassurants tendent à relativiser l’importance du mal, voire à
le faire disparaître, en lui opposant le fruit de la peine. Il y a l’idée que le mal subi peut
m’apprendre quelque chose sur moi-même, que la souffrance est utile, et que je peux en sortir
grandi. Par exemple, je peux induire d’un mal subi (une catastrophe naturelle, une maladie),
que je ne suis pas au centre de l’ordre du monde, mais que je fais partie de cet ordre qui me
dépasse et fonctionne selon des lois faisant entrer à parts égales création et destruction. Remis
à ma juste place, démis de mon amour-propre, je peux en ressortir plus sage et
paradoxalement plus serein face à mon devenir. Ou encore, de manière plus immédiatement
pragmatique, le mal subi peut m’apprendre à me corriger pour mieux me guider dans
l’existence : idéalement, la prison doit être conçue pour le délinquant comme une étape avant
la réinsertion ; la douleur du remords peut m’aider à mieux me comporter ; l’épreuve
5 amoureuse peut l’inciter à modifier les modalités de ma relation à autrui, m’ayant conduit à
cet échec. Enfin, dans une perspective chrétienne, souffrir ici-bas peut-être perçu comme le
gage d’une vie éternelle plus heureuse. Cependant, il faut faire très attention à ne pas exploiter
ce dicton pour justifier la souffrance que l’on ferait subir à autrui, sur le mode, « je te fais du
mal, mais c’est pour ton bien », comme le faisaient les inquisiteurs envoyant au bûcher les
hérétiques. Ce dicton ne vaut que pour celui qui subit le mal et tente de le surmonter en
modifiant le jugement qu’il porte sur sa condition de victime.
● Le mal est fait
Cette formule très fréquente peut fonctionner dans deux directions différentes : ou bien
elle renvoie à l’idée que face à l’objectivité de l’événement, à son caractère révolu, le
remords, la douleur, le regret ne sont plus de saison. Il faut alors simplement penser aux
modalités possibles d’une réparation des dégâts, réagir, assumer ses responsabilités. Ou bien
elle souligne de manière plus pessimiste le caractère précisément irrémédiable du mal, qui se
donne à voir, sur le mode du constat, nous laissant découragés ou horrifiés. Rien ne peut
réparer ce qui a été fait. Le mal s’impose comme expérience de la destruction de ce qui était et
qui n’est plus.
● Couper le mal à la racine
Cette expression fréquente très imagée fait du mal une sorte de mauvaise herbe, que
l’on pourrait extirper en remontant à ses origines profondes. Elle témoigne d’un certain
optimisme de l’action, d’un désir d’éradication totale. Couper le mal à la racine, c’est agir
avec détermination. Mais elle témoigne aussi d’un optimisme intellectuel et moral, puisque
couper le mal à la racine, c’est d’abord identifier cette racine, en établissant une généalogie du
mal, un compte rendu à la fois historique et causal, puis la supprimer purement et simplement.
Toutefois, la violence de l’image nous montre le double risque d’une telle entreprise. Ce désir
témoigne d’un fantasme purificateur que la réalité dément, la plupart du temps, car la
négativité fait partie du monde et le mal ne peut entièrement en disparaître. En outre, on peut
en voulant couper le mal à la racine se tromper dans les causes, ou réduire à une seule un
faisceau de causes. Si l’on veut éradiquer la prostitution, par exemple, s’agira-t-il de légiférer
sur le « racolage passif », autrement dit de s’en prendre directement aux prostituées ? Ou bien
de pénaliser les clients ? De démanteler les réseaux du proxénétisme en amont ? Ou plus
profondément encore d’influer sur les structures économiques inégalitaires qui poussent une
partie de la population à vivre de ce commerce ?
● Accuser quelqu’un de tous les maux
6 La tentation est donc forte, à partir de là, d’ « accuser quelqu’un de tous les maux ».
Face à la prolifération du mal, à des manifestations inquiétantes de la nature ou à une
conjoncture économique défavorable, la tentation est forte non plus seulement de chercher les
responsabilités, mais d’identifier un bouc émissaire, autrement dit de simplifier la généalogie
très complexe du mal. La fonction du bouc émissaire est de concentrer sur sa personne tous
les malheurs, puis d’être sacrifié à travers un rituel purificateur, de manière à ce que
l’harmonie sociale soit retrouvée. Il peut être un individu (ainsi, le jeune périgourdin du
roman de Jean Teulé Mangez-le si vous voulez, pris pour victime expiatoire de la défaite de la
France face à la Prusse en 1870, et sur un malentendu torturé, brûlé vif et mangé par une
partie de la foule en délire), ou bien un groupe ethnique, social, ou sexuel (les sorcières, au
Moyen Âge, les Juifs, les femmes tondues au moment de l’épuration). Evidemment, « accuser
quelqu’un de tous les maux » est souvent exprimer une haine irrationnelle, autrement dit
revient à redoubler le mal au lieu de l’exorciser.
