La Corse - article ; n°40 ; vol.8, pg 304-329

-

Documents
27 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Annales de Géographie - Année 1899 - Volume 8 - Numéro 40 - Pages 304-329
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1899
Nombre de visites sur la page 97
Langue Français
Signaler un problème

Friedrich Ratzel
La Corse
In: Annales de Géographie. 1899, t. 8, n°40. pp. 304-329.
Citer ce document / Cite this document :
Ratzel Friedrich. La Corse. In: Annales de Géographie. 1899, t. 8, n°40. pp. 304-329.
doi : 10.3406/geo.1899.6121
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1899_num_8_40_6121304
II. — GÉOGRAPHIE RÉGIONALE
LA CORSE
ÉTUDE ANTHROPOGÉOGRAPHIQUE
Aux abords de 1880, à l'époque où je portais en tête l'idée de mon
Anihropogéographie, je me rencontrais souvent, dans la maison de
Moritz Wagner, avec Gregorovius, dont la « Corsica » m'avait fourni
plusieurs exemples intéressants sur l'importance historique des îles.
L'esprit synthétique de tel que le montrent toutes ses
études de voyage, excellait aux considérations anthropogéographiques
conçues dans le sens de l'ancienne « philosophie de l'histoire ». Il
estimait à cette époque que ce serait un beau sujet d'étude que de faire
un jour la monographie de la Corse au point de vue du rôle qu'a joué
dans son histoire sa nature insulaire; c'était en quelque sorte un
exemple type de ce qu'une île peutêtre et de l'action qu'elle peut avoir
en histoire.
Deux séjours assez prolongés en Corse, en 1898 et en 1899, me four
nirent l'occasion de tenter la réalisation de cette idée. Au moment où
je présente au public géographique quelques faits et quelques aperçus
sur la géographie de l'île de Corse, je regarde comme un devoir d'adres
ser à Gregorovius un souvenir reconnaissant : je lui ai dû, au temps de
nos entretiens, plus d'une idée suggestive, et son nom, aujourd'hui
encore, est une recommandation pour les Allemands auprès de tout
Corse cultivé; d'autre part je dois rendre hommage aux Corses et aux
Français du continent, pour l'accueil cordial qu'ils m'ont toujours fait.
I. — SITUATION ET ÉTENDUE
La Corse, située entre 41° 22' et 43° ť lat. N., est la plus septen
trionale des grandes îles de la Méditerranée; elle forme, par rapport
à l'alignement de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares, comme un
ouvrage avancé tournant sa pointe vers le N. Elle se relie d'ailleurs à
cet alignement par une élévation sous-marine, qui ne comporte pas,
entre la Sardaigne et la Corse, de profondeurs supérieures à 100 m.,
ainsi que par un groupe de petites îles (Cavallo, Lavezzi) jetées dans
le détroit de Bonifacio. Au Nord et à l'Ouest de l'île font face de
grandes profondeurs (jusqu'à 3 000 m. environ). A ГЕ., au contraire,
entre la Corse et Livourne, on ne trouve pas de fonds supérieurs à CORSE. ÉTUDE AN THROPO GÉOGRAPHIQUE. 305 LA
200 m. ; ils s'abaissent d'ailleurs rapidement vers le S., jusqu'à 1 000 m.
dans le détroit de Cervione. Mais ici encore les îles de l'archipel tos
can révèlent d'étroits rapports, tant par leur proximité que par la
structure de leur sol. La Sardaigne n'est séparée de la Corse que par
un détroit de 12 km. On voit, de la citadelle de Bonifacio, les maisons
de la côte sarde. De plus, la Sardaigne, par sa composition géologique
et par les lignes de son relief, est un pendant de la Corse. Entre la
Corse et la Toscane, il n'y a guère, d'autre part, que 80 kilomètres de
mer. Ainsi la Corse offre de la proximité et de la parenté avec deux
portions du sol italien. A ces faits s'ajoutent d'autres concordances.
