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Boulgakov maitre et marguerite

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Mikhaïl Boulgakov LE MAÎTRE ET MARGUERITE (1928-1940) Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits » Table des matières PREMIÈRE PARTIE.................................................................4 CHAPITRE I Ne parlez jamais à des inconnus...........................5 CHAPITRE II Ponce Pilate........................................................25 CHAPITRE III La septième preuve...........................................62 CHAPITRE IV Poursuite ........................................................... 71 CHAPITRE V Ce qui s’est passé à Griboïedov ..........................83 CHAPITRE VI La schizophrénie, comme il a été dit ..............102 CHAPITRE VII Un mauvais appartement...............................116 CHAPITRE VIII Duel d’un professeur et d’un poète.............. 133 CHAPITRE IX Les inventions de Koroviev.............................148 CHAPITRE X Des nouvelles de Yalta...................................... 162 CHAPITRE XI Le dédoublement d’Ivan................................. 181 CHAPITRE XII La magie noire et ses secrets révélés ............ 187 CHAPITRE XIII Apparition du héros .....................................210 CHAPITRE XIV Gloire au coq !.............................................. 240 CHAPITRE XV Le songe de Nicanor Ivanovitch ....................254 CHAPITRE XVI Le supplice....................................................274 CHAPITRE XVII Une journée agitée ......................................293 CHAPITRE XVIII Des visiteurs malchanceux........................ 313 DEUXIÈME PARTIE ............................................................347 CHAPITRE XIX Marguerite................................................... 348 CHAPITRE XX La crème d’Azazello .......................................369 CHAPITRE XXI Dans les airs .................................................377 CHAPITRE XXII Aux chandelles ........................................... 398 CHAPITRE XXIII Un grand bal chez Satan ........................... 419 CHAPITRE XXIV Réapparition du maître ............................. 441 CHAPITRE XXV Comment le procurateur tenta de sauver Judas de Kerioth.......................................................................479 CHAPITRE XXVI L’enterrement ............................................496 CHAPITRE XXVII La fin de l’appartement 50.......................529 CHAPITRE XXVIII Les dernières aventures de Koroviev et Béhémoth..................................................................................553 CHAPITRE XXIX Où le sort du Maître et de Marguerite est décidé ........................................................................................572 CHAPITRE XXX Il est temps ! Il est temps........................... 580 CHAPITRE XXXI Sur le mont des Moineaux.........................599 CHAPITRE XXXII Grâce et repos éternel ............................. 604 ÉPILOGUE............................................................................ 613 À propos de cette édition électronique................................. 631 – 3 – PREMIÈRE PARTIE – Qui es-tu donc, à la fin ? – Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien. GOETHE, Faust. – 4 – CHAPITRE I Ne parlez jamais à des inconnus C’était à Moscou au déclin d’une journée printanière parti- culièrement chaude. Deux citoyens firent leur apparition sur la promenade de l’étang du Patriarche. Le premier, vêtu d’un léger costume d’été gris clair, était de petite taille, replet, chauve, et le visage soigneusement rasé s’ornait d’une paire de lunettes de dimensions prodigieuses, à monture d’écaille noire. Quant à son chapeau, de qualité fort convenable, il le tenait froissé dans sa main comme un de ces beignets qu’on achète au coin des rues. Son compagnon, un jeune homme de forte carrure dont les che- veux roux s’échappaient en broussaille d’une casquette à car- reaux négligemment rejetée sur la nuque, portait une chemise de cow-boy, un pantalon blanc fripé et des espadrilles noires. Le premier n’était autre que Mikhaïl Alexandrovitch Ber- lioz, rédacteur en chef d’une épaisse revue littéraire et président de l’une des plus considérables associations littéraires de Mos- cou, appelée en abrégé Massolit. Quant au jeune homme, c’était le poète Ivan Nikolaïevitch Ponyriev, plus connu sous le pseu- donyme de Biezdomny. Ayant gagné les ombrages de tilleuls à peine