● De deux maux il faut choisir le moindre
Encore une expression problématique, puisqu’elle tend à rompre l’unité du mal, et à
instaurer pour le moins dans celui-ci des degrés. En fait, il y aurait non pas différence de
nature, donc, mais de degrés, entre deux maux différents. L’expression nous situe
immédiatement dans le contexte de l’action, autrement dit celui de la morale pratique. Il ne
s’agit pas de vouloir positivement un mal en vue d’un bien, il s’agit de limiter le mal, étant
contraint de choisir le mal. Autrement dit, cette expression n’a rien à voir avec le
machiavélisme selon lequel la fin justifie les moyens. Le mal n’est pas justifié en tant que
moyen, mais en tant qu’il entre en relation avec un mal supérieur, et que je ne peux pas ne pas
choisir. Ainsi, je préfèrerai selon Platon subir le mal que le commettre, je préférerai être tué
que tué. Dans la tragédie, le dilemme réside précisément dans une telle évaluation, parfois
difficile, de deux alternatives également repoussantes : ainsi pour Agamemnon, sacrifier
Iphigénie, ou bien empêcher le départ de la flotte.
● Le remède est pire que le mal
Cette expression témoigne de nouveau de l’impuissance de l’homme face au mal
(échec de la solution), de l’existence de degrés dans le mal (le mal peut toujours s’aggraver)
de l’effet pervers éventuel des bonnes intentions et du mélange des catégories (le bien
contient du mal, l’intention bonne conduit à un effet mauvais, le mal initial était
comparativement un bien).
● Faire le mal pour le mal
7 Cette expression nous renvoie à la question des motifs de l’action nuisible. Elle semble
accréditer l’hypothèse d’une nature méchante de l’homme, qui trouverait dans le fait de nuire
une fin en soi, absolument satisfaisante. Un tel point de vue a été globalement réfuté par la
tradition philosophique, de Platon (personne ne fait le mal autrement que par ignorance du
bien et méconnaissance du mal) à Kant (la raison elle-même n’est pas méchante, c’est trop
dire que d’attribuer à l’homme une telle nature perverse), mais il a été globalement validé par
la tradition théologique et moraliste.
● Voir le mal partout
Cette expression traduit un travers fréquent, qui consiste à porter un jugement négatif,
par pessimisme ou tendance moralisatrice, dans un nombre excessif de cas. Une telle attitude
est donc mauvaise en soi, et montre que le mal réside précisément dans un excès, une
démesure (voir le mal partout, y compris là où il n’est pas) ; elle traduit une erreur
d’évaluation, et nous renvoie bien au fait qu’une partie non négligeable du mal est le produit
d’un jugement défectueux de la réalité et peut donc être réduite à néant par un effort de
lucidité. Elle montre de plus que souvent l’évaluation du mal se fait par rapport à une norme
contingente historiquement, et qui peut donc elle-même être détruite. Enfin, elle implique
peut-être, dans une perspective psychanalytique, le désir refoulé du censeur. Obsédé par le
mal, ou ce qu’il croit être le mal, fasciné par lui, il exprime son désir refoulé par une
condamnation explicite et projetée sur autrui.
→ Ce qui ressort de ces analyses premières à partir de la langue française est donc le
caractère extrêmement fluctuant et diversifié du mal. Voyons si l’analyse philosophique
permet de mieux cerner ce dernier.

II) L’unité et l’essence problématiques du mal

1) La diversité du mal
Ce qui apparaît d’emblée à propos du mal est la diversité de ses manifestations, si
nombreuses qu’une série de distinctions s’impose, même si elles risquent de mettre en péril
l’unité du mal. Comme l’écrit Pascal dans les Pensées « le mal est aisé, il y en a une infinité,
le bien est presque unique. »
a) Mal naturel/mal culturel
L’une des manifestations les plus spectaculaires du mal est celle du mal naturel. Il
s’agit alors d’un type de mal (catastrophes, fléaux, réactions physiques naturelles,
inondations, tremblements de terre, raz de marée, tempêtes, etc.) qui s’oppose au mal causé ou
8 voulu par l’homme, que l’on peut appeler mal culturel, en jouant sur l’opposition
traditionnelle nature ≠ culture, et qui serait en fait le seul mal véritable.
Une telle opposition en induit une seconde : celle du mal en soi et du mal pour soi. En
effet, le mal naturel peut concerner des êtres sans affecter l’homme par lui-même. Ainsi, selon
Frédéric Laupiès, « la destruction sanglante de la gazelle par le lion dans le silence de la
savane ne m’affecte pas plus que la mort des insectes que j’écrase involontairement en
marchant ». A partir du moment où le mal est seulement en soi, il ne semble d’ailleurs pas
véritablement un mal. Le mal réside plus exactement dans la conscience du mal, dans le
jugement qui me fait rapporter tel événement naturel à moi, alors qu’il est en soi indifférent.