La Corse et la Sardaigne témoignent leur parenté par l'identité
parfaite de direction de leurs axes longitudinaux; toutes deux forment
avec l'axe de la presqu'île apennine un angle de o5°. Ainsi figurent-
elles en avant de l'Italie une sorte de muraille insulaire, qui sépare la
mer Tyrrhénienne de la moitié espagnole de la Méditerranée occi
dentale. De plus, les petites îles contribuent à unir l'Italie et la Sar
daigne à la Corse. 11 résulte de là que la mer Tyrrhénienne, fermée
aussi au S. par la Sicile, représente une « mer intérieure », dont l'i
mportance au regard de ces îles fat de tout temps beaucoup plus grande
que la moitié de la Méditerranée tournée du côté de l'Espagne : celle-
ci est par comparaison vis-à-vis d'elle une « mer extérieure ». Ce
n'est pas seulement à cause de son orientation vers l'Italie, mais à
cause de son orientation vers la mer Tyrrhénienne que, de très bonne
heure, la côte orientale de la Corse a été la côte historique, et que
l'opposition entre les deux côtes reste un des faits essentiels de l'his
toire de la Corse. Les désignations de Banda di Dentro et Banda di
Fuori, « En deçà » et « Au delà des monts » ont été inventées pour
marquer ce caractère intérieur de la côte Est.
Cette muraille insulaire s'appuie au N. à l'Italie ; au S., elle s'éloigne
de l'Italie, mais elle s'avance d'autant plus vers le môle que projette
l'extrême Nord de l'Afrique. La Corse se trouve ainsi plus proche de
l'Italie que la Sardaigne. Aujourd'hui encore les vapeurs italiens met
tent six heures de Livourne à Bastia; il leur en faut dix de Civita
Vecchia au Golfe des Aranci.
Les destinées de la Corse et delà Sardaigne ont pris de bonne heure
un cours différent. L'étude de la langue laisse reconnaître que déjà
aux époques qu'on doit qualifier de préhistoriques, la Sardaigne a subi
plus que la Corse, les influences ibères. D'autre part, les antiquités et
l'histoire indiquent une intensité des influences puniques qui ne s'est
jamais manifestée en Corse. On pout appeler la Sardaigne la plus afr
icaine des deux îles : il suffit en ellet de se rappeler sa position. La
■distance de la côte Sud de la Sardaigne à l'égard du point le plus rap
proché du littoral Nord-Africain ne dépasse que d'une quantité insi
gnifiante la distance de Calvi à Nice. De môme, à l'époque romaine,
ANN. DE GÉOG. — VIIIe ANNÉE. 20 306 GÉOGRAPHIE RÉGIONALE.
la Sardaigne primait de beaucoup la Corse; elle est aussi riche en
vestiges de routes et en inscriptions que la Corse en est pauvre.
La première avance de la Sardaigne sur la Corse doit être attribuée
à sa situation, par laquelle elle se trouve faire face à la région où se
déroula l'histoire pré-romaine. Plus tard elle fut également favorisée
par sa proximité plus grande de la Sicile et de la Basse-Italie. Enfin
de tout temps elle attira l'attention de tous les peuples à un plus haut
degré que la Corse. Plus grande, plus riche, plus facile d'accès, elle
attira les conquérants, les marchands, les colons, qui se trouvèrent
du même coup détournés de la Corse. C'est une circonstance digne de
remarque, et qu'on a souvent l'occasion d'observer : tel ou tel pays,
dans une certaine mesure, relègue dans l'ombre un autre pays. Ce fait
ne s'explique pas seulement par des raisons géographiques; il tire
son origine de la tendance que manifestent les peuples à se concent
rer sur un domaine déterminé, auquel ils appliquent ensuite toute
leur activité, au préjudice des régions voisines. Les cas de ce genre se
répètent dans la colonisation de n'importe quelle portion du globe, en
petit comme en grand. Nous voyons pendant des milliers d'années
l'Inde visitée par les arrivants de l'Ouest, tandis que l'Indo-Chine reste
comme dans l'ombre. L'histoire des Antilles montre la concentration
de quelques peuples Européens sur des terres de faible étendue, tandis
que l'Amérique centrale, si importante à tant d'égards, reste négligée.