verdissants, les deux écrivains eurent pour premier soin de se précipiter vers une baraque peinturlurée dont le fronton portait l’inscription : « Bière, Eaux minérales. » C’est ici qu’il convient de noter la première étrangeté de cette terrible soirée de mai. Non seulement autour de la bara- – 5 – que, mais tout au long de l’allée parallèle à la rue Malaïa Bron- naïa, il n’y avait absolument personne. À une heure où, semble- t-il, l’air des rues de Moscou surchauffées était devenu irrespi- rable, où, quelque part au-delà de la ceinture Sadovaïa, le soleil s’enfonçait dans une brume de fournaise, personne ne se pro- menait sous les tilleuls, personne n’était venu s’asseoir sur les bancs. L’allée était déserte. – Donnez-moi de l’eau de Narzan, demanda Berlioz à la te- nancière du kiosque. – Y en a pas, répondit-elle en prenant, on ne sait pourquoi, un air offensé. – Vous avez de la bière ? s’informa Biezdomny d’une voix sifflante. – On la livre ce soir, répondit la femme. – Qu’est-ce que vous avez, alors ? demanda Berlioz. – Du jus d’abricot, mais il est tiède, dit la femme. – Bon, donnez, donnez, donnez !… En coulant dans les verres, le jus d’abricot fournit une abondante mousse jaune, et l’air ambiant se mit à sentir le coif- feur. Dès qu’ils eurent bu, les deux hommes de lettres furent pris de hoquets. Ils payèrent et allèrent s’asseoir sur un banc, le dos tourné à la rue Bronnaïa. C’est alors que survint la seconde étrangeté, concernant d’ailleurs le seul Berlioz. Son hoquet s’arrêta net. Son cœur co- gna un grand coup dans sa poitrine, puis, semble-t-il, disparut soudain, envolé on ne sait où. Il revint presque aussitôt, mais Berlioz eut l’impression qu’une aiguille émoussée y était plan- – 6 – tée. En même temps, il fut envahi d’une véritable terreur, abso- lument sans raison, mais si forte qu’il eut envie de fuir à l’ins- tant même, à toutes jambes et sans regarder derrière lui. Très peiné, Berlioz promena ses yeux alentour, ne compre- nant pas ce qui avait pu l’effrayer ainsi. Il pâlit, s’épongea le front de son mouchoir et pensa : « Mais qu’ai-je donc ? C’est la première fois que pareille chose m’arrive. Ce doit être mon cœur qui me joue des tours… le surmenage… il faudrait peut-être que j’envoie tout au diable, et que j’aille faire une cure à Kislo- vodsk… ». À peine achevait-il ces mots que l’air brûlant se condensa devant lui, et prit rapidement la consistance d’un citoyen, transparent et d’un aspect tout à fait singulier. Sa petite tête était coiffée d’une casquette de jockey, et son corps aérien était engoncé dans une mauvaise jaquette à carreaux, aérienne elle aussi. Ledit citoyen était d’une taille gigantesque – près de sept pieds – mais étroit d’épaules et incroyablement maigre. Je vous prie de noter, en outre, que sa physionomie était nettement sar- castique. La vie de Berlioz ne l’avait nullement préparé à des événe- ments aussi extraordinaires. Il devint donc encore plus pâle, et, les yeux exorbités, il se dit avec effarement : « Ce n’est pas possible !… » C’était possible, hélas ! puisque cela était. Sans toucher terre, le long personnage, toujours transparent, se balançait de- vant lui de droite et de gauche. Berlioz fut alors en proie à une telle épouvante qu’il ferma les yeux… Lorsqu’il les rouvrit, tout était fini : le fantôme s’était dissipé, la jaquette à carreaux avait disparu, et la pointe émous- sée qui fouillait le cœur de Berlioz s’était, elle aussi, envolée. – 7 – – Pfff ! C’est diabolique ! s’écria le rédacteur en chef. Fi- gure-toi, Ivan, que j’ai cru mourir d’une insolation, là, à l’ins- tant. J’ai eu une espèce d’hallucination, pfff !… Il essaya de rire, mais des lueurs d’effroi traversaient en- core ses yeux, et ses mains tremblaient. Peu à peu, cependant, il se calma. Il s’éventa avec son mouchoir, puis proféra d’un ton assez ferme : « Bon. Ainsi donc… », reprenant le fil de son dis- cours que le jus d’abricot avait interrompu. Ce discours, comme on le sut par la suite, portait sur Jésus- Christ. Pour tout dire, le rédacteur en chef avait commandé au poète, pour le prochain numéro de la revue, un grand poème antireligieux. Ivan Nikolaïevitch avait donc composé ce poème, en un temps remarquablement bref d’ailleurs, mais malheureu- sement, le rédacteur en chef s’était montré fort peu satisfait du résultat. Biezdomny avait peint son personnage principal – Jé- sus-Christ – sous les couleurs les plus sombres, et pourtant, de l’avis du rédacteur en chef, tout le poème était à