Mais Rousseau fait remarquer, à propos du fameux tremblement de terre de Lisbonne, en
1755, qui a inspiré à Voltaire un célèbre poème, que le mal ne réside pas dans le cataclysme
mais dans le fait qu’il y avait des hommes regroupés à cet endroit. Ainsi, dans toute
catastrophe naturelle, on peut faire la part du mal en soi, qui relève de la seule causalité
scientifique et se réduit finalement à rien, et du mal pour soi, qui réside dans les conséquences
pour l’homme de cette catastrophe.
Deux remarques toutefois : D’une part, l’ampleur fréquente des dégâts dans les
catastrophes naturelles invite l’homme malgré tout à poser la question du « pourquoi »,
autrement dit à interpréter les événements en faisant jouer non la causalité, mais le finalisme,
l’homme répugnant par-dessus tout à l’idée d’une indifférence du cosmos à son existence.
C’est ainsi qu’on a souvent tenté de moraliser la nature, de lui prêter des intentions à notre
endroit, par anthropomorphisme. La pensée mythologique attribue les aléas climatiques à des
réactions des dieux, par exemple les tempêtes en mer à la colère de Poséidon. La pensée
religieuse archaïque tend à faire des maux naturels le châtiment imposé par Dieu à l’homme
parce qu’il a péché. Voir aussi l’exemple donné par Florence Chapiro de l’épidémie du sida
imputée par certains groupes politiques et religieux à la culpabilité « ontologique » des
homosexuels. Enfin, on peut évoquer les premiers romans « panthéistes » de Giono (Regain,
Que ma joie demeure) qui mettent l’accent sur les rapports houleux des communautés
humaines et d’une nature à la fois divinisée et humanisée, se vengeant de l’abandon qu’elle
subit, nécessitant d’être apprivoisée, punissant les travers humains, etc.)
D’autre part, aujourd’hui, l’écologie tend à souligner la responsabilité de l’homme
dans ces catastrophes naturelles, notamment dans le réchauffement climatique. Ces théories
étant sujettes à controverse, nous nous garderons de trancher. Mais quel que soit leur
fondement, ce qui importe ici est le processus culpabilisant qui s’établit, la recherche d’un
9 sens au mal naturel, le besoin pour l’homme de mettre en place une équivalence entre mal
naturel et responsabilité humaine.
b) Mal commis/mal subi
Si l’on en reste donc au mal ayant l’homme pour origine, ou mal culturel, à savoir le
meurtre, l’esclavage, la guerre, la torture, l’extermination massive, le viol, etc. il faudra
distinguer rigoureusement le mal commis et le mal subi, tout en interrogeant le rapport
existant entre ces deux types de maux.
Comme nous l’avons dit, ces deux maux ne se situent pas sur le même plan du point
de vue de l’évaluation morale. Selon la formule socratique, mieux vaut subir l’injustice que la
commettre, le dommage étant infiniment moins grand. Et on peut aller jusqu’à dire que le seul
mal est le mal commis, puisqu’il a maille à partir avec la méchanceté, ou la nature mauvaise
de l’homme, ou encore avec la transgression du bien, autrement dit avec le pan définitionnel
le plus important du terme « mal ».
Encore faudra-t-il distinguer dans le mal commis le mal volontaire et le mal par
ignorance. Cette distinction cruciale pour la morale est d’ailleurs reprise par la justice des
hommes, notamment lorsqu’elle s’interroge sur les circonstances atténuantes ou aggravantes
d’un acte commis, mettant au point des modalités du crime comme « les coups ayant entraîné
la mort sans intention de la donner » ou à l’opposé le « crime avec préméditation ». On ne
peut mettre sur le même plan Raskolnikov, qui songe longuement au meurtre de la petite
vieille dans Crime et châtiment de Dostoïevski, et celui qui délivre innocemment une
information douloureuse pour celui qui la reçoit, ou même Œdipe, qui tue son père Laïos et
épouse sa mère Jocaste sans savoir qui ils sont, et alors même qu’il a cherché à déjouer la
prophétie en quittant le roi et la reine de Corinthe qu’il croyait ses parents réels.
On s’approcherait peut-être ainsi davantage de l’essence du mal véritable en le
réduisant au mal volontairement commis. Cependant, de nombreux philosophes contestent
même cette idée d’un mal volontaire, depuis Platon, qui fait dire à Socrate dans le Ménon que
« nul ne fait le mal volontairement », mais seulement par ignorance du bien véritable, jusqu’à
Kant qui insiste précisément sur la fragilité de la volonté, ce qui implique qu’elle puisse lui
faire défaut pour agir selon l’impératif catégorique déterminé par sa raison. Plus largement, on
pourra voir que si l’on définit le mal comme une passion (passion de la cruauté, de la
domination, de la sensualité, etc.), autrement dit étymologiquement, ce qui est subi par l’âme
en vertu de son alliance avec le corps (le mot vient du verbe latin patior, supporter, subir), ou
encore, à la manière de Freud, comme une pulsion (ce qui relève des profondeurs du ça) on
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