La riche Alsace sert pour ainsi dire d'abri à la Suisse, en détournant
d'elle les regards de la France. De même la Sardaigne et la Corse :
bien qu'elles semblent aller de pair dans l'histoire ancienne de la Médi
terranée occidentale, la Corse n'apparaît souvent que comme un simple
accessoire de l'autre île, plus grande et plus riche. Leurs destinées se
sont séparées : la Sardaigne a passé au pouvoir de Г Aragon et de
l'Espagne, et plus tard du Piémont ; tandis que la Corse appartint à
Pise et à Gênes. Aujourd'hui encore, les relations de commerce et de
voisinage entre elles sont peu fréquentes. Cependant la Sardaigne est
toujours restée un lieu de refuge pour les mécontents, un réduit pour
les réfractaires traqués ; à l'heure actuelle du moins, elle sert d'asile à
ceux que la vendetta chasse de leur île natale, dans le désespoir d'y
trouver un endroit où ils soient encore en sécurité. Il ne faut voir
qu'un court épisode dans l'union de la Corse avec la Sardaigne et le
Piémont aux abords de 1740; les Corses comptèrent pendant quelques
années sur l'appui du Piémont contre Gênes, d'ailleurs vainement.
Les rapports de la Corse avec la partie la plus proche du continent,
qui sont les plus étroits de par la nature, n'ont régi l'histoire de l'île,
si nous remontons au delà de l'époque présente, que pendant un petit
nombre de siècles : à l'époque historique, depuis 1098, date où eut lieu
l'inféodation de l'île à Pise par le pape, jusqu'à 1348, année où fut
établie la domination génoise. Les relations intellectuelles avec Pise, LA CORSE. ETUDE ANTHROPOGÉOGRAPHIQUE. 307
l'Université où les Corses ont continué de faire leurs études jusqu'à
l'époque française, se sont conservées longtemps, et le commerce
avec Livourne commence à renaître de notre temps. Quelle a été l'i
mportance des Étrusques dans l'île durant la période préhistorique,
nous l'ignorons : cependant on a toujours tenu pour vraisemblable
qu'ils y possédaient, avant les Phocéens, des établissements au moins
sur la côte Est. Quand nous voyons dans quelle proportion, tous les
ans, les habitants du littoral d'en face immigrent en Corse pour rem
placer les Corses dans des travaux detout genre, surtout comme cult
ivateurs et maçons, nous comprenons que cet élément de civilisation
nécessaire, quoique méprisé, les « Lucquois », ne sont sans doute que
la postérité d'une famille jadis prospère : ce les neveux des
Étrusques, qui n'ont jamais complètement perdu de vue cette île si
voisine. Mais en tout cas, la Corse n'a subi de domination partant de
la côte d'Étrurie que durant les deux cent cinquante ans de la dominat
ion pisane; les vestiges qui en restent, non sans importance parfois,
surtout les églises, sont aujourd'hui presque aussi isolés et à l'écart
que les rares ruines de constructions romaines.