refaire. Berlioz avait donc entrepris, au bénéfice du poète, une sorte de confé- rence sur Jésus, afin, disait-il, de lui faire toucher du doigt son erreur fondamentale. Il est difficile de préciser si, en l’occurrence, Ivan Nikolaïe- vitch avait été victime de la puissance évocatrice de son talent, ou d’une complète ignorance de la question. Toujours est-il que son Jésus semblait, eh bien…, parfaitement vivant. C’était un Jésus qui, incontestablement, avait existé, bien qu’il fût abon- damment pourvu des traits les plus défavorables. Berlioz voulait donc montrer au poète que l’essentiel n’était pas de savoir comment était Jésus – bon ou mauvais –, mais de comprendre que Jésus, en tant que personne, n’avait jamais existé, et que tout ce qu’on racontait sur lui était pure invention – un mythe de l’espèce la plus ordinaire. – 8 – Il faut observer que le rédacteur en chef était un homme d’une rare érudition. Il fit remarquer par exemple, avec beau- coup d’habileté, que des historiens anciens tels que le célèbre Philon d’Alexandrie, ou le brillant Flavius Josèphe, n’avaient jamais fait la moindre allusion à l’existence de Jésus. Montrant la profondeur et la solidité de ses connaissances, Mikhaïl Alexandrovitch révéla même au poète, entre autres choses, que le fameux passage du chapitre 44, livre XV, des Annales de Ta- cite où il est question du supplice de Jésus n’était qu’un faux, ajouté beaucoup plus tard. Le poète, pour qui tout cela était nouveau, fixait sur Mik- haïl Alexandrovitch le regard animé de ses yeux verts et l’écou- tait attentivement. Il lâchait seulement, de temps à autre, un léger hoquet, en jurant tout bas contre le jus d’abricot. – Il n’y a pratiquement pas une seule religion orientale, di- sait Berlioz, où l’on ne puisse trouver une vierge immaculée mettant un dieu au monde. Les chrétiens ont créé leur Jésus exactement de la même façon, sans rien inventer de nouveau. En fait, Jésus n’a jamais existé. C’est là-dessus, principalement, qu’il faut mettre l’accent… La voix de ténor de Berlioz résonnait avec éclat dans l’allée déserte. Et, à mesure que Mikhaïl Alexandrovitch s’enfonçait dans un labyrinthe où seuls peuvent s’aventurer, sans risquer de se rompre le cou, des gens d’une instruction supérieure, le poète découvrait à chaque pas des choses curieuses et fort utiles sur le dieu égyptien Osiris, fils bienfaisant du Ciel et de la Terre, sur le dieu phénicien Tammouz, sur Mardouk, dieu de Babylone, et même sur le dieu terrible, quoique moins connu, Huitzli- Potchli, fort honoré jadis par les Aztèques du Mexique. C’est au moment précis où Mikhaïl Alexandrovitch racontait au poète comment les Aztèques façonnaient à l’aide de pâte des figurines – 9 – représentant Huitzli-Potchli – c’est à ce moment précis que, pour la première fois, quelqu’un apparut dans l’allée. Par la suite – alors qu’à vrai dire, il était déjà trop tard –, différentes institutions décrivirent ce personnage dans les communiqués qu’elles publièrent. La comparaison de ceux-ci ne laisse pas d’être surprenante. Dans l’un, il est dit que le nouveau venu était de petite taille, avait des dents en or et boitait de la jambe droite. Un autre affirme qu’il s’agissait d’un géant, que les couronnes de ses dents étaient en platine, et qu’il boitait de la jambe gauche. Un troisième déclare laconiquement que l’individu ne présentait aucun signe particulier. Il faut bien re- connaître que ces descriptions, toutes tant qu’elles sont, ne va- lent rien. Avant tout, le nouveau venu ne boitait d’aucune jambe. Quant à sa taille, elle n’était ni petite ni énorme, mais simple- ment assez élevée. Ses dents portaient bien des couronnes, mais en platine à gauche et en or à droite. Il était vêtu d’un luxueux complet gris et chaussé de souliers de fabrication étrangère, gris comme son costume. Coiffé d’un béret gris hardiment tiré sur l’oreille, il portait sous le bras une canne, dont le pommeau noir était sculpté en tête de caniche. Il paraissait la quarantaine bien sonnée. Bouche légèrement tordue. Rasé de près. Brun. L’œil droit noir, le gauche – on se demande pourquoi – vert. Des sourcils noirs tous deux, mais l’un plus haut que l’autre. Bref : un étranger. Passant devant le banc où le rédacteur en chef et le poète avaient pris place, l’étranger loucha vers eux, s’arrêta, et, brus- quement, s’assit sur le banc voisin, à quelques pas des deux amis. « Un Allemand… », pensa Berlioz. « Un Anglais…, pensa Biezdomny, et qui porte des gants par cette chaleur ! » – 10 –