La distance la plus courte entre la Corse et la France, du cap Corse
à Nice, est de 185 km. ; la longueur du câble Antibes-Saint-Florent est
presque 200 km. C'est un peu plus du double du plus court trajet
entre la côte Est de la Corse et l'Italie. L'axe de l'île est dirigé vers
l'intérieur du golfe de Gênes, dont l'arc occidental forme une partie
de la côte française, en sorte que le littoral de Menton à Toulon sert
pour ainsi dire d'enveloppe ou de toit à la Corse. Parmi tous les pays
de la Méditerranée, c'est donc, après l'Italie, la France qui présente les
plus étroits rapports de voisinage avec la Corse. Depuis le xvie siècle,
les destinées de la Corse ont subi l'empreinte de la France, empreinte
qui resta longtemps purement politique, mais qui à la longue agit
aussi nettement sur la civilisation. Depuis l'ère napoléonienne, la
Corse a fait de grands pas vers l'assimilation avec la France; et c'est
d'autant plus remarquable qu'un petit nombre seulement de Français
ont immigré dans l'île. Somme toute, la francisation est plutôt une
conséquence de l'administration et de la suprématie morale et éc
onomique de la France. La France, dont le domaine continental confi
nait étroitement à celui de Gênes, se trouvait par cela même appelée
à entrer en compétition avec Gênes. Les ennemis de Gènes en Corse
le sentirent fort bien. Un Sampiero combattit pour la France non par
amitié platonique, mais parce qu'il voyait dans la la rivale-
née de Gênes. Pouvait-il reconnaître de si loin la faculté supérieure
de la France à régir et à pacifier une île qui, pendant les quatre
siècles et plus que dura la domination génoise, n'avait jamais été
solidement occupée par Gênes, et n'était jamais entièrement
sortie de l'état de guerre? Depuis cette époque, il se tressa par GÉOGRAPHIE RÉGIONALE. .308
delà l'étroite bande marine un solide réseau de ces relations qui
échappent à l'histoire, et qui ont leur principe dans les allées et
venues des hommes, dans le commerce, dans l'immigration et l'émi
gration, dans l'influence intellectuelle, bref dans ces multiples rap
ports personnels qui préparent toujours les grands mouvements poli
tiques. C'est avec raison que les historiens français embrassent sous
la rubrique de « Corse Française » tout l'ensemble de rapports entre
la France et la qui ont débuté au xvie siècle avec les luttes de
Sampiero : ils ne regardent la prise de possession de 1764 que comme
le couronnement de préparatifs déjà séculaires.
La Corse est quatre fois plus éloignée de l'Espagne que de l'Italie,
si l'on envisage le point le rapproché de la côte de Catalogne.
Dans l'intervalle s'étend une mer profonde et sans îles. Les liaisons
de la Corse avec l'Espagne sont aujourd'hui extrêmement faibles :
c'est tout au plus si l'on y voit de temps en temps un voilier espagnol
charger du bois. Dans le passé, maintes tentatives ont été faites pour
rattacher les destins de la Corse à ceux de l'Espagne, mais toujours
sans succès durable. Lorsqu'il est question, chez les auteurs anciens,
d'une population espagnole en Corse ', il ne faut voir dans cette asser
tion que l'expression de la parenté de race des Corses avec les Ibères.
Mais ces affinités n'impliquent pas nécessairement la liaison avec la
presqu'île ibérique ; on peut en dire autant à propos de la tentative
qui a été faite d'établir une connexion directe entre les noms de lieux
corses et les noms de lieux basques. L'investiture papale de 1296, qui
rattache la Corse à l'Aragon, et l'essai malheureux d'Alphonse
d'Aragon pour s'emparer de l'île (1420) sont restés les deux uniques
tentatives que rapporte l'histoire, en vue d'établir des liens étroits
entre la presqu'île ibérique et la Corse. Les appels qu'ont adressés les
Corses aux rois d'Espagne pour les aider à secouer le joug génois,
sont toujours restés sans écho. Il semble de même que la tentative
pour rattacher directement les anciens Corses aux Ibères d'Espagne
manque de fondement géographique : c'est une de ces fantaisies
comme il s'en présente trop souvent sur le terrain préhistorique.
Entre la Corse et l'Afrique s'interpose la Sardaigne tout entière,
plus une étendue de mer exactement aussi large que la distance de
Santa Teresa à Cagliari. D'ailleurs le bombement sous-marin sur
lequel se dressent la Corse et la Sardaigne se prolonge vers le S. dans
la direction de l'île de Galite et de la Tunisie, causant un contraste
marqué entre ces fonds et les mers profondes de ГЕ. et de l'W. Nous
avons déjà fait remarquer combien la Sardaigne se trouve par là
même plus africaine. Mais la Sardaigne est en même temps plus près
1. « Transierunt deinde Ligures in earn, transierunt et Hispani : quod ex simi-
Titudine ritus apparet ; eadem enim tegumenta capitum, idcmque genus calcea-
menti, quod Cantabris est, et verba quacdam... » (Senkque, Consol. ad Helv., 8.) LA CORSE. ÉTUDE ANTHROPOGÉOGRAPHIQUE. 309
de la Sicile, qu'on peut appeler dans l'antiquité le seuil de l'Afrique.
Pourtant, dans l'histoire de la Corse, les vaisseaux des pirates barba-
resques qui sortaient des ports de l'Afrique du Nord, ont joué un
grand rôle. Contre eux, toutes les villes de la côte ont été fortifiées, et
tous les promontoires munis de tours de guet. Naturellement, la
côte extérieure se trouvait particulièrement exposée, étant à la fois
moins habitée et plus riche en bons points d'atterrissage.
Si l'on jette un coup d'œil rétrospectif sur les vicissitudes qu'a
subies la Corse dans sa dépendance à l'égard des divers États médi
terranéens, il est intéressant d'observer le déplacement des lignes
successives de domination qui relièrent la Corse au continent. C'est
d'abord la direction ESE., qui aboutit à Rome; de là la ligne tourne
au NE. : Pise, puis au N. : Gènes; et enfin elle arrive à la direction
NNWV c'est-à-dire Marseille et la France. Ainsi se reflète dans la petite
île de Corse le mouvement qui a déplacé les grands foyers histo
riques.
La Corse représente l'une des plus petites parmi les îles indépen
dantes de la Méditerranée. Dans la Méditerranée occidentale, elle le
cède, pour l'étendue, à ses plus proches voisines : la Sardaigne et la
Sicile. Elle est un peu plus grande que la Crète et un peu plus petite
que Chypre. Si nous figurons par 1 son étendue de 8 722 kmq., voici
dans quel rapport se coordonnent quelques autres îles qu'on peut
lui comparer: Corse, 1; Crète, 0,99; Chypre, 1,1; Baléares, 0,57;
Sardaigne, 2,8; Sicile, 2,9. Elle forme la 61e partie de la France et
constitue l'un des plus grands départements (moyenne de superficie :
6 075 kmq.). Elle n'équivaut qu'à 4/33° de l'Italie. La Corse est donc
un petit pays, même pour la Méditerranée. Cette exiguïté a renforcé
considérablement l'état de dépendance dont témoigne son histoire,
et dont la cause première réside dans l'imperfection de son caractère
insulaire.
II. — CARACTÈRES INSULAIRES
La Corse est une île. Mais une île d'une Méditerranée, et qui plus
est, d'une petite partie d'une Méditerranée, étroitement rapprochée
d'autres îles et d'autres terres, n'est pas île au même degré qu'une île
Jetée au loin dans le libre Océan. La Corse a toujours éprouvé l'action
du continent et des îles voisines, et non pas seulement sous forme
d'influences, mais bien d'attaques. Ces influences et ces attaques
allèrent à rencontre, comme il est naturel, du libre développement
de la nature insulaire. De là, dans l'histoire de la Corse, des luttes
continuelles, dans lesquelles l'île s'efforce de maintenir son indépen
dance naturelle contre la mainmise d'une partie quelconque du con
tinent.
Cette condition insulaire suffit à assurer l'isolement des Corses, 310 GÉOGRAPHIE RÉGIONALE.
mais non leur complète indépendance. Depuis les temps les plus
reculés jusqu'à nos jours, on constate qu'ils se sont toujours trouvés
dans la dépendance d'un pays voisin, quel qu'il fût. Diverses parties
de l'Italie, la Gaule, l'Afrique se sont succédé à cet égard. De
même, c'est de façon passagère qu'il a pu se produire une alliance
entre les trois îles de Corse, de Sicile et de Sardaigne, dans un but
d'indépendance comme il arriva sous Sextius Pompée, qui se proposait
de les liguer au profit d'une domination méditerranéenne. Les condi
tions d'espace entrent en effet en jeu, au détriment de la Corse;
lorsque l'étroit ruban de la côte Est se trouvait occupé, il ne lui
restait plus que la montagne où elle pût sauvegarder sa liberté insu
laire. On ne doit pas attribuer aux troubles intérieurs qui, jusqu'à nos
jours ont divisé les partis, les communes et les familles, le caractère
agité de l'histoire de la Corse, agitation telle que, pourrait-on dire,
les Corses n'ont jamais goûté de repos pendant deux générations de
suite. Non, ce sont les attaques venues du dehors qui l'ont toujours
et sans relâche ébranlée et troublée. Quiconque embrasse d'un rapide
coup d'oeil l'histoire de la Corse, s'aperçoit que le continent a été le
point de départ constant de coups de main contre l'île, qui ont eu
des suites importantes au point de vue historique. Si l'on fait le total
des expéditions multiples des Romains, des Génois, des Français, on
trouve que, en Corse, chaque génération pour ainsi dire, avant le
solide établissement des Français, a vu son invasion.
Mais si, au point de vue des relations extérieures, la situation
insulaire de la Corse ne s'est point révélée assez forte pour assurer à
cette île une histoire complètement insulaire, du moins on ne peut
douter du caractère insulaire de la vie et de la pensée des Corses.
Déjà, aux yeux des observateurs de l'antiquité, la nature insulaire
avait imprimé son sceau aux Corses. Qu'on les juge favorablement
ou défavorablement, ils n'en restent pas moins assez différents de
leurs voisins pour qu'on leur reconnaisse un caractère original.
L'île a toujours maintenu son peuple étroitement enclos. D'accord
avec la nature montagneuse, la nature insulaire a jalousement gardé
les Corses du contact avec les peuples de l'histoire universelle,
qui a si profondément transformé la Sicile. Tandis que les vallées
de la montagne maintenaient le peuple corse divisé par communautés
de vallées, la barrière de la mer formait une limite naturelle pour le
tout. Ainsi retrouvons-nous, en retour, l'individualisme engendré par
ces limites de familles dans le peuple tout entier, et ce peuple lui-
même se regarde comme une famille. Les Corses n'ont pas seulement
conservé leurs anciennes mœurs et coutumes : ils sont restés, dans
notre époque d'activés relations entre les hommes, un des peuples
insulaires les plus caractérisés.
Les Corses ont réussi à interdire l'accès de leur île à la vie mo- LA CORSE. ÉTUDE ANTHROPOGËOGRAPHIQUE. 311
derne. Ils ont la ferme volonté de ne rien laisser changer à leurs
conditions d'existence, qui leur sont chères ; et ils ont persévéré dans
cette voie, quoi qu'il ait pu arriver dans le monde. Ils peuvent vous
faire remarquer fièrement qu'entre tous les départements français la
Corse a le moins subi, depuis la Révolution, les suites des changements
de régime. La succession des systèmes politiques leur a surtout servi
à rester ce qu'ils étaient.
La tendance à l'expansion, qu'on trouve si souvent chez les
peuples insulaires, se manifeste aussi chez les Corses, considérés
individuellement. A étendue égale, la France ne possède pas de région
où l'émigration soit aussi active qu'en Corse. A ce point de vue, les
Corses sont de purs Liguriens. Avec ceux-ci ils ont encore de commun
les pays où ils vont de préférence : l'Amérique du Sud et les Indes
Occidentales. Mais ce n'est ni comme marins ni comme pêcheurs
qu'ils s'expatrient, c'est plutôt petits trafiquants. La mer ne
joue en général aucun rôle dans leur vie : dès l'antiquité, elle n'a
guère servi aux Corses, ni pour la pêche, ni pour la navigation, et de
nos jours encore, la plupart lui restent étrangers. Son rôle essentiel
consiste avant tout à séparer la Corse de la Sardaigne et du continent.
Seules les colonies étrangères des Phocéens et des Romains, des
Pisans et des Génois ont un peu modifié cet état de choses, mais leurs
villes restaient étrangères; et, à proprement parler, elles le sont
encore aujourd'hui. Il est de fait que les habitants de Bonifacio et de
fiastia sont regardés par le reste des Corses comme des étrangers.
Qu'on se figure le Tirol comme une île ; naturellement les grandes
et fertiles vallées de l'Inn et de l'Adige deviendraient beaucoup
plus petites qu'elles ne le sont aujourd'hui : la simplicité montagnarde
que reflètent les conditions d'existence n'en prédominerait-elle pas
davantage, et la vie tout entière du peuple n'en prendrait-elle pas
un cachet plus particulariste, plus étroitement fermé qu'elle ne l'est
déjà?
Un tel sol, dans sa concentration et son isolement insulaire, est
une forte base d'égalité sociale et politique. Il crée cette pénétration
réciproque, ces réactions mutuelles de la montagne et de la mer qui
donnent à la Corse, dans sa nature et son histoire, sa physionomie si
originale et si grandiose. Cette double action s'exprime par mille
détails. Lorsque sur les marchés des villes l'on voit le paysan des
cendu de la montagne, dans sa blouse de velours d'un brun noirâtre,
étaler la viande des agneaux fraîchement tués ou le fromage mou des
chèvres, bruccia, à côté des pêcheurs italiens ; lorsque le vent de la
montagne apporte dans les rues des villes du littoral ou jusque
dans les baies profondes de la côte Ouest, le parfum aromatique du
maquis ; ou encore lorsqu'on essaie vainement de séparer la vue de
ces baies bleues de celle des montagnes neigeuses voisines qui s'y 312 GÉOGRAPHIE RÉGIONALE.
mirent toujours, c'est toujours l'expression de la même alliance.
C'est cette alliance qui rapproche les contrastes de la république
montagnarde et des villes maritimes Pisano-Génoises. Dans tout
l'Ouest, où les montagnes granitiques sont en contact direct avec la
mer, c'est la montagne qui prime dans l'alliance du double élément :
la Corse est essentiellement ici dans le rocher et dans la lande, dans
les bergers et les troupeaux. C'est ici que la vie corse présente sa
physionomie la plus uniforme. Dans l'Est, apparaît, en manière de
trait d'union, la bande plate de la côte. Mais ici encore l'histoire pr
oprement corse se déroule dans la montagne. On est donc en droit de
le dire : parmi les traits insulaires de la Corse se manifeste principa
lement le caractère fermé; il a renforcé encore son indépendance et
son particularisme montagnards.
Ce n'est pas une circonstance insignifiante que la Corse, en tant
qu'île, se trouve à peu près isolée. Capraja est un rocher presque
inaccessible, qui d'ailleurs se rattache à l'archipel toscan, et qui,
historiquement, trahit d'étroites relations avec l'Italie. La même
observation est encore plus vraie de l'île d'Elbe. C'a été un simple
caprice de l'histoire que la carrière de Napoléon ait commencé en
Corse et ait atteint son terme dans l'île d'Elbe. Gregorovius, friand de
ces sortes de parallèles, ajoute que sa fortune eut pour écueil l'An
gleterre et qu'il mourut à Sainte-Hélène : ainsi les îles seraient
intervenues quatre fois dans sa destinée. C'est là sans doute un inté
ressant exemple du rôle relativement disproportionné des îles dans la
marche de l'histoire. C'est dans cette mesure seulement qu'on peut
l'invoquer pour l'anthropogéographie de la Corse.
III. — le sol
Dans la structure de la Corse domine nettement le granite ; il cou
vre les deux tiers Sud et Sud-Ouest de l'île. Cette circonstance égal
ement rattache la Corse à la Sardaigne. Le granite, qui traverse l'île
suivant une direction générale NW.-SE., reparaît en Sardaigne et y
affecte une extension correspondante formant la moitié Est et Nord-
Est de l'île depuis la Gallura au N., jusqu'au cap Carbonara à ГЕ. de
la baie de Cagliari. En Corse, on peut tracer une ligne depuis l'em
bouchure du Regino, sur la côte Nord, à ГЕ. de l'île Rousse, jusqu'à
l'embouchure de la Solenzara sur la côte Sud-Est; cette ligne laisse
au SW., d'une manière générale, los granites et autres roches de
môme famille; tandis qu'au NE. la plus grande partie de l'île est
constituée par des schistes cristallins sur lesquels se sont étalés de
rares dépôts d'âge plus récent. Nous retrouverons souvent cette
ligne frontière; comme les plus hauts sommets de l'île sont disposés
parallèlement à elle et à faible distance, et comme d'autre part elle